A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z

    
IS. m. c'est la neuvieme lettre de l'alphabet latin. Ce caractere avoit chez les Romains deux valeurs différentes ; il étoit quelquefois voyelle, & d'autres fois consonne.

I. Entre les voyelles, c'étoit la seule sur laquelle on ne mettoit point de ligne horisontale pour la marquer longue, comme le témoigne Scaurus. On allongeoit le corps de la lettre, qui par-là devenoit majuscule, au milieu même ou à la fin des mots PISO, VIVUS, AEDILIS, &c. C'est à cette pratique que, dans l'Aululaire de Plaute, Staphyle fait allusion, lorsque voulant se pendre, il dit : ex me unam faciam litteram longam.

L'usage ordinaire, pour indiquer la longueur d'une voyelle, étoit, dans les commencemens, de la répéter deux fois, & quelquefois même d'insérer h entre les deux voyelles pour en rendre la prononciation plus forte ; de-là ahala ou aala, pour ala, & dans les anciens mehecum pour mecum ; peut-être même que mihi n'est que l'orthographe prosodique ancienne de mi que tout le monde connoit, vehemens de vemens, prehendo de prendo. Nos peres avoient adopté cette pratique, & ils écrivoient aage pour âge, roole pour rôle, sépareement pour séparément, &c.

Un I long, par sa seule longueur, valoit donc deux i i en quantité ; & c'est pour cela que souvent on l'a employé pour deux i i réels, MANUBIS pour MANUBIIS, DIS pour DIIS. De-là l'origine de plusieurs contractions dans la prononciation, qui n'avoient été d'abord que des abréviations dans l'écriture.

Par rapport à la voyelle I, les Latins en marquoient encore la longueur par la diphthongue oculaire e i, dans laquelle il y a grande apparence que l'e étoit absolument muet. Voyez sur cette matiere le traité des lettres de la Méth. lat. de P. R.

II. La lettre I étoit aussi consonne chez les Latins ; & en voici trois preuves, dont la réunion combinée avec les témoignages des Grammairiens anciens, de Quintilien, de Charisius, de Diomede, de Térencien, de Priscien, & autres, doit dissiper tous les doutes, & ruiner entierement les objections des modernes.

1°. Les syllabes terminées par une consonne, qui étoient brèves devant les autres voyelles, sont longues devant les i que l'on regarde comme consonnes, comme on le voit dans djvat, b Jve, &c. Scioppius répond à ceci, que ad & ab ne sont longs que par position, à cause de la diphthongue iu ou io, qui étant forte à prononcer, soutient la premiere syllabe. Mais cette difficulté de prononcer ces prétendues diphthongues, est une imagination sans fondement, & démentie par leur propre briéveté. Cette brièveté même des premieres syllabes de jvat & de Jve prouve que ce ne sont point des diphthongues, puisque les diphthongues sont & doivent être longues de leur nature, comme je l'ai prouvé à l'article HIATUS. D'ailleurs si la longueur d'une syllabe pouvoit venir de la plénitude & de la force de la suivante, pourquoi la premiere syllabe ne seroit-elle pas longue dans dactus, dont la seconde est une diphthongue longue par nature, & par sa position devant deux consonnes ? Dans l'exacte vérité, le principe de Scioppius doit produire un effet tout contraire, s'il influe en quelque chose sur la prononciation de la syllabe précédente ; les efforts de l'organe pour la production de la syllabe pleine & forte, doivent tourner au détriment de celles qui lui sont contiguës soit avant soit après.

2°. Si les i, que l'on regarde comme consonnes, étoient voyelles ; lorsqu'ils sont au commencement du mot, ils causeroient l'élision de la voyelle ou de l'm finale du mot précédent, & cela n'arrive point : Audaces fortuna juvat ; interpres divûm Jove missus ab ipso.

3°. Nous apprenons de Probe & de Térencien, que l'i voyelle se changeoit souvent en consonne ; & c'est par-là qu'ils déterminent la mesure de ces vers : Arietat in portas, parietibusque premunt arctis, où il faut prononcer arjetat & parjetibus. Ce qui est beaucoup plus recevable que l'opinion de Macrobe, selon lequel ces vers commenceroient par un pié de quatre breves : il faudroit que ce sentiment fût appuyé sur d'autres exemples, où l'on ne pût ramener la loi générale, ni par la contraction, ni par la syncrèse, ni par la transformation d'un i ou d'un u en consonne.

Mais quelle étoit la prononciation latine de l'i consonne ? Si les Romains avoient prononcé, comme nous, par l'articulation je, ou par une autre quelconque bien différente du son i ; n'en doutons pas, ils en seroient venus, ou ils auroient cherché à en venir à l'institution d'un caractere propre. L'empereur Claude voulut introduire le digamma F ou à la place de l'u consonne, parce que cet u avoit sensiblement une autre valeur dans uinum, par exemple, que dans unum : & la forme même du digamma indique assez clairement que l'articulation désignée par l'u consonne, approchoit beaucoup de celle que représente la consonne F, & qu'apparemment les Latins prononçoient vinum, comme nous le prononçons nous mêmes, qui ne sentons entre les articulations f & v d'autre différence que celle qu'il y a du fort au foible. Si le digamma de Claude ne fit point fortune, c'est que cet empereur n'avoit pas en main un moyen de communication aussi promt, aussi sûr, & aussi efficace que notre impression : c'est par-là que nous avons connu dans les derniers tems, & que nous avons en quelque maniere été contraints d'adopter les caracteres distincts que les Imprimeurs ont affectés aux voyelles i & u, & aux consonnes j & v.

Il semble donc nécessaire de conclure de tout ceci, que les Romains prononçoient toûjours i de la même maniere, aux différences prosodiques près. Mais si cela étoit, comment ont-ils cru & dit eux-mêmes qu'ils avoient un i consonne ? c'est qu'ils avoient sur cela les mêmes principes, ou, pour mieux dire, les mêmes préjugés que M. Boindin, que les auteurs du dictionnaire de Trévoux, que M. du Marsais lui-même, qui prétendent discerner un i consonne, différent de notre j, par exemple, dans les mots aïeux, foyer, moyen, payeur, voyelle, que nous prononçons a-ïeux, fo-ïer, moi-ïen, pai-ïeur, voi-ïelle : MM. Boindin & du Marsais appellent cette prétendue consonne un mouillé foible. Voyez CONSONNE. Les Italiens & les Allemands n'appellent-ils pas consonne un i réel qu'ils prononcent rapidement devant une autre voyelle, & ceux-ci n'ont-ils pas adopté à peu-près notre i pour le représenter ?

Pour moi, je l'avoue, je n'ai pas l'oreille assez délicate pour appercevoir, dans tous les exemples que l'on en cite, autre chose que le son foible & rapide d'un i ; je ne me doute pas même de la moindre preuve qu'on pourroit me donner qu'il y ait autre chose, & je n'en ai encore trouvé que des assertions sans preuve. Ce seroit un argument bien foible que de prétendre que cet i, par exemple dans payé, est consonne, parce que le son ne peut en être continué par une cadence musicale, comme celui de toute autre voyelle. Ce qui empêche cet i d'être cadencé, c'est qu'il est la voyelle prépositive d'une diphthongue ; qu'il dépend par conséquent d'une situation momentanée des organes, subitement remplacée par une autre situation qui produit la voyelle postpositive ; & que ces situations doivent en effet se succéder rapidement, parce qu'elles ne doivent produire qu'un son, quoique composé. Dans lui, dira-t-on que u soit une consonne, parce qu'on est forcé de passer rapidement sur la prononciation de cet u pour prononcer i dans le même instant ? Non ; ui dans lui est une diphthongue composée des deux voyelles u & i ; ïé dans pai-ïé en est une autre, composée de i & de é.

Je reviens aux Latins : un préjugé pareil suffisoit pour décider chez eux toutes les difficultés de prosodie qui naîtroient d'une assertion contraire ; & les preuves que j'ai données plus haut de l'existence d'un i consonne parmi eux, démontrent plutôt la réalité de leur opinion que celle de la chose : mais il me suffit ici d'avoir établi ce qu'ils ont crû.

Quoi qu'il en soit, nos peres, en adoptant l'alphabet latin, n'y trouverent point de caractere pour notre articulation je : les Latins leur annonçoient un i consonne, & ils ne pouvoient le prononcer que par je : ils en conclurent la nécessité d'employer l'i latin, & pour le son i & pour l'articulation je. Ils eurent donc raison de distinguer l'i voyelle de l'i consonne. Mais comment gardons-nous encore le même langage ? Notre orthographe a changé ; le Bureau typographique nous indique les vrais noms de nos lettres, & nous n'avons pas le courage d'être conséquens & de les adopter.

L'Encyclopédie étoit assûrément l'ouvrage le plus propre à introduire avec succès un changement si raisonnable : mais on a craint de tomber dans une affectation apparente, si l'on alloit si directement contre un usage universel. Qu'il me soit permis du moins de distinguer ici ces deux lettres, & de les coter comme elles doivent l'être, & comme elles le sont en effet dans notre alphabet. Peut-être le public en sera-t-il plus disposé à voir l'exécution entiere de ce système alphabétique, ou dans une seconde édition de cet ouvrage, ou dans quelque autre dictionnaire qui pourroit l'adopter.


Ic'est la neuvieme lettre & la troisieme voyelle de l'alphabet françois. La valeur primitive & propre de ce caractere est de représenter le son foible, délié, & peu propre au port de voix que presque tous les peuples de l'Europe font entendre dans les syllabes du mot latin inimici. Nous représentons ce son par un simple trait perpendiculaire, & dans l'écriture courante nous mettons un point audessus, afin d'empêcher qu'on ne le prenne pour le jambage de quelque lettre voisine. Au reste, il est si aisé d'omettre ce point, que l'attention à le mettre est regardée comme le symbole d'une exactitude vetilleuse : c'est pour cela qu'en parlant d'un homme exact dans les plus petites choses, on dit qu'il met les points sur les i.

Les Imprimeurs appellent ï trema, celui sur lequel on met deux points disposés horisontalement : quelques Grammairiens donnent à ces deux points le nom de diérèse ; & j'approuverois assez cette denomination, qui serviroit à bien caractériser un signe orthographique, lequel suppose effectivement une séparation, une division entre deux voyelles ; , divisio, de , divido. Il y a deux cas où il faut mettre la diérèse sur une voyelle. Le premier est, quand il faut la détacher d'une voyelle précédente, avec laquelle elle feroit une diphthongue sans cette marque de séparation : ainsi il faut écrire Laïs, Moïse, avec la diérèse, afin que l'on ne prononce pas comme dans les mots laid, moine.

Le second cas est, quand on veut indiquer que la voyelle précédente n'est point muette comme elle a coûtume de l'être en pareille position, & qu'elle doit se faire entendre avant celle où l'on met les deux points : ainsi il faut écrire aiguïlle, contiguïté, Guïse (ville) avec diérèse, afin qu'on les prononce autrement que les mots anguille, guidé, guise, fantaisie.

Il y a quelques auteurs qui se servent de l'ï tréma dans les mots où l'usage le plus universel a destiné l'y à tenir la place de deux i i : c'est un abus qui peut occasionner une mauvaise prononciation ; car si au lieu d'écrire payer, envoyer, moyen, on écrit païer, envoïer, moïen, un lecteur conséquent peut prononcer pa-ïer, envo-ïer, mo-ïen, de même que l'on prononce pa-ïen, aïeux.

C'est encore un abus de la diérèse que de la mettre sur un i à la suite d'un e accentué, parce que l'accent suffit alors pour faire détacher les deux voyelles ; ainsi il faut écrire, athéisme, réintégration, déifié, & non pas athéïsme, réïntégration, déïfié.

Notre orthographe assujettit encore la lettre i à bien d'autres usages, que la raison même veut que l'on suive, quoiqu'elle les desapprouve comme inconséquens.

1°. Dans la diphthongue oculaire A I, on n'entend le son d'aucune des deux voyelles que l'on y voit.

Quelquefois ai se prononce de même que l'e muet ; comme dans faisant, nous faisons, que l'on prononce fesant, nous fesons : il y a même quelques auteurs qui écrivent ces mots avec l'e muet, de même que je ferai, nous ferions. S'ils s'écartent en cela de l'étymologie latine facere, & de l'analogie des tems qui conservent ai, comme faire, fait, vous faites, &c. ils se rapprochent de l'analogie de ceux où l'on a adopté universellement l'e muet, & de la vraie prononciation.

D'autres fois ai se prononce de même que l'e fermé ; comme dans j'adorai, je commençai, j'adorerai, je commencerai, & les autres tems semblables de nos verbes en er.

Dans d'autres mots, ai tient la place d'un è peu ouvert ; comme dans les mots plaire, faire, affaire, contraire, vainement, & en général par-tout où la voyelle de la syllabe suivante est un e muet.

Ailleurs ai représente un ê fort ouvert ; comme dans les mots dais, faix, mais, paix, palais, portraits, souhaits. Au reste, il est très-difficile, pour ne pas dire impossible, d'établir des regles générales de prononciation, parce que la même diphthongue, dans des cas tout-à-fait semblables, se prononce diversement : on prononce je sais, comme je sés ; & je fais, comme je fés.

Dans le mot douairière, on prononce ai, comme a, douarière.

C'est encore à-peu-près le son de l'e plus ou moins ouvert, que représente la diphthongue oculaire ai, lorsque suivie d'une m ou d'une n, elle doit devenir nasale ; comme dans faim, pain, ainsi, maintenant, &c.

2°. La diphthongue oculaire E I est à-peu-près assujettie aux mêmes usages que A I, si ce n'est qu'elle ne représente jamais l'e muet. Mais elle se prononce quelquefois de même que l'é fermé ; comme dans veiné, peiner, seigneur, & tout autre mot où la syllabe qui suit ei n'a pas pour voyelle un e muet. D'autres fois ei se rend par un è peu ouvert, comme dans veine, peine, enseigne, & tout autre mot où la voyelle de la syllabe suivante est un e muet : il en faut seulement excepter reine, reitre & seize, où ei vaut un ê fort ouvert. Enfin, l'ei nasal se prononce comme ai en pareil cas : plein, sein, éteint, &c.

3°. La voyelle i perd encore sa valeur naturelle dans la diphthongue oi, qui est quelquefois impropre & oculaire, & quelquefois propre & auriculaire.

Si la diphthongue oi n'est qu'oculaire, elle représente quelquefois l'è moins ouvert, comme dans foible, il avoit ; & quelquefois l'ê fort ouvert, comme dans Anglois, j'avois, ils avoient.

Si la diphthongue oi est auriculaire, c'est-à-dire, qu'elle indique deux sons effectifs que l'oreille peut discerner ; ce n'est aucun des deux qui sont représentés naturellement par les deux voyelles o & i : au lieu de o, qu'on y prenne bien garde, on prononce toujours ou ; & au lieu de i, on prononce un e ouvert qui me semble approcher souvent de l'a ; devoir, sournois, lois, moine, poil, poivre, &c.

Enfin, si la diphthongue auriculaire oi, au moyen d'une n, doit devenir nasale, l'i y désigne encore un è ouvert ; loin, foin, témoin, jointure, &c.

C'est donc également un usage contraire à la destination primitive des lettres, & à l'analogie de l'orthographe avec la prononciation, que de représenter le son de l'e ouvert par ai, par ei & par oi ; & les Ecrivains modernes qui ont substitué ai à oi par-tout où cette diphthongue oculaire représente l'e ouvert, comme dans anglais, français, je lisais, il pourrait, connaître, au lieu d'écrire anglois, françois, je lisois, il pourroit, connoître ; ces écrivains, dis-je, ont remplacé un inconvénient par un autre aussi réel. J'avoue que l'on évite par-là l'équivoque de l'oi purement oculaire & de l'oi auriculaire : mais on se charge du risque de choquer les yeux de toute la nation, que l'habitude a assez prémunie contre les embarras de cette équivoque ; & l'on s'expose à une juste censure, en prenant en quelque sorte le ton législatif, dans une matiere où aucun particulier ne peut jamais être législateur, parce que l'autorité souveraine de l'usage est incommunicable.

Non seulement la lettre i est souvent employée à signifier autre chose que le son qu'elle doit primitivement représenter : il arrive encore qu'on joint cette lettre à quelqu'autre pour exprimer simplement ce son primitif. Ainsi les lettres u i ne représentent que le son simple de l'i dans les mots vuide, vuider, & autres dérivés, que l'on prononce vide, vider, &c. & dans les mots guide, guider, &c. quitte, quitter, acquiter, &c. & par-tout où l'une des deux articulations gue ou que précede le son i. De même les lettres i e représentent simplement le son i dans maniement, je prierois, nous remercierons, il liera, qui viennent de manier, prier, remercier, lier, & dans tous les mots pareillement dérivés des verbes en ier. L'u qui précéde l'i dans le premier cas, & l'e qui le suit dans le second, sont des lettres absolument muettes.

La lettre J, chez quelques auteurs, étoit un signe numéral, & signifioit cent, suivant ce vers,

J, C compar erit, & centum significabit.

Dans la numération ordinaire des Romains, & dans celle de nos finances, I signifie un ; & l'on peut en mettre jusqu'à quatre de suite pour exprimer jusqu'à quatre unités. Si la lettre numérale I est placée avant V qui vaut cinq, ou avant X qui vaut dix, cette position indique qu'il faut retrancher un de cinq ou de dix ; ainsi IV signifie cinq moins un ou quatre, IX signifie dix moins un ou neuf : on ne place jamais I avant une lettre de plus grande valeur, comme L cinquante, C cent, D cinq cent, M mille ; ainsi on n'écrit point IL pour quarante-neuf, mais XLIX.

La lettre I est celle qui caractérise la monnoie de Limoges.

J, s. m. c'est la dixieme lettre & la septieme consonne de l'alphabet françois. Les Imprimeurs l'appellent i d'Hollande, parce que les Hollandois l'introduisirent les premiers dans l'impression. Conformément au système de la Grammaire générale de P. R. adoptée par l'auteur du Bureau typographique, le vrai nom de cette lettre est je, comme nous le prononçons dans le pronom de la premiere personne : car la valeur propre de ce caractere est de représenter l'articulation sifflante qui commence les mots Japon, j'ose, & qui est la foible de l'articulation forte qui est à la tête des mots presque semblables, chapon, chose. J est donc une consonne linguale, sifflante, & foible. Voyez au mot CONSONNE, le système de M. du Marsais sur les consonnes, & à l'article H, celui que j'adopte sur le même sujet.

On peut dire que cette lettre est propre à l'alphabet françois, puisque de toutes les langues anciennes que nous connoissons, aucune ne faisoit usage de l'articulation qu'elle représente ; & que parmi les langues modernes, si quelques-unes en font usage, elles la représentent d'une autre maniere. Ainsi les Italiens, pour prononcer jardino, jorno, écrivent giardino, giorno. Voyez le Maître italien de Veneroni, p. 9. édit. de Paris 1709. Les Espagnols ont adopté notre caractere, mais il signifie chez eux autre chose que chez nous ; hijo, fils, Juan, Jean, se prononçant presque comme s'il y avoit ikko, Khouan. Voyez la Méthode espagnole de P. R. p. 5. édit. de Paris, 1660.

Les maîtres d'écriture ne me paroissent pas apporter assez d'attention pour différencier le J capital de l'I : que ne suivent-ils les erremens du caractere courant ? L'i ne descend pas au-dessous du corps des autres caracteres, le j descend : voilà la regle pour les capitales. Article de M. BEAUZEE.

* J, (Ecriture) nous avons aussi dans l'écriture, ainsi que dans l'impression, un j consonne & un i voyelle ; & dans chacun de ces caracteres, un i consonne ou voyelle, coulé ; un aigu, un rond. Après avoir expliqué la formation du g, nous n'avons rien à dire de la formation de l'j consonne, qui n'en est qu'une portion. Pour l'i voyelle coulé, il se forme d'un trait plus droit & d'un angle de plume moins obtus que l'i italien, & celui-ci d'un trait plus droit & d'un angle de plume moins obtus que le rond. On n'emploie à tous que le mouvement simple des doigts mus dans une direction verticale, mais un peu plus ou un peu moins inclinée de droite à gauche. A la partie inférieure de cette lettre, le poignet agit de concert avec les doigts. Voyez nos Planches d'Ecriture.


IACCHAGOGUES. m. (Antiq.) on nommoit de ce nom ceux qui portoient en procession la statue de Iacchus, c'est-à-dire de Bacchus, à la célébration des fêtes éleusiniennes ; ils avoient leurs têtes couronnées de mirthe. (D.J.)


IACCHUSS. m. (Littér.) c'est le nom, sous lequel Bacchus étoit révéré à Eleusis. Des neuf jours destinés chaque année à la célébration des mysteres de Cérès, le sixieme étoit entierement consacré à Iacchus, c'est-à-dire à Bacchus. Ce jour-là on portoit sa statue en grande cérémonie d'Athènes à Eleusis, & tous les initiés chantoient & dansoient autour depuis le matin jusqu'au soir. Les Grecs ayant une fois admis l'existence des dieux, ils en tirerent parti pour satisfaire leurs goûts & leurs penchans. Ce sont eux qui pourroient dire à Cérès, à Iacchus, à l'Amour, vous n'êtes dieux que pour nos plaisirs. (D.J.)


IAGOIAGO

IAGO de CUBA, Sant, (Géog.) ville de l'Amérique septentrionale, sur la côte méridionale de l'île de Cuba, avec un port au fond d'une baie, & sur la riviere de même nom ; elle fut bâtie par les Espagnols en 1514, mais la Havane a pris le dessus, & tout le commerce de cette ville y a été transféré. (D.J.)

IAGO del ESTERO, Sant, (Géog.) ville de l'Amérique méridionale, sans murs, sans fossés, & sans habitans, car on y trouveroit à peine une centaine de maisons ; c'est néanmoins la résidence de l'inquisiteur ordinaire de la province. Elle est située sur une riviere poissonneuse, dans un pays plat, fertile en froment, en seigle, en orge, en fruits, & en tigres carnassiers ; sa distance du Potosi est à environ 70 lieues. Long. 315. 35. lat. mérid. 28. 25. (D.J.)

IAGO de las VALLES, Sant, (Géog.) petite ville presque deserte de l'Amérique septentrionale, dans l'audience de Mexico ; elle est sur la riviere de Panuco, à 30 lieues de Panuco. Long. 276. 40. lat. 23. (D.J.)

IAGO de la VEGA, Sant, (Géog.) belle ville de l'Amérique, capitale de la Jamaïque, bâtie par les Espagnols, à qui les Anglois l'ont enlevée ; c'est la résidence du gouverneur de la Jamaïque : elle est à présent fort peuplée, sise à 2 lieues de la mer, dans une plaine, sur une riviere, à 5 lieues de Port-Royal. Long. 300. 50. lat. 18. (D.J.)

IAGO, Sant, (Géog.) considérable ville de l'Amérique méridionale, capitale du Chili, avec un beau port, un évêché suffragant de Lima, & une audience royale ; c'est la résidence du gouverneur du Chili, & du tribunal de l'inquisition. Elle fut bâtie par Pierre de Valdivia en 1541, dans une belle & vaste plaine, abondante en tout ce qui est nécessaire à la vie, au pié de la Cordillera de los Andès, sur la petite riviere de Mapécho, qui la traverse de l'E. à l'O. Il y a différens canaux, par le moyen desquels on arrose les jardins, & on rafraîchit les rues.

Elle a éprouvé de fréquens tremblemens de terre, & quelques-uns qui l'ont fort endommagée, entr'autres ceux de 1647 & 1657. Le premier renversa cette ville de fond en comble, & répandit dans l'air des vapeurs si vénéneuses, que tous les habitans, qui sont Espagnols & Indiens, en moururent, à trois ou quatre cent personnes près.

Cependant les chaleurs de ce climat, qui gît sous le 33e. degré de lat. Sud, sont extrêmement modifiées par le voisinage des montagnes de la Cordeliere, dont les cimes élevées jusqu'aux cieux, & couvertes d'une neige éternelle, entretiennent à Sant-Iago, au plus fort de l'été, une heureuse température ; la terre y est d'une fertilité singuliere, & procure toutes sortes d'arbres fruitiers ; le pâturage est excellent, & on y engraisse une grande quantité de bétail ; le boeuf & le mouton s'y vendent pour rien, & sont d'un goût délicieux. Long. 308. lat. mérid. 33. 40. (D.J.)


IAHOUA KATTou AIOUA, s. m. (Hist. nat.) poisson des mers du Brésil, dont la face ressemble, dit-on, à la tête d'un boeuf ; c'est un poisson de la famille des orbes ; il a la queue fourchue.


IALEMES. m. (Belles-Lettres) sorte de chanson lugubre, en usage parmi les anciens grecs dans le deuil & les funérailles.

Ces pieces étoient ordinairement si languissantes qu'elles avoient donné lieu au proverbe grec, rapporté par Hesychius , plus misérable, ou plus froid qu'un ïalème. Adrianus Junius rapporte aussi, comme un proverbe, ces mots grecs, , digne d'être mis au rang des ïalèmes. Il se fonde sur ce que dit le poëte comique Menandre ; que si vous ôtez la hardiesse à un amant, c'est un homme perdu, qu'il faut que vous mettiez au rang des ïalèmes. Junius ajoûte qu'ïalème étoit le nom d'un homme plein de défauts & de desagrémens, quoique fils de Calliope. On ignore quelle forme de vers entroit dans la composition des ïalèmes.


IAMBES. m. (Littér.) ïambus, terme de prosodie greque & latine, pié de vers composé d'une breve & d'une longue, comme dans , D, ms. Syllaba longa brevi subjecta vocatur iambus, comme le dit Horace, qui l'appelle aussi un pié vîte, rapide, pes citus.

Ce mot, selon quelques-uns, tire son origine d'Iambe, fils de Pan & de la nymphe Echo, qui inventa ce pié, ou qui n'usa que de paroles choquantes & de sanglantes railleries à l'égard de Cerès affligée de la perte de Proserpine. D'autres aiment mieux tirer ce mot du grec , venenum, venin, ou de , maledico, je médis ; parce que ces vers composés d'ïambes, furent d'abord employés dans la satyre. Dict. de Trévoux.

Il semble qu'Archiloque, selon Horace, en ait été l'inventeur, ou que ce vers ait été particulierement propre à la satyre.

Archilochum proprio rabies armavit ïambo. Art Poët. Voyez IAMBIQUE.


IAMBIQUEadj. (Littér.) espece de vers composé entierement, ou, pour la plus grande partie, d'un pié qu'on appelle ïambe. Voyez IAMBE.

Les vers ïambiques peuvent être considérés ou selon la diversité des piés qu'ils reçoivent, ou selon le nombre de leurs piés. Dans chacun de ce genre, il y a trois especes qui ont des noms différens.

1°. Les purs ïambiques sont ceux qui ne sont composés que d'ïambes, comme la quatrieme piece de Catulle, faite à la louange d'un vaisseau.

Phaselus ille, quem videtis hospites.

La seconde espece sont ceux qu'on appelle simplement ïambes ou ïambiques. Ils n'ont des ïambes qu'aux piés pairs, encore y met-on quelquefois des tribraques, excepté au dernier qui doit toûjours être un ïambe ; & aux impairs des spondées, des anapestes, & même un dactyle au premier. Tel est celui que l'on cite de la Médée de Seneque.

Servare potui, perdere an possim rogas ?

La troisieme espece sont les vers ïambiques libres, qui n'ont par nécessité d'ïambe qu'au dernier pié, comme tous les vers de Phedre.

Amittit meritò proprium, qui alienum appetit.

Dans les comedies, on ne s'est pas plus gêné, & peut-être moins encore, comme on le voit dans Plaute & dans Térence, mais le sixieme pié est toûjours indispensablement un ïambe.

Quant aux variétés qu'apporte le nombre de syllabes, on appelle ïambe ou ïambique dimetre celui qui n'a que quatre piés.

Queruntur in sylvis aves.

Ceux qui en ont six s'appellent trimetres, ce sont les plus beaux, & ceux qu'on emploie pour le théatre, sur-tout pour la tragédie ; ils sont infiniment préférables aux vers de dix ou douze piés en usage dans nos pieces modernes, parce qu'ils approchent plus de la prose, & qu'ils sentent moins l'art & l'affectation.

Dii conjugales, tuque genialis tori

Lucina custos, &c.

Ceux qui en ont huit, se nomment tétrametres, & l'on n'en trouve que dans les comédies.

Pecuniam in loco negligere, maximum

Interdum est lucrum. Terent.

Quelques-uns ajoûtent un ïambe monometre, qui n'a que deux piés.

Virtus beat.

On les appelle monometres, dimetres, trimetres & tétrametres, c'est-à-dire, d'une, de deux, de trois, & quatre mesures, parce qu'une mesure étoit de deux piés, & que les Grecs les mesuroient deux piés à deux piés, ou par épitrices, & en joignant l'ïambe & le spondée ensemble.

Tous ceux dont on a parlé jusqu'ici sont parfaits, ils ont leur nombre de piés complets, sans qu'il y manque rien, ou qu'il y ait rien de trop.

Les imparfaits sont de trois sortes ; les catalectiques auxquels il manque une syllabe.

Musae jovem canebant.

Les brachycatalectiques auxquels il manque un pié entier.

Musae jovis gnatae.

Les hypercatalectiques qui sont ceux qui ont une syllabe ou un pié de trop.

Musae sorores sunt Minervae,

Musae sorores Palladis lugent.

La plûpart des hymnes de l'Eglise sont des ïambiques dimetres, c'est-à-dire de quatre piés. Dict. de Trévoux.


IATRALIPTES. m. (Gymn. milit. & medic.) un ïatralipte dans sa premiere signification, étoit un officier particulier du gymnase, dont l'emploi se bornoit à oindre les athletes pour les exercices athlétiques ; on le nommoit autrement aliptés, alipte.

Ensuite le mot ïatralipte, désigna un medecin, qui traitoit les maladies par les frictions huileuses, un medecin oignant, , mot composé de , medecin, & , je oins ; cette méthode de traitement s'appella , ïatroliptique. Ce fut, au rapport de Pline, liv. XXIX. ch. j. Prodicus, natif de Sélymbria, & disciple d'Esculape, qui mit ce genre de medecine en usage.

On sait que dans le tems des Romains, l'application des huiles, des onguens, des parfums liquides, dont on se servoit avant & après le bain, occupoit un grand nombre de personnes. Alors ceux qui enseignoient l'art d'administrer ces onguens ou ces huiles aux gens en santé, se firent à leur tour appeller ïatraliptes, & établirent sous eux en hommes & en femmes, des manieurs ou manieuses de jointures pour assouplir les membres, tractatores, & tractatrices ; des dépileurs & des dépileuses, alipilarii & tonstrices ; enfin, des personnes de l'un & de l'autre sexe, pour oindre le corps des différentes huiles, onguens, & parfums nécessaires, unctores, & unctrices ; j'ai déja dit quelque chose de ces divers offices, au mot GYMNASTIQUE (medicinale.) Voyez-le. (D.J.)


    
    
IATRIQUES. f. (Med.) , ïatrice, medica ; c'est une épithete du mot grec , ars, qui est sous-entendu ; ensorte qu'elle est employée comme substantif, pour signifier l'art ou la science de la Medecine.

C'est dans le même sens, que le mot est synonyme de medicus, medecin : ainsi on dit ïater, archiater, poliater, chimiater, philiater, pour medicus, protomedicus, medicus publicus, medicus chimicus, medicinae studiosus, c'est-à-dire, medecin, premier medecin, medecin praticien, medecin chimiste, étudiant en Medecine. Voyez MEDECINE, MEDECIN.

Le terme grec est encore employé quelquefois, pour signifier un médicament, comme le mot françois medecine a aussi deux acceptions : par l'une il signifie l'art de guérir ; par l'autre, une purgation ou un purgatif ; puisqu'on dit prendre une medecine, dans le même sens, que se purger : & même dans quelques provinces le peuple appelle toute sorte de remede une medecine. Voyez PURGATION, PURGATIF, MEDICAMENT, REMEDE.


IBA-PARANGAS. m. (Hist. nat. Bot.) espece de prunier du Brésil ; il a le fruit doux, il renferme un noyau de la grosseur & de la figure d'une amande ; il en renferme trois : il est bon à manger, mais on ne lui attribue aucune vertu, ni à l'arbre qui le produit. Ray.


IBAICAVAL(Géog.) riviere d'Espagne dans la Biscaye, qui va se jetter dans la mer à Bilbao.


IBAR(Géog.) riviere de la Servie en Hongrie, qui se jette dans le Danube près de Semendria.


IBÉIXUMAS. m. (Botan. exot.) arbre du Brésil, décrit par Marggrave. Il porte un fruit sphérique, de la grosseur d'une balle de paume & verd avant que d'être mûr ; il est hérissé de tubercules bruns, & contient une substance visqueuse ; il noircit dans sa maturité, & se partage ensuite en cinq segmens égaux, contenant chacun des semences brunes, rondes & oblongues, de la grosseur de celles de moutarde. L'écorce de cet arbre est gluante, & sert aux mêmes usages que le savon d'Espagne. Marggrave, Hist. Brasil. & Ray. Hist. plant. Voyez aussi SAVONIER. (D.J.)


IBÉRIE(Géog. anc.) ancien nom de deux pays différens, l'un en Asie & l'autre en Europe. L'Ibérie asiatique est une contrée de l'Asie, entre la mer Noire & la mer Caspienne ; Ptolomée dit qu'elle étoit terminée au nord par une partie de la Sarmatie, à l'orient par l'Albanie, au midi par la grande Arménie, & au couchant par la Colchide ; elle est présentement comprise dans la Géorgie.

L'Ibérie européenne est l'ancienne Espagne, nommée Iberia, soit pour sa position occidentale à cause des Ibériens asiatiques qui s'y établirent selon Varron, soit à cause de l'Ebre, en latin berus, qui la séparoit en deux parties, dont l'une appartenoit aux Carthaginois & l'autre aux Romains, avant que ces derniers l'eussent entierement conquise.

L'Ibérie maritime européenne fut découverte par les Celtes, par les Iberes, & ensuite par les Phéniciens, ainsi que depuis les Espagnols ont découvert l'Amérique ; les Tyriens, les Carthaginois, les Romains y trouverent tour-à-tour de quoi les enrichir dans les trésors que la terre produisoit alors.

Les Carthaginois y firent valoir des mines, aussi riches que celles du Méxique & du Pérou, que le tems a épuisées comme il épuisera celles du nouveau monde. Pline rapporte que les Romains en tirerent en neuf ans huit mille marcs d'or, & environ vingtquatre mille d'argent. Il faut avouer que ces prétendus descendans de Gomer profiterent bien mal des présens que leur faisoit la nature, puisqu'ils furent subjugués successivement par tant de peuples. Ils ne profitent guere mieux aujourd'hui des avantages de leur heureux climat, & sont aussi peu curieux des antiquités ibériques, monumens, inscriptions, médailles, qui se trouvent par-tout dans leur royaume, que le seroient les Ibériens asiatiques, habitans de la Géorgie.

On reconnoît encore les Espagnols de nos jours dans le portrait que Justin fait des Ibériens de l'Europe ; corpora hominum ad inediam.... parati ; dura omnibus & adstricta parcimonia. Illis fortior taciturnitatis cura quam vitae. Leurs corps peuvent souffrir la faim ; ils savent vivre de peu, & ils craignent autant de perdre la gravité, que les autres hommes de perdre la vie. (D.J.)


IBIBIRABAS. m. (Hist. nat. Bot.) arbre du Brésil, qui porte des baies, une fleur en rose, & un fruit de la grosseur de la cerise, où l'on trouve plusieurs pepins que l'on mange avec la chair. Ce fruit est doux, & d'un goût un peu résineux ; il irrite la gorge quand on en mange beaucoup. On emploie la feuille de l'ibibiraba avec sa fleur, mêlée au camara, dans les lotions des piés indiquées par le mal de tête : on tire de ses fleurs, cueillies avant le lever du soleil, & de ses feuilles, une eau rafraîchissante & mondificative, dont on use dans les inflammations des yeux. Ray.


IBIBOBOCAsubst. masc. (Hist. nat. Zoolog.) serpent d'Amérique que les Portugais nomment cobra de coral. Il a communément deux pieds de long, est gros comme le pouce, & sa queue se termine en une pointe très-mince ; il est entierement d'un blanc luisant sous le ventre, sa tête est couverte d'écailles d'une figure cubique dont quelques-unes sont noires sur les bords. Son corps est moucheté de blanc, de noir & de rouge. Il ne se remue que fort lentement, & est regardé comme très-venimeux. Ray, synops. anim.


IBIJARAsubst. mas. (Ophiol. exot.) le même serpent d'Amérique que les Portugais nomment cega cobre vega, ou cobra de las cabeças. Il passe pour être de la classe des amphisbènes, c'est-à-dire, des serpens à deux têtes, ce qui est une grande erreur. Comme sa tête & sa queue sont d'une même forme & épaisseur, & que cet animal frappe également par ces deux parties de son corps, on a supposé qu'elles étoient également dangereuses, seconde erreur à ajouter à la premiere. L'ibijara est un serpent de la plus petite espece ; car il n'a guere que la longueur d'un pied, & la grosseur du doigt ; sa couleur est d'un blanc luisant, tacheté de rayures & d'anneaux d'un jaune de cuivre ou brun ; ses yeux sont si petits qu'ils ne paroissent que comme une tête d'épingle ; il vit en terre de fourmis & autres petits insectes. Les Portugais du Brésil prétendent que sa piquûre est inguérissable. Ray, Syn. anim. p. 289. (D.J.)


IBIJAUS. m. (Ornith. exot.) sorte de chat-huant du Brésil, du genre des tete-chevres, & de la grosseur d'une hirondelle ; sa tête est grosse & applatie ; son bec est extrêmement fin, & laisse appercevoir au-dessus ses deux narines ; sa bouche ouverte est excessivement grande ; sa queue est large, & ses jambes sont basses ; tout son corps est couvert de plumes les unes blanches, les autres jaunes. (D.J.)


IBIRACOAS. m. (Ophiol. exot.) serpent des Indes occidentales, marbré de blanc, de noir, & de rouge ; sa morsure passe pour être extrêmement cruelle par ses effets. (D.J.)


IBISibis, s. m. (Ornith.) oiseau d'Egypte : celui qui a été décrit dans les mémoires pour servir à l'Hist. nat. dressée par M. Perrault, III. partie, ressembloit beaucoup à la cigogne. Voyez CIGOGNE. Voyez aussi la Pl. X. fig. 3. Hist. nat. Cependant il étoit un peu plus petit, & il avoit le col & les piés à proportion encore plus petits ; le plumage étoit d'un blanc sale & un peu roussâtre, excepté des taches d'un rouge pourpre & d'un rouge de couleur de chair, qui étoient au-dessous de l'aile, & la couleur des grandes plumes du bout de l'aile qui étoient noires. Le bec avoit un pouce & demi de largeur à son origine ; le bout n'étoit pas pointu ; il avoit un demi-pouce de largeur ; les deux pieces du bec étoient recourbées en-dessous dans toute leur longueur : elles avoient à la base une couleur jaune claire ; & sur l'extrémité une couleur orangée ; toute leur surface étoit polie comme de l'ivoire : lorsque le bec étoit fermé, il paroissoit parfaitement conique au-dehors, & il avoit au-dedans une cavité de même forme qui communiquoit au-dehors par un trou rond placé au bout du bec ; le bas de la jambe & le pié en entier, depuis le talon jusqu'aux doigts, étoient gris ; les côtés des quatre doigts étoient garnis, bordés d'une membrane, excepté le côté interne des deux doigts extérieurs qui n'en avoient point ; les ongles étoient étroits, pointus & noirâtres, de même que l'extrémité des doigts. L'ibis se nourrit de serpens, de lézards, de grenouilles, &c. Voyez OISEAU.


IBITINS. m. (Hist. naturelle) serpent très-dangereux des îles Philippines ; il est d'une grosseur & d'une longueur prodigieuse ; il se tient suspendu par la queue au tronc d'un arbre, pour attendre sa proie sur laquelle il s'élance. Il attaque de cette maniere les hommes, les cerfs, les sangliers, &c. qu'il dévore tout entiers, après quoi il se serre contre son arbre pour digérer ce qu'il a mangé.


IBUMS. m. (Théologie) les rabbins ont donné ce nom à la cérémonie du frere qui, selon la loi mosaïque rapportée au chap. xxv. du Deutéronome, peut épouser sa belle-soeur, veuve de son frere, mort sans enfans. (D.J.)


IBURG(Géog.) petite ville d'Allemagne au cercle de Westphalie, dans l'évêché d'Osnabruck ; elle est à quatre lieues d'Osnabruck, 12. N. E. de Munster. Long. 25. 46. lat. 52. 20. (D.J.)


IBYARAS. m. (Hist. nat. Zoolog.) serpent du Brésil, dont on nous dit que la morsure produit le même effet que celle de l'hemorrhois. Voyez HEMORRHOIS.


ICACOS. m. (Bot.) genre de plante à fleur en rose, composée de plusieurs pétales disposées en rond ; il s'éleve du fond du calice un pistil qui devient dans la suite un fruit ovale & charnu. Ce fruit renferme un noyau de la même forme, qui est cassant & ridé, & qui contient une amande arrondie. Plumier.


ICADESsubst. fem. (Hist. ancienne) fêtes que les philosophes épicuriens célébroient tous les mois en l'honneur d'Epicure, le vingtieme de la lune, qui étoit le jour de la naissance de ce philosophe. C'est du mot vingtaine, qu'ils donnerent à ces fêtes le nom d'Icades. Ils ornoient ce jour-là leurs chambres, portoient en cérémonie le portrait d'Epicure de chambre en chambre dans leurs maisons, & lui faisoient des sacrifices ou des libations.


ICANATESS. m. (Hist. & Art milit.) soldats qui dans l'empire grec gardoient les dehors du palais. Ce corps avoit pour chef un officier qu'on appelloit domestique. Diction. de Trév.


ICAQUESS. m. pl. (Géog.) peuples du golfe d'Honduras, ainsi appellés d'un petit prunier dont les branches sont revêtues en tout tems de petites feuilles longuettes, & deux fois l'an d'une grande quantité de fleurs blanches ou violettes, suivies d'un petit fruit rond de la grosseur d'une prune de damas. Les Icaques qui s'en nourrissent, empêchent leurs voisins de dépouiller cet arbre de son fruit quand il est mûr, par des gardes composés des plus braves d'entr'eux, & armés de fleches & de massues. L'icaque croît aux Antilles en buisson.


ICARIENNEMER. (Géog. anc.) Les anciens ont appellé de ce nom cette partie de l'Archipel qui s'étend entre les isles de Nicaria, de Samos, de Co, & le continent de la Natolie. Le grand nombre de petites isles & de rochers dont elle est remplie, en rend la navigation dangereuse, scopulis surdior Icari, dit Horace. Les Poëtes ont feint qu'Icare, dont tout le monde sait l'avanture, tomba dans cette mer & lui laissa son nom. (D.J.)


ICCIUS PORTUSou STIUS, & même ITCIUS PORTUS, (Géog. anc.) car on varie sur l'orthographe de ce mot, Strabon écrit , ancien port de la Gaule, sur la Manche. Les uns, comme M. de Thou, Vigenere, Marlieu, &c. pensent que c'étoit le port où l'on a bâti depuis la ville de Calais. Cluvier, Joseph Scaliger, Sanson, & plusieurs autres, prétendent que c'est Boulogne ; ce dernier a composé un traité pour la défense de cette opinion. Enfin d'autres savans (car nous avons quantité de dissertations sur ce port) disent que c'est entre Boulogne & Calais qu'il faut chercher l'Ictius portus : or Wissant ou Wissand est situé au nord de Boulogne, à l'endroit où le détroit qu'on nomme le pas de Calais, est le plus resserré, & d'où le trajet pour passer en Angleterre est le plus court ; son nom signifie originairement sable blanc ; les Romains n'ayant point de double w, l'ont obmis, & avec une terminaison latine en ont fait Itius, Itcius, Iccius. Vissand est présentement un village assis sur le bord de la mer, entre Boulogne & Calais ; mais ce lieu a été de plus grande étendue ; c'étoit un bourg précédemment ; & Froissard lui donnoit de son tems le nom de grosse ville. Trente Historiens rapportent qu'avant que les Anglois se fussent emparé de Calais, c'étoit-là le lieu ordinaire où l'on s'embarquoit pour passer en Angleterre, & pour venir d'Angleterre en France, quoiqu'aujourd'hui il n'en reste aucun vestige. M. Ducange a remarqué en se rendant sur les lieux, que les grands chemins qu'on nomme chaussées de Brunehaut, aboutissent à Wissand aussi bien qu'à Boulogne. (D.J.)


ICÈLES. m. (Mythol.) fils du sommeil, selon la fable, & frere de Morphée. Il avoit la propriété de se changer en toutes sortes de formes parfaitement ressemblantes, comme son nom le désigne du verbe , je suis semblable. Les dieux, dit Ovide, Métam. liv. XI. v. 639. l'appelloient Icèle, & les hommes Phobetor, c'est-à-dire, celui qui épouvante. Cette fable étoit prise des illusions trompeuses que font les songes dans le sommeil, varias imitantia formas somnia, delusae mentis imago. Voyez SONGE, (D.J.)


ICÉNIENSIceni, (Géogr. anc.) ancien peuple de l'isle de la Grande-Bretagne ; ils habitoient les bords de l'Ouse, que d'autres appellent Iken ou Yan. Dans ces quartiers-là on trouve encore des lieux qui conservent des traces de leur ancien nom, comme Ikentorp, Ikenworth ; & la petite riviere qui tombe dans le port d'Oxford, s'appelle Ike : mais il y avoit aussi d'autres Icéniens dans l'Hampshire, auprès de la riviere d'Iken, aujourd'hui nommée Iching ; Cambden donne aux Icéniens le pays voisin des Trinobantes, qui fut ensuite appellé Cast Angleae ; il y comprend Suffolck, Norfolck, Cambridge, Huntingtonshire, & il décrit les avantures de ce peuple lors de la conquête des Romains. Quand les Saxons eurent affermi leur heptarchie, le pays des Icéniens devint le royaume des Anglois orientaux, qui, à cause de sa position à l'orient fut appellé East-Angle-Ryk, & eut pour premier roi Uffa. (D.J.)


ICH-DIEN(Hist. mod.) C'est le mot des armes du Prince de Galles, qui signifie en haut-Allemand je sers.

M. Henri Spelman croit que ce mot est saxon ic ien, ic-thien ; le saxon d avec une barre au-travers étant le même que th, & signifiant je sers ou je suis serviteur ; car les ministres des rois saxons s'appelloient thiens.


ICHARA-MOULIS. m. (Hist. nat. Botan.) racine qui croît aux indes orientales, & à laquelle on attache plusieurs propriétés médicinales, mais dont on ne donne aucune description.


ICHIEou ICHIN, s. m. (Commerce) C'est l'aulne du Japon, à laquelle on mesure les étoffes de soie & les toiles qui s'y fabriquent. L'ichien est à-peu-près de trois aulnes de Hollande. Voyez l'article suivant. (G)


ICHINS. m. (Commerce) aulne ou mesure des longueurs dont on se sert au Japon. Cette mesure est uniforme dans toutes les îles qui composent ce vaste empire ; non-seulement chaque marchand a des ichins dans sa boutique auxquels il mesure & vend ses marchandises ; mais encore il y a des ichins publics qu'on trouve pendus presqu'à chaque coin de rue, où l'acheteur peut aller vérifier si on ne lui a point fait faux aunage. Cette espece d'aulne a environ six pieds de long divisés en six parties, & chacune de ses divisions en dix autres, ensorte que l'ichin entier a soixante divisions. Un ichin fait à-peu-près trois aulnes de Hollande, & une canne de Provence. Voyez AULNE & CANNE, Dictionnaire de Commerce. (G)


ICHNÉadj. fém. (Mythologie) surnom de Thémis déesse de la justice, & de Nemesis vangeresse des crimes. Ichnée vient de , trace, vestige. Ces divinités furent ainsi appellées de ce qu'on les supposoit toujours attachées sur les pas des coupables.


ICHNEUMONS. m. (Hist. nat.) animal quadrupede. Voyez MANGOUSTE.

ICHNEUMON, (Hist. nat.) insecte ; on a donné ce nom à des mouches voraces qui mangent les araignées ; elles ont deux fortes dents, quatre aîles, & d'assez longues antennes qu'elles agitent continuellement ; c'est pourquoi on a appellé ces insectes vibrantes. Le ventre ne tient à la poitrine que par un filet très-fin. Il y a grand nombre d'especes d'ichneumons, & de grandeur très-différente ; les uns n'ont point de queue apparente ; d'autres en ont une qui est très-longue dans plusieurs especes. Les ichneumons qui n'ont point de queue apparente, déposent leurs oeufs sur des chenilles ; les vers qui en éclosent vivent de la substance de ces chenilles, & forment des coques qui sont rangées régulierement les unes à côté des autres, & attachées à des branches d'arbres, d'arbrisseaux, ou à des tiges de chaume. Des vers un peu plus gros, & qui éclosent aussi sur des chenilles, forment leurs coques sur une feuille ; ces coques sont blanches & dispersées sur la feuille ; de gros ichneumons ne déposent qu'un oeuf ou deux sur chaque chenille : les vers qui en sortent suffisent pour la manger, & deviennent presqu'aussi grands qu'elle. Il y a de ces vers qui après avoir vécu dans le corps d'une chenille, la percent par le côté, & filent une coque qu'ils attachent à la chenille & au terrein sur lequel elle se trouve posée : ces coques sont rondes, blanches, & grosses comme un grain de froment ; elles semblent être les oeufs de la chenille. On trouve de ces coques qui sont sur des feuilles, & qui ont différentes couleurs, du noir, du blanc, du brun, disposées par bandes. On voit dans les forêts de chênes des coques d'ichneumons qui sont attachées à des fils longs de trois ou quatre pouces, & attachées à de petites branches. Ces coques ont une bande blanche sur le milieu. " Lorsqu'on les prend sur la main elles sautent à terre où elles continuent de faire plusieurs sauts à des distances de tems trop éloignées les unes des autres pour que l'on puisse croire que ce sont les bonds d'une balle qui feroit ressort ". En effet les bonds que fait la coque sont causés par le mouvement du ver qu'elle renferme. Les femelles des ichneumons ont à leur partie postérieure une espece d'aiguillon qui pénetre dans les chairs les plus compactes, & même dans des substances beaucoup plus dures ; cet aiguillon est renfermé dans le corps de l'ichneumon, ou sort tout entier en dehors ; il paroît être la queue de l'insecte ; il s'en sert pour enfoncer ses oeufs dans le corps des chenilles. Il y en a qui les déposent seulement sur la chenille, mais le ver sort de l'oeuf par le bout qui pose sur son corps, & y entre en naissant. D'autres ichneumons placent leurs oeufs auprès de ceux d'autres insectes, tels que l'abeille maçonne, avant que le nid soit fermé ; lorsque le ver de l'ichneumon est éclos, il mange les vers qui sortent des autres oeufs. Les ichneumons à longue queue, c'est-à-dire à longue tariere, percent avec cette tariere des matieres dures, telles que le bois, la terre, le mortier, pour introduire leurs oeufs dans des lieux convenables. La tariere des ichneumons est composée de trois filets aussi déliés que des poils. Quelquefois ils sont réunis ensemble, d'autrefois ils sont séparés les uns des autres : celui du milieu est la tige de la tariere, les autres sont les étuis. La tariere est ferme, solide & dentelée par le bout : " l'espece de cannelure qui paroît la partager en deux est le canal par lequel l'insecte fait descendre ses oeufs ". Il fait faire à sa tariere des demi-tours à droite & à gauche en la pressant contre la substance qu'il veut percer. Abregé de l'histoire des Insectes, tom. III. pag. 142. & suiv. Voyez INSECTE.


ICHNOGRAPHIEsub. f. (Mathem.) Ce mot signifie proprement le plan ou la trace que forme sur un terrein la base d'un corps qui y est appuyé.

Ce mot vient du grec , vestigium, trace, & de , scribo, je décris ; l'ichnographie étant véritablement une description de l'empreinte ou de la trace d'un ouvrage.

En perspective, c'est la vûe ou la représentation d'un objet quelconque, coupé à sa base ou à son rez-de-chaussée par un plan parallele à l'horison.

L'ICHNOGRAPHIE, en Architecture, est une section transverse d'un bâtiment, qui représente la circonférence de tout l'édifice, des différentes chambres & appartemens, avec l'épaisseur des murailles, les distributions des pieces, les dimensions des portes, des fenêtres, des cheminées, les saillies des colonnes & des piédroits, en un mot, avec tout ce qui peut être vû dans une pareille section.

En Fortification, le mot ichnographie signifie le plan ou la représentation de la longueur & de la largeur des différentes parties d'une forteresse, soit qu'on trace cette représentation sur le terrein ou sur le papier. Voyez FORTIFICATION. (E)

C'est aussi, dans la même science, le plan ou le dessein d'une forteresse coupée parallelement & un peu au-dessus du rez-de-chaussée. Voyez PLAN.

L'ICHNOGRAPHIE est la même chose que ce que nous appellons plan géométral, ou simplement plan. L'ichnographie est opposée à la stéréographie, qui est la représentation d'un objet sur un plan perpendiculaire à l'horison, & qu'on appelle autrement élévation géométrale. Voyez PLAN.


ICHOGLANS. m. (Hist. turq.) espece de page du grand-seigneur.

Les ichoglans sont de jeunes gens qu'on éleve dans le serrail, non-seulement pour servir auprès du prince, mais aussi pour remplir dans la suite les principales places de l'empire.

L'éducation qu'on leur donne à ce dessein, est inestimable aux yeux des Turcs. Il n'est pas inutile de la passer en revûe, afin que le lecteur puisse comparer l'esprit & les usages des différens peuples.

On commence par exiger de ces jeunes gens, qui doivent un jour occuper les premieres dignités, une profession de foi musulmane, & en conséquence on les fait circoncire : on les tient dans la soumission la plus servile ; ils sont châtiés séverement pour les moindres fautes par les eunuques qui veillent sur leur conduite ; ils gémissent pendant 14 ans sous ces sortes de précepteurs, & ne sortent jamais du serrail, que leur terme ne soit fini.

On partage les ichoglans en quatre chambres bâties au-delà de la salle du divan : la premiere qu'on appelle la chambre inférieure, est ordinairement de 400 ichoglans, entretenus de tout aux dépens du grand-seigneur, & qui reçoivent chacun quatre ou cinq aspres de paye par jour, c'est-à-dire, la valeur d'environ sept à huit sols de notre monnoie. On leur enseigne sur-tout à garder le silence, à tenir les yeux baissés, & les mains croisées sur l'estomac. Outre les maîtres à lire & à écrire, ils en ont qui prennent soin de les instruire de leur religion, & principalement de leur faire faire les prieres aux heures ordonnées.

Après six ans de cette pratique, ils passent à la seconde chambre avec la même paye, & les mêmes habits qui sont assez communs. Ils y continuent les mêmes exercices, mais ils s'attachent plus particulierement aux langues : ces langues sont la turque, l'arabe, & la persienne. A mesure qu'ils deviennent plus forts, on les fait exercer à bander un arc, à le tirer, à lancer la zagaie, à se servir de la pique, à monter à cheval, & à tout ce qui regarde le manege, comme à darder à cheval, à tirer des fleches en-avant, en arriere, & sur la croupe, à droite & à gauche. Le grand-seigneur s'amuse quelquefois à les voir combattre à cheval, & récompense ceux qui paroissent les plus adroits. Les ichoglans restent quatre ans dans cette classe, avant que d'entrer dans la troisieme.

On leur apprend dans celle-ci pendant quatre ans, de toutes autres choses, que nous n'imaginerions pas, c'est-à-dire, à coudre, à broder, à jouer des instrumens, à raser, à faire les ongles, à plier des vestes & des turbans, à servir dans le bain, à laver le linge du grand-seigneur, à dresser des chiens & des oiseaux ; le tout afin d'être plus propres à servir auprès de sa hautesse.

Pendant ces 14 ans de noviciat, ils ne parlent entr'eux qu'à certaines heures ; & s'ils se visitent quelquefois, c'est toûjours sous les yeux des eunuques, qui les suivent par-tout. Pendant la nuit, non-seulement leurs chambres sont éclairées ; mais les yeux de ces argus, qui ne cessent de faire la ronde, découvrent tout ce qui se passe. De six lits en six lits, il y a un eunuque qui prête l'oreille au moindre bruit.

On tire de la troisieme chambre les pages du trésor, & ceux qui doivent servir dans le laboratoire, où l'on prépare l'opium, le sorbet, le caffé, les cordiaux, & les breuvages délicieux pour le serrail. Ceux qui ne paroissent pas assez propres à être avancés plus près de la personne du sultan, sont renvoyés avec une petite récompense. On les fait entrer ordinairement dans la cavalerie, qui est aussi la retraite de ceux qui n'ont pas le don de persévérance ; car la grande contrainte & les coups de bâton leur font bien souvent passer la vocation. Ainsi la troisieme chambre est réduite à environ 200 ichoglans, au lieu que la premiere étoit de 400.

La quatrieme chambre n'est que de 40 personnes, bien éprouvées dans les trois premieres classes ; leur paye est double, & va jusqu'à neuf ou dix aspres par jour. On les habille de satin, de brocard, ou de toile d'or, & ce sont proprement les gentils-hommes de la chambre. Ils peuvent fréquenter tous les officiers du palais ; mais le sultan est leur idole ; car ils sont dans l'âge propre à soupirer après les honneurs. Il y en a quelques-uns qui ne quittent le prince, que lorsqu'il entre dans l'appartement des dames, comme ceux qui portent son sabre, son manteau, le pot à eau pour boire, & pour faire les ablutions, celui qui porte le sorbet, & celui qui tient l'étrier quand sa hautesse monte à cheval, ou qu'elle en descend.

C'est entre ces quarante ichoglans de la quatrieme chambre, que sont distribuées les premieres dignités de l'empire, qui viennent à vaquer. Les Turcs s'imaginent que Dieu donne tous les talens & toutes les qualités nécessaires à ceux que le sultan honore des grands emplois. Nous croirions nous autres, que des gens qui ont été nourris dans l'esclavage, qui ont été traités à coups de bâton par des eunuques pendant si long-tems, qui ont mis leur étude à faire les ongles, à raser, à parfumer, à servir dans le bain, à laver du linge, à plier des vestes, des turbans, ou à préparer du sorbet, du caffé, & autres boissons, seroient propres à de tous autres emplois qu'à ceux du gouvernement des provinces. On pense différemment à la cour du grand-seigneur ; c'est ces gens-là que l'on en gratifie par choix & par préférence ; mais comme ils n'ont en réalité ni capacité, ni lumieres, ni expérience pour remplir leurs charges, ils s'en reposent sur leurs lieutenans, qui sont d'ordinaire des fripons ou des espions que le grand-visir leur donne, pour lui rendre compte de leur conduite, & les tenir sous sa férule. (D.J.)


ICHOREUXEUSE, adj. (terme de Chirurgie) on appelle ichoreuse, l'humeur séreuse & âcre qui découle de certains ulceres. Les parties exangues, telles que les ligamens, les membranes, les aponévroses, les tendons, ne fournissent jamais une suppuration vraiment purulente ; les ulceres qui affectent ces parties donnent un pus ichoreux, une espece de sanie : ce mot vient du grec , ichor, sanies, sanie, ou sérosité âcre.

On tarit la source de l'humeur ichoreuse dans les plaies des parties membraneuses & aponévrotiques, par l'usage de l'esprit de térébenthine. Ce médicament desseche l'extrémité des vaisseaux qui fournit l'ichor. Lorsque dans la piquûre d'une aponévrose ou d'un ligament, les matieres ichoreuses & âcres seront retenues derriere, elles y produisent des accidens qu'on ne fait cesser ordinairement qu'en faisant une incision pour donner une issue à ces matieres ; l'incision est d'ailleurs indiquée pour arrêter les suites funestes de l'étranglement que l'aponévrose enflammée fait sur les parties qu'elle embrasse. Voyez GANGRENE.

Si le pus est ichoreux par le défaut de ressort des chairs relâchées & spongieuses d'un ulcere, les remedes détersifs corrigent ce vice ; l'indication particuliere peut déterminer à les rendre cathérétiques ou anti-putrides. Voyez DETERSIF. Les chairs mollasses d'un cautere forment quelquefois un bourrelet pâle dont il ne sort qu'un pus ichoreux. On applique ordinairement de l'alun calciné pour détruire les chairs excédentes. Je me suis servi avec succès dans ce cas de la poudre de scammonée & de rhubarbe ; j'en ai même chargé une boule de cire pour mettre à la place du pois. La vertu de ces médicamens ranime les chairs, & produit un dégorgement purulent : ces bons effets montrent la justesse de l'idée des anciens sur la qualité des remedes détersifs qu'ils appelloient les purgatifs des ulceres. (Y)


ICHOROIDES. f. (Medecine) moiteur, sueur, dite malsaine, & semblable à la sanie que rendent les ulceres.


ICHTHYOLOGIES. f. (Hist. nat.) la science qui traite des poissons, ces animaux aquatiques qui ont des nageoires, & qui n'ont point de piés.

L'affaire de l'Ichthyologie est premierement de distinguer toutes les parties des poissons, par leurs noms propres ; secondement, d'appliquer à chaque poisson ses noms génériques & spécifiques, c'est-à-dire ceux qui constituent son genre & ses especes ; troisiemement d'exposer quelques-unes des qualités particulieres de l'animal.

Le naturaliste qui s'applique à cette étude, doit d'abord connoître les parties externes & internes du poisson, pour rapporter à sa propre famille tout poisson étranger ou inconnu qui s'offre à ses yeux ; desorte qu'au moyen de ses marques caractéristiques, il puisse découvrir son espece & l'assigner au genre de la famille à laquelle il appartient. Ensuite, par des observations subséquentes, il tâchera de savoir le lieu de l'habitation du poisson dont il s'agit, si c'est l'eau douce, salée, courante ou dormante ; item sa nourriture végétable ou animale, & de quelle sorte ; son tems, sa maniere de multiplier & de faire des petits. Ces dernieres particularités veulent être jointes très-briévement à la description des parties du poisson ; car les discours étendus à cet égard sont plutôt une charge qu'une instruction judicieuse. La vraie méthode des genres & des especes, est la principale fin de l'Histoire naturelle.

On divise communément les poissons en trois classes, les cétacés, les cartilagineux & les épineux. Les cétacés sont ceux dont la queue est parallele à l'horison, quand le poisson est dans sa posture naturelle : les cartilagineux sont ceux dont les nageoires qui servent à nager sont soûtenues par des cartilages à la place des rayons osseux qui soûtiennent les nageoires dans les autres poissons, qui ont par tout le corps des cartilages au lieu d'os. Tels sont les caracteres des deux premieres classes de poissons. Tous les poissons qui ont leurs nageoires soûtenues par des rayons osseux, qui ont leur queue placée perpendiculairement & non horisontalement, & qui ont des os & non des cartilages, se nomment poissons épineux.

Les poissons cétacés sont rangés par les derniers écrivains de l'Histoire naturelle, sous le nom latin de plagiuri. Ils s'accordent en plusieurs choses avec les animaux terrestres ; & on les distingue les uns des autres par les caracteres qui servent à la distinction des quadrupedes, particulierement par les dents. La structure générale de ces poissons, c'est la même dans tous ; leur seule différence consiste dans les dents & le nombre des nageoires. C'est donc des dents & des nageoires seules qu'on tire proprement les caracteres génériques des plagiuri, ou poissons cétacés.

Les poissons cartilagineux different seulement les uns des autres, par la forme de leur corps, & le nombre de trous de leur ouie, le nombre de leurs nageoires, la figure & la position de leurs dents, qui dans les cétacés constituent les caracteres génériques, varient si fort dans les cartilagineux, que cela s'étend jusques sur les diverses especes du même genre : ainsi les distinctions des genres des poissons cartilagineux, ne peuvent être tirés que de leurs figures & du nombre des trous de leurs ouies.

Les caracteres des deux classes des poissons qu'on nomme cétacés & cartilagineux, sont aisés à trouver ; mais les caracteres des épineux demandent plus de soins, & ne s'offrent pas promtement aux yeux. L'étendue de cette classe & la grande ressemblance qui se trouve entre plusieurs genres différens, ne facilitent pas l'entreprise qui consiste à les distinguer les uns des autres. Quoique ce soit une regle générale, que les caracteres génériques des poissons doivent être pris de leurs parties extérieures ; cependant dans les cas où ces parties extérieures different elles-mêmes en nombre, en figure & en proportion, il est nécessaire que les caracteres primitifs du genre soient tirés des parties qui sont les moins variables de toutes, les plus particulieres au genre de poisson dont il s'agit, en même tems qu'elles sont les moins communes aux autres genres. Il faut beaucoup d'attention & de capacité à l'ichthyologiste pour discerner solidement ces caracteres ; & après un mûr examen, il trouve que les parties qui lui sembloient d'abord les plus propres à les établir, sont quelquefois celles qui y conviennent le moins en réalité.

La forme des nageoires & de la queue du poisson peut paroître un des caracteres essentiels pour fonder la distinction générique ; néanmoins une recherche approfondie, démontre que ces deux choses ne sont ici d'aucun service. Presque toutes les especes de cyprini, genre fondé sur des caracteres naturels & invariables, ont les nageoires pointues à l'extrémité, & offrent des queues fourchues. Si on eût fait de ces deux choses les caracteres de ce genre de poisson, on en eût exclus la tenche & autres qui lui appartiennent, quoiqu'elles aient des nageoires obtuses & des queues unies. D'ailleurs il y a plusieurs genres différens de poissons, dans lesquels les nageoires & la queue sont entierement semblables, comme la perche, le maquereau, le congre. On prétendra peut-être que les nageoires & la queue peuvent au-moins passer pour des marques collatérales de distinction ; mais cette idée même n'est pas suffisante, parce que ces marques sont communes à plusieurs genres de poissons.

La forme du dos, du ventre, & de toute la figure du corps considéré en longueur & largeur, semblent encore des caracteres essentiels ; mais ils ne le sont pas davantage pour établir les distinctions des genres. Le dos, dans quelques cyprini, est un peu pointu, comme dans la carpe ordinaire, tandis qu'il est convexe dans presque tous les autres. Ce seul fait écartoit l'idée de la forme du dos, comme propre à constituer un caractere générique.

Le ventre de la plûpart des poissons du même genre est applati dans la partie antérieure, & s'éleve en maniere de sillon entre les nageoires du ventre & l'anus : cependant dans la tenche tout le corps est applati de la tête à la queue. Ajoûtez que la figure générale du corps en grandeur & en largeur, varie singulierement dans les cyprini de différentes especes, dont quelques-uns ont le corps plat, & d'autres rond.

La tête, la bouche, les yeux, les narines & les autres parties de la tête, sont plus fixes, & par conséquent d'une grande importance pour constituer les distinctions des genres entre les poissons. Cependant comme les mêmes figures sont communes à plusieurs especes également, elles servent plutôt à distinguer les ordres, les classes & les familles des poissons, que leurs genres. Ainsi les poissons nommés clupeae, les cotti, les coregoni, les scorpaenae des auteurs, se ressemblent par la figure de la tête, & néanmoins sont de genres très-différens.

Comme la position & la forme des écailles sont assez semblables dans le même genre de poisson, on peut l'admettre en qualité de marque collatérale distinctive ; mais cette forme même d'écailles étant commune à plusieurs genres de poissons, il est impossible d'en tirer avantage pour les caracteres des genres. Disons la même chose d'autres parties extérieures du corps, qui ne donnent pas des indices suffisans, pour former les caracteres distinctifs des genres.

Quant à la position des nageoires, tout le monde convient que les saumons, les clupeae, les coregoni, les cohitides, ou loches, sont autant de divers genres de poissons ; cependant dans tous, leurs nageoires ont la même situation. Celles de la poitrine sont dans tous, les plus proches de la tête, puis la nageoire du dos, ensuite celles du ventre, & derriere toutes, est la nageoire de l'anus. La même observation se peut étendre à d'autres genres de poissons.

La situation des dents est semblable dans plusieurs especes d'un même genre, comme dans plusieurs genres différens. Tous les cyprini ont leurs dents placées avec le même ordre & de la même maniere, savoir dans le gosier à l'orifice de l'estomac. Les saumons & les brochets ont leurs dents en quatre endroits, aux mâchoires, au palais, à la langue, & au gosier. Les perches & les cotti les ont en trois endroits, à la mâchoire, au palais, & au gosier, & n'en ont point sur la langue ; mais parmi les coregoni, il y a une espece, savoir l'albula nobilis de Schoenfeld, qui a les dents à la mâchoire supérieure, au palais, & au gosier. Une autre espece que les Suédois nomment silk-joia, n'en a que sur la langue ; & une autre espece du même genre, le thymallus des auteurs, que les Anglois nomment gréyling, les a dans les deux mâchoires, au palais, & sur la langue. Il est donc certain, qu'aucun caractere générique ne sauroit s'établir par ce moyen.

Le nombre des dents ne peut pas mieux servir à former le caractere des genres, à cause de leur variété dans les individus d'une même espece, comme dans les brochets, & les saumons.

Le nombre des nageoires n'est pas plus favorable à ce dessein, parce qu'il est égal dans plusieurs genres, & quelquefois variable dans diverses especes des mêmes genres. La longue merluche, asellus longus, est évidemment du même genre que les autres aselli ; néanmoins elle n'a que deux nageoires sur le dos, tandis que les autres en ont trois ; elle n'en a qu'une sur le ventre, au lieu que les autres en ont deux. Le maquereau a dix-sept nageoires, & le thon vingt-cinq ou environ ; cependant on n'en fera pas deux genres de poissons, puisqu'ils conviennent ensemble à tous les autres égards.

Le nombre des os qui soutiennent les nageoires des poissons, particulierement celles du dos & de l'anus, varie beaucoup, même dans les diverses especes d'un même genre ; il est vrai toutefois, que l'on doit regarder cette marque comme utile, pour distinguer les especes, mais elle ne l'est pas pour former les genres.

Pour ce qui concerne les autres parties extérieures, il n'y en a aucune qui se trouvant dans tous les poissons épineux, ne differe dans tous les différens genres, excepté les deux petits os qu'on voit de chaque côté de la membrane de la tête qui couvre les ouies. Ces os se rencontrent dans presque tous les poissons épineux, quoique dans quelques genres, l'épaisseur de la membrane les rende moins visibles que dans d'autres. Le nombre de ces os est d'ailleurs beaucoup plus régulier dans les mêmes genres de poissons, que celui des nageoires.

Les quatre genres de maquereaux ou scombri, de perches, de gadi, de syngnathi, c'est-à-dire, de ceux dont les mâchoires sont fermées par les côtés, & dont la bouche ne s'ouvre qu'à l'extrémité du museau, ont le nombre des nageoires très-varié dans les diverses especes de chaque genre ; mais dans tous ces genres, le nombre des os de la membrane qui tapisse les ouies, est régulierement le même dans chaque espece ; tous les gadi ont régulierement sept os de chaque côté ; tous les cyprini en ont trois, les cotti six, les clariae sept, les clupeae huit, les ésoces quatorze, & ainsi des autres.

Il n'y a que deux genres connus de poissons, qui ne s'accordent pas dans toutes leurs especes pour le nombre de ces os ; ce sont les saumons & les coregoni. Parmi les saumons, quelques especes en ont sept, d'autres huit, neuf, dix, onze, & douze. C'est une chose cependant bien digne d'observation, que la nature a mis cette variété du nombre de ces os dans les différentes especes, seulement pour les genres de poissons, chez lesquels toutes les especes se ressemblent si fort par leurs parties extérieures, qu'il ne falloit pas moins que cette ressemblance, pour faire juger qu'ils appartenoient les uns aux autres ; car outre que tous les saumons & les coregoni ont une appendice membraneuse, semblable à une nageoire sur le derriere du dos, les diverses especes de chaque genre se ressemblent tellement, qu'il est difficile de les distinguer en plusieurs occasions.

Par rapport aux nageoires, plusieurs genres de poissons, comme on l'a déja dit, en ont tous le même nombre en général, comme les saumons, les cyprini, les clupeae, les coregoni, les osmeri, les cobitides, les spari, ou ceux qui tremblent de tout leur corps quand ils sont hors de l'eau ; les labri, ou ceux dont les levres sont épaisses & proéminentes ; les gastérostei, ou ceux dont le ventre est soutenu par des bandes osseuses, les ésoces, les pleuronecti, ou ceux qui nagent d'un seul côté ; tous, disje, ont sept nageoires radiées de côtes osseuses. Ce même nombre de sept nageoires est commun à divers autres genres.

Mais tandis que toutes les especes d'un même genre ont constamment même nombre d'os dans la membrane qui couvre les ouies, il est très-rare que les divers genres ayent ce même nombre. Les perches, les maquereaux, les gadi en ont tous sept de chaque côté. Les cyprini & les gasterostei en ont chacun trois, les cotti, les pleuronecti en ont six. Cependant tous ces genres different tellement dans leurs autres caracteres & dans leur face externe, qu'on n'est point en crainte de les confondre ensemble. Concluons que le nombre des os qui soutiennent la membrane des ouies, fournit le premier & le plus essentiel de tous les caracteres pour la distinction des genres des ostéoptérygions ou poissons osseux ; cependant, quoique ce caractere soit essentiel à la détermination des genres, il n'est pas toûjours suffisant.

En effet, pour rapporter solidement les poissons à leurs propres genres, il est non-seulement nécessaire, que tous ceux d'un même genre ayent le même nombre d'os dans les ouies, il faut encore qu'ils ayent dans les genres la même forme externe. Il faut 3°. qu'ils ayent une même position, & le même nombre de nageoires. 4°. La position des dents doit semblablement être la même ; car généralement toutes les especes de poissons ont dans chaque genre le même ordre de dents. 5°. Enfin, on y joindra les écailles qui doivent être semblables en figure & en position. Voilà les considérations nécessaires pour fonder les genres naturels & véritables de poissons. Si toutes ces choses se rencontrent dans toutes les especes ; s'il se trouve de plus une analogie dans la situation, la forme des autres parties externes & internes, particulierement de l'estomac, des appendices, des intestins, de la vessie urinaire, il ne restera plus de doute pour établir les genres en Ichthyologie, sur des fondemens inébranlables.

Cependant, il ne faut pas s'attendre que chacun de ces caracteres se trouve régulierement parfait dans chaque espece du même genre ; quelques-uns le seront plus, d'autres moins ; mais les trois choses essentielles au genre pour la similitude, sont le même nombre d'os dans la membrane branchiostege, la même figure & forme extérieure générale, & la même position de nageoires ; les autres circonstances ne sont qu'additionnelles & confirmatives.

Il résulte de ce détail, qui est un précis du système & des découvertes d'Artedi, quelles sont les vraies marques qui peuvent fonder les caracteres génériques des poissons, & quelles sont les marques équivoques. Nous ne prétendons point qu'Artédiait indubitablement trouvé la vérité à tous égards, nous disons seulement que ses recherches sur cette matiere, sont plus approfondies & plus solides que celles de tous les naturalistes qui l'ont précédé jusqu'à ce jour en cette partie. (D.J.)


ICHTHYOLOGISTES. m. (Hist. nat.) c'est ainsi qu'on appelle, en termes d'art, un naturaliste qui a donné quelque ouvrage sur les poissons.

Quoique les auteurs, qui ont traité ce sujet, soient en grand nombre, on peut néanmoins les ranger commodément sous les classes particulieres que nous allons parcourir.

Les Ichthyologistes systématiques sont Aristote, Pline, Albert-le-Grand, Gaza, dans son interprétation d'Aristote, Marschall, Wotton, Belon, Rondelet, Salvian, Gesner, Aldrovand, Jonston, Charleton, Ray, Willughby, Artédi.

Les Ichthyologistes, qui ont écrit seulement sur des poissons de pays ou de lieux particuliers, sont Ovide, sur les poissons du Pont-Euxin ; Oppian & Donati, sur ceux de la mer Adriatique ; Ausone & Figulus, sur ceux de la Moselle ; Mangold, sur ceux du lac Podamique ; Paul Jove, sur ceux du lac Larins ; Pierre Gilles, sur ceux de la côte de Marseille ; Salviani, sur ceux de la mer de Toscane ; Schwenckfelt, sur ceux de Silésie ; Schoenveld, sur ceux d'Hambourg ; Pison & Marggrave, sur ceux du Brésil ; Petiver, Ruysch & Valentin, sur ceux d'Amboine. Entre ces auteurs, Ovide, Ausone, Oppian, ont écrit en vers, & les autres en prose.

Les Ichthyologistes, qui ont tiré leurs observations des écrivains qui les ont précédé, sont Pline, Athénée, l'auteur des livres de naturâ rerum, Albert-le-Grand, Marschall, Gesner en grande partie, Aldrovand en grande partie, Jonston, Charleton & autres.

Par rapport à la méthode, il y a des Ichthyologistes qui n'en ont point observé ; d'autres ont mieux aimé en adopter une bonne ou mauvaise ; d'autres enfin se sont contentés de l'ordre alphabétique.

Les Ichthyologistes, qui n'ont point suivi de méthode, sont Ovide, Aelien, Athénée, Ausone, Paul Jove, Figulus, Salviani, dans son Histoire des poissons romains, Parthénius, Ruysch, &c.

Les Ichthyologistes méthodiques sont Aristote, inventeur de la division générale des poissons en cétacés, cartilagineux & épineux ; Wotton & Rondelet sont encore de ce nombre ; mais Willughby & Ray ont ajouté plusieurs choses aux idées d'Aristote, & ont fait un pas en avant, qui a donné naissance à la belle méthode trouvée par Artédi.

Les Ichthyologistes qui, négligeant toute méthode, ont employé l'ordre alphabétique, pour ne se point gêner, sont Marschall, Salviani, dans sa Tabula piscatoria, Gesner, Schoenveld, Jonston, &c.

Il est d'autres écrivains qui n'ont considéré que l'Ichthyologie sacrée, ou l'anatomie particuliere de quelques poissons, comme par exemple, Blasius, Severinus, Tyson ; outre d'autres naturalistes dans les mémoires de l'académie des Sciences & de la société royale ; il faut mettre au rang de ceux qui se sont attachés à éclaircir l'Ecriture-sainte dans cette partie, Bochart, Rudbeck, Franzius, & Dom Calmet.

En général, les plus recommandables Ichthyologistes sont sans-doute Aristote, Belon, Rondelet, Salviani, Willughby, Ray, Klein & Artédi. Il faut aussi leur joindre, pour cette étude, tous ceux qui, dans leurs descriptions de poissons particuliers, ont jetté des lumieres sur cette partie de l'histoire naturelle : tels sont Paul Jove, Pierre Gilles, Schoenveld, Sibbald, Marsigli, Grew, Catesby, &c. Cependant Willughby est avec raison regardé par Artédi, comme étant à tous égards le premier des Ichthyologistes ; mais Artédi lui-même ne mérite guere de moindres éloges.

Indiquons maintenant les ouvrages de tous les auteurs que nous venons de nommer, & leurs meilleures éditions, en faveur des curieux qui voudront se faire une belle bibliotheque ichthyologique.

Aelianus, de animalibus, curâ Gronovii. Amst. 1731. in-4°. 2 vol. edit. opt.

Albertus Magnus, de animalibus, libri xxvi. Venet. 1519 fol. Lugd. 1651 fol. edit. opt.

Aldrovandi (Ullyssis) de piscibus. Bonon. 1613, in-fol. cum fig. edit. opt.

Athenaeus, graeco-latin. è curâ Casauboni. Lugd. 1657. in fol. edit. opt.

Aristoteles, de animalibus, graec. & lat. curâ Scaligeri. Tolosae 1619, fol. ed. opt. item, ex interpretatione Theod. Gaza, Lugd. 1590, fol. edit. opt.

Artedi (Petri) Ichthyologia, ex edit. Caroli Linnaei. Lugd. Batav. 1738, in-8°.

Ausonii (Decii Magni) Opera, curâ Tollii. Ultraj. 1715, in-4°. Son poëme de la Moselle, dont il décrit les poissons, est le meilleur de ses ouvrages.

Belon, (Pierre) Histoire naturelle des étranges poissons marins. Paris 1551, in-4°. Item, la nature & diversité des poissons, chez Charles Etienne 1555, in-8°. obl. Item, Observations de choses mémorables, &c. Paris 1554, in-4°.

Blasii (Gerardi). Anatom. aquatilium, Amstel. 1681. 4°. fig.

Bochart (Samuel). Hierozoicon, Lond. 1663, fol. fig. edit. opt.

Boussueti (Francisci) de universâ aquatilium naturâ, carmen. Lugd. 1558, in-4°.

Catesby (Marc). History of Florida, Carolina, &c. Lond. 1731. fol. fig. edit. prima.

Calmet (Dom), dans son dictionnaire & dans ses commentaires sur la bible.

Charleton (Gualter.) Onomasticon zoicon. Oxon. 1677, fol. edit. secunda opt.

Columna (Fabius). aquatilium nonnullorum Historia. Romae 1616, in-4°. edit. unica.

Donati (Antonii) Trattato de'pesci marini, che nascono nel lito di Venezia, Venet. 1631 in-4°.

Dubravius (Janus,) de piscinis & piscibus, Tiguri 1659. 8°. edit. prima. Norimb. 1623 8°. ed. auctior. Helmst. 1671, in-4°. edit. opt.

Figuli (Caroli) , sive de piscibus Dialogus, Colon. 1540, in-4°.

Franzii (Wolfgangi) Historia animalium, &c. Francof. 1712, 4°. 4 vol.

Gesnerus (Conrad.) de piscibus & aquatilibus, lib. iv. Tiguri 1558. fol. fig.

Gillius (Petrus) de gallicis & latinis nominibus piscium. Lugd. 1535, 4°. edit. prima.

Grew (Nehem.) in musoeo societ. regiae. Lond. 1681. fol. fig.

Jonstonus (Joannes,) de piscibus & cetis, lib. v. Francof. 1649. fol. fig. edit. prima.

Jovius (Paulus,) de piscibus romanis. Romae 1524. fol. edit. prima opt. Basil. 1531, in-8°. edit. secunda.

Klein (Jacob. Theodor.) de piscibus Tractatus. Gedani 1739. in-4°.

Linocier (Geoffroy,) Histoire des plantes, animaux, poissons, serpens. Paris 1584. in-8°.

Mangoldus (Joan. Gaspar.) in operibus editis. Basileae 1710, in-4°.

Marschalcus (Nicolaüs,) de aquatilium & piscium historiâ. Rostochii apud autorem 1520, in-fol.

Marsigli (Aloisius Ferdin. Comes de), dans son histoire physique de la mer, Amst. 1725, fol. fig. & dans son quatrieme tome de son Danube.

Massarius (Franc.) Annotationes & castigationes in nonum Plinii librum, de naturâ piscium. Basileae 1537, in-4°. Lutetiae apud Vascosan 1542, in-4°. edit. opt.

Oppiani A', sive de naturâ & venatione piscium, lib. v. apud Juntas, 1515 in-8°. Lutetiae 1555, in-4°. Lugd. Batav. 1597 in-8°. edit. opt.

Parthenius (Nicolaus) de halieuticâ. Neapoli 1693, in-12.

Petiver (Jacob.) aquatilium amboinae icones & nomina, XX tabulis. Lond. 1713, in-fol. Item, in sui gazophylacii naturae & artis, decadibus X. Lond. 1702, in-fol.

Piso & Marggravius, in historiâ Brasiliae. Lugd. Batav. 1648 & 1651, in-fol.

Plinius (Cajus) in historiâ naturali, curâ Harduini. Lutetiae 1723, in-fol.

Raii (Joannis) synopsis methodica piscium. Lond. 1713, in-8°.

Rondelet (Guillaume) de piscibus marinis. Lugd. 1554, fol. 2 tom. fig. Le même ouvrage en françois plus abregé parut à Lyon en 1558, fol. fig.

Rudbeck (Olai) Ichthyologia Biblica. Upsal. 1705, in-4°.

Rumphii (Georg. Everhard.) thesaurus imaginum piscium testaceorum, &c. Lugd. Batav. 1711. fol. & dans son livre intitulé, Amboinische Rariteit-Kamer, Amst. 1705, fol.

Ruysch (Frederic) Il n'y a de ce célébre Anatomiste, que quelques courtes descriptions de poissons étrangers dans ses ouvrages. Le Trésor latin des animaux, publié sous son nom, à Amsterdam en 1718, in-fol. fig. n'est autre chose qu'une nouvelle édition de Jonston.

Salviani (Hippoliti) aquatilium historia. Romae 1555, 1558, 2 tom. fol. fig. nitid. édition unique, rare & précieuse.

Schoenveld (Stephani) Ichthyologia. Hamb. 1624, in-4°.

Schwencfeldi (Gaspari) Theoriotrophaeum Silesiae. Lignit. 1603, in-4°.

Seba (Alberti) Thesaurus rerum naturalium. Amstel. 1734. 4 vol. fol. Max. ubi nonnulla de piscibus exoticis.

Severinus (Marc. Aurel.) De respiratione piscium, Neapoli 1659, in-fol. Amstel. 1661, fol. edit. opt.

Sibbaldi (Roberti) dans sa scotiâ illustratâ. Edimb. 1684, fol. fig.

Sideta (Marcellus,) de remediis ex piscibus ; Graece cum metricâ versione. Lutet. apud Morellum, 1591, in-8°. rare.

Valentini (Michael Bernardus) Amphitheatrum zootomicum. Francof. 1720, fol. fig.

Vincentii (Bellovacensis) Speculum naturale. Duaci 1604, fol. 4 vol. Ibi quaedam de piscibus.

Willughby (Francisci) Historia piscium. Oxonii 1686, fol. fig. C'est une édition donnée par Ray, qui a revû, corrigé & augmenté ce bel ouvrage.

Wotton (Edward.) de differentiis animalium, lib. X. Lutetiae apud Vascosan, 1552, in-fol. (D.J.)


ICHTHYOPHAGES(Géog. anc.) c'est-à-dire, mangeurs de poissons ; les anciens ont ainsi nommé plusieurs nations, dont ils ignoroient les vrais noms, & savoient seulement qu'elles habitoient au bord de la mer, & qu'elles vivoient principalement de la pêche. Ptolomée trouve des Ichthyophages dans la Chine ; Agatharchide en place vers la Germanie & la Gédrosie ; Pausanias en décrit sur la mer Rouge ; & Pline en peuple plusieurs îles à l'orient de l'Arabie heureuse. C'en est assez pour faire voir que cette dénomination générale, donnée par les anciens à tant de peuples différens, prouve qu'ils ne les connoissoient point. (D.J.)


ICHTHYPÉRIES. m. (Hist. des Fossiles) le D. Hill a donné le nom d'ichthypéries, ichthypersa, aux palais osseux des poissons, qu'on trouve fréquemment fossiles, à une grande profondeur en terre, & ensevelis d'ordinaire dans des lits pierreux. M. Lhuyd les a nommés siliquastra, à cause de leur ressemblance dans cet état à des siliques, ou gousses de lupins, & autres plantes légumineuses.

C'est cette ressemblance qui a fait croire à plusieurs naturalistes, que c'étoit des fossiles qui provenoient des végétaux dans leur premiere origine ; mais ce sont uniquement des couvertures osseuses des différentes parties de la bouche de poissons cartilagineux, & peut-être d'autres especes, dont la principale nourriture ayant été de coquillages, un palais osseux leur convenoit pour les pouvoir briser ; en effet, les ichthypéries sont pour la plûpart entiérement déchirés ou arrondis.

On les trouve quelquefois dans leur état fossile, en tas joints ensemble, tels qu'ils étoient dans la bouche du poisson ; cependant ils paroissent communément en pieces & en fragmens.

Ils sont tous de la substance des crapaudines, & de cent figures différentes, conformément aux diverses especes de poissons, ou aux différentes parties de la bouche du poisson.

Le plus grand nombre ressemble de figure à une demi-gousse de lupin, à un poids, ou à une feve de marais ; mais courts, larges, les autres longs & éfilés, bosselés, cintrés, applatis, crochus à une extrémité, tortueux, rhomboïdes, triangulaires, en un mot de toutes sortes de formes & de grandeurs. Il y en a depuis un dixieme de pouce jusqu'à deux pouces de long & un pouce de large ; les uns lisses & polis, d'autres striés, cannelés, & d'autres tout couverts de tubercules ; leur couleur n'est pas moins variée, on en voit de bruns, de fauves, de noirâtres, de noirs, de verds, de bleus, de jaunâtres, de blanchâtres, enfin de tachetés de diverses couleurs.

On les trouve enfouis dans différens lits pierreux, en Allemagne, en France, en Italie, dans les îles de l'Archipel, en Syrie, & plus fréquemment en Angleterre que par-tout ailleurs ; car il est peu de carrieres de pierres de ce pays-là qui n'en fournissent plus ou moins. Voyez l'Histoire des fossiles, écrite par M. Hill, en anglois. (D.J.)


ICHTYODONTESS. f. (Hist. nat.) nom donné par quelques auteurs aux dents de poissons que l'on trouve répandues dans l'intérieur de la terre, telles que les glossopetres ou dents de lamies, les crapaudines, &c. (-)


ICHTYOLITESS. f. (Hist. nat. Lythologie) nom générique donné par quelques naturalistes à toutes les pierres dans lesquelles on trouve des empreintes de poissons, ou à toutes les parties de poissons pétrifiées, telles que des têtes, des arêtes, des vertebres, des dents, &c. En un mot, le nom d'ichtyolite peut s'appliquer à toutes les pierres qui renferment des poissons ou quelques-unes de leurs parties. Le mont Bolca, près de Vérone, fournit un grand nombre de pierres chargées des empreintes de poissons ; on en trouve aussi en Allemagne dans le voisinage d'Abensleben, d'Eisleben, de Mansfeld, d'Osterode, ainsi que dans le duché de Deux-Ponts. Voyez PIERRES, EMPREINTES, PETRIFICATIONS, &c. (-)


ICHTYOMANTIES. f. (Art divinat.) espece de divination qui se tiroit en considérant les entrailles des poissons. On faisoit sur ces animaux à peu près les mêmes observations, que l'on avoit coutume de faire sur les autres victimes. Tirésias & Polydamas y recoururent dans le tems de la guerre de Troye. Pline, livre xxxij, chap. ij, rapporte qu'à Mire en Lycie, on jouoit de la flute à trois reprises, pour faire approcher les poissons de la fontaine d'Apollon, appellée curius ; que ces poissons ne manquoient pas de venir ; que tantôt ils dévoroient la viande qu'on leur jettoit, ce que les consultans prenoient en bonne part ; & que tantôt ils la méprisoient & la repoussoient avec leur queue, ce qu'on regardoit comme un présage funeste. Ichthyomantie est un terme formé de , poisson, & de , divination. (D.J.)


ICHTYOPETRESS. f. (Hist. nat. foss.) pierres qui portent empreinte de poissons. Voyez l'article PIERRE.


ICHTYS(Hist. ecclésiastiq.) fameuse acrostiche de la sibylle Erytrée, dont parlent Eusebe & saint Augustin, dans laquelle les premieres lettres de chaque vers formoient les mots de , c'est-à-dire, Jesus Christ fils de Dieu sauveur, dont les lettres initiales en grec sont , Supplément de Chambers.


ICIadv. de lieu, (Gramm.) il désigne l'endroit où l'on est ; mais il comprend une certaine étendue qui varie. Celui qui entre dans une maison & qui demande du maître s'il est ici, l'adverbe ici comprend l'étendue de la maison. En changeant la question, on concevra par la réponse que l'adverbe ici peut comprendre l'étendue d'une ville ; mais je ne connois aucun cas où il puisse désigner une province, une très-grande contrée ; je ne crois pas qu'un homme qui seroit aux îles, dise d'un autre qu'il est ici. Il répéteroit le mot îles, ou il changeroit sa façon de parler.


ICICARIBAS. m. (Botan. exot.) c'est l'arbre qui fournit la résine élémi d'Amérique ; car l'arbre d'où découle le vrai élémi d'Ethiopie, est l'olivier d'Egypte assez semblable à ceux de la Pouille.

L'icicariba est caractérisé par Ray, arbor Brasiliensis, foliis pinnatis, flosculis verticillatis, fructu olive figurâ & magnitudine, hist. 2. 1546. C'est le prunus javanica, atriplicis foliis commelini, kakousa javanis, Hort. Beaum. 35. Prunifera fago similis, ex insula Barbadensi, Pluken. Almag. 306. Arbor ex surinamâ, myrti laureae foliis, Breyn Prodrom. 2. 19. Kakuria, myrabolanus zeylanica, Herman. Mus. Zeylan. 48, &c.

C'est un grand arbre qui s'éleve & vient comme le hêtre, son tronc cependant n'est pas fort gros ; son écorce est lisse & cendrée ; ses feuilles sont composées de deux & quelquefois de trois paires de petites feuilles, terminées à l'extrémité par une seule, semblable à celle du poirier, longue de trois doigts, finissant en pointe, épaisse comme du parchemin, d'un verd gai & luisant. Elles ont une côte qui les partage dans toute leur longueur, & des nervures qui s'étendent obliquement.

Vers la base des feuilles composées, sortent plusieurs petites fleurs ramassées en grappes ou par anneaux ; elles sont fort petites, à quatre pétales verds, en forme d'étoile, bordées d'une ligne blanche ; le milieu de la fleur est occupé par quelques petites étamines jaunâtres.

Quand les fleurs sont tombées, il leur succede des fruits de la grosseur & de la figure d'une olive, & de la couleur de la grenade. Ils renferment une pulpe qui a la même odeur que la résine de cet arbre ; car si l'on fait le soir une incision à l'écorce, il en découle pendant la nuit une résine très-odorante, ayant l'odeur de l'anis nouvellement écrasé, & que l'on peut recueillir le lendemain. Cette résine a la consistance de la manne, est d'une couleur verte un peu jaunâtre, & se manie aisément. Voyez son article. Si l'on presse un peu fortement l'écorce extérieure de l'icicariba sans l'ouvrir, elle donne par la seule pression une odeur assez vive. (D.J.)


ICIDIENSou DOMESTIQUES, subst. m. pl. (Mytholog.) il se disoit des dieux lares ou pénates. Servius en fait des freres. Ce mot vient de , dérivé de , maison.


ICONDRE(Géog.) petit pays d'Afrique dans l'île de Madagascar. Il est montueux, fertile en bons plantages & pâturages, par la hauteur de 22. 30. (D.J.)


ICONE(Géog. anc.) ancienne ville de la Cappadoce, dans le département de la Lycaonie, selon Ptolomée : Strabon, contemporain d'Auguste & de Tibere, en parle lib. XII. p. 586, comme d'une petite ville, mais bien bâtie ; elle s'aggrandit sans-doute peu de tems après ; car nous lisons dans les actes des Apôtres, chap. xiv. v. 1. 18. 20. qu'il y avoit à Icone une grande multitude de Juifs & de Grecs. Il est encore question de cette ville dans les mêmes actes des Apôtres, chap. xiij. v. 51. chap. xvj. v. 2. & dans la I. à Timothée, chap. iij. v. 1. Tout cela s'accorde avec le témoignage de Pline, liv. V. chap. xxvij. qui dit que de son tems c'étoit une ville célebre ; elle fut épiscopale de bonne heure. Hieroclès & les autres auteurs des Notices ecclésiastiques, la nomment métropole.

Icone devint la conquête des Turcs avant qu'ils eussent passé en Europe ; ils en formerent le siége d'un grand gouvernement, & défirent devant cette ville l'armée des Croisés d'Allemagne conduits par Conrard ; l'empereur blessé, qui comptoit arriver à Jérusalem en général d'armée victorieux, s'y rendit en pélerin.

Cogni est le nom moderne de l'ancienne Icone ; elle est grande, peuplée, située dans une belle campagne, fertile en blé, en arbres fruitiers, & en toutes sortes de légumes. Elle est la capitale de toute la Caramanie, & le Beglierbeg y fait sa résidence ordinaire. Le sangiac de Cogni a sous lui dix huit ziamets & cinq cent douze timars. Rochefort, dans son voyage de Turquie, en a donné une ample description. (D.J.)


ICONIQUE STATUE(Antiq. greq.) on nommoit ainsi dans la Grece les statues que l'on élevoit en l'honneur de ceux qui avoient été trois fois vainqueurs aux jeux sacrés. On mesuroit exactement ces statues sur leur taille & sur leurs membres, & l'on les appella statues iconiques, parce qu'elles étoient censées devoir représenter plus parfaitement qu'aucune autre, la ressemblance de ceux pour qui elles étoient faites. Voyez STATUE. (D.J.)


ICONIUM(Géog. anc.) Voyez-en l'article sous le nom françois ICONE.


ICONOCLASTESS. m. (Théologie) briseurs d'images. Nom qu'on donna dans le vij. siecle à une secte d'hérétiques qui s'éleva contre le culte religieux que les Catholiques rendoient aux images. Voyez IMAGES.

Ce mot est grec formé de , image, & , rumpere, rompre, parce que les Iconoclastes brisoient les images.

On a depuis donné ce nom à tous ceux qui se sont déclarés avec la même fureur contre le culte des images. C'est dans ce sens qu'on appelle Iconoclastes non-seulement les réformés, mais encore quelques-unes des églises d'orient, & qu'on les regarde comme hérétiques, parce qu'ils s'opposent au culte des images de Dieu & des saints, & qu'ils en brisent toutes les figures & représentations dans les églises. Voyez LATRIE, culte, &c.

Les anciens Iconoclastes soutenus d'abord par les califes sarrasins, ensuite par quelques empereurs grecs, tels que Leon l'Isaurien & Constantin Copronyme, remplirent l'orient de carnage & d'horreurs. Sous Constantin & Irene le culte des images fut rétabli, & l'on tint un concile à Nicée, où les Iconoclastes furent condamnés. Mais leur parti se releva sous Nicephore, Leon l'Arménien, Michel le Begue & Theophile, qui les favoriserent & tolérerent, & commirent eux-mêmes contre les Catholiques des cruautés inouies, dont on peut voir le détail dans l'histoire que M. Maimbourg a donnée de cette hérésie.

Parmi les nouveaux Iconoclastes, on peut compter les Pétrobrusiens, les Albigeois & les Vaudois, les Wiclefites, les Hussites, les Zuingliens & les Calvinistes, qui dans nos guerres de religion, se sont portés aux mêmes excès contre les images que les anciens Iconoclastes. (G)


ICONOGRAPHIES. f. iconographia, (Antiq.) description des images ou statues antiques de marbre & de bronze, des bustes, des demi-bustes, des dieux pénates, des peintures à fresque, des mosaïques & des miniatures anciennes. Voyez ANTIQUE, STATUE, &c.

Ce mot est grec, , & vient d', image, & , je décris.


ICONOLATRES. m. (Théologie) qui adore les images, est le nom que les Iconoclastes donnent aux Catholiques qu'ils accusent faussement d'adorer les images, & de leur rendre le culte qui n'est dû qu'à Dieu.

Ce mot vient du grec , image, & , j'adore. Voyez IMAGE, IDOLATRIE, &c. (G)


ICONOLOGIES. f. (Antiq.) science qui regarde les figures & les représentations, tant des hommes que des dieux.

Elle assigne à chacun les attributs qui leur sont propres, & qui servent à les différencier. Ainsi elle représente Saturne en vieillard avec une faux ; Jupiter armé d'un foudre avec un aigle à ses côtés ; Neptune avec un trident, monté sur un char tiré par des chevaux marins ; Pluton avec une fourche à deux dents, & traîné sur un char attelé de quatre chevaux noirs ; Cupidon ou l'Amour avec des fleches, un carquois, un flambeau, & quelquefois un bandeau sur les yeux ; Apollon, tantôt avec un arc & des fleches, & tantôt avec une lyre ; Mercure, un caducée en main, coeffé d'un chapeau aîlé, avec des talonnieres de même ; Mars armé de toutes pieces, avec un coq qui lui étoit consacré ; Bacchus couronné de lierre, armé d'un tirse & couvert d'une peau de tigre, avec des tigres à son char, qui est suivi de bacchantes ; Hercule revêtu d'une peau de lion, & tenant en main une massue ; Junon portée sur des nuages avec un paon à ses côtés ; Vénus sur un char tiré par des cignes, ou par des pigeons ; Pallas le casque en tête, appuyée sur son bouclier, qui étoit appellé égide, & à ses côtés une chouette qui lui étoit consacrée ; Diane habillée en chasseresse, l'arc & les fleches en main ; Cérès, une gerbe & une faucille en main. Comme les Payens avoient multiplié leurs divinités à l'infini, les Poëtes & les Peintres après eux se sont exercés à revêtir d'une figure apparente des êtres purement chimériques, ou à donner une espece de corps aux attributs divins, aux saisons, aux fleuves, aux provinces, aux sciences, aux arts, aux vertus, aux vices, aux passions, aux maladies, &c. Ainsi la Force est représentée par une femme d'un air guerrier appuyée sur un cube ; on voit un lion à ses piés. On donne à la Prudence un miroir entortillé d'un serpent, symbole de cette vertu ; à la Justice une épée & une balance ; à la Fortune un bandeau & une roue ; à l'Occasion un toupet de cheveux sur le devant de sa tête chauve par-derriere ; des couronnes de roseaux & des urnes à tous les fleuves ; à l'Europe une couronne fermée, un sceptre & un cheval ; à l'Asie un encensoir, &c.


ICONOMAQUEadj. (Gramm.) qui attaque le culte des images. L'empereur Leon Isaurien fut appellé iconomaque après qu'il eut rendu l'édit qui ordonnoit d'abattre les images. Iconomaque est synonyme à Iconoclaste. Voyez ICONOCLASTE.


ICOSAEDRES. m. terme de Géometrie, c'est un corps ou solide régulier terminé par vingt triangles équilatéraux & égaux entr'eux.

On peut considérer l'icosaëdre comme composé de vingt pyramides triangulaires, dont les sommets se rencontrent au centre d'une sphere, & qui ont par conséquent leurs hauteurs & leurs bases égales ; d'où il suit qu'on aura la solidité de l'icosaëdre, en multipliant la solidité d'une de ces pyramides par 20, qui est le nombre des bases. Harris & Chambers. (E)


ICOSAPROTES. m. (Hist. mod.) dignité chez les Grecs modernes. On disoit un icosaprote ou un vingt-princier, comme nous disons un cent suisse.


ICREPOMONGAS. m. (Hist. nat.) serpent marin des mers du Brésil, qui se tient communément immobile sous les eaux ; on lui attribue la propriété d'engourdir comme la torpille ; on assure que tous les animaux qui s'en approchent y demeurent si fortement attachés, qu'ils ne peuvent s'en débarrasser, & le serpent en fait sa proie. Il s'avance quelquefois sur le rivage, où il s'arrange de maniere à occuper un très-petit espace ; les mains des hommes qui voudroient le saisir demeurent attachées à son corps, & il les entraîne dans la mer pour les dévorer.


ICTERE(Medecine) Voyez JAUNISSE.


ICTERIUS LAPIS(Hist. nat.) nom que les anciens ont donné à une pierre fameuse par la vertu de guérir la jaunisse qu'on lui attribuoit. Pline en décrit quatre especes ; la premiere étoit d'un jaune foncé ; la seconde d'un jaune plus pâle & plus transparente ; la troisieme se trouvoit en morceaux applatis, & étoit d'une couleur verdâtre avec des veines foncées ; la quatrieme espece enfin étoit verdâtre, avec des veines noires. Sur une description aussi seche, il est très-difficile de deviner de quelle nature étoit cette pierre si vantée. Voyez Pline, hist. nat. (-)


ICTIARS. m. (Hist. d'Asie) officier qui a passé par tous les grades de son corps, & qui par cette raison a acquis le droit d'être membre du divan. Pococ. aegypt. pag. 166. (D.J.)


IDAS. m. (Géog. anc.) il y a deux montagnes de ce nom également célebres dans les écrits des anciens, l'une dans la Troade, & l'autre dans l'île de Crete.

Le mont Ida en Troade, pris dans toute son étendue, peut être regardé comme un de ces grands réservoirs d'eau, que la nature a formés pour fournir & entretenir les rivieres ; de celles-là, quelques-unes tombent dans la Propontide, comme l'Aesepe & le Granique ; d'autres dans l'Hellespont, comme les deux entre lesquelles la ville d'Abidos étoit située ; j'entends le Ximois, & le Xante qui se joint avec l'Andrius : d'autres enfin vont se perdre au midi dans le Golphe d'Adramyte, entre le Satnioeis & le Cilée. Ainsi Horace, liv. III. ode 20, a eu raison d'appeller l'Ida de la Troade, aquatique, lorsqu'il dit de Ganymede,

Raptus ab aquosâ Idâ.

Diodore de Sicile ajoute que cette montagne est la plus haute de tout l'Hellespont, & qu'elle a au milieu d'elle un antre qui semble fait exprès pour y recevoir des divinités ; c'est là où l'on prétend que Paris jugea les trois déesses, qui disputoient le prix de la beauté. On croit encore que dans ce même endroit, étoient nés les Dactyles d'Ida, qui furent les premiers à forger le fer, ce secret si utile aux hommes, & qu'ils tenoient de la mere des dieux ; ce qui est plus sûr, c'est que le mont Ida s'avance par plusieurs branches vers la mer, & de là vient qu'Homere se sert souvent de cette expression, les montagnes d'Ida. Virgile, Aeneid. liv. III. v. 5. parle de même.

Classemque sub ipsâ

Antandro & Phrygiâ molimur montibus Ida.

En un mot, Homere, Virgile, Strabon, Diodore de Sicile, ne s'expriment guere autrement. En effet le mont Ida qui, comme on sait, est dans cette partie de la Natolie occidentale nommée Aidinzic, ou la petite Aidine, pousse plusieurs branches, dont les unes aboutissent au golphe d'Aidine ou de Booa dans la mer de Marmora ; les autres s'étendent vers l'Archipel à l'ouest, & quelques-unes s'avancent au sud, jusques au golphe de Gueresto, vis-à-vis de l'île de Mételin ; l'ancienne Troade étoit entre ces trois mers.

Parlons à présent du mont Ida de Crete, situé au milieu de cette île. Virgile, Aeneid. liv. III. v. 104. l'appelle mons Idaeus.

Creta Jovis magni medio jacet insula ponto,

Mons Idaeus ubì, & gentis cunabula nostrae.

L'Ida de Crete étoit fameux, non-seulement par les belles villes qui l'environnoient, mais sur-tout parce que selon la tradition populaire, le souverain maître des dieux & des hommes, Jupiter lui-même, y avoit pris naissance. Aussi l'appelle-t-on encore aujourd'hui Monte-Giove, ou Psiloriti.

Cependant cet Ida de Crete n'a rien de beau que son illustre nom ; cette montagne si célebre dans la Poésie, ne présente aux yeux qu'un vilain dos d'âne tout pelé ; on n'y voit ni paysage ni solitude agréable, ni fontaine, ni ruisseau ; à peine s'y trouve-t-il un méchant puits, dont il faut tirer l'eau à force de bras, pour empêcher les moutons & les chevaux du lieu d'y mourir de soif. On n'y nourrit que des haridelles, quelques brebis & de méchantes chevres, que la faim oblige de brouter jusques à la Tragacantha, si hérissée de piquans, que les Grecs l'ont appellée épine de bouc. Ceux donc qui ont avancé que les hauteurs du mont Ida de Candie étoient toutes chauves, & que les plantes n'y pouvoient pas vivre parmi la neige & les glaces, ont eu raison de ne nous point tromper, & de nous en donner un récit très-fidele.

Au reste le nom Ida dérive du grec , qui vient lui-même d', qui signifie voir, parce que de dessus ces montagnes, qui sont très-élevées, la vue s'étend fort loin, tant de dessus le mont Ida de la Troade, que de dessus le mont Ida de Crete. (D.J.)


IDALIUM(Géog. anc.) ville de l'île de Chypre consacrée à la déesse Venus, & qui ne subsistoit plus déja du tems de Pline. Lucain nomme la Troade, Idalis Tellus ; Idalis veut dire le pays du mont Ida. J'ai déja parlé de cette montagne. (D.J.)


IDANHA NUEVA(Géog.) petite ville de Portugal dans la province de Béira, à deux lieues S. O. de la vieille Idanha. Longit. 11. 23. latit. 39. 42. (D.J.)


IDANHA-VELHA(Géog.) c'est-à-dire Idanha la vieille, ville de Portugal dans la province de Béira, elle fut prise d'assaut par les Irlandois en 1704 ; elle est sur le Ponsul, à dix lieues N. E. de Castel-Branco, huit N. O. d'Alcantara. Long. 11. 32. lat. 39. 46. (D.J.)


IDÉALadj. (Gramm.) qui est d'idée. On demande d'un tableau si le sujet en est historique ou idéal ; d'où l'on voit qu'idéal s'oppose à réel. On dit c'est un homme idéal, pour désigner le caractere chimérique de son esprit ; c'est un personnage idéal, pour marquer que c'est une fiction, & non un être qui ait existé ; sa philosophie est toute idéale, par opposition à la philosophie d'observations & d'expérience.

IDEAL, (Docimast.) poids idéal ou fictif. Voyez POIDS FICTIF.


IDÉES. f. (Philos. Log.) nous trouvons en nous la faculté de recevoir des idées, d'appercevoir les choses, de se les représenter. L'idée ou la perception est le sentiment qu'a l'ame de l'état où elle se trouve.

Cet article, un des plus importans de la Philosophie, pourroit comprendre toute cette science que nous connoissons sous le nom de Logique. Les idées sont les premiers degrés de nos connoissances, toutes nos facultés en dépendent. Nos jugemens, nos raisonnemens, la méthode que nous présente la Logique, n'ont proprement pour objet que nos idées. Il seroit aisé de s'étendre sur un sujet aussi vaste, mais il est plus à propos ici de se resserrer dans de justes bornes ; & en indiquant seulement ce qui est essentiel, renvoyer aux traités & aux livres de Logique, aux essais sur l'entendement humain, aux recherches de la vérité, à tant d'ouvrages de Philosophie qui se sont multipliés de nos jours, & qui se trouvent entre les mains de tout le monde.

Nous nous représentons, ou ce qui se passe en nous mêmes, ou ce qui est hors de nous, soit qu'il soit présent ou absent ; nous pouvons aussi nous représenter nos perceptions elles-mêmes.

La perception d'un objet à l'occasion de l'impression qu'il a fait sur nos organes, se nomme sensation.

Celle d'un objet absent qui se représente sous une image corporelle, porte le nom d'imagination.

Et la perception d'une chose qui ne tombe pas sous les sens, ou même d'un objet sensible, quand on ne se le représente pas sous une image corporelle, s'appelle idée intellectuelle.

Voilà les différentes perceptions qui s'allient & se combinent d'une infinité de manieres ; il n'est pas besoin de dire que nous prenons le mot d'idée ou de perception dans le sens le plus étendu, comme comprenant & la sensation & l'idée proprement dite.

Réduisons à trois chefs ce que nous avons à dire sur les idées ; 1°. par rapport à leur origine, 2°. par rapport aux objets qu'elles représentent, 3°. par rapport à la maniere dont elles représentent ces objets.

1°. Il se présente d'abord une grande question sur la maniere dont les qualités des objets produisent en nous des idées ou des sensations ; & c'est sur celles-ci principalement que tombe la difficulté. Car pour les idées que l'ame apperçoit en elle-même, la cause en est l'intelligence, ou la faculté de penser, ou si l'on veut encore, sa maniere d'exister ; & quant à celles que nous acquérons en comparant d'autres idées, elles ont pour causes les idées elles-mêmes, & la comparaison que l'ame en fait. Restent donc les idées que nous acquérons par le moyen des sens ; sur quoi l'on demande comment les objets produisant seulement un mouvement dans les nerfs, peuvent imprimer des idées dans notre ame ? Pour résoudre cette question, il faudroit connoître à fond la nature de l'ame & du corps, ne pas s'en tenir seulement à ce que nous présentent leurs facultés & leurs propriétés, mais pénétrer dans ce mystere inexplicable, qui fait l'union merveilleuse de ces deux substances.

Remonter à la premiere cause, en disant que la faculté de penser a été accordée à l'homme par le Créateur, ou avancer simplement que toutes nos idées viennent des sens ; ce n'est pas assez, & c'est même ne rien dire sur la question : outre qu'il s'en faut de beaucoup que nos idées soient dans nos sens, telles qu'elles sont dans notre esprit, & c'est là la question. Comment à l'occasion d'une impression de l'objet sur l'organe, la perception se forme-t-elle dans l'ame ?

Admettre une influence réciproque d'une des substances sur l'autre, c'est encore ne rien expliquer.

Prétendre que l'ame forme elle-même ses idées, indépendamment du mouvement ou de l'impression de l'objet, & qu'elle se représente les objets desquels par le seul moyen des idées elle acquiert la connoissance, c'est une chose plus difficile encore à concevoir, & c'est ôter toute relation entre la cause & l'effet.

Recourir aux idées innées, ou avancer que notre ame a été créée avec toutes ses idées, c'est se servir de termes vagues qui ne signifient rien ; c'est anéantir en quelque sorte toutes nos sensations, ce qui est bien contraire à l'expérience ; c'est confondre ce qui peut être vrai à certains égards, des principes, avec ce qui ne l'est pas des idées dont il est ici question ; & c'est renouveller des disputes qui ont été amplement discutées dans l'excellent ouvrage sur l'entendement humain.

Assurer que l'ame a toujours des idées, qu'il ne faut point chercher d'autre cause que sa maniere d'être, qu'elle pense lors même qu'elle ne s'en apperçoit pas, c'est dire qu'elle pense sans penser, assertion dont, par cela même qu'on n'en a ni le sentiment ni le souvenir, l'on ne peut donner de preuve.

Pourroit-on supposer avec Malebranche, qu'il ne sauroit y avoir aucune autre preuve de nos idées, que les idées mêmes dans l'être souverainement intelligent, & conclure que nous acquérons nos idées dans l'instant que notre ame les apperçoit en Dieu ? Ce roman métaphysique ne semble-t-il pas dégrader l'intelligence suprème ? La fausseté des autres systèmes suffit-elle pour le rendre vraisemblable ? & n'est-ce pas jetter une nouvelle obscurité sur une question déja très-obscure par elle-même ?

A la suite de tant d'opinions différentes sur l'origine des idées, l'on ne peut se dispenser d'indiquer celle de Leibnitz, qui se lie en quelque sorte avec les idées innées ; ce qui semble déjà former un préjugé contre ce système. De la simplicité de l'ame humaine il en conclut, qu'aucune chose créée ne peut agir sur elle ; que tous les changemens qu'elle éprouve dépendent d'un principe interne ; que ce principe est la constitution même de l'ame, qui est formée de maniere, qu'elle a en elle différentes perceptions, les unes distinctes, plusieurs confuses, & un très-grand nombre de si obscures, qu'à peine l'ame les apperçoit-elle. Que toutes ces idées ensemble forment le tableau de l'univers ; que suivant la différente relation de chaque ame avec cet univers, ou avec certaines parties de l'univers, elle a le sentiment des idées distinctes, plus ou moins, suivant le plus ou moins de relation. Tout d'ailleurs étant lié dans l'univers, chaque partie étant une suite des autres parties ; de même l'idée représentative a une liaison si nécessaire avec la représentation du tout, qu'elle ne sauroit en être séparée. D'où il suit que, comme les choses qui arrivent dans l'univers se succedent suivant certaines lois, de même dans l'ame, les idées deviennent successivement distinctes, suivant d'autres lois adaptées à la nature de l'intelligence. Ainsi ce n'est ni le mouvement, ni l'impression sur l'organe, qui excite des sensations ou des perceptions dans l'ame ; je vois la lumiere, j'entends un son, dans le même instant les perceptions représentatives de la lumiere & du son s'excitent dans mon ame par sa constitution, & par une harmonie nécessaire, d'un côté entre toutes les parties de l'univers, de l'autre entre les idées de mon ame, qui d'obscures qu'elles étoient, deviennent successivement distinctes.

Telle est l'exposition la plus simple de la partie du système de Leibnitz, qui regarde l'origine des idées. Tout y dépend d'une connexion nécessaire entre une idée distincte que nous avons, & toutes les idées obscures qui peuvent avoir quelque rapport avec elle, qui se trouvent nécessairement dans notre ame. Or, l'on n'apperçoit point, & l'expérience semble être contraire à cette liaison entre les idées qui se succedent ; mais ce n'est pas là la seule difficulté que l'on pourroit élever contre ce système, & contre tous ceux qui vont à expliquer une chose qui vraisemblablement nous sera toujours inconnue.

Que notre ame ait des perceptions dont elle ne prend jamais connoissance, dont elle n'a pas la conscience (pour me servir du terme introduit par M. Locke) ou que l'ame n'ait point d'autres idées que celles qu'elle apperçoit, ensorte que la perception soit le sentiment même, ou la conscience qui avertit l'ame de ce qui se passe en elle ; l'un ou l'autre système, auxquels se réduisent proprement tous ceux que nous avons indiqués, n'explique point la maniere dont le corps agit sur l'ame, & celle-ci réciproquement. Ce sont deux substances trop différentes ; nous ne connoissons l'ame que par ses facultés, & ces facultés que par leurs effets : ces effets se manifestent à nous par l'intervention du corps. Nous voyons par-là l'influence de l'ame sur le corps, & réciproquement celle du corps sur l'ame ; mais nous ne pouvons pénétrer au-delà. Le voile restant sur la nature de l'ame, nous ne pouvons savoir ce qu'est une idée considérée dans l'ame, ni comment elle s'y produit ; c'est un fait, le comment est encore dans l'obscurité, & sera sans-doute toujours livré aux conjectures.

2°. Passons aux objets de nos idées. Ou ce sont des être réels, & qui existent hors de nous & dans nous, soit que nous y pensions, soit que nous n'y pensions pas ; tels sont les corps, les esprits, l'être suprème. Ou ce sont des êtres qui n'existent que dans nos idées, des productions de notre esprit qui joint diverses idées. Alors ces êtres ou ces objets de nos idées, n'ont qu'une existence idéale ; ce sont ou des êtres de raison, des manieres de penser qui nous servent à imaginer, à composer, à retenir, à expliquer plus facilement ce que nous concevons ; telles sont les relations, les privations, les signes, les idées universelles, &c. Ou ce sont des fictions distinguées des êtres de raison, en ce qu'elles sont formées par la réunion ou la séparation de plusieurs idées simples, & sont plutôt un effet de ce pouvoir ou de cette faculté que nous avons d'agir sur nos idées, & qui, pour l'ordinaire est désignée par le mot d'imagination. Voyez IMAGINATION. Tel est un palais de diamant, une montagne d'or, & cent autres chimères, que nous ne prenons que trop souvent pour des réalités. Enfin, nous avons, pour objet de nos idées, des êtres qui n'ont ni existence réelle, ni idéale, qui n'existent que dans nos discours, & pour cela on leur donne simplement une existence verbale. Tel est un cercle quarré, le plus grand de tous les nombres, & si l'on vouloit en donner d'autres exemples, on les trouveroit aisément dans les idées contradictoires, que les hommes & même les philosophes joignent ensemble, sans avoir produit autre chose que des mots dénués de sens & de réalité. Ce seroit trop entreprendre que de parcourir dans quelque détail, les idées que nous avons sur ces différens objets ; disons seulement un mot sur la maniere dont les êtres extérieurs & réels se présentent à nous au moyen des idées ; & c'est une observation générale qui se lie à la question de l'origine des idées. Ne confondons pas ici la perception qui est dans l'esprit avec les qualités du corps qui produisent cette perception. Ne nous figurons pas que nos idées soient des images ou des ressemblances parfaites de ce qu'il y a dans le sujet qui les produit ; entre la plûpart de nos sensations & leurs causes, il n'y a pas plus de ressemblance, qu'entre ces mêmes idées & leurs noms ; mais pour éclaircir ceci, faisons une distinction.

Les qualités des objets, ou tout ce qui est dans un objet, se trouve propre à exciter en nous une idée. Ces qualités sont premieres & essentielles, c'est-à-dire, indépendantes de toutes rélations de cet objet avec les autres êtres, & telles qu'il les conserveroit, quand même il existeroit seul. Ou elles sont des qualités secondes, qui ne consistent que dans les relations que l'objet a avec d'autres, dans la puissance qu'il a d'agir sur d'autres, d'en changer l'état, ou de changer lui-même d'état, étant appliqué à un autre objet ; si c'est sur nous qu'il agit, nous appellons ces qualités sensibles ; si c'est sur d'autres, nous les appellons puissances ou facultés. Ainsi la propriété qu'a le feu de nous échauffer, de nous éclairer, sont des qualités sensibles, qui ne seroient rien s'il n'y avoit des êtres sensibles, chez lesquels ce corps peut exciter ces idées ou sensations ; de même la puissance qu'il a de fondre le plomb par exemple, lorsqu'il lui est appliqué, est une qualité seconde du feu, qui excite chez nous de nouvelles idées, qui nous auroient été absolument inconnues, si l'on n'avoit jamais fait l'essai de cette puissance du feu sur le plomb.

Disons que les idées des qualités premieres des objets représentent parfaitement leurs objets ; que les originaux de ces idées existent réellement ; qu'ainsi l'idée que vous vous formez de l'étendue, est véritablement conforme à l'étendue qui existe. Je pense qu'il en est de même des puissances du corps, ou du pouvoir qu'il a en vertu de ses qualités premieres & originales de changer l'état d'un autre, ou d'en être changé. Quand le feu consume le bois, je crois que la plûpart des hommes conçoivent le feu, comme un amas de particules en mouvement, ou comme autant de petits coins qui coupent, séparent les parties solides du bois, qui laissent échapper les plus subtiles & les plus légeres pour s'élever en fumée, tandis que les plus grossieres tombent en forme de cendre.

Mais, pour ce qui est des qualités sensibles, le commun des hommes s'y trompe beaucoup. Ces qualités ne sont point réelles, elles ne sont point semblables aux idées que l'on s'en forme ; ce qui influe pour l'ordinaire, sur le jugement qu'on porte des puissances & des qualités premieres. Cela peut venir de ce que l'on n'apperçoit pas par les sens, les qualités originales dans les élemens dont les corps sont composés ; de ce que les idées des qualités sensibles, qui sont effectivement toutes spirituelles, ne nous paroissent tenir rien de la grosseur, de la figure, ou des autres qualités corporelles ; & enfin de ce que nous ne pouvons pas concevoir, comment ces qualités peuvent produire les idées & les sensations des couleurs, des odeurs, & des autres qualités sensibles, suite du mystere inexplicable qui regne, comme nous l'avons dit, sur la liaison de l'ame & du corps. Mais, pour cela, le fait n'en est pas moins vrai ; & si nous en cherchons les raisons, nous verrons que l'on en a plus d'attribuer au feu, par exemple, de la chaleur, ou de croire que cette qualité du feu que nous appellons la chaleur, nous est fidelement représentée par la sensation à laquelle nous donnons ce nom, que l'on en a de donner à une aiguille qui me pique, la douleur qu'elle me cause ; si ce n'est que nous voyons distinctement l'impression que l'aiguille produit chez moi, en s'insinuant dans ma chair, au lieu que nous n'appercevons pas la même chose à l'égard du feu ; mais cette différence, fondée uniquement sur la portée de nos sens, n'a rien d'essentiel. Autre preuve encore du peu de réalité des qualités sensibles, & de leur conformité à nos idées, ou sensations ; c'est que la même qualité nous est représentée par des sensations très-différentes, de douleur ou de plaisir suivant les tems & les circonstances. L'expérience montre d'ailleurs en plusieurs cas, que ces qualités que les sens nous font appercevoir dans les objets, ne s'y trouvent réellement pas. D'où nous nous croyons fondés à conclure que les qualités originelles des corps sont des qualités réelles, qui existent réellement dans les corps, soit que nous y pensions, soit que nous n'y pensions pas, & que les perceptions que nous en avons, peuvent être conformes à leurs objets ; mais que les qualités sensibles n'y sont pas plus réellement que la douleur dans une aiguille ; qu'il y a dans les corps quelques qualités premieres, qui sont les sources & les principes des qualités secondes, ou sensibles, lesquelles n'ont rien de semblable avec celles-ci qui en dérivent, & que nous prêtons aux corps.

Faites que vos yeux ne voyent ni lumiere ni couleur, que vos oreilles ne soient frappées d'aucun son, que votre nez ne sente aucune odeur ; dès-lors toutes ces couleurs, ces sons, & ces odeurs s'évanouiront & cesseront d'exister. Elles rentreront dans les causes qui les ont produites, & ne seront plus ce qu'elles sont réellement, une figure, un mouvement, une situation de partie : aussi un aveugle n'a-t-il aucune perception de la lumiere, des couleurs.

Cette distinction bien établie pourroit nous mener à la question de l'essence & des qualités essentielles des êtres, à faire voir le peu d'exactitude des idées que nous nous formons des êtres extérieurs ; à ce que nous connoissons des substances, & à ce qui nous en restera toujours inconnu, aux modes ou aux manieres d'être, & à ce qui en fait le principe ; mais outre que cela nous meneroit trop loin, on trouvera ces sujets traités dans les articles relatifs. Contentons-nous d'avoir indiqué cette distinction sur la maniere de connoître les qualités premieres, & les qualités sensibles d'un objet, & passons aux êtres qui n'ont qu'une existence idéale. Pour les faire connoître, nous choisissons, comme ayant un rapport distinct à nos perceptions, ceux que notre esprit considere d'une maniere générale, & dont il se forme ce que l'on appelle idées universelles.

Si je me représente un être réel, & que je pense en même tems à toutes les qualités qui lui sont particulieres, alors l'idée que je me fais de cet individu, est une idée singuliere ; mais, si écartant toutes ces idées particulieres, je m'arrête seulement à quelques qualités de cet être, qui soient communes à tous ceux de la même espece, je forme par-là une idée universelle, générale.

Nos premiéres idées sont visiblement singulieres. Je me fais d'abord une idée particuliere de mon pere, de ma nourrice ; j'observe ensuite d'autres êtres qui ressemblent à ce pere, à cette femme, par la forme, par le langage, par d'autres qualités. Je remarque cette ressemblance, j'y donne mon attention, je la détourne des qualités par lesquelles mon pere, ma nourrice, sont distingués de ces êtres ; ainsi je me forme une idée à laquelle tous ces êtres participent également ; je juge ensuite par ce que j'entends dire, que cette idée se trouve chez ceux qui m'environnent, & qu'elle est désignée par le mot d'hommes. Je me fais donc une idée générale, c'est-à-dire, j'écarte de plusieurs idées singulieres, ce qu'il y a de particulier à chacune, & je ne retiens que ce qu'il y a de commun à toutes : c'est donc à l'abstraction que ces sortes d'idées doivent leur naissance. Voyez ABSTRACTION.

Nous avons raison de les ranger dans la classe des êtres de raison, puisqu'elles ne sont que des manieres de penser, & que leurs objets qui sont des êtres universels, n'ont qu'une existence idéale, qui néanmoins a son fondement dans la nature des choses, ou dans la ressemblance des individus ; d'où il suit qu'en observant cette ressemblance des idées singulieres, on se forme des idées générales ; qu'en retenant la ressemblance des idées générales, on vient à s'en former de plus générales encore ; ainsi l'on construit une sorte d'échelle ou de pyramide qui monte par dégrés, depuis les individus jusqu'à l'idée de toutes, la plus générale, qui est celle de l'être.

Chaque degré de cette pyramide, à l'exception du plus haut & du plus bas, sont en même tems espece & genre ; espece, relativement au dégré supérieur ; genre, par rapport à l'inferieur. La ressemblance entre plusieurs personnages de différentes nations, leur fait donner le nom d'hommes. Certains rapports entre les hommes & les bêtes, les fait ranger sous une même classe, désignée sous le nom d'animaux. Les animaux ont plusieurs qualités communes avec les plantes, on les renferme sous le nom d'êtres vivans ; l'on peut aisément ajoûter des degrés à cette échelle. Si on la borne là, elle présente l'être vivant, pour le genre, ayant sous lui deux especes, les animaux & les plantes, qui, relativement à des dégrés inférieurs, deviennent à leur tour des genres.

Sur cette exposition des idées universelles, qui ne sont telles, que parce qu'elles ont moins de parties, moins d'idées particulieres, il semble qu'elles devroient être d'autant plus à la portée de notre esprit. Cependant l'expérience fait voir que plus les idées sont abstraites, & plus on a de peine à les saisir & à les retenir, à moins qu'on ne les fixe dans son esprit par un nom particulier, & dans sa mémoire, par un emploi fréquent de ce nom ; c'est que ces idées abstraites ne tombent ni sous les sens, ni sous l'imagination, qui sont les deux facultés de notre ame, dont nous aimons le plus à faire usage. Que pour produire ces idées universelles ou abstraites, il faut entrer dans le détail de toutes les qualités des êtres, observer & retenir celles qui sont communes, écarter celles qui sont propres à chaque individu ; ce qui ne se fait pas sans un travail d'esprit, pénible pour le commun des hommes & qui devient difficile, si l'on n'appelle les sens & l'imagination au secours de l'esprit, en fixant ces idées par des noms ; mais, ainsi déterminées, elles deviennent les plus familieres & les plus communes. L'étude & l'usage des langues nous apprennent que presque tous les mots, qui sont des signes de nos idées, sont des termes généraux, d'où l'on peut conclure, que presque toutes les idées des hommes sont des idées générales, & qu'il est beaucoup plus aisé & plus commode de penser ainsi d'une maniere universelle. Qui pourroit en effet imaginer & retenir des noms propres pour tous les êtres que nous connoissons ? A quoi aboutiroit cette multitude de noms singuliers ? Nos connoissances, il est vrai, sont fondées sur les existences particulieres, mais elles ne deviennent utiles que par des conceptions générales des choses, rangées pour cela sous certaines especes, & appellées d'un même nom.

Ce que nous venons de dire sur les idées universelles, peut s'étendre à tous les objets de nos perceptions, dont l'existence n'est qu'idéale : passons à la maniere dont elles nous peignent ces objets.

3°. A cet égard on distingue les idées, en idées claires ou obscures, appliquant par analogie à la vûe de l'esprit, les mêmes termes dont on se sert pour le sens de la vûe. C'est ainsi que nous disons qu'une idée est claire, quand elle est telle, qu'elle suffit pour nous faire connoître ce qu'elle représente, dès que l'objet vient à s'offrir à nous. Celle qui ne produit pas cet effet, est obscure. Nous avons une idée claire de la couleur rouge, lorsque, sans hésiter, nous la discernons de toute autre couleur ; mais bien des gens n'ont que des idées obscures des diverses nuances de cette couleur, & les confondent les unes avec les autres, prenant, par exemple, le couleur de cerise pour le couleur de rose. Celui-là a une idée claire de la vertu, qui sait distinguer sûrement une action vertueuse d'une qui ne l'est pas ; mais c'est en avoir une idée obscure, que de prendre des vices à la mode pour des vertus.

La clarté & l'obscurité des idées peuvent avoir divers degrés, suivant que ces idées portent avec elles plus ou moins de marques propres à les discerner de toute autre. L'idée d'une même chose peut être plus claire chez les uns, moins claire chez les autres ; obscure pour ceux-ci, très-obscure à ceux-là ; de même elles peuvent être obscures dans un tems, & devenir très-claires dans un autre. Ainsi une idée claire peut être subdivisée en idée distincte & confuse. Distincte, quand nous pouvons detailler ce que nous avons observé dans cette idée, indiquer les marques qui nous les font reconnoître, rendre compte des différences qui distinguent cette idée d'autres à peu-près semblables ; mais on doit appeller une idée confuse, lorsqu'étant claire, c'est-à-dire distinguée de toute autre, on n'est pas en état d'entrer dans le détail de ses parties.

Il en est encore ici comme du sens de la vûe. Tout objet vû clairement ne l'est pas toujours distinctement. Quel objet se présente avec plus de clarté que le soleil, & qui pourroit le voir distinctement à moins que d'affoiblir son éclat ? des exemples diront mieux que les définitions. L'idée de la couleur rouge est une idée claire, car l'on ne confondra jamais le rouge avec une autre couleur ; mais si l'on demande à quelqu'un, à quoi donc il reconnoît la couleur rouge, il ne saura que repondre. Cette idée claire est donc confuse pour lui, & je crois qu'on peut dire la même chose de toutes les perceptions simples. Combien de gens qui ont une idée claire de la beauté d'un tableau, qui guidés par un goût juste & sûr, n'hésiteront pas à le distinguer sur dix autres tableaux médiocres. demandez-leur ce qui les détermine à trouver cette peinture bonne, & ce qui en fait la beauté, ils ne sauront pas rendre raison de leur jugement, parce qu'ils n'ont pas une idée distincte de la beauté. Et voilà une différence sensible entre une idée simplement claire, & une idée distincte ; c'est que celui qui n'a qu'une idée claire d'une chose, ne sauroit la communiquer à un autre. Si vous vous adressez à un homme qui n'a qu'une idée claire, mais confuse de la beauté d'un poëme, il vous dira que c'est l'Iliade, l'Enéide, ou il ajoûtera quelques synonymes ; c'est un poëme qui est sublime, noble, harmonieux, qui ravit, qui enchante ; des mots tant que vous voudrez, mais des idées, n'en attendez pas de lui.

Ce ne sont aussi que les idées distinctes qui sont propres à étendre nos connoissances, & qui par-là sont préférables de beaucoup aux idées simplement claires, qui nous séduisent par leur éclat, & nous jettent cependant dans l'erreur ; ce qui mérite que l'on s'y arrête pour faire voir que, quoique distinctes, elles sont encore susceptibles de perfection. Pour cela une idée distincte doit être complete , c'est-à-dire qu'elle doit renfermer les marques propres à faire reconnoître son objet en tout tems & en toutes circonstances. Un fou, dit-on, est un homme qui allie des idées incompatibles ; voilà peut-être une idée distincte, mais fournit-elle des marques pour distinguer en tout tems un fou d'un homme sage ?

Outre cela les idées distinctes doivent être ce qu'on appelle dans l'école adéquates. On donne ce nom à une idée distincte des marques même qui distinguent cette idée ; un exemple viendra au secours de cette définition. On a une idée distincte de la vertu, quand on sait que c'est l'habitude de conformer ses actions libres à la loi naturelle. Cette idée n'est ni complete ment distincte, ni adéquate, quand on ne sait que d'une maniere confuse ce que c'est que l'habitude de conformer ses actions à une loi, ce que c'est qu'une action libre. Mais elle devient complete & adéquate, quand on se dit qu'une habitude est une facilité d'agir, qui s'acquiert par un fréquent exercice ; que conformer ses actions à une loi, c'est choisir entre plusieurs manieres d'agir également possibles, celle qui suit la loi ; que la loi naturelle est la volonté du Législateur suprême qu'il a fait connoître aux hommes par la raison & par la conscience ; qu'enfin les actions libres sont celles qui dépendent du seul acte de notre volonté.

Ainsi l'idée de vertu emporte tout ceci, une facilité acquise par un fréquent exercice, de choisir entre plusieurs manieres d'agir, que nous pouvons exécuter par le seul acte de notre volonté, celle qui s'accommode le mieux à ce que la raison & la conscience nous représentent, comme conformes à la volonté de Dieu ; & cette idée de la vertu est non-seulement distincte, mais adéquate au premier degré. Pour la rendre plus distincte encore, on pourroit pousser cette analyse plus loin, & en cherchant les idées distinctes de tout ce qui entre dans l'idée de vertu, on seroit surpris combien ce mot embrasse de choses, auxquelles la plûpart de ceux qui l'emploient, ne pensent gueres. Il convient même de s'arrêter quand on est parvenu à des idées claires, mais confuses que l'on ne peut plus résoudre ; aller au-de-là ce seroit manquer son but, qui ne peut être que de former un raisonnement pour s'éclairer soi-même, ou pour communiquer aux autres ce que nous avons dans l'esprit. Dans le second cas nous remplissons nos vûes, lorsque nous nous faisons entendre de celui à qui nous parlons : au premier il suffit d'être parvenu à des principes assez certains, pour que nous puissions y donner notre assentiment.

De-là on peut conclure l'importance de ne pas se contenter d'idées confuses dans les cas où l'on peut s'en procurer de distinctes ; c'est ce qui donne cette netteté d'esprit qui en fait toute la justice. Pour cela il faut s'exercer de bonne heure & assidument sur les objets les plus simples, les plus familiers, en les considérant avec attention sous toutes leurs faces, & sous toutes les relations qu'ils peuvent avoir en les comparant ensemble, en ayant égard aux moindres différences, & en observant l'ordre & la liaison qu'elles ont entr'elles.

Passant ensuite à des objets plus composés, on les observera avec la même exactitude, & l'on se fera par-là une habitude d'avoir presque sans travail & sans peine des idées distinctes, & même de discerner toutes les idées particulieres qui entrent dans la composition de l'idée principale. C'est ainsi qu'en analysant les idées de plusieurs objets, l'on parviendra à acquérir cette qualité d'esprit qu'on désigne par le mot profondeur. Au contraire en négligeant cette attention, l'on n'aura jamais qu'un esprit superficiel qui se contente des idées claires, & qui n'aspire point à s'en former de distinctes ; qui donne beaucoup à l'imagination, peu au jugement, qui ne saisit les choses que par ce qu'elles ont de sensible, ne voulant ou ne pouvant avoir d'idées de ce quelles ont d'abstrait & de spirituel ; esprit qui peut se faire écouter, mais qui pour l'ordinaire est un fort mauvais guide.

C'est sur-tout le manque d'attention à examiner les objets de nos idées, à nous les rendre familiers, qui fait que nous n'en avons que des idées obscures ; & comme nous ne pouvons pas toujours conserver présens les objets dont nous avons acquis même des idées distinctes, la mémoire vient à notre secours pour nous les retracer ; mais, si alors nous ne donnons pas la même attention à cette faculté de notre ame, l'expérience fait voir que les idées s'effaçent autant, & par les mêmes degrés par lesquels elles ont été acquises & se sont gravées dans l'ame, ensorte que nous ne pouvons plus nous représenter l'objet quand il est absent, ni le reconnoître quand il est présent : des idées légérement saisies, imparfaitement digérées, quoique distinctes, ne seront bientôt plus que claires, ensuite confuses, puis obscures, & deviendront si obscures qu'elles se réduisent à rien. L'exemple de la maniere dont un jeune homme transporté en pays étranger, vient à oublier sa langue maternelle apprise par routine, en seroit une preuve, si l'on n'en avoit une infinité d'autres.

La maniere de voir, d'envisager un objet, de le considérer avec attention sous toutes ses faces, de l'étudier, de ranger dans son esprit sous un certain ordre les idées particulieres qui en dépendent, de s'appliquer à se rendre familiers les premiers principes & les propositions générales, de se les rappeller souvent, de ne pas s'occuper de trop d'objets à la fois, ni d'objets qui ayant trop de rapports peuvent se confondre ; de ne point passer d'un objet à l'autre qu'on ne s'en soit fait une idée distincte s'il est possible. Tout cela forme une méthode de se représenter les objets, de connoître, d'étudier, sur laquelle on ne peut prescrire ici toutes les regles, que l'on trouvera dans un traité de logique bien fait.

Convenons cependant qu'il est des choses, dont avec toute l'attention & la disposition possible, on ne peut parvenir à se faire des idées distinctes, soit parce que l'objet est trop composé, soit parce que les parties de cet objet different trop peu entr'elles pour que nous puissions les demêler & en saisir les différences, soit qu'elles nous échappent par leur peu de proportion avec nos organes, ou par leur éloignement, soit que l'essentiel d'une idée, ce qui la distingue de toute autre, se trouve enveloppé de plusieurs circonstances étrangeres qui les dérobent à notre pénétration. Toute machine trop composée, le corps humain, par exemple, est tellement combiné dans toutes ses parties, que la sagacité des plus habiles n'y peut voir la millieme partie de ce qu'il y auroit à connoître, pour s'en former une idée complete ment distincte. Le microscope, le télescope nous ont donné à la vérité des idées plus distinctes sur des objets, qui avant ces découvertes, étoient dans le second cas, c'est-à-dire très-obscures par la petitesse ou l'éloignement de ces objets, & encore combien sommes-nous éloignés d'en avoir des idées nettes ! La plûpart des hommes n'ont qu'une idée assez obscure de ce qu'ils entendent par le mot de cause, parce que dans la production d'un effet la cause se trouve ordinairement enveloppée, & tellement jointe à diverses choses, qu'il leur est difficile de discerner en quoi elle consiste.

Cet exemple même nous indique un obstacle à nous procurer des idées distinctes, c'est l'imperfection & l'abus des mots comme signes représentatifs, mais signes arbitraires de nos idées. Voyez MOTS, SYNTAXE. Il n'est que trop fréquent, & l'expérience nous montre tous les jours que l'on est dans l'habitude d'employer des mots sans y joindre d'idées précises, ou même aucune idée, de les employer tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, ou de les lier à d'autres, qui en rendent la signification indéterminée, & de supposer toujours comme on le fait, que les mots excitent chez les autres les mêmes idées que nous y avons attachées. Comment se faire des idées distinctes avec des signes aussi équivoques ? Le meilleur conseil que l'on puisse donner contre cet abus, c'est qu'après s'être appliqué à n'avoir que des idées bien nettes & bien terminées, nous n'employons jamais, ou du moins le plus rarement qu'il nous sera possible, de mots qui ne nous donnent du moins une idée claire, que nous tâchions de fixer la signification de ces mots ; qu'en cela nous suivions autant qu'on le pourra, l'usage commun, & qu'enfin nous évitions de prendre le même mot en deux sens différens. Si cette regle générale dictée par le bon sens, étoit suivie & observée dans tous ses détails avec quelque soin, les mots bien loin d'être un obstacle, deviendroient un aide, un secours infini à la recherche de la vérité, par le moyen des idées distinctes, dont ils doivent être les signes. C'est à l'article des définitions & à tant d'autres, sur la partie philosophique de la Grammaire que nous renvoyons.

Quelque étendue que l'on ait donné à cet article, il y auroit encore bien des choses à dire sur nos idées, considérées relativement aux facultés de notre ame, sur leurs usages, comme étant les sources de nos jugemens, & les principes de nos connoissances. Mais tout cela a été dit, & se trouve dans un si grand nombre de bons ouvrages sur l'art de penser & de communiquer nos pensées, qu'il seroit superflu de s'y arrêter davantage. Quiconque voudra méditer sur ce qui se passe en lui, lorsqu'il s'applique à la recherche de quelque vérité, s'instruira mieux par lui-même de la nature des idées, de leurs objets, & de leur utilité.

IDEE, s. f. (Antiq. grecq. & rom.) Idaea, surnom de Cybele, qu'on adoroit particulierement sur le mont Ida ; par la même raison ses ministres les dactyles, ou les corybantes, étoient appellés Idéens, mais ils ne tenoient cette qualification que de l'honneur qu'ils avoient de servir la mere des dieux ; on la nommoit par excellence Idaea magna mater, & c'est elle que regardent les inscriptions avec ces trois lettres I. M. M. Idaeae magnae matri. On célébroit solemnellement dans toute la Phrygie la fête sacrée de la mere Idéenne, par des sacrifices & des jeux, & on promenoit sa statue au son de la flûte & du tympanon.

Les Romains lui sacrifierent à leur tour, & instituerent des jeux à sa gloire, avec les cérémonies romaines ; mais ils y employerent des Phrygiens & des Phrygiennes, qui portoient par la ville la statue de Cybele, en sautant, dansant, battant de leurs tambours, & jouant de leurs crotales. Denys d'Halycarnasse remarque qu'il n'y avoit aucun citoyen de Rome qui se mêlât avec ces Phrygiens, & qui fût initié dans les mysteres de la déesse. (D.J.)


IDÉENDACTYLE, (Littérat.) prêtre de Jupiter, sur le mont Ida en Phrygie, ou dans l'île de Crete. On n'est d'accord ni sur l'origine des dactyles idéens, ni sur leur nombre, ni sur leurs fonctions. On les confond avec les curetes, les corybantes, les telchines, & les cabires ; on peut consulter sur cet article, parmi les anciens, Diodore de Sicile, lib. V. & XVII. Strabon, lib. X. p. 473. le Scholiaste d'Apollonius de Rhodes, lib. I. Eustathe sur Homere, Iliad. 2. p. 353. & Pausanias, lib. V. cap. xvij.

Ce furent les dactyles idéens de Crete qui les premiers fondirent la mine de fer, après avoir appris dans l'incendie des forêts du mont Ida que cette mine étoit fusible. La chronique de Paros (Epoch. 11. Marm. oxon. p. 163.) met cette découverte dans l'année de cette chronique 1168, sous le regne de Pandion à Athenes, & l'attribue aux deux dactyles idéens, nommés Celmis & Damnacé ; voyez les mémoires de l'acad. des Inscr. tom. XIV. & le mot DACTYLE.


IDENTIFIERv. act. & neut. (Gram.) de deux ou plusieurs choses différentes n'en faire qu'une ; on dit aussi s'identifier.


IDENTIQUEadj. Voyez son substantif IDENTITE.

IDENTIQUE, (Alg.) on appelle équation identique celle dont les deux membres sont les mêmes, ou contiennent les mêmes quantités, sous la même ou sous différentes formes ; par exemple, a = a, ou aa - xx = (a + x) x (a - x), sont des équations identiques. Dans ces équations, si on passe tous les termes d'un même côté, on trouve qu'ils se détruisent mutuellement, & que tout se réduit à o = o, ce qui n'apprend rien. Ces sortes d'équations ne servent à rien pour la solution des problêmes, & il faut prendre garde dans la solution de certains problèmes compliqués de tomber dans des équations identiques ; car on croiroit être parvenu à la solution, & l'on se tromperoit : c'est ce qui arrive quelquefois ; par exemple, on veut transformer une courbe en une autre, on croit avoir résolu le problème, parce qu'on est parvenu à une équation qui en apparence differe de la proposée, & on n'a fait quelquefois que transformer les axes. (O)

IDENTITE, s. f. (Métaphysiq.) l'identité d'une chose est ce qui fait dire qu'elle est la même & non une autre ; il paroît ainsi qu'identité & unité ne different point, sinon par certain regard de tems & de lieu. Une chose considérée en divers lieux, ou en divers tems, se retrouvant ce qu'elle étoit, est alors dite la même chose. Si vous la considériez sans nulle différence de tems ni de lieu, vous la diriez simplement une chose ; car par rapport au même tems & au même lieu, on dit voilà une chose, & non voilà la même chose.

Nous concevons différemment l'identité en différens êtres ; nous trouvons une substance intelligente, toûjours précisément la même, à raison de son unité ou indivisibilité, quelques modifications qu'il y survienne, telles que ses pensées ou ses sentimens. Une même ame n'en est pas moins précisément la même, pour éprouver des changemens d'augmentation ou de diminution de pensées ou de sentimens ; au lieu que dans les êtres corporels, une portion de matiere n'est plus dite précisément la même, quand elle reçoit continuellement augmentation ou altération dans ses modifications, telles que sa figure & son mouvement.

Observons que l'usage admet une identité de ressemblance, qui se confond souvent avec la vraie identité ; par exemple, en versant d'une bouteille de vin en deux verres, on dit que dans l'un & l'autre verre c'est le même vin ; & en faisant deux habits d'une même piece de drap, on dit que les deux habits sont de même drap. Cette identité n'est que dans la ressemblance, & non dans la substance, puisque la substance de l'un peut se trouver détruite, sans que la substance de l'autre se trouve altérée en rien. Par la ressemblance deux choses sont dites aussi la même, quand l'une succede à l'autre dans un changement imperceptible, bien que très-réel, ensorte que ce sont deux substances toutes différentes ; ainsi la substance de la riviere de Seine change tous les jours imperceptiblement, & par-là on dit que c'est toûjours la même riviere, bien que la substance de l'eau qui forme cette riviere change & s'écoule à chaque instant ; ainsi le vaisseau de Thesée étoit dit toûjours le même vaisseau de Thesée, bien qu'à force d'être radoubé il ne restât plus un seul morceau du bois dont il avoit été formé d'abord ; ainsi le même corps d'un homme à cinquante ans n'a-t-il plus rien peut-être de la substance qui composoit le même corps quand cet homme n'avoit que six mois, c'est-à-dire qu'il n'y a souvent dans les choses materielles qu'une identité de ressemblance, que l'équivoque du mot fait prendre communément pour une identité de substance. Quelque mince que paroisse cette observation, on en peut voir l'importance par une réflexion de M. Bayle, dans son Dictionnaire critique, au mot Spinosa, lettre L. Il montre que cette équivoque pitoyable est le fondement de tout le fameux système de Spinosa.

Séneque fait un raisonnement sophistique, en le composant des différentes significations du terme d'identité. Pour consoler un homme de la perte de ses amis, il lui représente qu'on peut en acquérir d'autres ; mais ils ne seront pas les mêmes ? ni vous non plus, dit-il, vous n'êtes pas le même, vous changez toujours. Quand on se plaint que de nouveaux amis ne remplacent pas ceux qu'on a perdus, ce n'est pas parce qu'ils ne sont pas de la même humeur, du même âge, &c. ce sont là des changemens par où nous passons ; mais nous ne devenons pas nous-mêmes d'autres individus, comme les amis nouveaux sont des individus différens des anciens.

M. Locke me paroît définir juste l'identité d'une plante, en disant que l'organisation qui lui a fait commencer d'être plante subsiste : il applique la même idée au corps humain.

IDENTITE, (Gramm.) terme introduit récemment dans la Grammaire, pour exprimer le rapport qui sert de fondement à la concordance. Voyez CONCORDANCE.

Un simple coup d'oeil jetté sur les différentes especes de mots, & sur l'unanimité des usages de toutes les langues à cet égard, conduit naturellement à les partager en deux classes générales, caractérisées par des différences purement matérielles. La premiere classe comprend toutes les especes de mots déclinables, je veux dire les noms, les pronoms, les adjectifs & les verbes, qui, dans la plûpart des langues, reçoivent à leurs terminaisons des changemens qui désignent des idées accessoires de relation, ajoutées à l'idée principale de leur signification. La seconde classe renferme les especes de mots indéclinables, c'est-à-dire les adverbes, les prépositions, les conjonctions & les interjections, qui gardent dans le discours une forme immuable, parce qu'ils expriment constamment une seule & même idée principale.

Entre les inflexions accidentelles des mots de la premiere classe, les unes sont communes à toutes les especes qui y sont comprises, & les autres sont propres à quelqu'une de ces especes. Les inflexions communes sont les nombres, les cas, les genres & les personnes ; les tems & les modes sont des inflexions propres au verbe.

C'est entre les inflexions communes aux mots qui ont quelque correlation, qu'il y a, & qu'il doit y avoir concordance dans toutes les langues qui admettent ces inflexions. Mais pour établir cette concordance, il faut d'abord déterminer l'inflexion de l'un des mots corrélatifs, & ce sont les besoins réels de l'énonciation, d'après ce qui existe dans l'esprit de celui qui parle, qui reglent cette premiere détermination, conformément aux usages de chaque langue : les autres mots correlatifs se revêtent ensuite des inflexions correspondantes, par imitation, & pour être en concordance avec leur correlatif, qui leur sert comme d'original : celui-ci est dominant, les autres sont subordonnés. C'est ordinairement un nom ou un pronom qui est le correlatif dominant ; les adjectifs & les verbes sont subordonnés : c'est à eux à s'accorder, & la concordance de leurs inflexions avec celles du nom ou du pronom, est comme une livrée qui atteste leur dépendance.

Cette dépendance est fondée sur un rapport, qui est selon les meilleurs Grammairiens modernes, un rapport d'identité. On voit en effet que le nom & l'adjectif qui l'accompagne par opposition, ne font qu'un, n'expriment ensemble qu'une seule & même chose indivisible ; la loi naturelle, la loi politique, la loi évangélique, sont trois objets différens, mais il n'y en a que trois ; la loi naturelle est un objet aussi unique que la loi en général. C'est la même chose du verbe avec son sujet ; le soleil luit, est une expression qui ne présente à l'esprit qu'une seule idée indivisible.

Cependant l'adjectif & le verbe expriment très-distinctement une idée attributive, fort différente du sujet exprimé par le nom ou par le pronom : comment peut-il y avoir identité entre des idées si disparates ?

C'est que les noms & les pronoms présentent à l'esprit des êtres déterminés, voyez NOM & PRONOM, & que les adjectifs & les verbes présentent à l'esprit des sujets quelconques sous une idée précise, applicable à tout sujet déterminé qui en est susceptible ; voyez VERBE. Or il en est, dans le discours, de cette idée vague de sujet quelconque, comme de la signification générale & indéfinie des symboles algébriques dans le calcul : de part & d'autre, la généralisation des idées n'a été instituée que pour éviter l'embarras des cas particuliers trop multipliés ; mais de part & d'autre, c'est à la charge de ramener la précision dans chaque occurrence par des applications particulieres ou individuelles.

C'est la concordance des inflexions de l'adjectif ou du verbe avec celles du nom ou du pronom, qui désigne l'application du sens vague de l'un au sens précis de l'autre, & l'identification du sujet vague présenté par la premiere espece, avec le sujet déterminé énoncé par la seconde.

Pour prévenir une erreur dans laquelle bien des gens pourroient tomber, puisque M. l'abbé Fromant y a donné lui-même, qu'il me soit permis d'insister un peu sur la véritable idée que l'on doit prendre de l'identité, qui sert de fondement à la concordance. J'ose avancer que ce grammairien n'en a pas une idée exacte ; il la suppose entre le sujet d'un mode & ce mode : en voici la preuve dans son supplément, aux ch. ij. iij. & iv. de la II. partie de la gramm. gén. pag. 62. Il rapporte d'abord un passage de M. du Marsais, extrait de l'article adjectif, dans lequel il assure que la concordance n'est fondée que sur l'identité physique de l'adjectif avec le substantif ; puis il discute ainsi l'opinion du grammairien philosophe.

" S'il y a des adjectifs qui marquent l'appartenance sans marquer l'identité physique, il s'ensuit que la concordance n'est pas fondée uniquement sur cette identité, comme le prétend M. du Marsais. Or dans ces expressions meus liber, Evandrius ensis, meus marque l'appartenance du livre à moi, Evandrius marque l'appartenance de l'épée à Evandre ; ces deux mots meus liber, & ces deux autres Evandrius ensis, présentent à l'esprit deux objets divers, dont l'un n'est pas l'autre ; & bien loin de désigner l'identité physique, ils indiquent au contraire une vraie diversité physique. Meus liber équivaut à liber mei, , le livre de moi ; Evandrius ensis équivaut à ensis Evandri, l'épée d'Evandre ; par conséquent le sentiment qui fonde la concordance sur l'identité physique n'est pas exact, & M. du Marsais n'a point tant à se glorifier d'en être l'auteur ; encore s'il eût dit que la concordance est fondée sur l'identité physique ou métaphysique, il auroit rendu ce sentiment probable : ce n'est pas moi qui suis une même chose avec mon livre, c'est la qualité d'être à moi, c'est la propriété de m'appartenir qui est une même chose avec mon livre ; de même ce n'est pas Evandre qui est une même chose avec son épée, mais c'est la qualité d'être à Evandre. On peut soutenir qu'il y a rapport d'identité métaphysique entre la qualité d'appartenir & la chose appartenante ; mais on ne prouvera jamais, ce me semble, qu'il puisse s'y trouver un rapport d'identité physique, puisque l'appartenance n'est qu'une qualité métaphysique ".

La doctrine de M. Fromant sur l'identité n'est point équivoque, mais elle confond positivement la nature des choses. L'identité ne suppose pas deux choses différentes, il n'y auroit plus d'identité ; elle suppose seulement deux aspects d'un même objet : or une substance & un mode sont des choses si différentes, que nous en avons nécessairement des idées toutes différentes, & conséquemment il ne peut jamais y avoir d'identité, sous quelque dénomination que ce soit, entre une substance & un mode.

L'identité qui fonde la concordance est donc l'identité du sujet, présenté d'une maniere vague & indéfinie dans les adjectifs & dans les verbes, & d'une maniere précise & déterminée dans les noms & dans les pronoms. Ces deux mots, pour me servir du même exemple, meus liber, ne présentent pas à l'esprit deux objets divers ; meus exprime un être quelconque qualifié par la propriété de m'appartenir, & liber exprime un être déterminé qui a cette propriété : la concordance de meus avec liber, indique que le sujet actuel de la qualification exprimée par l'adjectif meus, est l'être particulier déterminé par le nom liber : meus, par lui-même, exprime un sujet quelconque ainsi qualifié ; mais dans le cas présent, il est appliqué au sujet particulier liber ; & dans un autre, il pourroit être appliqué à un autre sujet, en vertu même de son indétermination. La concordance indique donc l'application du sens vague d'une espece au sens précis de l'autre ; & l'identité, si j'ose le dire, très-physique du sujet énoncé par les deux especes de mots, sous des aspects différens.

Peut-être y a-t-il en effet peu d'exactitude à dire, l'identité physique de l'adjectif avec le substantif, comme a fait M. du Marsais, parce que l'adjectif & le substantif sont des mots absolument différens, & qui ne peuvent jamais être un même & unique mot : l'identité n'appartient pas aux différens signes d'un même objet, mais à l'objet désigné par différens signes. Il me semble pourtant que l'on pourroit regarder l'expression de M. du Marsais comme un abrégé de celle que la justesse métaphysique paroît exiger ; mais quand cela ne seroit point, ne faut-il donc avoir aucune indulgence pour la premiere exposition d'un principe véritablement utile & lumineux ? Et un petit défaut d'exactitude peut-il empêcher que M. du Marsais n'ait à se glorifier beaucoup d'être l'auteur de ce principe ? M. Fromant lui-même ne doit guere se glorifier d'en avoir fait une censure si peu mesurée & si peu juste ; je dis, si peu juste, car il est évident que c'est pour avoir mal compris le vrai sens du principe de l'identité, qu'il est tombé dans l'inconséquence qui a été remarquée en un autre lieu. Voyez GENRE. Art. de M. BEAUZEE.


IDESLES, s. f. plur. (Calendrier romain) idus, uum, ce terme étoit d'usage chez les Romains pour compter & distinguer certains jours du mois ; on se sert encore de cette méthode dans la chancellerie romaine, & dans le calendrier du breviaire.

Les ides venoient le treizieme jour de chaque mois, excepté dans les mois de Mars, de Mai, de Juillet & d'Octobre, où elles tomboient le quinzieme, parce que ces quatre mois avoient six jours devant les nones, & les autres en avoient seulement quatre.

On donnoit huit jours aux ides ; ainsi le huitieme dans les mois de Mars, Mai, Juillet & Octobre, & le sixieme dans les huit autres, on comptoit le huitieme avant les ides, & de même en diminuant jusqu'au douze ou au quatorze, qu'on appelloit la veille des ides, parce que les ides venoient le treize ou le quinze, selon les différens mois.

Ceux qui veulent employer cette maniere de dater, doivent encore savoir que les ides commencent le lendemain du jour des nones, & se ressouvenir qu'elles durent huit jours : or les nones de Janvier étant le cinquieme dudit mois, on datera le sixieme de Janvier, octavo idus Januarii, huit jours avant les ides de Janvier ; l'onzieme Janvier se datera tertio idus, le troisieme jour avant les ides ; & le treizieme idibus Januarii, le jour des ides de Janvier ; si c'est dans les mois de Mars, de Mai, de Juillet & d'Octobre, où le jour des nones n'est que le sept, on ne commence à compter avant les ides que le huitieme jour de ces quatre mois, à cause que celui des ides n'est que le quinze.

Pour trouver aisément le jour qui marque les dates des ides dont se sert la chancellerie romaine, comme nous l'avons dit ci-dessus, il faut compter combien il y a de jours depuis la date jusqu'au treize, ou au quinze du mois que tombent les ides, selon le nom du mois, en y ajoutant une unité, & l'on aura le jour de la date. Par exemple, si la lettre est datée quinto idus Januarii, c'est-à-dire le cinquieme jour avant les ides de Janvier, joignez une unité au treize, qui est le jour des ides de ce mois, vous aurez quatorze, ôtez-en cinq, il restera neuf ; ainsi le cinquieme avant les ides est le neuf de Janvier. Si la lettre est datée quinto idus Julii, qui est un mois où le jour des ides tombe le quinze, joignez une unité à quinze, vous aurez seize ; ôtez-en cinq, il reste onze ; ainsi le cinquieme avant les ides de Juillet, c'est le onzieme dudit mois.

On observera la même méthode quand on voudra employer cette sorte de date ; par exemple, si j'écris le neuf Juillet, depuis le neuf jusqu'à seize il y a sept jours ; ainsi je date septimo idus Julii, le septieme jour avant les ides de Juillet. Voyez Antoine Aubriot, Principes de compter les kalendes, ides & nones.

Le mot ides vient du latin idus, que plusieurs dérivent de l'ancien toscan iduare, qui signifioit diviser, parce que les ides partageoient les mois en deux parties presqu'égales. D'autres tirent ce mot d'idulium, qui étoit le nom de la victime qu'on offroit à Jupiter le jour des ides ; mais peut-être aussi qu'on a donné à la victime le nom du jour qu'elle étoit immolée. Quoi qu'il en soit, la raison pour laquelle chaque mois à huit ides, c'est que le sacrifice se faisoit toûjours neuf jours après les nones, le jour des nones étant compris dans le nombre de neuf.

Enfin, pour obmettre peu de chose en littérature sur ce sujet, nous ajouterons que les ides de Mai étoient consacrées à Mercure ; les ides de Mars passerent pour un jour malheureux, dans l'idée des partisans de la tyrannie, depuis que César eut été tué ce jour-là ; le tems d'après les ides de Juin étoit réputé favorable aux noces. Les ides d'Août étoient consacrées à Diane, & les esclaves les chommoient aussi comme une fête. Aux ides de Septembre on prenoit les augures pour faire les magistrats, qui entroient en charge autrefois aux ides de Mai, & puis aux ides de Mars, qui furent transportées finalement aux ides de Septembre. (D.J.)


IDIOCRASES. f. (Méd.) on entend par ce mot la nature, l'espece, le caractere, la disposition, le tempérament propre d'une chose, d'une substance animale, minérale ou végétale.


IDIOMES. f. (Gram.) variétés d'une langue propres à quelques contrées ; d'où l'on voit qu'idiome est synonyme à dialecte ; ainsi nous avons l'idiome gascon, l'idiome provençal, l'idiome champenois : on lui donne quelquefois la même étendue qu'à langue. Servez-vous de l'idiome que vous aimerez le mieux, je vous répondrai.


IDIOMELES. m. (Théolog.) certains versets qui ne sont point tirés de l'Ecriture-sainte, & qu'on chante sur un ton particulier dans l'office divin suivant le rit grec. Le mot idiomele vient de , propre, particulier, & de , chant.


IDIOPATHIES. f. (Méd.) , proprius affectus : c'est un terme de Pathologie, employé pour distinguer la maladie qui affecte une partie quelconque, qui ne dépend pas du vice d'une autre partie, parce que la cause physique de cette affection a son siége là où se manifeste la lésion des fonctions.

Ainsi l'apoplexie est idiopathique lorsqu'elle dépend d'une hémorrhagie, d'un épanchement de sang qui se forme dans les ventricules du cerveau.

La pleurésie est une maladie idiopathique, lorsqu'elle a commencé par un engorgement inflammatoire dans la plevre même.

On entend ordinairement par idiopathie la même chose que par protopathie, primarius affectus, & on attache à ces deux termes un sens opposé à ceux de sympathie & de deutéropathie. Voyez MALADIE, SYMPATHIE.


IDIOPATHIQUE(Patholog.) , mot dérivé du grec ; il est formé de , qui signifie propre, & , passion, affection, maladie ; c'est comme si on disoit maladie propre ; son sens est parfaitement conforme à son étymologie ; on l'ajoute comme épithete aux maladies dont la cause est propre à la partie où l'on observe le principal symptome. Il ne faut qu'un exemple pour éclaircir ceci ; on appelle une phrénésie idiopathique lorsque la cause, le dérangement qui excite la phrénésie, est dans le cerveau ; ces maladies sont par-là opposées à celles qu'on nomme sympathiques, qui sont entraînées par une espece de sympathie de rapport qu'il y a entre les différentes parties ; ainsi un délire phrénétique occasionné par la douleur vive d'un panaris, par l'inflammation du diaphragme, est censé sympathique ; l'affection se communique dans ce dernier cas par les nerfs ; on voit par-là qu'idiopathique ne doit point être confondu avec essentiel, & qu'il n'est point opposé à symptomatique, la même maladie pouvant être en même-tems symptomatique & idiopathique. Article de M. MENURET.


IDIOSYNCRASES. f. (Médec.) particularité de tempérament ; , mot composé de , propre, , avec, & , mêlange.

Comme il paroît que chaque homme a sa santé propre, & que tous les corps different entr'eux, tant dans les solides que dans les fluides, quoiqu'ils soient sains chacun ; on a nommé cette constitution de chaque corps, qui le fait différer des autres corps aussi sains, idiosyncrase, & les vices qui en dépendent passoient quelquefois pour incurables, parce qu'on pensoit qu'ils existoient dès les premiers instans de la formation de ce corps ; mais nous ne pouvons point attribuer toûjours à une disposition innée, ces maladies des vaisseaux & des visceres trop débiles.

Une fille de qualité élevée dans le luxe, la mollesse & le repos, a le corps foible & languissant ; une paysanne en venant au monde, semblable à cette fille de condition, s'accoutume au travail dès sa plus tendre jeunesse, devient forte & vigoureuse ; la débilité de la premiere, & les maladies qui en résultent, sont donc prises mal-à-propos pour des maladies innées, car on ne sauroit croire quels changemens on peut produire dès l'enfance dans ce qu'on appelle d'ordinaire tempérament particulier ; cependant quand cette idiosyncrase existe, il faut y avoir un grand égard dans l'usage des remedes, sans quoi l'on risque de mettre la vie du malade en danger. Hippocrate en a fait l'observation, confirmée par l'expérience de tous les tems & de tous les lieux. (D.J.)


IDIOTadj. (Gramm.) il se dit de celui en qui un défaut naturel dans les organes qui servent aux opérations de l'entendement est si grand, qu'il est incapable de combiner aucune idée, ensorte que sa condition paroît à cet égard plus bornée que celle de la bête. La différence de l'idiot & de l'imbécille consiste, ce me semble, en ce qu'on naît idiot, & qu'on devient imbécille. Le mot idiot vient de , qui signifie homme particulier, qui s'est renfermé dans une vie retirée, loin des affaires du gouvernement ; c'est-à-dire celui que nous appellerions aujourd'hui un sage. Il y a eu un célebre mystique qui prit par modestie la qualité d'idiot, qui lui convenoit beaucoup plus qu'il ne pensoit.


IDIOTISMEsubst. masc. (Gramm.) c'est une façon de parler éloignée des usages ordinaires, ou des lois générales du langage, adaptée au génie propre d'une langue particuliere. R. , peculiaris, propre, particulier. C'est un terme général dont on peut faire usage à l'égard de toutes les langues ; un idiotisme grec, latin, françois, &c. C'est le seul terme que l'on puisse employer dans bien des occasions ; nous ne pouvons dire qu'idiotisme espagnol, portugais, turc, &c. Mais à l'égard de plusieurs langues, nous avons des mots spécifiques subordonnés à celui d'idiotisme, & nous disons anglicisme, arabisme, celticisme, gallicisme, germanisme, hébraïsme, hellénisme, latinisme, &c.

Quand je dis qu'un idiotisme est une façon de parler adaptée au génie propre d'une langue particuliere, c'est pour faire comprendre que c'est plutôt un effet marqué du génie caractéristique de cette langue, qu'une locution incommunicable à tout autre idiome, comme on a coutume de le faire entendre. Les richesses d'une langue peuvent passer aisément dans une autre qui a avec elle quelque affinité ; & toutes les langues en ont plus ou moins, selon les différens degrés de liaison qu'il y a ou qu'il y a eu entre les peuples qui les parlent ou qui les ont parlées. Si l'italien, l'espagnol & le françois sont entés sur une même langue originelle, ces trois langues auront apparemment chacune à part leurs idiotismes particuliers, parce que ce sont des langues différentes ; mais il est difficile qu'elles n'aient adopté toutes trois quelques idiotismes de la langue qui sera leur source commune, & il ne seroit pas étonnant de trouver dans toutes trois des celticismes. Il ne seroit pas plus merveilleux de trouver des idiotismes de l'une des trois dans l'autre, à cause des liaisons de voisinage, d'intérêts politiques, de commerce, de religion, qui subsistent depuis long-tems entre les peuples qui les parlent ; comme on n'est pas surpris de rencontrer des arabismes dans l'espagnol, quand on sait l'histoire de la longue domination des Arabes en Espagne. Personne n'ignore que les meilleurs auteurs de la latinité sont pleins d'hellénismes : & si tous les littérateurs conviennent qu'il est plus facile de traduire du grec que du latin en françois, c'est que le génie de notre langue approche plus de celui de la langue greque que de celui de la langue latine, & que notre langage est presque un hellénisme continuel.

Mais une preuve remarquable de la communicabilité des langues qui paroissent avoir entr'elles le moins d'affinité, c'est qu'en françois même nous hébraïsons. C'est un hébraïsme connu que la répétition d'un adjectif ou d'un adverbe, que l'on veut élever au sens que l'on nomme communément superlatif. Voyez AMEN & SUPERLATIF. Et le superlatif le plus énergique se marquoit en hébreu par la triple répétition du mot : de là le triple kirie eleison que nous chantons dans nos églises, pour donner plus de force à notre invocation ; & le triple sanctus pour mieux peindre la profonde adoration des esprits célestes. Or il est vraisemblable que notre très, formé du latin tres, n'a été introduit dans notre langue, que comme le symbole de cette triple répétition, très-saint, ter sanctus, ou sanctus, sanctus, sanctus : & notre usage de lier très au mot positif par un tiret, est fondé sans-doute sur l'intention de faire sentir que cette addition est purement matérielle, qu'elle n'empêche pas l'unité du mot, mais qu'il doit être répété trois fois, ou du-moins qu'il faut y attacher le sens qu'il auroit s'il étoit répété trois fois ; & en effet les adverbes bien & fort qui expriment par eux-mêmes le sens superlatif dont il s'agit, ne sont jamais liés de même au mot positif auquel on les joint pour le lui communiquer. On rencontre dans le langage populaire des hébraïsmes d'une autre espece : un homme de Dieu, du vin de Dieu, une moisson de Dieu, pour dire un très-honnête homme, du vin très-bon, une moisson très-abondante ; ou, en rendant par-tout le même sens par le même tour, un homme parfait, du vin parfait, une moisson parfaite : les Hébreux indiquant la perfection par le nom de Dieu, qui est le modele & la source de toute perfection. C'est cette espece d'hébraïsme qui se trouve au Ps. 35. v. 7. justitia tua sicut montes Dei, pour sicut montes altissimi ; & au Ps. 64. v. 10. flumen Dei, pour flumen maximum.

Malgré les hellénismes reconnus dans le latin, on a cru assez légérement que les idiotismes étoient des locutions propres & incommunicables, & en conséquence on a pris & donné des idées fausses ou louches ; & bien des gens croient encore qu'on ne désigne par ce nom général, ou par quelqu'un des noms spécifiques qui y sont analogues, que des locutions vicieuses imitées mal-adroitement de quelqu'autre langue. Voyez GALLICISME. C'est une erreur que je crois suffisamment détruite par les observations que je viens de mettre sous les yeux du lecteur : je passe à une autre qui est encore plus universelle, & qui n'est pas moins contraire à la véritable notion des idiotismes.

On donne communément à entendre que ce sont des manieres de parler contraires aux lois de la Grammaire générale. Il y a en effet des idiotismes qui sont dans ce cas ; & comme ils sont par-là même les plus frappans & les plus aisés à distinguer, on a cru aisément que cette opposition aux lois immuables de la Grammaire, faisoit la nature commune de tous. Mais il y a encore une autre espece d'idiotismes qui sont des façons de parler éloignées seulement des usages ordinaires, mais qui ont avec les principes fondamentaux de la Grammaire générale toute la conformité exigible. On peut donner à ceux-ci le nom d'idiotismes réguliers, parce que les regles immuables de la parole y sont suivies, & qu'il n'y a de violé que les institutions arbitraires & usuelles : les autres au contraire prendront la dénomination d'idiotismes irréguliers, parce que les regles immuables de la parole y sont violées. Ces deux especes sont comprises dans la définition que j'ai donnée d'abord ; & je vais bientôt les rendre sensibles par des exemples ; mais en y appliquant les principes qu'il convient de suivre pour en pénétrer le sens, & pour y découvrir, s'il est possible, les caracteres du génie propre de la langue qui les a introduits.

I. Les idiotismes réguliers n'ont besoin d'aucune autre attention, que d'être expliqués littéralement pour être ramenés ensuite au tour de la langue naturelle que l'on parle.

Je trouve par exemple que les Allemands disent, diese gelehrten männer, comme en latin, hi docti viri, ou en françois, ces savans hommes ; & l'adjectif gelehrten s'accorde en toutes manieres avec le nom männer, comme l'adjectif latin docti avec le nom viri, ou l'adjectif françois savans avec le nom hommes ; ainsi les Allemands observent en cela, & les lois générales & les usages communs. Mais ils disent, diese männer sind gelehrt ; & pour le rendre littéralement en latin, il faut dire hi viri sunt doctè, & en françois, ces hommes sont savamment, ce qui veut dire indubitablement ces hommes sont savans : gelehrt est donc un adverbe, & l'on doit reconnoître ici que les Allemands s'écartent des usages communs, qui donnent la préférence à l'adjectif en pareil cas. On voit donc en quoi consiste le germanisme lorsqu'il s'agit d'exprimer un attribut ; mais quelle peut être la cause de cet idiotisme ? le verbe exprime l'existence d'un sujet sous un attribut. Voyez VERBE. L'attribut n'est qu'une maniere particuliere d'être ; & c'est aux adverbes à exprimer simplement les manieres d'être, & conséquemment les attributs : voilà le génie allemand. Mais comment pourra-t-on concilier ce raisonnement avec l'usage presque universel, d'exprimer l'attribut par un adjectif mis en concordance avec le sujet du verbe ? Je réponds qu'il n'y a peut-être entre la maniere commune & la maniere allemande d'autre différence que celle qu'il y auroit entre deux tableaux, où l'on auroit saisi deux momens différens d'une même action : le germanisme saisit l'instant qui précede immédiatement l'acte de juger, où l'esprit considere encore l'attribut d'une maniere vague & sans application au sujet : la phrase commune présente le sujet tel qu'il paroît à l'esprit après le jugement, & lorsqu'il n'y a plus d'abstraction. L'Allemand doit donc exprimer l'attribut avec les apparences de l'indépendance ; & c'est ce qu'il fait par l'adverbe qui n'a aucune terminaison dont la concordance puisse en désigner l'application à quelque sujet déterminé. Les autres langues doivent exprimer l'attribut avec les caracteres de l'application ; ce qui est rempli par la concordance de l'adjectif attributif avec le sujet. Mais peut-être faut-il sous-entendre alors le nom avant l'adjectif, & dire que hi viri sunt docti, c'est la même chose que hi viri sunt viri docti ; & que ego sum miser, c'est la même chose que ego sum homo miser : en effet la concordance de l'adjectif avec le nom, & l'identité du sujet exprimé par les deux especes, ne s'entendent clairement & d'une maniere satisfaisante, que dans le cas de l'apposition ; & l'apposition ne peut avoir lieu ici qu'au moyen de l'ellipse. Je tirerois de tout ceci une conclusion surprenante : la phrase allemande est donc un idiotisme régulier, & la phrase commune un idiotisme irrégulier.

Voici un latinisme régulier dont le développement peut encore amener des vues utiles : neminem reperire est id qui velit. Il y a là quatre mots qui n'ont rien d'embarrassant : qui velit id (qui veuille cela) est une proposition incidente déterminative de l'antécédent neminem ; neminem (ne personne) est le complément ou le régime objectif grammatical du verbe reperire ; neminem qui velit id (ne trouver personne qui veuille cela) ; c'est une construction exacte & réguliere. Mais que faire du mot est ? il est à la troisieme personne du singulier ; quel en est le sujet ? comment pourra-t-on lier à ce mot l'infinitif reperire avec ses dépendances ? Consultons d'autres phrases plus claires dont la solution puisse nous diriger.

On trouve dans Horace (III. Od. 2.) dulce & decorum est pro patriâ mori ; & encore (IV. Od. 12.) dulce est desipere in loco. Or la construction est facile : mori pro patriâ est dulce & decorum ; desipere in loco est dulce : les infinitifs mori & desipere y sont traités comme des noms, & l'on peut les considérer comme tels : j'en trouve une preuve encore plus forte dans Perse, Sat. 1. scire tuum nihil est ; l'adjectif tuum mis en concordance avec scire, désigne bien que scire est considéré comme nom. Voilà la difficulté levée dans notre premiere phrase : le verbe reperire est ce que l'on appelle communément le nominatif du verbe est ; ou en termes plus justes, c'en est le sujet grammatical, qui seroit au nominatif, s'il étoit déclinable : reperire neminem qui velit id, en est donc le sujet logique. Ainsi il faut construire, reperire neminem qui velit id, est ; ce qui signifie littéralement, ne trouver personne qui le veuille, est ou existe ; ou en transposant la négation, trouver quelqu'un qui le veuille, n'est pas ou n'existe pas ; ou enfin, en ramenant la même pensée à notre maniere de l'énoncer, on ne trouve personne qui le veuille.

C'est la même syntaxe & la même construction par-tout où l'on trouve un infinitif employé comme sujet du verbe sum, lorsque ce verbe a le sens adjectif, c'est-à-dire lorsqu'il n'est pas simplement verbe substantif, mais qu'il renferme encore l'idée de l'existence réelle comme attribut, & conséquemment qu'il est équivalent à existo. Ce n'est que dans ce cas qu'il y a latinisme ; car il n'y a rien de si commun dans la plûpart des langues, que de voir l'infinitif sujet du verbe substantif, quand on exprime ensuite un attribut déterminé : ainsi dit-on en latin turpe est mentiri, & en françois, mentir est une chose honteuse. Mais nous ne pouvons pas dire voir est pour on voit, voir étoit pour on voyoit, voir sera, pour on verra, comme les Latins disent videre est, videre erat, videre erit. L'infinitif considéré comme nom, sert aussi à expliquer une autre espece de latinisme qu'il me semble qu'on n'a pas encore entendu comme il faut, & à l'explication duquel les rudimens ont substitué les difficultés ridicules & insolubles du redoutable que retranché. Voyez INFINITIF.

II. Pour ce qui regarde les idiotismes irréguliers, il faut, pour en pénétrer le sens, discerner avec soin l'espece d'écart qui les détermine, & remonter, s'il est possible, jusqu'à la cause qui a occasionné ou pû occasionner cet écart : c'est même le seul moyen qu'il y ait de reconnoître les caracteres précis du génie propre d'une langue, puisque ce génie ne consiste que dans la réunion des vues qu'il s'est proposées, & des moyens qu'il a autorisés.

Pour discerner exactement l'espece d'écart qui détermine un idiotisme irrégulier, il faut se rappeller ce que l'on a dit au mot GRAMMAIRE, que toutes les regles fondamentales de cette science se réduisent à deux chefs principaux, qui sont la Lexicologie & la Syntaxe. La Lexicologie a pour objet tout ce qui concerne la connoissance des mots considérés en soi & hors de l'élocution : ainsi dans chaque langue, le vocabulaire est comme l'inventaire des sujets de son domaine ; & son principal office est de bien fixer le sens propre de chacun des mots autorisés dans cet idiome. La Syntaxe a pour objet tout ce qui concerne le concours des mots réunis dans l'ensemble de l'élocution ; & ses décisions se rapportent dans toutes les langues à trois points généraux, qui sont la concordance, le régime & la construction.

Si l'usage particulier d'une langue autorise l'altération du sens propre de quelques mots, & la substitution d'un sens étranger, c'est alors une figure de mots que l'on appelle trope. Voyez ce mot.

Si l'usage autorise une locution contraire aux lois générales de la Syntaxe, c'est alors une figure que l'on nomme ordinairement figure de construction, mais que j'aimerois mieux que l'on designât par la dénomination plus générale de figure de Syntaxe, en réservant le nom de figure de construction aux seules locutions qui s'écartent des regles de la construction proprement dite. Voyez FIGURE & CONSTRUCTION. Voilà deux especes d'écart que l'on peut observer dans les idiotismes irréguliers.

1°. Lorsqu'un trope est tellement dans le génie d'une langue, qu'il ne peut être rendu littéralement dans une autre, ou qu'y étant rendu littéralement il y exprime un tout autre sens, c'est un idiotisme de la langue originale qui l'a adopté ; & cet idiotisme est irrégulier, parce que le sens propre des mots y est abandonné ; ce qui est contraire à la premiere institution des mots. Ainsi le superstitieux euphémisme, qui dans la langue latine a donné le sens de sacrifier au verbe mactare, quoique ce mot signifie dans son étymologie augmenter davantage (magis auctare) ; cet euphémisme, dis-je, est tellement propre au génie de cette langue, que la traduction littérale que l'on en feroit dans une autre, ne pourroit jamais y faire naître l'idée de sacrifice. Voyez EUPHEMISME.

C'est pareillement un trope qui a introduit dans notre langue ces idiotismes déjà remarqués au mot GALLICISME, dans lesquels on emploie les deux verbes venir & aller, pour exprimer par l'un des prétérits prochains, & par l'autre des futurs prochains (voyez TEMS) ; comme quand on dit, je viens de lire, je venois de lire, pour j'ai ou j'avois lû depuis peu de tems ; je vais lire, j'allois lire, pour je dois, ou je devois lire dans peu de tems. Les deux verbes auxiliaires venir & aller perdent alors leur signification originelle, & ne marquent plus le transport d'un lieu en un autre ; ils ne servent plus qu'à marquer la proximité de l'antériorité ou de la postériorité ; & nos phrases rendues littéralement dans quelqu'autre langue, ou n'y signifieroient rien, ou y signifieroient autre chose que parmi nous. C'est une catachrese introduite par la nécessité (voyez CATACHRESE), & fondée néanmoins sur quelque analogie entre le sens propre & le sens figuré. Le verbe venir, par exemple, suppose une existence antérieure dans le lieu d'où l'on vient ; & dans le moment qu'on en vient, il n'y a pas long-tems qu'on y étoit : voilà précisément la raison du choix de ce verbe, pour servir à l'expression des prétérits prochains. Pareillement le verbe aller indique la postériorité d'existence dans le lieu où l'on va ; & dans le tems qu'on y va, on est dans l'intention d'y être bientôt : voilà encore la justification de la préférence donnée à ce verbe, pour désigner les futurs prochains. Mais il n'en demeure pas moins vrai que ces verbes, devenus auxiliaires, perdent réellement leur signification primitive & fondamentale, & qu'ils n'en retiennent que des idées accessoires & éloignées.

2°. Ce que l'on vient de dire des tropes, est également vrai des figures de Syntaxe : telle figure est un idiotisme irrégulier, parce qu'elle ne peut être rendue littéralement dans une autre langue, ou que la version littérale qui en seroit faite, y auroit un autre sens. Ainsi l'usage où nous sommes, dans la langue françoise, d'employer l'adjectif possessif masculin, mon, ton, son, avant un nom féminin qui commence par une voyelle ou par une h muette, est un idiotisme irrégulier de notre langue, un gallicisme ; parce que l'imitation littérale de cette figure dans une autre langue n'y seroit qu'un solécisme. Nous disons mon ame, & l'on ne diroit pas meus anima ; ton opinion, & l'on ne peut pas dire tuus opinio : c'est que les Latins avoient pour éviter l'hiatus occasionné par le concours des voyelles, des moyens qui nous sont interdits par la constitution de notre langue, & dont il étoit plus raisonnable de faire usage ; que de violer une loi aussi essentielle que celle de la concordance que nous transgressons : ils pouvoient dire anima mea, opinio tua ; & nous ne pouvons pas imiter ce tour, & dire ame ma, opinion ta. Notre langue sacrifie donc ici un principe raisonnable aux agrémens de l'euphonie (voyez EUPHONIE), conformément à la remarque sensée de Cicéron, Orat. n. 47 : impetratum est à consuetudine ut peccare, suavitatis causâ, liceret.

Voici une ellipse qui est devenue une locution propre à notre langue, un gallicisme, parce que l'usage en a prévalu au point qu'il n'est plus permis de suivre en pareil cas la Syntaxe pleine : il ne laisse pas d'agir, notre langue ne laisse pas de se prêter à tous les genres d'écrire, on ne laisse pas d'abandonner la vertu en la louant, c'est-à-dire il ne laisse pas le soin d'agir, notre langue ne laisse pas la faculté de se prêter à tous les genres d'écrire, on ne laisse pas la foiblesse d'abandonner la vertu en la louant. Nous préférons dans ces phrases le mérite de la briéveté à une locution pleine, qui sans avoir plus de clarté, auroit le désagrément inséparable des longueurs superflues.

S'il est facile de ramener à un nombre fixe de chefs principaux les écarts qui déterminent les différens idiotismes, il n'en est pas de même de vues particulieres qui peuvent y influer : la variété de ces causes est trop grande, l'influence en est trop délicate, la complication en est quelquefois trop embarrassante pour pouvoir établir à ce sujet quelque chose de bien certain. Mais il n'en est pas moins constant qu'elles tiennent toutes, plus ou moins, au génie des diverses langues, qu'elles en sont des émanations, & qu'elles peuvent en devenir des indices. " Il en est des peuples entiers comme d'un homme particulier, dit du Tremblay, traité des langues, chap. 22 ; leur langage est la vive expression de leurs moeurs, de leur génie & de leurs inclinations ; & il ne faudroit que bien examiner ce langage pour pénétrer toutes les pensées de leur ame & tous les mouvemens de leur coeur. Chaque langue doit donc nécessairement tenir des perfections & des défauts du peuple qui la parle. Elles auront chacune en particulier, disoit-il un peu plus haut, quelque perfection qui ne se trouvera pas dans les autres, parce qu'elles tiennent toutes des moeurs & du génie des peuples qui les parlent : elles auront chacune des termes & des façons de parler qui leur seront propres, & qui seront comme le caractere de ce génie ". On reconnoît en effet le flegme oriental dans la répétition de l'adjectif ou de l'adverbe ; amen, amen ; sanctus, sanctus, sanctus : la vivacité françoise n'a pû s'en accommoder, & très-saint est bien plus à son gré que saint, saint, saint.

Mais si l'on veut démêler dans les idiotismes réguliers ou irréguliers, ce que le génie particulier de la langue peut y avoir contribué, la premiere chose essentielle qu'il y ait à faire, c'est de s'assurer d'une bonne interprétation littérale. Elle suppose deux choses ; la traduction rigoureuse de chaque mot par sa signification propre, & la réduction de toute la phrase à la plénitude de la construction analytique, qui seule peut remplir les vuides de l'ellipse, corriger les rédondances du pléonasme, redresser les écarts de l'inversion, & faire rentrer tout dans le système invariable de la Grammaire générale.

" Je sais bien, dit M. du Marsais, Meth. pour apprendre la langue latine, pag. 14, que cette traduction littérale fait d'abord de la peine à ceux qui n'en connoissent point le motif ; ils ne voyent pas que le but que l'on se propose dans cette maniere de traduire, n'est que de montrer comment on parloit latin ; ce qui ne peut se faire qu'en expliquant chaque mot latin par le mot françois qui lui répond.

Dans les premieres années de notre enfance, nous lions certaines idées à certaines impressions ; l'habitude confirme cette liaison. Les esprits animaux prennent une route déterminée pour chaque idée particuliere ; de sorte que lorsqu'on veut dans la suite exciter la même idée d'une maniere différente, on cause dans le cerveau un mouvement contraire à celui auquel il est accoutumé, & ce mouvement excite ou de la surprise ou de la risée, & quelquefois même de la douleur : c'est pourquoi chaque peuple différent trouve extraordinaire l'habillement ou le langage d'un autre peuple. On rit à Florence de la maniere dont un François prononce le latin ou l'italien, & l'on se moque à Paris de la prononciation du Florentin. De même la plûpart de ceux qui entendent traduire pater ejus, le pere de lui, au lieu de son pere, sont d'abord portés à se moquer de la traduction.

Cependant comme la maniere la plus courte pour faire entendre la façon de s'habiller des étrangers, c'est de faire voir leurs habits tels qu'ils sont, & non pas d'habiller un étranger à la françoise ; de même la meilleure méthode pour apprendre les langues étrangeres, c'est de s'instruire du tour original, ce qu'on ne peut faire que par la traduction littérale.

Au reste il n'y a pas lieu de craindre que cette façon d'expliquer apprenne à mal parler françois.

1°. Plus on a l'esprit juste & net, mieux on écrit & mieux on parle : or il n'y a rien qui soit plus propre à donner aux jeunes gens de la netteté & de la justesse d'esprit, que de les exercer à la traduction littérale, parce qu'elle oblige à la précision, à la propriété des termes, & à une certaine exactitude qui empêche l'esprit de s'égarer à des idées étrangeres. "

2°. La traduction littérale fait sentir la différence des deux langues. Plus le tour latin est éloigné du tour françois, moins on doit craindre qu'on l'imite dans le discours. Elle fait connoître le génie de la langue latine ; ensuite l'usage, mieux que le maître, apprend le tour de la langue françoise. Article de M. de Beauzée.


IDOLATRIES. f. (Philos. & Théolog.) l'idolâtrie proprement dite differe de l'adoration légitime dans son objet. C'est un acte de l'esprit qui met finalement toute sa confiance dans un faux dieu, quel que soit au-dehors le signe toujours équivoque de cette vénération intérieure. L'idolâtrie peut en effet se rencontrer avec un vrai culte extérieur, au lieu que la superstition renferme tout faux culte qui se rend au vrai Dieu directement ou indirectement. L'une se méprend dans son objet, & l'autre dans la maniere du culte.

L'idée que les hommes se font de Dieu est plus ou moins conforme à son original ; elle est différente dans ceux-là mêmes qu'on ne sauroit appeller idolâtres. Enfin elle peut tellement changer & se défigurer peu-à-peu, que la divinité ne voudra plus s'y reconnoître, ou bien, ce qui est la même chose, l'objet du culte ne sera plus le vrai Dieu. Jusqu'à quel point faut-il donc avoir une assez juste idée de l'être suprême, pour n'être pas idolâtre, & pour être encore son adorateur ? C'est ainsi que par degrés insensibles, comme par des nuances qui vont imperceptiblement du blanc au noir, on seroit réduit à ne pouvoir dire précisément où commence le faux dieu.

La difficulté vient en partie du nom, qui voudroit limiter la chose. Faux dieu, dans le langage ordinaire, est un terme qui tranche, qui réveille l'idée, quoique confuse, d'un être à part & distingué de tout autre. A parler philosophiquement, ce ne seroit qu'une idée plus ou moins difforme de la divinité elle-même, qu'aucun adorateur ne peut se vanter de connoître parfaitement. L'idée qu'ils en ont tous, quelque différente qu'elle soit, n'est au fond que plus ou moins défectueuse ; & plus elle approche de la ressemblance ou de la perfection, plus son objet s'attire de vénération & de solide confiance. L'idolâtre seroit donc un adorateur plus ou moins imparfait, selon le degré d'imperfection dans l'idée qu'il se forme de la divinité. Il ne s'agiroit plus, pour assigner à chacun sa place, que d'estimer ce degré d'imperfection à mesure qu'il affoiblit la vénération ou la confiance, & de le qualifier, si l'on veut, d'un nom particulier, sans recourir aux deux classes générales ou cathégories d'adorateurs & d'idolâtres, qui souvent mettent trop de différence entre les personnes. D'ailleurs ces termes ont acquis une force qu'ils n'avoient pas d'abord. Aujourd'hui c'est une flétrissure que d'avoir le nom d'idolâtre, & une espece d'absolution pour celui qui ne l'a pas.

Mais si l'usage le veut ainsi, il faudroit du-moins être fort réservé dans l'accusation d'idolâtrie, & ne prononcer qu'avec l'Ecriture, dont la doctrine bien entendue semble revenir à ceci. Quand l'idée est corrompue à ce point, que l'honneur de l'être suprême & ses relations essentielles avec les hommes ne lui permettent plus de s'y reconnoître, ni d'accepter par conséquent l'hommage rendu sous cette même idée, elle prend dès-lors le nom de faux dieu, & son adorateur celui d'idolâtre.

A faire sur ce pié-là une courte revue des cas proposés, on seroit idolâtre, quand même on croiroit un seul Dieu créateur, mais cruel & méchant, caractere incompatible avec notre estime & notre confiance ; tel étoit à-peu-près le Moloc, à qui l'on sacrifioit des victimes humaines, & avec lequel le Jehova ne veut rien avoir de commun ; ainsi qu'un honnête homme à qui l'on feroit un présent dans la vue de le gagner, comme un esprit dangereux, & qui diroit aussi-tôt : vous me prenez pour un autre.

Au contraire, l'on ne seroit pas idolâtre, si l'on croyoit un être très-bon & très-parfait, mais d'une puissance que l'on ne concevroit pas aller jusqu'à celle de créer. Il seroit toujours un digne objet de la plus profonde vénération, & il auroit encore assez de pouvoir pour s'attirer notre confiance, même dans la supposition d'un monde éternel.

L'antropomorphite chrétien conçoit sous une figure humaine toutes les perfections divines ; il lui rend les vrais hommages de l'esprit & du coeur. L'antropomorphite payen la revêt au contraire de toutes les passions humaines qui diminuent la vénération & la vraie confiance d'autant de degrés qu'il y a de vices ou d'imperfections dans son Jupiter, en si grand nombre & à tel point, que la divinité ne sauroit s'y reconnoître ; mais elle daigneroit agréer l'hommage du chrétien, dont l'erreur laisse subsister tous les sentimens d'une parfaite vénération.

Encore moins une simple erreur de lieu, qui ne changeroit point l'idée en fixant son objet quelque part, pourroit-elle constituer l'idolâtrie ; mais le culte pourroit dégénérer en superstition, à-moins qu'il ne fût d'ordonnance ou de droit positif, comme d'adorer la divinité dans un buisson ardent ou bien à la présence de l'arche, pour ne rien dire d'un cas à-peu-près semblable, où l'on dispute seulement s'il est ordonné.

S'il étoit donc vrai que les Perses eussent adoré l'être tout parfait, ils ne seroient que superstitieux, pour l'avoir adoré sous l'emblême du soleil ou du feu. Et si l'on suppose encore avec l'écrit dont il s'agit, que tout faux culte qui se termine au vrai Dieu directement ou indirectement, est du ressort de la superstition, on mettroit encore au même rang cette espece de platoniciens qui rendoient à l'être tout parfait les hommages de l'esprit & du coeur, comme les seuls dignes de lui, & destinoient à des génies subalternes les génuflexions, les encensemens & tout le culte extérieur.

Il est plus aisé de juger des lettrés Chinois, des Spinosistes, & même des Stoïciens, en prenant leur opinion à toute rigueur, & la conséquence pour avouée. Ce qui n'est que pur méchanisme ou fatale nécessité, ne sauroit être & ne fut jamais un objet de vénération, ni par conséquent d'idolâtrie dans l'esprit de ceux dont je parle, qui vont tout-droit à la classe des athées. En sont-ils pires ou meilleurs ? On a fort disputé là-dessus. L'idolâtrie, pour le dire en passant, fait plus de tort à la divinité, & l'athéisme fait plus de mal à la société.

En général pour n'être point athée, il faut reconnoître à tout le moins une suprême intelligence de qui l'on dépende. Pour n'être point idolâtre, ou bien pour que la divinité se reconnoisse elle-même dans l'idée que l'on s'en fait, malgré certains traits peu ressemblans qu'elle y désavoue, il suffit que rien n'y blesse l'honneur, l'estime & la confiance qu'on lui doit. Enfin pour n'être point superstitieux, il faut que le culte extérieur soit conforme, autant qu'il se peut, à la vraie idée de Dieu & à la nature de l'homme.


IDOLEIDOLATRE, IDOLATRIE ; idole vient du grec , figure, , représentation d'une figure, , servir, révérer, adorer. Ce mot adorer est latin, & a beaucoup d'acceptions différentes ; il signifie porter la main à la bouche en parlant avec respect ; se courber, se mettre à genoux, saluer, & enfin communément rendre un culte suprême.

Il est utile de remarquer ici que le dictionnaire de Trévoux commence cet article par dire que tous les Payens étoient idolâtres, & que les Indiens sont encore des peuples idolâtres : premierement, on n'appella personne payen avant Théodose le jeune ; ce nom fut donné alors aux habitans des bourgs d'Italie, pagorum incolae pagani, qui conserverent leur ancienne religion : secondement, l'Indostan est mahométan, & les Mahométans sont les implacables ennemis des images & de l'idolatrie : troisiémement, on ne doit point appeller idolâtres beaucoup de peuples de l'Inde qui sont de l'ancienne religion des Perses, ni certaines côtes qui n'ont point d'idoles.

S'il y a jamais eu un gouvernement idolâtre. Il paroît que jamais il n'y a eu aucun peuple sur la terre qui ait pris le nom d'idolâtre. Ce mot est une injure que les Gentils, les Politéistes sembloient mériter ; mais il est bien certain que si on avoit demandé au sénat de Rome, à l'aréopage d'Athènes, à la cour des rois de Perse, êtes-vous idolâtres ? ils auroient à peine entendu cette question. Nul n'auroit répondu, nous adorons des images, des idoles. On ne trouve ce mot idolâtre, idolatrie, ni dans Homere, ni dans Hésiode, ni dans Hérodote, ni dans aucun auteur de la religion des Gentils. Il n'y a jamais eu aucun édit, aucune loi qui ordonnât qu'on adorât des idoles, qu'on les servît en dieux, qu'on les crût des dieux.

Quand les capitaines romains & carthaginois faisoient un traité, ils attestoient toutes les divinités ; c'est en leur présence, disoient-ils, que nous jurons la paix : or les statues de tous ces dieux, dont le dénombrement étoit très-long, n'étoit pas dans la tente des généraux ; ils regardoient les dieux comme présens aux actions des hommes, comme témoins, comme juges, & ce n'étoit pas assurément le simulacre qui constituoit la divinité.

De quel oeil voyoient-ils donc les statues de leurs fausses divinités dans les temples ? du même oeil, s'il étoit permis de s'exprimer ainsi, que nous voyons les images des vrais objets de notre vénération. L'erreur n'étoit pas d'adorer un morceau de bois ou de marbre, mais d'adorer une fausse divinité représentée par ce bois & par ce marbre. La différence entre eux & nous n'est pas qu'ils eussent des images, & que nous n'en ayons point ; qu'ils aient fait des prieres devant des images, & que nous n'en faisions point : la différence est que leurs images figuroient des êtres fantastiques dans une religion fausse, & que les nôtres figurent des êtres réels dans une religion véritable.

Quand le consul Pline adresse ses prieres aux dieux immortels, dans l'exorde du panégyrique de Trajan, ce n'est pas à des images qu'il les adresse ; ces images n'étoient pas immortelles.

Ni les derniers tems du paganisme, ni les plus reculés, n'offrent pas un seul fait qui puisse faire conclure qu'on adorât réellement une idole. Homere ne parle que des dieux qui habitent le haut olympe : le palladium, quoique tombé du ciel, n'étoit qu'un gage sacré de la protection de Pallas ; c'étoit elle qu'on adoroit dans le palladium.

Mais les Romains & les Grecs se mettoient à genoux devant des statues, leur donnoient des couronnes, de l'encens, des fleurs, les promenoient en triomphe dans les places publiques : nous avons sanctifié ces coutumes, & nous ne sommes point idolâtres.

Les femmes en tems de sécheresse portoient les statues des faux dieux après avoir jeûné. Elles marchoient piés nuds, les cheveux épars, & aussi-tôt il pleuvoit à sceaux, comme dit ironiquement Pétrone, & statim urceatim pluebat. Nous avons consacré cet usage illégitime chez les Gentils, & légitime parmi nous. Dans combien de villes ne porte-t-on pas nuds piés les châsses des saints pour obtenir les bontés de l'Etre suprême par leur intercession ?

Si un turc, un lettré chinois étoit témoin de ces cérémonies, il pourroit par ignorance nous accuser d'abord de mettre notre confiance dans les simulacres que nous promenons ainsi en procession ; mais il suffiroit d'un mot pour le détromper.

On est surpris du nombre prodigieux de déclamations débitées contre l'idolâtrie des Romains & des Grecs ; & ensuite on est plus surpris encore quand on voit qu'en effet ils n'étoient point idolâtres ; que leur loi ne leur ordonnoit point du tout de rapporter leur culte à des simulacres.

Il y avoit des temples plus privilégiés que les autres ; la grande Diane d'Ephèse avoit plus de réputation qu'une Diane de village, que dans un autre de ses temples. La statue de Jupiter Olympien attiroit plus d'offrandes que celle de Jupiter Paphlagonien. Mais puisqu'il faut toûjours opposer ici les coutumes d'une religion vraie à celles d'une religion fausse, n'avons nous pas eu depuis plusieurs siecles, plus de dévotion à certains autels qu'à d'autres ? Ne seroit-il pas ridicule de saisir ce prétexte pour nous accuser d'idolâtrie ?

On n'avoit imaginé qu'une seule Diane, un seul Apollon, & un seul Esculape ; non pas autant d'Apollons, de Dianes, & d'Esculapes, qu'ils avoient de temples & de statues ; il est donc prouvé autant qu'un point d'histoire peut l'être, que les anciens ne croyoient pas qu'une statue fût une divinité, que le culte ne pouvoit être rapporté à cette statue, à cette idole, & que par conséquent les anciens n'étoient point idolâtres.

Une populace grossiere & superstitieuse qui ne raisonnoit point, qui ne savoit ni douter, ni nier, ni croire, qui couroit aux temples par oisiveté, & parce que les petits y sont égaux aux grands ; qui portoit son offrande par coutume, qui parloit continuellement de miracles sans en avoir examiné aucun, & qui n'étoit guere au-dessus des victimes qu'elle amenoit ; cette populace, dis-je, pouvoit bien à la vûe de la grande Diane, & de Jupiter tonnant, être frappé d'une horreur religieuse, & adorer sans le savoir la statue même. C'est ce qui est arrivé quelquefois dans nos temples à nos paysans grossiers ; & on n'a pas manqué de les instruire que c'est aux bienheureux, aux immortels reçus dans le ciel, qu'ils doivent demander leur intercession, & non à des figures de bois & de pierre, & qu'ils ne doivent adorer que Dieu seul.

Les Grecs & les Romains augmenterent le nombre de leurs dieux par des apotheoses ; les Grecs divinisoient les conquérans, comme Bacchus, Hercule, Persée. Rome dressa des autels à ses empereurs. Nos apothéoses sont d'un genre bien plus sublime ; nous n'avons égard ni au rang, ni aux conquêtes. Nous avons élevé des temples à des hommes simplement vertueux qui seroient la plûpart ignorés sur la terre, s'ils n'étoient placés dans le ciel. Les apothéoses des anciens sont faites par la flatterie ; les nôtres par le respect pour la vertu. Mais ces anciennes apothéoses sont encore une preuve convaincante que les Grecs & les Romains n'étoient point idolâtres. Il est clair qu'ils n'admettoient pas plus une vertu divine dans la statue d'Auguste & de Claudius, que dans leurs médailles. Cicéron dans ses ouvrages philosophiques ne laisse pas soupçonner seulement qu'on puisse se méprendre aux statues des dieux, & les confondre avec les dieux mêmes. Ses interlocuteurs foudroient la religion établie ; mais aucun d'eux n'imagine d'accuser les Romains de prendre du marbre & de l'airain pour des divinités.

Lucrece ne reproche cette sottise à personne, lui qui reproche tout aux superstitieux : donc encore une fois, cette opinion n'existoit pas, & l'erreur du politéïsme n'étoit pas erreur d'idolâtrie.

Horace fait parler une statue de Priape : il lui fait dire : j'étois autrefois un tronc de figuier ; un charpentier ne sachant s'il feroit de moi un dieu ou un banc, se détermina enfin à me faire dieu, &c. Que conclure de cette plaisanterie ? Priape étoit de ces petites divinités subalternes, abandonnées aux railleurs ; & cette plaisanterie même est la preuve la plus forte que cette figure de Priape qu'on mettoit dans les potagers pour effrayer les oiseaux, n'étoit pas fort révérée.

Dacier, en digne commentateur, n'a pas manqué d'observer que Baruc avoit prédit cette avanture, en disant, ils ne seront que ce que voudront les ouvriers ; mais il pouvoit observer aussi qu'on en peut dire autant de toutes les statues : on peut d'un bloc de marbre tirer tout aussi-bien une cuvette, qu'une figure d'Alexandre ou de Jupiter, ou de quelque chose de plus respectable. La matiere dont étoient formés les chérubins du saint des saints, auroit pû servir également aux fonctions les plus viles. Un tronc, un autel en sont-ils moins révérés, parce que l'ouvrier en pouvoit faire une table de cuisine ?

Dacier au lieu de conclure que les Romains adoroient la statue de Priape, & que Baruc l'avoit prédit, devoit donc conclure que les Romains s'en mocquoient. Consultez tous les auteurs qui parlent des statues de leurs dieux, vous n'en trouverez aucun qui parle d'idolâtrie ; ils disent expressément le contraire : vous voyez dans Martial.

Qui finxit sacros auro vel marmore vultus,

Non facit ille deos.

Dans Ovide. Colitur pro Jove forma Jovis.

Dans Stace. Nulla autem effigies nulli commissa metallo.

Forma Dei montes habitare ac numina gaudet.

Dans Lucain. Est-ne Dei nisi terra & pontus, & aer ?

On feroit un volume de tous les passages qui déposent que des images n'étoient que des images.

Il n'y a que le cas où les statues rendoient des oracles, qui ait pu faire penser que ces statues avoient en elles quelque chose de divin ; mais certainement l'opinion regnante étoit que les dieux avoient choisi certains autels, certains simulacres, pour y venir résider quelquefois, pour y donner audience aux hommes, pour leur répondre. On ne voit dans Homère, & dans les choeurs des tragédies greques, que des prieres à Apollon, qui rend ses oracles sur les montagnes, en tel temple, en telle ville ; il n'y a pas dans toute l'antiquité la moindre trace d'une priere adressée à une statue.

Ceux qui professoient la magie, qui la croyoient une science, ou qui feignoient de le croire, prétendoient avoir le secret de faire descendre les dieux dans les statues, non pas les grands dieux, mais les dieux secondaires, les génies. C'est ce que Mercure Trismégiste appelloit faire des dieux ; & c'est ce que S. Augustin réfute dans sa cité de Dieu ; mais cela même montre évidemment qu'on ne croyoit pas que les simulacres eussent rien en eux de divin, puisqu'il falloit qu'un magicien les animât ; & il me semble qu'il arrivoit bien rarement qu'un magicien fût assez habile pour donner une ame à une statue pour la faire parler.

En un mot, les images des dieux n'étoient point des dieux ; Jupiter & non pas son image lançoit le tonnerre. Ce n'étoit pas la statue de Neptune qui soulevoit les mers, ni celle d'Apollon qui donnoit la lumiere ; les Grecs & les Romains étoient des gentils, des polithéistes, & n'étoient point des idolâtres.

Si les Perses, les Sabéens, les Egyptiens, les Tartares, les Turcs ont été idolâtres, & de quelle antiquité est l'origine des simulacres appellés idoles ; histoire abrégée de leur culte. C'est un abus des termes d'appeller idolâtres les peuples qui rendirent un culte au soleil & aux étoiles. Ces nations n'eurent long-tems ni simulacres, ni temples ; si elles se tromperent, c'est en rendant aux astres ce qu'elles devoient au créateur des astres : encore les dogmes de Zoroastre, ou Zardust, recueillis dans le Sadder, enseignent-ils un être suprême vangeur & rémunérateur ; & cela est bien loin de l'idolâtrie. Le gouvernement de la Chine n'a jamais eu aucune idole ; il a toûjours conservé le culte simple du maître du ciel Kingtien, en tolérant les pagodes du peuple. Gengis-Kan chez les Tartares n'étoit point idolâtre, & n'avoit aucun simulacre ; les Musulmans qui remplissent la Grece, l'Asie mineure, la Syrie, la Perse, l'Inde, & l'Afrique, appellent les Chrétiens idolâtres, giaour, parce qu'ils croyent que les Chrétiens rendent un culte aux images. Ils briserent toutes les statues qu'ils trouverent à Constantinople dans sainte Sophie, dans l'église des saints Apôtres, & dans d'autres qu'ils convertirent en mosquées. L'apparence les trompa comme elle trompe toûjours les hommes ; elle leur fit croire que des temples dédiés à des saints qui avoient été hommes autrefois, des images de ces saints révérées à genoux, des miracles opérés dans ces temples, étoient des preuves invincibles de l'idolâtrie la plus complete ; cependant il n'en est rien. Les Chrétiens n'adorent en effet qu'un seul Dieu, & ne réverent dans les bienheureux que la vertu même de Dieu qui agit dans ses saints. Les Iconoclastes, & les Protestans ont fait le même reproche d'idolâtrie à l'Eglise ; & on leur a fait la même réponse.

Comme les hommes ont eu très-rarement des idées précises, & ont encore moins exprimé leurs idées par des mots précis, & sans équivoque, nous appellâmes du nom d'idolâtres les Gentils, & sur-tout les Polithéïstes. On a écrit des volumes immenses ; on a débité des sentimens différens sur l'origine de ce culte rendu à Dieu, ou à plusieurs dieux, sous des figures sensibles : cette multitude de livres & d'opinions ne prouve que l'ignorance.

On ne sait pas qui inventa les habits & les chaussures, & on veut savoir qui le premier inventa les idoles ! Qu'importe un passage de Sanchoniaton qui vivoit avant la guerre de Troie ? Que nous apprend-il, quand il dit que le cahos, l'esprit, c'est-à-dire le souffle, amoureux de ses principes, en tira le limon, qu'il rendit l'air lumineux, que le vent Colp, & sa femme Baü engendrerent Eon, & qu'Eon engendra Jenos ? que Cronos leur descendant avoit deux yeux par-derriere, comme par-devant, qu'il devint dieu, & qu'il donna l'Egypte à son fils Thaut ; voilà un des plus respectables monumens de l'antiquité.

Orphée, antérieur à Sanchoniaton, ne nous en apprendra pas davantage dans sa théogonie, que Damascius nous a conservée ; il représente le principe du monde sous la figure d'un dragon à deux têtes, l'une de taureau, l'autre de lion, un visage au milieu qu'il appelle visage-dieu, & des aîles dorées aux épaules.

Mais vous pouvez de ces idées bisarres tirer deux grandes vérités ; l'une que les images sensibles & les hiéroglyphes sont de l'antiquité la plus haute ; l'autre que tous les anciens philosophes ont reconnu un premier principe.

Quant au polithéïsme, le bon sens vous dira que dès qu'il y a eu des hommes, c'est-à-dire des animaux foibles, capables de raison, sujets à tous les accidens, à la maladie & à la mort, ces hommes ont senti leur foiblesse & leur dépendance ; ils ont reconnu aisément qu'il est quelque chose de plus puissant qu'eux. Ils ont senti une force dans la terre qui produit leurs alimens ; une dans l'air qui souvent les détruit ; une dans le feu qui consume, & dans l'eau qui submerge. Quoi de plus naturel dans des hommes ignorans, que d'imaginer des êtres qui président à ces élémens ! Quoi de plus naturel que de révérer la force invisible qui faisoit luire aux yeux le soleil & les étoiles ? Et dès qu'on voulut se former une idée de ces puissances supérieures à l'homme, quoi de plus naturel encore que de les figurer d'une maniere sensible ? La religion juive qui précéda la nôtre, & qui fut donnée par Dieu même, étoit toute remplie de ces images sous lesquelles Dieu est représenté. Il daigne parler dans un buisson le langage humain ; il paroît sur une montagne. Les esprits célestes qu'il envoie, viennent tous avec une forme humaine ; enfin, le sanctuaire est rempli de chérubins, qui sont des corps d'hommes avec des aîles & des têtes d'animaux ; c'est ce qui a donné lieu à l'erreur grossiere de Plutarque, de Tacite, d'Appion, & de tant d'autres, de reprocher aux Juifs d'adorer une tête d'âne. Dieu, malgré sa défense de peindre & de sculpter aucune figure, a donc daigné se proportionner à la foiblesse humaine, qui demandoit qu'on parlât aux sens par des images.

Isaïe dans le chap. VI. voit le Seigneur assis sur un trône, & le bas de sa robe qui remplit le temple. Le Seigneur étend sa main & touche la bouche de Jérémie au chap. I. de ce prophete. Ezéchiel au chap. III. voit un trône de saphir, & Dieu lui paroît comme un homme assis sur ce trône. Ces images n'alterent point la pureté de la religion juive, qui jamais n'employa les tableaux, les statues, les idoles, pour représenter Dieu aux yeux du peuple.

Les lettrés Chinois, les Perses, les anciens Egyptiens n'eurent point d'idoles ; mais bien-tôt Isis & Osiris furent figurés : bien-tôt Bel à Babylone fut un gros colosse ; Brama fut un monstre bizarre dans la presqu'île de l'Inde. Les Grecs sur-tout multiplierent les noms des dieux, les statues & les temples ; mais en attribuant toûjours la suprême puissance à leur Zeus, nommé par les Latins Jupiter, maître des dieux & des hommes. Les Romains imiterent les Grecs : ces peuples placerent toûjours tous les dieux dans le ciel sans savoir ce qu'ils entendoient par le ciel & par leur olympe. Il n'y avoit pas d'apparence que ces êtres supérieurs habitassent dans les nuées qui ne sont que de l'eau. On en avoit placé d'abord sept dans les sept planetes, parmi lesquelles on comptoit le soleil ; mais depuis, la demeure ordinaire de tous les dieux fut l'étendue du ciel.

Les Romains eurent leurs douze grands dieux, six mâles & six femelles, qu'ils nommerent dii majorum gentium ; Jupiter, Neptune, Apollon, Vulcain, Mars, Mercure, Junon, Vesta, Minerve, Cérès, Vénus, Diane. Pluton fut alors oublié ; Vesta prit sa place.

Ensuite venoient les dieux minorum gentium, les dieux indigetes, les héros, comme Bacchus, Hercule, Esculape ; les dieux infernaux, Pluton, Proserpine ; ceux de la mer, comme Thétis, Amphitrite, les Néréïdes, Glaucus ; puis les Driades, les Naïades, les dieux des jardins, ceux des bergers. Il y en avoit pour chaque profession, pour chaque action de la vie, pour les enfans, pour les filles nubiles, pour les mariées, pour les accouchées ; on eut le dieu Pet. On divinisa enfin les empereurs : ni ces empereurs, ni le dieu Pet, ni la déesse Pertunda, ni Priape, ni Rumilia la déesse des tétons, ni Stercutius le dieu de la garde-robe, ne furent à la vérité regardés comme les maîtres du ciel & de la terre. Les empereurs eurent quelquefois des temples ; les petits dieux Pénates n'en eurent point ; mais tous eurent leur figure, leur idole.

C'étoient de petits magots dont on ornoit son cabinet ; c'étoient les amusemens des vieilles femmes & des enfans, qui n'étoient autorisés par aucun culte public. On laissoit agir à son gré la superstition de chaque particulier : on retrouve encore ces petites idoles dans les ruines des anciennes villes.

Si personne ne sait quand les hommes commencerent à se faire des idoles, on sait qu'elles sont de l'antiquité la plus haute ; Tharé pere d'Abraham en faisoit à Ur en Chaldée : Rachel déroba & emporta les idoles de son beau-pere Laban ; on ne peut remonter plus haut.

Mais quelle notion précise avoient les anciennes nations de tous ces simulacres ? Quelle vertu, quelle puissance leur attribuoit-on ? Croira-t-on que les dieux descendoient du ciel pour venir se cacher dans ces statues ? ou qu'ils leur communiquoient une partie de l'esprit divin ? ou qu'ils ne leur communiquoient rien du tout ? C'est encore sur quoi on a très-inutilement écrit ; il est clair que chaque homme en jugeoit selon le degré de sa raison, ou de sa crédulité, ou de son fanatisme. Il est évident que les prêtres attachoient le plus de divinité qu'ils pouvoient à leurs statues, pour s'attirer plus d'offrandes ; on sait que les Philosophes détestoient ces superstitions ; que les guerriers s'en mocquoient ; que les magistrats les toléroient, & que le peuple toûjours absurde ne savoit ce qu'il faisoit : c'est en peu de mots l'histoire de toutes les nations à qui Dieu ne s'est pas fait connoître.

On peut se faire la même idée du culte que toute l'Egypte rendit à un boeuf, & que plusieurs villes rendirent à un chien, à un singe, à un chat, à des oignons. Il y a grande apparence que ce furent d'abord des emblèmes : ensuite un certain boeuf Apis, un certain chien nommé Anubis, furent adorés. On mangea toûjours du boeuf & des oignons ; mais il est difficile de savoir ce que pensoient les vieilles femmes d'Egypte, des oignons sacrés & des boeufs.

Les idoles parloient assez souvent : on faisoit commémoration à Rome le jour de la fête de Cybèle, des belles paroles que la statue avoit prononcées lorsqu'on en fit la translation du palais du roi Attale :

Ipsa peti volui, ne sit mora, mitte volentem,

Dignus Roma locus quo deus omnis eat.

" J'ai voulu qu'on m'enlevât, emmenez moi vîte ; Rome est digne que tout dieu s'y établisse ".

La statue de la fortune avoit parlé ; les Scipions, les Cicérons, les Césars à la vérité n'en croyoient rien ; mais la vieille à qui Encolpe donna un écu pour acheter des oies & des dieux, pouvoit fort bien le croire.

Les idoles rendoient aussi des oracles, & les prêtres cachés dans le creux des statues parloient au nom de la divinité.

Comment, au milieu de tant de dieux, & de tant de théogonies différentes & de cultes particuliers, n'y eût-il jamais de guerre de religion chez les peuples nommés idolâtres ? Cette paix fut un bien qui naquit d'un mal de l'erreur même : car chaque nation reconnoissant plusieurs dieux inférieurs, trouvoit bon que ses voisins eussent aussi les leurs. Si vous exceptez Cambise, à qui on reproche d'avoir tué le boeuf Apis, on ne voit dans l'histoire profane aucun conquérant qui ait maltraité les dieux d'un peuple vaincu. Les Gentils n'avoient aucune religion exclusive ; & les prêtres ne songerent qu'à multiplier les offrandes & les sacrifices.

Les premieres offrandes furent des fruits ; bientôt après il fallut des animaux pour la table des prêtres ; ils les égorgeoient eux-mêmes ; ils devinrent bouchers & cruels : enfin, ils introduisirent l'usage horrible de sacrifier des victimes humaines, & surtout des enfans & des jeunes filles. Jamais les Chinois, ni les Perses, ni les Indiens, ne furent coupables de ces abominations ; mais à Héliopolis en Egypte, au rapport de Porphire, on immola des hommes. Dans la Tauride on sacrifioit les étrangers : heureusement les prêtres de la Tauride ne devoient pas avoir beaucoup de pratiques. Les premiers Grecs, les Cipriots, les Phoeniciens, les Tyriens, les Carthaginois, eurent cette superstition abominable. Les Romains eux-mêmes tomberent dans ce crime de religion ; & Plutarque rapporte qu'ils immolerent deux Grecs & deux Gaulois, pour expier les galanteries de trois vestales. Procope, contemporain du roi des Francs Théodebert, dit que les Francs immolerent des hommes quand ils entrerent en Italie avec ce prince : les Gaulois, les Germains, faisoient communément de ces affreux sacrifices.

On ne peut guere lire l'histoire, sans concevoir de l'horreur pour le genre humain. Il est vrai que chez les Juifs Jephté sacrifia sa fille, & que Saül fut prêt d'immoler son fils. Il est vrai que ceux qui étoient voués au Seigneur par anathème, ne pouvoient être rachetés, ainsi qu'on rachetoit les bêtes, & qu'il falloit qu'ils périssent : mais Dieu qui a créé les hommes, peut leur ôter la vie quand il veut, & comme il le veut : & ce n'est pas aux hommes à se mettre à la place du maître de la vie & de la mort, & à usurper les droits de l'Etre suprème.

Pour consoler le genre humain de l'horrible tableau de ces pieux sacriléges, il est important de savoir que chez presque toutes les nations nommées idolâtres, il y avoit la Théologie sacrée, & l'erreur populaire ; le culte secret, & les cérémonies publiques ; la religion des sages, & celle du vulgaire. On n'enseignoit qu'un seul Dieu aux initiés dans les mysteres ; il n'y a qu'à jetter les yeux sur l'hymne attribué à Orphée, qu'on chantoit dans les mysteres de Cérès Eleusine, si célebres en Europe & en Asie.

" Contemple la nature divine, illumine ton esprit, gouverne ton coeur, marche dans la voie de la justice ; que le Dieu du ciel & de la terre soit toûjours présent à tes yeux. Il est unique, il existe seul par lui-même ; tous les êtres tiennent de lui leur existence ; il les soûtient tous ; il n'a jamais été vu des yeux mortels, & il voit toutes choses ".

Qu'on lise encore ce passage du philosophe Maxime de Madaure, dans sa lettre à saint Augustin. " Quel homme est assez grossier, assez stupide, pour douter qu'il soit un Dieu suprême, éternel, infini, qui n'a rien engendré de semblable à lui-même, qui est le pere commun de toutes choses " ? Il y a mille témoignages que les sages abhorroient nonseulement l'idolâtrie, mais encore le polithéïsme.

Epictete, ce modele de résignation & de patience, cet homme si grand dans une condition si basse, ne parle jamais que d'un seul Dieu : voici une de ses maximes. " Dieu m'a créé, Dieu est au-dedans de moi ; je le porte par-tout ; pourrois-je le souiller par des pensées obscènes, par des actions injustes, par d'infâmes desirs ? Mon devoir est de remercier Dieu de tout, de le louer de tout, & de ne cesser de le benir qu'en cessant de vivre ". Toutes les idées d'Epictete roulent sur ce principe.

Marc-Aurele, aussi grand peut-être sur le trône de l'empire romain qu'Epictete dans l'esclavage, parle souvent à la vérité des dieux, soit pour se conformer au langage reçu, soit pour exprimer des êtres mitoyens entre l'Etre suprême & les hommes. Mais en combien d'endroits ne fait-il pas voir qu'il ne reconnoît qu'un Dieu éternel, infini ? Notre ame, dit-il, est une émanation de la divinité ; mes enfans, mon corps, mes esprits viennent de Dieu.

Les Stoïciens, les Platoniciens admettoient une nature divine & universelle ; les Epicuriens la nioient ; les pontifes ne parloient que d'un seul Dieu dans les mysteres ; où étoient donc les idolâtres ?

Au reste, c'est une des grandes erreurs du Dictionnaire de Moréri, de dire que du tems de Théodose le jeune, il ne resta plus d'idolâtres que dans les pays reculés de l'Asie & de l'Afrique. Il y avoit dans l'Italie beaucoup de peuples encore gentils, même au septieme siecle : le nord de l'Allemagne depuis le Vezer n'étoit pas chrétien du tems de Charlemagne ; la Pologne & tout le Septentrion resterent long-tems après lui dans ce qu'on appelle idolâtrie : la moitié de l'Afrique, tous les royaumes au de-là du Gange, le Japon, la populace de la Chine, cent hordes de Tartares ont conservé leur ancien culte. Il n'y a plus en Europe que quelques lapons, quelques samoïedes, quelques tartares, qui ayent persévéré dans la religion de leurs ancêtres. Article de M. DE VOLTAIRE. Voyez ORACLES, RELIGION, SUPERSTITION, SACRIFICES, TEMPLES.


IDOLOTHYTESS. m. (Théolog.) c'est le nom que S. Paul donne aux viandes offertes aux idoles, & que l'on présentoit ensuite avec cérémonie, tant aux prêtres qu'aux assistans, qui les mangeoient couronnés. Il y eut entre les premiers chrétiens difficulté au sujet de la manducation de ces idolothytes, & dans le concile de Jérusalem il leur fut ordonné de s'en abstenir ; cependant comme les viandes qui étoient offertes aux idoles, étoient quelquefois vendues au marché, & présentées ensuite aux repas des chrétiens, les plus scrupuleux n'en vouloient pas, quoiqu'alors ce ne fut plus un acte de religion. S. Paul consulté sur cette question, répondit aux Corinthiens que l'on en pouvoit manger, sans s'informer si cette viande avoit été offerte aux idoles ou non, pourvû que cela ne causât point de scandale aux foibles. Cependant l'usage de ne point manger des idolothytes a subsisté parmi les chrétiens, & dans l'apocalypse ceux de Pergame sont repris de ce qu'il y avoit parmi eux des gens qui faisoient manger des viandes qui avoient été offertes aux idoles. Dans la primitive église il est défendu aux chrétiens, par plusieurs canons des conciles, de manger des idolothytes. Actor. j. 15. I. Corinth. j. 8. Apocalyps. 2.


IDON-MOULLYS. m. (Botan. exot.) c'est le nom malabare d'une espece de prunier des Indes orientales, que les Botanistes appellent prunus indica, fructu umbilicato, pyriformi, spinosa, racemosa, ce qui suffit pour le distinguer des autres pruniers ; ajoutez qu'il s'éleve jusqu'à la hauteur de soixante & dix piés ; il est décrit dans l'Hort. malab. part. IV. tab. 18. p. 41. (D.J.)


IDRA(Géog.) ville de Suede, capitale de la Dalécarlie, sur la riviere d'Elsinam : presque tous les habitans travaillent aux mines & aux forges.


IDRIA(Géog.) ville d'Italie dans le Frioul, au comté de Goritz, avec un château. Cette ville, célebre par sa mine de vif-argent, appartient à la maison d'Autriche ; elle est de tous côtés entourée de montagnes, à 7 lieues N. E. de Goritz, 10 N. de Trieste. Long. 31. 35. lat. 46. 16.

La riche mine de vif-argent que cette ville possede dans son propre sein, est une chose bien curieuse. L'entrée de cette mine n'est point sur une montagne, mais dans la ville même ; elle n'a pas plus de 120 ou 130 brasses de profondeur. On en tire du vif-argent vierge & du simple vif-argent, & c'étoit certainement autrefois une des plus riches mines du monde en ce genre ; car il s'y trouvoit d'ordinaire moitié pour moitié, c'est-à-dire de deux livres une, & quelquefois même lorsqu'on en tiroit un morceau qui pesoit trois livres, on en trouvoit encore deux après qu'il étoit raffiné. Le détail que Brown en a fait comme témoin oculaire, en 1669, mérite d'être lû.

Etant descendu dans cette mine par une échelle qui avoit 89 brasses de long, il vit dans un endroit où l'on travailloit à la purification du vif-argent par le feu seize mille barres de fer, qu'on avoit achetées dans la Carinthie ; on employoit aussi quelquefois au même usage 800 barres de fer tout-à-la-fois, pour purifier le vif-argent dans seize fournaises ; on en mettoit 50 dans chaque fournaise, 25 de chaque côté, 12 dessus & 13 au-dessous ; le produit étoit tel, que M. Brown vit emporter un jour 40 sacs de vif-argent purifié pour les pays étrangers, objet de 40 mille ducats. On en envoyoit jusqu'à Chremnitz, en Hongrie, pour s'en servir dans cette mine d'or ; chaque sac pesoit 315 livres. Il y avoit encore alors dans le château trois mille sacs de vif-argent purifié en réserve ; enfin, à force d'exploitations précipitées, on a presque épuisé la mine & le bois nécessaire pour le travail. (D.J.)


IDSTEIN(Géog.) bourg ou petite ville d'Allemagne, dans la Wétéravie, résidence d'une branche de la maison de Nassau, à qui elle appartient ; elle est à 5 lieues N. E. de Mayence. Long. 25. 33. lat. 50. 9. (D.J.)


IDULIES. f. (Belles-lettres) c'est ainsi qu'on appelloit la victime qu'on offroit à Jupiter le jour des ides, d'où peut-être elle a pris son nom. (D.J.)


IDUMÉES. f. (Géog. anc.) pays d'Asie, aux confins de la Palestine & de l'Arabie : l'Idumée tire son nom d'Edom ou Esaü, qui y fixa sa demeure. Il s'établit d'abord dans les montagnes de Seïr, à l'orient & au midi de la mer Morte ; ensuite ses descendans, comme nous le verrons tout-à-l'heure, se répandirent dans l'Arabie Pétrée, dans le pays qui est au midi de la Palestine, & finalement dans la Judée méridionale, lorsque ce pays devint comme desert durant la captivité de Babylone ; ainsi quand on parle de l'étendue de l'Idumée, il faut distinguer les tems. Sous les rois de Juda les Iduméens étoient resserrés à l'orient & au sud de la mer Morte, au pays de Seïr ; mais dans la suite l'Idumée s'étendit beaucoup davantage au midi de Juda. La ville capitale de l'Idumée orientale étoit Bosra, & la capitale de l'Idumée méridionale étoit Pétra ou Jectaël.

L'Idumée dont Strabon, Josephe, Pline, Ptolomée, & autres auteurs font mention, n'étoit pas le pays d'Edom, ou cette Idumée qui a donné le nom à la mer Rouge, mais une autre ancienne Idumée, d'une beaucoup plus grande étendue, car elle comprenoit toute cette région qui fut appellée Arabie Pétrée de Pétra sa capitale. Tout ce pays ayant été habité par les descendans d'Edom ou d'Esaü, fut delà nommé le pays d'Edom.

Dans la suite des tems une sédition, à ce que prétend Strabon, s'étant élevée parmi eux, une partie se sépara du reste, & vint s'établir dans les contrées méridionales de la Judée, qui se trouvoit alors comme deserte, par l'absence de ses habitans captifs à Babylone ; ceux-ci conserverent le nom d'Iduméens, & le pays qu'ils occuperent prit celui d'Idumée.

Les Iduméens qui ne suivirent pas les autres, se joignirent aux Ismaélites, & furent appellés comme eux Nabathéens, de Nébajoth ou Nabath fils d'Ismael, & le pays qu'ils posséderent Nabathée ; c'est sous ce nom qu'il en est souvent parlé dans les auteurs, tant grecs que latins.

Les Iduméens furent premierement gouvernés par des chefs ou princes, & puis par des rois ; Nabuchodonosor, cinq ans après la prise de Jérusalem, subjugua toutes les puissances voisines de la Judée, & en particulier les Iduméens ; Judas Macchabée leur fit la guerre, & les battit en plus d'une rencontre : enfin, Hircan les dompta & les obligea de recevoir la circoncision ; dès-lors ils demeurerent assujettis aux derniers rois de la Judée, jusqu'à la ruine de Jérusalem par les Romains. (D.J.)


IDYLLEterme de Poésie, petit poëme champêtre qui contient des descriptions ou narrations de quelques aventures agréables. Voy. EGLOGUE. Ce mot vient du grec , diminutif d', figure, représentation, parce que le propre de cette poésie est de représenter naturellement les choses.

Théocrite est le premier auteur qui ait fait des idylles ; les Italiens l'ont imité, & en ont ramené l'usage. Voyez PASTORAL.

Les idylles de Théocrite, sous une simplicité toute naïve & toute champêtre, renferment des agrémens inexprimables ; elles paroissent puisées dans le sein de la nature, & dictées par les graces elles-mêmes.

C'est une poésie qui peint naturellement les objets qu'elle décrit ; au lieu que le poëme épique les raconte, & le dramatique les met en action. On ne s'en tient plus dans les idylles à la simplicité originale de Théocrite : notre siecle ne souffriroit pas une fiction amoureuse qui ressembleroit aux galanteries grossieres de nos paysans. Boileau remarque que les idylles les plus simples sont ordinairement les meilleures.

Ce poëte en a tracé le caractere dans ce peu de vers, par une image empruntée elle-même des sujets sur lesquels roule ordinairement l'idylle.

Telle qu'une bergere au plus beau jour de fête

De superbes rubis ne charge point sa tête ;

Et sans mêler à l'or l'éclat des diamans,

Cueille en un champ voisin ses plus beaux ornemens.

Telle aimable en son air, mais humble dans son style,

Doit éclater sans pompe une élégante idylle ;

Son tour simple & naïf n'a rien de fastueux,

Et n'aime point l'orgueil d'un vers présomptueux.

Art poëtique, chant II.

S'il y a quelque différence entre les idylles & les églogues, elle est fort légere ; les auteurs les confondent souvent. Cependant il semble que l'usage veut plus d'action, de mouvement dans l'églogue, & que dans l'idylle on se contente d'y trouver des images, des récits, ou des sentimens seulement. Cours de belles-lettres, tom. I.

Un autre auteur moderne y trouve cette différence, qui n'est pourtant pas absolument générale. Dans l'églogue, dit-il, ce sont des bergers qu'on fait dialoguer entr'eux, qui racontent leurs propres aventures, leurs peines & leurs plaisirs, qui comparent la douceur de la vie qu'ils menent avec les passions & les soins dont la nôtre est traversée. Dans l'idylle, au contraire, c'est nous qui comparons le trouble & les travaux de notre vie avec la tranquillité de celle des bergers, & la tyrannie de nos passions ou de nos usages, avec la simplicité de leurs moeurs & de leurs sentimens. Celle-ci même peut rouler toute entiere sur une allégorie soutenue, tirée de l'instinct des animaux ou de la nature des choses inanimées ; tel est le ton de quelques idylles de madame Deshoulieres : d'où il est aisé de conclure que l'idylle pourroit admettre un peu plus de force & d'élévation que l'églogue, puisque sous ce rapport elle suppose un homme qui vit au milieu du monde, dont il reconnoît les dangers & les abus : son esprit peut donc être plus orné, plus vif, moins simple & moins uni que ne seroit celui des bergers, principalement occupés d'idées relatives à leur condition. Princip. pour la lect. des poët. tom. I.


IÉDO(Géog.) ville d'Asie, capitale du Japon, dans l'île de Niphon, avec un superbe palais fortifié, où l'empereur fait sa résidence.

Iédo est une des cinq grandes villes de commerce qui appartiennent au domaine de l'empereur, ou aux terres de la couronne ; mais elle est comptée comme la premiere, la plus considérable & la plus vaste de tout l'empire. Kempfer la regarde comme une des plus grandes villes du monde connu ; il mit un jour entier pour aller d'un bout à l'autre dans sa longueur : le nombre de ses habitans est prodigieux. La riviere de Tonkaw la traverse, & se jette dans la mer par cinq embouchures. On a construit sur cette riviere un pont de 42 brasses de longueur. Les maisons des particuliers sont petites, basses, & bâties de bois, ce qui occasionne souvent des incendies ; mais il y a quantité de palais bâtis de pierre, & des temples superbes consacrés aux dieux de toutes les sectes & religions établies au Japon. Le château destiné pour l'empereur & sa cour, a environ 5 lieues du pays de circuit ; celui que l'empereur habite en particulier, est fortifié de toutes parts ; la structure des appartemens qui le composent, & qui sont immenses pour la grandeur, est d'une beauté exquise selon l'architecture du pays, qui n'est pas la nôtre, & qui ne connoît ni regle, ni dessein, ni proportion ; les plafonds, les solives, & les piliers, sont de cedre, de camphre, de bois de jeseri, dont les veines forment naturellement des fleurs & d'autres figures. Le lecteur trouvera la description complete d'Iédo dans Kempfer. Long. 157. lat. 35. 32. (D.J.)


IÉRONYMITESS. m. (Théol.) est le nom que l'on donne à divers ordres ou congrégations de religieux, autrement appellés hermites de saint Jérôme. Voyez HERMITES.

Les premiers, que l'on appelle hermites de Saint Jérôme d'Espagne, doivent leur naissance au tiers-ordre de saint François, dont les premiers Jéronimites étoient membres. Grégoire XI. approuva cet ordre en 1373, ou 1374, sous le nom de saint Jérôme, qu'ils avoient choisi pour leur protecteur & leur modele, & leur donna les constitutions du couvent de sainte Marie du Sépulchre, avec la regle de saint Augustin ; & pour habit une tunique de drap blanc, un scapulaire de couleur tannée, un petit capuce & un manteau de même couleur ; le tout de couleur naturelle, sans teinture & d'un vil prix.

Les Jéronimites sont en possession du couvent de saint Laurent de l'Escurial, où les rois d'Espagne ont leur sépulture ; de ceux de saint Isidore de Seville, & de saint Just, où Charles V se retira après avoir abdiqué la couronne impériale & celle d'Espagne. Il y a aussi en Espagne des religieux Jéronimites, qui furent fondés vers la fin du XV siecle. Sixte IV. les mit sous la jurisdiction des Jéronimites, & leur donna les constitutions du monastere de Sainte Marthe de Cordoue, mais Léon X leur ordonna de prendre celle de l'ordre de saint Jérôme. Voyez le Dictionnaire de Trévoux.

Les hermites de saint Jérôme de l'Observance, ou de Lombardie, ont pour fondateur Loup d'Olmedo, qui les établit en 1424 dans les montagnes de Cazalla, au diocese de Séville, & leur donna une regle composée des sentimens de Saint Jérôme, approuvée par le pape Martin V. qui dispensa pour lors les Jéronimites de garder celle de saint Augustin.

Pierre Gambacorti fonda la troisieme congrégation des Jéronimites vers l'an 1377. Ils ne firent que des voeux simples jusqu'en 1568, que Pie V. leur ordonna d'en faire des solemnels ; ils ont des maisons en Italie, dans le Tirol & dans la Baviere.

La quatrieme congrégation des Jéronimites, dite des hermites de S. Jérôme de Fiesoli, commença l'an 1360, que Charles de Montegranelli, de la famille des comtes de Montegranelli, se retira dans la solitude, & s'établit d'abord à Vérone. Elle fut approuvée par Innocent VII. sous la regle & les constitutions de Saint Jérôme ; mais Eugene IV. leur donna en 1441 la regle de saint Augustin. Comme le fondateur étoit du tiers-ordre de saint François, il en garda l'habit ; mais en 1460, Pie II permit de le quitter à ceux qui voudroient, ce qui occasionna une division parmi eux. Clément IX. supprima tout-à-fait cet ordre en 1668.


IEROPHILAXS. m. (Hist.) garde des choses sacrées ; titre que désigne assez la fonction de celui qui le portoit dans l'Eglise grecque : il revient à notre sacristain.


IEROPHORES. m. (Hist. anc.) celui qui porte les choses sacrées. Ce titre s'étendoit chez les Grecs à un grand nombre de fonctions ; mais on appelloit sur-tout ïérophores, ceux qui, dans les cérémonies, portoient les statues des dieux.


IEROSCOPIES. f. (Divinat.) inspection des choses sacrées, & prédiction par ce moyen. Voyez ARUSPICES & ARUSPICINES.


IFS. m. taxus, (Hist. nat. Bot.) genre de plante à fleur composée de sommets, qui, pour la plûpart, ont la forme d'un champignon ; cette fleur est stérile, l'embryon devient dans la suite une baie concave faite en forme de cloche & pleine de suc ; elle renferme une semence. Il y a de ces fruits qui ressemblent à un gland, car ils ont une calotte qui embrasse la semence. Tournefort, Instit. rei herb. Voyez PLANTE.

IF, taxus, arbre toûjours verd, qui vient naturellement dans quelques contrées méridionales de l'Europe ; mais par l'usage que l'on en fait, & la contrainte où on l'assujettit, il ne paroît nulle part que sous la forme d'un arbrisseau. Si cependant on le laisse croître de lui-même, il prend une tige droite, qui s'éleve, grossit, & devient un moyen arbre. Son écorce est mince, rougeâtre, & sans gersures à tout âge ; ses feuilles sont petites, étroites, assez ressemblantes à celles du sapin, mais d'un verd obscur & triste. L'arbre donne au printems, aux extrémités de ses jeunes rameaux, des fleurs mâles ou chatons écailleux qui servent à féconder ses fruits ; ce sont des baies molles, visqueuses, & d'un rouge vif, dont chacune contient une semence.

Cet arbre est très-robuste ; & quoiqu'il habite les pays tempérés, on le trouve plus volontiers sur le sommet des montagnes les plus froides, dans les gorges serrées & exposées au nord, dans des côteaux à l'ombre, dans les lieux secs & pierreux, dans les terres légeres & stériles. Il peut venir sous les autres arbres, & il est si traitable, qu'on le voit réussir dans tous les terreins où on l'emploie pour la décoration des jardins, & où il n'y a que l'humidité qui puisse le faire échouer.

L'if se multiplie aisément de semences, de boutures ou de branches couchées. Le premier moyen est le plus lent, mais le meilleur qu'on puisse employer pour avoir des arbres forts & bien enracinés. Les deux autres méthodes seroient préférables par leur célérité, si elles n'avoient l'inconvénient de donner des plants défectueux, soit parce qu'ils sont courbes, ou qu'ils n'ont point de tige déterminée. La graine de l'if est mûre au mois de Septembre, elle reste ordinairement sur les arbres jusqu'en Décembre ; mais comme les oiseaux en sont fort avides, on court risque de n'en plus trouver en différant plus long-tems de la faire cueillir : il vaut donc mieux faire cette récolte dans le mois d'Octobre. On peut la semer sur-le-champ, ou attendre le printems, ou bien l'automne suivante, ou même différer jusqu'à l'autre printems. En prenant le premier parti, il en pourra lever quelques-unes au printems suivant ; mais le plus grand nombre ne levera qu'au second printems, & il en sera de même des graines que l'on aura semées dans les trois autres tems ; ensorte qu'il faut que cette graine soit surannée pour être assuré de la voir lever au bout de six semaines. Comme il n'y a presque rien à gagner en la semant immédiatement après qu'elle a été recueillie, il vaut encore mieux la garder pendant la premiere année, dans de la terre ou du sable, en un lieu sec ; on épargnera l'occupation du terrein, & la peine de le tenir en culture. Si cependant on avoit intérêt d'accélérer, il y a différens moyens d'en venir à bout que l'on pourra employer ; il faudra où laisser suer les graines, ou les mettre en fermentation : voyez ce qui a été dit à ce sujet à l'article HOUX.

Il faut semer la graine d'if dans un terrein frais & léger, contre un mur exposé au nord. Bien des gens la sement en plein champ ; mais il vaut mieux la mettre en rayons, que l'on recouvrira d'un demi pouce de terreau fort léger ; cela donnera plus de facilité pour la culture. La premiere année les plants s'éleveront à un pouce ; la seconde, à environ trois ou quatre pouces ; & la troisieme année, ils auront communément un pié ; c'est alors qu'ils seront en état d'être mis en pepiniere. Mais comme les racines de cet arbre sont courtes, menues, en petite quantité, & à fleur de terre, il faut avoir la précaution de transplanter les jeunes plants tous les deux ans, afin de les empêcher d'étendre leurs racines, & les disposer à pouvoir être enlevés avec la motte lorsqu'on voudra les placer à demeure : pendant le séjour qu'ils font à la pepiniere on les taille tous les ans, pour les faire brancher & épaissir, & on les prépare ainsi à prendre les figures auxquelles on les destine.

Si on veut multiplier l'if de branches couchées, on doit faire cette opération au printems ; on se sert pour cela des branches qui se trouvent au pié des vieux arbres, & pour en assurer le succès il faut marcotter les branches en les couchant ; elles auront de bonnes racines au bout de deux ans, & alors on pourra les mettre en pepiniere. Si on prend le parti de propager cet arbre de boutures, il faut les faire au mois d'Avril, par un tems humide, dans un terrein frais & bien meuble, contre un mur, à l'exposition du nord. Les plus jeunes branches sont les meilleures pour cet oeuvre ; le plus grand nombre de ces boutures poussera la premiere année, & annoncera du succès ; mais la plûpart malgré cela n'ayant point encore fait racine, ou n'en ayant que de bien foibles, on les verra se dessécher & périr par le hâle du printems suivant, si on n'a grand soin de les couvrir & de les arroser : il ne faut s'attendre à les trouver bien enracinés qu'après la troisieme année, qui sera le tems de les transplanter en pepiniere.

Par les précautions que l'on a conseillé de prendre pour l'éducation de ces arbres durant le tems qu'ils sont en pepiniere, on doit juger qu'il ne faut pas moins d'attention pour les transplanter à demeure, & c'est sur-tout au choix de la saison qu'il faut s'attacher. Le fort de l'hiver & le grand été n'y sont nullement propres ; tous autres tems sont convenables, à l'exception toutes-fois des commencemens du printems, & particulierement de ce tems sec, vif & brûlant, que l'on nomme le hâle de Mars. Ce hâle est le fléau des arbres toûjours verds ; c'est l'intempérie la plus à craindre pour les plants de ces arbres, qui sont jeunes ou languissans, ou nouvellement plantés. Les mois que l'on doit préférer pour la transplantation de l'if sont ceux d'Avril & de Septembre, encore faut-il profiter pour cela d'un tems doux, nébuleux & humide ; garantir les plants du soleil en les couvrant de paille, & les arroser souvent, mais modérément. Si cependant les ifs que l'on prend le parti de transplanter sont trop forts, il sera bien difficile de les faire reprendre avec toutes les précautions possibles, & les plants jeunes ou moyens que l'on sera dans le cas d'envoyer au loin, doivent être enlevés avec la motte de terre, & mis en manequin pour en assurer le succès. L'if est un arbre agreste, sauvage, robuste ; dès qu'il est repris, il n'exige plus aucune culture.

Le bois de l'if est rougeâtre, veineux & fléxible, très-dur, très-fort, & presque incorruptible ; sa solidité le rend propre à différens ouvrages de Menuiserie, il prend un beau poli, & les racines s'emploient par les Tourneurs & les ébénistes.

On ne plante presque jamais cet arbre, pour le laisser croître naturellement ; on ne l'emploie au contraire que pour l'assujettir à différentes formes, qui demandent des soins, & encore plus de goût. L'if n'a nulle beauté, il est toûjours verd, & puis c'est tout ; mais sa verdure est si obscure, si triste, que tout l'agrément de cet arbre vient de la figure que l'art lui impose. Autrefois les ifs envahissoient les jardins par la quantité de plants de cet arbre qu'on y admettoit, & plus encore par les formes volumineuses & surchargées qu'on leur laissoit prendre. Aujourd'hui, quoique le goût soit dominant pour les arbrisseaux, on n'emploie l'if qu'avec ménagement, & on le retient à deux ou trois piés de haut ; on le met dans les plates-bandes des grands jardins pour en interrompre l'uniformité, & marquer à l'oeil des intervalles symmétriques ; on le place aussi entre les arbres des allées, autour des bosquets d'arbres toûjours verds, dans les salles de verdure, & autres pieces de décoration ; mais le meilleur usage que l'on puisse faire de cet arbre, c'est d'en former des banquettes, des haies de clôture ou de séparation, & sur-tout de hautes palissades ; il est très-propre à remplir ces objets, par la régularité dont il est susceptible. Ces haies & ces palissades sont d'une force impénétrable, par l'épaisseur qu'on peut leur faire prendre.

L'if est peut-être de tous les arbres celui qui souffre la taille avec le moins d'inconvénient, & qui conserve le mieux la forme qu'on veut lui donner. On lui voit prendre sous les ciseaux du jardinier des figures rondes, coniques, spirales, en pyramide, en vase, &c. le mois de Juillet est le tems le plus propre pour la taille de cet arbre.

Si l'on en croit la plûpart des anciens auteurs d'agriculture, & quelques-uns des modernes, cet arbre a des propriétés très-nuisibles ; le bois, l'écorce, le feuillage, la fleur & le fruit, son ombre même, tout en est venimeux, à ce qu'ils assurent ; il peut causer la mort à l'homme, à plusieurs animaux quadrupedes, & aux oiseaux : ils citent même quantité de faits à ce sujet. Mais il paroît que cette malignité si excessive doit être sur-tout attribuée à une autre espece d'if, qui ne se trouve que dans les contrées méridionales de l'Europe, & qui a les feuilles plus larges & plus luisantes que celles de l'espece que nous cultivons. M. Evelyn, dans son Traité des forêts, rapporte avoir vû à Pise en Italie, de ces ifs à larges feuilles, qui rendoient une odeur si forte & si active, que les Jardiniers ne pouvoient les tailler pendant plus d'une demi-heure, sans ressentir un grand mal de tête. Il est très-certain que le fruit de notre if, ne cause aucun mal ; on a vû souvent des enfans & des animaux en manger sans aucun inconvénient ; bien des gens se sont trouvés dans le cas de se reposer, & même de dormir sous son ombre, sans en avoir ressenti aucun mal ; mais à l'égard des rameaux, qui peuvent comprendre en même tems le bois, la feuille & la fleur, il y a lieu de soupçonner qu'il est très-dangereux d'en manger : il y a sur cela un exemple assez récent. Un particulier de Montbard, en Bourgogne, ayant conduit sur un âne des plantes au jardin du Roi à Paris, au mois de Septembre 1751, il attacha son âne dans une arriere cour du château, où il y avoit une palissade d'if ; pendant que le conducteur s'occupa à transporter dans les serres les plantes qu'il avoit amenées, l'animal, qui étoit pressé de la faim, brouta des rameaux d'if qui étoient à sa portée, & lorsque le conducteur revint pour prendre son âne & le conduire à l'écurie, il le vit tomber par terre, & mourir subitement, malgré les secours d'un maréchal qui fut appellé sur-le-champ, & qui reconnut par l'enflure qui étoit survenue à l'animal, & par d'autres indices, qu'il falloit qu'il eut mangé quelque chose de venimeux. Jean Bauhin dans son histoire des Plantes cite pareil fait d'un âne mort subitement, au village d'Oberentzingen, pour avoir mangé de l'if.

On ne connoît encore que deux variétés de cet arbre ; l'une, dont les feuilles sont plus larges & plus luisantes ; l'autre, dont les feuilles sont rayées de jaune : celle-ci a si peu d'agrément qu'on ne s'est point encore avisé de la tirer d'Angleterre, où la curiosité pour les plantes panachées trouve plus de partisans qu'en France. Les auteurs Anglois conviennent que cette sorte d'if panaché n'a presque nulle beauté ; que pendant l'été, qui est le tems où cet arbre pousse vigoureusement, à peine apperçoit-on la bigarrure, & qu'elle présente plutôt une défectuosité qu'un agrément ; qu'il est vrai qu'elle est plus apparente en hiver, mais qu'il faut beaucoup de soin pour empêcher l'arbre de reprendre son état naturel.

IF, (Médecine) Dioscoride, Galien, Pline, presque tous les anciens naturalistes, & quelques modernes, mettent cet arbre au rang des poisons ; nonseulement ses fruits, l'infusion ou la décoction de ses feuilles & de son bois, ont, selon ces auteurs, une qualité assoupissante & véritablement venimeuse, mais encore il est dangereux de dormir à son ombre, & de s'occuper pendant un certain tems continu à le tailler. Les naturalistes modernes s'accordent au contraire assez à absoudre cet arbre de ces qualités pernicieuses. Or, comme les anciens ont été beaucoup moins circonspects que les modernes sur les assertions de ce genre ; qu'ils ont moins reconnu que ceux-ci les droits de l'expérience, il paroît raisonnable de pancher vers le sentiment des derniers. (b)

IF, l'île d', Hypaea, (Géog.) île de France en Provence, la plus orientale des trois qui sont devant le port de Marseille. Le fort qui la défend passe pour un des meilleurs de la mer Méditerranée ; ce n'étoit auparavant qu'une place d'ifs, dont elle a gardé le nom. (D.J.)


IFRAN(Géog.) ou UFARAN selon Dapper, & OFIN selon d'autres, canton d'Afrique sur la côte de l'Océan, au sud-ouest du royaume de Maroc, dans le pays des Lucayes. Il y a dans ce canton quatre villes murées, bâties par les Numides, à une lieue l'une de l'autre ; le terroir donne beaucoup de dattes, & renferme quelques mines de cuivre. Les habitans sont tous Mahométans, & n'admettent point de supplices par leurs lois ; quelque crime qu'on ait commis, la punition la plus sévere se borne au bannissement, & cette peine suffit pour contenir dans le devoir. (D.J.)


IGBUCAMIS. m. (Hist. nat. Bot.) arbre du Brésil, dont le fruit est semblable à la pomme, mais plein de petits grains, qu'on ordonne dans la dyssenterie. L'Igbucami est commun dans le gouvernement de S. Vincent.


IGCIGAS. m. (Hist. nat. Bot.) arbre du Brésil qui produit un mastic odorant, & dont l'écorce pilée rend une liqueur blanche qui s'épaissit & sert d'encens. On fait un emplâtre de cette liqueur, qu'on applique sur les parties affectées d'humeurs froides.

Il y a un autre arbre de la même classe, qu'on appelle igraigeica ou mastic dur ; sa résine est transparente comme le verre. Les sauvages s'en servent pour blanchir leurs vaisseaux de terre. Dict. de Trévoux.


IGHUCAMICI(Hist. nat. Botan.) arbre du Brésil, dont le fruit ressemble assez au coing, mais qui est rempli de pepins. On dit que c'est un remede puissant contre le flux de sang & les diarrhées.


IGLAW(Géog.) ville d'Allemagne, en Moravie, sur l'Igla, à 16 lieues O. de Brinn, 17 N. de Krem, 30 S. E. de Prague. Elle a été plusieurs fois prise & reprise, pendant les guerres civiles de Boheme. Long. 33. 40. lat. 49. 10. (D.J.)


IGLÉSIAS(Géog.) ville de la partie méridionale de l'île de Sardaigne, avec un évêché suffragant de Cagliari. Elle est située à l'ouest, & au fond du golphe, auquel elle a donné son nom. Long. 26. 28. lat. 30. 30. (D.J.)


IGLO(Géog.) en allemand Neudorf, ville de Hongrie, dans le comté de Zips.


IGMANUS(Géog. anc.) ou SIGMANUS, selon les diverses éditions de Ptolomée, liv. II. c. vij. riviere de la gaule d'Aquitaine ; elle doit être entre l'Adour & la Garonne, & avoir son embouchure dans la mer. On conjecture que c'est l'Eyre ; mais ce seroit plutôt le Boucaut de Mémisan, où se portent quelques petites rivieres, qui en font une grande à leur embouchure commune. (D.J.)


IGNAMA-CONA(Hist. nat. Botan.) fruit des Indes orientales, dont la chair est fort blanche ; il croît en terre comme les pommes de terre, son poids ordinaire est de plusieurs livres ; il n'a aucun rapport, ni par la forme, ni par le goût, avec l'igname d'Afrique & d'Amérique, & qui se trouve aussi dans les Indes orientales ; celui-ci conserve toûjours le goût d'une châtaigne.


IGNAMES. m. (Hist. nat. Bot.) plante d'Amérique ; c'est une espece de patate ou de couleuvrée. Elle vient de bouture ; ses tiges sont quarrées & rampantes, elles s'attachent à la terre & aux haies ; les feuilles en sont plus grandes & plus fortes qu'à la patate, d'un verd plus brun & plus luisant, & la forme en coeur ; elles viennent deux à deux sur des pédicules quarrés, & laissent entr'elles une grande distance. Les fleurs sont jaunâtres, & ramassées en épi ; les racines grosses, longues, couvertes d'une petite peau cendrée, obscure & très-fibreuse, & d'une chair blanche, succulente, farineuse, & même vineuse ; on les mange cuites, elles tiennent lieu de pain. L'igname croît aussi en Afrique, en Guinée, &c. On a fait d'igniame & d'igname deux articles dans le dictionnaire de Trévoux, quoiqu'il soit évident que ce sont deux noms de la même plante, qui peut-être en a encore un troisieme. Cette imperfection de la nomenclature en histoire naturelle, multiplie les êtres à l'infini, & jette beaucoup de confusion & de difficulté dans l'étude de la science.


IGNARES. m. (Gram.) qui n'a point de lettres. Voyez IGNORANCE. Les élus ont été qualifiés en quelques édits de gens ignares & non lettrés. Voyez le Dict. de Trév. Il vient du latin ignarus.


IGNÉEadj. masc. & fém. (Phyl.) qui appartient au feu. On appelle la matiere du feu, matiere ignée. Voyez FEU & CHALEUR.


IGNICOLES. m. (Gram.) adorateur du feu. Voyez l'article GUEBRE.


IGNITIONS. f. (Chimie) état d'un corps quelconque, échauffé par un degré de chaleur qui le rend éclatant & brûlant, c'est-à-dire capable de porter l'incendie dans plusieurs matieres combustibles.

On emploie quelquefois aussi le mot d'ignition, pour désigner l'action de porter un corps à l'état que nous venons de décrire.

Le mot latin candefactio exprime assez bien le degré extrème d'ignition, car la plûpart des corps qui sont échauffés par le plus grand degré de chaleur qu'on puisse leur communiquer sont véritablement éblouissans, jettent une lumiere très-vive & très-abondante, & par conséquent paroissent blancs. Le degré moyen d'ignition qui fait paroître les corps rouges, pourroit s'appeller en françois rougissement.

L'usage ordinaire du mot d'ignition exclut la flamme de l'idée du phénomene qu'il exprime. Cette acception est assez arbitraire ; le mot ignition pourroit très-bien exprimer l'état générique de tout corps en feu, ensorte qu'il est une ignition avec flamme, & une ignition sans flamme ; mais c'est toûjours la derniere espece que cette expression désigne, & la premiere est toûjours nommée inflammation.

L'ignition proprement ou communément dite peut résider ou dans un corps combustible, ou dans un corps incombustible ; dans le premier cas elle s'appelle aussi embrasement, & elle ne subsiste dans l'air libre qu'aux dépens du corps même dans lequel elle existe, elle y consume un des principes de ce corps, sa matiere combustible ; le même degré de chaleur peut y être entretenu long-tems par le dégagement & l'ignition successive de cette substance, qui fournit, ce qu'on appelle dans le langage vulgaire des écoles, un aliment au feu ; & selon la théorie de ce phénomene, que j'ai proposée à l'art. Calcination, (Voyez CALCINATION) la matiere d'une flamme sensible ou insensible. L'ignition des corps combustibles n'a pas besoin par conséquent, pour être excitée, de l'application d'un feu extérieur aussi fort que celui qui la constitue elle-même, & encore moins de l'application continuelle d'une chaleur extérieure quelconque. L'ignition des corps incombustibles peut subsister au contraire très-long-tems, même à l'air libre, sans altération du corps qu'elle échauffe, & demande nécessairement pour être excitée & entretenue dans ces corps, l'application antécédente & continuelle d'une chaleur extérieure, au moins égale à celle du corps mis en ignition, que l'usage ne permet pas encore d'appeller igné.

Ces deux phénomenes sont si réellement distincts, & cependant si généralement confondus par les plus grands Physiciens, par Newton lui-même, (voyez son idée sur l'ignition ou sur le feu, rapportée & réfutée, art. CHIMIE, p. 419, col. ij.) qu'il me paroît nécessaire de les désigner par deux noms différens ; de consacrer le mot d'ignition pour les corps incombustibles, & de n'employer que celui d'embrasement pour les combustibles.

La consommation ou consomption de l'aliment du feu, ou du principe combustible par l'ignition, demande le concours de l'air, du moins n'a point lieu lorsque ces matieres sont à l'abri de l'abord libre de l'air de l'atmosphere. Voyez CALCINATION & CHARBON. L'espece de soufre formé par l'union de l'acide nitreux & du phlogistique, paroît seul excepté de cette loi. Voyez NITRE. Les matieres combustibles mises en ignition dans les vaisseaux fermés, sont donc exactement alors dans le cas des corps incombustibles. Toutes ces notions qui sont vraiment fondamentales dans la théorie du feu combiné, ou du phlogistique, seront ultérieurement développées à l'art. PHLOGISTIQUE. Il faut encore consulter les articles déja cités, CHIMIE, CHARBON & CALCINATION, & les articles CHAUX METALLIQUE, CENDRES, CHIMIE, COMBUSTION, FEU, FLAMME, INCOMBUSTIBLE. (b)


IGNOBLEadj. (Gram.) il se dit de l'air, des manieres, des sentimens, du discours & du style. L'air est ignoble, lorsqu'au premier aspect d'un homme qui se présente à nous, nous nous méprenons sur son état, & nous sommes tentés de le reléguer dans quelque condition abjecte de la société. Ce jugement naît apparemment de la conformation accidentelle & connue que les arts méchaniques donnent aux membres, ou de quelques rapports déliés que nous attachons involontairement entre les passions de l'ame & l'habitude extérieure du corps. Si l'homme s'estime, a de la confiance en lui-même, ne se fait aucun reproche secret, & n'en craint point des autres, sent ses avantages naturels ou acquis, est résigné aux évenemens, & ne fait des dangers & de la perte de la vie, qu'un compte médiocre, il annoncera communément ce caractere par ses traits, sa démarche, ses regards & son maintien, & il nous laissera dans l'esprit une image qui nous servira de modele. Si la noblesse de l'air se trouve jointe à la beauté, à la jeunesse & à la modestie, qui est-ce qui lui résistera ?

Les manieres sont ignobles, lorsqu'elles décelent un intérêt sordide ; les sentimens, lorsqu'on y remarque la vérité, la justice & la vertu blessées par la préférence qu'on accorde sur elles à tout autre objet ; le ton dans la conversation, & le style dans les écrits, lorsque les expressions, les comparaisons, les idées sont empruntées d'objets vils & populaires ; mais il n'y en a guere que le génie & le goût ne puissent annoblir.


IGNOMINIES. f. (Gram. & Morale) dégradation du caractere public d'un homme ; on y est conduit ou par l'action ou par le châtiment. L'innocence reconnue efface l'ignominie du châtiment. L'ignominie de l'action est une tache qui ne s'efface jamais ; il vaut mieux mourir avec honneur que vivre avec ignominie. L'homme qui est tombé dans l'ignominie est condamné à marcher sur la terre la tête baissée ; il n'a de ressource que dans l'impudence ou la mort. Lorsque l'équité des siecles absout un homme de l'ignominie, elle retombe sur le peuple qui l'a flétri. Un législateur éclairé n'attachera de peines ignominieuses qu'aux actions, dont la méchanceté sera avouée dans tous les tems & chez toutes les nations.


IGNORANCES. f. (Métaphysique) l'ignorance consiste proprement dans la privation de l'idée d'une chose, ou de ce qui sert à former un jugement sur cette chose. Il y en a qui la définissent privation ou négation de science ; mais comme le terme de science, dans son sens précis & philosophique, emporte une connoissance certaine & démontrée, ce seroit donner une définition incomplete de l'ignorance, que de la restraindre au défaut des connoissances certaines. On n'ignore point une infinité de choses qu'on ne sauroit démontrer. La définition que nous donnons dans cet article, d'après M. Wolf, est donc plus exacte. Nous ignorons, ou ce dont nous n'avons point absolument d'idée, ou les choses sur lesquelles nous n'avons pas ce qui est nécessaire pour former un jugement, quoique nous en ayons déja quelque idée. Celui qui n'a jamais vû d'huître, par exemple, est dans l'ignorance du sujet même qui porte ce nom ; mais celui à la vûe duquel une huître se présente en acquiert l'idée, mais il ignore quel jugement il en doit porter, & n'oseroit affirmer que ce soit un mets mangeable, beaucoup moins que ce soit un mets délicieux. Sa propre expérience, ni celle d'autrui, dans la supposition que personne ne l'ait instruit là-dessus, ne lui fournissent point matiere à prononcer. Il peut bien s'imaginer, à la vérité, que l'huître est bonne à manger, mais c'est un soupçon, un jugement hasardé ; rien ne l'assure encore de la possibilité de la chose.

Les causes de notre ignorance procedent donc 1°. du manque de nos idées ; 2°. de ce que nous ne pouvons pas découvrir la connexion qui est entre les idées que nous avons ; 3°. de ce que nous ne réfléchissons pas assez sur nos idées : car si nous considérons en premier lieu que les notions que nous avons par nos facultés n'ont aucune proportion avec les choses mêmes, puisque nous n'avons pas une idée claire & distincte de la substance même qui est le fondement de tout le reste, nous reconnoîtrons aisément combien peu nous pouvons avoir de notions certaines ; & sans parler des corps qui échappent à notre connoissance, à cause de leur éloignement, il y en a une infinité qui nous sont inconnus à cause de leur petitesse. Or, comme ces parties subtiles qui nous sont insensibles, sont parties actives de la matiere, & les premiers matériaux dont elle se sert, & desquels dépendent les secondes qualités & la plûpart des opérations naturelles, nous sommes obligés, par le défaut de leur notion, de rester dans une ignorance invincible de ce que nous voudrions connoître à leur sujet, nous étant impossible de former aucun jugement certain, n'ayant de ces premiers corpuscules aucune idée précise & distincte.

S'il nous étoit possible de connoître par nos sens ces parties déliées & subtiles, qui sont les parties actives de la matiere, nous distinguerions leurs opérations méchaniques avec autant de facilité qu'en a un horloger pour connoître la raison pour laquelle une montre va ou s'arrête. Nous ne serions point embarassés d'expliquer pourquoi l'argent se dissout dans l'eau-forte, & non point dans l'eau régale ; au contraire de l'or, qui se dissout dans l'eau régale, & non pas dans l'eau-forte. Si nos sens pouvoient être assez aigus pour appercevoir les parties actives de la matiere, nous verrions travailler les parties de l'eau-forte sur celles de l'argent, & cette méchanique nous seroit aussi facile à découvrir, qu'il l'est à l'horloger de savoir comment, & par quel ressort, se fait le mouvement d'une pendule ; mais le défaut de nos sens ne nous laisse que des conjectures, fondées sur des idées qui sont peut-être fausses, & nous ne pouvons être assurés d'aucune chose sur leur sujet, que de ce que nous pouvons en apprendre par un petit nombre d'expériences qui ne réussissent pas toûjours, & dont chacun explique les opérations secrettes à sa fantaisie.

La difficulté que nous avons de trouver la connéxion de nos idées, est la seconde cause de notre ignorance. Il nous est impossible de déduire en aucune maniere les idées des qualités sensibles que nous avons des corps ; il nous est encore impossible de concevoir que la pensée puisse produire le mouvement dans un corps, & que le corps puisse à son tour produire la pensée dans l'esprit. Nous ne pouvons pénétrer comment l'esprit agit sur la matiere, & la matiere sur l'esprit ; la foiblesse de notre entendement ne sauroit trouver la connéxion de ces idées, & le seul secours que nous ayons, est de recourir à un agent tout-puissant & tout sage, qui opere par des moyens que notre foiblesse ne peut pénétrer.

Enfin notre paresse, notre négligence, & notre peu d'attention à réfléchir, sont aussi des causes de notre ignorance. Nous avons souvent des idées complete s, desquelles nous pouvons aisément découvrir la connéxion ; mais faute de suivre ces idées, & de découvrir des idées moyennes qui puissent nous apprendre quelle espece de convenance ou de disconvenance elles ont entr'elles, nous restons dans notre ignorance. Cette derniere ignorance est blâmable, & non pas celle qui commence où finissent nos idées. Elle ne doit avoir rien d'affligeant pour nous, parce que nous devons nous prendre tels que nous sommes, & non pas tels qu'il semble à l'imagination que nous pourrions être. Pourquoi regretterions-nous des connoissances que nous n'avons pû nous procurer, & qui sans-doute ne nous sont pas fort nécessaires, puisque nous en sommes privés. J'aimerois autant, a dit un des premiers génies de notre siecle, m'affliger sérieusement de n'avoir pas quatre yeux, quatre piés, & deux aîles.

IGNORANCE, (Morale) L'ignorance, en morale, est distinguée de l'erreur. L'ignorance n'est qu'une privation d'idées ou de connoissance ; mais l'erreur est la non-conformité ou l'opposition de nos idées avec la nature & l'état des choses. Ainsi l'erreur étant le renversement de la vérité, elle lui est beaucoup plus contraire que l'ignorance, qui est comme un milieu entre la vérité & l'erreur. Il faut remarquer que nous ne parlons pas ici de l'ignorance & de l'erreur, simplement pour connoître ce qu'elles sont en elles-mêmes ; notre principal but est de les envisager comme principes de nos actions. Sur ce pié-là, l'ignorance & l'erreur, quoique naturellement distinctes l'une de l'autre, se trouvent pour l'ordinaire mêlées ensemble & comme confondues, ensorte que ce que l'on dit de l'une, doit également s'appliquer à l'autre. L'ignorance est souvent la cause de l'erreur ; mais jointes ou non, elles suivent les mêmes regles, & produisent le même effet par l'influence qu'elles ont sur nos actions ou nos omissions. Peut-être même que dans l'exacte précision, il n'y a proprement que l'erreur qui puisse être le principe de quelque action, & non la simple ignorance, qui n'étant en elle-même qu'une privation d'idées, ne sauroit rien produire.

L'ignorance & l'erreur sont de plusieurs sortes, & il est nécessaire d'en marquer ici les différences. 1°. L'erreur considérée par rapport à son objet est ou de droit ou de fait. 2°. Par rapport à son origine, l'ignorance est ou volontaire ou involontaire ; l'erreur est vincible ou invincible. 3°. Eu égard à l'influence de l'erreur sur l'action ou sur l'affaire dont il s'agit, elle est essentielle ou accidentelle.

L'erreur est de droit ou de fait, suivant que l'on se trompe, ou sur la disposition d'une loi, ou sur un fait qui n'est pas bien connu. Ce seroit, par exemple, une erreur de droit, si un prince jugeoit que de cela seul qu'un état voisin augmente insensiblement en force & en puissance, il peut légitimement lui déclarer la guerre. Au contraire, l'idée qu'avoit Abimelec de Sara, femme d'Abraham, en la prenant pour une personne libre, étoit une erreur de fait.

L'ignorance dans laquelle on se trouve par sa faute, ou l'erreur contractée par négligence, & dont on se seroit garanti, si l'on eût pris tous les soins dont on étoit capable, est une ignorance volontaire, ou bien c'est une erreur vincible. Ainsi le polithéïsme des Payens étoit une erreur vincible ; car il ne tenoit qu'à eux de faire usage de leur raison pour comprendre qu'il n'y avoit nulle nécessité de supposer plusieurs dieux. Mais l'ignorance est involontaire, & l'erreur est invincible, si elles sont telles que l'on n'ait pû ni s'en garantir, ni s'en relever, même avec tous les soins moralement possibles. C'est ainsi que l'ignorance où étoient les Américains de la religion chrétienne avant qu'ils eussent aucun commerce avec les Européens, étoit une ignorance involontaire & invincible.

Enfin, l'on entend par une erreur essentielle, celle qui a pour objet quelque circonstance nécessaire dans l'affaire dont il s'agit, & qui par cela même a une influence directe sur l'action faite en conséquence, ensorte que sans cette erreur, l'action n'auroit point été faite. C'étoit, par exemple, une erreur essentielle que celle des Troyens, qui, à la prise de leur ville, lançoient des traits sur leurs propres gens, les prenant pour des ennemis, parce qu'ils étoient armés à la greque.

Au contraire, l'erreur accidentelle est celle qui n'a par elle-même nulle liaison nécessaire avec l'affaire dont il s'agit, & qui par conséquent ne sauroit être considérée comme la vraie cause de l'action.

A l'égard des choses faites par erreur ou par ignorance, on peut dire en général que l'on n'est point responsable de ce que l'on fait par une ignorance invincible, quand d'ailleurs elle est involontaire dans son origine & dans sa cause. Si un prince traverse ses états, travesti & incognito, ses sujets ne sont point blâmables de ce qu'ils ne lui rendent pas les honneurs qui lui sont dûs. Mais on imputeroit avec raison une sentence injuste à un juge qui par sa négligence à s'instruire du fait ou du droit, auroit manqué des connoissances nécessaires pour juger avec équité. Au reste, la possibilité de s'instruire, & les soins que l'on doit prendre pour cela, ne s'estiment pas à toute rigueur dans le train ordinaire de la vie ; on considere ce qui se peut ou ne se peut pas moralement, & avec de justes égards à l'état actuel de l'humanité.

L'ignorance ou l'erreur en matiere de lois & de devoirs, passe en général pour volontaire, & n'empêche point l'imputation des actions ou des omissions qui en sont les suites. Mais il peut y avoir des cas particuliers, dans lesquels la nature de la chose qui se trouve par elle-même d'une discussion difficile, jointe au caractere & à l'état de la personne, dont les facultés naturellement bornées ont encore manqué de culture par un défaut d'éducation, rendent l'erreur insurmontable, & par conséquent digne d'excuse. C'est à la prudence du législateur à peser ces circonstances, & à modifier l'imputation sur ce pié-là.


IGUALADA(Géogr.) petite ville d'Espagne, dans la Catalogne, sur la riviere de Noa.


IGUANAS. m. (Zoolog.) sorte de lézard amphibie, très-commun aux Indes occidentales. Sa couleur est dans quelques-uns mi-partie brune & mi-partie grise ; dans quelques autres elle est d'un beau verd, marqueté de taches noires & blanches. Du col à la queue regne une chaîne d'écailles vertes, applaties & dentelées dans les bords. Le cabinet du sieur Seba donne la description & la figure des plus beaux iguana. (D.J.)


IGUARUCUS. m. (Hist. nat. Zoologie) animal du Brésil ; c'est un amphibie. Il vit sous l'eau comme les poissons ; il marche sur la terre comme les quadrupedes ; il grimpe aux arbres comme quelques serpens. Il se retire dans les brossailles. Il a la forme du crocodile ; il est de la grosseur du boeuf ; sa peau est noire ; il n'a point d'écailles dures comme le crocodile ; son corps est uni, mais tacheté. Son dos est hérissé d'arêtes en forme de peigne, depuis la tête jusqu'à la queue. L'ouverture de sa gueule est grande ; ses dents d'une force médiocre, & plutôt menues que grosses. Ses ongles, semblables aux serres des oiseaux, mais foibles & innocens ; il pond des oeufs en grande quantité, & on les mange, Il souffre long-tems la soif & la faim. Sa chair est un mets délicat ; les Espagnols s'y sont faits, & l'exemple des Américains leur a ôté la répugnance qu'ils en avoient d'abord.


IHNA(Géogr.) riviere d'Allemagne, dans la nouvelle Marche de Brandebourg. Elle prend sa source à Reetz ; & après avoir traversé la Poméranie, se jette dans la mer Baltique.


IHOR(Géog.) ville d'un petit royaume de même nom en Asie, dans le continent de Malaca. Les habitans sont mahométans, & trafiquent le long des côtes dans leurs petites barques, qu'ils appellent procs, & que les Européens nomment demi-lunes, à cause de leur figure. Le roi de Siam se fait payer tous les ans par ce petit état un tribut de trois cent livres de notre monnoie actuelle. Long. 121. 30. lat. 1. 58. (D.J.)


IKAZINA(Géogr.) ville du grand-duché de Lithuanie, dans le palatinat de Wilna. Elle est bâtie en bois.


IKEGUOS. m. (Hist. mod.) c'est ainsi que les Ethiopiens & les Abyssins nomment les généraux de leurs ordres monastiques, dont il n'y en a que deux dans l'empire. L'ikeguo est élu par les abbés & supérieurs des différens monasteres, qui comme chez nos moines sont eux-mêmes élus à la pluralité des voix.


IKENDIS. m. (Hist. mod.) c'est le second mois des Tartares orientaux, & de ceux qui font partie de l'empire des Chinois. Il répond à notre Janvier. On l'appelle aussi aicundi. Voyez le dictionn. de Trévoux.


IKENDINS. m. (Hist. mod.) le midi des Turcs.


ILIL

Il vaudroit mieux sans-doute substituer à ces énormes toiles que l'érudition a si laborieusement tissues, quelque système philosophique où l'on vît l'art sortir comme d'un germe, s'accroître & prendre toute sa grandeur. Il est au moins certain que si ce système ne nous rapprochoit pas davantage de la vérité, il nous épargneroit des recherches dont l'utilité ne frappe pas tous les yeux. Il est cependant une sorte de curiosité qui peut se faire un amusement philosophique des recherches de l'érudition la plus frivole, du sérieux & de l'intérêt qu'on y a mis ; & ce sera dans cette vûe, autant qu'il nous sera possible d'y entrer, que nous allons exposer aux autres & nous représenter à nous-mêmes le labyrinthe des antiquités chimiques.

Nos antiquaires chimistes ne se sont pas contentés de fouiller dans tous les recoins de l'histoire sainte & de l'histoire prophane ; ils se sont emparés des fables anciennes ; & c'est une chose curieuse que les efforts prodigieux & les succès singuliers avec lesquels ils en ont quelquefois détourné le sens vers leur objet. Leurs explications sont-elles plus ridicules, plus forcées, plus arbitraires, que celles des Platoniciens modernes, de Vossius, de Noel le Comte, de Bochart, de Kircher, de Marsham, de Lavaur, de Fourmont, & autres interpretes de la Mythologie, qui ont vû dans ces fables la théologie des anciens, leur astronomie, leur physique, leur agriculture, notre histoire sainte défigurée ? Philon de Biblos, Eusebe, & d'après ceux-ci quelques modernes, ont-ils eu plus ou moins de raison que les premiers auteurs de prétendre que ce n'étoient que des faits historiques déguisés, & de reprocher aux Grecs leur goût pour l'allégorie ? Qui sont les plus fous ou de ceux qui discernent dans des contes surannés la vraie Théologie, la Physique, & une infinité d'autres belles choses ; ou de ceux qui croyent que pour y retrouver des procédés chimiques admirables, il ne s'agit que de les développer & que de les dégager de l'alliage poétique ? Sans rien décider là-dessus, je crois qu'on peut assûrer qu'en ceci, comme en beaucoup d'autres cas, nous avons fait aux anciens plus d'honneur qu'ils n'en méritoient : comme lorsque nous avons attaché à leurs lois, à leurs usages, à leurs institutions superstitieuses, des vûes politiques qu'apparemment ils n'ont guere eues. A tout moment nous leur prêtons notre finesse, & nous nous félicitons ensuite de l'avoir devinée. On trouvera dans les anciennes tout ce qu'on y cherchera. Qu'y devoient chercher des Chimistes ? des procédés ; & ils y en ont découvert.

Qu'étoit-ce, à leur avis, que cette toison d'or qui occasionna le voyage des Argonautes ? Un livre écrit sur des peaux, qui enseignoit la maniere de faire de l'or par le moyen de la Chimie. Suidas l'a dit ; mais cette explication est plus ancienne que Suidas : on la rencontre dans le commentaire d'Eusthate sur Denis de Periegete ; celui-ci la rapporte d'après un Charax, cité plusieurs fois dans un traité d'Hermolaüs de Bisance, dédié à l'empereur Justinien ; & Jean François de la Mirandole prétend que le scholiaste d'Apollonius de Rhode, & Apollonius lui-même, y ont fait allusion ; l'un dans cet endroit du second livre de ses Argonautiques ; l'autre dans son commentaire,

. Hermès la fit d'or.

Le scholiaste dit sur ce passage, : on dit qu'Hermès la changea en or en la touchant. Conringius incrédule en antiquités chimiques, ose avancer qu'il n'est pas clair dans ces passages qu'il soit question de l'art de faire de l'or.

Si l'on a vû l'art de faire de l'or dans la fable des Argonautes, que ne pouvoit-on voir dans celles du serpent tué par Cadmus, dont les dents semées par le conseil de Pallas, produisent des hommes qui s'entre-tuent ; du sacrifice à Hecate, dont parle Orphée ; de Saturne qui coupe les testicules au Ciel son pere, & les jette dans la mer, dont l'écume mêlée avec le sang de ces testicules coupés, donna naissance à Vénus ; du même qui dévore ses enfans à mesure qu'ils naissent, excepté le roi & la reine, Jupiter & Junon ; d'Esculape qui revivifie les morts ; de Jupiter transmué en pluie d'or ; du combat d'Hercule & d'Anthée ; des prodiges de la lyre d'Orphée ; de Pirrha & de Deucalion ; de Gorgone qui lapidifie tout ce qui la voit ; de Midas, à qui Bacchus accorda le don fatal de convertir en or tout ce qu'il touchoit ; de Jupiter qui emporte Ganimede au ciel, sous la forme d'une aigle ; de Dedale & d'Icare ; du nuage sous lequel Jupiter enveloppé joüit d'Io, & la dérobe à la colere de Junon ; du Phenix qui renaît de sa cendre ; du rajeunissement d'Aeson, &c. Aussi Robert Duval, R. Vallensis, prétend-il dans un traité intitulé de veritate & antiquitate artis Chimiae, imprimé en 1602, qu'il n'y a aucune de ces allégories dont on ne trouve la véritable clé dans les procédés de la Chimie.

En effet, quel est le vrai chimiste, le chimiste un peu jaloux de ce qui appartient à son art, qui pût se dessaisir sans violence de la fable des travaux d'Hercule ; de l'enlevement des pommes du jardin des Hespérides, après la défaite du dragon qui les gardoit ; de la destruction du lion de la forêt de Nemié ; de la biche aux piés d'airain, tuée sur le mont Menale, &c. Oh si les Chimistes avoient été plus érudits, ou plûtôt les érudits (Kircher par exemple) plus chimistes, quelle moisson d'interprétations à faire n'auroient-ils pas trouvée dans les sentences de Zoroastre, les hymnes d'Orphée, les symboles de Pythagore, les emblèmes, les hiéroglyphes, les tables mystiques, les énigmes, les gryphes, les paroemies, & tous les autres instrumens de l'art de voiler la vérité, dont on se servoit dans les tems où elle étoit autant respectée qu'elle mérite de l'être, où le peuple bien apprécié étoit jugé indigne de la connoître, où l'on croyoit que c'étoit la prostituer que de l'exposer toute nue aux yeux du vulgaire, & où le philosophe jaloux d'élever une barriere entre lui & le reste des hommes, étoit moins à blâmer de la manie qu'il avoit de la cacher, que de celle de faire croire qu'il la cachoit ; car on peut regarder la premiere comme infiniment meilleure que cette indiscrétion qui l'a divulguée depuis par tant de colléges, tant de facultés, tant d'académies plantées, comme disoit le moine Bacon,in omni castro & in omni burgo. Les douze classes ou chefs d'explications dans lesquels Kircher a divisé son gymnasium hieroglyphicum, se seroient réduites par quelques connoissances de la Chimie, à la dixieme seule, où il auroit encore été infiniment moins court & plus hardi. Si M. Jablonski avoit été chimiste, il se seroit bien gardé de voir dans la fameuse table d'Isis, si heureusement sauvée par le célebre cardinal Pietro Bembo, du sac de Rome par le connétable de Bourbon, la suite des fêtes célébrées en Egypte durant toute l'année (voy. Miscell. Berolin. tom. VI.) ; mais bien au lieu d'un almanach de cabinet égyptien, un tableau du procédé divin de la transmutation hermétique. Au reste, ceux qui seront curieux de savoir comment les Chimistes l'emportent sur les simples érudits, comme interpretes de l'histoire & de la fable, peuvent consulter principalement Majeri arcana arcanorum omnium arcanissima, & plusieurs ouvrages de P. J. Fabre de Castelnaudari (Faber Castrinovidariensis), médecin de Montpellier, sur-tout son Panchimicum, son Hercules Piochimicus, & son Alchimista christianus.

Au lieu de ce détail, voici une de ces explications qui pourra recréer quelques lecteurs : elle est du célebre Blaise Vigenere. Cet auteur prétend qu'il faut entendre, par la fable de Promethée puni pour avoir dérobé le feu du ciel, que " les dieux envierent le feu aux hommes, pour ce que par le moyen d'icelui ils sont venus à pénétrer dans les plus profonds & cachés secrets de la nature, de laquelle on ne peut bonnement découvrir & connoître les manieres de procéder, tant elle opere ratierement, sinon que par son contre-pié, que les Grecs appellent , la résolution & séparation des parties élémentaires qui se fait par le feu, dont procede l'exécution de tous les artifices presque que l'esprit de l'homme s'est inventé. Si que les premiers n'avoient autre instrument & outil que le feu, comme on a pû voir modernement ès découvertes des Indes occidentales ; Homere, en l'hymne de Vulcain, met qu'icelui assisté de Minerve, enseignerent aux humains leurs artifices & beaux ouvrages, ayant auparavant accoûtumé d'habiter en des cavernes & rochers creux à guise des bêtes sauvages. Voulant inférer par Minerve la déesse des Arts & Sciences, l'entendement & industrie, & le feu par Vulcain qui les met à exécution. Par quoi les Egyptiens avoient coûtume de marier ces deux déités ensemble (mariage respectable), ne voulant par-là dénoter autre chose, sinon que de l'entendement procede l'invention de tous les Arts & Métiers ; que le feu pais après effectue, & met de puissance en action ; nam agens in toto hoc mundo, dit Johancius, non est aliud quam ignis & calor,


ILA(Géogr.) île d'Ecosse entre les Hébrides, d'environ sept lieues de long sur cinq de large. Elle abonde en bétail ou bêtes fauves, en poisson, & en pierre à chaux. C'est ici que Magdonal, roi des Hébrides, tenoit autrefois sa cour, & l'on voit encore les ruines de son palais. (D.J.)


ILAMBA(Geog.) vaste province d'Afrique au royaume d'Angola. Elle est divisée en plusieurs seigneuries fort peuplées, dont chacune a son sova, qui commande au village de son ressort. On ne trouve dans toute cette province, qui a peut-être cent lieues d'étendue, ni forêts, ni citadelles pour fermer le passage à l'ennemi, mais nous n'en savons aucun autre détail. (D.J.)


ILANTZ(Géog.) ville des Grisons, capitale de la quatrieme communauté de la ligue grise ; elle a à son tour les assemblées des trois ligues du pays. Elle est sur le Rhin, à 7 lieues S. O. de Coire. Long. 26. 45. lat. 46. 38. (D.J.)


ILAPINASTES. m. (Myth.) surnom que l'on donnoit à Jupiter dans l'île de Chypre. Il vient de , célébrer par des festins. Ainsi Jupiter Ilapinaste, c'est la même chose que Jupiter honoré par des festins.


ILCHESTER(Géog.) ancienne ville à marché d'Angleterre en Sommersetshire. Elle envoye deux députés au Parlement, & est sur l'Ill, à 30 lieues O. de Londres.

Mais elle doit se vanter d'avoir donné naissance à Roger Bacon,religieux de l'ordre de S. François, dans le treizieme siecle. Il fut surnommé le docteur admirable, & il l'est par ses découvertes dans l'Astronomie, dans l'Optique, dans les Méchaniques & dans la Chimie. Depuis Archimede, la nature ne forma point de génie plus pénétrant ; il eut la premiere idée de la réformation du calendrier Julien, & à peu-près sur le plan qu'on a suivi sous Grégoire XIII. Il a décrit les lunettes, la chambre obscure, les télescopes & les miroirs ardens. S'il n'introduisit pas la Chimie en Europe, il est du moins un des premiers qui l'y ayent cultivé. Il a inventé, ou connu certainement, la poudre à canon, comme on en peut juger par la maniere précise dont il parle des effets de sa composition. Voici ses propres termes, ils sont bien curieux : Modica materia adaptata (scilicet ad quantitatem unius pollicis) sonum facit horribilem, & coruscationem ostendit violentam, & hoc fit multis modis, quibus civitas aut exercitus destruatur. Il mourut à Oxford en 1392, âgé de 78 ans. (D.J.)


ILCUSSIIA(Géogr.) ville du royaume de Pologne, du Palatinat de Cracovie, dans la petite Pologne, fameuse par ses mines de plomb & d'argent.


ILDEFONS(SAINT), Géog. magnifique maison royale d'Espagne dans la nouvelle Castille, au territoire de Ségovie. C'est le Versailles d'Espagne, & qui a commencé de même par être une maison de chasse. Philippe V. l'a bâti en 1720, & l'a depuis ce tems-là beaucoup embelli. (D.J.)


ILEO-COLIQUEadj. en Anatomie, nom d'une branche de l'artere mésentérique supérieure, qui se distribue à l'intestin iléon & au colon. Haller, icon. anat.


ILEou ILLER, (Géog.) riviere d'Allemagne, qui prend sa source dans les montagnes du Tyrol, & qui va se jetter dans le Danube près d'Ulme.


ILERCAONS(Géogr. anc.) Ilercaonae, Ilercaones, Ilercaonensium regio, ancien peuple de l'Espagne tarragonoise, vers l'embouchure de l'Ebre. Ce peuple occupoit une partie de la côte de Catalogne jusqu'à celle de Valence. (D.J.)


ILERGETESS. m. pl. (Géogr. anc.) Ilergetae, ancien peuple de l'Espagne tarragonoise sur la Segre. Ils étoient bornés au nord par les Pyrénées, par les Ilercaons au sud, & par les Vascons à l'ouest & au nord-ouest. (D.J.)


ILESS. f. en Anatomie, l'os des îles, l'os ileum ou l'os des hanches, & a été ainsi nommé par les anciens, parce qu'il soutient les flancs. Voyez FLANC.

C'est la plus grande des trois pieces dont les os innominés sont composés dans les jeunes sujets.

Il est situé à la partie supérieure du bassin : on le divise en crête, en base, en bord antérieur, en bord postérieur, en deux faces ; l'une latérale externe, l'autre latérale interne.

La crête est la partie supérieure arrondie en forme d'arcade, dont la portion postérieure, qui est la plus épaisse, est appellée tubérosité ; on distingue dans son épaisseur deux levres & deux interstices.

Le bord antérieur a deux interstices, appellées l'une épine antérieure supérieure, & l'autre épine antérieure inférieure. Ces deux éminences sont séparées par une échancrure ; on en remarque de même deux au bord postérieur, mais elles sont plus près l'une de l'autre.

La base ou partie inférieure est la plus épaisse de toutes ; elle forme antérieurement la portion supérieure de la cavité cotyloïde, & postérieurement presque toute la grande échancrure sciatique.

La face latérale externe est convexe antérieurement & concave postérieurement.

La face latérale interne est inégalement concave ; elle a en-arriere plusieurs inégalités, parmi lesquelles il y a une grande facette cartilagineuse de la figure d'une S qui sert à la symphise cartilagineuse de cet os avec l'os sacrum.


ILEUSUGAGUEN(Géog.) ville forte d'Afrique au royaume de Maroc, dans la province d'Héa, sur une montagne à trois lieues de Hadequis. Long. 8. 28. lat. 30. 40. (D.J.)


ILHEOS(Géog.) ville maritime de l'Amérique méridionale, capitale de la capitainerie de Rio dos Ilhéos au Brésil. Elle appartient aux Portugais, & est dans un pays fertile. Long. 340. 10. lat. mérid. 15. 40. (D.J.)


ILIADES. m. (Littérat.) nom d'un poëme épique, le premier & le plus parfait de tous ceux qu'Homere a composés. Voyez EPIQUE.

Ce mot vient du grec , ilium, nom de cette fameuse ville que les Grecs tinrent assiégée pendant dix ans, & qu'ils ruinerent à la fin, à cause de l'enlévement d'Helene, & qui fait l'occasion de l'ouvrage dont le véritable sujet est la colere d'Achille.

Le dessein d'Homere dans l'iliade a été de faire concevoir aux Grecs divisés en plusieurs petits états, combien il leur importoit d'être unis & de conserver entr'eux une bonne intelligence. Pour cet effet, il leur remet devant les yeux les maux que causa à leurs ancêtres la colere d'Achille, & sa mésintelligence avec Agamemnon ; & les avantages qu'ils retirerent de leur union. Voyez FABLE, ACTION.

L'iliade est divisée en vingt-quatre livres, que l'on désigne par les lettres de l'alphabet. Pline parle d'une iliade écrite sur une membrane si petite & si déliée, qu'elle pouvoit tenir dans une coque de noix.

Pour la conduite de l'iliade, voyez le P. le Bossu, Madame Dacier & M. de la Motte.

Les critiques soutiennent que l'iliade est le premier & le meilleur poëme qui ait paru au monde. Aristote en a presqu'entiérement tiré les regles de sa poétique ; & il n'a eu autre chose à faire que d'établir des regles sur la pratique d'Homere. Quelques auteurs disent qu'Homere a non-seulement inventé la Poésie, mais encore les Arts & les Sciences, & qu'il donne dans son poëme des marques visibles qu'il les possédoit toutes à un degré éminent. Voyez POESIE.

M. Barus de Cambridge va mettre un ouvrage sous presse, dans lequel il prouve que Salomon est l'auteur de l'iliade.

L'iliade, dit M. de Voltaire dans son essai sur la poésie épique, est pleine de dieux & de combats. Ces sujets plaisent naturellement aux hommes ; ils aiment ce qui leur paroît terrible. Ils sont comme les enfans qui écoutent avidement ces contes de sorciers qui les effraient. Il y a des fables pour tout âge, & il n'y a point eu de nation qui n'ait eu les siennes.

De ces deux sujets qui remplissent l'iliade, naissent deux grands reproches que l'on fait à Homere. On lui impute l'extravagance de ses dieux & la grossiéreté de ses héros. C'est reprocher à un peintre d'avoir donné à ses figures les habillemens de leur tems. Homere a peint les dieux tels qu'on les croyoit, & les hommes tels qu'ils étoient. Ce n'est pas un grand mérite de trouver de l'absurdité dans la théologie payenne, mais il faudroit être bien dépourvû de goût, pour ne pas aimer certaines fables d'Homere. Si l'idée des trois graces qui doivent toujours accompagner la déesse de la Beauté, si la ceinture de Venus sont de son invention, quelles louanges ne lui doit-on pas pour avoir ainsi orné cette religion que nous lui reprochons ? & si ces fables étoient déja reçûes avant lui, peut-on mépriser un siecle qui avoit trouvé des allégories si justes & si charmantes ?

Quant à ce qu'on appelle grossiéreté des héros d'Homere, on peut rire tant qu'on voudra de voir Patrocle au neuvieme livre de l'iliade, mettre trois gigots de mouton dans une marmite, allumer & souffler le feu, & préparer le dîner avec Achille. Achille & Patrocle n'en sont pas moins éclatans. Charles XII. roi de Suede, a fait six mois sa cuisine à Demir-Tocca, sans rien perdre de son héroïsme ; & la plûpart de nos généraux qui portent dans un camp tout le luxe d'une cour efféminée, auront bien de la peine à égaler ces héros.

Que si on reproche à Homere d'avoir tant loué la force de ses héros, c'est qu'avant l'invention de la poudre, la force du corps décidoit de tout dans les batailles. Les anciens se faisoient une gloire d'être robustes, leurs plaisirs étoient des exercices violens. Ils ne passoient point leurs jours à se faire traîner dans des chars à couvert des influences de l'air, pour aller porter languissamment d'une maison à l'autre, leur ennui & leur inutilité. En un mot, Homere avoit à représenter un Ajax & un Hector, & non un courtisan de Versailles ou de Saint-James. Essai sur la poésie épique.

On peut également excuser les défauts de style ou de détail qui se trouvent dans l'iliade ; ses censeurs n'y trouvent nulle beauté, ses adorateurs n'y avouent nulle imperfection. Le critique impartial convient de bonne foi qu'on y rencontre des endroits foibles, défectueux, traînans, quelques harangues trop longues, des descriptions quelquefois trop détaillées, des répétitions qui rebutent, des épithetes trop communes, des comparaisons qui reviennent trop souvent, & ne paroissent pas toujours assez nobles. Mais aussi ces défauts sont couverts par une foule infinie de graces & de beautés inimitables, qui frappent, qui enlevent, qui ravissent, & qui sollicitent pour les taches légeres dont nous venons de parler, l'indulgence de tout lecteur équitable & non prévenu.

Madame Dacier a traduit l'iliade en prose, M. de la Mothe l'a imitée en vers. L'une de ces traductions n'atteint pas la force de l'original, l'autre affecte en quelque sorte de le défigurer.


ILIAQUEadj. en Anatomie, se dit des parties relatives à l'ileon. Voyez ILEON.

L'artere iliaque est une des branches de la division de l'aorte inférieure. Voyez AORTE.

L'artere iliaque se porte obliquement vers la partie latérale & supérieure de l'os sacrum, là elle se divise en deux branches, l'une qu'on appelle artere iliaque interne, ou artere hypogastrique, qui se jette dans le bassin ; & l'autre artere iliaque externe, qui rampe le long des parties latérales & supérieures du bassin, sans jetter de branches considérables, & vient passer sous le ligament de Fallope, où elle fournit plusieurs branches, & prend le nom d'artere crurale. Voyez HYPOGASTRIQUE & CRURALE.

Le muscle iliaque vient de la face interne de l'os des îles de la crête, de ses épines antérieures, de leur intervalle ; en descendant sur la partie inférieure de ce même os, se joint au grand psoas, & s'insere avec lui au petit trochanter.

ILIAQUE passion, (Medecine) ileus, ; ce nom est dérivé du mot grec , qui signifie être replié, contourné ; circumvolvi, contorqueri, auxquels répondent les noms latins qu'on donne à cette maladie, de volvulus, passio volvulosa ; elle est décrite dans Caelius Aurelianus sous le nom de tormentum ; quelques auteurs grecs l'appellent aussi , pensant que les intestins sont alors tendus comme des cordes ; son nom vulgaire francisé est miserere, nom tiré sans-doute de la compassion qu'arrache l'état affreux des personnes qui en sont attaquées. Le symptome qui caractérise cette maladie est un vomissement presque continuel avec constipation ; on vomit d'abord les matieres contenues dans l'estomac, peu après on rejette la bile, des matieres chileuses, même des excrémens ; quelquefois aussi les malades ont rendu par la bouche les lavemens, les suppositoires, s'il en faut croire quelques medecins observateurs : en même tems ils ressentent des douleurs aiguës dans le bas-ventre ; la soif est immodérée, la chaleur excessive, la foiblesse extrême, le pouls est dur, vibratil, serré, vîte, la respiration est difficile ; à ces accidens surviennent quelquefois, lorsque la maladie est à son dernier période, le hoquet, convulsion, délire, sueurs froides, défaillances, refroidissement des extrémités, &c. Cette maladie est quelquefois contagieuse, comme l'a observé Schenckius, lib. III. observ. Amatus Lusitanus (Observ. cap. viij.) assure l'avoir vûe épidémique ; les malades qui en étoient attaqués rendoient beaucoup de vers par la bouche. Cette maladie est au rapport de Bartholin (Epistol. cap. iv. pag. 529.) endémique dans la Jamaïque, île d'Amérique. On lit dans Forestus une observation singuliere de Dodonée, touchant une passion iliaque périodique, dont les paroxysmes revenoient tous les trois jours. Lib. XXI. observ. 19.

Les causes de cette maladie sont extérieures ou internes ; on ne peut connoître celles-ci que par l'ouverture du cadavre, l'observation nous découvre les autres ; c'est par elle que nous savons que la passion iliaque est souvent excitée par les poisons, les champignons, les émétiques, les violens purgatifs. Un nommé Guilandius, au rapport de Prosper Alpin (Method. medend.), fut attaqué d'une passion iliaque mortelle, pour avoir pris des pilules & demi-once d'hiera picra ; un accès de colere, un exercice violent ont quelquefois produit le même effet ; Zacutus Lusitanus a observé une passion iliaque déterminée par un arrêt subit de la sueur & de la transpiration dans un jeune seigneur qui venoit de jouer à la paume ; l'abus & l'usage déplacé des astringens, a quelquefois occasionné cette maladie. Fernel raconte qu'une fille en fut atteinte pour avoir mangé trop abondamment des coings, & qu'on les trouva ramassés dans le coecum, qui en avoit été resserré & retréci. On en a vu survenir à la suite d'une blessure dans le bas-ventre ; mais les causes les plus fréquentes sont les hernies. L'ouverture des cadavres nous fait souvent appercevoir les causes internes, c'est-à-dire les vices, les dérangemens qui produisent plus immédiatement cette maladie. Dans tous les cadavres de personnes mortes de passion iliaque, on voit le conduit intestinal fermé dans quelques endroits, tantôt par des excrémens durs, des vers, des tumeurs, des ulceres, par des concrétions pierreuses, crétacées, plâtreuses, &c. tantôt par des inflammations considérables, très-souvent par l'étranglement des intestins descendus dans le scrotum dans les hernies ; quelquefois par des entrelacemens, des noeuds, des replis, des déplacemens de quelque portion d'intestin. Quelques auteurs ont refusé de croire que cette cause eût lieu, par la singuliere & cependant très-ordinaire raison, qu'ils ne comprenoient pas comment les intestins attachés au mesentere, pouvoient ainsi se déranger ; mais ce raisonnement, quelque plausible qu'il puisse être, doit céder à une foule d'observations qui constatent ce fait : ces replis sont même quelquefois très-multipliés. Riviere en a observé trois dans l'intestin ileon ; Henri de Keers en a trouvé cinq, & Barbette dit en avoir vû jusqu'à sept. On peut ajouter à cela les observations de Platter, de Panarole, d'Hyppolitus Boscus, & de plusieurs autres. Le vice le plus fréquent qu'on apperçoit dans les intestins des personnes qui sont mortes de cette maladie, est l'intussusception ou invagination d'une portion d'intestin dans un autre ; on a vû quelquefois tout le coecum rentré & caché dans l'ileum. Cette cause est attestée par beaucoup d'observations de Columbus, de Sylvius de le Boë, de Plempius, de Frédéric Ruysch ; c'est celle qui produit le plus ordinairement l'ileus endémique de la Jamaïque. Voyez Bartholin. Peyer a observé jusqu'à trois semblables invaginations dans le même sujet ; Patin traite aussi ce redoublement de chimérique, parce qu'il ne l'a jamais vû. Quelquefois ces duplicatures se rencontrent sans qu'il y ait passion iliaque, comme je l'ai observé dans un homme qui mourut subitement après avoir pris l'émétique, au premier effort qu'il fit pour vomir. Il n'est pas rare de trouver aussi dans les cadavres les intestins retrécis & étranglés dans certains endroits, comme s'ils fussent serrés par une corde. Le skirrhe du mésentere ou des parties environnantes est une des causes découvertes par les inspections anatomiques. Le pancreas grossi & obstrué en comprimant l'intestin, en a occasionné l'inflammation, l'ulcere & la passion iliaque, Kerkringius, observ. anatom. 42. On trouve souvent l'épiploon & les intestins gangrenés & sphacelés ; la corruption est quelquefois si grande, qu'elle empêche d'enlever les visceres & de pouvoir examiner la cause du mal. Baillou, liv. II. épidem. Hilden, de gangren. cap. iv. Il paroît pourtant par toutes ces observations, qu'il ne suffit pas que le conduit intestinal soit bouché, il faut encore qu'il y ait une irritation qui fasse sur les intestins le même effet que les émétiques font sur l'estomac. Ces causes peuvent agir dans les intestins greles ou dans les gros, ce qui produit quelque léger changement dans les symptomes ; lorsque les greles sont affectés, les douleurs sont plus vives, les vomissemens plus fréquens ; les matieres qu'on rend par le vomissement sont chimeuses ou chyleuses. Lorsque les gros intestins sont attaqués, les vomissemens sont plus lents, les douleurs moins aiguës ; elles se font sentir principalement aux hypochondres & aux reins, le malade vomit les excrémens, &c.

Le diagnostic de cette maladie n'est pas difficile, elle est très-bien caractérisée par le vomissement joint à la constipation totale ; mais il est très-important d'en bien distinguer les causes, sur-tout de reconnoître l'inflammation lorsqu'elle est présente ; alors les douleurs sont vives, la fievre est plus violente, l'altération & l'agitation du corps plus grandes, le pouls est dur & fréquent. La connoissance de ce qui a précédé peut aussi fournir des éclaircissemens ; on peut s'appercevoir facilement en examinant le malade si la maladie doit être attribuée à quelque hernie ; les autres causes sont trop cachées pour qu'on puisse même les soupçonner, on est obligé d'agir en aveugle, & ce n'est pas le seul cas où l'on soit réduit au tatonnement & à la divination souvent funestes, mais indispensables.

Prognostic. La passion iliaque est une maladie très-dangereuse, fort aiguë, qui est bientôt terminée plutôt en mal qu'en bien : lorsqu'elle dépend de l'inflammation, ou qu'elle en est accompagnée, il est rare qu'on en réchappe ; il y a plus à espérer si elle est la suite d'une hernie, parce qu'on peut rentrer l'intestin, ou du moins on a toujours le pis-aller de l'opération ; elle se guérit assez facilement lorsqu'elle est la suite d'une constipation opiniâtre, d'un rentrement d'intestin, &c. La guérison est prochaine lorsque le malade prend les lavemens & qu'il les rend facilement, que les douleurs ne sont point fixes ni continues ; il n'y a plus de danger lorsque les remedes laxatifs qu'on prend par la bouche, operent par les selles ; mais le péril est pressant, & il ne reste plus d'espérance, lorsque les douleurs qui étoient extrêmement aiguës, viennent à cesser tout-à-coup sans que les autres symptomes diminuent, alors l'abatement des forces est plus sensible, l'haleine est puante, la foiblesse & la vîtesse du pouls augmentent, les syncopes sont fréquens, la gangrene est formée, & la mort est prochaine ; le hoquet, la convulsion, le délire survenans à la passion iliaque sont des signes d'un très-mauvais augure. Hippocr. aphor. 10. lib. VII.

Curation. Cette maladie est une de celles où la nature n'opere rien pour sa guérison ; elle exige les secours de l'art les plus promts & les plus appropriés ; ils doivent être variés suivant les différentes causes : lorsqu'il y a inflammation ou qu'elle est à craindre, il est à propos de faire une ou deux saignées, de donner des lavemens émolliens, anodins, d'appliquer sur le bas-ventre des fomentations de la même nature ; intérieurement on doit avoir recours aux remedes rafraîchissans, tempérans, anti-orgastiques, calmans ; tels sont les eaux de poulet, tisanes émulsionées, le nitre, la liqueur minérale anodine d'Hoffman ; si les douleurs sont trop vives, il faut donner les narcotiques, mais à petite dose ; on peut essayer quelques légers purgatifs en les associant aux calmans même narcotiques. S'il y a hernie, il faut en tenter la réduction, ou en venir de bonne heure à l'opération. Voyez HERNIE. Lorsqu'on n'a à craindre ni l'inflammation ni l'hernie, on peut donner des lavemens plus actifs, plus stimulans ; la fumée du tabac injectée dans l'anus par l'instrument de Dekkers, est très-convenable ; Hippocrate conseille d'enfler les boyaux avec de l'air ; il y a des soufflets propres à cette opération : Celse recommande avec raison les ventouses. Les Chinois guérissent cette maladie par le cautere actuel. On a vû quelquefois de bons effets de l'application des animaux tout chauds sur le ventre ; il ne faut pas trop perdre du tems à employer ces remedes ; pour peu qu'ils tardent à produire de bons effets, il faut recourir au remede de van Helmont, aux balles de plomb, d'argent ou d'or ; avec ce remede, dit-il, neminem volvulo perire sivi ; ou ce qui est encore mieux, au mercure, dont il faut faire avaler une ou deux livres, & agiter, promener en voiture, s'il est possible, le malade ; mille observations constatent l'efficacité de ce remede. Ne seroit-il pas à propos de faire marcher ces malades piés nuds sur un terrein froid & mouillé ? Les personnes saines à qui il arrive de faire pareille chose, sont punies de cette imprudence par la diarrhée. Enfin tous ces secours inutilement employés, quelques auteurs proposent d'ouvrir le ventre, de dénouer & raccommoder les intestins ; cette opération est cruelle, elle peut être inutile, dangereuse ; mais c'est une derniere ressource dans des cas absolument désespérés. Article de M. MENURET.


ILIBOBOCAS. m. (Ophiolog. exot.) serpent du Brésil nommé par les Portugais, cobra de coral. Il est de la longueur de deux piés & de la grosseur du pouce, qui s'amenuise encore davantage vers la queue, & se termine en pointe ; son ventre est tout blanc, mais d'un blanc argentin & lustré ; sa tête est couverte d'écailles blanches de forme cubique, bordées de quelques autres écailles noires ; son corps est tacheté de blanc, de noir & de rouge. Il rampe avec lenteur, & passe pour très-dangereux. Ray, syn. anim. pag. 327. (D.J.)


ILIMSK(Géog.) province & ville de Sibérie, située sur la riviere d'Ylim qui se jette dans celle de Tungus, qui elle-même se perd dans le fleuve de Jenisci. Elle est habitée par des Tartares Tunguses & par des Russes, & releve du woinde ou gouverneur d'Irkusk.


ILION(Géog. anc. & Littér.) voilà le nom qui nous est si cher dans l'ancienne ville de Troie, dans l'Asie mineure.

Ilion, ton nom seul a des charmes pour moi !

Ne verrai je jamais rien de toi, ni la place

De ces murs élevés & détruits par les dieux,

Ni ces champs où couroient la fureur & l'audace,

Ni des tems fabuleux enfin la moindre trace

Qui pût me présenter l'image de ces lieux !

Non, on ne verra rien de tous ces précieux restes de l'antiquité ! L'Ilion dont il s'agit, fut détruite 850 ans avant l'arrivée d'Alexandre en Troade ; il ne trouva qu'un village qui portoit son nom, bâti à trente stades au-delà. Ce prince fit de riches présens à ce pauvre village, lui donna le titre de ville, & laissa des ordres pour l'aggrandir.

Après la mort d'Alexandre, Lysimaque amplifia le nouvel Ilion, & l'environna d'un mur de quarante stades ; mais cette ville n'avoit plus de murailles, quand les Gaulois y passerent, l'an 477 de Rome ; & la premiere fois que les Romains entrerent en Asie, c'est-à-dire l'an de Rome 564, Ilion avoit plutôt l'air d'un bourg que d'une ville ; Fimbria, lieutenant de Sylla, acheva de la ruiner en 668, dans la guerre contre Mithridate.

Cependant Sylla consola les habitans de leur perte, & leur fit du bien. Jules-César qui se regardoit comme un des descendans d'Enée, s'affectionna entiérement à cette petite ville, & la réédifia. Il donna non-seulement de nouvelles terres à ses habitans, mais la liberté & l'exemption des travaux publics. En un mot, il étendit si loin ses bienfaits sur Ilion, qu'au rapport de Suétone, on le soupçonna d'avoir voulu quitter Rome pour s'y établir, & y transporter les richesses de l'empire.

On eut encore la même frayeur sous Auguste, qui en qualité d'héritier de Jules-César, auroit pû exécuter ce grand projet. L'un & l'autre montrerent en plusieurs occasions, un penchant très-marqué pour la ville d'Ilion. Nous venons de voir ce que le premier fit pour elle ; le second y établit une colonie avec de nouveaux privileges, & rendit aux Troyens la belle statue d'Ajax, qu'Antoine avoit fait transporter en Egypte.

Enfin, M. le Fevre, Dacier, & le P. Sanadon, sont persuadés que ce fut pour détourner adroitement Auguste du dessein qu'il pourroit avoir de relever l'éclat de l'ancienne Troie, qu'Horace composa cette ode admirable, chef-d'oeuvre de la poésie lyrique, qui commence par justum & tenacem propositi virum, dans laquelle ode il fait tenir à Junon ce discours.

Ilion, Ilion !

Fatalis incestusque judex,

Et mulier peregrina vertit

In pulverem.

Ilion, la détestable Ilion ! c'est par cette répétition qu'il tâche d'imprimer des sentimens d'aversion pour cette ville ; par mépris encore, il ne daigne faire nommer à Junon, ni Paris, ni Hélene ; l'une est une femme étrangere, l'autre un juge fatal à sa patrie, un violateur de l'hospitalité ; Laomédon & les Troyens sont des perfides, des parjures, livrés depuis long-tems à la colere des dieux. Voilà le sujet de cette piece lyrique découvert ; & vraisemblablement Horace la fit de concert & par les conseils de Mécene & d'Agrippa : jamais le poëte n'eut un sujet plus délicat à manier, & jamais il ne s'en tira avec tant d'art.

Ilion subsista encore sous les empereurs. On a des médailles frappées au nom de ses habitans. Il y en a une de Marc Aurele, qui représente Hector sur un char à deux chevaux, avec cette légende . Il y en a d'autres de Commode & d'Antonin fils de Sévere, sur lesquelles la légende est la même ; mais le char est à quatre chevaux. On en a aussi à deux chevaux frappées sous Sévere & sous Gordien.

C'est de l'Ilion dont il est ici question, que les voyageurs disent avoir vû les ruines, & non pas de l'ancienne Troie, qu'Hector ne put défendre, & que les Grecs brulerent impitoyablement dans une seule nuit. Voyez TROIE. (D.J.)


ILISSIDESadj. fem. pl. (Mythol.) Ilissides, ou Ilissiades est un surnom des Muses, pris du fleuve Ilissus dans l'Attique, lequel fleuve rouloit des eaux sacrées. Voyez ILISSUS, Géog. (D.J.)


ILISSUS(Géog. anc.) ville & riviere de Grece dans l'Attique ; du tems de Pline on ne voyoit déja plus que les ruines de la ville, c'est pourquoi il dit, locus Ilissos ; les Athéniens avoient sur le bord de la riviere un autel consacré aux Muses Ilissiades ; c'étoit aussi sur les bords de l'Ilissus que se faisoit la lustration dans les petits mysteres ; ses eaux étoient réputées sacrées par un statut de religion, sacro instituto, dit Maxime de Tyr. Les Turcs ont aujourd'hui détourné les eaux de l'Ilissus, pour arroser leurs jardins, & on n'en voit presque plus que le lit. (D.J.)


ILITHYES. f. (Littérat. & Myth.) divinité de la Fable ; Ilithye fille de Junon & soeur d'Hébé, présidoit comme sa mere aux accouchemens ; les femmes dans les douleurs de l'enfantement, lui promettoient des sacrifices, si elles venoient à être heureusement délivrées. Cette déesse avoit à Rome un temple, dans lequel on étoit obligé de porter une piece de petite monnoie, savoir à la naissance & à la mort de chaque personne. Servius Tullius établit cet usage, pour avoir toutes les années un dénombrement exact des naissances & des morts des habitans de Rome. On trouve la déesse Ilithye sur les médailles & dans les inscriptions antiques, sous le titre de Juno Lucina, ou simplement de Lucina. Cependant les anciens ont fait mention de plusieurs Ilithyes & de plusieurs Lucines, parce qu'il y avoit plusieurs déesses qui présidoient aux enfantemens. Post haec Ilithyas placato puerperas hostiis, dit l'oracle de la Sybille. On les appelloit indifféremment Lucinas, Ilithyas, Genetyllidas, trois noms qui signifient la même fonction. Le premier est latin & vient de lux, le jour. Les deux autres sont grecs : Ilithya vient de , oriri ; & génétyllis de , nativité. (D.J.)


ILIVILIHUS. m. (Ornithol. exot.) nom que les habitans des îles Philippines donnent à un oiseau fort commun dans ce pays-là, & qui a toute l'encolure de nos cailles, d'où vient que quelques écrivains l'appellent coturnix parvula montana, petite caille de montagne, parce qu'elle vit dans les lieux élevés, & qu'elle n'est pas plus grosse qu'un moineau ; elle est remarquable par le joli mélange de la couleur de son pennage. (D.J.)


ILKUSCHIlcussum, (Géog.) ville royale de Pologne au palatinat de Cracovie, remarquable par ses mines d'argent, mêlées avec du plomb ; il est bon d'observer ici, que les mines ne sont point entiérement du droit royal en Pologne ; elles appartiennent au seigneur sur la terre duquel elles se rencontrent, & ce seigneur en fait quelque reconnoissance au roi ; mais les mines qui sont sur les terres de la couronne, comme par exemple, celle d'Ilkusch se partagent entre le roi, le palatin & l'évêque ; cette ville est dans un pays ingrat, au pié de plusieurs montagnes, à six lieues N. O. de Cracovie. Long. 37. 35. lat. 50. 26. (D.J.)


ILL L'(Géograph.) riviere de France en Alsace, qu'elle traverse presque dans toute sa longueur ; elle a sa source à l'extrémité du Santgaw, & se jette dans le Rhin à deux lieues au-dessous du pont de Strasbourg. L'Ill arrose plusieurs villes, & reçoit dans son cours quelques rivieres considérables ; ses débordemens ne sont guere moins nuisibles que ceux du Rhin. (D.J.)


ILLAPSS. m. (Théolog.) espece d'extase contemplative où l'on tombe par des degrés insensibles, où les sens extérieurs s'alienent, & où les organes intérieurs s'échauffent, s'agitent, & mettent dans un état fort tendre & fort doux, peu différent de celui qui succede à la possession d'une femme bien aimée & bien estimée.


ILLATIONS. f. (Logiq. Théolog. Hist.) ce terme est de l'école ; il vient du latin inferre, conclure ; ainsi connoître par illation, c'est la même chose que connoître par voie de conséquence.

L'illation est dans la messe mozarabique ce que nous appellons dans la nôtre la préface. L'illation & la préface avoient encore pour synonymes les mots contestation & immolation.

Illation se dit aussi pour retour ; ainsi l'illation de saint Benoît, c'est la fête du retour de ses reliques de l'église de saint Agnan d'Orleans à Fleure.


ILLE(Géog.) petite ville de France dans le Roussillon, à quatre lieues de Perpignan ; elle est jolie & bien bâtie, dit Piganiol de la Force, tom. VI. p. 449. Long. 21. 20. lat. 42. 25. (D.J.)


ILLÉGITIMEadj. (Jurisprud.) se dit de ce qui est contre la loi, & opposé à quelque chose de légitime, comme une conjonction illégitime, un enfant illégitime. Voyez BATARD, LEGITIME. (A)


ILLESCAS(Géog.) petite ville d'Espagne, dans la nouvelle Castille, à six lieues au sud de Madrid.


ILLIBÉRALadv. (Gram.) services bas, méchaniques. Voyez LIBERAL.


ILLICITEadj. (Gram. & Morale) qui est défendu par la loi. Une chose illicite n'est pas toujours mauvaise en soi ; le défaut de presque toutes les législations, c'est d'avoir multiplié le nombre des actions illicites par la bisarrerie des défenses. On rend les hommes méchans en les exposant à devenir infracteurs ; & comment ne deviendront-ils pas infracteurs, quand la loi leur défendra une chose vers laquelle l'impulsion constante & invincible de la nature les emporte sans-cesse ? Mais quand ils auront foulé aux piés les lois de la société, comment respecteront-ils celles de la nature ; sur-tout s'il arrive que l'ordre des devoirs moraux soit renversé, & que le préjugé leur fasse regarder comme des crimes atroces, des actions presqu'indifférentes ? Par quel motif celui qui se regardera comme un sacrilege, balancera-t-il à se rendre menteur, voleur, calomniateur ? Le concubinage est illicite chez les chrétiens ; le trafic des armes est illicite en pays étrangers ; il ne faut pas se défendre par des voies illicites. Heureux celui qui sortiroit de ce monde sans avoir rien fait d'illicite ! plus heureux encore celui qui en sort sans avoir rien fait de mal ! Est-il, ou n'est-il pas illicite de parler contre une superstition consacrée par les lois ? Lorsque Ciceron écrivit ses livres sur la divination, fit-il une action illicite ? Hobbes ne sera pas embarrassé de ma question ; mais osera-t-on avouer les principes d'Hobbes, sur-tout dans les contrées où la puissance temporelle est distinguée de la puissance spirituelle ?


ILLIFONSOILLIFONSO


ILLIMITÉadj. (Gram.) qui n'a point de limite. Il est relatif au tems & à l'espace. On dit un tems illimité, un espace illimité : il l'est aussi à la puissance. Il n'y a point de puissance légitime & illimitée sur la terre ; il y a même un sens très-raisonnable dans lequel on peut dire que celle de Dieu ne l'est pas ; elle est bornée par l'essence des choses. Les notions que nous avons de sa justice sont immuables : où en serions-nous, s'il en étoit autrement ? Cependant on ne peut être trop circonspect lorsqu'il s'agit d'élever ses idées jusqu'à un être d'une nature aussi différente de la nôtre ; il ne faut pas s'attendre dans ces comparaisons, à une conformité bien rigoureuse. Mais, voulons-nous vivre & mourir en paix, faisons descendre notre justice jusqu'à la fourmi, afin que celui qui nous jugera, rabaisse la sienne jusqu'à nous.


ILLINOISS. m. pl. (Géog.) peuples sauvages de l'Amérique septentrionale, dans la nouvelle France, le long d'une grande riviere du même nom. Cette riviere des Illinois, qui vient du nord-est, ou est-nord-est, n'est navigable qu'au printems ; elle a plus de cent lieues de cours, qui va au sud-quart-sud-est, & se décharge dans le Mississipi, vers le 39 deg. de latitude.

Le pays des Illinois est encore arrosé par d'autres grandes rivieres ; on lui donne cent lieues de largeur, & beaucoup plus de longueur, car on l'étend bien loin le long du Mississipi. Il est par-tout couvert de vastes forêts, de prairies & de collines. La campagne & les prairies abondent en bysons, vaches, cerfs, & autres bêtes fauves, de même qu'en toute sorte de gibier, particulierement en cygnes, grues, outardes & canards.

Les arbres fruitiers peu nombreux, consistent principalement en des especes de néfliers, des pommiers, & des pruniers sauvages, qu'on pourroit bonifier en les greffant ; mais les Illinois ignorent cet art, ils ne se donnent pas même la peine de cueillir le fruit aux arbres, ils abattent les arbres pour en prendre le fruit.

Dans un si grand pays, on ne connoît que trois villages, dont l'un peuplé de huit ou neuf cent Illinois, est à plus de 50 lieues du second.

Les Illinois vont tout nuds depuis la ceinture ; toute sorte de figures bisarres, qu'ils se gravent sur le corps, leur tiennent lieu de vêtement. Ils ornent leur tête de plumes d'oiseaux, se barbouillent le visage de rouge, & portent des colliers de petites pierres du pays de diverses couleurs. Ils ont des tems de festins & de danses, les unes en signe de réjouissance, les autres de deüil ; ils n'enterrent point leurs morts, ils les couvrent de peaux, & les attachent à des branches d'arbres.

Les hommes sont communément grands, & tous très-lestes à la course. La chasse fait leur occupation, pour pourvoir à leur nourriture, à laquelle ils joignent le blé d'inde ; & quand ils en ont fait la récolte, ils l'enferment dans des creux sous terre, pour le conserver pendant l'été. Le reste du travail regarde les femmes & les filles ; ce sont elles qui pilent le blé, qui préparent les viandes boucannées, qui construisent les cabanes, & qui, dans les courses nécessaires, les portent sur leurs épaules.

Elles fabriquent ces cabanes en forme de longs berceaux, & les couvrent avec des nattes de jonc plat, qu'elles ont l'adresse de coudre ensemble très-artistement, & à l'épreuve de la pluie. Elles s'occupent encore à mettre en oeuvre le poil des bysons ou boeufs sauvages, à en faire des sacs & des ceintures. Ces boeufs sont bien différens de ceux d'Europe ; outre qu'ils ont une grosse bosse sur le dos vers les épaules, ils sont encore tout couverts d'une laine fine, qui tient lieu aux Illinois de celle qu'ils tireroient des moutons, s'ils en avoient dans leur pays.

Leur religion consiste à honorer une espece de génie qu'ils nomment Manitou, & qui, selon eux, est maître de la vie & de la mort. Voyez MANITOU.

Je ne conseille pas au lecteur qui sera curieux d'autres détails, de les prendre dans le P. Hennepin, ni dans la relation de l'Amérique du chevalier Tonti, ouvrage supposé ; mais il y a quelque chose de mieux sur les Illinois ; c'est une lettre du P. Gabriel Marest, Jésuite missionnaire, qui est insérée dans le Recueil des lettres édifiantes, tom. XI. (D.J.)


ILLOCK(Géog.) petite ville de la basse-Hongrie dans l'Esclavonie. Elle est sur le Danube, à 2 lieues de Peterwaradin, 8 S. E. d'Issek, 30 N. O. de Belgrade. Long. 37. 45. lat. 45. 30. (D.J.)


ILLUMINATIONS. f. (Gram.) c'est l'action d'un corps lumineux qui éclaire, ou la passion d'un corps opaque qui est éclairé ; il se dit au simple & au figuré. Au simple, de la maniere dont nos temples sont éclairés à certains jours solemnels ; des lumieres que le peuple est obligé d'entretenir la nuit sur ses fenêtres, lorsque quelque événement important & heureux l'exige ; & de celles dont les faces des grandes maisons sont décorées, dans les mêmes circonstances, ou dans quelques fêtes particulieres. Nos artistes se sont souvent distingués par le goût dans ce genre d'artifice, qui consiste à imiter des morceaux d'architecture & autres objets, par un grand nombre de lumieres symmétriquement distribuées. Au figuré, on appelloit autrefois le sacrement de baptême l'illumination, & nous nous servons de la même expression, pour désigner ces inspirations d'enhaut, que quelques personnes privilégiées ont éprouvées. La foi est un don & une illumination de l'Esprit-saint.

ILLUMINATIONS, se dit en Peinture de figures, ou autres objets peints sur des corps transparens, comme le verre, la gase, le papier, la toile, &c. derriere lesquels on met des lumieres qu'on ne voit point, & qui font appercevoir les objets représentés. On s'en sert dans les décorations de théâtre, dans celles des fêtes publiques, & on en fait de toutes couleurs.


ILLUMINÉadj. pris subst. (Théolog.) c'est le nom que l'on donnoit anciennement dans l'église à ceux qui avoient reçu le baptême. Voyez BAPTEME.

Ce nom leur venoit d'une cérémonie du baptême, qui consistoit à mettre dans la main du néophite qui venoit d'être baptisé, un cierge allumé, symbole de la foi & de la grace qu'il avoit reçu par ce sacrement. Voyez CATHECUMENE. Dictionnaire de Trévoux.

ILLUMINE, nom d'une secte d'hérétiques qui s'éleverent en Espagne, vers l'an 1575, que les Espagnols appelloient Alambrados.

Leurs chefs étoient Jean de Dillapando, originaire de l'île de Ténérif, & une carmélite appellée Catherine de Jésus. Ils avoient beaucoup de compagnons & de disciples, dont la plûpart furent pris par l'Inquisition, & punis de mort à Cordoue ; les autres abjurerent leurs erreurs.

Les principales erreurs de ces illuminés étoient que, par le moyen de l'oraison sublime à laquelle ils parvenoient, ils entroient dans un état si parfait, qu'ils n'avoient plus besoin ni de l'usage des sacremens, ni des bonnes oeuvres ; & qu'ils pouvoient même se laisser aller aux actions les plus infames sans pécher. Voyez le Dictionnaire de Trévoux.

La secte des illuminés fut renouvellée en France, en 1634, & les Guerinets, disciples de Pierre Guérin, s'étant joints à eux, ne firent qu'une seule secte, sous le nom d'illuminés ; mais Louis XIII. les fit poursuivre si vivement, qu'ils furent détruits en peu de tems.

Les principales erreurs de ces illuminés étoient, que Dieu avoit révélé à l'un d'eux, nommé Frere Antoine Bocquet, une pratique de foi & de vie suréminente, inconnue & inusitée dans toute la chrétienté. Qu'avec cette méthode on pouvoit parvenir en peu de tems au même degré de perfection que les SS. & la bienheureuse Vierge, qui, selon eux, n'avoient eu qu'une vertu commune. Ils ajoûtoient, que par cette voie, on arrivoit à une telle union avec Dieu, que toutes les actions des hommes en étoient déifiées ; qu'étant parvenus à cette union, il falloit laisser agir Dieu seul en nous, sans produire aucun acte. Que tous les docteurs de l'Eglise n'avoient jamais su ce que c'étoit que dévotion ; que saint Pierre étoit un homme simple, qui n'avoit rien entendu à la spiritualité, non plus que saint Paul ; que toute l'Eglise étoit dans les ténebres & dans l'ignorance sur la vraie pratique du Credo ; qu'il étoit libre de faire tout ce que dictoit la conscience ; que Dieu n'aimoit rien que lui-même ; qu'il falloit que dans dix ans leur doctrine fût reçue de tout le monde, & qu'alors on n'auroit plus besoin de prêtres, de religieux, de curés, d'évêques, ni autres supérieurs ecclésiastiques. Sponde. Vittorio Siri.

Les Freres de la Rose-Croix ont aussi été appellés illuminés. Voyez ROSE-CROIX.


ILLUSIONS. f. (Gram. & Littérat.) c'est le mensonge des apparences, & faire illusion, c'est en général tromper par les apparences. Nos sens nous font illusion, lorsqu'ils nous montrent des objets où il n'y en a point ; ou lorsqu'il y en a, & qu'ils nous les montrent autrement qu'ils ne sont. Les verres de l'Optique nous font illusion de cent manieres différentes, en altérant la grandeur, la forme, la couleur & la distance. Nos passions nous font illusion lorsqu'elles nous dérobent l'injustice des actions ou des sentimens qu'elles nous inspirent. Alors l'on croit parce que l'on craint, ou parce que l'on desire : l'illusion augmente en proportion de la force du sentiment, & de la foiblesse de la raison ; elle flétrit ou embellit toutes les jouissances ; elle pare ou ternit toutes les vertus : au moment où on perd les illusions agréables, on tombe dans l'inertie & le dégoût. Y-a-t-il de l'enthousiasme sans illusion ? Tout ce qui nous en impose par son éclat, son antiquité, sa fausse importance, nous fait illusion. En ce sens, ce monde est un monde d'illusions. Il y a des illusions douces & consolantes, qu'il seroit cruel d'ôter aux hommes. L'amour-propre est le pere des illusions ; la nature a les siennes. Une des plus fortes est celle du plaisir momentané, qui expose la femme à perdre sa vie pour la donner ; & celle qui arrête la main de l'homme malheureux, & qui le détermine à vivre. C'est le charme de l'illusion qui nous aveugle en une infinité de circonstances, sur la valeur du sacrifice qu'on exige de nous, & sur la frivolité de la récompense qu'on y attache. Portez mon illusion à l'extrême, & vous engendrerez en moi l'admiration, le transport, l'enthousiasme, la fureur & le fanatisme. L'orateur conduit la persuasion ; l'illusion marche à côté du poëte. L'orateur & le poëte sont deux grands magiciens, qui sont quelquefois les premieres dupes de leurs prestiges. Je dirai au poëte dramatique : voulez-vous me faire illusion, que votre sujet soit simple, & que vos incidens ne soient point trop éloignés du cours naturel des choses ; ne les multipliez point ; qu'ils s'enchaînent & s'attirent ; méfiez-vous des circonstances fortuites, & songez sur-tout au peu de tems & d'espace que le genre vous accorde.


ILLUSOIREadj. m. & f. (Jurisprud.) se dit de quelque convention ou disposition, qui est conçue de maniere que l'on peut s'en jouer, c'est-à-dire l'éluder, & faire qu'elle demeure sans effet, comme si on stipuloit qu'un homme, notoirement insolvable, payera après sa mort. (A)


ILLUSTRATIS. m. pl. (Hist. littér.) nom d'une académie ou société littéraire, établie à Casal en Italie. Elle a pris pour emblème le soleil & la lune, avec l'inscription, lux indeficiens : on ignore cependant ce que cette lumiere a produit.


ILLUSTREadj. (Littérat.) en latin illustris, titre autrefois des plus honorables.

Il y avoit dans la décadence de l'empire trois titres d'honneurs différens, qu'on accordoit aux personnes qui se distinguoient sur les autres par leur naissance, ou par leurs charges. Le premier étoit illustris, le second, clarissimus, & le troisieme spectabilis ; mais illustris marquoit une prééminence essentielle, desorte qu'il se donnoit seulement aux consuls, & aux grands officiers de l'empire.

Nos rois même dans la premiere & seconde race, se trouvoient honorés du titre d'illustris, ou illuster. Parmi ce grand nombre d'actes anciens que Doublet a recueillis dans son histoire de l'Abbaye de saint Denis, il y en a plusieurs, où Dagobert joint à la qualité de roi de France, celle de vir illuster. Chilpéric, Pépin & Charles I. ont cru ajoûter un nouvel éclat à celui de roi, par l'épithete d'homme illustre. Les maires du palais, après avoir usurpé peu à peu l'autorité souveraine, s'arrogerent aussi la même qualification. Mais Charlemagne devenu empereur, ayant dédaigné ce titre, il passa tout de suite aux comtes, & aux grands seigneurs du royaume, dans les lettres que ses successeurs leur adressoient. On en décoroit semblablement les évêques & les abbés de haute considération ; enfin il est tombé de mode, & s'est changé en superlatif dans le seul usage de la cour de Rome, qui donne le titre de seigneurie illustrissime aux nonces, aux archevêques, évêques, & principaux prélats romains. (D.J.)


ILLUTATIONS. f. (Médec.) c'est l'action d'enduire quelque partie du corps de boue. On se sert pour cet effet de la boue des eaux thermales, que l'on a soin de renouveller lorsqu'elle est seche, à dessein d'échauffer, de dessécher, & de discuter, dans le cas de rhumatisme, de douleur sciatique, &c.


ILLYRIE L(Géog. anc.) en latin Illyricum dans Pline, & il sousentend le mot solum, en grec Illyris dans Ptolomée, & Illyria dans Etienne le Géographe ; contrée de l'Europe qui, selon les divers tems, a été différemment bornée par les anciens Géographes ; & c'est à quoi on doit faire attention.

Il y avoit l'Illyrie en général, nom commun à plusieurs pays, au nombre desquels on comprenoit la Liburnie, la Dalmatie & l'Illyrie propre, qui faisoit elle-même partie de la grande Illyrie, étoit entre le Narenta & le Drin ; c'est dit le P. Briet, le pays situé sur la mer Adriatique, & que l'on divise en Liburnie & en Dalmatie : Ptolomée livre ij, chap. xvij. borne l'Illyrie au nord par les deux Pannonies, au couchant par l'Istrie, au levant par la haute Mysie, au midi par la Macédoine.

On voit par d'anciens monumens, & entr'autres par une inscription rapportée dans le recueil de Gruter, que du tems d'Auguste on divisoit l'Illyrie en haute & basse, apparemment par rapport aux montagnes & aux cours des rivieres ; les Japydes qui occupoient les montagnes, étoient de la haute-Illyrie ; le nom de mer d'Illyrie, dans Horace, est commun à tout le golfe de Venise.

Les Romains eurent de la peine à subjuguer les Illyriens ; mais Auguste les soumit entierement après la défaite d'Antoine ; la notice de l'Empire sous Hadrien met dans l'Illyrie dix-sept provinces ; & celle de l'Empire, depuis Constantin jusqu'à Arcadius & Honorius, partage toute l'Illyrie en trois diocèses, celui de la Macédoine, celui de la Dacie, & celui de l'Illyrie propre.

Arcadius retint pour lui tout ce qui étoit soumis au préfet du prétoire d'Italie ; savoir la Macédoine & la Dacie, ce qui formoit deux diocèses ; l'empire d'Occident eut pour sa part le diocèse de l'Illyrie propre, qui comprenoit les deux Pannonies, la Dacie, la Dalmatie, la Norique Méditerranée, & la Norique Ripense.

Chacun de ces trois diocèses avoit son métropolitain ; celui de l'Illyrie propre ou occidentale étoit l'évêque de Sirmich ; le second diocèse, ou la Dacie, qui comprenoit les pays situés entre la Macédoine & le Danube, avoit pour métropole Sardique ; le troisieme diocèse, qui portoit le nom de Macédoine, comprenoit toute la Grece, & avoit pour métropolitain l'évêque de Thessalonique.

La connoissance de l'Illyrie, prise dans toute son étendue, est très-nécessaire pour l'intelligence de l'Histoire ecclésiastique, car sans cela on ne concevroit point quel rapport il y avoit de la Thessalie, de l'Achaïe & de l'Isle de Crete, avec l'Illyrie, si on se figuroit seulement, sous le nom d'Illyrie, un petit canton, tel que Ptolomée le représente dans un coin du golphe Adriatique. (D.J.)


ILM(Géog.) riviere d'Allemagne, qui prend sa source dans le comté de Henneberg, & qui se jette dans la Sala au-dessus de Naumbourg.

Il y a une autre riviere appellée Ilm ou Ilme, qui arrose le duché de Brunswick, & qui se jette dans la Leine.


ILMEN LAC D'(Géog.) lac de l'Empire Russien, dans le duché de la grande Novogorod ; il a près de soixante werstes ou lieues Russiennes dans sa longueur du sud au nord, & environ quarante dans sa largeur, qui est en général assez égale. (D.J.)


ILMENT(Géog.) grand fleuve d'Asie, au royaume de Perse, qui se jette dans l'Océan.


ILOIRES(Marine.) Voyez HILOIRES.


ILOTESS. m. pl. (Hist. anc.) nom des esclaves chez les Lacédémoniens. Quand ceux-ci commencerent à s'emparer du Péloponese, ils trouverent beaucoup de résistance de la part des naturels du pays, mais sur-tout des habitans d'Elos qui, après s'être soumise, se révolta contr'eux. Les Spartiates assiégerent cette place, la prirent à discrétion, & pour faire un exemple de sévérité, en réduisirent en esclavage les habitans, eux & tous leurs descendans à perpétuité. Les Ilotes, ou comme d'autres les appellent, les Helotes étoient donc à Lacédémone des esclaves publics, employés aux ministeres les plus vils & les plus pénibles, & traités avec une extrême rigueur ; mais les magistrats les accordoient quelquefois aux particuliers, à condition de les rendre à la ville quand elle les redemanderoit. On les employoit à la culture des terres & aux autres travaux de la campagne. Dans des besoins pressans on s'en servoit à la guerre, & plusieurs y ont mérité leur liberté par leurs services. Dans les commencemens on avoit fixé leur nombre, de peur qu'en se multipliant ils ne fussent tentés de se révolter ; & par cette raison l'on exposoit les enfans qui naissoient d'eux au-delà du nombre fixé ; mais cette loi inhumaine dura peu ; du reste on en usoit très-rigoureusement avec les Ilotes ; on les fustigeoit cruellement & sans raison en certains tems de l'année seulement, pour leur faire sentir le poids de la servitude ; on alloit même jusqu'à les tuer quand ils devenoient trop gras, & on mettoit leurs maîtres à l'amende, comme les ayant trop bien nourris, & trop peu surchargés de travaux. Par une autre bisarrerie aussi condamnable, on les obligeoit à s'enyvrer à certains jours de fêtes, afin que les enfans fussent par ce spectacle détournés du vice de l'yvrognerie. Quelques-uns de ces Ilotes étoient pourtant employés à des occupations plus honnêtes, comme à conduire les enfans aux écoles publiques ou aux gymnases, & à les ramener. Ceux-ci étoient des especes d'affranchis, qui ne jouissoient pas néanmoins de tous les privileges des personnes libres, quoique par leur bonne conduite ils pussent arriver à ce dégré de liberté, puisque Lysandre, Callicratidas, Gylippe étoient ilotes de naissance, & qu'en considération de leur valeur on leur avoit accordé la liberté. Voyez aussi HELOTES.


ILS(Géog.) riviere d'Allemagne, au couchant de la Baviere ; elle a sa source dans un lac des montagnes qui séparent la Baviere de la Bohème, & tombe dans le Danube à Ilstadt, vis-à-vis Passaw ; elle produit des perles très-rondes & assez grosses, au rapport de Wagenseil. (D.J.)


ILSNA(Géog.) riviere de Lithuanie, dans le Palatinat de Bressici, qui se jette dans le Bug.


ILSTELZA, (Géog.) petite ville des Provinces-Unies, dans la Frise, au Westergoo, à deux lieues du Zuidersée, à quatre lieues de Leuwarden. Long. 23. 8. lat. 53. 3.

Quatre freres nommés Popma Ausone, Sixte, Tite & Cyprien, tous quatre nés à Ilst, ont tous quatre cultivé le même goût pour les Belles-Lettres, ce qui est très-rare dans une famille, & ont tous quatre été auteurs ; mais l'aîné Ausone Popma paroît s'être le plus distingué par son érudition, en qualité de grammairien ; voyez, sur ses ouvrages, Valere André, Suffridus Petri, Scioppius & Baillet. (D.J.)


ILSTADTIlstadium, (Géog.) ville d'Allemagne en Baviere, au confluent du Danube & de l'Ils, vis-à-vis de Passaw. Long. 31. 15. lat. 48. 28. (D.J.)


ILUANATERRA(Hist. nat.) nom donné par quelques auteurs à une terre ferrugineuse que l'on prétend être bonne contre le scorbut. Wallerius donne ce nom à une espece de marne, ou à une terre argilleuse, blanche, de la même nature que la terre cimolée. On ne sait d'où lui vient ce nom.


ILURO(Géog. anc.) ancienne ville de l'Espagne Tarragonoise selon Pline, livre ix. & c'étoit une ville de citoyens Romains ; c'est présentement Mataro, au jugement de M. de Marca ; Iluro ayant été détruite par les Maures, fut depuis rebatie au même lieu ; on y trouva des débris d'anciennes pierres avec des inscriptions ; & on a tiré de ses ruines quantité de médailles d'or & d'argent au nom de Vespasien & de Titus. (D.J.)


IMAGES. f. en Optique, est la peinture naturelle & très-ressemblante qui se fait des objets, quand ils sont opposés à une surface bien polie. Voyez MIROIR.

Image signifie plus généralement le spectre ou la représentation d'un objet que l'on voit, soit par réflexion, soit par réfraction. Voyez VISION.

C'est un des problêmes des plus difficiles de l'Optique, que de déterminer le lieu apparent de l'image d'un objet que l'on voit dans un miroir, ou à-travers un verre. Voyez ce que nous avons dit sur ce sujet aux articles APPARENT, MIROIR, DIOPTRIQUE, &c.

IMAGE, (Hist. anc. & mod.) se dit des représentations artificielles que font les hommes, soit en peinture ou sculpture ; le mot d'image dans un sens est consacré aux choses saintes ou regardées comme telles. L'usage & l'adoration des images ont essuyé beaucoup de contradictions dans le monde. L'hérésie des Iconoclastes ou Iconomaques, c'est-à-dire, brise-images, qui commença sous Leon l'Isaurien en 724, remplit l'empire grec de massacres & de cruautés, tant sous ce prince, que sous son fils Constantin Copronyme ; cependant l'église grecque n'abandonna point le culte des images, & l'église d'Occident ne le condamna pas non plus. Le concile tenu à Nicée sous Constantin & Irene, rétablit toutes choses dans leur premier état ; & celui de Francfort n'en condamna les décisions que pour une erreur de fait & sur une fausse version. Cependant depuis l'an 815 jusqu'à l'année 855, la fureur des Iconoclastes se ralluma en Orient, & alors leur hérésie fut totalement éteinte : mais diverses sectes, à commencer par les Petrobrusiens & les Henriciens l'ont renouvellée en Occident depuis le douzieme siecle. A examiner tout ce qui s'est passé à cet égard, & à juger sainement des choses, on voit que ces sectaires & leurs successeurs ont fait une infinité de fausses imputations à l'église Romaine, dont la doctrine a toujours été de ne déférer aux images qu'un culte relatif & subordonné très-distinct du culte de latrie, comme on le peut voir dans l'exposition de la foi de M. Bossuet. Ainsi tant de livres, de déclamations, de satyres violentes des ministres de la Religion Prétendue Réformée, pour prouver que les Catholiques romains idolatroient & violoient le premier commandement du décalogue, ne sont autre chose que le sophisme que les Dialecticiens appellent ignoratio elenchi. Ces artifices sont bons pour séduire des ignorans ; mais il est étonnant que l'esprit de parti ait aveuglé des gens habiles d'ailleurs, jusqu'à leur faire hasarder de pareils écrits, & à les empêcher de discerner les abus qui pourroient se rencontrer dans le culte des images, d'avec ce que l'Eglise en avoit toujours cru, & d'avec le fond de sa doctrine sur cet article.

Les Luthériens blâment les Calvinistes d'avoir brisé les images dans les églises des Catholiques, & regardent cette action comme une espece de sacrilége, quoiqu'ils traitent les Catholiques romains d'idolâtres, pour en avoir conservé le culte. Les Grecs ont poussé ce culte si loin, que quelques-uns d'entr'eux ont reproché aux Latins de ne point porter de respect aux images ; cependant l'église d'Orient & celle d'Occident n'ont jamais disputé que sur des termes ; elles étoient d'accord pour le fond.

Les Juifs condamnent absolument les images, & ne souffrent aucunes statues ni figures dans leurs maisons, & encore moins dans leurs synagogues & dans les autres lieux consacrés à leurs dévotions. Les Mahométans ne les peuvent souffrir non plus, & c'est en partie pour cela qu'ils ont détruit la plûpart des beaux monumens d'antiquité sacrée & profane, qui étoient à Constantinople.

Les Romains conservoient avec beaucoup de soin les images de leurs ancêtres, & les faisoient porter dans leurs pompes funebres & dans leurs triomphes. Elles étoient pour l'ordinaire de cire & de bois, quoiqu'il y en eût quelquefois de marbre ou d'airain. Ils les plaçoient dans les vestibules de leurs maisons, & elles y demeuroient toujours, quoique la maison changeât de maître, parce qu'on regardoit comme une impiété de les déplacer.

Appius Claudius fut le premier qui les introduisit dans les temples l'an de Rome 259, & qui y ajouta des inscriptions, pour marquer l'origine de ceux qu'elles représentoient, aussi bien que les actions par lesquelles ils s'étoient distingués.

Il n'étoit pas permis à tout le monde de faire porter les images de ses ancêtres dans les pompes funebres. On n'accordoit cet honneur qu'à ceux qui s'étoient acquités glorieusement de leurs emplois. Quant à ceux qui s'étoient rendus coupables de quelques crimes, on brisoit leurs images.

IMAGE, (Belles-Lettres) se dit aussi des descriptions qui se font par le discours. Voyez DESCRIPTION.

Les images, suivant la définition qu'en donne Longin, sont des pensées propres à fournir des expressions, & qui présentent une espece de tableau à l'esprit.

Il donne, dans un autre endroit, à ce mot un sens beaucoup moins étendu, lorsqu'il dit que les images sont des discours que nous prononçons, lorsque par une espece d'enthousiasme, ou émotion extraordinaire de l'ame, nous croyons voir les choses dont nous parlons, & que nous tâchons de les peindre aux yeux de ceux qui nous écoutent.

Les images, dans la Rhétorique, ont un tout autre usage que parmi les Poëtes. Le but qu'on se propose dans la Poësie, c'est l'étonnement & la surprise ; au lieu que dans la prose, c'est de bien peindre les choses, & de les faire voir clairement. Elles ont pourtant cela de commun, qu'elles tendent à émouvoir dans l'un & l'autre genre. Voyez POESIE.

Ces images ou ces peintures sont d'un grand secours pour donner du poids, de la magnificence & de la force au discours. Elles l'échauffent & l'animent, & quand elles sont menagées avec art, dit Longin, elles domptent, pour ainsi dire, & soumettent l'auditeur.

On appelle généralement images, tant en éloquence qu'en poésie, toute description courte & vive, qui présente les objets aux yeux autant qu'à l'esprit. Telle est dans Virgile cette peinture de la consternation de la mere d'Euryale, en apprenant la mort de son fils :

Miserae calor ossa reliquit,

Excussi manibus radii, revolutaque pensa.

Aeneid. IX.

ou cette autre de Verrès par Ciceron : Stetit soleatus praetor populi romani, cum pallio purpureo, tunicaque talari, mulierculâ nixus in littore ; ou cette image de Racine dans Athalie :

De princes égorgés la chambre étoit remplie,

Un poignard à la main l'implacable Athalie

Au carnage animoit ses barbares soldats, &c.

Voyez HYPOTIPOSE.

IMAGE, (Gravure) il se dit aussi de certaines estampes pieuses, ou autres, grossierement gravées. C'est de-là que vient le substantif imager, ou marchand d'images. On dit de ceux qui sont curieux de livres embellis d'estampes, qu'ils aiment les images.

On fait des images & médailles avec la colle de poisson. Pour cet effet, prenez de la colle de poisson bien nette & bien claire ; brisez-la avec un marteau ; lavez-la d'abord en eau claire & fraiche, ensuite en eau tiede ; ayez un pot neuf ; mettez-la dans ce pot à tremper dans de l'eau pendant une nuit ; faites-la bouillir doucement une heure jusqu'à ce qu'elle prenne corps ; elle en aura suffisamment, si elle fait la goutte sur l'ongle. Cela fait, ayez vos moules prêts ; serrez-les à l'entour d'une corde, ou avec du coton, ou d'une meche de lampe, qui serve à retenir la colle ; frottez-les de miel ; versez dessus la colle jusqu'à ce que tout le moule en soit couvert ; exposez-les au soleil ; la colle s'égalisera & se séchera ; quand elle sera seche, l'image se détachera du creux, d'elle-même, sera mince comme le papier, ou de l'épaisseur d'une médaille, selon la quantité de colle dont on aura couvert le moule. Les traits les plus déliés seront rendus, & l'image sera lustrée. Si on l'eût voulu colorer, on eût teint l'eau dans laquelle on a fait bouillir la colle, soit avec le bois de Brésil, de Fernambouc, soit avec la graine d'Avignon, le bois d'Inde, &c. Il faut que l'eau n'ait qu'une teinte légere, & que la colle ne soit pas trop épaisse ; l'image en viendra d'autant plus belle.


IMAGINAIREadj. (Gram.) qui n'est que dans l'imagination ; ainsi l'on dit en ce sens un bonheur imaginaire, une peine imaginaire. Sous ce point de vûe, imaginaire ne s'oppose point à réel ; car un bonheur imaginaire est un bonheur réel, une peine imaginaire est une peine réelle. Que la chose soit ou ne soit pas comme je l'imagine, je souffre ou je suis heureux ; ainsi l'imaginaire peut être dans le motif, dans l'objet ; mais la réalité est toûjours dans la sensation. Le malade imaginaire est vraiment malade, d'esprit au moins, sinon de corps. Nous serions trop malheureux, si nous n'avions beaucoup de biens imaginaires.

IMAGINAIRE, adj. on appelle ainsi en Algebre les racines paires de quantités négatives. La raison de cette dénomination est, que toute puissance paire d'une quantité quelconque, positive ou négative, a nécessairement le signe +, parce que + par +, ou - par -, donnent également + ; Voyez QUARRE, PUISSANCE, NEGATIF & MULTIPLICATION. D'où il s'ensuit que toute puissance paire, tout quarré, par exemple, qui a le signe -, n'a point de racine possible (voyez RACINE), & qu'ainsi la racine d'une telle puissance est impossible ou imaginaire. Les quantités imaginaires sont opposées aux quantités réelles. Voyez REEL & ÉQUATION.

Non-seulement toute racine paire d'une quantité négative, comme , est imaginaire ; mais encore si on y joint une quantité réelle b, le tout devient imaginaire ; ainsi b + est imaginaire, ce qui est évident ; car si b + étoit égal à une quantité réelle c, on auroit = c - b, ce qui est impossible.

Les quantités composées de réel & d'imaginaire, s'appellent mixtes imaginaires, & les autres imaginaires simples.

J'ai démontré le premier dans les mémoires de l'académie de Berlin, pour l'année 1746, & même dans un ouvrage antérieur, envoyé à l'académie de Berlin au commencement de 1746, que toute quantité imaginaire donnée à volonté, & de telle forme qu'on voudra, peut toûjours se réduire à e+f, e & f étant des quantités réelles. M. Euler a démontré depuis cette même proposition, dans les mémoires de l'académie de Berlin 1749, mais il est aisé de voir que sa démonstration ne differe en aucune façon de la mienne. Pour s'en convaincre, on peut comparer la page 273 des mémoires de Berlin de 1749, avec l'article 79 de ma dissertation sur les vents.

J'ai démontré de plus, dans les mêmes mémoires de 1746, que toute racine imaginaire d'une équation quelconque pouvoit toûjours se reduire à e+f, e & f étant des quantités réelles. M. Euler a donné de son côté, dans les mémoires de 1749, une démonstration de cette proposition, qui differe entierement de la mienne, & qui ne me paroît pas aussi simple. On peut voir les démonstrations des deux propositions dont je viens de parler, dans le traité de M. de Bougainville le jeune, sur le calcul intégral.

Un corollaire de cette proposition, qui est démontré fort simplement dans les mémoires de Berlin 1746, c'est que si e+f est une des racines d'une équation, e-f en sera une autre ; & voilà pourquoi les racines imaginaires des équations vont toûjours en nombre pair. Voyez RACINE.

Deux quantités imaginaires jointes ensemble peuvent former une quantité réelle ; p. ex. + est une quantité réelle. Voyez CAS IRREDUCTIBLE. (O)

IMAGINAIRE, (Docimastique) poids imaginaire ou fictif. Voyez POIDS FICTIF.


IMAGINATIONIMAGINER, (Logique, Métaphys. Litterat. & Beaux-Arts) c'est le pouvoir que chaque être sensible éprouve en soi de se représenter dans son esprit les choses sensibles ; cette faculté dépend de la mémoire. On voit des hommes, des animaux, des jardins ; ces perceptions entrent par les sens, la mémoire les retient, l'imagination les compose ; voilà pourquoi les anciens Grecs appellerent les Muses filles de Mémoire.

Il est très-essentiel de remarquer que ces facultés de recevoir des idées, de les retenir, de les composer, sont au rang des choses dont nous ne pouvons rendre aucune raison ; ces ressorts invisibles de notre être sont dans la main de l'Etre suprême qui nous a faits, & non dans la nôtre.

Peut-être ce don de Dieu, l'imagination, est-il le seul instrument avec lequel nous composions des idées, & même les plus métaphysiques.

Vous prononcez le mot de triangle, mais vous ne prononcez qu'un son si vous ne vous représentez pas l'image d'un triangle quelconque ; vous n'avez certainement eu l'idée d'un triangle que parce que vous en avez vû si vous avez des yeux, ou touché si vous êtes aveugle. Vous ne pouvez penser au triangle en général si votre imagination ne se figure, au moins confusément, quelque triangle particulier. Vous calculez ; mais il faut que vous vous représentiez des unités redoublées, sans quoi il n'y a que votre main qui opere.

Vous prononcez les termes abstraits, grandeur, vérité, justice, fini, infini ; mais ce mot grandeur est-il autre chose qu'un mouvement de votre langue qui frappe l'air, si vous n'avez pas l'image de quelque grandeur ? Que veulent dire ces mots vérité, mensonge, si vous n'avez pas apperçu par vos sens que telle chose qu'on vous avoit dit existoit en effet, & que telle autre n'existoit pas ? & de cette expérience ne composez-vous pas l'idée générale de vérité & de mensonge ? & quand on vous demande ce que vous entendez par ces mots, pouvez-vous vous empêcher de vous figurer quelque image sensible, qui vous fait souvenir qu'on vous a dit quelquefois ce qui étoit, & fort souvent ce qui n'étoit pas ?

Avez-vous la notion de juste & d'injuste autrement que par des actions qui vous ont paru telles ? Vous avez commencé dans votre enfance par apprendre à lire sous un maître ; vous aviez envie de bien épeller, & vous avez mal épellé. Votre maître vous a battu, cela vous a paru très-injuste ; vous avez vû le salaire refusé à un ouvrier, & cent autres choses pareilles. L'idée abstraite du juste & de l'injuste est-elle autre chose que ces faits confusément mêlés dans votre imagination ?

Le fini est-il dans votre esprit autre chose que l'image de quelque mesure bornée ? L'infini est-il autre chose que l'image de cette même mesure que vous prolongez sans fin ?

Toutes ces opérations ne se font-elles pas dans vous à-peu-près de la même maniere que vous lisez un livre ? vous y lisez les choses, & vous ne vous occupez pas des caracteres de l'alphabet, sans lesquels pourtant vous n'auriez aucune notion de ces choses. Faites-y un moment d'attention, & alors vous appercevrez ces caracteres sur lesquels glissoit votre vûe ; ainsi tous vos raisonnemens, toutes vos connoissances sont fondées sur des images tracées dans votre cerveau : vous ne vous en appercevez pas ; mais arrêtez-vous un moment pour y songer, & alors vous voyez que ces images sont la base de toutes vos notions ; c'est au lecteur à peser cette idée, à l'étendre, à la rectifier.

Le célebre Adisson dans ses onze essais sur l'imagination, dont il a enrichi les feuilles du spectateur, dit d'abord que le sens de la vûe est celui qui fournit seul les idées à l'imagination ; cependant, il faut avouer que les autres sens y contribuent aussi. Un aveugle né entend dans son imagination l'harmonie qui ne frappe plus son oreille ; il est à table en songe ; les objets qui ont résisté ou cédé à ses mains, font encore le même effet dans sa tête : il est vrai que le sens de la vûe fournit seul les images ; & comme c'est une espece de toucher qui s'étend jusqu'aux étoiles, son immense étendue enrichit plus l'imagination que tous les autres sens ensemble.

Il y a deux sortes d'imagination, l'une qui consiste à retenir une simple impression des objets ; l'autre qui arrange ces images reçues, & les combine en mille manieres. La premiere a été appellée imagination passive, la seconde active ; la passive ne va pas beaucoup au-delà de la mémoire, elle est commune aux hommes & aux animaux ; de-là vient que le chasseur & son chien poursuivent également des bêtes dans leurs rêves, qu'ils entendent également le bruit des cors ; que l'un crie, & que l'autre jappe en dormant. Les hommes & les bêtes font alors plus que se ressouvenir, car les songes ne sont jamais des images fideles ; cette espece d'imagination compose les objets, mais ce n'est point en elle l'entendement qui agit, c'est la mémoire qui se méprend.

Cette imagination passive n'a pas certainement besoin du secours de notre volonté, ni dans le sommeil, ni dans la veille ; elle se peint malgré nous ce que nos yeux ont vû, elle entend ce que nous avons entendu, & touche ce que nous avons touché ; elle y ajoûte, elle en diminue : c'est un sens intérieur qui agit avec empire ; aussi rien n'est-il plus commun que d'entendre dire, on n'est pas le maître de son imagination.

C'est ici qu'on doit s'étonner & se convaincre de son peu de pouvoir. D'où vient qu'on fait quelquefois en songe des discours suivis & éloquens, des vers meilleurs qu'on n'en feroit sur le même sujet étant éveillé ? que l'on résoud même des problèmes de mathématiques ? voilà certainement des idées très-combinées, qui ne dépendent de nous en aucune maniere. Or, s'il est incontestable que des idées suivies se forment en nous, malgré nous, pendant notre sommeil, qui nous assurera qu'elles ne sont pas produites de même dans la veille ? est-il un homme qui prévoie l'idée qu'il aura dans une minute ? ne paroît-il pas qu'elles nous sont données comme les mouvemens de nos membres ? & si le pere Malebranche s'en étoit tenu à dire que toutes les idées sont données de Dieu, auroit-on pû le combattre ?

Cette faculté passive, indépendante de la réflexion, est la source de nos passions & de nos erreurs. Loin de dépendre de la volonté, elle la détermine, elle nous pousse vers les objets qu'elle peint, ou nous en détourne, selon la maniere dont elle les représente. L'image d'un danger inspire la crainte ; celle d'un bien donne des desirs violens : elle seule produit l'enthousiasme de gloire, de parti, de fanatisme ; c'est elle qui répandit tant de maladies de l'esprit, en faisant imaginer à des cervelles foibles fortement frappées, que leurs corps étoient changés en d'autres corps ; c'est elle qui persuada à tant d'hommes qu'ils étoient obsédés ou ensorcelés, & qu'ils alloient effectivement au sabat, parce qu'on leur disoit qu'ils y alloient. Cette espece d'imagination servile, partage ordinaire du peuple ignorant, a été l'instrument dont l'imagination forte de certains hommes s'est servie pour dominer. C'est encore cette imagination passive des cerveaux aisés à ébranler, qui fait quelquefois passer dans les enfans les marques évidentes d'une impression qu'une mere a reçue ; les exemples en sont innombrables, & celui qui écrit cet article en a vû de si frappans, qu'il démentiroit ses yeux s'il en doutoit ; cet effet d'imagination n'est guere explicable, mais aucun autre effet ne l'est davantage. On ne conçoit pas mieux comment nous avons des perceptions, comment nous les retenons, comment nous les arrangeons. Il y a l'infini entre nous & les premiers ressorts de notre être.

L'imagination active est celle qui joint la réflexion, la combinaison à la mémoire ; elle rapproche plusieurs objets distans, elle sépare ceux qui se mêlent, les compose & les change ; elle semble créer quand elle ne fait qu'arranger, car il n'est pas donné à l'homme de se faire des idées, il ne peut que les modifier.

Cette imagination active est donc au fond une faculté aussi indépendante de nous que l'imagination passive ; & une preuve qu'elle ne dépend pas de nous, c'est que si vous proposez à cent personnes également ignorantes d'imaginer telle machine nouvelle, il y en aura quatre-vingt-dix-neuf qui n'imagineront rien malgré leurs efforts. Si la centieme imagine quelque chose, n'est-il pas évident que c'est un don particulier qu'elle a reçu ? c'est ce don que l'on appelle génie ; c'est-là qu'on a reconnu quelque chose d'inspiré & de divin.

Ce don de la nature est imagination d'invention dans les arts, dans l'ordonnance d'un tableau, dans celle d'un poëme. Elle ne peut exister sans la mémoire ; mais elle s'en sert comme d'un instrument avec lequel elle fait tous ses ouvrages.

Après avoir vû qu'on soulevoit une grosse pierre que la main ne pouvoit remuer, l'imagination active inventa les leviers, & ensuite les forces mouvantes composées, qui ne sont que des leviers déguisés. Il faut se peindre d'abord dans l'esprit les machines & leurs effets pour les exécuter.

Ce n'est pas cette sorte d'imagination que le vulgaire appelle, ainsi que la mémoire, l'ennemie du jugement ; au contraire, elle ne peut agir qu'avec un jugement profond. Elle combine sans-cesse ses tableaux, elle corrige ses erreurs, elle éleve tous ses édifices avec ordre. Il y a une imagination étonnante dans la mathématique pratique, & Archimede avoit au moins autant d'imagination qu'Homere. C'est par elle qu'un poëte crée ses personnages, leur donne des caracteres, des passions ; invente sa fable, en présente l'exposition, en redouble le noeud, en prépare le dénouement ; travail qui demande encore le jugement le plus profond, & en même tems le plus fin.

Il faut un très-grand art dans toutes ces imaginations d'invention, & même dans les romans ; ceux qui en manquent sont méprisés des esprits bien faits. Un jugement toûjours sain regne dans les fables d'Esope ; elles seront toûjours les délices des nations. Il y a plus d'imagination dans les contes des fées ; mais ces imaginations fantastiques, toûjours dépourvues d'ordre & de bon sens, ne peuvent être estimées ; on les lit par foiblesse, & on les condamne par raison.

La seconde partie de l'imagination active est celle de détail, & c'est elle qu'on appelle communément imagination dans le monde. C'est elle qui fait le charme de la conversation ; car elle présente sans-cesse à l'esprit ce que les hommes aiment le mieux, des objets nouveaux ; elle peint vivement ce que les esprits froids dessinent à peine, elle emploie les circonstances les plus frappantes, elle allegue des exemples, & quand ce talent se montre avec la sobriété qui convient à tous les talens, il se concilie l'empire de la société. L'homme est tellement machine, que le vin donne quelquefois cette imagination, que l'oisiveté anéantit ; il y a là de quoi s'humilier, mais de quoi admirer. Comme se peut-il faire qu'un peu d'une certaine liqueur qui empêchera de faire un calcul, donnera des idées brillantes ?

C'est sur-tout dans la Poésie que cette imagination de détail & d'expression doit régner ; elle est ailleurs agréable, mais là elle est nécessaire ; presque tout est image dans Homere, dans Virgile, dans Horace, sans même qu'on s'en apperçoive. La tragédie demande moins d'images, moins d'expressions pittoresques, de grandes métaphores, d'allégories, que le poëme épique ou l'ode ; mais la plûpart de ces beautés bien ménagées font dans la tragédie un effet admirable. Un homme qui sans être poëte ose donner une tragédie, fait dire à Hyppolite,

Depuis que je vous vois j'abandonne la chasse.

Mais Hyppolite, que le vrai poëte fait parler, dit ;

Mon arc, mes javelots, mon char, tout m'importune.

Ces imaginations ne doivent jamais être forcées, empoulées, gigantesques. Ptolomée parlant dans un conseil d'une bataille qu'il n'a pas vûe, & qui s'est donnée loin de chez lui, ne doit point peindre

Des montagnes de morts privés d'honneurs suprèmes,

Que la nature force à se vanger eux-mêmes,

Et dont les troncs pourris exhalent dans les vents,

De quoi faire la guerre au reste des vivans.

Une princesse ne doit point dire à un empereur,

La vapeur de mon sang ira grossir la foudre,

Que Dieu tient déjà prête à te réduire en poudre.

On sent assez que la vraie douleur ne s'amuse point à une métaphore si recherchée & si fausse.

Il n'y a que trop d'exemples de ce défaut. On les pardonne aux grands poëtes ; ils servent à rendre les autres ridicules.

L'imagination active qui fait les poëtes leur donne l'enthousiasme, c'est-à-dire, selon le mot grec, cette émotion interne qui agite en effet l'esprit, & qui transforme l'auteur dans le personnage qu'il fait parler ; car c'est-là l'enthousiasme, il consiste dans l'émotion & dans les images : alors l'auteur dit précisément les mêmes choses que diroit la personne qu'il introduit.

Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vûe,

Un trouble s'éleva dans mon ame éperdue ;

Mes yeux ne voyoient plus, je ne pouvois parler.

L'imagination alors ardente & sage, n'entasse point de figures incohérentes ; elle ne dit point, par exemple, pour exprimer un homme épais de corps & d'esprit.

Qu'il est flanqué de chair, gabionné de lard,

Et que la nature

En maçonnant les remparts de son ame,

Songea plûtôt au fourreau qu'à la lame.

Il y a de l'imagination dans ces vers ; mais elle est grossiere, elle est déréglée, elle est fausse ; l'image de rempart ne peut s'allier avec celle de fourreau : c'est comme si on disoit qu'un vaisseau est entré dans le port à bride abattue.

On permet moins l'imagination dans l'éloquence que dans la poésie ; la raison en est sensible. Le discours ordinaire doit moins s'écarter des idées communes ; l'orateur parle la langue de tout le monde ; le poëte parle une langue extraordinaire & plus relevée : le poëte a pour base de son ouvrage la fiction ; ainsi l'imagination est l'essence de son art ; elle n'est que l'accessoire dans l'orateur.

Certains traits d'imagination ont ajouté, dit-on, de grandes beautés à la Peinture. On cite sur-tout cet artifice avec lequel un peintre mit un voile sur la tête d'Agamemnon dans le sacrifice d'Iphigénie ; artifice cependant bien moins beau que si le peintre avoit eu le secret de faire voir sur le visage d'Agamemnon le combat de la douleur d'un pere, de l'autorité d'un monarque, & du respect pour ses dieux ; comme Rubens a eu l'art de peindre dans les regards & dans l'attitude de Marie de Médicis, la douleur de l'enfantement, la joie d'avoir un fils, & la complaisance dont elle envisage cet enfant.

En général les imaginations des Peintres, quand elles ne sont qu'ingénieuses, font plus d'honneur à l'esprit de l'artiste qu'elles ne contribuent aux beautés de l'art ; toutes les compositions allégoriques ne valent pas la belle exécution de la main qui fait le prix des tableaux.

Dans tous les arts la belle imagination est toûjours naturelle ; la fausse est celle qui assemble des objets incompatibles ; la bizarre peint des objets qui n'ont ni analogie, ni allégorie, ni vraisemblance ; comme des esprits qui se jettent à la tête dans leurs combats, des montagnes chargées d'arbres, qui tirent du canon dans le ciel, qui font une chaussée dans le cahos. Lucifer qui se transforme en crapaud ; un ange coupé en deux par un coup de canon, & dont les deux parties se rejoignent incontinent, &c..... L'imagination forte approfondit les objets, la foible les effleure, la douce se repose dans des peintures agréables, l'ardente entasse images sur images, la sage est celle qui emploie avec choix tous ces différens caracteres, mais qui admet très-rarement le bizarre, & rejette toûjours le faux.

Si la mémoire nourrie & exercée est la source de toute imagination, cette même mémoire surchargée la fait périr ; ainsi celui qui s'est rempli la tête de noms & de dates, n'a pas le magasin qu'il faut pour composer des images. Les hommes occupés de calculs ou d'affaires épineuses, ont d'ordinaire l'imagination stérile.

Quand elle est trop ardente, trop tumultueuse, elle peut dégénérer en démence ; mais on a remarqué que cette maladie des organes du cerveau est bien plus souvent le partage de ces imaginations passives, bornée à recevoir la profonde empreinte des objets, que de ces imaginations actives & laborieuses qui assemblent & combinent des idées, car cette imagination active a toûjours besoin du jugement ; l'autre en est indépendante.

Il n'est peut-être pas inutile d'ajoûter à cet article, que par ces mots perception, mémoire, imagination, jugement, on n'entend point des organes distincts, dont l'un a le don de sentir, l'autre se ressouvient, un troisieme imagine, un quatrieme juge. Les hommes sont plus portés qu'on ne pense à croire que ce sont des facultés différentes & séparées ; c'est cependant le même être qui fait toutes ces opérations, que nous ne connoissons que par leurs effets, sans pouvoir rien connoître de cet être. Cet article est de M. DE VOLTAIRE.

IMAGINATION des femmes enceintes sur le foetus, pouvoir de l'. Quoique le foetus ne tienne pas immédiatement à la matrice ; qu'il n'y soit attaché que par de petits mamelons extérieurs à ses enveloppes ; qu'il n'y ait aucune communication du cerveau de la mere avec le sien : on a prétendu que tout ce qui affectoit la mere, affectoit aussi le foetus ; que les impressions de l'une portoient leurs effets sur le cerveau de l'autre ; & on a attribué à cette influence les ressemblances, les monstruosités, soit par addition, soit par retranchement, ou par conformation contre nature, que l'on observe souvent dans différentes parties du corps des enfans nouveaux-nés, & sur-tout par les taches qu'on voit sur leur peau, tous effets, qui, s'ils dépendent de l'imagination, doivent bien plus raisonnablement être attribués à celle des personnes qui croyent les appercevoir, qu'à celle de la mere, qui n'a réellement, ni n'est susceptible d'avoir aucun pouvoir de cette espece.

On a cependant poussé, sur ce sujet, le merveilleux aussi loin qu'il pouvoit aller. Non-seulement on a voulu que le foetus pût porter les représentations réelles des appétits de sa mere, mais on a encore prétendu, que par une sympathie singuliere, les taches, les excroissances, auxquelles on trouve quelque ressemblance, avec des fruits, par exemple des fraises, des cerises, des mûres, que la mere peut avoir desiré de manger, changent de couleur, que leur couleur devient plus foncée dans la saison où les fruits entrent en maturité, & que le volume de ces représentations paroît croître avec eux : mais avec un peu plus d'attention, & moins de prévention, l'on pourroit voir cette couleur, ou le volume des excroissances de la peau, changer bien plus souvent. Ces changemens doivent arriver toutes les fois que le mouvement du sang est accéléré ; & cet effet est tout simple. Dans le tems où la chaleur fait mûrir les fruits, ces élévations cutanées sont toujours ou rouges, ou pâles, ou livides, parce que le sang donne ces différentes teintes à la peau, selon qu'il pénetre dans ses vaisseaux, en plus ou moins grande quantité, & que ces mêmes vaisseaux sont plus ou moins condensés, ou relâchés, qu'ils sont plus ou moins grands & nombreux ; selon la différente température de l'air, qui affecte la surface du corps, & que le tissu de la peau qui recouvre la tache ou l'excroissance, se trouve plus ou moins compact ou délicat.

Si ces taches ou envies, comme on les appelle, ont pour cause l'appétit de la mere, qui se représente tels ou tels objets, pourquoi, dit M. de Buffon, (Hist. nat. tom. IV chap. xj.) n'ont-elles pas des formes & des couleurs aussi variées que les objets de ces appétits ? Que de figures singulieres ne verroit-on pas, si les vains desirs de la mere étoient écrits sur la peau de l'enfant !

Comme nos sensations ne ressemblent point aux objets qui les causent, il est impossible que les fantaisies, les craintes, l'aversion, la frayeur, qu'aucune passion en un mot, aucune émotion intérieure puissent produire aucune représentation réelle de ces mêmes objets ; encore moins créer en conséquence de ces représentations, ou retrancher des parties organisées ; faculté, qui pouvant s'étendre au tout, seroit malheureusement presqu'aussi souvent employée pour détruire l'individu dans le sein de la mere, pour en faire un sacrifice à l'honneur, c'est-à-dire au préjugé, que pour empêcher toutes conformations défectueuses qu'il pourroit avoir, ou pour lui en procurer de parfaites. D'ailleurs, il ne se feroit presque que des enfans mâles ; toutes les femmes, pour la plûpart, sont affectées des idées, des desirs, des objets qui ont rapport à ce sexe.

Mais l'expérience prouvant que l'enfant dans la matrice, est à cet égard aussi indépendant de la mere qui le porte, que l'oeuf l'est de la poule qui le couve, on peut croire tout aussi volontiers, ou tout aussi peu, que l'imagination d'une poule qui voit tordre le cou à un coq, produira dans les oeufs qu'elle ne fait qu'échauffer, des poulets qui auront le cou tordu ; que l'on peut croire la force de l'imagination de cette femme, qui ayant vu rompre les membres à un criminel, mit au monde un enfant, dont par hazard les membres se trouverent conformés de maniere qu'ils paroissoient rompus.

Cet exemple qui en a tant imposé au P. Malebranche, prouve très-peu en faveur du pouvoir de l'imagination, dans le cas dont il s'agit ; 1°. parce que le fait est équivoque ; 2°. parce qu'on ne peut comprendre raisonnablement qu'il y ait aucune maniere, dont le principe prétendu ait pu produire un pareil phénomène. Soit qu'on veuille l'attribuer à des influences physiques, soit qu'on ait recours à des moyens méchaniques ; il est impossible de s'en rendre raison d'une maniere satisfaisante.

Puisque le cours des esprits dans le cerveau de la mere, n'a point de communication immédiate qui puisse en conserver la modification jusqu'au cerveau de l'enfant ; & quand même on conviendroit de cette communication, pourroit on bien expliquer comment elle seroit propre à produire sur les membres du foetus les effets dont il s'agit ? L'action des muscles de la mere mis en convulsion par la frayeur, l'horreur, ou toute autre cause, peut-elle aussi jamais produire sur le corps de l'enfant renfermé dans la matrice, des effets assez déterminés, pour opérer des solutions de continuité, plus précisément dans certaines parties des os que dans d'autres, & dans des os qui sont de nature alors à plier, à se courber, plûtôt qu'à se rompre ? Peut-on concevoir que de pareils effets méchaniques, qui portent sur le foetus, puissent produire aucune autre sorte d'altération qui puisse changer la structure de certains organes, préférablement à tous autres ?

On ne peut donc donner quelque fondement à l'explication du phénomène de l'enfant rompu ; explication d'ailleurs, qu'il est toujours téméraire d'entreprendre à l'égard d'un fait extraordinaire, incertain, ou au moins dont on ne connoît pas bien les circonstances, qu'en supposant quelque vice de conformation, qui auroit subsisté indépendamment du spectacle de la roue, avec lequel il a seulement concouru, en donnant lieu de dire très-mal-à-propos, post hoc, ergo propter hoc. L'enfant rachitique, dont on voit le squelete au cabinet d'histoire naturelle du jardin du Roi, a les os des bras & des jambes marqués par des calus, dans le milieu de leur longueur, à l'inspection desquels on ne peut guere douter que cet enfant n'ait eu les os des quatre membres rompus, pendant qu'il étoit dans le sein de sa mere, sans qu'il soit fait mention qu'elle ait été spectatrice du supplice de la roue, qu'ils se sont réunis ensuite, & ont formé calus.

Les choses les plus extraordinaires, & qui arrivent rarement, dit M. de Buffon, loco citato, arrivent cependant aussi nécessairement que les choses ordinaires, & qui arrivent très-souvent. Dans le nombre infini de combinaisons que peut prendre la matiere, les arrangemens les plus singuliers doivent se trouver, & se trouvent en effet, mais beaucoup plus rarement que les autres ; dès-lors on peut parier que sur un million d'enfans, par exemple, qui viennent au monde, il en naîtra un avec deux têtes, ou avec quatre jambes, ou avec des membres qui paroîtront rompus ; ou avec telle autre difformité ou monstruosité particuliere, qu'on voudra supposer. Il se peut donc naturellement, & sans qu'on doive l'attribuer à l'imagination de la mere, qu'il soit né un enfant avec les apparences de membres rompus, qu'il en soit né plusieurs ainsi, sans que les meres eussent assisté au spectacle de la roue ; tout comme il a pu arriver naturellement qu'une mere, dont l'enfant étoit formé avec cette défectuosité, l'ait mis au monde après avoir vu ce spectacle dans le cours de sa grossesse ; ensorte que cette défectuosité n'ait jamais été remarquée comme une chose singuliere, que dans le cas du concours des deux événemens.

C'est ainsi qu'il arrive journellement qu'il naît des enfans avec des difformités sur la peau, ou dans d'autres parties, que l'on ne fait observer qu'autant qu'elles ont ou que l'on croit y voir quelque rapport avec quelque vive affection qu'a éprouvée la mere pendant qu'elle portoit l'enfant dans son sein. Mais il arrive plus souvent encore que les femmes qui croyent devoir mettre au monde des enfans marqués, conséquemment aux idées, aux envies, dont leur imagination a été frappée pendant leur grossesse, les mettent au monde sans aucune marque, qui ait rapport aux objets de ces affections, ce qui reste sous silence mille fois pour une ; ou le concours se trouve entre le souvenir de quelque fantaisie qui a précédé, & quelque défectuosité qui a, ou pour mieux dire, en qui on trouve quelque rapport avec l'idée dont la mere a été frappée. Ce n'est point une imagination agissante qui a produit les variétés que l'on voit dans les pierres figurées, les agathes, les dendrites ; elles ont été formées par l'épanchement d'un suc hétérogène, qui s'est insinué dans les diverses parties de la pierre : selon qu'il a trouvé plus de facilité à couler vers une partie, que vers une autre ; vers quelques points de cette partie, plutôt que vers quelques autres, sa trace a formé différentes figures. Or, cette distribution dépendant de l'arrangement des parties de la pierre, arrangement qu'aucune cause libre n'a pu diriger, & qui a pu varier ; la route de l'épanchement de ce suc, & l'effet qui en a résulté, sont donc un pur effet du hasard. Voyez HASARD.

Si un pareil principe peut occasionner dans ces corps des ressemblances assez parfaites avec des objets connus, qui n'ont cependant aucun rapport avec eux, il n'y a aucun inconvénient à attribuer à cette cause aveugle, les figures extraordinaires que l'on voit sur les corps des enfans. Il est prouvé que l'imagination ne peut rien y tracer ; par conséquent que les figures défectueuses ou monstrueuses qui s'y rencontrent, dépendent de l'effort des parties fluides, & des résistances ou des relâchemens particuliers dans les solides. Ces circonstances n'ayant pas plus de disposition à être déterminées par une cause libre, que celles qui produisent des irrégularités, des défectuosités, des monstruosités dans les bêtes, dans les plantes, les arbres ; elles ont pu varier à l'infini, & conséquemment faire varier les figures qui en sont la suite. Si elles semblent représenter une groseille plûtôt qu'un oeillet, ce n'est donc que l'effet du hasard. Un événement qui dépend du hasard, ne peut être prévu, ni prédit ; & la rencontre d'un pareil événement avec la prédiction (ce qui est aussi rare, qu'il est commun d'être trompé à cet égard), quelque parfaite qu'on puisse la supposer, ne pourra jamais être regardée que comme un second effet du hasard.

Mais, c'est assez s'arrêter sur les effets, dont la seule crédulité a fait des sujets d'étonnement. On peut prédire, d'après l'illustre auteur de l'histoire naturelle, que malgré les progrès de la Philosophie, & souvent même en dépit du bon sens, les faits dont il s'agit, ainsi que beaucoup d'autres, resteront vrais pour bien des gens, quant aux conséquences que l'on en tire. Les préjugés, sur-tout ceux qui sont fondés sur le merveilleux, triompheront toujours des lumieres de la raison ; & l'on seroit bien peu philosophe, si l'on en étoit surpris.

Comme il est souvent question dans le monde des marques des enfans, & que dans le monde les raisons générales & philosophiques font moins d'effet qu'une historiette ; il ne faut pas compter qu'on puisse jamais persuader aux femmes, que les marques de leurs enfans n'ont aucun rapport avec les idées, les fantaisies dont elles ont été frappées, les envies qu'elles n'ont pû satisfaire. Cependant ne pourroit-on pas leur demander, avant la naissance de l'enfant, quels ont été les objets de ces idées, de ces fantaisies, de ces envies souvent aussi respectées qu'elles sont impérieuses, & que l'on les croit importantes, & quelles devront être par conséquent les marques que leur enfant doit avoir. Quand il est arrivé quelquefois de faire cette question, on a fâché les gens sans les avoir convaincus.

Mais cependant, comme le préjugé à cet égard, est très-préjudiciable au repos & à la santé des femmes enceintes, quelques savans ont cru devoir entreprendre de le détruire. On a une dissertation du docteur Blondel, en forme de lettres, à Paris, chez Guérin, 1745, traduite de l'anglois en notre langue, qui renferme des choses intéressantes sur ce sujet. Mais cet auteur nie presque tous les faits qui semblent favorables à l'opinion qu'il combat. Il peut bien être prouvé, qu'ils ne dépendent pas du pouvoir de l'imagination ; mais la plûpart sont des faits certains. Ils serviront toujours à fortifier la façon de penser reçue, jusqu'à ce que l'on ait fait connoître, que l'on ait pour ainsi dire démontré qu'ils ne doivent pas être attribués à cette cause.

Les mémoires de l'académie des Sciences renferment plusieurs dissertations sur le même sujet, qui sont dignes sans-doute de leurs savans auteurs, & du corps illustre qui les a publiées ; mais, comme on y suppose toujours certains principes connus des seuls physiciens, elles paroissent peu faites pour ceux qui ignorent ces principes. Les ouvrages philosophiques destinés à l'instruction du vulgaire, & des dames surtout, doivent être traités différemment d'une dissertation, & tels que legat ipsa Lycoris. C'est à quoi paroît avoir eu égard l'auteur des lettres, qui viennent d'être citées, dans lesquelles la matiere paroît être très-bien discutée, & d'une maniere qui la met à la portée de tout le monde ; ce qui est d'autant plus louable, qu'il n'est personne effectivement qui ne soit intéressé à acquérir des lumieres sur ce sujet, que l'on trouve aussi très-bien traité dans les commentaires sur les institutions de Boerhaave, § 694. & dans les notes de Haller, ibid. où se trouvent cités tous les auteurs qui ont écrit & rapporté des observations sur les effets attribués à l'imagination des femmes enceintes. Voyez ENVIE, MONSTRE.

IMAGINATION, maladies de l', voyez PASSION DE L'AME, MELANCHOLIE, DELIRE.


IMALS. m. (Comm.) mesure des grains dont on se sert à Nancy. La carte fait deux imaux, & quatre cartes le réal, qui contient quinze boisseaux mesure de Paris ; ce qui s'entend de l'avoine. Voyez BOISSEAU. Dict. de comm.


IMAou IMAN, s. m. (Hist. mod.) ministres de la religion mahométane, qui répond à un curé parmi nous.

Ce mot signifie proprement ce que nous appellons prélats, antistes ; mais les Musulmans le disent en particulier de celui qui a le soin, l'intendance d'une mosquée, qui s'y trouve toujours le premier, & qui fait la priere au peuple, qui la répete après lui.

Iman, se dit aussi absolument par excellence des chefs, des instituteurs ou des fondateurs des quatre principales sectes de la religion mahométane, qui sont permises. Voyez MAHOMETISME. Ali est l'iman des Perses, ou de la secte des Schiaites ; Abu-beker, l'iman des Sunniens, qui est la secte que suivent les Turcs ; Saphii ou Safi-y, l'iman d'une autre secte.

Les Mahométans ne sont point d'accord entr'eux sur l'imanat, ou dignité d'iman. Quelques-uns la croyent de droit divin, & attachée à une seule famille, comme le pontificat d'Aaron ; les autres soutiennent d'un côté qu'elle est de droit divin, mais de l'autre, ils ne la croyent pas tellement attachée à une famille, qu'elle ne puisse passer dans une autre. Ils avancent de plus que l'iman devant être, selon eux, exempt non-seulement des péchés griefs, comme l'infidélité, mais encore des autres moins énormes, il peut être déposé, s'il y tombe, & sa dignité transférée à un autre.

Quoi qu'il en soit de cette question, il est constant qu'un iman ayant été reconnu pour tel par les Musulmans, celui qui nie que son autorité vient immédiatement de Dieu, est un impie ; celui qui ne lui obéit pas, un rébelle, & celui qui s'ingere de le contredire, un ignorant : c'est partout de même.

Les imans n'ont aucune marque extérieure qui les distingue du commun des Turcs ; leur habillement est presque le même, excepté leur turban qui est un peu plus large, & plissé différemment. Un iman privé de sa dignité, redevient simple laïc tel qu'il étoit auparavant, & le visir en nomme un autre ; l'examen & l'ordonnance du ministre font toute la cérémonie de la réception. Leur principale fonction, outre la priere, est la prédication, qui roule ordinairement sur la vie de Mahomet, sa prétendue mission, ses miracles, & les fables dont fourmille la tradition musulmane. Ils tâchent au reste de s'attirer la vénération de leurs auditeurs, par la longueur de leur manches & de leurs barbes, la largeur de leurs turbans, & leur démarche grave & composée. Un turc qui les auroit frappés, auroit la main coupée ; & si le coupable étoit chrétien, il seroit condamné au feu. Aucun iman, tant qu'il est en titre, ne peut être puni de mort ; la plus grande peine qu'on lui puisse infliger, ne s'étend pas au-delà du bannissement. Mais les sultans & leurs ministres ont trouvé le secret d'éluder ces privileges, soit en honorant les imans, qu'ils veulent punir, d'une queue de cheval, distinction qui les fait passer au rang des gens de guerre, soit en les faisant déclarer infideles par une assemblée de gens de loi, & dès-lors ils sont soumis à la rigueur des lois. Guer. moeurs des Turcs, liv. II. tome I.


IMARETS. m. (Hist. mod.) nom que les Turcs donnent à une maison bâtie près d'un jami, ou d'une grande mosquée ; elle est semblable à un hôpital ou hôtellerie, & est destinée à recevoir les pauvres & les voyageurs.


IMAÜS(Géog. anc.) longue chaîne de montagnes qui traverse l'Asie, au nord de ce que les anciens appellent proprement l'Inde, & qui envoie une de ses branches au septentrion, vers la mer glaciale. L'Imaüs séparoit l'Inde de la Scythie, comme il sépare encore aujourd'hui l'Indostan de la Tartarie. Il a différens noms dans les différens pays qu'il parcourt : on l'appelle dans la Tartarie propre, Belgian ; dans la Tartarie deserte, Moréghar ; dans le Mogolistan, Dalanguer, & Naugracut, vers les sources du Gange. Une de ses plus considérables branches, prend le nom de montagnes de Gate ; de plus l'Imaüs se divise au septentrion du royaume de Siam, & forme trois nouvelles chaînes, dont nous parlerons au mot montagne, où nous décrirons celles qui serpentent sur le globe de la terre, par une espece de connexion & d'enchaînement. (D.J.)


IMBÉCILLES. m. (Logique) c'est celui qui n'a pas la faculté de discerner différentes idées, de les comparer, de les composer, de les étendre, ou d'en faire abstraction. Tel étoit parmi les Grecs un certain Margitès, dont l'imbécillité passa en proverbe. Suidas prétend qu'il ne savoit pas compter au-dessus de cinq, & qu'étant parvenu à l'adolescence, il demanda à sa mere, si elle & lui n'étoient pas enfans d'un même pere....

Ceux qui n'apperçoivent qu'avec peine, qui ne retiennent qu'imparfaitement les idées, qui ne sauroient les rappeller, ou les rassembler promtement, n'ont que très-peu de pensées. Ceux qui ne peuvent distinguer, comparer & abstraire des idées, ne sauroient comprendre les choses, faire usage des termes, juger, raisonner passablement ; & quand ils le font, ce n'est que d'une maniere imparfaite sur des choses présentes, & familieres à leur sens.

Si l'on examinoit les divers égaremens des imbécilles, on découvriroit assez bien jusqu'à quel point leur imbécillité procede du manque ou de la foiblesse de l'entendement.

Il y a une grande différence entre les imbécilles & les fous. Je croirois fort, dit Locke, que le défaut des imbécilles, vient de manque de vivacité, d'activité, & de mouvement dans les facultés intellectuelles, par où ils se trouvent privés de l'usage de la raison. Les fous au contraire, semblent être dans l'extrémité opposée ; car il ne paroît pas que ces derniers ayent perdu la faculté de raisonner, mais il paroît, qu'ayant joint mal-à-propos certaines idées, ils les prennent pour des vérités, & se trompent de la même maniere que ceux qui raisonnent juste sur de faux principes. Ainsi vous verrez un fou, qui, s'imaginant d'être roi, prétend par une juste conséquence, être servi, honoré selon sa dignité. D'autres qui ont cru être de verre, ont pris toutes les précautions nécessaires pour empêcher leur corps d'être cassé.

Il y a des degrés de folie, comme il y en a d'imbécillité ; l'union déréglée des idées, ou le manque d'idées, étant moins considérable dans les uns que dans les autres. En un mot, ce qui constitue vraisemblablement la différence qui se trouve entre les imbécilles & les fous ; c'est que les fous joignent ensemble des idées mal-assorties & extravagantes, sur lesquelles néanmoins ils raisonnent juste, au lieu que les imbécilles font très-peu ou point de propositions, & ne raisonnent que peu ou point du tout, suivant l'état de leur imbécillité.

Je ne sais, si certains imbécilles qui ont vêcu quarante ans sans donner le moindre signe de raison, ne sont pas des êtres qui tiennent le milieu entre l'homme & la bête ; car au fond, ces deux noms que nous avons faits, homme & bête, signifient-ils des especes tellement marquées par des essences distinctes, que nulle autre espece ne puisse intervenir entr'elles ?

En cas que quelqu'un vînt nous demander, ce que deviendront les imbécilles dans l'autre monde, puisque nous sommes portés à en faire une espece distincte entre l'homme & la bête, nous répondrions avec Locke, qu'il ne nous importe point de savoir & de rechercher de pareilles choses. Qu'ils tombent, ou qu'ils se soutiennent (pour me servir d'un passage de l'Ecriture, Rom. xjv. 4.) cela regarde leur maître. D'ailleurs, soit que nous déterminions quelque chose, ou que nous ne déterminions rien sur leur état à venir, il ne sera ni meilleur ni pire. Les imbécilles sont entre les mains d'un créateur plein de bonté, qui ne dispose pas de ses créatures suivant les bornes étroites de nos opinions particulieres, & qui ne les distingue point conformément aux noms, & aux chimères qu'il nous plaît de forger. (D.J.)


IMBIBERverb. act. & pass. (Gramm.) on dit imbiber, & s'imbiber. L'éponge s'imbibe d'eau. On imbibe d'huile une meche. La maniere physique dont se fait l'imbibition ne nous est pas toujours distinctement connue. Par quel méchanisme, si un fil trempe d'un bout dans un verre plein d'eau, & tombe de l'autre bout au-dehors du verre, fera-t-il fonction de siphon ; s'imbibera-t-il sans-cesse d'eau, & en vuidera-t-il le verre ? Si ces petits phénomenes étoient bien expliqués, on en appliqueroit bien-tôt la raison à de plus importans. L'action d'imbiber ou de s'imbiber s'appelle imbibition, terme que les Alchimistes ont transportés dans leur art, où il n'a aucune acception claire.


IMBIBITIONS. f. (Chimie) c'est une espece ou une variété de la macération, dont le caractere distinctif consiste en ce que le liquide appliqué à une substance concrete, est absorbé tout entier, ou presque entier par cette substance ; c'est ainsi qu'une éponge est imbibée d'eau, &c. Cette opération est peu en usage dans les travaux ordinaires de la Chimie. On l'emploie dans quelques arts chimiques ; par exemple, dans la préparation de l'orseil, du tournesol, & de quelques autres fécules colorées, dans laquelle on imbibe avec de l'urine les plantes desquelles on travaille à les extraire. (b)


IMBLOCATIONsubst. m. (Hist. des Coûtum.) terme consacré chez les écrivains du moyen âge, pour désigner la maniere d'enterrer les corps morts des personnes excommuniées ; cette maniere se pratiquoit en élevant un monceau de terre ou de pierres sur leurs cadavres, dans les champs, ou près des grands chemins, parce qu'il étoit défendu de les ensevelir, & à plus forte raison de les mettre en terre sainte. Imblocation est formé de bloc, amas de pierres. Voyez Ducange, Glossaire latin, au mot imblocatus. (D.J.)


IMBRICÉadj. (Art) c'est par cette épithete qu'on distingue les tuiles concaves des tuiles plates. On prétend que la couverture avec des tuiles imbricées dure plus ; mais il est sûr qu'elle charge davantage. Imbricé vient d'imbricatus, fait en gouttiere.


IMBRIKDAR-AGAsubst. m. (Hist. mod.) nom d'un officier de la cour du sultan, dont la fonction est de lui donner l'eau pour les purifications ordonnées par la loi mahométane.


IMBRIMS. m. (Hist. nat.) nom que l'on donne dans les îles de Feroe ou Farroe à un oiseau de la grosseur d'une oie, qui, dit-on, ne sort jamais de l'eau. Cet oiseau a le cou fort long ainsi que le bec ; ses plumes sont grises sur le dos & blanches sur la poitrine ; son cou est tout gris à l'exception d'un cercle blanc qui forme comme une espece de collier. Il vit dans l'eau parce que ses piés sont placés en arriere, & sont d'ailleurs si foibles qu'ils ne pourroient point soutenir son corps ; & ses aîles sont trop petites pour qu'il puisse voler. Sous chaque aîle il a un creux capable de contenir un oeuf, & l'on croit que c'est là qu'il tient ses oeufs cachés & qu'il les couve ; d'autant plus qu'on a remarqué que l'imbrim ne fait jamais éclorre que deux petits. Ces oiseaux paroissent sur les côtes à l'approche des tempêtes. On les a mal-à-propos confondus avec les alcyons, dont ils different suivant la description qui vient d'être donnée. Voyez Acta Hafniensia, ann. 1671 & 72, observ. 49.


IMBROS(Géog.) île vers la Quersonnèse de Thrace, séparée par un petit trajet de mer de la Thessalie. Philippe de Macédoine s'en rendit maître, & y exerça un pouvoir absolu. Le géographe Etienne place une ville de même nom dans cette île de l'Archipel, & dit qu'elle étoit consacrée à Cérès & à Mercure ; quoi qu'il en soit, l'île d'Imbros se nomme aujourd'hui l'île de Lembro. Voyez LEMBRO. (D.J.)


IMIS. m. (Commerce) mesure de liquides en usage dans le duché de Wirtemberg, qui tient environ onze pintes.


IMIRETTE(Géog.) petit royaume d'Asie entre les montagnes qui séparent la mer Caspienne & la mer Noire. Il est enfermé entre le mont Caucase, la Colchide, la mer Noire, la principauté de Garcil, & la Géorgie. Sa longueur est de six vingt mille stades, sa largeur de soixante mille. Les peuples du mont Caucase, avec qui l'Imirette confine, sont les Géorgiens & les Turcs au midi ; au septentrion, ces Caracioles ou Circassiens noirs, que les Européens ont appellé Huns, & qui firent tous les ravages en Italie & dans les Gaules, dont parlent les historiens, & Cédrénus en particulier.

L'Imirette est un pays de bois & de montagnes, comme la Mingrélie, mais il y a de plus belles vallées & de plus délicieuses plaines. Il s'y trouve des minieres de fer ; l'argent y a cours, & l'on y bat monnoie. Quant aux moeurs & aux coûtumes, c'est la même chose qu'en Mingrélie, qui a été autrefois sous sa domination, ainsi que les peuples du Guriel ; ils sont tous aujourd'hui tributaires du Turc. Le tribut du meppe, c'est-à-dire du roi d'Imirette est de 80 enfans, filles & garçons, depuis dix ans jusqu'à vingt ; il envoie son tribut au pacha d'Akalziche, & dans les lettres qu'il fait expédier, il se nomme le roi des rois : qu'est donc le pacha du grand-seigneur vis-à-vis de lui ?

La Turquie ne s'est point souciée de s'emparer de tous ces pays limitrophes, où il est impossible d'observer le Mahométisme, parce qu'ils n'ont rien de meilleur que le vin & le cochon, défendus par la loi mahométane ; outre que le peuple y est épars, errant & vagabond : desorte que les Turcs se sont contentés de faire ensorte que toutes ces provinces leur servissent de pepinieres d'esclaves. On dit qu'ils en tirent six ou sept mille chaque année.

Des égards & des obstacles à peu près semblables, empêchent encore apparemment les Turcs d'incorporer à leur empire les vastes plaines de Tartarie & de Scythie, & les pays immenses du mont Caucase. C'est une observation remarquable que cet ancien usage de tribut d'enfans pour esclaves. La Colchide le payoit à la Perse dès les premiers âges du monde ; c'est une autre chose bien singuliere, que dans tous les siecles, ces régions maritimes de la mer Noire, aient produit de si beau sang, & en si grande quantité. (D.J.)


IMITATIFadj. (Gramm.) qui sert à l'imitation ; c'est le nom général que l'on donne aux verbes adjectifs qui renferment dans leur signification un attribut d'imitation.

Ces verbes dans la langue greque, sont dérivés du nom même de l'objet imité, auquel on donne la terminaison verbale pour caractériser l'imitation : , de , de , de , &c. La terminaison pourroit bien venir elle-même de l'adjectif , pareil, semblable, qui semble se retrouver encore à la terminaison des noms terminés en , que les Latins rendent par ismus, & nous par ismes, comme archaïsme, néologisme, hellénisme, &c. Il me semble par cette raison même, que l'on pourroit les appeller aussi des noms imitatifs.

Nous avons conservé en françois la même terminaison imitative, en l'adaptant seulement au génie de notre langue, tyranniser, latiniser, franciser. Anciennement on écrivoit tyrannizer, latinizer, francizer, comme on peut le voir au traité de la Gramm. fr. de R. Etienne, imprimée en 1569 (pag. 42.) : & cette orthographe étoit plus conforme que la nôtre, & à notre prononciation & à l'étymologie. Par quelle fantaisie l'avons-nous altérée ?

Les Latins ont fait pareillement une altération à la terminaison radicale, dont ils ont changé le z en ss : atticissare, sicilissare, patrissare. Vossius (Gramm. lat. de derivitatis) remarque que les Latins ont préféré la terminaison latine en or à la terminaison greque en istare, & qu'en conséquence ils ont mieux aimé dire graecari que graecissare.

Si j'osois proposer une conjecture contre l'assertion d'un si savant homme, je dirois que cette différence de terminaison doit avoit un fondement plus raisonnable qu'un simple caprice ; & la réalité de l'existence des deux mots latins graecissare & graecari est une preuve de mon opinion d'autant plus certaine, que l'on sait aujourd'hui qu'aucune langue n'admet une exacte synonymie. Il me paroît assez vraisemblable que la terminaison issare n'exprime qu'une imitation de langage, & que la terminaison ari exprime une imitation de conduite, de moeurs : atticissare (parler comme les Athéniens), patrissare (parler en pere) ; graecari (boire comme les Grecs), vulpinari (agir en renard, ruser). Les verbes imitatifs de la premiere espece ont une terminaison active, parce que l'imitation de langage n'est que momentanée, dépendante de quelques actes libres qui se succedent de loin à loin, ou même d'un seul acte. Au contraire les verbes imitatifs de la seconde espece ont une terminaison passive ; parce que l'imitation de conduite & de moeurs est plus habituelle, plus continue, & qu'elle fait même prendre les passions qui caractérisent les moeurs, de maniere que le sujet qui imite est pour ainsi dire transformé en l'objet imité : graecari (être fait grec), vulpinari (être fait renard) : de sorte qu'il est à présumer que ces verbes, réputés déponens à cause de la maniere active dont nous les traduisons, & peut-être même à cause du sens actif que les Latins y avoient attaché, sont au fond de vrais verbes passifs, si on les considere dans leur origine & selon le véritable sens littéral. Dans la réalité, les uns & les autres, à raison de leur signification usuelle, sont des verbes actifs, absolus ; actifs, parce qu'ils expriment l'action d'imiter ; absolus, parce que le sens est complet & défini en soi, & n'exige aucun complément extérieur.

Remarquons que la terminaison latine en issare ne suffit pas pour conclure que le verbe est imitatif : l'assonnance seule n'est pas un guide assez sûr dans les recherches analogiques ; il faut encore faire attention au sens des mots & à leur véritable origine. C'est en quoi il me semble qu'a manqué Scaliger (De caus. ling. lat. cap. cxxiij.), lorsqu'il compte parmi les verbes imitatifs le verbe cyathissare : ce n'est pas qu'il ne sente qu'il n'y a point ici de véritable imitation : neque enim, dit-il, aut imitamur aut sequimur Cyathum ; mais il aime pourtant mieux imaginer une métonymie, que d'abandonner l'idée d'imitation qu'il croyoit voir dans la terminaison. Le verbe grec qui correspond à cyathissare, c'est , & non pas , comme les vrais imitatifs ; ce qui prouve que l'assonnance de cyathissare avec les verbes imitatifs est purement accidentelle, & n'a nul trait à l'imitation.


IMITATIONS. f. (Gramm. & Philosoph.) c'est la représentation artificielle d'un objet. La nature aveugle n'imite point ; c'est l'art qui imite. Si l'art imite par des voix articulées, l'imitation s'appelle discours, & le discours est oratoire ou poétique. Voyez ELOQUENCE & POESIE. S'il imite par des sons, l'imitation s'appelle musique. Voyez l'article MUSIQUE. S'il imite par des couleurs, l'imitation s'appelle peinture. Voyez l'article PEINTURE. S'il imite avec le bois, la pierre, le marbre, ou quelqu'autre matiere semblable, l'imitation s'appelle sculpture. Voyez l'article SCULPTURE. La nature est toujours vraie ; l'art ne risquera donc d'être faux dans son imitation que quand il s'écartera de la nature, ou par caprice ou par l'impossibilité d'en approcher d'assez près. L'art de l'imitation en quelque genre que ce soit, a son enfance, son état de perfection, & son moment de décadence. Ceux qui ont créé l'art, n'ont eu de modele que la nature. Ceux qui l'ont perfectionné, n'ont été, à les juger à la rigueur, que les imitateurs des premiers ; ce qui ne leur a point ôté le titre d'hommes de génie ; parce que nous apprécions moins le mérite des ouvrages par la premiere invention & la difficulté des obstacles surmontés, que par le degré de perfection & l'effet. Il y a dans la nature des objets qui nous affectent plus que d'autres ; ainsi quoique l'imitation des premiers soit peut-être plus facile que l'imitation des seconds, elle nous intéressera davantage. Le jugement de l'homme de goût & celui de l'artiste sont bien différens. C'est la difficulté de rendre certains effets de la nature, qui tiendra l'artiste suspendu en admiration. L'homme de goût ne connoît guere ce mérite de l'imitation ; il tient trop au technique qu'il ignore : ce sont des qualités dont la connoissance est plus générale & plus commune, qui fixeront ses regards. L'imitation est rigoureuse ou libre ; celui qui imite rigoureusement la nature en est l'historien. Voyez HISTOIRE. Celui qui la compose, l'exagere, l'affoiblit, l'embellit, en dispose à son gré, en est le poëte. Voyez POESIE. On est historien ou copiste dans tous les genres d'imitation. On est poëte, de quelque maniere qu'on peigne ou qu'on imite. Quand Horace disoit aux imitateurs, ô imitatores servum pecus, il ne s'adressoit ni à ceux qui se proposoient la nature pour modele, ni à ceux qui marchant sur les traces des hommes de génie qui les avoient précédés, cherchoient à étendre la carriere. Celui qui invente un genre d'imitation est un homme de génie. Celui qui perfectionne un genre d'imitation inventé, ou qui y excelle, est aussi un homme de génie. Voyez l'article suivant.

IMITATION, s. f. (Poésie, Rhétor.) on peut la définir, l'emprunt des images, des pensées, des sentimens, qu'on puise dans les écrits de quelqu'auteur, & dont on fait un usage, soit différent, soit approchant, soit en enchérissant sur l'original.

Rien n'est plus permis que d'user des ouvrages qui sont entre les mains de tout le monde ; ce n'est point un crime de les copier ; c'est au contraire dans leurs écrits, selon Quintilien, qu'il faut prendre l'abondance & la richesse des termes, la variété des figures, & la maniere de composer : ensuite, ajoute cet orateur, on s'attachera fortement à imiter les perfections que l'on voit en eux ; car on ne doit pas douter qu'une bonne partie de l'art ne consiste dans l'imitation adroitement déguisée.

Laissons dire à certaines gens que l'imitation n'est qu'une espece de servitude qui tend à étouffer la vigueur de la nature ; loin d'affoiblir cette nature, les avantages qu'on en tire ne servent qu'à la fortifier. C'est ce que M. Racine a prouvé solidement dans un mémoire agréable, dont le précis décorera cet article.

Stésychore, Archiloque, Hérodote, Platon, ont été des imitateurs d'Homere, lequel vraisemblablement n'a pû lui-même, sans imitation de ceux qui l'ont précédé, porter tout d'un coup la Poésie à son plus haut point de perfection. Virgile n'écrit presque rien qu'il n'imite ; tantôt il suit Homere, tantôt Théocrite, tantôt Hésiode, & tantôt les poëtes de son tems ; & c'est pour avoir eu tant de modeles, qu'il est devenu un modele admirable à son tour.

J'avoue qu'il n'est pas impossible que des hommes plus favorisés du ciel que les autres, s'ouvrent d'eux-mêmes un chemin nouveau, & y marchent sans guides ; mais de tels exemples sont si merveilleux, qu'ils doivent passer pour des prodiges.

En effet, le plus heureux génie a besoin de secours pour croître & se soutenir ; il ne trouve pas tout dans son propre fonds. L'ame ne sauroit concevoir ni enfanter une production célebre, si elle n'a été comme fécondée par une source abondante de connoissances. Nos efforts sont inutiles, sans les dons de la nature ; & nos efforts sont imparfaits si l'on n'accompagne ces dons, si l'imitation ne les perfectionne.

Mais il ne suffit pas de connoître l'utilité de l'imitation ; il faut savoir encore quelles regles on doit suivre pour en retirer les avantages qu'elle est capable de procurer.

La premiere chose qu'il faut faire est de se choisir un bon modele. Il est plus facile qu'on ne pense de se laisser surprendre par des guides dangereux ; on a besoin de sagacité pour discerner ceux auxquels on doit se livrer. Combien Séneque a-t-il contribué à corrompre le goût des jeunes gens de son tems & du nôtre ? Lucain a égaré plusieurs esprits qui ont voulu l'imiter, & qui ne possédoient pas le feu de son éloquence. Son traducteur entraîné comme les autres, a eu la folle ambition de lui dérober la gloire du style ampoulé.

Il ne faut pas même s'attacher tellement à un excellent modele, qu'il nous conduise seul & nous fasse oublier tous les autres écrivains. Il faut comme une abeille diligente, voler de tous côtés, & s'enrichir du suc de toutes les fleurs. Virgile trouve de l'or dans le fumier d'Ennius ; & celui qui peint Phedre d'après Euripide, y ajoute encore de nouveaux traits que Séneque lui présente.

Le discernement n'est pas moins nécessaire pour prendre dans les modeles qu'on a choisis les choses qu'on doit imiter. Tout n'est pas également bon dans les meilleurs auteurs ; & tout ce qui est bon ne convient pas également dans tous les tems & dans tous les lieux.

De plus, ce n'est pas assez que de bien choisir ; l'imitation doit être faite d'une maniere noble, généreuse & pleine de liberté. La bonne imitation est une continuelle invention. Il faut, pour ainsi dire, se transformer en son modele, embellir ses pensées, & par le tour qu'on leur donne, se les approprier, enrichir ce qu'on lui prend, & lui laisser ce qu'on ne peut enrichir. C'est ainsi que la Fontaine imitoit, comme il le déclare nettement.

Mon imitation n'est point un esclavage :

" Je n'emploie que l'idée, les tours & les lois que nos maîtres suivoient eux-mêmes ".

Si d'ailleurs quelque endroit plein chez eux d'excellence,

Peut entrer dans mes vers sans nulle violence,

Je l'y transporte, & veux qu'il n'ait rien d'affecté,

Tâchant de rendre mien, cet air d'antiquité.

Malherbe, par exemple, montre comment on peut enrichir la pensée d'un autre, par l'image sous laquelle il représente les vers si connus d'Horace, pallida mors aequo pulsat pede, pauperum tabernas, regumque turres.

Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre,

Est sujet à ses lois ;

Et la garde qui veille aux barrieres du louvre,

N'en défend pas nos rois.

Sophocle fait dire au malheureux Ajax, lorsqu'étant prêt de mourir, il trouve son fils :


IMITATIVEPHRASE, (Gram. & Poésie). J'appelle phrase imitative avec M. l'abbé du Bos (qui me fournira cet article de Grammaire philosophique) toute phrase qui imite en quelque maniere le bruit inarticulé dont nous nous servons par instinct naturel, pour donner l'idée de la chose que la phrase exprime avec des mots articulés.

L'homme qui manque de mots pour exprimer quelque bruit extraordinaire, ou pour rendre à son gré le sentiment dont il est touché, a recours naturellement à l'expédient de contrefaire ce même bruit, & de marquer ses sentimens par des sons inarticulés. Nous sommes portés par un mouvement naturel à dépeindre par des sons inarticulés le fracas qu'une maison aura fait en tombant, le bruit confus d'une assemblée tumultueuse, & plusieurs autres choses. L'instinct nous porte à suppléer par ces sons inarticulés, à la stérilité de notre langue, ou bien à la lenteur de notre imagination.

Mais les Ecrivains latins, particulierement leurs poëtes qui n'ont pas été gênés comme les nôtres, & dont la langue est infiniment plus riche, sont remplis de phrases imitatives qui ont été admirées & citées avec éloge par les Ecrivains du bon tems. Elles ont été louées par les Romains du siecle d'Auguste qui étoient juges compétens de ces beautés.

Tel est le vers de Virgile qui dépeint Poliphème.

Monstrum horrendum, informe, ingens, cui lumen ademptum.

Ce vers prononcé en supprimant les syllabes qui font élision, & en faisant sonner l'u comme les Romains le faisoient sonner, devient si l'on peut s'exprimer ainsi, un vers monstrueux. Tel est encore le vers où Perse parle d'un homme qui nazille, & qu'on ne sauroit aussi prononcer qu'en nazillant.

Rancidulum quidam balbâ de nare locutus.

Le changement arrivé dans la prononciation du latin, nous a voilé, suivant les apparences, une partie de ces beautés, mais il ne nous les a point toutes cachées.

Nos poëtes qui ont voulu enrichir leurs vers de ces phrases imitatives, n'ont pas réussi au goût des François, comme ces poëtes latins réussissoient au goût des Romains. Nous rions du vers où du Bartas dit en décrivant un coursier, le champ plat, bat, abat. Nous ne traitons pas plus sérieusement les vers où Ronsard décrit en phrase imitative le vol de l'aloüette.

Elle guindée du zéphire,

Sublime en l'air, vire & revire,

Et y décligne un joli cri,

Qui rit, guérit, & tire l'ire

Des esprits mieux que je n'écris.

Pasquier rapporte plusieurs autres phrases imitatives des poëtes françois, dans le chap. x. liv. VIII. de ses recherches, où il veut prouver que notre langue n'est pas moins capable que la latine de beaux traits poétiques ; mais les exemples que Pasquier rapporte, réfutent seuls sa proposition.

En effet, parce qu'on aura introduit quelques phrases imitatives dans des vers, il ne s'ensuit pas que ces vers soient bons. Il faut que ces phrases imitatives y ayent été introduites, sans préjudicier au sens & à la construction grammaticale. Or on citeroit bien peu de morceaux de poésie françoise, qui soient de cette espece, & qu'on puisse opposer en quelque façon à tant d'autres vers, que les latins de tous les tems ont loué dans les ouvrages des poëtes qui avoient écrit en langue vulgaire. M. l'abbé du Bos ne connoissoit même en ce genre que la description d'un assaut qui se trouve dans l'ode de Despreaux sur la prise de Namur ; le poëte, dit-il, y dépeint en phrase imitative le soldat qui gravit contre une breche, & qui vient le fer & la flamme en main,

Sur les monceaux de piques,

Des corps morts, de rocs, de briques,

S'ouvrir un large chemin.

Je n'examinerai pas si l'exemple de l'Abbé du Bos est très-bon ; je dirai seulement qu'on en citeroit peu de meilleurs dans notre langue. Les poëtes anglois sont plus fertiles que les nôtres en phrases imitatives, comme Adisson l'a prouvé par plusieurs traits admirables tirés de Milton. J'en trouve aussi quelquefois dans le Virgile de Dryden, où il peint avec plaisir les objets par des phrases imitatives ; témoin la description suivante du travail des Cyclopes.

One stirs the fire and one the bellows blows,

The hissing steel in the smithy drownd ;

The grot with beating anvils groans around,

By turns their arms advance in equal time,

By turns their hand descend, and hammers chime.

They turn the glowing mass with crooked tongs

The fiery work proceeds with rustick songs.

(D.J.)


IMMACULÉadj. (Théolog.) qui est sans tache ou sans péché.

Les Catholiques se servent de ce terme en parlant de la conception de la Vierge qu'ils appellent immaculée, pour signifier qu'elle est née sans péché originel. Voyez PECHE ORIGINEL.

Quand on donne le bonnet à un docteur de sorbonne, on lui fait jurer qu'il soutiendra l'immaculée conception de la Vierge. La sorbonne fit ce decret dans le 14e siecle, & quatre-vingt autres universités l'ont fait depuis à son imitation. Voyez SORBONNE.

Au reste il faut observer que dans cette savante faculté on ne regarde pas ce point comme un article de foi, mais comme une opinion pieuse & catholique, & c'est en ce sens-là que ses candidats la soutiennent tous les jours dans leurs theses : mais il leur est défendu aussi bien qu'aux professeurs de tenir l'opinion contraire.

Les ordres militaires d'Espagne se sont obligés à soutenir cette prérogative de la Vierge. Voyez CONCEPTION.

Il y a aussi une congrégation de l'immaculée conception dans la plûpart des couvents, de laquelle il y a une société de filles séculieres qui ont pour fin d'honorer l'immaculée conception de la Vierge. Elles en font tous les ans une protestation en public, & tous les jours en particulier. (G)


IMMANENTadj. (Philos. Théolog.) qui demeure dans la personne, ou qui n'a point effet au-dehors.

Les Philosophes ont distingué les actions en immanentes & transitoires. Les Théologiens ont adopté la même distinction. L'action immanente est celle dont le terme est dans l'être même qui l'a produite. La transitoire est celle dont le terme est hors de l'être qui l'a produite. Ainsi Dieu a engendré le fils & le Saint Esprit par des actions immanentes ; & il a créé le monde & tout ce qu'il comprend, par des actions transitoires.


IMMATÉRIALISMou SPIRITUALITé. (Métaph.) L'immatérialisme est l'opinion de ceux qui admettent dans la nature deux substances essentiellement différentes ; l'une qu'ils appellent matiere, & l'autre qu'ils appellent esprit. Il paroît certain que les anciens n'ont eu aucune teinture de la spiritualité. Ils croyent de concert que tous les êtres participoient à la même substance, mais que les uns étoient matériels seulement, & les autres matériels & corporels. Dieu, les anges & les génies, disent Porphyre & Jamblique, sont faits de la matiere ; mais ils n'ont aucun rapport avec ce qui est corporel. Encore aujourd'hui à la Chine, où les principaux dogmes de l'ancienne philosophie se sont conservés, on ne connoît point de substance spirituelle, & on regarde la mort comme la séparation de la partie aërienne de l'homme de sa partie terrestre. La premiere s'éleve en haut, la seconde retourne en bas.

Quelques modernes soupçonnent que puisqu' Anaxagoras a admis un esprit dans la formation de l'univers, il a connu la spiritualité, & n'a point admis un Dieu corporel, ainsi qu'ont fait presque tous les autres philosophes. Mais ils se trompent étrangement ; car par le mot d'esprit les Grecs & les Romains ont également entendu une matiere subtile, ignée, extrêmement déliée, qui étoit intelligente à la vérité, mais qui avoit une étendue réelle & des parties différentes. Et en effet comment veulent-ils qu'on croye que les philosophes grecs avoient une idée d'une substance toute spirituelle, lorsqu'il est clair que tous les premiers peres de l'Eglise ont fait Dieu corporel, que leur doctrine a été perpétuée dans l'église greque jusque dans ces derniers siecles, & qu'elle n'a été quittée par les Romains que vers le tems de S. Augustin ?

Pour juger sainement dans quel sens on doit prendre le terme d'esprit dans les ouvrages des anciens, & pour décider de sa véritable signification, il faut d'abord faire attention dans quelle occasion il s'en faut servir, & à quel usage ils l'ont employé. Ils en usoient si peu pour exprimer l'idée que nous avons d'un être purement intellectuel ; que ceux qui n'ont reconnu aucune divinité, ou du moins qui n'en admettoient que pour tromper le peuple, s'en servoient très-souvent. Le mot d'esprit se trouve très-souvent dans Lucrece pour celui d'ame ; celui d'intelligence est employé au même usage : Virgile s'en sert pour signifier l'ame du monde, ou la matiere subtile & intelligente qui répandue dans toutes ses parties le gouverne & le vivifie. Ce systême étoit en partie celui des anciens Pythagoriciens ; les Stoïciens qui n'étoient proprement que des Cyniques réformés, l'avoient perfectionné ; ils donnoient le nom de Dieu à cette ame ; ils la regardoient comme intelligente, l'appelloient esprit intellectuel : cependant avoient-ils une idée d'une substance toute spirituelle ? pas davantage que Spinosa, ou du moins guere plus ; ils croyoient, dit le P. Mourgues dans son plan théologique du pythagorisme, avoir beaucoup fait d'avoir choisi le corps le plus subtil (le feu), pour en composer l'intelligence ou l'esprit du monde, comme on le peut voir dans Plutarque. Il faut entendre leur langage ; car dans le nôtre, ce qui est esprit n'est pas corps, & dans le leur au contraire on prouveroit qu'une chose étoit corps parce qu'elle étoit esprit... Je suis obligé de faire cette observation sans laquelle ceux qui liroient avec des yeux modernes cette définition du dieu des Stoïciens dans Plutarque, Dieu est un esprit intellectuel & igné, qui n'ayant point de forme peut se changer en telle chose qu'il veut, & ressembler à tous les êtres, croiroient que ces termes, d'esprit intellectuel, détermineroient la signification du terme suivant, à un feu purement métaphorique.

Ceux qui voudroient ne pas s'en tenir à l'opinion d'un savant moderne, ne refuseront peut-être pas de se soumettre à l'autorité d'un ancien auteur qui devoit bien connoître le sentiment des anciens philosophes, puisqu'il a fait un traité de leur opinion, qui, quoiqu'extrêmement précis, ne laisse pas d'être fort clair. C'est de Plutarque dont je veux parler. Il dit en termes exprès que l'esprit n'est qu'une matiere subtile, & il parle comme disant une chose connue & avouée de tous les philosophes. " Notre ame, dit-il, qui est air, nous tient en vie ; aussi l'esprit & l'air contient en être tout le monde, car l'esprit & l'air sont deux noms qui signifient la même chose ". Je ne pense pas qu'on puisse rien demander de plus fort & de plus clair en même tems. Dira-t-on que Plutarque ne connoissoit point la valeur des termes grecs, & que les modernes qui vivent aujourd'hui en ont une plus grande connoissance que lui ? On peut bien avancer une pareille absurdité ; mais où trouvera-t-elle la moindre croyance ?

Platon a été de tous les philosophes anciens celui qui paroît le plus avoir eu l'idée de la véritable spiritualité ; cependant lorsqu'on examine avec un peu d'attention la suite & l'enchaînement de ses opinions, on voit clairement que par le terme d'esprit il n'entendoit qu'une matiere ignée, subtile & intelligente ; sans cela, comment eût-il pu dire que Dieu avoit poussé hors de son sein une matiere dont il avoit formé l'univers ? Est-ce que dans le sein d'un esprit on peut placer de la matiere ? Y a-t-il de l'étendue dans une substance toute spirituelle ? Platon avoit emprunté cette idée de Timée de Locre qui dit que Dieu voulant tirer hors de son sein un fils très-beau, produisit le monde qui sera éternel, parce qu'il n'est pas d'un bon pere de donner la mort à son enfant. Il est bon de remarquer ici que Platon, ainsi que Timée de Locre son guide & son modele, ayant également admis la coéternité de la matiere avec Dieu, il falloit que de tout tems la matiere eût subsisté dans la substance spirituelle, & y eût été enveloppée. N'est-ce pas là donner l'idée d'une matiere subtile, d'un principe délié qui conserve dans lui le germe matériel de l'univers ?

Mais, dira-t-on, Ciceron en examinant les différens systêmes des Philosophes sur l'existence de Dieu, rejette celui de Platon comme inintelligible, parce qu'il fait spirituel le souverain être. Quod Plato sine corpore Deum esse censet, id quale esse possit intelligi non potest. A cela je réponds qu'on ne peut aucunement inférer de ce passage, que Ciceron ou Velleius qu'il fait parler, ait pensé que Platon avoit voulu admettre une divinité sans étendue impassible, absolument incorporelle, enfin spirituelle, ainsi que nous le croyons aujourd'hui. Mais il trouvoit étrange qu'il n'eût point donné un corps & une forme déterminée à l'esprit, c'est-à-dire à l'intelligence composée d'une matiere subtile qu'il admettoit pour ce Dieu suprême ; car toutes les sectes qui reconnoissoient des dieux, leur donnoient des corps. Les Stoïciens qui s'expliquoient de la maniere la plus noble sur l'essence subtile de leur dieu, l'enfermoient pourtant dans le monde qui lui servoit de corps. C'est cette privation d'un corps matériel & grossier, qui fait dire à Velleius que si ce dieu de Platon est incorporel, il doit n'avoir aucun sentiment, & n'être susceptible ni de prudence ni de volupté. Tous les philosophes anciens, excepté les Platoniciens, ne pensoient point qu'un esprit hors du corps pût ressentir ni plaisir ni douleur ; ainsi il étoit naturel que Velleius regardât le dieu de Platon incorporel, c'est-à-dire uniquement composé de la matiere subtile qui faisoit l'essence des esprits, comme un dieu incapable de plaisir, de prudence, enfin de sensations.

Si vous doutez encore du matérialisme de Platon, lisez ce qu'en dit M. Bayle dans le premier tome de la continuation de ses pensées diverses, fondé sur un passage d'un auteur moderne, qui a expliqué & dévoilé le platonisme. Voici le passage que cite M. Bayle. " Le premier dieu, selon Platon, est le dieu suprême à qui les deux autres doivent honneur & obéissance, d'autant qu'il est leur pere & leur créateur. Le second est le dieu visible, le ministre du dieu invisible, & le créateur du monde. Le troisieme se nomme le monde, ou l'ame qui anime le monde, à qui quelques-uns donnent le nom de démon. Pour revenir au second qu'il nommoit aussi le verbe, l'entendement ou la raison, il concevoit deux sortes de verbe, l'un qui a résidé de toute éternité en Dieu, par lequel Dieu renferme de toute éternité dans son sein toutes sortes de vertus, faisant tout avec sagesse, avec puissance & avec bonté : car étant infiniment parfait, il a dans ce verbe interne toutes les idées & toutes les formes des êtres créés. L'autre verbe qui est le verbe externe & proféré, n'est autre chose selon lui, que cette substance que Dieu poussa hors de son sein, ou qu'il engendra pour en former l'univers. C'est dans cette vûe que le mercure Trismegiste a dit que le monde est consubstantiel à Dieu ". Voici maintenant la conséquence qu'en tire M. Bayle : " Avez-vous jamais rien lû de plus monstrueux ? Ne voilà-t-il pas le monde formé d'une substance que Dieu poussa hors de son sein ? Ne le voilà-t-il pas l'un des trois Dieux, & ne faut-il pas le subdiviser en autant de dieux qu'il y a de parties dans l'univers diversement animées ? N'avez-vous point là toutes les horreurs, toutes les monstruosités de l'ame du monde ? Plus de guerres entre les dieux que dans les écrits des poëtes ? les dieux auteurs de tous les péchés des hommes ? les dieux qui punissent & qui commettent les mêmes crimes qu'ils ordonnent de ne point faire ? "

Enfin, pour conclure par un argument tranchant & décisif, c'est une chose avancée de tout le monde, que Platon & presque tous les philosophes de l'antiquité ont soutenu que l'ame n'étoit qu'une partie séparée du tout ; que Dieu étoit ce tout, & que l'ame devoit enfin s'y réunir par voie de réfusion. Or il est évident qu'un tel sentiment emporte nécessairement avec lui le matérialisme. L'esprit tel que nous l'admettons n'est pas sans-doute composé de parties qui puissent se détacher les unes des autres ; c'est là ce caractere propre & distinctif de la matiere. Voyez l'article de l'AME DU MONDE.

Comme l'ancienne philosophie confondoit la spiritualité & la matérialité, ne mettant entr'elles d'autre différence que celle qu'on met d'ordinaire entre les modifications d'une même substance, croyant de plus que ce qui est matériel peut devenir insensiblement spirituel, & le devient en effet. Les peres des premiers siecles de l'Eglise se livrerent à ce systême, car il est indispensable d'en avoir un quand on écrit pour le public. Les questions qui roulent sur l'essence de l'esprit, sont si déliées, si abstraites, les idées en échappent avec tant de légereté, l'imagination y est si contrainte, l'attention si-tôt épuisée, que rien n'est si facile, & dès-là si pardonnable que de s'y méprendre. Quiconque n'y saisit pas d'abord certains principes, est hors de route ; il marche sans rien trouver, on ne rencontre que l'erreur : ce n'est pourtant pas tout-à-fait à la peine de découvrir ces principes, la plûpart simples & naturels, qu'il faut attribuer les mécomptes philosophiques de quelques-uns de nos premiers écrivains ; c'est à leur déférence trop soumise pour les systêmes reçûs. Si le succès n'est presque dans tout que le prix d'une sage audace, on peut dire que c'est dans la philosophie principalement qu'il faut oser ; mais ce courage de raison qui se cherche une voie même où il ne voit point de trace, étoit un art d'inventer ignoré de nos peres : appliqués seulement à maintenir dans sa pureté ce dogme de la foi, tout le reste ne leur sembloit qu'une spéculation plus curieuse que nécessaire. Soigneux tout au plus d'arriver jusqu'où les autres avoient été, la plûpart très-capables d'aller plus loin, ne sentirent pas assez les ressources que leur offroit la beauté de leur génie.

Origene ce savant si respectable, & consulté de toutes parts, n'entendoit par esprit qu'une matiere subtile, & un air extrêmement léger. C'est le sens qu'il donne au mot , qui est l'incorporel des Grecs. Il dit encore que tout esprit selon la notion propre & simple de ce terme, est un corps. Par cette définition il doit nécessairement avoir cru que Dieu, les anges & les ames étoient corporels ; aussi l'a-t-il cru de même, & le savant M. Huet rapporte tous les reproches qu'Origene a reçus à ce sujet ; il tâche de le justifier contre une partie ; mais enfin il convient qu'il est certain que cet ancien docteur a avoué qu'il ne paroissoit point dans l'Ecriture quelle étoit l'essence de la divinité. Le même M. Huet convient encore qu'il a cru que les anges & les ames étoient composés d'une matiere subtile qu'il appelloit spirituelle, eu égard à celle qui compose les corps. Il s'ensuit donc nécessairement qu'il a aussi admis une essence subtile dans la divinité ; car il dit en termes exprès que la nature des ames est la même que celle de Dieu. Or si l'ame humaine est corporelle, Dieu doit donc l'être. Le savant M. Huet a rapporté avec soin quelques endroits des ouvrages d'Origene, qui paroissent opposés à ceux qui le condamnent ; mais les termes dont se sert Origene, sont si précis, & la façon dont parle le savant prélat est si foible, qu'on connoît aisément que la seule qualité de commentateur lui met des armes à la main pour défendre son original. S. Jérôme & les autres critiques d'Origene ont soutenu qu'il n'avoit pas été plus éclairé sur la spiritualité de Dieu, que sur celle des ames & des anges.

Tertullien s'est expliqué encore plus clairement qu'Origene sur la corporéïté de Dieu qu'il appelle cependant spirituel dans le sens dont on se servoit de ce mot chez les anciens. " Qui peut nier, dit-il, que Dieu ne soit corps, bien qu'il soit esprit ? tout esprit est corps, & a une forme & une figure qui lui est propre ". Quis autem negabit Deum esse corpus, etsi Deus spiritus ? spiritus etiam corpus sui generis in suâ effigie. Un livre entier nous reste de sa main, où il établit ce qu'il pense de l'ame ; & ce qu'il y a de singulier, c'est que l'auteur y est clair, sans mélange de ténebres, lui qu'on accuse d'être confus ailleurs, presque sans mélange de clarté. C'est-là qu'il renferme les anges dans ce qu'il nomme la cathégorie de l'étendue. Il y place Dieu même, & à plus forte raison y comprend-il l'ame de l'homme qu'il soutient corporelle.

Ce sentiment de Tertullien ne prenoit pourtant pas sa source comme celui des autres, dans l'opinion dominante ; il estimoit trop peu les Philosophes, & Platon lui-même, dont il disoit librement qu'il avoit fourni la matiere de toutes les hérésies. Il se trompoit ici par excès de religion, s'il étoit permis de s'exprimer de la sorte ; parce qu'une femme pieuse rapportoit que dans un moment d'extase, une ame s'étoit montrée à elle, revêtue des qualités sensibles, lumineuse, colorée, palpable, & qui plus est, d'une figure extérieurement humaine ; il crut devoir la maintenir corporelle, dans la crainte de blesser la foi. Circonspection dont on peut louer le motif, mais impardonnable entant que philosophe. Ce n'est pas qu'il ne dise quelquefois que l'ame est un esprit ; mais qu'en conclure, sinon que cette expression n'emporte point dans le langage des anciens ce qu'elle signifie dans le nôtre ? Par le mot esprit, nous concevons une intelligence pure, indivisible, simple ; eux n'entendoient qu'une substance plus déliée, plus agile, plus pénétrante que les corps exposés à la perception des sens.

Je sais que dans les écoles on justifie Tertullien, du-moins par rapport à la spiritualité de Dieu. Ils veulent que cet ancien docteur regarde les termes de substances & de corps comme synonymes ; ainsi lorsqu'on dit, qui peut nier que Dieu ne soit corps ? c'est comme si l'on disoit, qui peut nier que Dieu ne soit une substance ? Quant aux mots de spirituel & d'incorporel, ils ont chez Tertullien, selon les Scholastiques, un sens très-opposé. L'incorporel signifie le néant, le vuide, la privation de toute substance ; le spirituel au contraire désigne une substance, qui n'est point matérielle. Ainsi, lorsque Tertullien dit, que tout esprit est corps, il faut l'entendre en ce sens, que tout esprit est une substance.

C'est par ces distinctions que les Scholastiques prétendent réfuter les reproches que S. Augustin a faits à Tertullien d'avoir crû que Dieu étoit corporel ; il est assez singulier qu'ils se soient figurés que Tertullien ne connoissoit pas la valeur des termes latins, & qu'il exprimoit le mot de substance par celui de corps, & celui de néant par celui d'incorporel. Est-ce que tous les auteurs grecs & latins n'avoient pas fixé dans leurs écrits la véritable signification de ces termes ? Cette peine qu'on se donne pour justifier Tertullien, est aussi infructueuse que celle qu'ont pris certains Platoniciens modernes, dans le dessein de prouver que Platon avoit crû la création de la matiere. Le savant Fabricius a dit, en parlant d'eux, qu'ils avoient entrepris de blanchir un more.

S. Justin n'a pas eu des idées plus pures de la parfaite spiritualité qu'Origene & Tertullien. Il a dit en termes exprès, que les anges étoient corporels ; que le crime de ceux qui avoient péché, étoit de s'être laissé séduire par l'amour des femmes, & de les avoir connu charnellement. Certainement, je ne crois pas que personne s'avise de vouloir spiritualiser les anges de S. Justin, il leur fait faire des preuves trop fortes de leur corporéïté. Quant à la nature de Dieu, ce pere ne l'a pas mieux connue que celle des autres êtres spirituels. " Toute la substance, dit-il, " qui ne peut-être soûmise à aucune autre à cause de sa légéreté, a cependant un corps qui constitue son essence. Si nous appellons Dieu incorporel, ce n'est pas qu'il le soit ; mais c'est parce que nous sommes accoûtumés d'approprier certains noms à certaines choses, à désigner le plus respectueusement qu'il nous est possible, les attributs de la Divinité. Ainsi, parce que l'essence de Dieu ne peut être apperçue, & ne nous est point sensible, nous l'appellons incorporel ".

Tatien, philosophe chrétien, dont les ouvrages sont imprimés à la suite de ceux de S. Justin, parle dans ces termes de la spiritualité des anges & des démons : " Ils ont des corps qui ne sont point de chair, mais d'une matiere spirituelle, dont la nature est la même que celle du feu & de l'air. Ces corps spirituels ne peuvent être apperçûs que par ceux à qui Dieu en accorde le pouvoir, & qui sont éclairés par son esprit ". On peut juger par cet échantillon des idées que Tatien a eues de la véritable spiritualité.

S. Clément d'Aléxandrie a dit en termes formels, que Dieu étoit corporel. Après cela, il est inutile de rapporter s'il croyoit les ames corporelles ; on le sent bien sans-doute. Quant aux anges, il leur faisoit prendre les mêmes plaisirs que S. Justin ; plaisirs où le corps est autant nécessaire que l'ame.

Lactance croyoit l'ame corporelle. Après avoir examiné toutes les opinions des Philosophes sur la matiere dont l'essence de l'ame est composée, & les avoir toutes regardées comme incertaines ; il dit qu'elles ont toutes cependant quelque chose de véritable, notre ame ou le principe de notre vie étant dans le sang, dans la chaleur & dans l'esprit ; mais qu'il est impossible de pouvoir exprimer la nature qui résulte de ce mélange, parce qu'il est plus facile d'en voir les opérations que de la définir. Le même auteur ayant établi par ces principes la corporéïté de l'ame, dit qu'elle est quelque chose de semblable à Dieu. Il rend par conséquent Dieu matériel, sans s'en appercevoir, & sans connoître son erreur ; car selon les idées de son siecle, quoique ce fût celui de Constantin, un esprit étoit un corps composé de matiere subtile. Ainsi, disant que l'ame étoit corps, & cependant quelque chose de semblable à Dieu, il ne croyoit pas dégrader davantage la nature divine & la spiritualité, que lorsque nous assûrons aujourd'hui que l'ame étant spirituelle, est d'une nature semblable à celle de Dieu.

Arnobe n'est pas moins précis ni moins formel sur la corporéïté spirituelle que Lactance. On pourroit lui joindre S. Hilaire, qui dans la suite pensa que l'ame étoit étendue ; S. Grégoire de Nazianze, qui disoit qu'on ne pouvoit concevoir un esprit, sans concevoir du mouvement & de la diffusion ; S. Grégoire de Nysse, qui parloit d'une sorte de transmigration inconcevable sans matérialité ; S. Ambroise qui divisoit l'ame en deux parties, division qui la dépouilloit de son essence en la privant de sa simplicité ; Cassien qui pensoit & s'expliquoit presque de même ; & enfin Jean de Thessalonique, qui au septieme concile avance, comme un article de tradition attestée par S. Athanase, par S. Basile & par S. Méthode, que ni les anges, ni les démons, ni les ames humaines ne sont dégagés de la matiere. Déja néanmoins de grands personnages avoient enseigné dans l'Eglise une philosophie plus correcte ; mais l'ancien préjugé se conservoit apparemment dans quelques esprits, & se montroit encore une fois pour ne plus reparoître.

Les Grecs modernes ont été à peu-près dans les mêmes idées que les anciens. Ce sentiment est appuyé de l'autorité de M. de Beausobre, l'un des plus savans hommes qu'il y ait eu en Europe. Voici comme il parle dans son histoire de Manichée & du Manichéisme : " Quand je considere, dit-il, la maniere dont ils expliquent l'union des deux natures en J. C. je ne puis m'empêcher d'en conclure, qu'ils ont crû la nature divine corporelle. L'incarnation, disent-ils, est un parfait mélange des deux natures : la nature spirituelle & subtile pénetre la nature matérielle & corporelle jusqu'à ce qu'elle soit répandue dans toute cette nature, & mélée toute entiere avec elle, ensorte qu'il n'y ait aucun lieu de la nature matérielle qui soit vuide de la nature spirituelle. Pour moi, qui connois Dieu comme un esprit, je connois aussi l'Incarnation comme un acte constant & irrévocable de la volonté du fils de Dieu, qui veut s'unir à la nature humaine, & lui communiquer toutes les perfections qu'une nature créée est capable de recevoir. Cette explication du mystere de l'Incarnation est raisonnable ; mais, si je l'ose dire, ou celle des Grecs n'est qu'un amas de fausses idées & de termes qui ne signifient rien, ou ils ont connu la nature divine comme une matiere subtile ".

Le grand homme que je viens de citer, va nous prouver que dans le quatorzieme siecle, il falloit, selon le principe des Grecs, qu'ils crussent encore que l'essence de Dieu étoit une lumiere sublime incorporelle dans le sens des anciens peres, c'est-à-dire, étendue, ayant des parties diffuses ; enfin telle que les Philosophes grecs concevoient la matiere subtile, qu'ils nommoient incorporelle. Il rapporte qu'il s'éleva dans le quatorzieme siecle une vive contestation sur une question beaucoup plus curieuse qu'utile : c'est de savoir si la lumiere qui éclata sur la personne de J. C. lorsqu'il fut transfiguré, étoit une lumiere créée ou incréée. Grégoire Palamas, fameux moine du mont Athos, soutenoit qu'elle étoit incréée, & Barlaam défendoit le contraire. Cela donna lieu à la convocation d'un concile tenu à Constantinople sous Andronic le jeune. Barlaam fut condamné, & il fut décidé que la lumiere qui parut sur le Tabor étoit la gloire de la divinité de J. C., sa lumiere propre, celle qui émane de l'essence divine, ou plutôt celle qui est une seule & même chose avec cette essence, & non une autre. Voyons actuellement les réflexions de M. de Beausobre. " Il y a des corps, dit-il, que leur éloignement ou leur petitesse rendent invisibles ; mais il n'y a rien de visible qui ne soit corps, & les Valentiniens avoient raison de dire que tout ce qui est visible est corporel & figuré. Il faut aussi que le concile de Constantinople qui décida conformément à l'opinion de Palamas, & sur l'autorité d'un grand nombre de peres, qu'il émane de l'essence divine une lumiere incréée, laquelle est comme son vêtement, & qui parut en J. C. dans sa transfiguration ; il faut, dis je, ou que ce concile ait crû que la divinité est un corps lumineux, ou qu'il ait établi deux opinions contradictoires, car il est absolument impossible qu'il émane d'un esprit une lumiere visible, & par conséquent corporelle ".

Je crois qu'on peut fixer dans le siecle de S. Augustin la connoissance de la pure spiritualité. Je penserois assez volontiers que les hérétiques qu'on avoit à combattre dans ce tems-là, & qui admettoient deux principes, un bon & l'autre mauvais, qu'ils faisoient également matériels, quoiqu'ils donnassent au bon principe, c'est-à-dire à Dieu, le nom de lumiere incorporelle, ne contribuerent pas peu au développement des véritables notions sur la nature de Dieu. Pour les combattre avec plus d'avantage, on sentit qu'il conviendroit de leur opposer l'existence d'une Divinité purement spirituelle. On examina s'il étoit possible que son essence pût être incorporelle dans le sens que nous entendons ce mot, on trouva bien-tôt qu'il étoit impossible qu'elle en pût avoir un autre ; alors on condamna ceux qui avoient parlé différemment. On avoua pourtant que l'opinion qui donnoit un corps à Dieu, n'avoit point été regardée comme hérétique.

Quoique la pure spiritualité de Dieu fût connue dans l'Eglise quelque tems avant la conversion de S. Augustin, comme il paroit par les ouvrages de S. Jérome, qui reproche à Origene d'avoir fait Dieu corporel ; cependant cette vérité rencontroit encore bien des difficultés à vaincre dans l'esprit des plus savans Théologiens. S. Augustin nous apprend qu'il n'avoit été retenu si long-tems dans le Manichéisme que par la peine qu'il avoit à comprendre la pure spiritualité de Dieu. C'étoit-là, dit-il, la seule presque insurmontable cause de mon erreur. Ceux qui ont médité sur la question qui embarrassoit S. Augustin, ne seront pas surpris des difficultés qui pouvoient l'arrêter. Ils savent que malgré la nécessité qu'il y a d'admettre un Dieu purement spirituel, on ne peut jamais concilier parfaitement un nombre d'idées qui paroissent bien contradictoires. Est-il rien de plus abstrait & de plus difficile à comprendre qu'une substance réelle qui est par-tout, & qui n'est dans aucun espace ; qui est toute entiere dans des parties qui sont à une distance infinie les unes des autres, & cependant parfaitement unique ? Est-ce une chose enfin bien aisée à comprendre qu'une substance qui est toute entiere dans chaque point de l'immensité de l'espace, qui néanmoins n'est pas aussi infinie en nombre que le sont les points de l'espace dans lesquels elle est toute entiere ? S. Augustin est bien excusable d'avoir été arrêté par ces difficultés, sur-tout dans un tems où la doctrine de la pure spiritualité de Dieu ne faisoit, pour ainsi dire, qu'éclorre. Ce fut lui-même qui dans les suites la porta à un point bien plus parfait ; cependant il ne put la perfectionner alors sur l'essence de Dieu, il raisonna toûjours en parfait matérialiste sur les substances spirituelles. Il donna des corps aux anges & aux démons ; il supposa trois ou quatre differentes matieres spirituelles, c'est-à-dire subtiles. Il composa de l'une, l'essence des substances célestes ; de l'autre, qu'il disoit être comme un air épais, il fit celle des démons. L'ame humaine étoit aussi formée d'une matiere qui lui étoit affectée & particuliere.

On voit combien les idées de la pure spiritualité des substances immatérielles étoient encore confuses dans le tems de S. Augustin. Quant à celles que ce pere avoit de la nature de l'ame, pour montrer évidemment combien elles étoient obscures & inintelligibles, il ne faut que consulter ce qu'il dit sur l'ouvrage qu'il avoit écrit au sujet de son immortalité. Il avoue qu'il n'a paru dans le monde que malgré son consentement, & qu'il est si obscur, si confus, qu'à peine entend-il lui-même, lorsqu'il le lit, ce qu'il a voulu dire.

Il semble que quelque tems après S. Augustin, loin que la connoissance de la pure spiritualité se perfectionnât, elle fut peu-à-peu obscurcie. La philosophie d'Aristote, qui devint en vogue dans le douzieme siecle, fit presque retomber les Théologiens dans l'opinion d'Origene & de Tertullien. Il est vrai qu'ils nierent formellement que dans l'essence spirituelle il se trouvât rien de corporel, rien de subtil, rien enfin qui appartînt au corps ; mais d'un autre côté ils détruisoient tout ce qu'ils supposoient, en donnant une étendue aux esprits ; infinie à Dieu, & finie aux anges & aux ames. Ils prétendoient que les substances spirituelles occupoient & remplissoient un lieu fixe & déterminé : or ces opinions sont directement contraires aux saines idées de la spiritualité. Ainsi, l'on peut dire que jusqu'aux Cartésiens, les lumieres que S. Augustin avoit données sur la pure incorporéïté de Dieu, étoient diminuées de beaucoup. Les Théologiens condamnoient Origene & Tertullien ; & dans le fond, ils étoient beaucoup plus proches du sentiment de ces anciens que de celui de S. Augustin. Ecoutons sur cela raisonner M. Bayle à l'article de SIMONIDE de son dictionnaire historiq. & critique : " Jusqu'à M. Descartes, tous nos docteurs, soit théologiens, soit philosophes, avoient donné une étendue aux esprits, infinie à Dieu, finie aux anges & aux ames raisonnables. Il est vrai qu'ils soûtenoient que cette étendue n'est point matérielle, ni composée de parties, & que les esprits sont tout entiers dans chaque partie de l'espace qu'ils occupent : toti in toto, & toti in singulis partibus. De-là sont sortis les trois especes de présence locale, ubi circumscriptivum, ubi definitivum, ubi repletivum ; la premiere pour les corps, la seconde pour les esprits créés, & la troisieme pour Dieu. Les Cartésiens ont renversé tous ces dogmes ; ils disent que les esprits n'ont aucune sorte d'étendue, ni de présence locale ; mais on rejette leur sentiment comme très-absurde. Disons donc qu'encore aujourd'hui presque tous nos Philosophes & tous nos Théologiens enseignent, conformément aux idées populaires, que la substance de Dieu est répandue dans des espaces infinis. Or, il est certain que c'est ruiner d'un côté ce qu'on bâtit de l'autre. C'est redonner en effet à Dieu la matérialité qu'on lui avoit ôtée. Vous dites qu'il est un esprit, voilà qui est bien ; c'est lui donner une nature différente de la matiere. Mais en même tems vous dites que sa substance est répandue par-tout ; vous dites donc qu'elle est étendue ? Or nous n'avons point d'idée de deux sortes d'étendue : nous concevons clairement que toute étendue, quelle qu'elle soit, a des parties distinctes, impénétrables, inséparables les unes des autres. C'est un monstre que de prétendre que l'ame soit toute dans le cerveau & toute dans le coeur. On ne conçoit point que l'étendue divine & l'étendue de la matiere puissent être au même lieu, ce seroit une véritable pénétration de dimensions que notre raison ne conçoit pas. Outre cela les choses qui sont pénétrées avec une troisieme, sont pénétrées entr'elles, & ainsi le ciel & le globe de la terre sont pénétrés entre eux ; car ils seroient pénétrés avec la substance divine, qui, selon vous, n'a point de parties ; d'où il résulte que le soleil est pénétré avec le même être que la terre. En un mot, si la matiere n'est matiere que parce qu'elle est étendue, il s'ensuit que toute étendue est matiere : l'on vous défie de marquer aucun attribut différent de l'étendue par lequel la matiere soit matiere. L'impénétrabilité des corps ne peut venir que de l'étendue, nous n'en saurions concevoir que ce fondement ; & ainsi vous devez dire que si les esprits étoient étendus, ils seroient impénétrables ; ils ne seroient donc point différens des corps par la pénétrabilité. Après tout, selon le dogme ordinaire, l'étendue divine n'est ni plus ni moins ou impénétrable ou pénétrable que celle du corps. Les parties, appellez-les virtuelles tant qu'il vous plaira, ces parties, dis-je, ne peuvent point être pénétrées les unes avec les autres ; mais elles peuvent l'être avec les parties de la matiere. N'est-ce pas ce que vous dites de celles de la matiere ? mais elles peuvent pénétrer les parties virtuelles de l'étendue divine. Si vous consultez exactement le sens commun, vous concevrez que lorsque deux étendues sont pénétrativement au même lieu, l'une est aussi pénétrable que l'autre. On ne peut donc point dire que l'étendue de la matiere differe d'aucune autre sorte d'étendue par l'impénétrabilité : il est donc certain que toute étendue est aussi matiere ; & par conséquent vous n'ôtez à Dieu que le nom de corps, & vous lui en laissez toute la réalité lorsque vous dites qu'il est étendu " ? Consultez l'article de l'AME, où l'on prouve, à la faveur de la raison & de quelques étincelles de bonne philosophie, qu'outre les substances matérielles, il faut encore admettre des substances purement spirituelles & réellement distinctes des premieres. Il est vrai que nous ignorons ce que sont au fond ces deux sortes de substances ; comment elles viennent se joindre l'une à l'autre ; si leurs propriétés se réduisent au petit nombre de celles que nous connoissons. C'est ce qu'il est impossible de décider ; & d'autant plus impossible, que nous ignorons absolument en quoi consiste l'essence de la matiere, & ce que les corps sont en eux-mêmes. Les modernes, il est vrai, ont fait sur cela quelques pas de plus que les anciens ; mais qu'il leur en reste encore à faire !


IMMATRICULATIONS. f. (Jurisprud.) signifie inscription de quelqu'un dans la matricule ou registre ; les nouveaux officiers sont reçûs & immatriculés dans le siége où ils exercent leur fonction. Les nouveaux propriétaires des rentes assignées sur les revenus du Roi, se font immatriculer par les payeurs pour pouvoir toucher les rentes. Voyez IMMATRICULE & MATRICULE. (A)


IMMATRICULEadject. (Jurisprud.) est l'acte contenant l'inscription de quelqu'un dans la matricule ou registre commun. L'immatricule d'un huissier ou autre officier est l'acte par lequel il a été inscrit au nombre des officiers du tribunal. L'immatricule d'un nouveau rentier ou propriétaire de quelque partie de rente assignée sur les revenus du Roi, est l'acte par lequel il est inscrit & reconnu en qualité de nouveau propriétaire de cette rente, à l'effet d'en être payé au lieu & place du précédent propriétaire. Voyez IMMATRICULATION & MATRICULE. (A)


IMMEDIATadj. (Gramm.) qui suit ou précede un autre sans aucune interposition. V. MEDECINE.

Immédiat signifie aussi, qui agit sans moyen, sans milieu. On dit dans ce sens, grace immédiate, & cause immédiate.

On a vû depuis quelques années de grandes disputes sur la grace immédiate entre les Théologiens. Il s'agissoit de savoir, si la grace agit sur le coeur & sur l'esprit par une efficacité immédiate, indépendamment des circonstances externes ; ou si un certain assemblage, ou certain ménagement de circonstances, jointes au ministere de la parole, peuvent produire la conversion des ames. Voyez GRACE. Voyez le dictionn. de Trévoux.


IMMEMORIALadj. (Gram. & Jurisprud.) se dit de ce qui passe la mémoire des hommes qui sont actuellement vivans, & dont on ne connoît point le commencement. On dit, par exemple, que de tems immémorial on en a usé ainsi, ou que l'on a une possession immémoriale d'un héritage. La possession de trente ou quarante ans, & même de cent ans, n'est point immémoriale, dès que l'on en connoît l'origine. Voyez POSSESSION. (A)


IMMENSITÉS. f. (Métaphysiq.) ce terme est relatif à l'étendue, comme celui d'éternité à la durée. L'éternité est un tems sans limites ; l'immensité est un espace sans bornes.

On entend par l'immensité de Dieu, la présence de Dieu par-tout. Or on connoît que Dieu peut-être présent par-tout de trois manieres : 1°. par la connoissance, parce que rien ne lui est caché ; 2°. par son opération ou par sa puissance, parce qu'il produit & conserve tout en tout lieu ; 3°. par son essence ou par sa substance, entant qu'il pénetre tout, & qu'il se trouve par-tout substantiellement.

Parmi les anciens hérétiques qui ont erré sur l'immensité de Dieu, les Valentiniens, les Gnostiques, les Manichéens admettant deux principes de toutes choses, l'un bon, & l'autre mauvais, plaçoient le premier dans la région de la lumiere, & le second dans celle des ténebres, par conséquent ils nioient l'immensité de Dieu quant à sa substance.

Vorstius, les Calvinistes & les Sociniens ont renfermé Dieu dans le ciel, & ne veulent point qu'il soit présent ailleurs, autrement que par sa puissance.

Descartes & ses sectateurs ont nié, suivant leurs principes, que Dieu fût présent quelque part par sa substance ; ainsi, selon eux, Dieu n'est immense que par sa connoissance & par sa puissance. Il faut mettre ici une grande différence entre le sentiment de ces derniers & celui des Sociniens ; car du sentiment des Sociniens, il s'ensuit que Dieu est renfermé dans un lieu ; que par conséquent il est sujet au changement, ce qui est une grande imperfection ; au lieu que dans le sentiment de Descartes, c'est au contraire une grande imperfection à Dieu de ne pouvoir correspondre à un lieu, parce qu'autrement il seroit étendu & corporel ce qui est absurde.

Ce qui a trompé les Manichéens & les Sociniens, c'est qu'ils n'ont pas pris garde qu'on ne peut pas accorder que Dieu soit présent quelque part par sa substance, qu'on ne soit en même tems forcé d'accorder qu'il est par-tout : car si Dieu étoit seulement quelque part, ou il y seroit librement & par sa volonté, ou nécessairement & par sa nature. On ne peut point dire qu'il y soit librement, parce qu'il pourroit passer de ce lieu dans un autre, ce qui détruit entiérement l'infinité, la simplicité & l'immutabilité de Dieu. On ne peut pas dire non plus que Dieu soit borné quelque part par sa nature, parce qu'il faudroit dire en même tems que par sa nature il a une maniere d'exister finie, ce qui est ridicule ; & d'ailleurs on n'apperçoit ni dans la nature de Dieu, ni dans celle du lieu, rien par où Dieu doive être plutôt là qu'ici.

Les Scotistes admettent, 1°. deux sortes d'étendue. L'une qui est substance, l'autre qui est modification. La premiere a des parties substancielles, posées les unes hors des autres ; par conséquent elle est divisible, mobile & corporelle : la seconde est propre aux esprits. Elle a aussi des parties hors les unes des autres, mais distinguées seulement d'une maniere formelle, par conséquent cette étendue est indivisible. 2°. Ils soutiennent que Dieu a une étendue éternelle, nécessaire, infinie, par conséquent immobile ; de-là ils concluent que l'immensité de Dieu n'est point dans un lieu, mais qu'elle est plutôt le lieu universel, & que Dieu est tout entier sous chaque partie de l'immensité.

Les Thomistes rejettent cette étendue formelle pour en substituer une virtuelle ; mais ils admettent avec les Scotistes, que Dieu est infiniment répandu hors de lui-même, & qu'il existe tout entier sous chaque partie de l'étendue créée. Je n'entrerai point dans le détail des raisons dont les deux partis appuient leur opinion ; tout le monde tombe d'accord qu'il y a plus de subtilité que de vraie Logique. Voy. DIEU & L'ESPACE.


IMMERSIONS. f. (Gramm.) action par laquelle on plonge quelque chose dans l'eau, ou dans tel autre fluide. Voyez FLUIDE.

Dans les premiers siecles du Christianisme, on baptisoit par immersion, par trois immersions. On prétend que cette coûtume subsiste encore en Portugal & chez les Anabaptistes. Voyez BAPTEME. Elle a cessé dans le treizieme siecle dans l'église latine, & on lui a substitué le baptême par infusion, comme il se pratique aujourd'hui : mais le baptême par immersion est encore en usage dans l'église greque (G)

IMMERSION, en termes d'Astronomie, se dit quelquefois lorsqu'une étoile ou une planete est si proche du soleil qu'on ne peut la voir, parce qu'elle est comme enveloppée dans ses rayons. Voyez OCCULTATION HELIAQUE.

Immersion, se dit plus ordinairement pour signifier le commencement d'une éclipse de lune, c'est-à-dire, le moment où la lune commence à être obscurcie, & à entrer dans l'ombre de la terre.

On dit la même chose, mais moins proprement, de l'éclipse du soleil, lorsque le disque de la lune commence à le couvrir, & à le dérober à nos yeux. Voyez ECLIPSE.

Emersion est le terme opposé à immersion, & c'est le moment dans lequel la lune commence à sortir de l'ombre de la terre, celui où le soleil commence à montrer les parties de son disque que la lune nous cachoit.

Comme la lune n'est jamais entierement obscurcie dans ses éclipses, mais qu'elle conserve une couleur rougeâtre, le moment précis de son immersion, ou de son entrée dans l'ombre, n'est pas aisé à déterminer par observation ; il en est de même du moment précis de l'émersion. Au contraire dans les éclipses de soleil, le moment de l'immersion, ou le commencement de l'éclipse est instantané & très-remarquable, parce que la partie éclipsée du disque du soleil n'est pas simplement obscurcie, mais entierement cachée. Le moment de l'immersion, dans les éclipses de lune, arrive en même tems pour tous les peuples de la terre, il en est de même du moment de l'émersion ; cependant comme ces momens sont difficiles à déterminer, il est très-rare que deux observateurs placés dans le même endroit, les déterminent précisément à la même heure.

Immersion, se dit aussi en parlant des satellites de jupiter, & sur-tout du premier satellite, dont l'observation est d'une si grande utilité pour la découverte des longitudes. Voyez SATELLITES.

On appelle immersion du premier satellite, le moment auquel cette petite planete nous paroît entrer dans le disque de jupiter ; & émersion, le moment auquel elle paroît en sortir.

On observe les immersions depuis la conjonction de jupiter avec le soleil jusqu'à son opposition, & les émersions, depuis son opposition jusqu'à sa conjonction. La commodité de ces observations consiste en ce qu'on les peut faire de deux jours l'un au moins, pendant onze mois de l'année.

L'immersion des satellites de jupiter dans l'ombre de cette planete, est beaucoup plus aisée à déterminer avec précision que l'immersion de la lune, parce que ces satellites étant fort petits, s'obscurcissent & disparoissent presque dans un instant. C'est ce qui fait que les éclipses des satellites de jupiter donnent la longitude avec plus de justesse que les éclipses de lune. Voyez LONGITUDE. Chambers. (O)


IMMEUBLESS. m. pl. (Jurispr.) sont des biens fixes qui ont une assiette certaine, & qui ne peuvent être transportés d'un lieu à un autre, comme sont les terres, prés, bois, vignes, & les maisons.

Il y a néanmoins certains biens, qui, sans avoir de corps matériel ni de situation fixe, sont réputés immeubles par fiction, tels que sont les droits réels, comme cens, rentes foncieres, champart, servitude, & tels sont encore les offices ; tels sont aussi, dans certaines coutumes, les rentes constituées, lesquelles, dans d'autres, sont réputées meubles.

Les immeubles se reglent par la loi de leur situation ; ils sont susceptibles d'hypotheque.

En cas de vente, le vendeur peut être restitué lorsqu'il y a lésion d'outre-moitié de juste prix.

Si le possesseur d'un immeuble est troublé, il peut intenter complainte.

Quand on discute les biens d'un mineur, il faut priser les meubles avant de venir aux immeubles.

Le retrait lignager a lieu pour tous les immeubles réels, tels que les héritages, & même pour certains immeubles fiefs, tels que les cens & rentes foncieres non-rachetables ; mais les offices, & les rentes constituées à prix d'argent, & les rentes foncieres rachetables, ne sont pas sujettes à retrait.

Le retrait féodal n'a lieu que pour les immeubles réels, & droits incorporels tenus en fief. Voyez MEUBLES. (A)

IMMEUBLES AMEUBLIS, sont ceux que l'on répute meubles par fiction, ce qui ne se pratique que pour faire entrer en communauté des immeubles qui, sans cette fiction, n'y entreroient pas. Voyez AMEUBLISSEMENT, MMUNAUTE DE BIENSIENS.

IMMEUBLES FICTIFS ou PAR FICTION, sont ceux, qui n'étant pas de vrais corps immeubles, sont néanmoins considérés de vrais immeubles.

Tels sont les meubles attachés à fer & à clou, ou scellés en plâtre, & mis dans une maison pour perpétuelle demeure.

Les deniers stipulés propres, sont aussi réputés immeubles, à l'égard de la communauté de biens ; du reste ils conservent leur nature de meubles.

Les matériaux provenans d'un édifice démoli appartenant à un mineur, ou bien les deniers provenans de la vente de son héritage, ou du remboursement d'une rente à lui appartenante, sont réputés immeubles dans sa succession, comme l'auroit été le fond ou la rente.

Les offices & les rentes constituées dans les coutumes, où elles sont réputées immeubles, sont encore des immeubles fictifs. Voyez FICTION & PROPRES FICTIFS. (A)


IMMINENTadj. (Gramm.) qui menace d'une chûte prochaine. Imminent & éminent qu'on confond assez souvent, different, en ce que l'un appliqué par exemple au péril, marque qu'il est proche, & l'autre qu'il est grand.


IMMIXTIONS. f. (Jurisprud.) est le maniement des effets d'une succession que l'on fait en qualité d'héritier.

Chez les Romains l'immixtion ne se disoit que par rapport aux héritiers siens ; lorsque les héritiers étrangers faisoient acte d'héritier, cela s'appelloit adition d'hérédité.

Parmi nous l'adition d'hérédité semble s'entendre de tout acte exprès, par lequel on prend qualité d'héritier ; & immixtion est tout acte par lequel un héritier présomptif agit, comme s'il avoit pris qualité ; de sorte que l'immixtion opere le même effet que l'adition d'hérédité. Voyez HEREDITE, CCESSIONSION. (A)


IMMOBILEadj. (Gramm.) qui ne se meut point ; il se dit au simple & au figuré. La frayeur le saisit, il reste immobile. L'immobilité de l'apathie stoïcienne n'étoit qu'apparente. Le philosophe souffroit comme un autre homme, mais il gardoit, malgré la douleur, le maintien ferme & tranquille d'un homme qui ne souffre pas. Le stoïcisme pratique caractérisoit donc des ames d'une trempe bien extraordinaire ! Qu'est-ce qui pourroit émouvoir un homme, dont les plus violentes tortures n'ébranlent pas l'immobilité ? Que seroit-ce qu'une société d'hommes aussi maîtres d'eux-mêmes ? Nous ressemblons à ce duvet que l'haleine de l'air détache des plantes, & fait voltiger dans l'espace à son gré, sans qu'on puisse deviner ce qu'il va devenir, quelle route il suivra, où il pourra se fixer ; si un rien l'arrête, un rien le sépare & l'emporte. Un stoïcien est un rocher qui demeure immobile à l'endroit où la nature l'a placé ; ni le trouble de l'air, ni le mouvement des eaux, ni la secousse de la terre, ne l'ébranleront point.


IMMOBILIAIRE(Jurisprud.) se dit de ce qui est de la nature des immeubles, soit réels ou fictifs.

Il y a des choses immobiliaires tels que sont les immeubles réels ou fictifs, des dettes immobiliaires, telles que sont les rentes constituées ; des actions immobiliaires, savoir celles qui tendent à avoir quelque chose d'immobilier. Voyez MOBILIAIRE, ACTION, DETTES. (A)


IMMODÉRÉadj. (Gramm.) Voyez MODERATION.


IMMODESTEadj. (Gramm.) Voyez MODESTIE.


IMMOLA(Géog.) ville d'Italie & de l'état de l'Eglise dans la Romagne, avec un évêché suffragant de Ravenne. Cette ville est bien ancienne ; Cicéron en parle dans une de ses lettres, liv. XII. épist. 5. Strabon l'appelle . Le poëte Martial nous dit y avoir fait quelque séjour ; & Prudence nous apprend qu'elle avoit été fondée par Sylla.

Vers la décadence de l'empire, on y bâtit une citadelle nommée Immola, nom qui est resté à cette ville ; elle fut ruinée par Narsès, & réparée par Ivon II. roi des Lombards ; ensuite les Bolonois, les Manfrédi, Galéas Sforce en devinrent les maîtres ; enfin César-Borgia la prit, & la soumit au S. Siege, qui en est demeuré possesseur. Elle est sur le Santerno à trois lieues N. O. de Faenza, huit S. E. de Bologne, neuf S. O. de Ravenne, dix-huit N. E. de Florence, soixante-cinq N. de Rome. Long. 29. 18. lat. 44. 22.

Immola a produit quelques gens de lettres en divers genres, comme le poëte Flaminio, le jurisconsulte Tartagny, & l'anatomiste Valsalva.

Flaminio (Marc Antoine) fut le premier de son pays, dit M. de Thou, qui exprima assez heureusement en vers latins la majesté des pseaumes de David, & il invita par son exemple, François Spinola à prétendre à la même gloire. Il mourut jeune dans la bienveillance du Cardinal Farnese & du Cardinal Polus en 1550.

Tartagny (Alexandre) étoit un des habiles jurisconsultes de son siecle ; on le nommoit alors en Italie le monarque du droit ; ses conseils, ses traités sur les clémentines, sur le texte des decrétales, & ses autres ouvrages qu'on ne lit plus aujourd'hui, ont été souvent imprimés, comme à Venise en 1571, à Francfort en 1575, à Lyon en 1585, &c. Il mourut à Bologne en 1487 âgé de cinquante-trois ans.

Valsalva (Antoine Marie) mort en 1713 à cinquante-sept ans, fut disciple de Malpighi, & s'est distingué par son excellent traité de aure humanâ, dont la meilleure édition est Bononiae 1704, in-4°. avec figures. (D.J.)


IMMOLATIONIMMOLER, (Littérat.) ces termes ne désignoient point chez les Latins le sacrifice sanglant, mais la consécration faite aux dieux d'une victime, en mettant sur sa tête une espece de pâte salée. Immolare, n'étoit autre chose que molâ, ou farre molito & sale hostiam perpessam diis sacrare, comme Festus nous l'apprend. Mola signifie une espece de gâteau d'orge, que l'on assaisonnoit de sel ; on l'émioit sur le front de la victime, & c'étoit la marque de sa consécration, ou de son dévouement aux autels : voilà la cérémonie qui s'appelloit proprement immolation ; d'où l'on a fait le verbe immoler. Les mots immoler, immolation ont changé d'acception, & ils désignent le sacrifice sanglant d'une victime.

On appelloit autrefois immolation, la partie de la messe que nous appellons la préface.

Immoler se prend aussi au figuré. La pratique de la vertu est un sacrifice continuel, où nos passions, nos goûts, nos penchans, nos intérêts sont immolés.

On immole quelquefois un homme par la raillerie, d'une maniere bien cruelle. Ceux au mépris desquels on expose un de leurs semblables, sont des méchans, s'ils ne sont pas révoltés, & s'ils acceptent froidement le sacrifice qu'on leur offre. Que seroit-ce s'ils en jouissoient avec une joie secrette ?


IMMONDEadj. (Gramm.) expression inventée par le préjugé, qui attache des idées de pureté ou d'impureté à des êtres, qui tous également sortis des mains de la nature, cherchent leur bien-être, & suivent la grande loi de l'intérêt, sans qu'on puisse raisonnablement les en blâmer. Le pourceau est pour le juif un animal immonde, le juif est presque pour le chrétien un animal immonde. Moïse avoit distingué les animaux en animaux purs, & en animaux immondes. Les hommes religieux appellent le diable, l'esprit immonde.


IMMORTALITÉIMMORTEL, (Gramm. & Métaphys.) qui ne mourra point, qui n'est point sujet à la dissolution & à la mort. Dieu est immortel ; l'ame de l'homme est immortelle, non parce qu'elle est spirituelle, mais parce que Dieu qui est juste, & qui a voulu que les bons & les méchans éprouvassent dans l'autre monde un sort digne de leurs oeuvres dans celui-ci, a décidé & a dû décider qu'elle resteroit après la séparation d'avec le corps. Dieu a tiré l'ame du néant ; si elle n'y retombe pas, c'est qu'il lui plaît de la conserver. Matérielle ou spirituelle, elle subsisteroit également, s'il lui plaisoit de la conserver. Le sentiment de la spiritualité & de l'immortalité, sont indépendans l'un de l'autre ; l'ame pourroit être spirituelle & mortelle, matérielle & immortelle. Socrate qui n'avoit aucune idée de la spiritualité de l'ame, croyoit à son immortalité. C'est par Dieu & non pas par elle-même que l'ame est ; c'est par Dieu, & ce ne peut être que par Dieu, qu'elle continuera d'être. Les Philosophes démontrent que l'ame est spirituelle, & la foi nous apprend qu'elle est immortelle, & elle nous en apprend aussi la raison.

L'immortalité se prend encore pour cette espece de vie, que nous acquérons dans la mémoire des hommes ; ce sentiment qui nous porte quelquefois aux plus grandes actions, est la marque la plus forte du prix que nous attachons à l'estime de nos semblables. Nous entendons en nous-mêmes l'éloge qu'ils feront un jour de nous, & nous nous immolons. Nous sacrifions notre vie, nous cessons d'exister réellement, pour vivre en leur souvenir. Si l'immortalité considérée sous cet aspect est une chimère ; c'est la chimère des grandes ames. Ces ames qui prisent tant l'immortalité, doivent priser en même proportion les talens, sans lesquels elles se la promettroient envain ; la Peinture, la Sculpture, l'Architecture, l'Histoire & la Poésie. Il y eut des rois avant Agamemnon, mais ils sont tombés dans la mer de l'oubli, parce qu'ils n'ont point eu un poëte sacré qui les ait immortalisés : la tradition altere la vérité des faits, & les rend fabuleux. Les noms passent avec les empires, sans la voix du poëte & de l'historien qui traverse l'intervalle des tems & des lieux, & qui les apprend à tous les siecles & à tous les peuples. Les grands hommes ne sont immortalisés que par l'homme de lettres qui pourroit s'immortaliser sans eux. Au défaut d'actions célebres, il chanteroit les transactions de la nature & le repos des dieux, & il seroit entendu dans l'avenir. Celui donc qui méprisera l'homme de lettres, méprisera aussi le jugement de la postérité, & s'élevera rarement à quelque chose qui mérite de lui être transmis.

Mais, y a-t-il en effet des hommes en qui le sentiment de l'immortalité soit totalement éteint, & qui ne tiennent aucun compte de ce qu'on pourra dire d'eux quand ils ne seront plus ? je n'en crois rien. Nous sommes fortement attachés à la considération des hommes avec lesquels nous vivons ; malgré nous, notre vanité excite du néant ceux qui ne sont pas encore, & nous entendons plus ou moins fortement le jugement qu'ils porteront de nous, & nous le redoutons plus ou moins.

Si un homme me disoit, je suppose qu'il y ait dans un vieux coffre relégué au fond de mon grenier, un papier capable de me traduire chez la postérité comme un scélérat & comme un infâme ; je suppose encore que j'aye la démonstration absolue que ce coffre ne sera point ouvert de mon vivant ; eh bien, je ne me donnerai pas la peine de monter au haut de ma maison, d'ouvrir le coffre, d'en tirer le papier, & de le brûler.

Je lui répondrois, vous êtes un menteur.

Je suis bien étonné que ceux qui ont enseigné aux hommes l'immortalité de l'ame, ne leur ayent pas persuadé en même tems qu'ils entendront sous la tombe les jugemens divers qu'on portera d'eux, lorsqu'ils ne seront plus.


IMMORTELLES. m. elychrisum, (Hist. nat. Botan.) genre de plante à fleur, composée de plusieurs fleurons découpés en forme d'étoile, portés sur un embrion, & soutenus par un calice écailleux, luisant, & de belle couleur d'or ou d'argent. L'embrion devient dans la suite une semence garnie d'aigrettes. Tournefort, inst. rei herb. Voyez PLANTE.

L'immortelle, autrement dite bouton d'or ou amarante jaune, est nommée par Tournefort, stoechas citrina, angustifolia. Sa racine est simple, grosse, ligneuse, rendant une odeur approchante de celle de la gomme élémi. Ses tiges qui s'élevent à la hauteur d'un ou deux piés, sont lanugineuses, blanches, garnies de petites feuilles étroites, velues & blanchâtres. Ses fleurs naissent au sommet des tiges, ramassées en maniere de têtes ou de bouquets, composées de plusieurs fleurons réguliers, découpées sur le haut en étoiles, de couleur citrine, & soutenues par des calices écailleux, secs, jaunes & brillans. La graine qui succede à chaque fleuron, est oblongue, odorante, âcre, rousse, garnie d'une aigrette. Cette plante croît d'elle-même aux lieux secs, sablonneux, arides des pays chauds, en Espagne, en Portugal, en Italie, en Provence, & en Languedoc près de Montpellier ; elle passe pour incisive, apéritive & emménagogue ; mais on ne la cultive dans nos jardins que pour la fleur qui est d'une grande beauté, d'une odeur forte & agréable.

Si on la cueille avant qu'elle vienne à décheoir sur la plante, & qu'ensuite on la tienne dans un endroit sec, elle se conserve quelques années sans se gâter, peut-être parce que son calice écailleux est privé de phlegme ; quoi qu'il en soit, cette prérogative lui a valu dans notre langue le nom d'immortelle. Les dames la mettent pour se parer dans leurs cheveux, & à cet égard elle est de beaucoup préférable aux fleurs artificielles. Les Portugais & les Espagnols la chérissent fort, & en cultivent une grande quantité dans leurs jardins, indépendamment de celles des champs, pour en orner les chapelles de leurs églises ; les curieux ne manquent pas d'avoir dans ces pays-là plusieurs belles variétés de cette fleur qui semble faite pour leur terroir. (D.J.)


IMMUABLEadj. (Gram.) qui ne peut changer. Il n'y a que Dieu qui soit immuable. La nature est dans un état de vicissitude perpétuelle. C'est une suite nécessaire de la loi générale de tous les corps : ou ils se meuvent, ou ils tendent à se mouvoir.


IMMUNITÉen latin immunitas, (Jurisprud.) est définie vacatio & libertas ab oneribus, exemption de quelque charge, devoir ou imposition.

Ce mot vient du latin munus, lequel en droit signifie trois choses différentes, savoir, don ou présent fait pour cause, charge ou devoir, & office ou fonction publique.

Les Romains appellerent leurs offices ou fonctions publiques munera, parce que dans l'origine c'étoit la recompense de ceux qui avoient bien mérité du public.

Par succession de tems plusieurs offices furent réputés onéreux, tels que ceux des décurions des villes, à cause qu'on les chargea de répondre sur leurs propres biens tant du revenu & autres affaires communes des villes, que des tributs du fisc, ce qui entraînoit ordinairement la ruine de ceux qui étoient chargés de cette fonction, au moyen de quoi il fallut user de contrainte pour obliger d'accepter ces sortes de places & autres semblables, & alors elles furent considérées comme des charges publiques, munera quasi onera ; munus enim aliquando significat onus, aliquando honorem seu officium, dit la loi munus, au digeste de verborum signific.

Les tuteles & curatelles furent dans ce même sens considérées comme des charges publiques, munera civilia.

Ceux qui avoient quelque titre ou excuse pour s'exempter de ces charges publiques, étoient immunes, seu liberi à muneribus publicis. Ainsi de munus pris pour charge, fonction ou devoir onéreux, on a fait immunité qui signifie exemption de quelque charge ou devoir ; & le terme d'immunitas a été consacré en droit pour exprimer cette exemption, ainsi qu'on le peut voir dans plusieurs titres du digeste & du code.

Le titre de excusationibus au digeste qui concerne les excuses que l'on peut donner pour s'exempter d'être tuteur ou curateur, appelle cette exemption vacatio munerum.

Le titre de vacatione & excusatione munerum, concerne les immunités par lesquelles on peut s'exempter des diverses fonctions publiques. Ces immunités ou excuses sont tirées de l'âge trop tendre ou trop avancé, des infirmités du corps ; de l'exercice de quelque autre fonction supérieure ou incompatible.

Le code contient aussi plusieurs titres sur les immunités, entr'autres celui de immunitate nemini concedendâ, où il est dit que les greffiers des villes qui auront fabriqué en faveur de quelqu'un de fausses immunités, seront punis du feu.

Les titres de decurionibus, de vacatione muneris publici, de decretis decurionum super immunitate quibusdam concedendâ, de excusationibus munerum, & autres titres suivans, traitent aussi de diverses immunités.

Dans notre usage on joint souvent ensemble les termes de franchises, libertés, privileges, exemptions & immunités. Ces termes ne sont cependant pas synonymes. La franchise consiste à n'être pas sujet à certaines charges ou devoirs ; les libertés sont aussi à-peu-près la même chose que les franchises ; le privilege consiste dans quelque droit qui n'est pas commun à tous ; les exemptions & immunités qui signifient la même chose, sont l'affranchissement de quelque charge ou devoir accordé à quelqu'un qui sans cette exemption y auroit été sujet.

L'immunité est quelquefois prise pour le droit d'asyle ; quelquefois le lieu même qui sert d'asyle, s'appelle l'immunité ; quelquefois enfin le terme d'immunité est pris pour l'amende que l'on paye pour avoir enfreint une immunité, comme quand on dit payer l 'immunité de l'Eglise.

Les immunités peuvent être accordées à des particuliers, ou à des corps & communautés.

Les provisions des officiers contiennent ordinairement la clause que le pourvû jouira des honneurs, prérogatives, franchises, privileges, exemptions & immunités attachés à son office.

Les villes & communautés ont aussi leurs immunités.

Toute immunité doit être accordée par le prince ou par quelqu'autre seigneur ou autre personne qui en a le pouvoir.

Au défaut de titre elle peut être fondée sur la possession.

L'immunité est personnelle ou réelle.

On entend par immunité personnelle celle qui exempte la personne de quelque devoir personnel, comme du service militaire de guet & de garde, de tutele & curatelle, de la collecte & autres fonctions publiques.

Telle est aussi l'exemption de payer certaines impositions, comme la taille, les droits de péages, les droits dûs au roi pour mutation des héritages qui sont dans sa mouvance.

L'immunité réelle est celle qui est attachée à certains fonds, & dont le possesseur ne jouit qu'à cause du fonds, & non à cause d'aucune qualité personnelle. Telles sont les immunités dont jouissent ceux qui demeurent dans certains lieux privilégiés, soit pour l'exemption de taille, soit pour avoir la liberté de travailler de certains arts & métiers sans avoir payé de maîtrise, soit pour n'être pas sujets à la visite & jurisdiction d'autres officiers que de ceux qui ont autorité dans ce lieu.

Chaque ordre de l'état a ses immunités. La noblesse est exempte de taille & des charges publiques qui sont au-dessous de sa condition.

Les bourgeois de certaines villes ont aussi leurs immunités plus ou moins étendues ; il y en a de communes à tous les citoyens, d'autres qui sont propres à certaines professions, & qui sont fondées ou sur la nécessité de leur ministere, ou sur l'honneur que l'on y a attaché.

Mais de toutes les immunités, les plus considérables sont celles qui ont été accordées soit à l'Eglise en général, ou singulierement à certaines Eglises, chapitres & monasteres, ou à chaque ecclésiastique en particulier.

Ces immunités sont de trois sortes ; les unes sont attachées à l'édifice même de l'Eglise, & aux biens ecclésiastiques ; les autres sont attachées à la personne des ecclésiastiques qui desservent l'église ; d'autres enfin sont attachées à la seule qualité d'ecclésiastique.

La premiere espece d'immunités qui est de celles attachées à l'édifice même de l'église, & aux biens ecclésiastiques, consiste 1°. en ce que ces sortes de biens sont hors du commerce. Les églises sont mises en droit dans la classe des choses appellées res sacrae, & sont du nombre de celles que les loix appellent res nullius, parce qu'elles n'appartiennent proprement à personne ; elles sont hors du patrimoine, & ne peuvent être engagées, vendues, ni autrement aliénées.

Nous n'avons pourtant pas là-dessus tout-à-fait les mêmes idées que les Romains ; car selon nos moeurs, quoique les églises n'appartiennent proprement à personne, cependant par leur destination elles sont attachées à certaines personnes plus particulierement qu'à d'autres ; ainsi chaque église cathédrale est le chef-lieu du diocèse ; chaque église paroissiale est propre à ses paroissiens ; les églises monachales appartiennent chacune à quelque ordre ou congrégation, & ainsi des autres ; desorte qu'on pourroit plutôt mettre les églises dans la classe des choses appellées en droit res communes, dont la propriété n'appartient à personne, mais dont l'usage est commun à tout le monde.

Les biens d'église ne peuvent être engagés, vendus, ni autrement aliénés, sans une nécessité ou utilité évidente pour l'église, & sans y observer certaines formalités qui sont une enquête de commodo & incommodo, l'autorisation de l'Evêque diocésain, le consentement du patron s'il y en a un, qu'il y ait des publications faites en justice en présence du ministere public, enfin que le contrat d'aliénation soit homologué par le juge royal.

2°. La prescription des biens d'église ne peut être acquise que par quarante ans, à la différence des biens des particuliers, qui, selon le droit commun, se prescrivent par dix ans entre présens, & vingt ans entre absens avec titre, & par trente ans sans titre.

3°. L'immunité des églises consiste en ce qu'elles sont tenues en franche aumône. Le seigneur, qui donne un fonds pour construire une église, cimetiere ou autre lieu sacré, ne se réserve ordinairement aucun droit ni devoir sur les biens par lui donnés, auquel cas on tient communément qu'il ne reste plus ni foi ni jurisdiction sur le fonds, du-moins quant à la chose, mais non pas quant aux personnes qui sont toujours justiciables du juge du lieu ; & même quoique le seigneur ne perçoive aucune redevance sur le fonds, & qu'on ne lui en passe point de déclaration ou aveu, il ne perd pas pour cela sa directe ni son droit de justice sur le fonds même, desorte que s'il est nécessaire de faire quelqu'acte de jurisdiction dans l'église même, ses officiers sont constamment en droit de le faire.

Le seigneur conserve aussi sur le fonds-aumôné le droit de patronage.

On distingue la pure-aumône de la tenure en franche-aumône ; la premiere est quand on donne à l'église des biens temporels, produisant un revenu sur lesquels le fief & la jurisdiction demeurent, soit au donateur, s'il a le fief & la jurisdiction sur le lieu, soit au seigneur, si le donateur ne l'est pas ; les héritages donnés à l'église en pure-aumône sont tenus franchement, & sans en payer aucune redevance ni autre droit, si ce n'est ad obsequium precum.

Mais l'église ne possede en franche-aumône ou pure-aumône que ce qui lui a été donné à ce titre ; ses autres biens sont sujets aux mêmes lois que ceux des particuliers.

4°. Une autre immunité des églises, c'étoit le droit d'asyle ; mais ce privilége n'appartenoit pas singulierement à l'église, car il tiroit son origine de ce que dans la loi de Moïse, Dieu avoit lui-même établi six villes de réfuge parmi les Israëlites, où les coupables pouvoient se mettre en sureté, lorsqu'ils n'avoient pas commis un crime de propos délibéré. Les payens avoient aussi leurs asyles ; non-seulement les autels & les temples en servoient, mais aussi les tombeaux & les statues de héros. Il y a encore des villes en Allemagne, qui ont conservé ce droit d'asyle ; les palais des princes ont ce même privilége, & tous les souverains ont le droit d'asyle dans leurs états pour les sujets d'un autre prince, qui viennent s'y réfugier, à moins que l'intérêt commun des puissances ne demande que le coupable soit rendu à son souverain.

A l'égard des églises, c'étoient les asyles les plus inviolables ; dans leur institution ils ne devoient servir que pour les infortunés & ceux que le hasard ou la nécessité exposoient à la rigueur de la loi ; mais dans la suite on en fit un usage odieux, en les faisant servir à protéger indifféremment & les coupables malheureux & les plus grands scelérats.

L'empereur Arcadius fut le premier qui abolit ces asyles, à l'instigation d'Eutrope son favori ; il fit entr'autres choses une loi pour assujettir les oeconomes des églises à payer les dettes des refugiés que les clercs refusoient de livrer. Eutrope eut bientôt lieu de se repentir de ce qu'il avoit fait faire ; car l'année d'après il fut obligé de venir chercher dans l'église de Constantinople l'asyle qu'il avoit voulu fermer aux autres. Cependant Arcadius ne pouvant résister aux cris du peuple qui demandoit Eutrope, envoya pour l'arracher de l'autel ; une troupe de soldats vint assiéger l'église l'épée à la main. Eutrope se cacha dans la sacristie ; S. Jean Chrisostome, patriarche de cette église, se présenta pour appaiser la fureur des soldats. Ils se saisirent de lui, & le menerent au palais comme un criminel ; mais il toucha tellement l'empereur & ceux qui étoient présens par ses larmes & par ce qu'il leur dit sur le respect dû aux saints autels, qu'il obtint enfin qu'Eutrope demeureroit en sûreté, tant qu'il seroit dans cet asyle. Il en sortit quelques jours après dans l'espérance de se sauver, mais il fut pris & banni, & dans la même année il eut la tête tranchée. Après sa mort, Arcadius rétablit l'immunité des églises.

Théodore le jeune fit en 431 une loi concernant les asyles dans les églises. Elle porte que les temples dédiés doivent être ouverts à tous ceux qui sont en péril, & qu'ils seront en sûreté non-seulement près de l'autel mais dans tous les bâtimens qui dépendent de l'église, pourvu qu'ils y entrent sans armes. Cette loi fut faite à l'occasion d'une profanation qui étoit arrivée nouvellement dans une église de Constantinople ; une troupe d'esclaves s'y étant refugiée près du sanctuaire, s'y maintint les armes à la main pendant plusieurs jours, au bout desquels ils s'égorgerent eux-mêmes.

L'empereur Léon fit aussi en 466 une loi, portant défense sous peine capitale, de tirer personne des églises, ni d'inquieter les évêques & les oeconomes pour les dettes des réfugiés dont on les rendoit responsables suivant la loi d'Arcadius.

Les évêques & les moines profiterent de ces dispositions favorables des souverains pour étendre cette immunité à tous les bâtimens qui étoient des dépendances de l'église. Ils marquoient même au dehors une enceinte, au-delà de laquelle ils plantoient des bornes pour limiter la jurisdiction séculiere. Ces couvens devenoient comme autant de forteresses où le crime étoit à l'abri, & bravoit la puissance du magistrat.

Nous avons d'anciens conciles qui ont fait des canons pour conserver aux églises le droit d'asyle. L'approbation que les souverains y donnoient, contribua beaucoup à faire faire ces decrets.

En Italie & dans plusieurs autres endroits, les églises & autres lieux saints sont encore des asyles pour les criminels. On y a même donné à ce privilége plus d'étendue qu'il n'avoit anciennement.

En France, sous la premiere race de nos rois, le droit d'asyle dans les églises étoit aussi un droit très-sacré. L'église de S. Martin de Tours étoit un asyle des plus respectables ; on ne pouvoit le violer sans se rendre coupable d'un sacrilége des plus scandaleux.

Les conciles tenus alors dans les Gaules, recommandoient de ne point attenter aux asyles que l'on cherchoit dans les églises.

L'immunité fut étendue jusqu'au parvis des églises, aux maisons des évêques, & à tous les autres lieux renfermés dans leurs enceintes, afin de ne pas obliger les réfugiés de rester continuellement dans l'église, où plusieurs actions nécessaires à la vie ne pourroient se faire avec bienséance.

Lorsqu'il n'y avoit point de porche ou de parvis & cimetiere fermé, l'immunité s'étendoit sur un arpent de terre autour de l'église, comme il est dit dans un decret de Clotaire, qui est à la suite de la loi salique, §. xiij.

Les réfugiés avoient la liberté de faire venir des vivres, & c'eût été violer l'immunité ecclésiastique, que de les en empêcher. On ne pouvoit les tirer de cet asyle, sans leur donner une assurance juridique de la vie & de la remission de leurs crimes, sans qu'ils fussent sujets à aucune peine.

Charlemagne fit sur cette matiere deux capitulaires fort différens ; l'un en 779, portant que les criminels dignes de mort suivant les lois, qui se réfugient dans l'église, n'y doivent point être protégés, & qu'on ne doit point les y tenir, ni leur porter à manger ; l'autre qui fut fait en 788, porte au contraire que les églises serviront d'asyle à ceux qui s'y réfugieront ; qu'on ne les condamnera à mort, n'y à mutilation de membre.

Mais il faut observer qu'on en exceptoit certains crimes, pour lesquels on n'accorde jamais de grace.

L'église ne pouvoit pas non plus servir d'asyle aux criminels qui s'étoient évadés de prison.

Lorsque le criminel avoit le tems de se retirer dans un lieu d'asyle, avant que la justice se fût emparée de lui, alors elle ne pouvoit lui faire son procès ; mais au bout de huit jours elle pouvoit l'obliger de forjurer le pays, suivant ce qui est dit en l'ancienne coutume de Normandie, chap. xxiv.

Philippe-le-Bel défendit de tirer les coupables des églises, où ils étoient refugiés, sinon dans les cas où le droit l'autorisoit.

Enfin, François I. par son ordonnance de 1539, art. 166, ordonne qu'il n'y auroit lieu d'immunité pour dettes ni autres matieres civiles, & que l'on pourra prendre toutes personnes en lieu de franchise, sauf à les réintégrer, quand il y aura decret de prise de corps décerné à l'encontre d'eux sur les informations, & qu'il sera ainsi ordonné par le juge ; tel est le dernier état de l'immunité ecclésiastique par rapport au droit d'asyle.

Pour ce qui est des immunités qui peuvent appartenir aux ecclésiastiques, soit en corps, ou en particulier, les princes chrétiens, pour marquer leur respect envers l'église dans la personne de ses ministres, ont accordé aux ecclésiastiques plusieurs priviléges, exemptions & immunités, soit par rapport à leur personne ou à leurs biens ; ces priviléges sont certainement favorables ; on ne prétend pas les contester.

Mais il ne faut pas croire, comme quelques ecclésiastiques l'ont prétendu, que ces priviléges soient de droit divin, ni que l'église soit dans une indépendance absolue de la puissance séculiere.

Il est constant que l'église est dans l'état & sous la protection du souverain ; les ecclésiastiques sujets & citoyens de l'état par leur naissance, ne cessent pas de l'être par leur consécration ; leurs biens personnels, & ceux mêmes qui ont été donnés à l'église (en quoi l'on ne comprend point les offrandes & oblations), demeurent pareillement sujets aux charges de l'état, sauf les priviléges & exemptions que les ecclésiastiques peuvent avoir.

Ces priviléges ont reçu plus ou moins d'étendue, selon les pays, les tems & les conjonctures, & selon que le prince étoit disposé à traiter plus ou moins favorablement les ecclésiastiques, & que la situation de l'état le permettoit.

Si on recherche ce qui s'observoit par rapport aux ministres de la religion sous la loi de Moïse, on trouve que la tribu de Lévi fut soumise à Saül, de même que les onze autres tribus, & si elle ne payoit aucune redevance, c'est qu'elle n'avoit point eu de part dans les terres, & qu'il n'y avoit alors d'autre imposition que le cens qui étoit dû à cause des fonds.

Jésus-Christ a dit qu'il n'étoit pas venu pour délier les sujets de l'obéissance des rois ; il a enseigné que l'église devoit payer le tribut à César, & en a donné lui-même l'exemple, en faisant payer ce tribut pour lui & pour ses apôtres.

La doctrine de S. Paul est conforme à celle de J. C. Toute ame, dit-il, est sujette aux puissances. S. Ambroise, évêque de Milan, disoit à un officier de l'empereur : si vous demandez des tributs, nous ne vous les refusons pas, les terres de l'église payent exactement le tribut. S. Innocent, pape, écrivoit en 404 à S. Victrice, évêque de Rouen, que les terres de l'église payoient le tribut.

Les ecclésiastiques n'eurent aucune exemption ni immunité jusqu'à la fin du troisieme siecle. Constantin leur accorda de grands priviléges ; il les exempta des corvées publiques ; on ne trouve cependant pas de loi qui exemptât leurs biens d'impositions.

Sous Valens, ils cesserent d'être exempts des charges publiques ; car dans une loi qu'il adressa en 370 à Modeste, préfet du prétoire, il soumet aux charges des villes les clercs qui y étoient sujets par leur naissance, & du nombre de ceux que l'on nommoit curiales, à moins qu'ils n'eussent été dix ans dans le clergé.

Honorius ordonna en 412 que les terres des églises seroient sujettes aux charges ordinaires, & les affranchit seulement des charges extraordinaires.

Justinien, par sa novelle 37, permet aux évêques d'Afrique de rentrer dans une partie des biens, dont les Ariens les avoient dépouillés, à condition de payer les charges ordinaires ; ailleurs il exempte les églises des charges extraordinaires seulement ; il n'exempta des charges ordinaires qu'une partie des boutiques de Constantinople, dont le loyer étoit employé aux frais des sépultures, dans la crainte que, s'il les exemptoit toutes, cela ne préjudiciât au public.

Les papes mêmes & les fonds de l'église de Rome, ont été tributaires des empereurs romains ou grecs jusqu'à la fin du huitieme siecle. S. Grégoire recommandoit aux défenseurs de Sicile de faire cultiver avec soin les terres de ce pays, qui appartenoient au saint siége, afin que l'on pût payer plus facilement les impositions dont elles étoient chargées. Pendant plus de cent vingt ans, & jusqu'à Benoît II, le pape étoit confirmé par l'empereur, & lui payoit 20 liv. d'or ; les papes n'ont été exempts de tous tributs, que depuis qu'ils sont devenus souverains de Rome & de l'exarchat de Ravenne, par la donation que Pepin en fit à Etienne III.

Lorsque les Romains eurent conquis les Gaules, tous les ecclésiastiques, soit gaulois ou romains, étoient sujets aux tributs, comme dans le reste de l'empire.

Depuis l'établissement de la monarchie françoise, on suivit pour le clergé ce qui se pratiquoit du tems des empereurs, c'est-à-dire que nos rois exempterent les ecclésiastiques d'une partie des charges personnelles ; mais ils voulurent que les terres de l'église demeurassent sujettes aux charges réelles.

Sous la premiere & la seconde race de nos rois, tems où les fiefs étoient encore inconnus, les ecclésiastiques devoient déja, à cause de leurs terres, le droit de giste ou procuration, & le service militaire ; ces deux devoirs continuerent d'être acquités par les ecclésiastiques encore long-tems sous la troisieme race.

Le droit de giste & de procuration consistoit à loger & nourrir le roi & ceux de sa suite, quand il passoit dans quelque lieu où des ecclésiastiques seculiers ou réguliers avoient des terres ; ils étoient aussi obligés de recevoir ceux que le roi envoyoit de sa part dans les provinces.

A l'égard du service militaire, lorsqu'il y avoit guerre, les églises étoient obligées d'envoyer à l'armée leurs vassaux & un certain nombre de personnes, & de les y entretenir ; l'évêque ou l'abbé devoit être à la tête de ses vassaux. Quelques-uns de nos rois, tel que Charlemagne, dispenserent les prélats de se trouver en personne à l'armée, à condition d'envoyer leurs vassaux sous la conduite de quelque autre seigneur ; il y avoit des monasteres qui payoient au roi une somme d'argent pour être déchargés du service militaire.

Outre le droit de giste & le service militaire, les ecclésiastiques fournissoient encore quelquefois au roi des secours d'argent pour les besoins extraordinaires de l'état. Clotaire I. ordonna en 558 ou 560, qu'ils payeroient le tiers de leur revenu ; tous les évêques y souscrivirent, à l'exception d'Injuriosus, évêque de Tours, dont l'opposition fit changer le roi de volonté ; mais si les ecclésiastiques firent alors quelque difficulté de payer le tiers, il est du-moins constant qu'ils payoient au roi, ou autre seigneur duquel ils tenoient leurs terres, la dixme ou dixieme partie des fruits, à l'exception des églises qui en avoient obtenu l'exemption, comme il paroît par une ordonnance du même Clotaire de l'an 560, ensorte que l'exemption de la dixme étoit alors une des immunités de l'église. Chaque église étoit dotée suffisamment, & n'avoit de dixme ou dixieme portion que sur les terres qu'elle avoit données en bénéfice. Dans la suite les exemptions de dixme étant devenues fréquentes en faveur de l'église, de même que les concessions du droit actif de dixmes, on a regardé les dixmes comme étant ecclésiastiques de leur nature.

Les églises de France étoient aussi dès lors sujettes à certaines impositions. En effet, Grégoire de Tours rapporte que Theodebert, roi d'Austrasie, petit-fils de Clovis, déchargea les églises d'Auvergne de tous les tributs qu'elles lui payoient. Le même auteur nous apprend que Childebert, aussi roi d'Austrasie & petit-fils de Clotaire I. affranchit pareillement le clergé de Tours de toutes sortes d'impôts.

Charles Martel, qui sauva dans tout l'Occident la religion de l'invasion des Sarrasins, fit contribuer le clergé de France à la récompense de la noblesse qui lui avoit aidé à combattre les infideles ; l'opinion commune est qu'il ôta aux ecclésiastiques les dixmes pour les donner à ses principaux officiers ; & c'est de-là que l'on tire communément l'origine des dixmes inféodées ; mais Pasquier, en ses recherches, liv. III. cap. xxxxij, & plusieurs autres auteurs tiennent que Charles Martel ne prit pas les dixmes ; qu'il prit seulement une partie du bien temporel des églises, sur-tout de celles qui étoient de fondation royale, pour le donner à la noblesse françoise, & que l'inféodation des dixmes ne commença qu'au premier voyage d'outremer, qui fut en 1096. On a même vu, par ce qui a été dit il y a un moment, que l'origine de ces dixmes inféodées remonte beaucoup plus haut.

Il est certain d'ailleurs que sous la seconde race, les ecclésiastiques, aussi bien que les seigneurs & le peuple, faisoient tous les ans chacun leur don au roi en plein parlement, & que ce don étoit un véritable tribut, plutôt qu'une libéralité volontaire ; car il y avoit une taxe sur le pié du revenu des fiefs, aleux & autres héritages que chacun possédoit. Les historiens en font mention sous les années 826 & suivantes.

Fauchet dit qu'en 833 Lothaire reçut à Compiegne les présens que les évêques, les abbés, les comtes & le peuple faisoient au Roi tous les ans, & que ces présens étoient proportionnés au revenu de chacun ; Louis le Débonnaire les reçut encore des trois ordres à Orléans, Worms & Thionville en 835, 836 & 837.

Chaque curé étoit obligé de remettre à son évêque la part pour laquelle il devoit contribuer à ces dons annuels, comme il paroît par un concile de Toulouse tenu en 846, où il est dit que la contribution que chaque curé étoit obligé de fournir à son évêque, consistoit en un minot de froment, un minot d'orge, une mesure de vin & un agneau ; le tout étoit évalué deux sols, & l'évêque avoit le choix de le prendre en argent ou en nature.

Outre ces contributions annuelles que le clergé payoit comme le reste du peuple, Charles le Chauve, empereur, fit en 877 une levée extraordinaire de deniers, tant sur le clergé que sur le peuple ; ayant résolu, à la priere de Jean VIII. dans une assemblée générale au parlement, de passer les monts pour faire la guerre aux Sarrasins qui ravageoient les environs de Rome & tout le reste de l'Italie, il imposa un certain tribut sur tout le peuple, & même sur le clergé. Fauchet, dans la vie de cet empereur, dit que les évêques levoient sur les prêtres, c'est-à-dire, sur les curés & autres bénéficiers de leur diocèse, cinq sols d'or pour les plus riches, & quatre deniers d'argent pour les moins aisés ; que tous ces deniers étoient mis entre les mains de gens commis par le Roi ; on prit même quelque chose du trésor des églises pour payer ce tribut ; cette levée fut la seule de cette espece qui eut lieu sous la seconde race.

On voit aussi, par les actes d'un synode tenu à Soissons en 853, que nos rois faisoient quelquefois des emprunts sur les fiefs de l'Eglise. En effet, Charles le Chauve, qui fut présent à ce synode, renonça à faire ce que l'on appelloit praestarias, c'est-à-dire, de ces sortes d'emprunts, ou du-moins des fournitures, devoirs ou redevances, dont les fiefs de l'Eglise étoient chargés.

On n'entrera point ici dans le détail des subventions que le clergé de France a fourni dans la suite à nos rois, cela étant déja expliqué aux mots décimes & don gratuit.

Les ecclésiastiques sont exempts comme les nobles de la taille, mais ils payent les autres impositions, comme tous les sujets du roi, telles que les droits d'aides & autres droits d'entrée.

Ils sont exempts du logement des gens de guerre, si ce n'est en cas de nécessité.

On les exempte aussi des charges publiques, telles que celles de tutele & curatelle, & des charges de ville, comme de guet & de garde, de la mairie & échevinage ; mais ils ne sont pas exempts des charges de police, comme de faire nettoyer les rues au devant de leurs maisons, & autres obligations semblables.

Une des principales immunités dont jouit l'église, c'est la jurisdiction que les souverains lui ont accordée sur ses membres, & même sur les laïcs dans les matieres ecclésiastiques ; c'est ce que l'on traitera plus particulierement au mot JURISDICTION ECCLESIASTIQUE.

L'ordonnance de Philippe-le-Bel en 1302 dit que si on entreprend quelque chose contre les priviléges du clergé qui lui appartiennent de jure vel antiquâ consuetudine, restaurabuntur ad egardum concilii nostri ; on rappelle par-là toutes les immunités de l'église aux regles de la justice & de l'équité.

On ne reconnoit point en France les immunités accordées aux églises & au clergé par les bulles des papes, si ces bulles ne sont revêtues de lettres patentes dûement enregistrées.

Les libertés de l'église gallicane sont une des plus belles immunités de l'église de France. Voyez LIBERTES.

Voyez les conciles, les historiens de France, les ordonnances de la seconde race, les mémoires du clergé.

Voyez aussi les traités de immunitate ecclesiasticâ par Jacob Wimphelingus, celui de Jean Hyeronime Albanus. (A)

IMMUNITE, (Hist. greq.) les immunités que les villes greques, & sur-tout celle d'Athènes, accordoient à ceux qui avoient rendus des services à l'état, portoient sur des exemptions, des marques d'honneur & autres bienfaits.

Les exemptions consistoient à être déchargés de l'entretien des lieux d'exercices, du festin public à une des dix tribus, & de toute contribution pour les jeux & les spectacles.

Les marques d'honneur étoient des places particulieres dans les assemblées, des couronnes, le droit de bourgeoisie pour les étrangers, celui d'être nourri dans le pritanée aux dépens du public, des monumens, des statues, & semblables distinctions qu'on accordoit aux grands hommes, & qui passoient quelquefois dans leurs familles. Athènes ne se contenta pas d'ériger des statues à Harmodius & à Aristogiton ses libérateurs, elle exempta à perpétuité leurs descendans de toutes charges, & ils jouissoient encore de ce glorieux privilege plusieurs siecles après. Ainsi tout mérite étoit sûr d'être récompensé dans les beaux jours de la Grece ; tout tendoit à faire germer les vertus & à allumer les talens, le desir de la gloire & l'amour de la patrie. (D.J.)


IMMUTABILITÉS. f. (Gramm. & Théologie) c'est l'attribut de Dieu, considéré en tant qu'il n'éprouve aucun changement. Dieu est immuable quant à sa substance ; il l'est aussi quant à ses idées. Il est, a été, & sera toujours de l'unité la plus rigoureuse.


IMOLA(Géog.) ville d'Italie & de l'état de l'Eglise dans la Romagne, avec un évêché suffragant de Ravenne. Cette ville est bien ancienne; Cicéron en parle dans une de ses lettres, liv. XII. épit. 5. Strabon l'appelle *FO/RON *KORNH/LION. Le poëte Martial nous dit y avoir fait quelque séjour; & Prudence nous apprend qu'elle avoit été fondée par Sylla.

Vers la décadence de l'empire, on y bâtit une citadelle nommée Imola, nom qui est resté à cette ville; elle fut ruinée par Narsès, & réparée par Ivon II. roi des Lombards; ensuite les Bolonois, les Manfrédi, Galéas Sforce en devinrent les maîtres; enfin César - Borgia la prit, & la soumit au S. Siege, qui en est demeuré possesseur. Elle est sur le Santerno à trois lieues N. O. de Faenza, huit S. E. de Bologne, neuf S. O. de Ravenne, dix - huit N. E. de Florence, soixante - cinq N. de Rome. Long. 29. 18. lat. 44. 22.

Imola a produit quelques gens de lettres en divers genres, comme le poëte Flaminio, le jurisconsulte Tartagny, & l'anatomiste Valsalva.

Flaminio (Marc Antoine) fut le premier de son pays, dit M. de Thou, qui exprima assez heureusement en vers latins la majesté des pseaumes de David, & il invita par son exemple, François Spinola à prétendre à la même gloire. Il mourut jeune dans la bienveillance du Cardinal Farnese & du Cardinal Polus en 1550.

Tartagny (Alexandre) étoit un des habiles jurisconsultes de son siecle; on le nommoit alors en Italie le monarque du droit; ses conseils, ses traités sur les clémentines, sur le texte des decrétales, & ses autres ouvrages qu'on ne lit plus aujourd'hui, ont été souvent imprimés, comme à Venise en 1571, à Francfort en 1575, à Lyon en 1585, &c. Il mourut à Bologne en 1487 âgé de cinquante - trois ans.

Valsalva (Antoine Marie) mort en 1713 à cinquante - sept ans, fut disciple de Malpighi, & s'est distingué par son excellent traité de aure humanâ, dont la meilleure édition est Bononioe 1704, in - 4°. avec figures. (D. J.)


IMPAIR1. IMPAIR, adj. (Arith.) c'est ainsi qu'on nomme par opposition à pair, un nombre qui ne se peut exactement diviser par 2.

2. Tout nombre impair est essentiellement terminé vers la droite par un chiffre impair, & c'est de ce chiffre seul qu'il prend son nom ; car ceux qui précedent étant tous des multiples de 10 = 2 x 5, sont conséquemment divisibles par 2 ; & jusques-là le nombre reste pair.

3. Il est évident que l'obstacle qui se rencontre à la division exacte d'un chiffre simple par 2, ne réside que dans une unité qui s'y trouve de trop ou de trop peu. Tout chiffre impair devient donc pair par l'addition ou la soustraction de l'unité, & par une suite (n °. 2.) le nombre même qu'il termine.

4. Un impair étant combiné avec un autre nombre quelconque b.

Si c'est par addition ou par soustraction, la somme ou la différence sont d'un nom différent de celui de b.

Si c'est par multiplication ou par division (on suppose celle-ci exacte) le produit ou le quotient sont de même nom que b.

S'il s'agit d'exaltation ou d'extraction, une racine exprimée par un nombre impair donne une puissance de même nom, & réciproquement.

5. Telles sont les principales propriétés du nombre impair pris en général ; mais le caprice & la superstition lui en ont attribué d'autres bien plus importantes. Il fut en grande vénération dans l'antiquité payenne. On le croyoit par préférence agréable à la divinité : numero Deus impari gaudet. C'est en nombre impair que le rituel magique prescrivoit ses plus mystérieuses opérations ; necte tribus nodis ternos, &c. Il n'étoit pas non plus indifférent dans l'art de la Divination ni des augures. Ne s'est-il pas assujetti jusqu'à la Medecine ? L'année climatérique est dans la vie humaine une année impaire ; entre les jours critiques d'une maladie (voyez CRISE), les impairs sont les jours dominans, soit par leur nombre, soit par leur énergie. Au reste, en rejettant ce qu'il y a de chimérique dans la plûpart de ces attributions ; nous ne laissons pas de reconnoître en certains impairs des propriétés très-réelles, mais numériques, c'est-à-dire du genre qui leur convient ; & nous en ferons mention dans leur article particulier. Voyez entr'autres NEUF & ONZE.

6. Si l'on conçoit les nombres impairs rangés par ordre à la suite l'un de l'autre, il résulte une progression arithmétique indéfinie, dont le premier terme est 1, & la différence 2 : c'est ce qu'on nomme la suite des impairs.

Cette suite a une propriété remarquable relative à la formation des puissances ; mais qui n'a jusque ici, du-moins que nous sachions, été connue ni développée qu'en partie. La voici dans toute son étendue.

7. A toute puissance numérique d'une racine r & d'un exposant e quelconques, répond dans la suite générale des impairs une suite subalterne des termes consécutifs, dont la somme est cette puissance même.

Il s'agit d'en déterminer généralement le premier terme p, & le nombre des termes n.

8. A l'égard des puissances d'un exposant pair, la chose a déjà été exécutée. On s'est apperçu que le premier terme de la progression subalterne ne diffère point de celui de la suite principale, & que le nombre des termes est exprimé par la racine seconde de la puissance cherchée ; c'est-à-dire que pour ce

S'agit-il d'élever 3 à la septieme puissance ; on trouve

10. Les choses considérées sous ce point de vûe ; élever une racine quelconque à une puissance donnée, ce n'est que chercher la somme d'une progression arithmétique, dont, avec la différence constante 2, on connoît le premier terme & le nombre des termes (variables l'un & l'autre, mais déterminés par les formules.)

Pour faciliter l'opération ; comme en toute progression arithmétique qui a 2 pour différence (Voyez PROGRESSION ARITHMETIQUE.), la somme est x (n/2) = x n ; en substituant au lieu de p & de n leurs valeurs indiquées par les formules, le résultat sera la puissance demandée.

Si p = 1, x n se réduit à n x n = n 2 : mais (n°. 8.) quand l'exposant est pair, on a p = 1. Donc quand l'exposant est pair, la somme de la progression subalterne (égale à la puissance cherchée) est le quarré du nombre même de ses termes.

En effet, dans le premier exemple ci-dessus, n 2 = 2 = 625 = 5 4.

11. Il n'est pas besoin de faire observer que quand r e/2 ou r (qui expriment le nombre des termes), sont des puissances elles-mêmes trop élevées, on peut les former par la même méthode, & rabaisser tant qu'on voudra de l'un en l'autre l'exposant de r, jusqu'à le reduire à l'unité.

12. Au reste il est facile de rappeller les puissances de l'une & de l'autre classe à une formule commune, qui aura même sur celles qu'on vient de voir cet avantage, qu'outre la solution de tous les cas possibles, elle donnera de plus toutes les solutions possibles de chaque cas. (Car dès que e > 3, le problème devient indéterminé ; c'est-à-dire qu'il y a dans la suite générale des impairs plusieurs suites subalternes, dont la somme est la puissance cherchée).

m, dans la nouvelle formule ci-audessous, est un nombre quelconque < e pair, dans les puissances d'un exposant pair, où il peut même être o, & impair dans celles d'un exposant impair. Autant que m aura de valeurs, autant le problème aura de solutions ; & m aura autant de valeurs que e/2 (pour les puissances de la premiere classe), ou (pour celles de la seconde), expriment d'unités.

13. Plus simplement encore & sans l'attirail d'aucune formule, partagez e en deux parties à volonté, & donnez à r chacune de ces deux parties pour exposant ; vous aurez deux puissances de r. Leur différence augmentée de l'unité sera la valeur de p ; celle des deux qu'on soustrait de l'autre sera la valeur de n.

14. Si les deux parties dans lesquelles e se trouve partagé sont le moins inégales qu'il se puisse ; ou (ce qui revient au même) si faisant usage de la formule, on y donne à m la plus petite valeur qu'elle puisse avoir ; ensorte qu'elle soit o pour les puissances d'un exposant pair, & 1 pour celles d'un exposant impair : on verra naître les formules des numéros 8 & 9.

15. Reprenant les exemples que nous avons donnés sous ces deux articles, pour former la quatrieme puissance de 5.

16. Si l'on vouloit une démonstration, on peut s'en procurer une fort simple. Pour cela, qu'on prenne dans celle qu'on voudra des formules l'expression de p & de n pour le premier terme & pour le nombre de termes d'une progression arithmétique dont la différence soit 2, & qu'on se donne la peine d'en faire la somme ; on trouvera pour dernier résultat re, c'est-à-dire la puissance cherchée.

17. Ce qu'on connoissoit jusqu'à-présent de cette propriété de la suite des impairs ne pouvoit être d'un grand secours, & ne dispensoit pas de recourir à la pratique usitée pour former les puissances même d'un exposant pair, toutes les fois que e/2 exprimoit un nombre impair. Ayant à former par exemple la dixieme puissance de 7, il falloit préalablement trouver 75, qui indique le nombre des termes dont la somme est 710. En un mot on ne pouvoit se passer de la méthode ordinaire que dans le seul cas (assez rare) où e est une puissance de 2.

De plus, on ne soupçonnoit pas que la progression subalterne, dont la somme est la puissance d'un exposant pair cherchée, se trouvât ailleurs qu'à l'origine de la suite principale. On tenoit, il est vrai, une solution de cette partie la plus exposée en vûe du problème ; mais on ne s'avisoit pas qu'il y en eût d'autres : or il y en a, comme on l'a vû, autant que e /2 exprime d'unités.

18. Nommant s le nombre des termes qui précedent p dans la suite générale des impairs, & qu'il faut sauter vers l'origine pour monter jusqu'à lui ; on aura (par la nature des progressions) 25 + 1 = p : & substituant cette valeur dans x n, on trouvera la somme de la progression ou re = x n. Mais on a aussi, comme il est évident, re = r x r ; & d'ailleurs (n°. 12.) n = r : donc . C'est-à-dire que

" Si au nombre des termes de la suite subalterne dont la somme est une puissance quelconque re, on ajoûte le double du nombre de ceux qui en précédent le premier dans la suite générale ; il en résulte une puissance complete de r, dont l'exposant est invariablement ".

Théorême assez singulier ! car il ne s'agit nullement ici de la valeur même des termes, mais simplement de leur nombre.

Article de M. RALLIER DES OURMES.


IMPALANCA(Hist. nat.) animal quadrupede, qui a la forme & la taille d'un mulet, mais dont la peau est tachetée & de différentes couleurs. Il a le front armé de deux cornes pointues & recourbées en raison de son âge. Sa chair est très-bonne à manger, excepté dans le tems du rut. On estime sur-tout le bézoard, ou la pierre qu'on en retire, qui est regardée comme un excellent antidote contre toutes sortes de poisons. Cet animal se trouve dans plusieurs parties de l'Afrique, & sur-tout dans le royaume de Congo.


IMPALPABLEadj. (Physiq.) est ce dont on ne peut distinguer les petites parties par les sens, & particulierement par celui du toucher.


IMPANATEURSS. f. (Théologie) nom donné aux Luthériens, qui rejettant le dogme de la transubstantiation, soutenoient que dans le sacrement de l'eucharistie, après les paroles de la consécration, le corps de Jesus-Christ se trouvoit avec la substance du pain, qui n'étoit point détruite. Voyez CONSUBSTANTIATEURS & CONSUBSTANTIATION. Cette opinion qui avoit paru dès le tems de Berenger, fut renouvellée par Osiander, l'un des principaux Luthériens, qui passa jusqu'à dire en parlant des especes eucharistiques, ce pain est Dieu. Une si étrange opinion, dit M. Bossuet, n'eut pas besoin d'être refutée, elle tomba d'elle-même par sa propre absurdité, & Luther ne l'approuva point. Hist. des variat. liv. II. n°. 3. (G)


IMPANATIONS. f. (Théol.) est un terme dont les Théologiens se servent pour expliquer l'opinion des Luthériens, qui étoit qu'après la consécration, le corps de notre Seigneur Jesus-Christ demeure dans l'eucharistie avec la substance du pain & du vin. Voyez CONSUBSTANTIATION.


IMPANGAZZAS. m. (Hist. nat. Zoolog.) animal quadrupede d'Afrique, commun dans les royaumes de Congo & d'Angola, & qui paroît être particulier à ces contrées. Il ressemble assez à un boeuf ou à un bufle ; ses cornes sont faites comme celles d'un bouc, mais très-lisses. Les habitans font leurs boucliers avec la peau de cet animal, qui devient assez dure pour être à l'épreuve des fleches. Il est aussi connu sous le nom de dante. Cet animal est d'une grande vîtesse ; quand il a été blessé il se tourne contre son chasseur, qui ne peut éviter sa furie qu'en grimpant promtement à un arbre, au pié duquel l'animal reste jusqu'à ce que quelque nouveau coup le fasse tomber mort. Sa chair est très-bonne à manger. Les tigres & les lions en sont aussi friands que les hommes. Les impangazzas pour se mettre en défense contre les premiers, vont ordinairement par troupeaux de plus d'une centaine ; lorsqu'ils sont attaqués, ils forment un cercle, en présentant leurs cornes de tous les côtés, ainsi ils se défendent avec beaucoup de dextérité. On en trouve de bruns, de gris, de noirs & de différentes couleurs, comme les vaches. On regarde la moëlle de ces animaux comme très-bonne dans la Medecine ; on en frotte les membres attaqués de paralysie.


IMPARDONNABLEadj. (Gramm.) une action est impardonnable, c'est-à-dire qu'il n'y a point de pardon pour elle. Voyez PARDON. Il semble que les hommes paitris d'imperfections, sujets à mille foiblesses, remplis de défauts, soient plus séveres dans leurs jugemens que Dieu même. Il n'y a point d'action impardonnable aux yeux de Dieu. Il y en a que les hommes ne pardonnent jamais. Celui qui en est une fois flétri l'est pour toujours.


IMPARFAITadj. (Gramm.) à qui il manque quelque chose. Ainsi un ouvrage est imparfait, ou lorsqu'on y remarque quelque defaut, ou lorsque l'auteur ne l'a pas conduit à sa fin. Un livre est imparfait s'il y manque un feuillet. Un grand bâtiment demeure imparfait lorsqu'un ministre est déplacé, & que celui qui lui succede a la petitesse d'abandonner ses projets. Il y a dans la Musique des accords imparfaits. Voyez ACCORDS. Une cadence imparfaite. Voyez CADENCE. En Arithmétique, des nombres imparfaits. Voyez NOMBRES. En Botanique, des plantes imparfaites, & très-improprement appellées ainsi, car il n'y a rien d'imparfait dans la nature, pas même les monstres. Tout y est enchaîné, & le monstre y est un effet aussi nécessaire que l'animal parfait. Les causes qui ont concouru à sa production tiennent à une infinité d'autres, & celles-ci à une infinité d'autres, & ainsi de suite en remontant jusqu'à l'éternité des choses. Il n'y a d'imperfection que dans l'art, parce que l'art a un modele subsistant dans la nature, auquel on peut comparer ses productions. Nous ne sommes pas dignes de louer ni de blâmer l'ensemble général des choses, dont nous ne connoissons ni l'harmonie ni la fin ; & bien & mal sont des mots vuides de sens, lorsque le tout excede l'étendue de nos facultés & de nos connoissances.

IMPARFAIT, adj. (Gramm.) employé quelquefois comme tel en Grammaire, avec le nom de prétérit : & quelquefois employé seul & substantivement, ainsi l'on dit le prétérit imparfait ou l'imparfait. C'est un tems du verbe distingué de tous les autres par ses inflexions & par sa destination : j'étois (eram) est l'imparfait de l'indicatif ; que je fusse (essem) est l'imparfait du subjonctif. Voilà des connoissances de fait, & personne ne s'y méprend. Mais il n'en est pas de même des principes raisonnés qui concernent la nature de ce tems : il me semble qu'on n'en a eu encore que des notions bien vagues & même fausses ; & la dénomination même qu'on lui a donnée, caractérise moins l'idée qu'il en faut prendre, que la maniere dont on l'a envisagé. Ceci est développé & justifié à l'article TEMS. On y verra que ce tems est de la classe des présens, parce qu'il désigne la simultanéité d'existence, & que c'est un présent antérieur, parce qu'il est relatif à une époque antérieure à l'acte même de la parole. Article de M. BEAUZEE.


IMPARTABLEadj. (Jurisprud.) signifie ce qui ne peut pas se partager ; on le dit aussi quelquefois de ce qui ne peut pas se partager commodément. Voyez PARTAGE. (A)


IMPARTIALadj. (Gram.) on dit d'un juge qu'il est impartial lorsqu'il pese sans acception des choses ou des personnes, les raisons pour & contre. Un examen impartial, lorsqu'il est fait par un juge impartial. Il n'y a guere de qualité plus essentielle & plus rare que l'impartialité. Qui est-ce qui l'a ? le voyageur ? il a été trop loin pour regarder les choses d'un oeil non prévenu : le juge ? il a ses idées particulieres, ses formes, ses connoissances, ses préjugés : l'historien ? il est d'un pays, d'une secte, &c. Parcourez ainsi les différens états de la vie, songez à toutes les idées dont nous sommes préoccupés, faites entrer en considération l'âge, l'état, le caractere, les passions, la santé, la maladie, les usages, les goûts, les saisons, les climats, en un mot la foule des causes tant physiques que morales, tant innées qu'acquises, tant libres que nécessaires, qui influent sur nos jugemens ; & prononcez après cela si l'homme qui se croit sincérement très- impartial, l'est en effet beaucoup. Il ne faut pas confondre un juge ignorant avec un juge partial. L'ignorant n'a pas les connoissances nécessaires pour bien juger ; le partial s'y refuse.


IMPASSIBLEIMPASSIBILITé, (Gramm. & Théolog.) qui ne peut éprouver de douleurs. C'est un des attributs de la Divinité. C'en fut un du corps de Jesus-Christ après la résurrection. C'en est un de son corps dans l'eucharistie. Les esprits & les corps glorieux seront impassibles. Si l'ame est fortement préoccupée de quelque grande passion, elle en devient pour ainsi dire impassible. Une mere qui verroit son enfant en danger, couroit à son secours les piés nuds à-travers des charbons ardens, sans en ressentir de douleur. L'enthousiasme & le fanatisme peuvent élever l'ame au-dessus des plus affreux tourmens. Voyez dans le livre de la cité de Dieu, l'histoire du prêtre de Calame. Cet homme s'aliénoit à son gré, & se rendoit impassible même par l'action du feu.


IMPASTATIONS. f. (Pharmacie) c'est la réduction d'une poudre, ou de quelqu'autre substance en forme de pâte, au moyen de quelque liquide convenable pour en faire des trochisques, des tablettes, ou autre composition de forme solide.

IMPASTATION, (Architect.) mélange de divers matériaux de couleur & de consistance différente, qui se fait par le moyen de quelque ciment, & que l'on durcit à l'air ou au feu.

L'impastation est quelquefois un ouvrage de maçonnerie, fait de stuc ou de pierre broyée, rejointe en maniere & forme de parement, tels que les marbre-feuils.

Quelques-uns croient que les obélisques & ces grosses colomnes antiques qui nous restent, étoient faites les unes par impastation & les autres par fusion. Dict. de Trévoux.


IMPATIENCES. f. (Morale) inquiétude de celui qui souffre, ou qui attend avec agitation l'accomplissement de ses voeux.

Ce mouvement de l'ame plus ou moins bouillant, procede d'un tempérament vif, facile à s'enflammer, & qu'on auroit pû souvent modérer par les secours d'une bonne éducation.

Les princes qui croient pouvoir tout, & qui se livrent à leurs impatiences, imitent ces enfans qui rompent les branches des arbres, pour en cueillir le fruit avant qu'il soit mûr. Il faut être patient pour devenir maître de soi & des autres.

Loin donc que l'impatience soit une force & une vigueur de l'ame, c'est une foiblesse & une impuissance de souffrir la peine. Elle tombe en pure perte, & ne produit jamais aucun avantage. Quiconque ne sait pas attendre & souffrir, ressemble à celui qui ne sait pas taire un secret ; l'un & l'autre manquent de force pour se retenir.

Comme à l'homme qui court dans un char, & qui n'a pas la main assez ferme pour arrêter quand il le faut ses coursiers fougueux, il arrive qu'ils n'obéissent plus au frein, brisent le char, & jettent le conducteur dans le précipice ; ainsi les effets de l'impatience peuvent souvent devenir funestes. Mais les plus sages leçons contre cette foiblesse sont bien moins puissantes pour nous en garantir, que la longue épreuve des peines & des revers. (D.J.)


IMPECCABILITÉS. f. (Théologie) état de celui qui ne peut pécher. C'est aussi la grace, le privilege, le principe qui nous met hors d'état de pécher. Voyez PECHE.

Les Théologiens distinguent différentes sortes & comme différens degrés d'impeccabilité. Celle de Dieu lui convient par nature ; celle de Jesus-Christ entant qu'homme, lui convient à cause de l'union hypostatique ; celle des bienheureux est une suite de leur état ; celle des hommes est l'effet de la confirmation en grace, & s'appelle plutôt impeccance qu'impeccabilité : aussi les Théologiens distinguent-ils ces deux choses ; ce qui est sur-tout nécessaire dans les disputes contre les Pélagiens, pour expliquer certains termes qu'il est aisé de confondre dans les peres grecs & latins. Dict. de Trévoux. (G)


IMPÉNÉTRABILITÉS. f. (Métaphysiq. & Phys.) qualité de ce qui ne se peut pénétrer ; propriété des corps qui occupent tellement un certain espace, que d'autres corps ne peuvent plus y trouver de place. Voyez MATIERE.

Quelques auteurs définissent l'impénétrabilité, ce qui distingue une substance étendue d'avec une autre, ou ce qui fait que l'extension d'une chose est différente de celle d'une autre ; ensorte que ces deux choses étendues ne peuvent être en même lieu, mais doivent nécessairement s'exclure l'une l'autre. Voyez SOLIDITE.

Il n'y a aucun doute sur cette propriété à l'égard des corps solides, car il n'y a personne qui n'en ait fait l'expérience, en pressant quelque métal, pierre, bois, &c. Quant aux liquides, il y a des preuves qui les démontrent à ceux qui pourroient en douter. L'eau, par exemple, renfermée dans une boule de métal, ne peut être comprimée par quelque force que ce soit. La même chose est vraie encore à l'égard du mercure, des huiles & des esprits. Pour ce qui est de l'air renfermé dans une pompe, il peut en quelque sorte être comprimé, lorsqu'on pousse le piston en bas ; mais quelque grande que soit la force qu'on emploie pour enfoncer le piston dans la pompe, on ne lui pourra jamais faire toucher le fond.

En effet, dès que l'air est fortement comprimé, il fait autant de résistance qu'en pourroit faire une pierre.

Les Cartésiens prétendent que l'étendue est impénétrable par la nature : d'autres philosophes distinguent l'étendue des parties pénétrables & immobiles qui constituent l'espace, & des parties pénétrables & mobiles qui constituent les corps. Voyez ETENDUE, ESPACE & MATIERE.

Si nous n'eussions jamais comprimé aucun corps, quand même nous eussions vû son étendue, il nous eût été impossible de nous former aucune idée de l'impénétrabilité. En effet, on ne se fait d'autre idée d'un corps lorsqu'on le voit, sinon qu'il est étendu de la même maniere que lorsqu'on se trouve devant un miroir ardent de figure sphérique & concave, on apperçoit entre le miroir & son oeil d'autres objets représentés dans l'air, lesquels personne ne pourroit jamais distinguer des objets solides & véritables, si l'on ne cherchoit à les toucher avec la main, & si l'on ne découvroit ensuite que ce ne sont que des images. Si un homme n'eût vû pendant toute sa vie que de pareils fantômes, & qu'il n'eût jamais senti aucun corps, il auroit bien pû avoir une idée de l'étendue, mais il n'en auroit eu aucune de l'impénétrabilité. Les Philosophes qui dérivent l'impénétrabilité de l'étendue, le font parce qu'ils veulent établir dans la seule étendue la nature & l'essence du corps. C'est ainsi qu'une erreur en amene une autre. Ils se fondent sur ce raisonnement. Par-tout où il y a une étendue d'un pié cube, il ne peut y avoir aucune autre étendue d'un second pié cube, à moins que le premier pié cube ne soit anéanti : par conséquent l'étendue oppose à l'étendue une résistance infinie, ce qui marque qu'elle est impénétrable. Mais c'est une pure pétition de principe, qui suppose ce qui est en question, que l'étendue soit la seule notion primitive du corps, laquelle étant posée, conduit à toutes les autres propriétés. Article de M. FORMEY.


IMPÉNITENCES. f. (Théolog.) dureté, endurcissement de coeur qui fait demeurer dans le vice, qui empêche de se repentir. Voyez PENITENCE & PERSEVERANCE.

L'impénitence finale est un péché contre le S. Esprit, qui ne se pardonne ni en ce monde ni en l'autre. (G)


IMPENSESS. f. pl. (Jurispr.) sont les choses que l'on a employées, ou les sommes que l'on a déboursées, pour faire rétablir, améliorer, ou entretenir une chose qui appartient à autrui, ou qui ne nous appartient qu'en partie, ou qui n'appartient pas incommutablement à celui qui en jouit.

On distingue en droit trois sortes d'impenses, savoir, les nécessaires, les utiles & les voluptuaires.

Les impenses nécessaires sont celles sans lesquelles la chose seroit périe, ou entierement détériorée, comme le rétablissement d'une maison qui menace ruine.

Les impenses utiles sont celles qui n'étoient pas nécessaires, mais qui augmentent la valeur de la chose, comme la construction d'un nouveau corps de bâtiment, soit à l'usage du maître ou autrement.

Les impenses voluptuaires sont celles qui sont faites pour l'agrément, & n'augmentent point la valeur de la chose, comme sont des peintures, des jardins de propreté, &c.

Le possesseur de bonne foi qui a fait des impenses nécessaires ou utiles dans le fonds d'autrui, peut retenir l'héritage, & gagne les fruits jusqu'à ce qu'on lui ait remboursé ses impenses.

A l'égard des impenses volontaires, elles sont perdues même pour le possesseur de bonne foi.

Pour ce qui est du possesseur de mauvaise foi qui bâtit, ou plante sciemment sur le fonds d'autrui, il doit s'imputer la perte de ce qu'il a dépensé ; cependant comme on préfére toujours l'équité à la rigueur du droit, on condamne le propriétaire qui a souffert les impenses nécessaires, à les lui rembourser, & même les impenses utiles, supposé qu'elles ne puissent s'emporter sans grande détérioration ; mais le possesseur de mauvaise foi n'est jamais traité aussi favorablement que le possesseur de bonne foi, car on rend à celui-ci la juste valeur de ses impenses, au lieu que pour le possesseur de mauvaise foi, on les estime au plus bas prix.

Voyez la loi 38. au ff. de heredit. petit. les lois 53. & 216. ff. de reg. jur. & la loi 38. ff. de rei vindicat. Les institut. liv. II. tit. 1. §. 30. Le Brun de la commun. liv. III. chap. ij. sect. 1. dist. 7. Le Prêtre, arrêts de la cinquieme, cent. 2. chap. lxxxix. Levest, arrêt 17. Carondas, liv. V. rep. 10. Auzannet sur l'art. 244. de la coût. de Paris. (A)


IMPÉRATIFv. adj. (Gramm.) on dit le sens impératif, la forme impérative. En Grammaire on emploie ce mot substantivement au masculin, parce qu'on le rapporte à mode ou moeuf, & c'est en effet le nom que l'on donne à ce mode qui ajoute à la signification principale du verbe l'idée accessoire de la volonté de celui qui parle.

Les Latins admettent dans leur impératif deux formes différentes, comme lege & legito ; & la plûpart des Grammairiens ont cru l'une relative au présent, & l'autre au futur. Mais il est certain que ces deux formes différentes expriment la même relation temporelle, puisqu'on les trouve réunis dans les mêmes phrases pour y exprimer le même sens à cet égard, ainsi que l'observe la méthode latine de P. R. Rem. sur les verbes, chap. ij. art. 5.

Aut si es dura, NEGA ; sin es non dura, VENITO.

Propert.

Et potum pastas AGE, Tityre ; & interagendum,

Occursare capro (cornu ferit ille) CAVETO. Virg.

Ce n'est donc point de la différence des relations temporelles que vient celle de ces deux formes également impératives ; & il est bien plus vraisemblable qu'elles n'ont d'autre destination que de caractériser en quelque sorte l'espece de volonté de celui qui parle. Je crois, par exemple, que lege exprime une simple exhortation, un conseil, un avertissement, une priere même, ou tout au plus un consentement, une simple permission ; & que legito marque un commandement exprès & absolu, ou du-moins une exhortation si pressante, qu'elle semble exiger l'exécution aussi impérieusement que l'autorité même : dans le premier cas, celui qui parle est ou un subalterne qui prie, ou un égal qui donne son avis ; s'il est supérieur, c'est un supérieur plein de bonté, qui consent à ce que l'on desire, & qui par ménagement, déguise les droits de son autorité sous le ton d'un égal qui conseille ou qui avertit : dans le second cas, celui qui parle est un maître qui veut absolument être obéi, ou un égal qui veut rendre bien sensible le desir qu'il a de l'exécution, en imitant le ton impérieux qui ne souffre point de délai. Ceci n'est qu'une conjecture ; mais le style des lois latines en est le fondement & la preuve ; ad divos ADEUNTO castè (Cic. iij. de leg.) ; & elle trouve un nouveau degré de probabilité dans les passages mêmes que l'on vient de citer.

Aut si es dura, NEGA ; c'est comme si Properce avoit dit : " si vous avez de la dureté dans le caractere, & si vous consentez vous-même à passer pour telle, il faut bien que je consente à votre refus, nega " : (simple concession). Sin es non dura, VENITO ; priere urgente qui approche du commandement absolu, & qui en imite le ton impérieux ; c'est comme si l'auteur avoit dit : " mais si vous ne voulez point avouer un caractere si odieux ; si vous prétendez être sans reproche à cet égard, il vous est indispensable de venir, il faut que vous veniez, venito ".

C'est la même chose dans les deux vers de Virgile. Et potum pastas AGE, Tityre ; ce n'est ici qu'une simple instruction, le ton en est modeste, age. Mais quand il s'intéresse pour Tityre, qu'il craint pour lui quelqu'accident, il éleve le ton, pour donner à son avis plus de poids, & par-là plus d'efficacité ; occursare Capro... CAVETO : cave seroit foible & moins honnête, parce qu'il marqueroit trop peu d'intérêt, il faut quelque chose de plus pressant, caveto.

Trompé par les fausses idées qu'on avoit prises des deux formes impératives latines, M. l'abbé Régnier a voulu trouver de même dans l'impératif de notre langue, un présent & un futur : dans son systême le présent est lis ou lisez ; le futur, tu liras ou vous lirez (Gram. franç. in-12. Paris 1706, pag. 340) ; mais il est évident en soi, & avoué par cet auteur même, que tu liras ou vous lirez ne differe en rien de ce qu'il appelle le futur simple de l'indicatif, & que je nomme le présent postérieur (voyez TEMS) ; si ce n'est, dit-il, en ce qu'il est employé à un autre usage. C'est donc confondre les modes que de rapporter ces expressions à l'impératif : & il y a d'ailleurs une erreur de fait, à croire que le présent postérieur, ou si l'on veut, le futur de l'indicatif, soit jamais employé dans le sens impératif. S'il se met quelquefois au lieu de l'impératif, c'est que les deux modes sont également directs (voyez MODE), & que la forme indicative exprime en effet la même relation temporelle que la forme impérative. Mais le sens impératif est si peu commun à ces deux formes, que l'on ne substitue celle de l'indicatif à l'autre, que pour faire disparoître le sens accessoire impératif, ou par énergie, ou par euphémisme.

On s'abstient de la forme impérative par énergie, quand l'autorité de celui qui parle est si grande, ou quand la justice ou la nécessité de la chose est si évidente, qu'il suffit de l'indiquer pour en attendre l'exécution : Dominum Deum tuum ADORABIS, & illi soli SERVIES (Matth. iv. 10.), pour adora ou adorato, servi ou servito.

On s'abstient encore de cette forme par euphémisme, ou afin d'adoucir par un principe de civilité, l'impression de l'autorité réelle, ou afin d'éviter par un principe d'équité, le ton impérieux qui ne peut convenir à un homme qui prie.

Au reste le choix entre ces différentes formes est uniquement une affaire de goût, & il arrive souvent à cet égard la même chose qu'à l'égard de tous les autres synonymes, que l'on choisit plutôt pour la satisfaction de l'oreille que pour celle de l'esprit, ou pour contenter l'esprit par une autre vûe que celle de la précision. Au fond il étoit très-possible, & peut-être auroit-il été plus régulier, quoique moins énergique, de ne pas introduire le mode impératif, & de s'en tenir au tems de l'indicatif que je nomme présent postérieur : vous ADOREREZ le Seigneur votre Dieu, & vous ne SERVIREZ que lui. C'est même le seul moyen direct que l'on ait dans plusieurs langues, & spécialement dans la nôtre, d'exprimer le commandement à la troisieme personne : le style des réglemens politiques en est la preuve.

Puisque dans la langue latine & dans la françoise, on remplace souvent la forme reconnue pour impérative par celle qui est purement indicative, il s'ensuit donc que ces deux formes expriment une même relation temporelle, & doivent prendre chacune dans le mode qui leur est propre, la même dénomination du présent postérieur. Cette conséquence se confirme encore par l'usage des autres langues. Non-seulement les Grecs emploient souvent comme nous, le présent postérieur de l'indicatif pour celui de l'impératif, ils ont encore de plus que nous la liberté d'user du présent postérieur de l'impératif pour celui de l'indicatif : , pour (Eurip.) ; littéralement, scis ergo quid fac, pour facies (vous savez donc ce que vous ferez ?) C'est pour la même raison que la forme impérative est la racine immédiate de la forme indicative correspondante, dans la langue hébraïque ; & que les Grammairiens hébreux regardent l'une & l'autre comme des futurs : par égard pour l'ordre de la génération, ils donnent à l'impératif le nom de premier futur, & à l'autre le nom de second futur. Leur pensée revient à la mienne ; mais nous employons diverses dénominations. Je ne puis regarder comme indifférentes, celles qui sont propres au langage didactique ; & j'adopterois volontiers dans ce sens la maxime de Comenius (Janua ling. tit. 1. period. 4.) : Totius eruditionis posuit fundamentum, qui nomenclaturam rerum artis perdicit. J'ose me flater de donner à l'article TEMS une justification plausible du changement que j'introduis dans la nomenclature des tems.

Je me contenterai d'ajouter ici une remarque tirée de l'analogie de la formation des tems : c'est qu'il en est de celui que je nomme présent postérieur de l'impératif, comme de ceux des autres modes qui sont reconnus pour des présens en latin, en allemand, en françois, en italien, en espagnol ; il est dérivé de la même racine immédiate qui est exclusivement propre aux présens, ce qui devient pour ceux qui entendent les droits de l'analogie, une nouvelle raison d'inscrire dans la classe des présens, le tems impératif dont il s'agit.

Si nos Grammairiens avoient donné aux analogies l'attention qu'elles exigent ; outre qu'elles auroient servi à leur faire prendre des idées justes de chacun des tems, elles les auroient encore conduits à reconnoître dans notre impératif un prétérit, dont je ne sache pas qu'aucun grammairien ait fait mention, si ce n'est M. l'abbé de Dangeau, qui l'a montré dans ses tables, mais qui semble l'avoir oublié dans l'explication qu'il en donne ensuite. Opusc. sur la lang. franç. On avoit pourtant l'exemple de la langue greque ; & la facilité que nous avons de la traduire littéralement dans ces circonstances, devoit montrer sensiblement dans nos verbes ce prétérit de l'impératif. Mais Apollone avoit dit (lib. I. cap. 30.) qu'on ne commande pas les choses passées ni les présentes : chacun a répeté cet adage sans l'entendre, parce qu'on n'avoit pas des notions exactes du présent ni du prétérit ; & il semble en conséquence que personne n'ait osé voir ce que l'usage le plus fréquent mettoit tous les jours sous les yeux. AYEZ LU ce livre quand je reviendrai : il est clair que l'expression ayez lû est impérative ; qu'elle est du tems prétérit, puisqu'elle désigne l'action de lire comme passée à l'égard de mon retour : enfin que c'est un prétérit postérieur, parce que ce passé est relatif à une époque postérieure à l'acte de la parole, je reviendrai.

Ce prétérit de notre impératif a les mêmes propriétés que le présent. Il est pareillement bien remplacé par le prétérit postérieur de l'indicatif ; vous AUREZ LU ce livre quand je reviendrai : & cette substitution de l'un des tems pour l'autre a les mêmes principes que pour les présens ; c'est énergie ou euphémisme quand on s'attache à la précision ; c'est harmonie quand on fait moins d'attention aux idées accessoires différencielles. Enfin ce prétérit se trouve dans l'analogie de tous les prétérits françois ; il est composé du même auxiliaire, pris dans le même mode.

M. l'abbé Girard prétend (vrais princ. Disc. viij. du verbe, pag. 13.) que l'usage n'a point fait dans nos verbes de mode impératif, parce qu'il ne caractérise l'idée accessoire de commandement, à la premiere & seconde personne, que par la suppression des pronoms dont le verbe se fait ordinairement accompagner, & à la troisieme personne par l'addition de la particule que.

J'avoue que nous n'avons pas de troisieme personne impérative, que nous employons pour cela celle du tems correspondant du subjonctif, qu'il lise, qu'il ait lû ; & qu'alors il y a nécessairement une ellipse qui sert à rendre raison du subjonctif, comme s'il y avoit par exemple, je veux qu'il lise, je désire qu'il ait lû. En cela nous imitons les Latins qui font souvent le même usage, non-seulement de la troisieme, mais même de toutes les personnes du subjonctif, dont on ne peut alors rendre raison que par une ellipse semblable.

Mais pour ce qui concerne la seconde personne au singulier, & les deux premieres au pluriel, la suppression même des pronoms, qui sont nécessaires partout ailleurs, me paroît être une forme caractéristique du sens impératif, & suffire pour en constituer un mode particulier ; comme la différence de ces mêmes pronoms suffit pour établir celle des personnes.

D'après toutes ces considérations, il résulte que l'impératif des conjugaisons latines n'a que le présent postérieur ; que ce tems a deux formes différentes, plus ou moins impératives, pour la seconde personne tant au singulier qu'au pluriel, & une seule forme pour la troisieme.

Ce qui manque à l'impératif, l'usage le supplée par le subjonctif ; & ce que les rudimens vulgaires ajoutent à ceci, comme partie du mode impératif, y est ajouté faussement & mal-à-propos.

La méthode latine de P. R. propose une question, savoir comment il se peut faire qu'il y ait un impératif dans le verbe passif, vû que ce qui nous vient des autres ne semble pas dépendre de nous, pour nous être commandé à nous-mêmes : & on répond que c'est que la disposition & la cause en est souvent en notre pouvoir ; qu'ainsi l'on dira amator ab hero, c'est-à-dire faites si bien que votre maître vous aime. Il me semble que la définition que j'ai donnée de ce mode, donne une réponse plus satisfaisante à cette question. La forme impérative ajoute à la signification principale du verbe, l'idée accessoire de la volonté de celui qui parle ; & de quelque cause que puisse dépendre l'effet qui en est l'objet, il peut le desirer & exprimer ce desir : il n'est pas nécessaire à l'exactitude grammaticale, que les pensées que l'on se propose d'exprimer aient l'exactitude morale ; on en a trop de preuves dans une foule de livres très-bien écrits, & en même tems très-éloignés de cette exactitude morale que des écrivains sages ne perdent jamais de vûe.

Par rapport à la conjugaison françoise, l'impératif admet un présent & un prétérit, tous deux postérieurs ; dans l'un & dans l'autre, il n'y a au singulier que la seconde personne, & au pluriel les deux premieres.

Je m'arrête principalement à la conjugaison des deux langues, qui doivent être le principal objet de nos études ; mais les principes que j'ai posés peuvent servir à rectifier les conjugaisons des autres langues, si les Grammairiens s'en sont écartés.

Je terminerai cet article par deux observations, la premiere, c'est qu'on ne trouve à l'impératif d'aucune langue, de futur proprement dit, qui soit dans l'analogie des futurs des autres modes ; & que les tems qui y sont d'usage, sont véritablement un présent postérieur, ou un prétérit postérieur. Quel est donc le sens de la maxime d'Apollone, qu'on ne commande pas les choses passées ni les présentes ? On ne peut l'entendre que des choses passées ou présentes à l'égard du moment où l'on parle. Mais à l'égard d'une époque postérieure à l'acte de la parole, c'est le contraire ; on ne commande que les choses passées ou présentes, c'est-à-dire que l'on desire qu'elles précedent l'époque, ou qu'elles coexistent avec l'époque, qu'elles soient passées ou présentes lors de l'époque. Ce n'est point ici une these métaphysique que je prétends poser, c'est le simple résultat de la déposition combinée des usages des langues ; mais j'avoue que ce résultat peut donner lieu à des recherches assez subtiles, & à une discussion très-raisonnable.

La seconde observation est de M. le président de Brosses. C'est que, selon la remarque de Léibnitz (Otium Hanoverianum, pag. 427.), la vraie racine des verbes est dans l'impératif, c'est-à-dire au présent postérieur. Ce tems en effet est fort souvent monosyllabe dans la plûpart des langues : & lors même qu'il n'est pas monosyllabe, il est moins chargé qu'aucun autre, des additions terminatives ou préfixes qu'exigent les différentes idées accessoires, & qui peuvent empêcher qu'on ne discerne la racine premiere du mot. Il y a donc lieu de présumer, qu'en comparant les verbes synonymes de toutes les langues par le présent postérieur de l'impératif, on pourroit souvent remonter jusqu'au principe de leur synonymie, & à la source commune d'où ils descendent, avec les altérations différentes que les divers besoins des langues leur ont fait subir. (B. E. R. M.)


IMPÉRATOIRES. f. imperatoria, (Hist. nat. Bot.) genre de plante à fleur en rose & en ombelle, composée de plusieurs pétales entiers ou échancrés en forme de coeur, disposés en rond, & soûtenus par un calice qui devient un fruit composé de deux semences plates, presqu'ovales, legerement cannelées & bordées ; la plûpart de ces semences quittent leurs enveloppes : ajoûtez à ces caracteres que les feuilles de la plante sont aîlées & assez grandes. Tournefort, inst. rei herb. Voyez PLANTE.

L'impératoire commune, qui est une des sept especes de genre de plante, se nomme simplement imperatoria ou imperatoria major, & par Dodonée astrantia.

Sa racine qui serpente obliquement, est de la grosseur du pouce, & très-garnie de fibres : les feuilles sont composées de trois côtes arrondies, d'un verd agréable, de la longueur d'une palme, partagées en trois, & découpées à leurs bords. La tige s'éleve jusqu'à une coudée, ou une coudée & demie : elle est cannelée, creuse, & porte des fleurs en rose, disposées en parasol : les fleurs sont à cinq pétales blancs, échancrés en maniere de coeur, placés en rond à l'extrémité d'un calice, qui devient un fruit formé de deux graines applaties, presque ovales, rayées légerement sur le dos, & bordées d'une aîle très-mince.

Les anciens Grecs n'ont pas connu l'impératoire, ou du-moins ils l'ont décrite avec tant d'obscurité, qu'on ne peut la retrouver dans leurs écrits. Lorsqu'on fait une incision dans sa racine, ses feuilles, & sa tige, il en découle une liqueur huileuse, d'un goût très-âcre, qui ne le cede guere en acrimonie au lait du tithymale : si l'on coupe en particulier la racine par tranches, on y découvre une infinité de vésicules, qui sont remplies d'une substance oléagineuse, d'une qualité chaude & active.

Cette plante fleurit en Juillet, & se plaît dans les montagnes d'Autriche, de Stirie, d'Auvergne, de plusieurs endroits des Alpes & des Pyrénées : c'est de-là qu'on nous apporte la racine seche, dont on fait avec raison un grand usage en Medecine : celle qu'on cultive dans les jardins & dans les plaines, est fort inférieure à la montagneuse.

La racine d'impératoire est genouillée, de la grosseur du pouce, ridée, comme sillonnée, d'une odeur pénétrante, d'un goût très-âcre, aromatique, & qui pique fortement la langue. (D.J.)

IMPERATOIRE, (Mat. med.) la racine que l'on trouve dans les boutiques sous le nom d'impératoire, est d'une odeur vive & aromatique, & d'une saveur âcre & brûlante : elle donne par la distillation une grande quantité d'huile essentielle, selon Geoffroy. On nous l'apporte des Alpes & des Pyrénées.

Elle doit être rangée avec les alexipharmaques & les sudorifiques. Voyez ALEXIPHARMAQUE & SUDORIFIQUE.

Entre plusieurs excellentes propriétés que lui accordent divers auteurs, son efficacité contre la froideur & l'impuissance est sur-tout remarquable.

Cette racine est presque absolument inusitée dans les prescriptions magistrales ; elle entre dans les préparations suivantes de la pharmacopée de Paris, savoir, l'eau thériacale, l'eau impériale, l'eau générale, l'esprit carminatif de Sylvius, & l'orviétan commun. (b)


IMPERATORS. m. (Belles-Lettres) titre que les soldats déféroient par des acclamations à leur général, après quelque victoire signalée. Il ne le gardoit que jusqu'à son triomphe ; mais Jules-César l'ayant retenu en s'emparant de l'empire, il devint le nom propre de ses successeurs, & de leur souveraine puissance. (D.J.)


IMPÉRATRICES. f. (Hist. anc.) femme de l'empereur : le sénat, immédiatement après l'élection de l'empereur, donnoit le nom d'Auguste, Augusta, à sa femme & à ses filles. Entre les marques d'honneur attachées à leurs personnes, une des principales étoit, qu'elles avoient droit de faire porter devant elles du feu dans un brasier, & des faisceaux entourés de lauriers, pour les distinguer de ceux des principaux magistrats de l'empire. Cependant comme plusieurs impératrices ont joué un fort petit rôle dans le monde, ou sont restées peu de tems sur le trône, les plus habiles antiquaires se trouvent fort embarrassés pour ranger quelques médailles singulieres d'impératrices, dont on ne connoît ni le regne, ni les actions, & dont les noms manquent le plus souvent dans l'histoire. Faustine & Lucile sont les seules qui nées de peres empereurs, ont été cause en quelque maniere, du rang qu'ont obtenu leurs maris. (D.J.)

IMPERATRICE, imperatrix, augusta, &c. (Hist. mod. & droit public) c'est le nom qu'on donne en Allemagne à l'épouse de l'empereur. Lorsque l'empereur se fait couronner, l'impératrice reçoit après lui la couronne & les autres marques de sa dignité ; cette cérémonie doit se faire comme pour l'empereur à Aix-la-Chapelle : elle a un chancelier pour elle en particulier ; c'est toûjours l'abbé prince de Fulde qui est en possession de cette dignité : son grand-aumônier ou chapelain est l'abbé de S. Maximin de Treves. Quoique les lois d'Allemagne n'admettent les femmes au gouvernement qu'au défaut des mâles, les Jurisconsultes s'accordent pourtant à dire que l'impératrice peut avoir la tutele de ses enfans, & par conséquent gouverner pendant leur minorité.

La princesse qui regne aujourd'hui en Russie, porte le titre d'impératrice, qui est à présent reconnu par toutes les puissances de l'Europe ; ce titre a été substitué à celui de Czarine, & à celui d'Autocratrice de toutes les Russies, qu'on lui donnoit en Pologne & ailleurs.


IMPERCEPTIBLEadj. (Gramm.) il se dit au simple de tout ce qui échappe par sa petitesse à l'organe de la vûe ; & au figuré, de tout ce qui agit en nous & sur nous d'une maniere fugitive & secrette qui échappe quelquefois à notre examen le plus scrupuleux. Il y a, je ne dis pas des élémens des corps, des corps composés, des mixtes, des sur-composés, des tissus, mais des corps organisés, vivans, des animaux qui nous sont imperceptibles, & ces animaux qui se dérobent à nos yeux & à nos microscopes, sont peut-être une vermine qui les dévore, & ainsi de suite. Qui sait où s'arrête la progression de la nature organisée & vivante ? Qui sait quelle est l'étendue de l'échelle selon laquelle l'organisation se simplifie ? Qui sait où aboutit le dernier terme de cette simplicité, où l'état de nature vivante cesse, & celui de nature brute commence ? Nous sommes quelquefois entraînés dans nos jugemens & dans nos goûts par des mouvemens de coeur & d'esprit qui, pour être très imperceptibles, n'en sont pas moins puissans.


IMPERFECTIONS. f. (Gramm.) voyez IMPARFAIT.


IMPERFORATIONS. f. (Chirurgie) maladie chirurgicale qui consiste dans la clôture des organes qui doivent naturellement être ouverts. L'anus, le vagin & l'urethre, sont les parties les plus sujettes à l'imperforation. Le défaut d'ouverture peut être accidentel à la suite des plaies, des ulceres ou des inflammations qui auront procuré l'adhérence des orifices de ces parties ; mais il est plus souvent un vice de premiere conformation.

M. Petit a donné des remarques sur les vices de conformation de l'anus, qui sont insérées dans le premier tome des Mém. de l'acad. royale de Chirurgie. L'auteur distingue les différens états de l'intestin fermé ; & d'après plusieurs observations, il indique les moyens qui conviennent pour en procurer l'ouverture. Le cas le plus épineux est lorsque la nature a, pour ainsi dire, oublié la partie du rectum qui doit former l'anus ; alors il n'y a aucune marque extérieure capable de diriger le chirurgien ; & il est certain qu'on ne peut réparer ce vice de conformation. Les enfans n'en meurent cependant pas tous ; car il est quelquefois possible de donner issue aux matieres fécales : M. Petit a imaginé à ce sujet un trocart dont la cannule est fendue des deux côtés ; il est plus gros & plus court que les trocarts ordinaires. Voyez TROCART. Il faut souvent faire une incision entre les fesses, & porter le doigt dans cette incision pour tenter la découverte de l'anus, & pouvoir porter le trocart dans l'intestin. Si l'on a réussi, on peut aggrandir l'ouverture en introduisant une lancette ou un bistouri dans la fente de la cannule : on ne risquera pas que la pointe de ces instrumens blesse aucune partie, parce qu'elle est toujours cachée dans la cannule dont elle garde le centre. Dans cette opération, le chirurgien doit tâcher de découvrir le centre du boyau qui doit former l'anus, & qui se présente ordinairement sous la forme d'une corde dure & compacte : car si l'on manque de passer par l'enceinte du muscle sphincter, s'il y en a un, l'enfant guéri aura nécessairement pendant toute sa vie une issue involontaire de matieres ; ce qui est un mal plus fâcheux que la mort n'est à cet âge. Malgré ces inconvéniens, qui sont souvent inévitables, le chirurgien doit procurer à tout événement l'évacuation des matieres retenues ; ce qui est fort facile, lorsque, comme il arrive souvent, il ne se trouve qu'une membrane à percer, ou qu'il y a ouverture externe & vestige d'anus. Voyez le Mém. de M. Petit.

L'urethre n'est jamais imperforé qu'il n'y ait une ouverture fistuleuse par où les urines ont un cours libre ; c'est un fait prouvé par un grand nombre d'observations. Si l'ouverture qui donne passage à l'urine se trouve au perinée ou à la verge, à une distance assez éloignée de l'extrémité du gland, il est impossible de réparer ce défaut, qui est un obstacle à la génération. Si l'ouverture étoit près du frein, on pourroit avec cet instrument convenable percer le gland jusqu'à l'urethre, & mettre une bougie dans cette ouverture : on pourroit ensuite, à l'aide d'une cannule, empêcher les urines de passer par l'ancienne ouverture, dont il faudroit consumer les bords avec quelques caustiques, pour, après la chûte de l'escare, réunir les parois de l'urethre. Cette opération a été pratiquée par le docteur Turner, chirurgien aggrégé au collége des Medecins de Londres. Voyez son traité des maladies de la peau.

Les femmes naissent souvent avec l'imperforation du vagin : cette maladie n'est pas si dangereuse que la clôture de l'anus ; les accidens qu'elle cause ne se manifestent que lorsque les regles surviennent. Fabrice d'Aquapendente, rapporte qu'une jeune fille qui s'étoit bien portée jusqu'à l'âge de 13 ans, commença à sentir des douleurs autour des lombes, & vers le bas du ventre, qui se communiquoient à la jointure de la hanche & aux cuisses ; les Medecins la traitoient comme si elle eût une goutte sciatique. Le corps s'exténua ; il survint une petite fiévre presque continue, avec dégoût, insomnie, & délire. Il se forma enfin une tumeur dure & douloureuse au bas du ventre, à la région de la matrice : on observa que tous ces accidens augmentoient régulierement tous les mois. L'auteur fut appellé à la derniere extrémité ; & ayant visité la malade, il fendit d'une simple incision la membrane hymen ; il sortit une grande quantité de sang épais, gluant, verdâtre, & puant, & à l'instant la malade fut délivrée comme par miracle de toutes ses incommodités.

Le docteur Turner rapporte un fait à-peu-près semblable ; une femme mariée, d'environ vingt ans, avoit le bas-ventre distendu comme si elle avoit été enceinte ; à l'examen des parties on trouva l'hymen sans aucune ouverture & débordant les grandes levres, comme si ç'eût été une chûte de matrice : il sortit par l'incision qu'on y fit quatre pintes de sang grumelé de couleurs & de consistances différentes, qui n'étoit que celui des regles supprimées. La malade guérit parfaitement & eut un enfant un an après. Son mari dit que les premieres approches leur avoient été fort douloureuses à l'un & à l'autre, mais qu'enfin il avoit trouvé un accès plus facile : Turner croit que c'étoit par l'orifice de l'urethre.

L'hymen sans être imperforé forme quelquefois une cloison qu'il est nécessaire d'inciser ; nous nous contenterons d'en rapporter l'exemple qui suit. Une femme de Hesse, au rapport de Moecius & de Schenckius, n'avoit au lieu de la grandeur ordinaire de la vulve, qu'un trou à admettre une plume : elle voulut néanmoins se marier, & vécut dans cet état avec son mari (fort paisible sans-doute sur l'article) pendant huit ans ; mais enfin il plaida pour le divorce. L'affaire fut portée devant le landgrave de Hesse, qui par l'avis des mages & de Dryander fameux praticien, ordonna que la femme fût opérée ; mais dans le cours de la cure, le bon homme mourut, laissa la jouissance de son épouse à un second mari qu'elle épousa bien-tôt après, & qui en eut un fils, dont le landgrave lui-même eut la bonté d'être parein.

Dionis (cours d'opérations), en parlant sur cette matiere, fait observer que l'étendue de l'incision dépend de la prudence du chirurgien. Si on consultoit, dit-il, le caprice de quelques maris, on les feroit très-petites : mais si on regarde l'avantage des femmes, on les fera plutôt grandes que petites, parce qu'elles accoucheront plus facilement.

Fabrice d'Aquapendente dit que la situation trop supérieure du trou de l'hymen est un obstacle au coït. Cet auteur fut consulté par une fille-de-chambre que quelques écoliers essayerent en vain de dépuceller, ce sont ses termes. Moi voyant, continue-t-il, qu'elle avoit le trou de l'hymen placé trop haut, & qu'il n'étoit pas directement opposé au vuide de la vulve, mais que néanmoins il donnoit passage aux menstrues, je lui dis de me venir trouver lorsqu'elle voudroit se marier, lui promettant lui ôter ce défaut, mais elle n'y est point venue : je crois qu'elle trouva bien quelque plus habile anatomiste que moi, qui lui enfonça son hymen. L'auteur se proposoit de lui fendre avec un bistouri la cloison membraneuse depuis le trou vers la fourchette, pour la rendre propre, dit-il, à souffrir l'accointance d'un mari. (Y)


IMPÉRIAL(Hist. mod.) ce qui appartient à l'empereur ou à l'empire. Voyez EMPEREUR & EMPIRE.

On dit sa majesté impériale, couronne impériale, armée impériale. Couronne impériale. Voyez COURONNE. Chambre impériale, est une cour souveraine établie pour les affaires des états immédiats de l'empire. Voyez CHAMBRE.

Il y a en Allemagne des villes impériales. Voyez aux articles suivans IMPERIALES villes.

Diete impériale, est l'assemblée de tous les états de l'empire. Voyez DIETE.

Elle se tient ordinairement à Ratisbonne ; l'empereur ou son commissaire, les électeurs, les princes ecclésiastiques & séculiers, les princesses, les comtes de l'empire, & les députés des villes impériales y assistent.

La diete est divisée en trois colléges, qui sont ceux des électeurs, des princes, & des villes. Les électeurs seuls composent le premier, les princes, les prélats, les princesses & les comtes le second, & les députés des villes impériales, le troisieme.

Chaque collége a son directeur qui propose & préside aux délibérations. L'électeur de Mayence l'est du collége des électeurs, l'Archevêque de Saltzbourg & l'archiduc d'Autriche, président à celui des princes ; & le député de la ville de Cologne, ou de toute autre ville impériale où se tient la diete, est directeur du collége des villes.

Dans les dietes impériales, chaque principauté a sa voix ; mais les prélats (c'est ainsi qu'on appelle les abbés & prevôts de l'empire) n'ont que deux voix, & tous les comtes n'en ont que quatre.

Quand les trois colléges sont d'accord, il faut encore le consentement de l'empereur, & sans cela les résolutions sont nulles : s'il consent on dresse le recès ou résultat des résolutions, & tout ce qu'il porte est une loi, qui oblige tous les états médiats & immédiats de l'empire. Voyez RECES DE L'EMPIRE, DIETE, COLLEGE.

IMPERIALES (villes), Droit public german. en allemand reichs sttadte. On appelle villes libres & impériales, certaines villes, qui ne reconnoissant point de souverain particulier, sont immédiatement soumises à l'empire & à son chef qui est l'empereur. Ces villes se trouvant exemptes de la jurisdiction du souverain, dans les états duquel elles sont situées, ont séance & droit de suffrage à la diete de l'empire, comme en étant des états immédiats ; autrefois les villes médiates y avoient aussi le même droit, mais elles en sont excluses aujourd'hui ; c'est pour cela que Brème & Hambourg n'en jouissent point.

On ne convient pas de l'origine des villes impériales, mais elle ne peut remonter que depuis Charlemagne, qui le premier donna lieu à murer les villes en Allemagne. On commença par les monasteres, afin de garantir des religieux & des religieuses desarmés contre les insultes des barbares. On fit la même chose pour les cités où demeuroient les évêques, auxquels on permit de faire murer leur résidence. Henri l'Oiseleur acheva d'établir l'usage des villes, en établissant des marchés dans les villes, & en les fortifiant pour la défense de l'empire.

Le nombre des évêques & des ducs s'augmentant de jour en jour, fit aussi multiplier les villes ; les empereurs qui seuls avoient le privilége de donner les droits municipaux à une nouvelle ville, accorderent aux évêques, aux ducs, & aux comtes, la permission d'en bâtir. Ensuite l'abus que plusieurs ducs & comtes firent de leur autorité, & l'oppression qu'ils exercerent, ayant causé des desordres dans l'empire, donna quelquefois occasion aux empereurs de soustraire certaines villes à la jurisdiction de ces seigneurs.

Les évêques n'eurent pas d'abord la souveraineté de leurs métropoles, qui ne reconnoissoient que les empereurs & leurs officiers ; mais ces prélats ayant avec le tems obtenu des états en souveraineté, voulurent l'exercer aussi sur leurs métropoles. De-là tant de querelles entre les évêques & les villes métropolitaines, & qui ont été différemment terminées. Quelques-unes de ces villes, comme Cologne, Lubeck, Worms, Spire, Augsbourg, ont conservé leur liberté : d'autres, comme Munster, Osnabrug, Treves, Magdebourg, ont été obligées de reconnoître la jurisdiction de leurs évêques pour le temporel.

Les ligues auxquelles donnerent occasion les interregnes & les troubles de l'empire, telle que fut celle du Rhin, la Hanse teutonique, la confédération de Souabe, furent cause que diverses villes se voyant appuyées par une alliance, devinrent indépendantes. Quoiqu' avec le tems la plûpart ayent été contraintes de rentrer sous l'obéissance, à mesure que le pouvoir de leurs anciens souverains croissoit, il s'en trouve néanmoins qui ont tenu tête aux princes qui vouloient les réduire, & qui ont eu le bonheur de conserver malgré eux leur liberté. D'autres se sont maintenues dans la possession de plusieurs grands priviléges ; telles sont les villes de Brunswick, Rostock, Wismar, Stralsund, Osnabrug, Herford.

Il est encore arrivé que durant les guerres civiles, des villes se sont attachées au parti de l'empereur, qui pour les récompenser, les a honorées des priviléges de villes impériales. Lubeck fut redevable de sa liberté à la proscription de Henri le Lion. D'autres villes étant riches, & leurs souverains dans le besoin, ou portés de bonne volonté pour elles, ont pu racheter leur liberté pour de l'argent ; c'est ce qu'a fait la ville de Lindau ; Ulme se conduisit de même envers l'abbaye de Reichenaw, racheta d'elle à beaux deniers comptans son indépendance, & pour lors Louis de Baviere la déclara ville impériale.

Plusieurs villes impériales ont été sujettes dans le cours des siecles à diverses révolutions ; telles, quoiqu' impériales, ont été forcées de se soûmettre à leurs évêques, & telles autres ont été engagées par les empereurs ; mais aujourd'hui la plûpart ont obtenu le privilége de ne pouvoir être engagées. Plusieurs de ces villes s'étant trouvées plus foibles que les princes contre lesquels elles étoient en guerre, sont restées sous la domination des vainqueurs : telles sont Attembourg, Chemnitz, Zwickau, autrefois villes impériales ; & enfin subjuguées par Fréderic marggrave de Misnie. Constance ayant refusé de recevoir l'interim, a été mise au banc de l'empire par Charles-Quint, & forcée de se soumettre ; d'autres villes impériales ont été absolument perdues pour l'empire, comme Basle, Berne, Zurich, qui aujourd'hui sont du corps de la république des Suisses. Metz, Toul, & Verdun, par la paix de Munster ; Strasbourg & autres par la paix de Ryswick, ont été cédées à la France.

On partage présentement les villes impériales d'Allemagne sous deux bancs, qui sont celui du Rhin, & celui de Suabe. Voyez IMPERIALES villes (Géog.).

Mais il faut lire Struvii syntagma Juris publici, Jenae 1711. in-4 °. pour de plus amples instructions sur l'origine, les droits, & les priviléges des villes nommées impériales. (D.J.)

IMPERIALE (ville) Géogr. ville immédiatement soumise à l'empire, & à son chef. Voyez l'article IMPERIALES (villes) Droit public german. On compte présentement quarante-neuf villes impériales, divisées en deux bancs, qui sont ceux du Rhin & de Suabe.

Les villes du banc du Rhin, au nombre de treize, sont Cologne, Aix-la Chapelle, Lubeck, Worms, Spire, Francfort sur le Mein, Goslar, Mulhausen, Nordhausen, Wetzlar, Gelnhausen, Dortmund & Friedberg.

Celles du banc de Suabe, au nombre de trente-six, sont Ratisbonne, Augsbourg, Nuremberg, Ulm, Memmingen, Kaufbeuren, Eslingen, Reutlingen, Nordlingen, Dunckelspihel, Biberach, Aalen, Bopfingen, Gihengen, Rotenbourg, Halle, Rotweil, Uberlingen, Pfullendorf, Weil, Hailbron, Buchorn, Wangen, Gemnid, Lindau, Ravensbourg, Winsheim, Wimpfen, Offembourg, Zell, Buchau, Leutkirk, Schweinfurt, Kempten, Weissembourg, & Gengenbach.

Il y a eu plusieurs autres villes impériales qui ont été démembrées, soit par cession, soit par aliénation des empereurs ; il y en avoit huit à dix dans l'Alsace seule, Strasbourg, Haguenau, Colmar, Schelstat, Landau, Keisersberg, Rosheim, Turcheim, &c. conquises par Louis XIV. & sur lesquelles l'Empire a cédé son droit de souveraineté à la France.

Les villes impériales subsistantes, font le troisieme collége de la diete ; mais ce collége des villes n'est presque plus aux dietes que le témoin de ce qui se passe entre les deux autres colléges, celui des électeurs & celui des princes. Il est vrai que le collége des villes a droit de connoitre de toutes les affaires qui concernent l'Empire ; mais ce droit ne consiste guere à consulter, il consiste seulement à conclure au point que ses résolutions n'ont aucune force, si elles sont différentes de celles des deux autres colléges que je viens de nommer. Le directoire de celui-ci est tenu d'ordinaire par le magistrat de la ville impériale où la diete est convoquée ; & si c'est dans une ville qui ne soit pas impériale, la premiere ville de chaque banc le fait exercer alternativement par son syndic. (D.J.)

* IMPERIALES, s. f. pl. (Manufact. d'ourdissage) serges fabriquées de laine fine de toison du pays de Languedoc, ou de laine d'Espagne de pareille qualité.

Elles auront quarante-trois portées & demi de quarante fils chacune, faisant dix-sept cent quarante fils, qui seront passés dans des peignes larges de quatre pans, pour avoir quatre pans moins un pouce au sortir du métier, & trois pouces & demi au retour du foulon.

Celles du Gevaudan seront de dix-neuf portées de quatre-vingt-seize fils chacune, & passées en peignes ou rots de quatre pans moins un doigt, pour avoir en toile quatre pans moins deux doigts de large, & au retour du foulon trois pans & demi, mesure de Montpellier, ou trois quarts d'aune, mesure de Paris.

Nous avons douze cannes quatre pans de longueur en toile, pour revenir à douze cannes foulées, ou vingt aunes de Paris. Libre aux manufacturiers de doubler ou tripler cette longueur, sauf l'attention de les marquer par des montres placées à chaque douze cannes quatre pans, qu'ils seront obligés de couper avant que de les exposer en vente.

Et les ouvriers mettront à un coin du chef de chaque piece le nom du lieu, avec du fil ou coton, si la piece est en toile.

Les tondeurs payeront cinquante livres d'amende, si pliant quelque piece, ils laissent dehors le bout où sera le nom du lieu de la fabrique. Combien de sottises ! sans compter la défense de sortir ces étoffes de la province, sans avoir été visitées & marquées à Montpellier & à Nismes par les inspecteurs.

IMPERIALE, s. f. (Menuiserie) est le chassis d'un lit, ou le dessus de la caisse d'un carrosse.

IMPERIALE, (Jeu) nom d'une sorte de jeu de cartes qu'on croit, avec quelque vraisemblance, avoir été ainsi nommé, parce que ce fut un empereur qui le mit le premier en crédit. On le joue comme le piquet à deux personnes, & à trente-deux cartes, le roi, dame, valet, as, dix, neuf, huit & sept. Il y a quelques provinces où on le joue à 36 cartes, y ajoûtant les six de chaque couleur.

On convient de ce que l'on veut jouer avant de commencer, & à combien d'impériales se jouera la partie. Le nombre ordinaire des impériales, dont est composée une partie, est de cinq ; mais on peut l'augmenter & le diminuer au gré des joueurs, qui peuvent être trois si on le juge à propos, en jouant toutefois nécessairement avec trente-six cartes.

C'est un avantage pour celui qui donne ; celui qui tire la plus haute carte fait, en quoi l'impériale est différente du piquet où la plus haute carte fait battre & donner les cartes par son adversaire.

Celui qui fait commence donc à donner les cartes alternativement à soi-même ou à son adversaire deux à deux ou trois à trois, il tourne ensuite la carte qui est immédiatement derriere le talon, & cette carte s'appelle la triomphe. Voyez TRIOMPHE.

Au jeu de l'impériale, les cartes ont toûjours la même valeur, & cette valeur est aussi la même qu'à tous les autres jeux de cartes selon l'ordre qui suit, le roi, la dame, le valet, l'as, le dix, neuf, huit, sept & six, la plus forte enlevant toûjours la plus foible.

Lorsque l'on joue à trois, il ne reste point de cartes ; & celui qui fait tourne la derniere des cartes qu'il se donne, & c'est la triomphe du coup.

Le premier à jouer assemble d'abord toutes les cartes de la même couleur comme au jeu de piquet, & fait son point de même. Si son adversaire ne le pare avec un plus haut, il compte quatre points, & en cas d'égalité, c'est le premier en cartes qui compte par droit de primauté.

S'il a quelque impériale, il doit la montrer avant que d'accuser son point, sans quoi elle ne lui vaudroit rien. Voyez IMPERIALES.

Celui qui a dans son jeu le roi, la dame, le valet & l'as de la couleur dont il tourne, compte pour cela deux impériales. Ces impériales étalées sur la table, on compte alors le point, comme on l'a déja dit plus haut ; & celui qui est le premier à jouer, jette une carte, celle de son jeu qu'il juge à propos, forçant son antagoniste de prendre, s'il peut, avec une carte de la même couleur, & de couper s'il n'en a point.

Après que l'on a joué de la sorte toutes les cartes, celui qui a plus de mains compte quatre points pour chaque levée qu'il a de plus que les six qu'il doit avoir, & il les marque pour lui.

Si l'on joue à trois, le premier à jouer est obligé de faire atout. Le reste du jeu se joue comme à deux ; car si l'on fait plus de quatre levées, on marque quatre points pour celles qu'on a de plus.

Quant à la maniere dont on marque ses points au jeu de l'impériale, on le fait avec des fiches & des jettons ; les fiches servent à marquer les impériales, & les jettons tous les quatre points dûs à ceux qui font plus de six levées à deux, & de quatre à trois ; & lorsque l'on a six jettons de marqués, l'on les leve & l'on met une fiche à leur place, parce que six jettons font 24 points qui valent une impériale.

Si celui qui a fait, tourne un honneur, il marque pour lui un jetton.

Celui qui coupe avec le six de triomphe, ou avec le sept à son défaut, ou même l'as, le valet, la dame, le roi, ou bien jouant ce six ou ce sept autrement, & faisant la main, marque autant de jettons qu'il a levé d'honneurs.

Celui qui ne fait point la levée avec un honneur qu'il a joué, son adversaire en ayant un plus fort que le sien, ne compte point pour l'honneur qu'il a joué ; mais celui qui l'a pris, marque pour les deux qu'il a levé. De même, celui qui ayant joué le six de triomphe ou le sept, s'il n'y a point de six, perdroit la main que l'autre leveroit par une triomphe qui ne seroit pas un honneur, il ne laisseroit pas de marquer à son avantage l'honneur qu'il leveroit, encore qu'il ne l'ait pas joué. Ayant fini de jouer ses cartes, un joueur qui en trouve de plus que les douze qu'il doit avoir de son jeu, marque quatre points pour chaque levée qu'il a de surplus que l'autre.

Nous avons dit que vingt-quatre points faisoient une impériale. Mais ces points pris à plusieurs fois, peuvent être effacés, s'il y en a moins que vingtquatre. Par exemple, si un joueur avoit marqué du coup précédent, dix, quinze ou vingt points, moins ou plus, pourvû que cela n'aille pas à vingt-quatre, & que son adversaire se trouve avoir une impériale en main le coup d'après, ou retournée, elle rendroit ses points nuls, & il seroit obligé de les démarquer, sans que celui qui auroit une impériale démarquât rien, à moins que son adversaire n'en eût une aussi.

L'impériale que l'on marque pour six jettons assemblés en divers coups, efface de même les points que l'adversaire peut avoir.

On doit commencer à compter par la tourne, puis les impériales que l'on a en main, ou celles qui sont retournées & le point, les honneurs suivent le point, & ensuite ce que l'on a levé de cartes de plus que celles de son jeu.

A l'égard des regles prescrites dans le jeu de l'impériale, elles sont d'autant moins variables qu'elles sont fondées sur la maniere dont il se joue, & tirées du fond même de ce jeu, comme on peut le voir dans les suivantes. Lorsque le jeu se trouve faux, c'est-à-dire, lorsque le nombre des cartes n'y est pas, le coup où l'on s'en apperçoit est nul, mais les précédens sont bons, & valent de même que si le jeu eut été complet.

On doit faire refaire, s'il y a quelques cartes retournées dans le jeu.

Celui qui renonce, c'est-à-dire, ne joue pas de la couleur qu'on lui a demandée, en ayant dans son jeu, perd deux impériales. Les cartes ne se donnent que par trois ou par quatre.

Qui oublie de compter son point, ne peut le compter après le coup, non plus que les impériales.

Pour compter ses impériales, il faut les avoir accusées devant le point.

On ne peut mêler son jeu au talon, sous peine de perdre la partie.

Qui donne mal, perd son tour & une impériale.

Le jeu est bon, quoiqu'il y ait une carte de retournée au talon.

On compte quatre points pour un honneur qu'on a levé, soit qu'on l'ait jetté ou non.

On perd une impériale, lorsque pouvant prendre une impériale, on ne le prend pas, soit qu'on ait de la couleur jouée, soit qu'on manque à couper quand on le peut.

Une impériale en main ou retournée, lorsqu'elle vaut, efface les points que son adversaire a. Il en est de même de l'impériale faite de six jettons assemblés à diverses reprises.

On profite des fautes que son adversaire fait, & on marque les impériales qu'il perd.

Une impériale faite avec des points des cartes qui surpassent le nombre de celles de son jeu, ne laisse aucuns points marqués à l'autre joueur ; au lieu qu'une impériale finie par les honneurs, ne peut point empêcher de marquer ce que l'on gagne de cartes.

La tourne est reçûe à finir la partie par préférence à une impériale en main.

L'impériale en main passe devant une impériale tournée, si elle a lieu. L'impériale tournée devant le point, le point devant l'impériale qu'on fait tomber, & celle-ci devant les honneurs, & les honneurs devant les cartes qui font les derniers points du jeu à compter.

L'impériale retournée & celle que l'on fait tomber, n'ont lieu que lorsque l'on joue sans restriction. Voyez IMPERIALE RETOURNEE & IMPERIALE qu'on fait tomber.

L'impériale qu'on fait tomber n'a lieu que dans la couleur qui est triomphe.

L'impériale de triomphe en main, en vaut deux sans compter la marque des honneurs. Celui qui est le premier en cartes, marque son point par droit de primauté, quand l'autre joueur l'a égal. On ne quitte point la partie sans le consentement respectif des joueurs, sous peine de la perdre.

IMPERIALE, en termes du jeu de ce nom, signifie un certain nombre de cartes formant entr'elles une séquence réguliere, ou étant toutes d'une même valeur. Il y a plusieurs sortes d'impériales, comme sous les noms de premiere, seconde impériales, d'impériales tournées ou retournées, & d'impériales qu'on fait tomber. Voyez chacun de ces mots à leur article.

IMPERIALE RETOURNEE est celle qui se fait lorsqu'ayant dans sa main trois cartes de la même valeur ou de la même couleur, on tourne la quatrieme, après avoir donné les cartes qu'il faut donner à chacun.

IMPERIALE qu'on fait tomber est celle qu'on acheve avec des triomphes qu'on leve, n'en ayant dans sa main qu'une partie de ce qu'il en faut pour faire une impériale.

IMPERIALE (premiere) est un assemblage de quatre cartes de la même valeur, comme les quatre rois, les quatre dames, les quatre valets, les quatre sept, si le jeu n'a que trente-deux cartes, & les quatre six s'il en a trente-six.

IMPERIALE (seconde) c'est une séquence de quatre cartes de la même couleur, comme le roi, la dame, le valet & l'as.

IMPERIALE, (Géogr.) ville de l'Amérique méridionale au Chili, à quatre lieues de la mer du Sud, au bord de la riviere de Cauter. Elle a été fondée par le gouverneur Pierre Valdivia en 1551, à 39 lieues de la Conception, où l'évêque s'est retiré depuis la prise de la ville par les Indiens. Elle est dans un pays charmant, sur une roche escarpée ; mais il lui manque un bon port, à cause des bancs de sable, qui y mettront toûjours un obstacle invincible. Long. 305. latit. mérid. 38. 40. (D.J.)


IMPÉRIEUX(Gram. & Morale) on le dit de l'homme, du caractere, du geste & du ton. L'homme impérieux veut commander par-tout où il est ; cela est dans son caractere ; il a le ton haut & fier, & le geste insolent. Les hommes impérieux avec leurs égaux sont impertinens, ou vils avec leurs supérieurs ; impertinens, s'ils demeurent dans leurs caracteres ; vils, s'ils en descendent. Si les circonstances favorisoient l'homme impérieux, & le portoient aux premiers postes de la société, il y seroit despote. Il est né tyran, & il ne songe pas à s'en cacher. S'il rencontre un homme ferme, il en est surpris ; il le regarde au premier coup d'oeil comme un esclave qui méconnoit son maître. Il y a des amis impérieux ; tôt ou tard on s'en détache. Il y a peu de bienfaiteurs qui ayent assez de délicatesse pour ne le pas être. Ils rendent la reconnoissance onéreuse, & font à la longue des ingrats. On s'affranchit quelquefois de l'homme impérieux par les services qu'on en obtient. Il contraint son caractere, de peur de perdre le mérite de ses bienfaits. L'amour est une passion impérieuse, à laquelle on sacrifie tout. Et en effet, qu'est ce qu'il y a à comparer à une femme, à une belle femme, au plaisir de la posséder, à l'ivresse qu'on éprouve dans ses embrassemens, à la fin qui nous y porte, au but qu'on y remplit, & à l'effet dont ils sont suivis ?

Les femmes sont impérieuses ; elles semblent se dédommager de leur foiblesse naturelle par l'exercice outré d'une autorité précaire & momentanée. Les hommes impérieux avec les femmes, ne sont pas ceux qui les connoissent le plus mal ; ces rustres-là semblent avoir été faits pour vanger d'elles les gens de bien qu'elles dominent, ou qu'elles trahissent.


IMPÉRISSABLEadj. (Gram. & Philosoph.) qui ne peut périr. Ceux qui regardent la matiere comme éternelle, la regardent aussi comme impérissable. Rien, selon eux, ne se perd de la quantité du mouvement, rien de la quantité de la matiere. Les êtres naissans s'accroissent & disparoissent, mais leurs élémens sont éternels. La destruction d'une chose a été, est & sera à jamais la génération d'une autre. Ce sentiment a été celui de presque tous les anciens Philosophes, qui n'avoient aucune idée de la création.


IMPÉRITIMPÉRITIE, (Gram.) ignorance des choses de l'état qu'on professe. Un juge, un avocat, un ecclésiastique, un notaire, un érudit, un médecin, un chirurgien, peuvent être accusés d'impéritie. Impéritie est un peu plus d'usage qu'impérit. Cependant on lit, école du monde : " le bon prélat Salcidius fut tellement pénétré de l'esprit du népotisme, que quoique son neveu, très- impérit en toutes choses, eût une femme vivante & des enfans, il trouva le moyen de le faire prêtre, chanoine, official, grand-vicaire, & surintendant du temporel & du spirituel de son évêché ". Voyez le diction. de Trévoux.


IMPERIUM(Littér.) ce mot qu'on ne peut rendre en françois que par périphrase, & qu'on trouve si souvent dans les auteurs, mérite une explication. Il faut savoir, que lorsqu'il regarde le consul ou le préteur qu'on envoyoit gouverner les provinces, ce consul ou préteur partoit avec deux sortes de puissance, dont l'une se nommoit potestas, & l'autre imperium ; la premiere étoit le droit de jurisdiction sur les personnes ; droit qui étoit déféré par un décret du sénat ; mais la seconde se conféroit par une loi que le peuple assemblé faisoit exprès. Cette derniere puissance consistoit dans un pouvoir suprème donné au consul ou au préteur sur les gens de guerre, comme gens de guerre ; ensorte qu'alors ils avoient sur le militaire pouvoir de vie & de mort, sans forme de procès, & sans appel. Cette grande prérogative se nommoit en un seul mot imperium ; prérogative dont le peuple romain retint toûjours à lui la collation, la continuation, ou prorogation. Quand c'étoient des magistrats ordinaires, qu'il falloit envoyer dans les provinces, le peuple assemblé par curies, leur conféroit ou leur refusoit le pouvoir nommé imperium. De même si c'étoit à quelque personne privée que le gouvernement d'une province fût accordé, par la recommandation de son rare mérite, le peuple s'assembloit par tribus pour lui conférer la puissance nommée imperium. Il résulte de-là, que potestas senatus-consulto, imperium lege deferebatur. (D.J.)


IMPERSONNELadject. (Gramm.) le mot personnel signifie qui est relatif aux personnes, ou qui reçoit des inflexions relatives aux personnes. C'est dans le premier sens, que les Grammairiens ont distingué les pronoms personnels, parce que chacun de ces pronoms a un rapport fixe à l'une des trois personnes : & c'est dans le second sens que l'on peut dire que les verbes sont personnels, quand on les envisage comme susceptibles d'inflexions relatives aux personnes. Le mot impersonnel est composé de l'adjectif personnel, & de la particule privative in : il signifie donc, qui n'est pas relatif aux personnes, ou qui ne reçoit pas a'inflexions relatives aux personnes. Les Grammairiens qualifient d'impersonnels certains verbes qui n'ont, disent-ils, que la troisieme personne du singulier dans tous leurs tems ; comme libet, licet, evenit, accidit, pluit, lucescit, oportet, piget, poenitet, pudet, miseret, taedet, itur, fletur, &c. Cette notion, comme on voit, s'accorde assez peu avec l'idée naturelle qui résulte de l'étymologie du mot ; & même elle la contredit, puisqu'elle suppose une troisieme personne aux verbes que la dénomination indique comme privés de toutes personnes.

Les Grammairiens philosophes, comme Sanctius, Scioppius, & l'auteur de la Grammaire générale, ont relevé justement cette méprise ; mais ils sont tombés dans une autre : ils ne se contentent pas de faire entrer dans la définition des verbes impersonnels, la notion des personnes ; ils y ajoûtent celle des tems & des nombres : quod certâ personâ non finitur, sed nec numerum aut tempus certum habet, ut amare, amavisse, dit Scioppius (Gram. philos. de verbo) ; impersonale illud omninò deberet esse, quòd personis, numeris, & temporibus careret, quale est amare & amari, dit Sanctius, (Minerv. lib. I. cap. xij.) N'est-il pas évident que les idées du nombre & du tems ne font rien à l'impersonnalité ? D'ailleurs, pour donner en ce sens la qualification d'impersonnels aux infinitifs amare, amavisse, amari, & semblables, il faut supposer que les infinitifs n'admettent aucune différence de tems, ainsi que le prétend en effet Sanctius (ibid. cap. xiv.) mais c'est une erreur fondée sur ce que ce savant homme n'avoit pas des tems une notion bien exacte ; la distinction en est aussi réelle à l'infinitif qu'aux autres modes du verbe. (Voyez INFINITIF & TEMS) & l'auteur de la Grammaire générale (Part. II. ch. xix.) semble y avoir fait attention, lorsqu'il attribue au verbe impersonnel de marquer indéfiniment, sans nombre & sans personne.

En réduisant donc l'idée de la personnalité & de l'impersonnalité à la seule notion des personnes, comme le nom même l'exige ; ces mots expriment des propriétés, non d'aucun verbe pris dans sa totalité, mais des modes du verbe pris en détail : de maniere que l'on peut distinguer dans un même verbe, des modes personnels & des modes impersonnels ; mais on ne peut dire d'aucun verbe, qu'il soit totalement personnel, ou totalement impersonnel.

Les modes sont personnels ou impersonnels, selon que le verbe y reçoit ou n'y reçoit pas des inflexions relatives aux personnes ; & cette différence vient de celle des points de vûe sous lesquels on y envisage la signification essentielle du verbe. Voyez MODES.) L'indicatif, l'impératif, & le subjonctif, sont des modes personnels ; l'infinitif & le participe sont des modes impersonnels. Les premiers sont personnels, parce que le verbe y reçoit des inflexions relatives aux personnes : à l'indicatif, 1. amo, 2. amas. 3. amat ; à l'impératif 2. ama ou amato, 3. amato ; au subjonctif, 1. amem, 2. ames, 3. amet. Les derniers sont impersonnels, parce que le verbe n'y reçoit aucune inflexion relative aux personnes : à l'infinitif, amare & amavisse n'ont de rapport qu'au tems ; au participe, amatus, a, um, amandus, a, um, ont rapport au tems, au genre, au nombre, & au cas, mais non pas aux personnes.

Or il n'y a aucun verbe, dont la signification essentielle & générique ne puisse être envisagée sous chacun des deux points de vûe qui fondent cette différence de modes : on ne peut donc dire d'aucun verbe, qu'il soit totalement personnel, ou totalement impersonnel.

On m'objectera peut-être que la signification des mots étant arbitraire, les Grammairiens ont pu donner la qualification d'impersonnels à certains verbes défectifs qui n'ont que la troisieme personne du singulier, & qui s'emploient sans application à aucun sujet déterminé ; qu'en ce cas, leur usage devient pour nous une loi inviolable, malgré toutes les raisons d'analogie & d'étymologie que l'on pourroit alléguer contre leur pratique.

Je connois toute l'étendue des droits de l'usage en fait de langue : mais j'observerai avec le P. Bouhours, (Rem. nouv. tom. ij. pag. 340.) que comme il y a un bon usage qui fait la loi en matiere de langue, il y en a un mauvais contre lequel on peut se révolter justement ; & la prescription n'a point lieu à cet égard : j'ajoûterai avec M. de Vaugelas, (Rem. sur la langue franç. tom. I. préf. pag. 20.) que le mauvais usage se forme du plus grand nombre de personnes, qui presque en toutes choses n'est pas le meilleur ; que le bon au contraire est composé, non pas de la pluralité, mais de l'élite des voix ; & que c'est véritablement celui que l'on nomme le maître des langues. Si ces deux écrivains, reconnus avec justice pour les plus sûrs appréciateurs de l'usage, ont pu en distinguer un bon & un mauvais dans le langage national, & faire dépendre le bon de l'élite, & non de la pluralité des voix ; combien n'est-on pas plus fondé à suivre la même regle en fait du langage didactique, où tout doit être raisonné, & transmettre avec netteté & précision les notions fondamentales des Sciences & des Arts ? Si l'usage, dit encore M. de Vaugelas, (ibid. pag. 19.) n'est autre chose, comme quelques-uns se l'imaginent, que la façon ordinaire de parler d'une nation dans le siége de son empire ; ceux qui y sont nés & élevés, n'auront qu'à parler le langage de leurs nourrices & de leurs domestiques pour bien parler la langue de leur pays. J'en dis autant du langage didactique : s'il ne faut qu'adopter la façon ordinaire de parler de ceux qui se mêlent d'expliquer les principes des Arts & des Sciences ; il n'y a plus de choix à faire, les termes techniques ne feront plus techniques, par la raison même que souvent ils seront introduits par le hasard, ou même par l'erreur, plûtôt que par la réflexion & par l'art.

Tel est en effet le mot impersonnel ; on l'applique mal, & il suppose faux. J'ai déja fait sentir qu'il est mal appliqué, quand j'ai remarqué qu'il désigne comme privés de toutes personnes les prétendus verbes impersonnels, dans lesquels on reconnoît néanmoins une troisieme personne du singulier. Pour ce qui est de la supposition de faux, elle consiste en ce que les Grammairiens s'imaginent que ces verbes s'emploient sans application à aucun sujet déterminé, quoiqu'ils ne soient pas à l'infinitif, qui est le seul mode où le verbe puisse être dans cette indétermination. Voyez INFINITIF.

Mais ne nous contentons pas d'une remarque si générale ; peut-être ne seroit-elle pas suffisante pour les Grammairiens qu'il s'agit de convaincre. Entrons dans une discussion détaillée des exemples les plus plausibles qu'ils alleguent en leur faveur. Ces verbes prétendus impersonnels sont de deux sortes ; les uns ont une terminaison active, & les autres une terminaison passive.

I. Parmi ceux de la premiere sorte, arrêtons-nous d'abord à cinq, qui dans les rudimens font ordinairement une figure très-considérable ; savoir miseret, piget, poenitet, pudet, taedet. On a déjà indiqué, article GENITIF, que ces verbes étoient réellement personnels, & appliqués à un sujet déterminé : le génitif qui les accompagne pour l'ordinaire, suppose un nom appellatif qui le précede dans l'ordre analytique, & dont il doit être le déterminatif ; que feroit-on de ce nom appellatif communément sousentendu, si on ne le mettoit au nominatif comme sujet grammatical des verbes en question ? On trouve à l'article GENITIF, plusieurs exemples où l'on a suppléé ainsi ce nom ; mais on ne s'y est autorisé pour le faire, que d'un seul texte de Plaute, (stich. in arg.) & me quidem haec conditio nunc non poenitet, (& à la vérité cette condition ne me peine point à présent) ; explication littérale, qui fait assez sentir combien est possible l'application de ce verbe à d'autres sujets. Voici des preuves de fait pour les autres. On lit dans Valerius Flaccus, (lib. II. de Vulcano), Adelinem scopulo inveniunt, miserentque, foventque ; où l'on voit miserent au pluriel, & appliqué au même sujet que les deux autres verbes inveniunt & fovent. Plaute nous fournit un passage où piget & pudet tout-à-la-fois sont appliqués personnellement, s'il est possible de le dire : quod pudet faciliùs fertur quàm illud quod piget ; (in Pseud.) Lucain emploie pudebunt au pluriel ; semper metuit quem saeva pudebunt supplicia ; & l'on trouve pudent dans Térence, non te haec pudent ? (in Adelph.) Pour ce qui est de taedet, on le trouve avec un sujet au nominatif dans Séneque, (lib. I. de irâ) ira ea taedet quae invasit : & Aulu-Gelle, (lib. I.) s'en sert même au pluriel ; verbis ejus defatigati pertaeduissent.

S'il s'agit des verbes qui expriment l'existence des météores & autres phénomenes naturels, comme pluit, fulminat, fulgurat, lucescit ; ils sont dans le même cas que les précédens. On trouve dans les écrivains les plus sûrs, des exemples où ils sont accompagnés de sujets particuliers, comme tous les autres verbes reconnus pour personnels. Malum quam impluit caeteris, non impluat mihi ; (Plaut. Mostell.) Multus ut in terras deplueritque lapis ; (Tib. lib. II.) non densior aëre grando, nec de concussâ tantum pluit ilice glandis ; (Virg. Geor. IV.) Fulminat Aeneas armis ; (Id. Aen. XII.) Antra aetnea tonant (Id. Aen. VIII.) Et elucescet aliquando ille dies ; (Cic. pro Mil.) Vesperascente coelo Thebas possunt pervenire (Corn. Nep. Pelop.) Il seroit superflu d'accumuler un plus grand nombre d'exemples ; mais je remarquerai que la maniere dont quelques grammairiens veulent que l'on supplée le sujet de ces verbes, lorsqu'il n'est pas exprimé, ne me paroît pas assez juste : ils veulent qu'on leur donne un sujet cognatae significationis, c'est-à-dire un nom qui ait la même racine que le verbe, & que l'on dise par exemple pluvia pluit, fulmen fulminat, fulgur fulgurat, lux lucescit. C'est introduire gratuitement un pléonasme ; ce qu'on ne doit jamais se permettre qu'en faveur de la netteté ou de l'énergie. On a voulu indiquer un moyen général de suppléer l'ellipse ; mais ne vaudroit-il pas mieux renoncer à cette vûe, que de lui sacrifier la justesse de l'expression, comme il semble qu'on la sacrifie en effet dans lux lucescit ? Lux signifie proprement la splendeur du corps lumineux ; lucescit veut dire acquiert des degrés de splendeur ; car lucescere est un verbe inchoatif. Voyez INCHOATIF. Réunissez ces deux traductions, & jugez ; la splendeur acquiert des degrés de splendeur ! Consultons les bonnes sources, & réglons-nous dans chaque occurrence sur les exemples les plus analogues que nous aurons trouvés ailleurs : c'est, je crois, la regle générale la plus sûre que l'on doive proposer, & qu'il faille suivre.

Parcourons encore quelques verbes de terminaison active, prétendus impersonnels par la foule des grammatistes, & cependant appliqués par les meilleurs auteurs à des sujets déterminés, quelquefois même au nombre pluriel.

Accidit. Qui dies quàm crebro accidat, experti debemus scire ; (Cic. pro Mil.) En accido ad tua genua ; (Tacit.)

Contingit. Nam neque divitibus contingunt gaudia solis. (Hor. epist. I. 17.)

Decet. Nec velle experiri quàm se aliena deceant ; id enim maximè quemque decet quod est cujusque maximè suum. (Cic. Offic. I.)

Libet & lubet. Nam quod tibi lubet, idem mihi libet. (Plaut. Mostell.)

Licet. Non mihi idem licet quod iis qui nobili genere nati sunt. (Cic.)

Licet & oportet. Est enim aliquid quod non oporteat, etiamsi liceat ; quidquid verò non licet, certè non oportet. (Cic. pro Balbo.)

Oportet. Haec facta ab illo oportebant. (Terent.) Adhuc Achillis quae adsolent, quaeque oportent signa ad salutem esse, omnia huic esse video. (Id.)

Si nous trouvons ces verbes appliqués à des sujets déterminés dans les exemples que l'on vient de voir, pourquoi faire difficulté de reconnoître qu'il en est encore de même, lorsque ces sujets ne sont pas exprimés, ou qu'ils sont moins apparens ? Me liceat casum miserari insontis amici ; (Aen. V.) le sujet de liceat dans ce vers, c'est me miserari casum insontis amici : c'est la même chose dans ce texte d'Horace, Licuit semperque licebit signatum praesente nota producere nomen ; (art poet. 58.) le sujet grammatical de licuit & de licebit, c'est l'infinitif producere ; le sujet logique, c'est signatum praesente notâ producere nomen. On lit dans Corn. Nepos, (Milt. 1.) Accidit ut Athenienses Chersonesum colonos vellent mittere ; la construction pleine montre clairement le sujet du verbe accidit : c'est res accidit ita ut Athenienses vellent mittere colonos in Chersonesum ; ou bien, haec res, ut Athenienses vellent mittere colonos in Chersonesum accidit : selon la premiere maniere, le nom sous-entendu res est le sujet d'accidit, & ita ut Athenienses, &c. est une expression adverbiale, modificative du même verbe accidit ; selon la seconde maniere, le nom sous-entendu res, n'en est que le sujet grammatical, haec ut Athenienses vellent, &c. est une proposition incidente, déterminative de res, & qui constitue avec res le sujet logique du verbe accidit. On peut, si je ne me trompe, choisir assez arbitrairement l'une de ces deux constructions, également approuvées par la saine Logique ; mais il résulte également de l'une & de l'autre qu'accidit n'est pas impersonnel. Je ne dois pas insister davantage sur cette matiere ; il suffit ici d'avoir indiqué la voie pour découvrir le sujet de ces verbes revétus de la terminaison active, & taxés faussement d'impersonnalité.

II. Il ne faut pas croire davantage que ceux que l'on allegue sous la terminaison passive, soient employés sans relation à aucun sujet ; cela est absolument contraire à la nature des modes personnels, qui ne sont revétus de cette forme, que pour être mis en concordance avec le sujet particulier & déterminé auquel on les applique. Mais la méthode de trouver ce sujet mérite quelque attention ; & je ne puis approuver celle que Priscien enseigne, & qui a été adoptée ensuite par les meilleurs grammairiens.

Voici comment s'explique Priscien : (lib. XVIII.) sed si quis & haec omnia impersonnalia velit inspicere penitùs, ad ipsas res verborum referuntur, & sunt tertiae personae, etiamsi prima & secunda deficiant. Il ajoute un peu plus bas : possunt habere intellectum nominativum ipsius rei, quae in verbo intelligitur : nam cùm dico curritur, cursus intelligitur ; & sedetur, sessio ; & ambulatur, ambulatio ; sic & similia ; quae res in omnibus verbis etiam absolutis necesse est ut intelligatur ; ut vivo, vitam ; & ambulo, ambulationem ; & sedeo, sessionem ; & curro, cursum.

Sanctius, (Minerv. lib. III. cap. j.) donne à ces paroles de Priscien, le nom de paroles d'or, aurea Prisciani verba, tant la doctrine lui en paroît plausible : aussi l'adopte-t-il dans toutes ses conséquences ; & il s'en sert (cap. iij.) pour prouver qu'il n'y a point de verbes neutres, & que tous sont actifs ou passifs. Pour moi je ne saurois me persuader, que pour rendre raison de quelques locutions particulieres, il faille adopter universellement le pléonasme, qui est en soi un vice entierement opposé à l'exactitude grammaticale, & qui n'est en effet permis en aucune langue, que dans quelques cas rares, & pour des vûes particulieres que l'art de la parole ne doit point négliger. " Il y auroit autant de raison, comme l'observe très-bien M. Lancelot, (Gramm. gén. part. II. ch. xviij.) de prétendre que quand on dit homo candidus, il faut sous-entendre candore, que de s'imaginer que quand on dit currit, il faut sous-entendre cursum, ou currere ". Toute la langue latine deviendroit donc un pléonasme perpétuel : que dis-je ? il en seroit ainsi de toutes les langues ; & rien ne me dispenseroit de dire que je dormois, signifie en françois, je dormois le dormir ; & ainsi du reste. Credat judaeus Apella, non ego.

Tout le monde sait que l'on dit également en latin, multi homines reperiuntur, plusieurs hommes sont trouvés, & multos homines reperire est, trouver, ou l'action de trouver plusieurs hommes, est ; ce qui signifie également, selon le tour de notre langue, on trouve plusieurs hommes. C'est ainsi que Virgile (Aen. VI. 595.) dit, Necnon & Tityon terrae omnipotentis alumnum cernere erat, & qu'il auroit pû dire, n'eût été la contrainte du vers, Necnon & Tityus terrae omnipotentis alumnus cernebatur. Il n'y a plus qu'à se laisser aller au cours des conséquences de cette observation fondamentale, afin d'expliquer la langue latine par elle-même, plutôt que par des suppositions arbitraires & peu justes. Itur, fletur, statur, curritur, &c. sont pareillement des expressions équivalentes à ire est, flere est, stare est, currere est ; ce qui paroît sans-doute plus raisonnable que ire, ou itio itur ; flere, ou fletus fletur ; stare, ou statio statur ; currere, ou cursus curritur ; quoiqu'en ait pensé Priscien, & ceux qui l'ont répété d'après lui. Or dans ire est, flere est, stare est, il y a très-nettement un sujet, savoir, ire, flere, stare ; & le verbe personnel est : itur, fletur, statur, ne sont que des expressions abrégées, qui renferment tout-à-la-fois le sujet & le verbe, de même à-peu-près que eo, fleo, sto, sont équivalens à ego sum iens, ego sum flens, ego sum stans, renfermant conjointement le sujet de la premiere personne, & le verbe.

On a coutume de regarder comme un latinisme très-éloigné des lois de la syntaxe générale, le tour ire est ; & je ne sais si l'on s'est doute que l'équivalent itur s'écartât le moins du monde des lois les plus ordinaires ; c'est pourtant l'expression la moins naturelle des deux, & la plus difficile à justifier. Ire est l'action d'aller, cela est simple, quand on ne veut affirmer que l'action d'aller, sans assigner à cet acte aucun sujet déterminé. Mais comment le tour passif itur peut-il présenter la même idée ? c'est que l'effet produit par une cause est en soi purement passif, & n'existe que passivement ; ainsi il suffit d'employer la voix passive pour affirmer l'existence passive de cet effet, quand on ne veut pas en désigner la cause active. Ceci me paroît encore naturel, mais beaucoup plus détourné que le premier moyen ; & par conséquent le second tour approche plus que le premier de ce que l'on nomme idiotisme.

Cette observation me conduit à une question qui y a bien du rapport, & qui va peut-être apprêter à rire à cette foule d'érudits, qui ont garni leur mémoire de tous les mots & de tous les tours matériels de la langue latine, sans en approfondir un seul ; qui en connoissent la lettre, si l'on veut, mais qui n'en ont jamais pénétré l'esprit. Itum est, fletum est, statum est, on alla, on pleura, on s'arrêta ; ces tours sont-ils actifs ou passifs ?

Afin de répondre avec précision, qu'il me soit permis de remarquer en premier lieu que, ire est est au présent, itum est au prétérit, & eundum est au futur ; personne apparemment ne le contestera. En second lieu que ces trois tours sont analogues entr'eux, puisque dans tous trois, l'idée individuelle de la signification du verbe ire est employée comme sujet du verbe substantif ; d'où il suit que ces trois expressions sont comparables entr'elles, comme parties d'une même conjugaison, de la même maniere, quant au sens, que doceo, docui, docturus sum. Il en est donc du sens d'itum est, comme de celui d'ire est, & de celui d'eundum est ; mais il est hors de doute que ire est est un tour actif, & il est aisé de prouver qu'il en est de même de eundum est. On lit dans Virgile (Aenéide XI. 230.) pacem trojano ab rege petendum, il faut demander la paix au prince troyen : pacem est à l'accusatif à cause du verbe actif petendum, qui n'est autre chose que le gérondif de petere, & qui n'en differe que par la relation au tems. Nos rudimentaires modernes imagineront peut-être une faute des copistes à ce vers de Virgile, & croiront qu'il faut lire petendam, afin de ne pas y avouer le sens actif, mais mal-à-propos. Servius qui vivoit au quatrieme siecle, dont le latin étoit la langue naturelle, & qui nous a laissé sur Virgile un commentaire estimé, loin de vouloir esquiver pacem petendum, remarque que c'est un tour nécessaire quand on employe le gérondif ; cum per gerundi modum aliquid dicimus, per accusativum elocutionem formemus necesse est, ut petendum mihi est equum ; il ajoûte à cela un exemple pris dans Lucrece, aeternas quoniam poenas in morte timendum. Min-Ellius, dans ses annotations sur Virgile, observe sur le même vers que c'est une façon de parler familiere à Lucrece, dont il cite d'abord le même exemple que Servius, & ensuite un second, motu privandum est corpora. Il faut donc avouer que comme petendum est pacem est une locution active, eundum est à plus forte raison doit être pris également dans le sens actif ; devoir aller, eundum est, est ; devoir aller est, c'est-à-dire on doit aller, comme aller est, ire est, signifie on va.

Servius au même endroit déja cité, après l'exemple tiré de Lucrece, en ajoûte un autre tiré de Salluste, castra sine vulnere introitum, mettant ainsi sur la même ligne petendum, timendum & introitum, qu'il désigne également par la dénomination de gerundi modus. Sur le servitum matribus ibo (Aeneide II. 786.) il s'étoit expliqué de même, modus gerundi est, & à propos de quis talia fando, &c. (ibid. 6.) gerundi modus est, dit-il, sive pro infinitivo modo dictum accipiunt. Ce dernier mot est important ; il prouve que ire, itum & eundum, sont également du mode infinitif, & qu'apparemment ils ne doivent différer entr'eux que par les relations temporelles ; aussi n'est-ce que par ces mots que different les trois phrases ire est, itum est, eundum est, que nous traduisons activement par on va, on est allé, on doit aller.

Concluons donc par analogie que itum est est également actif, qu'il signifie littéralement être allé est, & selon le tour françois, on est allé.

Il faut bien que Varron ait pensé que le supin spectatum avoit le sens actif, quand il a dit esse in Arcadia scio spectatum suem pour spectasse, dit la méthode latine de Port-royal. Et Plaute a dit dans le même sens (Amphytr. in prol.) justam rem & facilem esse oratum à vobis volo : sur quoi il est bon de remarquer que sans volo, ce comique auroit dit, justam rem & facilem esse oratum à vobis, conformément à l'analogie que j'établis ici, & que lui-même a suivie dans le texte dont il s'agit.

Quelques-uns de nos grammairiens françois, par un attachement aveugle à la prétendue impersonnalité des verbes latins, ont voulu la retrouver dans notre phrase françoise, on va, on est allé, on doit aller ; il faut, il pleut, &c. mais il est évident que c'est fermer les yeux à la lumiere : quelle que puisse être l'origine de notre on, il est constant que c'est un pronom général qui désigne par l'idée précise de la troisieme personne, un sujet d'une nature quelconque, & conséquemment qu'il n'y a point d'impersonnalité partout où on le rencontre. Dans les autres exemples notre il est chargé des mêmes fonctions, avec cette différence que on fixe plus particulierement l'attention sur les hommes, & que il détermine d'une maniere plus générale. Il pleut, c'est-à-dire, l'eau pleut. Il faut aimer Dieu, il est un pronom appellatif, déterminé par ces mots aimer Dieu, desorte que le sujet total est il aimer Dieu ; faut manque, est nécessaire, à l'imitation du desideratur latin. Il y a des hommes, ou plusieurs philosophes qui le nient, c'est-à-dire il des hommes, ou il savoir plusieurs philosophes qui le nient, a place ici. Dans il des hommes le déterminatif de il y est joint par la préposition de ; dans il plusieurs philosophes, le déterminatif est joint à il par simple opposition, comme cela étoit très-commun al tems Innocent III. Villehardouin.


IMPERTINENCES. f. (Morale) l'usage a changé le sens de ce mot ; il exprimoit autrefois une action ou un discours opposé au sens commun, aux bienséances, aux petites regles qui composent le savoir vivre. On ne s'en sert guere aujourd'hui que pour caractériser une vanité dédaigneuse, conçue sans fondement, & montrée sans pudeur ; cette sorte de vanité est assez commune. Heureux qui peut en rire ! l'homme sage & sensé en est plus le martyr que le frondeur. La vanité, l'impertinence, le sot orgueil des rangs, lui paroissent les inconvéniens nécessaires de l'hiérarchie, qui maintient l'ordre de l'amour de la gloire qui vivifie la nation.

IMPERTINENT, (Gramm. & Morale) l'impertinence se dit du caractere de l'homme, & d'une action qu'il aura faite : on dit de l'homme c'est un impertinent ; de l'action c'est une impertinence. Il faut cependant observer qu'il en est de l'impertinence comme du mensonge, de l'injustice, & de la plûpart des autres qualités bonnes ou mauvaises. Celui qui a dit un mensonge, ou qui a commis une injustice, n'est pas pour cela un homme injuste ni un menteur ; & celui qui a dit ou fait une impertinence, un homme impertinent. L'impertinent ne distingue ni les lieux, ni les circonstances, ni les choses, ni les personnes. Il parle, & il offense ; il parle encore, & il offense encore. Il n'est pas toujours sans esprit, mais il est sans jugement, sans délicatesse ; il rebute, il aigrit, on le hait, on le fuit ; c'est un fat outré. Je ne sais si l'impertinent est fort sensible à son propre caractere, quand il le rencontre dans un autre : je ne le crois pas. C'est le bon esprit, & un grand usage du monde qui corrigent de l'impertinence qu'on tient de la mauvaise éducation. S'il y a des hommes impertinens, il ne manque pas de femmes impertinentes. Une petite maîtresse ou une impertinente, c'est presque la même chose ; il y en a d'autres encore.

IMPERTINENT, (Jurisprud.) est opposé à pertinent. Ce terme ne s'applique guere qu'en matiere de faits dont on demande à faire preuve, quand les faits ne sont pas de nature à être admis ; pour en ordonner la preuve, on dit qu'ils sont impertinens & inadmissibles. Voyez FAITS, PERTINENT & PREUVE. (A)


IMPERTURBABLEIMPERTURBABILITé, (Gram.) il ne se dit guere que de la mémoire. Ce prédicateur a une mémoire qui ne se trouble jamais, imperturbable. Cependant, on dit encore d'un homme qu'aucune objection n'ébranle, qu'il est imperturbable dans ses principes ; alors il est relatif à la dispute. C'est par l'étude, les connoissances acquises, la réflexion, l'intérêt, le caractere, que nous nous rendons imperturbables dans nos sentimens, nos projets, nos résolutions, &c. il faut avoir la raison pour soi, sinon d'imperturbable qu'on étoit, on devient entêté, opiniâtre.


IMPÉTRABLEadj. (Jurisprud.) se dit de ce qui se peut demander ; ce terme n'est guere usité qu'en matiere bénéficiale. On dit qu'un bénéfice est vacant & impétrable, lorsqu'il n'est pas rempli de fait ou de droit. Voyez BENEFICE, DEVOLUT, VACANCE. (A)


IMPÉTRANTadj. (Jurisprud.) en termes de chancellerie, signifie celui qui obtient des lettres du prince ; cependant dans les lettres il n'est qualifié que d'exposant, parce qu'il n'est impétrant qu'après avoir obtenu les lettres. Voyez IMPETRATION. (A)


IMPÉTRATIONS. f. (Jurisprud.) en matiere bénéficiale, se dit de l'obtention que l'on fait d'un bénéfice en cour de Rome ; il se dit aussi en style de chancellerie, pour exprimer l'obtention de toutes sortes de lettres : celui qui les obtient est appellé l'impétrant. Voyez IMPETRANT. (A)


IMPÉTUEUXIMPÉTUOSITé, (Gram.) termes relatifs à la violence du mouvement. Le vent est impétueux ; les flots de la mer sont impétueux ; le Rhône est impétueux. Il se dit au figuré de la jeunesse, de la colere, du caractere, du zele, du style, du discours, & de presque toutes les qualités qui peuvent pécher par excès. C'est une affaire d'organisation, à laquelle ni l'éducation, ni la réflexion, ni les malheurs, ni l'âge ne remédient pas toujours. Il est dangereux de s'opposer à l'impétuosité, soit au simple, soit au figuré. Un Orateur impétueux nous entraîne ; un Orateur grave nous accable. L'impétuosité est communément de courte durée ; il faut la laisser passer.


IMPIEadj. (Gram.) Celui qui médit d'un Dieu qu'il adore au fond de son coeur. Il ne faut pas confondre l'incrédule & l'impie. L'incrédule est un homme à plaindre ; l'impie est un méchant à mépriser. Les chrétiens qui savent que la foi est le plus grand de tous les dons, doivent être plus circonspects que les autres hommes, dans l'application de cette injurieuse épithete. Ils n'ignorent pas qu'elle devient une espece de dénonciation, & qu'on compromet la fortune, le repos, la liberté, & même la vie de celui qu'on se plaît à traduire comme un impie. Il y a beaucoup de livres hétérodoxes, il y a peu de livres impies. On ne doit regarder comme impies que les ouvrages où l'auteur inconséquent & hérétique blasphême contre la religion qu'il avoue. Un homme a ses doutes ; il les propose au public. Il me semble qu'au lieu de brûler son livre, il vaudroit beaucoup mieux l'envoyer en sorbonne, pour qu'on en préparât une édition où l'on verroit, d'un côté les objections de l'auteur, de l'autre les réponses des docteurs. Que nous apprennent une censure qui proscrit, un arrêt qui condamne au feu ? rien. Ne seroit-ce pas le comble de la témérité, que de douter que nos habiles théologiens dispersassent comme la poussiere toutes les misérables subtilités du mécréant. Il en seroit ramené dans le sein de l'Eglise, & tous les fideles édifiés s'en fortifieroient encore dans leur foi. Un homme de goût avoit proposé à l'académie françoise une occupation bien digne d'elle, c'étoit de publier de nos meilleurs auteurs, des éditions où ils remarqueroient toutes les fautes de langue qui leur auroient échappé. J'oserois proposer à la sorbonne un projet bien digne d'elle, & d'une toute autre importance ; ce seroit de nous donner des éditions de nos hétérodoxes les plus célébres, avec une réfutation, page à page. D'impie on fait impieté.


IMPITOYABLEadj. (Gramm.) qui est sans pitié. Voyez PITIE. On doit être impitoyable envers les méchans, toutes les fois que la commisération qu'on exerceroit envers eux, tourneroit contre les bons. Ce n'est pas toujours le juge, c'est la loi qui est sourde & impitoyable. On dit le fer impitoyable ne pardonnoit à personne ; l'enfer & la mort sont impitoyables. Les pécheurs impénitens trouveront dans le Dieu de la misericorde qui les a faits, & qui connoît leur foiblesse, un arbitre impitoyable. Voilà le seul cas peut-être, où la foi nous empêche de prendre ce mot en mauvaise part.


IMPLANTERverbe actif. (Gramm. & Anat.) c'est avoir son origine & son attache profondement en quelque endroit. Les cheveux sont implantés sur la tête. Les oreillettes & les arteres s'implantent dans le coeur.


IMPLEXEadj. (Littérat.) Il se dit des poëmes épiques, & des ouvrages dramatiques ; c'est l'opposé de simple. L'ouvrage est simple quand il n'y a point de renversement dans la fortune du héros. Implexe si la fortune du héros devient mauvaise de bonne qu'elle étoit, ou de mauvaise devient bonne. On croit que le sujet implexe est plus propre à émouvoir les passions.


IMPLICITEIMPLICITEMENT, Implicite, adj. terme de l'école, est le contraire d'explicite, & signifie non expliquée, non développée. Volonté implicite, foi implicite.

Volonté implicite est celle qui se manifeste moins par des paroles que par des circonstances & par des faits. Telle clause, par exemple, sans être énoncée dans un contrat, y est censée contenue, parce qu'elle suit de la volonté implicite & primitive des contractans, laquelle se démontre, tant par la nature de l'acte, que par d'autres clauses équivalentes, & nettement exprimées.

Foi implicite est un acquiescement général & sincere à tout ce que l'Eglise nous propose, sans que le fidele porte sa vûe ni sa foi, sur tel ou tel article de croyance, qu'il ignore le plus souvent.

La plûpart des hommes n'ont, comme on sait, qu'une foi implicite ; trop occupés de leurs affaires temporelles, ils n'ont ni le tems, ni le génie nécessaire pour acquérir les connoissances que suppose une foi explicite un peu étendue. Heureusement ils en ont toujours assez pour saisir le principal objet de la foi que J. C. nous demande, je veux dire la ferme confiance que nous devons avoir en sa parole. En effet, le Sauveur n'insiste pas, comme les Théologiens, sur une adhésion expresse, pas même sur une adhésion implicite à des opinions controversées dans l'école, & dont la plûpart n'intéressent ni la religion, ni les moeurs.

La confiance, la foi invariable en sa puissance & en sa médiation, est presque le seul article qu'il exige de nous ; & c'est ce qu'il témoigne sans équivoque dans les divers passages où il parle de la foi ; en voici quelques-uns pris au hasard & sans choix, car ils ont tous le même sens dans la bouche du Sauveur.

Jésus admirant l'extrême confiance du Centenier, dit en marquant sa surprise : " en vérité je n'ai point trouvé une si grande foi, même en Israël ". Matth. 8. 10.

Dans une autre occasion, voyant la foi de ceux qui lui présentoient un paralytique : " mon fils, dit-il au malade, ayez confiance, vos péchés vous sont remis ". Matth. 9. 2.

Il dit de même à l'hémorroisse : " ma fille ayez confiance, votre foi vous a sauvée. " Matth. 9. 22.

Saint Pierre marchant sur les eaux, & paroissant effrayé, Jésus lui tendit la main, en lui disant : " homme de peu de foi, pourquoi avez-vous douté " ? Matth. 14. 31.

Il dit à un aveugle qui demandoit sa guérison avec de grands cris : " allez, votre foi vous a sauvé ". Marc, 10. 52.

Il dit encore à un lépreux qu'il avoit guéri, & qui lui rendoit grace à genoux : " levez-vous, allez, votre foi vous a sauvé ". Luc, 17. 19.

" Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son fils unique, afin que tout homme qui croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle ". Jean, 3. 16.

Qu'on examine dans le texte des évangelistes tous les passages où il est question de la foi, & l'on verra qu'ils n'expriment que l'intime persuasion de la divinité du Sauveur, que la confiance en ses mérites infinis. Principe fondamental de la foi nécessaire à tous les hommes, & qui semble se réduire à croire l'unité d'un Dieu en trois personnes, & la divinité de J. C. unie à l'humanité, pour opérer le salut du genre humain ; foi efficace & fructifiante, dont le Sauveur fait dépendre non-seulement les guérisons miraculeuses, & les autres prodiges de la toute-puissance, mais encore la rémission des péchés, & les récompenses de la vie éternelle ; foi par conséquent bien différente d'une adhésion stérile à tant de propositions débattues parmi les scholastiques, & qui n'ont au reste que peu ou point de rapport au perfectionnement de nos moeurs.

Il résulte de ces observations que la plûpart des dogmes énoncés par l'Eglise, bien que solidement établis sur son infaillibilité, ne tiennent pourtant que le second rang dans le système de notre croyance ; & qu'ainsi la connoissance expresse en est moins nécessaire au salut ; en un mot, qu'ils peuvent devenir l'objet de la foi implicite, ou de ce qu'on appelle foi du peuple ou du charbonnier.

Implicitement, adverbe, vient d'implicite, & se prend à proportion dans le même sens. Telle proposition qui n'est pas en termes exprès dans un livre, y est pourtant contenue implicitement, parce qu'elle est une conséquence nécessaire de la doctrine qu'on y établit.


IMPLIQUERverbe actif, (Gramm.) c'est engager dans un soupçon, une affaire, une accusation. Cet accusé a impliqué beaucoup de monde dans son action. Les plus braves d'entre les Romains se trouverent impliqués dans les conjurations qu'on forma contre les oppresseurs de leur liberté.

On dit encore, cette proposition implique contradiction, lorsqu'en la décomposant, on y remarque ou des conditions, ou des circonstances, ou des idées, ou des suppositions, qui ne peuvent co-exister, ou qui s'excluent réciproquement.


IMPLORERverbe actif, (Gramm.) c'est demander avec toutes les marques de l'instance. On implore du secours ; on implore la justice ; on implore le bras séculier. Si les Ecclésiastiques implorent le bras séculier contre ceux qui refusent de les écouter avec docilité, ils oublient que leur conduite est proscrite dans l'Evangile, qui leur ordonne d'enseigner, & non de persécuter ; de sauver, & non de perdre ; de s'éloigner, & non de frapper ; d'être des hommes de paix, & non des hommes de sang.


IMPOLIIMPOLITESSE, (Gramm.) c'est une ignorance grossiere, ou un mépris déplacé des égards de convention dans la société. Voyez l'article POLITESSE.


IMPORCITORS. m. (Myth.) dieu de la campagne & de l'agriculture, qui présidoit chez les anciens Romains, à la troisieme façon que l'on donnoit aux terres, après qu'on leur avoit confié le grain. Ce mot vient de porcae, terme par lequel on désignoit la forme élevée des sillons ; le flamine invoquoit le dieu imporcitor, en sacrifiant à Cérès & à la Terre. Dict. de Trévoux.


IMPORTANCES. f. (Gram.) terme relatif à la valeur d'un objet. S'il a, ou si nous y attachons une grande valeur, il est important. On dit d'un meuble précieux, un meuble d'importance ; d'un projet, d'une affaire, d'une entreprise, qu'elle est d'importance, si les suites en peuvent devenir ou très-avantageuses, ou très-nuisibles. Le mal & le bien donnent également de l'importance. D'importance on a fait important, qui se prend à peu-près dans le même sens. On dit, il est important de bien commencer, d'aller vîte, de marcher sourdement. Il faut que le sujet d'un poëme épique ou dramatique soit important. Combien de questions futiles qui auroient à peine agité les scholastiques dans l'ombre & la poussiere de leurs classes, si le gouvernement ne leur avoit donné de l'importance, par la part qu'il y a prise ! Qu'il ose les mépriser, & bientôt il n'en sera plus parlé. Qu'il en fasse un sujet de distinction, de préférence, de grace, & bientôt les haines s'accroîtront ; les peuples s'armeront, & une dispute de mots finira par des assassinats & des ruisseaux de sang. L'adjectif important a deux acceptions particulieres. On dit d'un homme qui peut beaucoup dans la place qu'il occupe, c'est un homme important ; on le dit aussi de celui qui ne peut rien ou peu de chose, & qui met tout en oeuvre pour se faire attribuer un crédit qu'il n'a pas. Les nouveaux débarqués, ceux qui sollicitent des graces, des places, sont à tout moment ici la dupe des importans. La ville & la cour regorgent d'importans qui font payer bien cher leur nullité. Les importans sont dans les cours, ce que les prêtres du paganisme étoient dans leurs temples. On les croyoit en grande familiarité avec les dieux, parce qu'ils ne s'en éloignoient jamais. On leur portoit des offrandes qu'ils acceptoient, & ils s'engageoient à parler au ciel, à qui ils ne disoient rien, ou qui ne les entendoit pas. En un mot l'important est sans naissance, mais il voit des gens de qualité ; il est sans talens, mais il protege ceux qui en ont ; il est sans crédit, mais il se met en chemin pour rendre service ; il ne fait rien, mais il conseille ceux qui font mal. S'il a une petite place, il croit y faire de grandes choses ; enfin il voudroit faire croire à tout le monde & se persuader à lui-même, que ses discours, ses actions, son existence, influent sur la destinée de la société.


IMPORTATIONS. f. (Commerce) il se dit de tous les objets de commerce que nous recevons de l'étranger. Son correlatif est exportation, qui se dit de tous les objets de commerce que l'étranger reçoit de nous. Si la valeur de l'importation est égale à la valeur de l'exportation, nous ne perdons ni ne gagnons. Une vûe de politique, ce seroit d'accroître l'exportation autant qu'il est possible, & peut-être de diminuer autant qu'il est possible l'importation.


IMPORTUNS. m. (Morale) c'est celui qui embarrasse, incommode, ennuie, chagrine par sa présence, ses discours & ses actions hors de saison.

Un importun offre avec vivacité ses services à des gens qui ne veulent pas l'employer ; il prend le moment que son ami est accablé d'affaires pour lui parler de sciences ; il va souper chez sa maîtresse, le soir même qu'elle a la fièvre ; il entraîne à la promenade des gens à peine arrivés d'un long voyage, & qui ne cherchent qu'à se reposer de leurs fatigues ; en un mot, il ne sait jamais discerner le tems & les occasions, & loin d'obliger les autres, il leur déplaît, & leur devient à charge. Ce rôle ridicule, qu'il joue dans la société, est le vrai rôle d'un sot ; un homme habile, dit la Bruyere, sent d'abord s'il convient ou s'il ennuie ; il sait disparoître l'instant qui précede celui où il seroit de trop quelque part. (D.J.)


IMPOSANTad. IMPOSER, v. act. (Gram.) c'est l'effet de tout ce qui imprime un sentiment de crainte, d'admiration, de respect, d'égard, de considération. On en impose ou par des qualités réelles, ou par des qualités apparentes. Il se dit & des personnes & des choses. La dignité, le ton, le visage, le caractere, le regard, en imposent dans la personne. La grandeur, l'élévation, la masse, le faste, l'éclat, la dépense, l'espace, l'étendue, la durée, l'ancienneté, le travail, la perfection, en imposent dans les choses. Rien n'en impose au sage que ce qui excite en lui un sentiment réfléchi d'admiration, d'estime ou de respect. En imposer se prend encore dans un sens différent ; pour tromper, mentir, séduire. On impose aussi une pénitence, une tâche, un nom, une taxe, les mains, un fardeau, &c. acceptions du verbe imposer, assez éloignées des précédentes.

IMPOSER, terme d'Imprimerie en lettres. Imposer une forme, c'est après avoir arrangé les pages sur le marbre selon l'art, les renfermer dans un chassis de fer, les garnir en tout sens de différens bois taillés pour les différentes sortes de formats, & par le moyen des bizeaux & des coins, rendre le tout solide & portatif. Voyez les mots italiques chacun à leur article. Voyez aussi IMPOSITION, terme d'Imprimerie en lettres, & les Planches de l'Imprimerie.


IMPOSITION(Jurisprud.) signifie souvent la même chose qu'impôt ou tribut : on dit, par exemple, l'imposition des tailles, celle du dixieme ou du vingtieme, &c.

Quelquefois par imposition, on entend la repartition qui est faite de ces impôts sur les contribuables. Voyez IMPOT. (A)

IMPOSITION. On se sert de ce mot en Lorraine, au lieu de celui de taille, pour exprimer les sommes qui se levent sur les sujets pour les besoins de l'état. Les impositions de cette province pour l'année 1748 montent, sans y comprendre celle du vingtieme, à près de deux millions neuf cent trente-cinq mille livres au cours de France. La principale imposition est appellée subvention. C'étoit autrefois la seule, & elle comprenoit toutes les charges. Elle n'est ni réelle, ni personnelle ; elle est mixte. Les autres impositions, qui se répartissent sur les mêmes principes que la subvention, sont pour la dépense des ponts & chaussées ; la solde de la maréchaussée ; les gages & appointemens d'officiers militaires, de judicature, de finance, & pour le supplément du prix des fourrages aux troupes de cavalerie en quartier dans la province. Le roi de Pologne, duc de Lorraine & de Bar, fixe chaque année par des arrêts de son conseil des finances, la somme imposée sur les deux duchés. La Lorraine en supporte ordinairement les deux tiers, le Barrois le surplus. Ces arrêts sont adressés avec des lettres patentes à la chambre des comptes de Lorraine & à la chambre des comptes de Bar, lesquelles en font chacune dans sa province la répartition sur les différentes paroisses ou communautés qui en dépendent. Elles adressent à chaque communauté un mandement fort étendu, qui explique les principes & la maniere de procéder à la levée des deniers de l'imposition, l'exemption qui en est accordée aux nobles, aux ecclésiastiques, &c. Aussi-tôt après la réception du mandement de la chambre des comptes, le maire ou principal officier fait assembler la communauté, & on élit trois asseyeurs à la pluralité des voix, l'un tiré de la haute classe, un autre de la moyenne classe, le troisieme de la basse classe des contribuables. Ces asseyeurs font seuls sur les particuliers la répartition de la somme imposée sur le corps de la communauté. Le rôle qu'ils en ont formé est remis à deux collecteurs choisis & différens des asseyeurs. Ces collecteurs font la levée & le recouvrement des deniers sans le ministere d'huissiers ou sergens, & portent les deniers au receveur particulier des finances en deux termes, Janvier & Juillet. Les sommes se remettent ensuite par le receveur particulier au receveur général des finances en exercice.

L'imposition du vingtieme n'a commencé en Lorraine qu'en 1750. Le second vingtiéme au premier Octobre 1756 ; & les quatre sous en sus du premier vingtieme en Janvier 1757. Il s'y perçoit comme en France. Article de M. DURIVAL le jeune.

IMPOSITION des mains, (Théologie) onction ecclésiastique par laquelle la mission évangélique & le pouvoir d'absoudre sont communiqués. Voyez CHIROTONIE & MAIN.

L'imposition des mains étoit une cérémonie judaïque, qui s'étoit introduite, non par quelque loi divine, mais par la coûtume, & toutes les fois que l'on prioit Dieu pour quelqu'un, on lui mettoit les mains sur la tête.

Notre Sauveur a suivi cette coûtume, soit qu'il fallût benir des enfans ou guérir des malades, en joignant la priere à cette cérémonie. Les apôtres de même imposoient les mains à ceux à qui ils conféroient le S. Esprit. Les prêtres en usoient ainsi, lorsqu'ils introduisoient quelqu'un dans leur corps ; & les apôtres eux-mêmes recevoient de nouveau l'imposition des mains, lorsqu'ils s'engageoient à quelque nouveau dessein. L'ancienne église donnoit l'imposition des mains à ceux qui se marioient, & les Abyssins le font encore. Voyez MARIAGE.

Mais ce nom qui est général dans sa premiere signification, a été restraint par l'usage à l'imposition des mains par laquelle on confere les ordres. Spanheim a fait un traité de impositione manuum. Tribenhorius & Braunius ont suivi son exemple. Voyez ORDINATION.

Il est aussi fait mention fréquemment dans les écrits des peres & des auteurs ecclésiastiques, d'une imposition des mains par laquelle on recevoit les hérétiques qui, abjurant leurs erreurs, rentroient dans le sein de l'Eglise. On sait que le sacrement de confirmation se confere par l'imposition des mains de l'évêque, jointe à l'onction du saint chrême & à la priere. Il y avoit encore une autre imposition des mains pour reconcilier les pénitens, ce qui a fait soûtenir à quelques théologiens que l'imposition des mains étoit la matiere du sacrement de pénitence, mais ce sentiment n'est pas suivi. Le plus grand nombre pense que cette imposition des mains usitée dans la primitive Eglise à l'égard des pénitens, étoit seulement cérémonielle & non sacramentelle.

Imposition se dit aussi d'une espece de transplantation qui se fait pour la cure de certaines maladies. Voyez TRANSPLANTATION.

On prend le plus que l'on peut de la mumie ou de l'excrément de la partie malade, ou de tous les deux ensemble, on les place dans un arbre ou dans une plante, entre l'écorce & le bois, & on recouvre le tout avec du limon. Au lieu de cela, il y en a qui font un trou de tariere dans le bois pour y placer cette mumie ou cet excrément ; après quoi ils bouchent le trou avec un tampon de même bois, & mettent du limon par-dessus.

Lorsqu'on souhaite un effet durable, il faut choisir un arbre de longue durée, comme le chêne. Si on le veut promt, il faut un arbre qui croisse promtement ; & dans ce dernier cas, on doit retirer ce qui sert de milieu à la transplantation, si-tôt que l'effet s'est ensuivi, à cause que la trop grande altération de l'esprit pourroit nuire au malade. Dict. de Trévoux.

IMPOSITION, terme d'Imprimerie en lettres ; c'est une des fonctions du compositeur : lorsqu'il a le nombre de pages qu'il lui faut pour imposer, il les arrange sur le marbre, suivant les regles de l'art, amplement détaillées dans l'article de la main d'oeuvre de l'IMPRIMERIE. Voyez cet article. Ensuite il confere les folio de ses pages pour voir si elles sont bien placées, pose le chassis, place la garniture, délie les pages, & les serre dans la garniture, jette les yeux sur chaque page l'une après l'autre pour voir s'il n'y a point quelques lettres dérangées ; s'il y en a, les redresse avec la pointe, garnit la forme de coins, les serre avec la main, taque la forme, & la serre. Les pages doivent être placées de maniere que quand les deux côtés du papier sont imprimés, la seconde page se trouve au revers de la premiere, la quatrieme au revers de la troisieme, & ainsi de suite. Voyez tous les mots italiques chacun à leur article. Voyez aussi les Planches de l'Imprimerie.


IMPOSSIBLEadj. (Métaphysique) c'est tout ce qui renferme contradiction. Deux idées qui s'excluent réciproquement, forment un assemblage qui est impossible, de même que l'assemblage qui l'exprime.

Il faut bien prendre garde ici aux notions trompeuses & déceptrices que l'on prend quelquefois pour des idées claires. Il arrive en effet que nous nous formons de semblables idées qui nous paroissent évidentes, faute d'attention, parce que nous avons une idée de chaque terme en particulier, quoiqu'il soit impossible d'en avoir aucune de la phrase qui naît de leur combinaison. Ainsi l'on penseroit d'abord entendre ce que l'on veut dire par une figure renfermée entre deux lignes droites ; & l'on croiroit parler d'un corps régulier en parlant d'un corps à neuf faces égales, parce qu'on entend tous les termes qui entrent dans ces propositions. Cependant il implique contradiction que deux lignes droites renferment un espace, & fassent une figure, & qu'un corps ait neuf faces égales & semblables. On a encore un exemple de ces idées déceptrices dans le mouvement le plus rapide d'une roue, dont M. Leibnitz s'est servi contre les Cartésiens ; car il est aisé de faire voir que le mouvement le plus rapide est impossible, puisqu'en prolongeant un rayon quelconque, ce mouvement devient plus rapide à l'infini. On voit par ces exemples, qu'il est très-possible de croire avoir une idée claire d'une chose, dont cependant nous n'avons aucune idée.

L'impossible est tel absolument ou hypothétiquement, suivant qu'il répugne au principe de contradiction, ou à celui de la raison suffisante. L'impossible absolu, c'est ce qui ne sauroit être, quelque supposition que vous fassiez, parce qu'il répugne à l'essence même du sujet, dont on voudroit le rendre attribut, comme un triangle à quatre angles, une montagne sans vallée. C'est-là l'impossible, proprement dit ; mais on connoit aussi une impossibilité conditionnelle, qui vient de ce qu'une chose n'a ni n'aura jamais de raison suffisante de son existence. Un voyage de la terre à la lune implique contradiction, entant que les hommes sont destitués des moyens requis pour l'exécuter. C'est sur cette distinction que MM. Leibnitz & Wolf fondent leur nécessité absolue & hypothétique.

On peut regarder comme impossible au premier sens, 1°. tout ce qui se contredit soi-même ; 2°. tout ce qui contredit à quelque proposition démontrée ; 3°. toute combinaison d'attributs qui s'excluent réciproquement.

Tout impossible absolu est un véritable rien, à quoi ne répond aucune idée. Car si l'on met ensemble deux choses inalliables, elles se détruisent l'une l'autre, & il ne reste rien. Des propositions qui expriment des combinaisons absolument impossibles, ne sauroient donc être l'objet de la puissance de Dieu, qui s'exerceroit en ce cas sur le rien. Ce n'est point la borner que dire qu'elle ne s'étend pas jusques-là ; car le néant ne sauroit être son objet, puisqu'il n'est susceptible de rien. De telles propositions ne sauroient être non plus l'objet de notre foi ; car il ne dépend pas de moi de croire qu'une chose soit & ne soit pas, qu'elle soit ici & ailleurs, qu'elle soit une & trois au même sens & de la même maniere.


IMPOSTES. f. (Coupe des pierres) du latin impositum, mis dessus, est le rang ou plutôt le lit de pierre sur lequel on établit la naissance de la voute, dit le coussinet. Imposte signifie aussi cet ornement de moulures qui couronne un piédroit sous la naissance d'une arcade ; lequel sert de base à un autre ornement cintré, appellé archivolte.


IMPOSTURES. f. (Gram. Morale) ce mot vient du verbe imposer. Or on en impose aux hommes par des actions & par des discours. Les deux crimes les plus communs dans le monde, sont l'imposture & le vol. On en impose aux autres, on s'en impose à soi-même. Toutes les manieres possibles dont on abuse de la confiance ou de l'imbécillité des hommes, sont autant d'impostures. Mais le vrai champ & sujet de l'imposture sont les choses inconnues. L'étrange des choses leur donne crédit. Moins elles sont sujettes à nos discours ordinaires, moins on a le moyen de les combattre. Aussi Platon dit-il, qu'il est bien plus aisé de satisfaire, parlant de la nature des dieux que de la nature des hommes, parce que l'ignorance des auditeurs prête une belle & large carriere. D'où il arrive que rien n'est si fermement cru que ce qu'on sait le moins, & qu'il n'y a gens si assûrés que ceux qui nous content des fables, comme alchimistes, prognostiqueurs, indicateurs, chiromanciens, medecins, id genus omne, auxquels je joindrois volontiers, si j'osois, dit Montagne, un tas d'interpretes & contrôleurs des desseins de Dieu, faisant état de trouver les causes de chaque accident, & de voir dans les secrets de la volonté divine les motifs incompréhensibles de ses oeuvres ; & quoique la variété & discordance continuelle des événemens les rejette de coin en coin & d'orient en occident, ils ne laissent pourtant de suivre leur esteuf, & de même crayon peindre le blanc & le noir. Les imposteurs qui entraînent les hommes par des merveilles, en sont rarement examinés de près ; & il leur est toûjours facile de prendre d'un sac deux moutures. Voyez la suite du xxxj. chap. du I. livre des essais.

IMPOSTURE, en maladie, est une ruse ou artifice qu'on pratique pour paroître attaqué d'une maladie qu'on n'a pas. Les Medecins & les Chirurgiens, dans les rapports qu'ils sont obligés de faire en justice, doivent être très-attentifs à ne se point laisser tromper. Il y a dans les ouvrages de Galien un petit traité sur ce sujet. Jean-Baptiste Sylvaticus a composé une dissertation dans laquelle il donne des regles pour découvrir les maladies simulées : de iis qui morbum simulant deprehendendis. Tous les auteurs qui ont écrit avec quelque attention sur la medecine légale, n'ont point oublié les tromperies imaginées pour paroître malade. Fortunatus Fidelis, qui passe pour le premier qui ait écrit des questions medicales relatives à la Jurisprudence, a donné sur cette matiere des principes auxquels Zacchias, medecin de Rome, a ajoûté quelques détails. Mais ils ont tous été devancés dans cette carriere par notre fameux chirurgien Ambroise Paré, qui a spécialement écrit sur les impostures des gueux qui feignent d'être sourds & muets, qui contrefont les ladres, sur les artifices des femmes qui paroissent avoir des cancers à la mammelle, des descentes de matrice, & autres maux, pour exciter la compassion du peuple, & en recevoir de plus amples aumônes. Il est entré de l'art & de l'industrie jusque dans les moyens d'abuser le public par les voies les plus honteuses. En général, il y a trois motifs auxquels on peut rapporter tous les faits dont les auteurs ont fait mention ; la crainte, la pudeur & l'intérêt. C'est par la crainte du supplice qu'un criminel contrefait l'insensé ; par pudeur, une fille se plaint d'hydropisie, pour cacher une grossesse ; par intérêt, une femme se dit enceinte, & prend les précautions qui peuvent le faire croire, afin de pouvoir supposer un enfant, &c. Il y a beaucoup de circonstances délicates où il faut user d'une grande prudence, & être capable de discernement pour aller à la recherche de la vérité, & rendre aux juges un témoignage fidele & éclairé. Le motif présumé conduit à l'examen des différentes impostures qu'on a rangées sous trois gentes, qui ont chacun leurs regles générales & particulieres. Le premier genre comprend les maladies dont la nature ne se manifeste pas, & qui n'ont d'autres signes de leur existence supposée que les plaintes & les cris de ceux qui s'en disent attaqués. On met dans le second genre des maladies réelles, mais factices ; & sous le troisieme, les apparences positives de maladies qui n'existent point, comme des échymoses artificielles pour s'être frotté de mine de plomb, des crachemens de sang simulés, &c. Il faut voir ces détails dans les livres qui en traitent, afin d'être en garde contre de pareilles supercheries, par lesquelles on pourroit être l'occasion de torts fort préjudiciables ; par des jugemens portés avec légereté, faute de connoissances ou d'attention suffisante. (Y)


IMPOTS. m. (Droit politiq. & Finances) contribution que les particuliers sont censés payer à l'état pour la conservation de leurs vies & de leurs biens.

Cette contribution est nécessaire à l'entretien du gouvernement & du souverain ; car ce n'est que par des subsides qu'il peut procurer la tranquillité des citoyens ; & pour lors ils n'en sauroient refuser le payement raisonnable, sans trahir leurs propres intérêts.

Mais comment la perception des impôts doit-elle être faite ? Faut-il la porter sur les personnes, sur les terres, sur la consommation, sur les marchandises, ou sur d'autres objets ? Chacune de ces questions, & celles qui s'y rapportent dans les discussions de détails, demanderoit un traité profond qui fût encore adapté aux différens pays, d'après leur position, leur étendue, leur gouvernement, leur produit & leur commerce.

Cependant nous pouvons établir des principes décisifs sur cette importante matiere. Tirons-les ces principes des écrits lumineux d'excellens citoyens, & faisons-les passer dans un ouvrage où l'on respire les progrès des connoissances, l'amour de l'humanité, la gloire des souverains, & le bonheur des sujets.

La gloire du souverain est de ne demander que des subsides justes, absolument nécessaires ; & le bonheur des sujets est de n'en payer que de pareils. Si le droit du prince pour la perception des impôts, est fondé sur les besoins de l'état, il ne doit exiger de tribut que conformément à ces besoins, les remettre d'abord après qu'ils sont satisfaits, n'en employer le produit que dans les mêmes vûes, & ne pas le détourner à ses usages particuliers, ou en profusions pour des personnes qui ne contribuent point au bien public.

Les impôts sont dans un état ce que sont les voiles dans un vaisseau, pour le conduire, l'assurer, l'amener au port, non pas pour le charger, le tenir toujours en mer, & finalement le submerger.

Comme les impôts sont établis pour fournir aux nécessités indispensables, & que tous les sujets y contribuent d'une portion du bien qui leur appartient en propriété, il est expédient qu'ils soient perçus directement, sans frais, & qu'ils rentrent promtement dans les coffres de l'état. Ainsi le souverain doit veiller à la conduite des gens commis à leur perception, pour empêcher & punir leurs exactions ordinaires. Néron dans ses beaux jours fit un édit très-sage. Il ordonna que les magistrats de Rome & des provinces reçussent à toute heure les plaintes contre les fermiers des impôts publics, & qu'ils les jugeassent sur le champ. Trajan vouloit que dans les cas douteux, on prononçât contre ses receveurs.

Lorsque dans un état tous les particuliers sont citoyens, que chacun y possede par son domaine ce que le prince y possede par son empire, on peut mettre des impôts sur les personnes, sur les terres, sur la consommation, sur les marchandises, sur une ou sur deux de ces choses ensemble, suivant l'urgence des cas qui en requiert la nécessité absolue.

L'impôt sur la personne ou sur sa tête, a tous les inconvéniens de l'arbitraire, & sa méthode n'est point populaire : cependant elle peut servir de ressource lorsqu'on a un besoin essentiel de sommes qu'il faudroit indispensablement rejetter sur le commerce, sur les terres ou leur produit. Cette taxe est encore admissible, pourvû qu'elle soit proportionnelle, & qu'elle charge dans une proportion plus forte les gens aisés, en ne portant point du tout sur la derniere classe du peuple. Quoique tous les sujets jouissent également de la protection du gouvernement & de la sûreté qu'il leur procure, l'inégalité de leurs fortunes & des avantages qu'ils en retirent, veut des impositions conformes à cette inégalité, & veut que ces impositions soient, pour parler ainsi, en progression géométrique, deux, quatre, huit, seize, sur les aisés ; car cet impôt ne doit point s'étendre sur le nécessaire.

On avoit divisé à Athenes les citoyens en quatre classes ; ceux qui tiroient de leurs biens cinq cent mesures de fruits secs ou liquides, payoient au public un talent, c'est-à-dire soixante mines. Ceux qui en retiroient trois cent mesures, devoient un demi-talent. Ceux qui avoient deux cent mesures, payoient dix mines. Ceux de la quatrieme classe ne payoient rien. La taxe étoit équitable : si elle ne suivoit pas la proportion des biens, elle suivoit la proportion des besoins. On jugea que chacun avoit un nécessaire physique égal ; que ce nécessaire physique ne devoit point être taxé ; que l'abondant devoit être taxé ; & que le superflu devoit l'être encore davantage.

Tant que les impôts dans un royaume de luxe ne seront pas assis de maniere qu'on perçoive des particuliers en raison de leur aisance, la condition de ce royaume ne sauroit s'améliorer ; une partie des sujets vivra dans l'opulence, & mangera dans un repas la nourriture de cent familles, tandis que l'autre n'aura que du pain, & dépérira journellement. Tel impôt qui retrancheroit par an cinq, dix, trente, cinquante louis sur les dépenses frivoles dans chaque famille aisée, & ce retranchement fait à proportion de l'aisance de cette famille, suffiroit avec les revenus courans pour rembourser les charges de l'état, ou pour les frais d'une juste guerre, sans que le laboureur en entendît parler que dans les prieres publiques.

On croit qu'en France une taxe imposée dans les villes seulement, sur les glaces, l'argenterie, les cochers, les laquais, les carrosses, les chaises à porteurs, les toiles peintes des Indes, & autres semblables objets, rendroit annuellement quinze ou vingt millions ; elle ne seroit pas moins nécessaire pour mettre un frein à la dépopulation des campagnes, que pour achever de répartir les impôts de la façon la plus conforme à la justice distributive ; cette façon consiste à les étendre sur le luxe le plus grand, comme le plus onéreux à l'état. C'est une vérité incontestable que le poids des tributs se fait sur-tout sentir dans ce royaume, par l'inégalité de son assiette, & que la force totale du corps politique est prodigieuse.

Passons à la taxe sur les terres, taxe très-sage quand elle est faite d'après un dénombrement, une estimation vraie & exacte ; il s'agit d'en exécuter la perception à peu de frais, comme cela se pratique en Angleterre. En France l'on fait des rôles où l'on met les diverses classes de fonds. Il n'y a rien à dire quand ces classes sont distinguées avec justice & avec lumieres ; mais il est difficile de bien connoître les différences de la valeur des fonds, & encore plus de trouver des gens qui ne soient pas intéressés à les méconnoître dans la confection des rôles. Il y a donc deux sortes d'injustices à craindre, l'injustice de l'homme & l'injustice de la chose. Cependant si la taxe est modique à l'égard du peuple, quelques injustices particulieres de gens plus aisés ne mériteroient pas une grande attention. Si au contraire on ne laisse pas au peuple par la taxe, de quoi subsister honnêtement, l'injustice deviendra des plus criantes, & de la plus grande conséquence. Que quelques sujets par hasard ne payent pas assez dans la foule, le mal est tolérable ; mais que plusieurs citoyens qui n'ont que le nécessaire payent trop, leur ruine se tourne contre le public. Quand l'état proportionne sa fortune à celle du peuple, l'aisance du peuple fait bien-tôt monter la fortune de l'état.

Il ne faut donc point que la portion des taxes qu'on met sur le fermier d'une terre, à raison de son industrie, soit forte, ou tellement décourageante de sa nature, qu'il craigne de défricher un nouveau champ, d'augmenter le nombre de ses bestiaux, ou de montrer une nouvelle industrie, de peur de voir augmenter cette taxe arbitraire qu'il ne pourroit payer. Alors il n'auroit plus d'émulation d'acquérir, & en perdant l'espoir de devenir riche, son intérêt seroit de se montrer plus pauvre qu'il n'est réellement. Les gens qui prétendent que le paysan ne doit pas être dans l'aisance, débitent une maxime aussi fausse que contraire à l'humanité.

Ce seroit encore une mauvaise administration que de taxer l'industrie des artisans ; car ce seroit les faire payer à l'état, précisément parce qu'ils produisent dans l'état une valeur qui n'y existoit pas : ce seroit un moyen d'anéantir l'industrie, ruiner l'état, & lui couper la source des subsides.

Les impôts modérés & proportionnels sur les consommations des denrées, des marchandises, sont les moins onéreux au peuple, ceux qui rendent le plus au souverain, & les plus justes. Ils sont moins onéreux au peuple, parce qu'ils sont payés imperceptiblement & journellement, sans décourager l'industrie, d'autant qu'ils sont le fruit de la volonté & de la faculté de consommer. Ils rendent plus au souverain qu'aucune autre espece, parce qu'ils s'étendent sur toutes choses qui se consomment chaque jour. Enfin ils sont les plus justes, parce qu'ils sont proportionnels, parce que celui qui possede les richesses ne peut en jouir sans payer à proportion de ses facultés. Ces vérités, malgré leur évidence, pourroient être appuyées par l'expérience constante de l'Angleterre, de la Hollande, de la Prusse, & de quelques villes d'Italie, si tant est que les exemples soient propres à persuader.

Mais il ne faut pas ajouter des impôts sur la consommation, à des impôts personnels dejà considérables ; ce seroit écraser le peuple, au lieu que substituer un impôt sur la consommation, à un impôt personnel, c'est tirer plus d'argent d'une maniere plus douce & plus imperceptible.

Il faut observer en employant cet impôt, que l'étranger paye une grande portion des droits ajoutés au prix des marchandises qu'il achete de la nation. Ainsi les marchandises qui ne servent qu'au luxe, & qui viennent des pays étrangers, doivent souffrir de grands impôts. On en rehaussera les droits d'entrée, lorsque ces marchandises consisteront en des choses qui peuvent croître, ou être également fabriquées dans le pays, & on en encouragera les fabriques ou la culture. Pour les marchandises qu'on peut transporter chez l'étranger, s'il est de l'avantage public qu'elles sortent, on levera les droits de sortie, ou même on en facilitera la sortie par des gratifications.

Enfin les impôts sur les denrées & les marchandises qu'on consomme dans le pays, sont ceux que les peuples sentent le moins, parce qu'on ne leur fait pas une demande formelle. Ces sortes de droits peuvent être si sagement ménagés, que le peuple ignorera presque qu'il les paye.

Pour cet effet, il est d'une grande conséquence que ce soit le vendeur de la marchandise qui paye le droit. Il sait bien qu'il ne le paye pas pour lui, & l'acheteur qui donne le fonds, le paye, le confond avec le prix. De plus, quand c'est le citoyen qui paye, il en résulte toutes sortes de gênes, jusqu'à des recherches qu'on permet dans sa maison. Rien n'est plus contraire à la liberté. Ceux qui établissent ces sortes d'impôts, n'ont pas le bonheur d'avoir rencontré la meilleure sorte d'administration.

Afin que le prix de la chose, & l'imposition sur la chose puisse se confondre dans l'esprit de celui qui paye, il faut qu'il y ait quelque rapport entre la valeur de la marchandise & l'impôt ; & que sur une denrée de peu de valeur on ne mette point un droit excessif. Il y a des pays où le droit excede de quinze à vingt fois la valeur de la denrée, & d'une denrée essentielle à la vie. Alors le prince qui met de pareilles taxes sur cette denrée, ôte l'illusion à ses sujets ; ils voyent qu'ils sont imposés à des droits tellement déraisonnables, qu'ils ne sentent plus que leur misere & leur servitude. D'ailleurs, pour que le prince puisse lever un droit si disproportionné à la valeur d'une chose, il faut qu'il la mette en ferme, & que le peuple ne puisse l'acheter que de ses fermiers, ce qui produit mille desastres.

La fraude étant dans ce cas très-lucrative, la peine naturelle, celle que la raison demande, qui est la confiscation de la marchandise, devient incapable de l'arrêter ; il faut donc avoir recours à des peines japonoises, & pareilles à celles que l'on inflige aux plus grands crimes. Des gens qu'on ne sauroit regarder comme des hommes méchans, sont punis comme des scélérats : toute la proportion des peines est ôtée.

Ajoutons que plus on met le peuple dans la nécessité de frauder ce fermier, plus on enrichit celui-ci, & plus on appauvrit celui-là. Le fermier avide d'arrêter la fraude, ne cesse de se plaindre, de demander, de surprendre, d'obtenir des moyens de vexations extraordinaires, & tout est perdu.

En un mot les avantages de l'impôt sur les consommations, consistent dans la modération des droits sur les denrées essentielles à la vie, dans la liberté de contribution à leur consommation, & dans l'uniformité d'imposition. Sans cela, cette espece d'impôt admirable dans le principe, n'a plus que des inconveniens. Voyez-en la preuve dans l'excellent ouvrage intitulé recherches & considérations sur les finances, 1758, in-4°. 2 vol.

L'impôt arbitraire par tête est plus conforme à la servitude que tout autre. L'impôt proportionnel sur les terres est conforme à la justice. L'impôt sur les marchandises convient à la liberté d'un peuple commerçant. Cet impôt est proprement payé par l'acheteur, quoique le marchand l'avance & à l'acheteur & à l'état. Plus le gouvernement est modéré, plus l'esprit de liberté regne, plus les fortunes ont de sûreté, plus il est facile aux négocians d'avancer à l'état & aux particuliers des droits considérables. En Angleterre, un marchand prête réellement à l'état cinquante livres sterling, à chaque tonneau de vin qu'il reçoit de France. Quel est le marchand qui oseroit faire une chose de ce genre dans un pays gouverné comme la Turquie ? Et quand il l'oseroit faire, comment le pourroit-il avec une fortune suspecte, incertaine, ruinée ?

La plûpart des républiques peuvent augmenter les impôts dans les pressans besoins, parce que le citoyen qui croit les payer à lui-même, a la volonté de les payer, & en a ordinairement le pouvoir, par l'effet de la nature du gouvernement. Dans la monarchie mitigée, les impôts peuvent s'augmenter, parce que la sagesse, l'habileté du gouvernement, y peut procurer des richesses ; c'est comme la récompense du prince, à cause du respect qu'il a pour les lois.

Cependant plus il les respecte, plus il doit borner les impôts qu'il est forcé d'établir, les distribuer proportionnellement aux facultés, les faire percevoir avec ordre, sans charges & sans frais. L'équité de la levée des tributs de la ville de Rome, tenoit au principe fondamental du gouvernement, fondé par Servius Tullius, & ne pouvoit être enfreinte que la république ne fût ébranlée du même coup, comme l'expérience le justifia.

L'imposition mise par Aristide sur toute la Grece, pour soutenir les frais de la guerre contre les Perses, fut répartie avec tant de douceur & de justice, que les contribuables nommerent cette taxe l'heureux sort de la Grece ; & c'est vraisemblablement la seule fois qu'une taxe a eu cette belle qualification. Elle montoit à 450 talens ; bien-tôt Périclès l'augmenta d'un tiers ; enfin ayant été triplée dans la suite, sans que la guerre fût plus ruineuse par sa longueur, ou par les divers accidens de la fortune, cette pesanteur d'impôt arrêta le progrès des conquêtes, épuisa les veines du peuple, qui devenu trop foible pour résister à Philippe, tomba sous le joug de son empire.

Ayons donc pour maxime fondamentale de ne point mesurer les impôts à ce que le peuple peut donner, mais à ce qu'il doit donner équitablement ; & si quelquefois on est contraint de mesurer les impôts à ce que le peuple peut donner, il faut que ce soit du moins à ce qu'il peut toujours donner ; sans ce ménagement il arrivera qu'on sera forcé ou de surcharger ce malheureux peuple, c'est-à-dire de ruiner l'état, ou de faire des emprunts à perpétuité, ce qui conduit à la surcharge perpétuelle de l'imposition, puisqu'il faut payer les intérêts ; finalement il en résulte un désordre assuré dans les finances, sans compter une infinité d'inconvéniens pendant le cours de ces emprunts. Le principe qu'on vient de poser est bien plus constant, d'un effet plus étendu, & plus favorable à la monarchie, que les trésors amassés par les rois.

Le souverain doit ôter tous les impôts qui sont vicieux par leur nature, sans chercher à en réprimer les abus, parce que la chose n'est pas possible. Lorsqu'un impôt est vicieux par lui-même, comme le sont tous les tributs arbitraires, la forme de la régie, toute bonne qu'elle est, ne change que le nom des excès, mais elle n'en corrige pas la cause.

La maxime des grands empires d'orient, de remettre les tributs aux provinces qui ont souffert, devroit être portée dans tous les états monarchiques. Il y en a où elle est adoptée, mais où en même tems elle accable autant & plus que si elle n'y étoit pas reçue, parce que le prince n'en levant ni plus ni moins, tout l'état devient solidaire. Pour soulager un village qui paye mal, on charge de la dette un autre village qui paye mieux ; on ne rétablit point le premier, on détruit le second. Le peuple est désespéré entre la nécessité de payer pour éviter des exécutions qui suivent promtement, & le danger de payer, crainte de surcharges.

On a osé avancer que la solidité des habitans d'un même village étoit raisonnable, parce qu'on pouvoit supposer un complot frauduleux de leur part. Mais où a-t-on pris, que sur des suppositions, on doive établir une chose injuste par elle-même, & ruineuse pour l'état ? Il faut bien, dit-on, que la perception des impôts soit fixe pour répondre aux dépenses qui le sont. Oui la perception des impôts qui ne seront pas injustes & ruineux. Remettez sans hésiter de tels impôts, ils fructifieront immanquablement. Cependant ne peut-on pas faire des retranchemens sur plusieurs de ces dépenses qu'on nomme fixes ? Ce que l'entente peut dans la maison d'un particulier, ne le pourroit-elle pas dans l'administration d'un état ? N'a-t-il point de ressources pour économiser dans des tems de paix, se libérer s'il est endetté, former même des épargnes pour les cas fortuits, les consacrer au bien public ; & en attendant, les faire toujours circuler entre les mains des tresoriers, des receveurs, en prêts à des compagnies solides, qui établiroient des caisses d'escompte, ou par d'autres emplois.

Il y a cent projets pour rendre l'état riche, contre un seul dont l'objet soit de faire jouir chaque particulier de la richesse de l'état. Gloire, grandeur, puissance d'un royaume ! Que ces mots sont vains & vuides de sens, auprès de ceux de liberté, aisance, & bonheur des sujets ! Quoi donc, ne seroit-ce pas rendre une nation riche & puissante, que de faire participer chacun de ses membres aux richesses de l'état ? Voulez-vous y parvenir en France ? les moyens s'offrent en foule à l'esprit ; j'en citerai quelques-uns par lesquels je ne puis mieux terminer cet article.

1°. Il s'agit de favoriser puissamment l'Agriculture, la population & le commerce, sources des richesses du sujet & du souverain. 2°. Proportionner le bénéfice des affaires de finances à celui que donne le négoce & le défrichement des terres en général ; car alors les entreprises de finances seront encore les meilleures, puisqu'elles sont sans risque, outre qu'il ne faut jamais oublier que le profit des financiers est toujours une diminution des revenus du peuple & du roi. 3°. Restraindre l'usage immodéré des richesses & des charges inutiles. 4°. Abolir les monopoles, les péages, les privileges exclusifs, les lettres de maîtrise, le droit d'aubaine, les droits de franc-fiefs, le nombre & les véxations des fermiers. 5°. Retrancher la plus grande partie des fêtes. 6°. Corriger les abus & les gênes de la taille, de la milice & de l'imposition du sel. 7°. Ne point faire de traités extraordinaires, ni d'affoiblissement dans les monnoies. 8°. Souffrir le transport des especes, parce que c'est une chose juste & avantageuse. 9°. Tenir l'intérêt de l'argent aussi bas que le permet le nombre combiné des prêteurs & des emprunteurs dans l'état. 10°. Enfin, alléger les impôts, & les répartir suivant les principes de la justice distributive, cette justice par laquelle les rois sont les représentans de Dieu sur la terre. La France seroit trop puissante, & les François seroient trop heureux, si ces moyens étoient mis en usage. Mais l'aurore d'un si beau jour est-elle prête à paroître ? (D.J.)

IMPOT en faveur du Théâtre, c'est dans les anciens auteurs un impôt qu'on levoit sur le peuple par voie de taxe, pour payer les frais des représentations théatrales, ou d'autres spectacles. Voyez SPECTACLE.

Il y avoit plusieurs questeurs ou tresoriers particuliers pour cet impôt ; il fut établi par une loi d'Eubulus, que ce seroit un crime capital de détourner à d'autres usages l'argent destiné aux frais du théâtre, & même de s'en servir pour les besoins de la guerre.

Parmi nous on tire du théâtre même une espece d'impôt en faveur des pauvres. C'est le quart de la somme que produit chaque représentation, & on l'appelle le quart des hôpitaux à l'entretien desquels cet argent est affecté. On accepte l'aumône du comédien, & on lui refuse des prieres.


IMPRATICABLE(Gramm.) qui ne peut être pratiqué. Il se dit des choses & des personnes. Ces chemins sont impraticables. C'est un homme impraticable. Tout ce qui fait un obstacle insurmontable à l'exercice de nos facultés, sur-tout corporelles, s'appelle ou peut s'appeller impraticable.


IMPRÉCATIONS. f. (Antiq. greq. & rom.) execratio, devotio, deprecatio, obsecratio, c'est-à-dire malédiction. Ce terme dans l'acception commune, désigne proprement des voeux formés par la colere ou par la haine.

On appelle de ce mot les expressions emportées, que le desir de la vengeance nous arrache, lorsque nous sentant trop foibles pour nuire par nous-mêmes à ce que nous haïssons, nous osons réclamer le secours de la divinité, & l'inviter à épouser nos ressentimens.

Mais il s'agit ici de ces imprécations singulieres des anciens, que leur religion & la croyance des peuples autorisent. Ce sujet vraîment curieux pour un littérateur philosophe, a fait la matiere de plusieurs savans mémoires insérés dans le recueil de l'académie des Belles-Lettres : il en faut détacher les généralités les plus importantes & les plus assortissantes au plan de cet Ouvrage.

Commençons par distinguer les imprécations des anciens, en imprécations publiques, en imprécations des particuliers, & en imprécations contre soi-même, lorsqu'on se dévouoit pour la patrie ; mais nous ne dirons rien de ces dernieres, parce que nous en avons déja traité à l'article DEVOUEMENT, (Hist. & Littér.)

J'entends par imprécations publiques, celles que l'autorité publique ordonnoit en certains cas chez les Grecs, chez les Romains, & chez quelques autres peuples.

Les citoyens impies, mais sur-tout les oppresseurs de la liberté & les ennemis de l'état, furent l'objet le plus ordinaire de ces sortes d'imprécations. Alcibiade en subit la peine, pour avoir mutilé les statues de Mercure, & pour avoir profané les sacrés mysteres de Cérès.

Dès que les Athéniens eurent secoué le joug des Pisistratides, un decret du sénat ordonna des imprécations contre Pisistrate & ses descendans. Un pareil decret en ordonna de plus fortes encore contre Philippe, roi de Macédoine. Tite-Live nous en a conservé la teneur que voici.

Le peuple, dit-il, obtint du sénat un decret, qui portoit que les statues qu'on avoit élevées à ce prince, seroient renversées ; que tous ses portraits seroient déchirés ; que son nom & ceux de ses ancêtres de l'un & de l'autre sexe, seroient effacés ; que les fêtes établies en son honneur seroient réputées profanes, & les jours où on les célebroit, des jours malheureux ; que les lieux où l'on avoit placé quelque monument à sa gloire, seroient déclarés des lieux exécrables ; enfin, que les prêtres dans toutes leurs prieres publiques pour les Athéniens & pour leurs alliés, seroient obligés de joindre des malédictions contre la personne & la famille de Philippe. On inséra depuis dans le decret, que tout ce qui pourroit être imaginé pour flétrir le nom du roi de Macédoine, seroit avoué & adopté par le peuple d'Athènes ; & que si quelqu'un osoit s'y opposer, il seroit regardé pour ennemi de l'état.

Eschine nous apprend que les Amphictions s'obligerent par une amere imprécation, non-seulement à ne jamais cultiver, mais même à ne jamais permettre qu'on cultivât les terres des Cyrrhéens & des Acragallides, qui avoient prophané le temple de Delphes, & s'étoient gorgés du butin des offrandes dont l'avoit enrichi la piété des peuples : voici les propres termes de l'imprécation, ils sont bien curieux.

" Si quelqu'un, soit particulier, soit ville, soit nation entiere, viole cet engagement, qu'on les déteste comme criminels de leze-majesté divine envers Apollon, Latone, Diane & Minerve ; que leurs terres ne donnent point de fruits ; que leurs femmes n'enfantent pas des hommes, mais des monstres ; que leurs troupeaux ne produisent que des masses contraires à l'ordre de la nature ; que sans-cesse de tels gens succombent dans toute expéditions de guerre, dans tout jugement de tribunal, dans toute délibération de peuple ; qu'eux, leur famille & leur race, périssent par une extermination totale ; qu'enfin aucune victime de leur part ne trouve grace devant les quatre divinités offensées, & qu'à jamais elles rejettent de semblables sacrifices.

Comme toutes les imprécations avoient pour but d'attirer la colere des dieux sur la tête de celui contre qui on les prononçoit, les divinités, qui dans la Mythologie présidoient à la vengeance, entre lesquelles les Furies tenoient le premier rang, étoient celles qu'on invoquoit le plus généralement dans les imprécations.

Les voeux qu'on leur adressoit sont appellés indistinctement, execrationes, execrationum carmen, dirae, deprecationes, devotiones, vota feralia, termes qui marquent qu'on ne les invoquoit que pour en obtenir quelque chose de funeste ; afin de répandre une sorte d'horreur sur les sacrifices qui faisoient partie de la cérémonie, on les offroit ces sacrifices, non sur des autels élevés, mais dans des fosses profondes que l'on creusoit exprès.

Le premier but de ces prieres vengeresses étoit de mettre les divinités infernales en possession du coupable, qu'on leur abandonnoit ; c'est ce qu'on entendoit par les deux mots devovere diris. Ceux qui avoient été ainsi dévoués étoient regardés comme des ennemis publics, & comme des hommes exécrables. Bannis de la société, ils n'avoient plus de part aux aspersions qui se faisoient avec les tisons sacrés trempés dans le sang des victimes. Ils n'avoient plus la liberté d'offrir des libations dans les temples, ni d'assister aux assemblées du peuple. Chassés de leur patrie, ils n'y étoient pas même reçûs après leur mort : on ne vouloit pas que leurs vêtemens fussent confondus avec ceux des citoyens, ni que la terre natale qu'ils avoient deshonorée, servît à les couvrir ; à moins que sur des preuves bien authentiques de leur innocence, ils ne fussent réhabilités. La réhabilitation se faisoit en immolant quelques victimes à l'honneur des mêmes dieux, dont on avoit imploré l'assistance par les imprécations.

Mais les meurtriers, les assassins, les parricides ne pouvoient jamais se flater de cet avantage. C'est ainsi que le déclare Oedipe dans Sophocle, lorsqu'il prononce ces violentes imprécations contre le meurtrier de Laïus. " Je défends, dit-il, qu'en aucun lieu de mes états, ce malheureux soit reçû dans les sacrifices & dans les compagnies : je défends qu'on ait rien de commun avec lui, pas même la participation de l'eau lustrale ; & j'ordonne qu'on le bannisse comme un monstre, de toutes les maisons où il se retireroit. Puisse le criminel éprouver l'effet des malédictions dont je l'accable aujourd'hui. Qu'il traîne une vie misérable, sans feu, sans lieu, sans secours, & sans espoir d'être jamais réhabilité.

Les imprécations furent originairement établies par le concours de la religion & de la politique, pour exclure de la société & de la participation aux avantages qui y sont attachés, ceux qui seroient capables d'en détruire l'ordre & l'administration. On regarda les imprécations comme une suite naturelle du droit commun dont jouit tout gouvernement, de pouvoir retrancher de son sein, les membres qui le bouleversent & les sujets rebelles.

Je n'examinerai point si l'usage qu'on en a fait dans l'antiquité en divers tems & en plusieurs pays, n'a pas quelquefois dégénéré en abus ; & si la passion se couvrant du voile de la religion & du bien public, ne les a pas quelquefois injustement appliquées ; je sais qu'on les employoit très-rarement & seulement dans des cas extrêmes. Cependant on ne sauroit nier que les formules n'en fussent blâmables, & qu'en même tems elles étoient accompagnées de cérémonies infamantes, qu'il falloit retrancher. Mais les abus des excommunications qui ont succédé aux imprécations des Payens, sont bien autrement condamnables. Il n'y en a que trop d'exemples dans les derniers siecles. " Dieu, dit M. l'abbé de Fleury, a permis les suites affreuses des fausses idées qu'on a eu si long-tems sur l'excommunication pour nous en desabuser à jamais, du-moins par l'expérience ". Voyez EXCOMMUNICATION.

On peut même ajouter, à la décharge des imprécations des anciens, qu'elles n'étoient pas toujours mêlées de formalités odieuses, & qu'elles varioient suivant la nature du crime qui y donnoit lieu, & suivant les idées que les peuples en avoient. Lorsque les Crétois, chez qui la dépravation des moeurs étoit regardée comme la source de tous les desordres, chassoient de leur île un citoyen corrompu ; ils ne fermoient contre lui d'autre voeu, sinon qu'il fût obligé de passer sa vie hors de sa patrie, dans la compagnie de gens qui lui ressemblassent ; imprécation bien digne d'un peuple qui avoit eu Minos pour législateur.

L'usage des imprécations passa des Grecs chez les Romains ; elles s'étoient glissées à Rome, dès la naissance de la république ; & elles y subsisterent dans les tems postérieurs. Valerius Publicola, autorisé par le peuple, dévoua aux dieux infernaux la vie & les biens de quiconque oseroit aspirer à la royauté. Crassus, ce Romain si fameux par ses richesses, ayant formé le dessein d'aller conquérir le pays des Parthes, surmonta par la faveur de Pompée, l'opposition que les pontifes mettoient à cette entreprise ; mais le tribun Atéius s'étant fait apporter dans l'endroit par où Crassus devoit passer, un réchaud plein de feu, y jetta quelques parfums, fit des aspersions, & prononça une formule conçûe en termes si effrayans, qu'on la nomma carmen desperatum.

Telles étoient la plûpart des imprécations particulieres ; je les définis, des prieres qu'on adresse à un être suprême, pour l'engager à se porter vangeur des injures, dont sa protection n'a pas garanti, & dont on est hors d'état de se vanger.

Rien n'est plus naturel à la foiblesse accablée, que d'implorer l'assistance d'un pouvoir supérieur à ceux qui l'oppriment. Les hommes dans tous les tems ont adressé leurs voeux aux dieux protecteurs de l'humanité. L'idée de tirer vengeance des maux qu'on a soufferts par la malice ou la violence des autres, est une idée pleine de douceur & de consolation. Les malheureux ne desirent guere moins la vengeance de leurs calamités, que la protection des dieux, pour la conservation de leurs repos. Ils se sont toujours adressés à la justice divine, pour la punition des offenses dont ils ne peuvent se flater d'obtenir la satisfaction d'une autre maniere. Les voeux commencent où l'espoir vient à cesser.

Il est beaucoup parlé dans l'antiquité des imprécations célebres, dont l'effet a rempli également de terreur & de pitié, les théâtres de la Grece, & quelquefois les nôtres. Il est vrai que c'est par le canal des poëtes que la connoissance de ces imprécations est parvenue jusqu'à nous ; mais il n'est pas moins vrai que les poëtes sont les historiens des tems les plus éloignés, & les témoins d'une vieille tradition, dont le souvenir quand ils écrivoient, n'étoit pas encore effacé de la mémoire des hommes.

Or de toutes les imprécations, dont les écrits des poëtes sont remplis, les plus remarquables ont été celles que les peres irrités ont faites contre leurs enfans.

Il faut d'abord observer que soit qu'elles eussent leur fondement légitime dans quelque grand outrage, soit qu'elles ne fussent que le produit d'un esprit troublé par des soupçons injustes, l'événement n'en étoit pas moins funeste à ceux qui en étoient frappés.

Pour découvrir la cause de cette opinion reçûe chez les anciens, il faut remonter aux tems du monde, qui ont précédé l'établissement des états. Alors un pere de famille, maître absolu de la destinée de ses enfans, ne voyoit rien au-dessus de lui que les dieux. Il en étoit en quelque sorte l'image vivante ; & comme les peres par leur sagesse, s'attiroient de leurs enfans l'admiration, & le respect qui en est inséparable, de même par leur tendresse & par leurs soins, ils en avoient le coeur & l'attachement. Les enfans ne voyoient donc après les dieux, rien qui fût si bon ni si grand, que les auteurs de leur naissance ; aussi de toute ancienneté, le respect dû aux peres par leurs enfans marche à côté du culte des dieux.

Les Furies, nées selon Hésiode du sang d'un pere outragé par son fils, de Célus mutilé par Saturne, étoient les ministres infatigables des vengeances paternelles. C'étoit à elles que les peres dans l'excès de leur colere adressoient les imprécations contre leur propre sang ; & s'ils appelloient quelque autre divinité à leur vengeance, les Furies étoient toujours prêtes à se joindre à elles, pour exécuter leurs ordres. Althée, dit Homere, frappoit à genoux la terre avec les mains, lorsqu'elle proféroit son imprécation contre son fils Méléagre, & demandoit aux dieux des enfers & à Proserpine la mort de ce fils infortuné, la Furie qui erre dans les ténebres, entendit du fond du Tartare sa funeste priere.

L'effet même des imprécations paternelles sur des enfans innocens ne se révoquoit point en doute, parce que le pere étoit regardé comme le souverain seigneur de sa famille. La politique fortifia dans l'esprit des hommes une opinion d'où dépendoit le repos de l'ordre public.

Entre les imprécations prononcées par un pere avec justice, personne ne peut oublier celle d'Oedipe contre Etéocle & Polinice, qui leur fut si fatale. C'est le principal point de vûe des Phéniciennes d'Euripide, & de la tragédie d'Eschyle intitulée les sept devant Thebes.

On ne se ressouvient pas moins des imprécations de Thésée, qui toutes injustes qu'elles étoient, donnerent la mort à Hyppolite son fils vertueux, & à lui une douleur mortelle. C'est encore le sujet de la tragédie d'Euripide, qui a pour titre Hyppolite.

L'histoire moderne rapporte que le malheureux Henri IV. empereur d'Allemagne, trompé par son indigne fils, qui le dépouilla de sa couronne, s'écrioit en mourant, " Dieu des vengeances, vous vengerez ce parricide ". Ainsi de tout tems, les hommes ont imaginé que Dieu exauçoit les imprécations des mourans, & sur-tout celles des peres. Erreur utile & respectable, dit M. de Voltaire, si elle pouvoit arrêter le crime !

En général, les Romains croyoient que les imprécations avoient une telle force, qu'aucun de ceux contre qui elles avoient été faites n'en pouvoit éviter l'effet. C'est en profitant de cette opinion superstitieuse, qu'Horace dans une ode satyrique contre la magicienne Canidie, lui dit " vos maléfices ne changeront point le cours de la justice des dieux ; mais mes imprécations vont attirer sur vous la colere du ciel, & nul sacrifice n'en pourra détourner l'accomplissement. "

Dira detestatio

Nullâ expiatur victimâ. Ode V. lib. V.

Je ne dois pas oublier de remarquer que les anciens, à la prise & à la destruction des villes, qui leur avoient couté beaucoup de sang, prononcerent quelquefois des imprécations contre quiconque oseroit les rétablir.

Quelques-uns croient que ce fut-là la principale raison, pour laquelle Troie ne put jamais se relever de ses cendres, les Grecs l'ayant dévouée à une chûte éternelle & irréparable.

Ces imprécations contre des villes entieres saccagées & renversées, passerent chez les Juifs, qui les goûterent avec avidité, & les employerent impitoyablement. Ainsi nous lisons que Josué à la destruction de Jéricho, fit de fatales imprécations contre quiconque oseroit la rebâtir ; ce qui fut accompli au bout d'environ 537 ans dans la personne d'Hiel de Béthel ; & s'il est parlé dans ce long espace de tems d'une ville de Jéricho, cette ville n'avoit point été bâtie sur les fondemens de l'ancienne, mais dans son voisinage. Ce ne fut qu'après la mort d'Hiel, qu'on vint demeurer dans la premiere qu'il avoit réparée.

Mais tous les peuples s'accorderent à lancer des imprécations contre les violateurs des sépulchres, qui par-tout étoient des lieux réputés sacrés. On chargeoit les tombeaux de diverses formules terribles : que le violateur meure le dernier de sa race, qu'il s'attire l'indignation des dieux, qu'il soit privé de la sépulture, qu'il soit précipité dans le Tartare, qu'il voie les ossemens des siens déterrés & dispersés, que les mysteres d'Isis troublent à jamais son repos, que ses descendans soient réduits au même état qu'il éprouve. Deos iratos habeat....ossa suorum eruta atque dispersa videat, si quis de eo sepulchro violarit, &c.

Enfin, les imprécations furent en usage chez les Gaulois, mais il n'appartenoit qu'aux druides de les prononcer, & la désobéissance à leurs décisions étoit au rapport de César, de bello Gallico, lib. VI. p. 220, edit. variorum, le cas le plus ordinaire où ils les employassent. On en peut croire César sur sa parole, il avoit vû ce qu'il avançoit, & s'il ne l'avoit pas vû, on pourroit l'en croire encore. (D.J.)

IMPRECATIONS, s. f. pl. (Littérat.) dirae ; ce sont les déesses impitoyables que l'on nommoit Furies sur la terre ; Euménides aux enfers, & imprécations dans le ciel, dit Servius sur le quatrieme livre de l'Enéïde.

Quelques uns croient que leur nom latin dirae vient du grec , qui signifie terribles.

Incinctae igni

Incedunt cum ardentibus taedis.

On les invoquoit toujours dans toutes les prieres qu'on faisoit contre ses ennemis, ou contre les scélerats.

Ces prétendues déesses vengeresses avoient outre leurs temples & leurs bois sacrés, des libations qui leur étoient propres, & dans lesquelles on n'employoit que l'eau & le miel, sans aucun mêlange de vin. On ne parloit qu'avec une horreur religieuse de ces divinités infernales & célestes. On évitoit de prononcer leurs deux noms d'imprécations & de Furies, & l'on leur substituoit celui d'Euménides, qui n'offroit rien d'affreux. Voyez EUMENIDES.

Enfin, comme on tremble toujours à l'aspect de la main qui va nous frapper, aussi n'y avoit-il rien qui portât avec soi plus d'épouvante que le caractere des Furies, dont Héraclite disoit qu'elles arrêteroient le soleil même, s'il vouloit se détourner de sa route ; mais il ne s'agit pas ici de s'étendre davantage, le lecteur peut consulter leur article, où l'on est entré dans de grands détails. (D.J.)

IMPRECATION, (Littérat.) figure de rhétorique par laquelle l'orateur souhaite des malheurs à ceux à qui il parle. Elle est quelquefois dictée par l'horreur pour le crime & pour les scélérats, comme celle-ci du grand-prêtre Joad dans l'Athalie de Racine.

Daigne, daigne, mon Dieu, sur Mathan & sur elle

Répandre cet esprit d'imprudence & d'erreur,

De la chûte des rois, funeste avant-coureur.

Quelquefois elle est l'effet de l'indignation, mais le plus souvent celui de la colere & de la fureur. Ainsi dans Rodogune Cléopatre expirante, souhaite à son fils Antiochus & à cette princesse tous les malheurs réunis.

Puisse le ciel, tous deux vous prenant pour victimes,

Laisser tomber sur vous la peine de mes crimes.

Puissiez-vous ne trouver dedans votre union,

Qu'horreur, que jalousie, & que confusion ;

Et pour vous souhaiter tous les malheurs ensemble,

Puisse naître de vous un fils qui me ressemble.


IMPRÉGNATIONsub. f. (Oecon. anim.) ce terme est proprement synonyme de fécondation. Voy. FECONDATION, GENERATION, GROSSESSE.


IMPREGNERverb. act. (Gram.) impregner un corps d'un autre, c'est répandre les molécules de celui-ci entre les molécules du premier, ensorte qu'il y en ait par-tout également : c'est ainsi qu'un drap est imprégné de la liqueur colorante ; qu'une eau est imprégnée de sel, &c. Ainsi l'imprégnation se fait ou par le mélange, ou par l'imbibition, ou par la combinaison, ou par la dissolution, &c.


IMPRENABLEadj. (Gram.) qui ne peut être pris, forcé. Il ne se dit guere que d'une place fortifiée. Il n'y a aucune place imprenable depuis l'invention de la poudre à canon.


IMPRESCRIPTIBILITÉS. f. (Jurisprud.) est la nature d'une chose qui la rend imprescriptible, ou non sujette à être prescrite, soit activement ou passivement. Voyez PRESCRIPTION. (A)


IMPRESCRIPTIBLEadj. (Jurisprud.) se dit de ce qui ne peut être prescrit, comme le domaine du roi. Il y a des choses qui sont imprescriptibles de leur nature, de maniere qu'elles ne peuvent jamais être prescrites ; d'autres qui, quoique sujettes en général à la loi de la prescription, ne peuvent être prescrites pendant un certain tems où la prescription ne court pas. Voyez PRESCRIPTION. (A)


IMPRESSEadj. (Philosop.) on dit des especes impresses, & des especes expresses. On entend par les premieres, des émanations qui se détachant des corps dont elles sont des simulacres legers, viennent frapper nos organes, & sont transmises au sensorium commune, où le principe intelligent s'en occupe & s'en forme des concepts qu'on appelle especes expresses. Les especes impresses sont matérielles, les expresses sont spirituelles ; les unes & les autres sont chimériques. Voyez les articles IDEES, SENSATION, &c.


IMPRESSIONS. f. (Gram.) c'est en général la marque de l'action d'un corps sur un autre. Les piés des animaux s'impriment sur la terre molle. Le coin laisse son impression sur la monnoie. Les objets extérieurs font impression sur nos sens. Les impressions reçues dans la jeunesse, ressemblent aux caracteres gravés sur l'écorce des arbres ; ils croissent & se fortifient avec eux. Ce n'est point par les impressions de détail, qu'il faut juger de la bonté morale d'un ouvrage dramatique, mais par l'impression derniere qu'on en remporte. Vous avez cent fois ri du misanthrope Alceste ; vous l'avez trouvé brutal, opiniâtre, insensé, ridicule ; mais à la fin, vous prendriez volontiers son rôle dans la société, & vous l'estimez assez pour souhaiter de lui ressembler. Le mot impression a cent autres acceptions diverses, tant simples que figurées.

IMPRESSION, s. f. c'est le produit de l'art de l'Imprimeur. La beauté d'une impression dépend de tant de circonstances différentes, qu'il est presque impossible de trouver à cet égard un seul livre également bien conditionné : il n'y a guere que du plus ou moins.

L'impression d'Hollande a dû la réputation dont elle jouissoit, à l'élégance de ses caracteres, & à la beauté de son papier. La fonderie en caracteres a surpassé ici celle de Hollande ; mais il seroit encore à desirer qu'en faisant l'oeil un peu plus creux, il devînt moins sujet à se remplir d'encre, & s'écrasât moins promtement. Les caracteres anciens sont moins beaux, mais ils conservent plus long-tems l'oeil net par cette raison.

Il seroit encore d'une grande utilité dans l'Imprimerie, que tous les caracteres, même chez les différens fondeurs, fussent exactement de la même hauteur ; mais par une politique qui nuit extrêmement à la qualité de l'impression, chaque fondeur a presque des hauteurs particulieres. Et quand dans la même feuille on est obligé d'employer différens caracteres, ce qui arrive souvent, on a le desagrément de voir une partie noire, & l'autre blanche. Tout le talent des imprimeurs à la presse ne peut y remédier entierement.

Pour le papier, bien-loin que nos manufactures égalent celles de Hollande, il devient de plus en plus mauvais. Dans la même main de papier, il se trouve souvent des feuilles de trois épaisseurs différentes ; du blanc & du gris. Les imprimeurs trempant leur papier, & touchant leur forme suivant la qualité du papier, ne peuvent que se tromper souvent. On voit dans une édition une feuille noire, après une blanche. C'est cependant quelquefois la faute des imprimeurs.


IMPRESSIONS digitales, (Anatom.) c’est ainsi qu’on nomme quelques enfoncemens superficiels, que présente la partie de l’os frontal, qui forme la voûte orbitaire. On appelle ces enfoncemens impressions digitales, parce qu’ils ressemblent assez à ceux qu’on feroit avec l’extrémité des doigts sur une matiere molle. Ils sont formés par les circonvolutions de la substance corticale des lobes antérieurs du cerveau. Voyez FRONTAL os. (D. J.)


IMPRIMAGES. m. se dit parmi les Tireurs d'or, de l'action de l'avanceur qui passe une fois son fil dans chacun de ses prégatons, ce qui fait le premier & le second imprimage.


IMPRIMER(Grammaire) c'est porter l'empreinte d'un objet sur un autre.

Imprimer en lettres, c'est porter l'empreinte des lettres sur du papier, ou quelqu'autre matiere propre à la recevoir.

Imprimer en taille-douce, c'est porter l'empreinte d'une planche gravée sur des surfaces propres à la prendre ; & aussi de toutes les autres manieres d'imprimer. Voyez les articles IMPRIMERIE EN LETTRES, & IMPRIMERIE EN TAILLE-DOUCE.

IMPRIMER, en Architec. v. a. c'est peindre d'une ou de plusieurs couches d'une même couleur à l'huile ou à détrempe les ouvrages de charpenterie, de menuiserie, de serrurerie, & quelquefois les plâtres qui sont au dedans ou au dehors des bâtimens, autant pour les conserver, que pour les décorer.

On appelle toutes les peintures de bâtimens peintures d'impressions.

IMPRIMER, en terme de Cirier, c'est imbiber la méche d'une premiere couche de cire, pour la rendre plus facile à prendre les autres.

IMPRIMER, se dit en Peinture, des couches de colle & de celles de couleurs qu'on met sur les toiles, pour les rendre telles qu'elles doivent être pour y faire quelque tableau. Lorsque les toiles sont imprimées, il faut qu'elles soient bien seches avant de peindre dessus.

Imprimer se dit aussi des couches de couleurs à huile ou en détrempe qu'on donne sur les ouvrages de charpenterie, de menuiserie, & de serrurerie & de maçonnerie, soit pour les conserver ou les embellir de divers ornemens, de figures, panneaux, &c.

Imprimer se dit encore des estampes que l'on imprime.


IMPRIMERIES. f. (Hist. des Invent. modern.) art de tirer sur du papier l'empreinte des lettres, des caracteres mobiles, jettés en fonte, & qui servent de moule. On l'appelle autrement art typographique, & c'est un fort bon terme. Venons à la chose.

L'Imprimerie, cet art si favorable à l'avancement des Sciences, qui acquierent toûjours de la perfection à mesure que les connoissances se multiplient, fut trouvée vers le milieu du quinzieme siecle, à-peu-près dans le tems que la Gravûre fut connue, & les Romains n'avoient qu'un pas à faire pour en avoir la gloire.

Les auteurs qui ont écrit sur cette matiere s'accordent assez à fixer l'époque de cet art depuis l'année 1440, & à faire honneur à la ville de Mayence de l'avoir vû naître dans son sein. Harlem, qui se vante de cette gloire, a des partisans, & entr'autres Boxhorn. Enfin, la ville de Strasbourg a les siens, & en particulier MM. Mentel & Schefflin.

Toutefois, si l'on en juge impartialement, on ne peut guere douter que Guttenberg ne soit le véritable auteur de l'Imprimerie. Il étoit natif de Mayence, & sortoit d'une famille patricienne de cette ville, qui paroît avoir porté différens noms, celui de Zumjungen-aben, & celui de Gensfleisch. On trouve dans des contrats passés à Strasbourg, en 1441 & 1442, qu'il est appellé Joannes dictus Gensfleisch, aliàs nuncupatus Guttenberg, de Moguntia.

On assûre que Guttenberg, étant à Strasbourg en 1439, passa un acte avec trois bourgeois de cette ville, pour mettre en oeuvre plusieurs arts, & secrets merveilleux qui tiennent du prodige. Ce sont, dit M. Schefflin, les termes du traité (écrit en allemand) sans toutefois spécifier en quoi consistoient ces arts ; cependant il est permis de soupçonner que l'art d'imprimer étoit du nombre de ces secrets qualifiés de merveilleux.

En effet, l'invention de l'Imprimerie a été regardée, dans les commencemens, comme tenant du prodige, & même du sortilege. Les parties contractantes n'auront pas jugé à propos de s'expliquer plus clairement, dans l'espérance de tirer un profit considérable d'un art pour lequel il n'y avoit pas même encore de terme consacré.

En 1450, Guttenberg étant à Mayence pour chercher des amis qui vinssent au secours de ses fonds épuisés, fit dans cette année une nouvelle association avec Faust de Mayence. Voilà pourquoi Pierre Schoeffer, associé & gendre de Faust, a mis l'époque de l'origine de l'Imprimerie à Mayence dans ladite année 1450.

En 1452, le même Pierre Schoeffer, domestique de Faust, trouva le secret de jetter en fonte les caracteres, & mit par conséquent la derniere main à la perfection de l'Imprimerie ; car jusqu'alors Guttenberg & Faust n'avoient imprimé qu'avec des lettres sculptées en relief sur le bois & sur le métal : il falloit des lettres mobiles fondues, & c'est ce que Schoeffer exécuta.

En 1465, l'électeur de Mayence Adolphe II. honora Guttenberg de ses bonnes graces, eut soin de sa fortune, & le reçut au nombre des gentilshommes de sa maison, avec une pension honnête. Guttenberg ne jouit pas long-tems de ces avantages ; il mourut trois ans après à Mayence en 1468, & fut enterré dans l'église des Cordeliers de cette ville.

Je n'entrerai point ici dans un plus grand détail sur la vie des trois hommes qui ont les premiers imprimé des livres, & je ne dirai rien de la maniere dont se fait l'Imprimerie. Voyez cet article.

Je remarquerai seulement que ceux qui ne sont pas instruits de ce qui constitue essentiellement cet art admirable, ont fixé son origine ou à l'invention des tables gravées en bois, ou à celle des lettres fixes ; tandis qu'il est aisé de concevoir que la découverte des lettres mobiles, gravées en relief & jettées en fonte, en est la vraie base. Si donc la mobilité des caracteres fait le fondement de l'Imprimerie, ce ne sont ni les Chinois qui impriment à-peu-près de la même façon qu'on imprime aujourd'hui les estampes, ni ceux de Harlem dont la prétention ne sauroit s'étendre au-delà des tables de bois gravées, qui peuvent s'attribuer la gloire de l'invention. Ainsi le speculum humanae salvationis, gardé précieusement dans leur ville comme un monument incontestable de l'Imprimerie inventée chez eux par Laurent Coster, ne décide rien. Plusieurs autres ouvrages de cette espece, qu'on trouve chez des curieux, sont imprimés dans le même goût de gravûre.

On sait comment l'Imprimerie s'est répandue depuis 1462, par la révolution que Mayence éprouva cette même année. Adolphe, comte de Nassau, soutenu par le pape Pie II. ayant surpris cette ville impériale, lui ôta ses libertés & ses priviléges. Alors, tous les ouvriers, qu'elle avoit dans son sein, à l'exception de Guttenberg, s'enfuirent, se disperserent, & porterent leur art dans les lieux & les pays où il n'étoit pas connu. C'est à cet événement que tous les historiens réunis à Jean Schoeffer, fils de Pierre & petit-fils de Faust, placent l'époque de la dispersion, dont l'Europe profita.

En effet, par cette dispersion, les ouvriers de Mayence porterent leur industrie de toutes parts. Udalric, Han, Suvenheim, & Arnold Pannarts, se rendirent à Rome, où on les logea dans le palais des Maximes. Ils y imprimerent en 1467 le traité de S. Augustin de la cité de Dieu, une Bible latine, les offices de Ciceron, & quelques autres livres. En 1468, on vit un ouvrage sortir de l'Imprimerie d'Angleterre. A Venise, Jean de Spire & Vandelein publierent les épitres de S. Cyprien en 1471. Dans la même année, Sixtus Rufinger fit paroitre à Naples quelques ouvrages pieux. A Milan, Philippe de Lavagna mit au jour un Suétone en 1475.

A Paris, Ulric Gering, Martin Grantz, & Michel Fribulger, commencerent à imprimer dans une salle de la maison de Sorbonne ; & quatre ans après, Pierre Maufer, natif de Rouen, mit au jour dans sa patrie Alberti Magni de lapidibus & mineralibus.

A Strasbourg, selon le témoignage de Gebweiler & de Wimphelinge, Jean de Cologne & Jean Mentheim se distinguerent par leurs caracteres de fonte, & eurent pour successeur Henri Eggestein.

On vit paroitre à Lyon en 1478, les pandectes medicinales de Matthaeus Sylvaticus. On imprima la même année dans Geneve, un traité des anges du cardinal Ximenès.

Abbeville fit voir en 1486, en 2 volumes in-fol. l'ouvrage de la cité de Dieu de S. Augustin, traduit par Raoul de Presles en 1375. C'est le premier & peut-être l'unique livre qui ait été imprimé dans cette ville.

Jean de Westphalie mit au jour à Louvain, Petrus Crescentius de agriculturâ. A Anvers, Gérard Leeuw publia en 1489, ars epistolaris Francisci Nigri. A Déventer, Richard Pasraer imprima itinerarium Johannis de Hese.

Enfin, à Seville même, Paul de Cologne, & ses associés tous allemands, publierent un Floretum S. Matthaei en 1491.

Dans ce tems-là, Jean Amerbach faisoit imprimer de bons ouvrages à Basle, en caracteres ronds & parfaits. Mais dix ans auparavant, l'Italie donnoit déja des éditions précieuses en caracteres grecs. Milan, Venise, ou Florence, en eurent l'honneur.

Ainsi non-seulement l'on est parvenu rapidement, par le secours de l'impression, à multiplier les connoissances, mais encore à fixer & à transmettre jusqu'à la fin des siecles les pensées des hommes, tandis que leurs corps sont confondus avec la matiere, & que leurs ames se sont envolées au séjour des esprits.

Tous les autres arts qui servent à perpétuer nos idées, périssent à la longue. Les statues tombent finalement en poussiere. Les édifices ne subsistent pas aussi long-tems que les statues, & les couleurs durent moins que les édifices. Michel Ange, Fontana & Raphael sont ce que Phidias, Vitruve & Appelles étoient dans la sculpture, & les travaux de ceux-ci n'existent plus.

L'avantage que les auteurs ont sur ces grands maîtres, vient de ce qu'on peut multiplier leurs écrits, en tirer, en renouveller sans-cesse le nombre d'exemplaires qu'on desire, sans que les copies le cedent en valeur aux originaux.

Que ne payeroit-on pas d'un Virgile, d'un Horace, d'un Homere, d'un Cicéron, d'un Platon, d'un Aristote, d'un Pline, si leurs ouvrages étoient confinés dans un seul lieu, ou entre les mains d'une personne, comme peut l'être une statue, un édifice, un tableau ?

C'est donc à la faveur du bel art de l'Imprimerie que les hommes expriment leurs pensées dans des ouvrages qui peuvent durer autant que le soleil, & ne se perdre que dans le bouleversement universel de la nature. Alors seulement, les oeuvres inimitables de Virgile & d'Homere périront avec tous ces mondes qui roulent sur nos têtes.

Puisqu'il est vrai que les livres passent d'un siecle à l'autre, quel soin ne doivent pas avoir les auteurs d'employer leurs talens à des ouvrages qui tendent à perfectionner la nature humaine ? si par notre condition de particuliers nous ne pouvons pas faire des choses dignes d'être écrites, disoit Pline le jeune, tâchons du moins d'en écrire qui soient dignes d'être lûes.

Les personnes qui seroient avides de discussions détaillées sur l'origine de l'Imprimerie, & sur ses inventeurs, pourront se satisfaire dans Baillet, Chevillier, la Caille, Mallinkroot, Mentel, Pancirole, Polydore Virgile de rerum inventoribus, Michael Mayer verba Germanorum inventa, Almeloveen de novis inventis, les Transact. philosoph. &c. Schefflin, Fournier.

Mais les personnes curieuses d'acquérir la connoissance des premieres & des meilleures éditions des livres en tout genre, doivent feuilleter la plume à la main, la bibliotheque de Fabricius & les annales typographiques de Maittaire. Cette étude fait une branche d'érudition, qu'on aime beaucoup dans les pays étrangers, & à laquelle je ne me repens pas de m'être autrefois attaché. Elle est du-moins indispensable aux bibliothécaires des rois, & aux libraires qui recherchent l'acquisition des livres précieux, ou qui s'adonnent à en faire des catalogues. (D.J.)

IMPRIMERIE, c'est l'art de rendre le discours, parlé ou écrit, par des caracteres mobiles convenablement assemblés & contenus, & d'en attacher l'empreinte sur des feuilles de papier.

La main d'oeuvre de l'Imprimerie en lettres, ou Typographie, consiste dans deux opérations principales ; savoir la composition ou l'assemblage des caracteres, & l'impression ou l'empreinte des caracteres sur le papier. On appelle, dans l'Imprimerie, compositeur ou ouvrier de la casse celui qui travaille à l'assemblage des caracteres ; on appelle imprimeur ou ouvrier de la presse celui qui travaille à l'impression ou à l'empreinte des caracteres sur le papier par le moyen de la presse.

Nous allons commencer par les opérations du compositeur, qui sont la distribution, l'assemblage des lettres ou la composition, l'imposition, & la correction.

Il prend d'abord dans les rayons ou tablettes de l'imprimerie, deux casses du caractere destiné pour l'ouvrage sur lequel il doit travailler, une casse de romain & une d'italique. Il dresse ces deux casses dans le rang ou la place qu'il doit occuper. Le rang le plus clair est le plus avantageux ; & il doit être arrangé de façon que quand le compositeur travaille à sa casse, il présente le côté gauche à l'endroit d'où il tire son jour. Le caractere romain étant ordinairement celui dont il entre le plus dans la composition, la casse de romain se place le plus près du jour, & la casse d'italique à côté. S'il y a quelque tems que les casses n'ont servi & qu'elles soient poudreuses, le compositeur prend un soufflet, & souffle tous les cassetins l'un après l'autre pour en faire sortir la poussiere, en commençant par le haut de la casse. Il regarde ensuite s'il n'y a point dans ses deux casses quelques lettres d'un autre corps ; s'il en trouve, il les ôte & les donne au prote (qui est celui qui a soin des caracteres & des ustenciles de l'imprimerie) pour les mettre à leur place. S'il y a quelques sortes de trop, il les survuide & les met dans des cornets. Voyez l'article CASSE, & nos Planches d'Imprimerie.

Distribution. Après que le compositeur a donné à ses deux casses le plus de propreté qu'il lui a été possible, il doit distribuer. Pour cela le prote lui donne des paquets de lettres si le caractere est en paquet. Le compositeur en ôte l'enveloppe, les arrange sur le marbre (voyez MARBRE) ou sur un ais, l'oeil en dessus & le cran tourné de son côté, prend de l'eau claire avec une éponge, en mouille la quantité qui lui est nécessaire pour emplir sa casse, & délie les paquets à mesure qu'il les distribue. Si le caractere est en forme, le prote indique au compositeur une forme de distribution. Il va la prendre, l'apporte, met sur le marbre un grand ais ou le plus souvent deux demi-ais, met la forme sur ces ais, l'oeil du caractere en-dessus, prend un marteau, l'y desserre, mouille le caractere avec l'éponge, ôte le chassis (voyez CHASSIS), ôte aussi la garniture (voyez GARNITURE), la met arrangée sur un autre ais, garde ce chassis & cette garniture s'ils doivent lui servir, sinon il les donne au prote pour les serrer. Le compositeur prend une réglette (voyez REGLETTE), qui doit être un peu plus longue que les lignes de distribution, & enleve les titres courans des pages, les lignes de quadrats (voyez QUADRATS), les vignettes (voyez VIGNETTES), les réglets doubles ou simples (voyez REGLETS), en un mot tout ce qu'il croit pouvoir lui servir dans sa composition, & le met dans une galée. Voyez GALEE.

Ensuite il pose le plat de sa réglette contre le corps du caractere du côté du cran, & du côté de la main gauche le bout de la réglette au niveau des lignes de distribution ; il appuie le doigt annullaire de chaque main contre la réglette ; & pressant les lignes de côté également en sens contraire avec l'indicateur & le doigt du milieu aussi de chaque main, & tirant un peu vers lui, il sépare, puis enleve une quantité de caractere qui s'appelle une poignée, plus ou moins grosse à proportion de la longueur des lignes de distribution. La main droite soutient seule un instant cette poignée, pendant lequel la gauche s'ouvre & se présente les doigts écartés pour la recevoir & la soutenir sur le doigt annullaire ou sur le petit doigt, appuyée contre le pouce dans toute sa hauteur. Le compositeur commence à distribuer. Il prend avec le doigt du milieu, l'index & le pouce de la main droite, en commençant par la fin de la ligne qui se trouve la premiere en-dessus, un, deux ou trois mots de la distribution, à proportion de leur longueur ; & soutenus sur le doigt annullaire, il les lit, & par un petit mouvement du pouce, de l'index & du doigt du milieu, en met chaque lettre l'une après l'autre dans le cassetin (voyez CASSETIN) de la casse, qui lui est destiné. Il prend ensuite deux ou trois autres mots, il les distribue de même, & encore deux ou trois autres après jusqu'à-ce que la premiere ligne soit finie. Il entame de même la ligne suivante qui se trouve la premiere en-dessus, & ainsi successivement les autres lignes jusqu'à-ce que la poignée soit entierement distribuée. Ensuite il prend plusieurs autres poignées & les distribue de même, jusqu'à-ce que la casse se trouve remplie. En distribuant, le cran doit être dessous, & l'oeil de la lettre tourné du côté du compositeur, à cause de la commodité évidente qui en résulte dans la distribution, malgré la méthode contraire de quelques étrangers, qui distribuent le cran dessus, & le pié du caractere tourné de leur côté. Le compositeur doit en distribuant éviter avec le plus grand soin de faire ce qu'on appelle dans l'Imprimerie des coquilles, c'est-à-dire de mettre dans un cassetin les lettres qui sont d'un autre cassetin. Les lettres de la distribution devant entrer dans la composition, il arrive de ce mélange, que le compositeur qui porte la main dans un cassetin pour prendre une lettre, en prend une autre, ce qui charge l'épreuve de fautes & le compositeur de corrections. Si en distribuant il lui échappe quelque lettre & qu'elle tombe dans un autre cassetin, il doit la chercher aussi-tôt, & faire ensorte de la trouver pour la mettre à sa place. Quand le compositeur a fini de distribuer, il voit si sa casse est bien assortie ; s'il lui manque quelque sorte, il la cherche dans les autres casses du même caractere ; s'il en a quelqu'une de trop, il la survuide.

Il prend ensuite la justification. Prendre la justification, c'est desserrer, avec le dos de la lame d'un couteau, la vis d'un composteur, & en faire mouvoir les branches, c'est-à-dire les avancer ou reculer dans toute la longueur de la lame, en portant la vis & l'écrou d'un trou à un autre, à proportion de la longueur des lignes de l'ouvrage, & serrer la vis. Voyez COMPOSTEUR, & les mots marqués en caracteres italiques. Voyez aussi les Planches d'Imprimerie. Si l'ouvrage est commencé, il faut prendre la justification sur une ligne bien justifiée (c'est-à-dire ni forte ni foible) d'une nouvelle composition. Il ne faut point la prendre sur une ligne de distribution ; on risqueroit de la prendre trop foible, parce que les lignes se resserrent & se retrécissent plus ou moins à proportion du plus ou moins de tems qu'elles restent en chassis, & les lignes de petit caractere plus que les lignes de gros caractere. Si la copie est imprimée, & que la réimpression se fasse du même format & du même caractere, il faut en présentant le composteur sur une page, prendre la justification tant soit peu plus large que les lignes, par exemple d'un t, parce que le papier, qui a été trempé pour l'impression, s'est retréci en séchant : ou bien le compositeur choisit une ligne un peu serrée de cette page imprimée, la compose, & prend la justification sur cette même ligne. Quand on prend la justification d'un ouvrage de longue haleine, on détermine ordinairement la longueur des lignes sur un nombre d'm m du caractere ; par exemple la justification des lignes à deux colonnes de l'Encyclopédie est de 20 couchées & un ç droit. Au moyen de cette détermination, si l'on est obligé de déjustifier le composteur pour un autre ouvrage, on est sûr en reprenant de trouver juste la justification, & de ne point varier.

La justification prise, le compositeur prend une galée ou in-fol. ou in-4 °. ou in-8 °. suivant le format de l'ouvrage sur lequel il va travailler, & la place sur les petites capitales de sa casse de romain.

Composition. Le prote lui donne une quantité de copie plus ou moins considérable, après avoir marqué l'alinéa où il doit commencer ; c'est une attention à laquelle il ne faut point manquer quand il y a plusieurs compositeurs sur un ouvrage, pour éviter de composer deux fois la même chose, comme cela arrive quelquefois. Si cette copie est in-fol. ou in-4°. le compositeur la plie en deux, en met le bas dans la crenure de son visorion (voyez l'article VISORION & nos Planches), & en arrête le haut avec le mordant (voyez l'article MORDANT), précisément audessus de la ligne où il doit commencer. Ensuite tenant son composteur de la main gauche, le rebord en-dessus & en-dedans de la main, les quatre doigts dessous, & le pouce dans le vuide que forment le rebord des coulisses & l'équerre qui est au bout du composteur, il lit trois ou quatre mots de la copie, puis avec le pouce, le doigt index & le doigt du milieu de la main droite, il leve toutes les lettres de ces trois ou quatre mots, l'une après l'autre dans chaque cassetin où elle se trouve, après avoir donné un coup-d'oeil pour en voir le cran, & les arrange dans le vuide du composteur sous le pouce de la main gauche qui les maintient, l'oeil de la lettre en haut, & le cran en-bas & en-dessous, observant de mettre un espace moyen ou deux minces entre chaque mot, & d'avancer le pouce & les doigts de la main gauche vers le bout du composteur à mesure qu'il s'emplit. Quand ces trois ou quatre mots sont composés, il en lit trois ou quatre autres, en leve de même toutes les lettres, & les met dans le composteur jusqu'à-ce qu'il soit plein ou à peu de chose près. Alors le mot qui se trouve au bout de la ligne est fini, ou il ne l'est pas ; si le mot est fini, le compositeur justifie sa ligne, c'est-à-dire la fait de la longueur déterminée dans le composteur par la justification qu'il a prise, en mettant également des espaces plus ou moins entre chaque mot, jusqu'à-ce que le composteur soit tout-à-fait plein, & que la ligne s'y trouve un peu serrée. Si le mot n'est pas fini, le compositeur peut le diviser par syllabes, & avant une syllabe au moins de deux lettres, en mettant une division au bout de la ligne, plus ou moins forte, suivant la place qu'il a. Si la ligne est d'un petit format, c'est-à-dire in-12, in-16, in-18, &c. le compositeur peut la mettre dans la galée avec les doigts de la main droite seulement, sans le secours de la réglette, en pressant le commencement de la ligne avec le pouce, pressant la fin en sens contraire avec le doigt index, la ligne appuyée sur le côté du doigt du milieu dans sa longueur. Si la ligne est in-8°. ou in-4°. le compositeur prend sa réglette de la main droite, la pose à plat sur la ligne qui est dans le composteur, appuie un bout de la réglette contre le talon de la coulisse du composteur ; & avec le pouce en-dessus sur la réglette, le doigt annullaire ou le petit doigt qui arrête le commencement de la ligne, le doigt index qui en maintient la fin, & le doigt du milieu qui la soutient par le milieu en-dessous, il transporte la ligne du composteur dans la galée. Si la ligne est in-fol. le compositeur est obligé de se servir des deux mains pour la mettre dans la galée. Il commence ensuite la seconde ligne, la finit, la justifie, la met dans la galée de la même maniere, puis la troisieme, la quatrieme & les suivantes de la même maniere, observant d'espacier également les mots & de bien justifier les lignes, à cause de l'égal inconvénient qui résulte d'une ligne trop forte ou d'une ligne trop foible. Une ligne trop foible ne peut pas être serrée dans l'imposition par les bois de la garniture, & met les lettres de cette ligne dans le cas de s'écarter les unes des autres, & même de tomber dans le transport qu'on fait de la forme, du marbre sur la presse aux épreuves, & de la presse aux épreuves sur le marbre pour corriger. Une ligne trop forte empêche les lignes de dessus & les lignes de dessous d'être serrées, & les met dans l'inconvénient des lignes trop foibles. Le compositeur doit aussi avoir l'attention de jetter la vûe sur chaque ligne avant de la justifier ou en la justifiant, pour voir s'il n'a point en composant oublié ou doublé quelque lettre ou quelque mot, s'il n'a point renversé ou mis quelque lettre pour une autre, comme cela arrive très-souvent : alors il ajoutera dans la ligne ce qui sera oublié, ôtera ce qui sera doublé, & changera les lettres qui devront être changées avant de mettre la ligne dans la galée. Le compositeur n'oubliera pas non plus de baisser son mordant sur la copie à mesure qu'il compose, pour faire ensorte de ne rien oublier, & pour trouver du premier coup d'oeil la ligne & le mot où il en est.

Quand il a composé le nombre de lignes qu'il faut pour former une page ou un paquet, & même une ligne de plus, qui est celle qui doit commencer la page suivante, & qu'il laisse dans le composteur pour se retrouver plus facilement sur la copie, il prend de la main droite une ficelle plus ou moins fine, suivant le corps du caractere, & coupée de longueur à pouvoir faire deux tours & demi ou trois tours autour de la page ; il en saisit un bout avec le pouce & le doigt index de la main gauche, pour le mettre au coin que forme le dernier mot de la derniere ligne de la page, & l'y maintient pendant que la main droite après avoir fait avec la ficelle un tour entier autour de la page, vient arrêter ce bout en passant par-dessus, serre la ficelle en appuyant contre le rebord de la galée, pendant que la main gauche maintient la page ; fait un second tour entier avec la ficelle au-dessous du premier, en la maintenant de même, & la serre encore, & vient l'arrêter en tête de la page, en passant par-dessous les tours la partie de la ficelle qui est avant l'autre bout, & la serrant dans le coin que forme le dernier mot de la premiere ligne. Quand la ficelle est plus longue, le compositeur fait un tour de plus ; quand elle ne l'est pas assez, il ne fera que deux tours, & l'arrêtera au bas de la page, au commencement de la derniere ligne. Il évitera de l'arrêter à côté de la page si le caractere est petit, à cause du vuide qui se fait en ce cas entre le côté de la page & la ficelle, & qu'il peut s'échapper quelques lettres. En quelque part qu'il l'arrête, il doit toujours faire ensorte qu'il en reste un bout long d'un pouce ou deux, & qu'en tirant ce bout, la ficelle puisse se dégager facilement.

Quand la page est liée, le compositeur la met au milieu de la galée, pour baisser la ficelle en tête & au commencement des lignes, un peu plus bas que la moitié du corps de la lettre, le rebord de la galée en ayant empêché. Si la page est d'un grand format, par exemple in-fol. ou in-4°. le compositeur la laisse sur la coulisse, & la met sur les planches qui sont sous son rang. Si la page est in-8°. in-12. in-18. &c. il leve de la main gauche le bout de la galée, pour donner la facilité à la main droite de saisir la page & de la soutenir, pendant que la main gauche, après avoir quitté la galée, prend un porte-page, & se présente les doigts étendus pour recevoir la page. Le compositeur reprend alors de la main droite la page soutenue sur le porte-page, (le porte-page est une feuille de papier pliée à peu-près du format de la page, qui sert à soutenir les pages liées, pour les transporter sans risque d'un endroit à l'autre), & la met dessous son rang. Il met ensuite la galée à sa place sur les petites capitales, prend son composteur dans lequel il trouve la premiere ligne de la seconde page, la met dans la galée, compose la seconde ligne & les suivantes, forme la seconde page, la lie avec une ficelle, & la met aussi soutenue sur un porte-page sous son rang à côté de la premiere. Quand la troisieme est faite, il la met sur la seconde, observant de mettre ensuite l'une sur l'autre, la quatre & la cinq, la six & la sept, la huit & la neuf, &c. jusqu'à la derniere, qui doit être seule, ou qu'on pose sur la premiere. Cet arrangement est nécessaire pour ne se point tromper dans l'imposition.

Imposition. Aussi-tôt que le compositeur a, soit de sa composition, soit de celle des autres compositeurs qui travaillent avec lui sur le même ouvrage, le nombre de pages suffisant pour faire une feuille (voyez METTRE EN PAGE, & tous les mots marqués en lettres italiques) ; c'est-à-dire quatre pages pour un in-fol. huit pages pour un in-4°. seize pages pour un in-8°. vingt-quatre pages pour un in-12. &c. il doit imposer, c'est-à-dire partager en deux formes (voyez l'article FORME) les pages qui doivent entrer dans la feuille, une forme servant pour imprimer un côté du papier, & l'autre forme servant pour l'autre côté. Ces deux formes ont chacune un nom différent : l'une s'appelle le côté de la premiere, parce que la premiere page y entre ; l'autre s'appelle la deux & trois, ou le côté de la deux & trois, parce que la deuxieme & la troisieme pages y entrent.

Supposons donc que ce soit un in-8°. On choisit ce format comme étant plus compliqué que l'in-fol. & l'in-4°. & l'étant moins que l'in-12. l'in-18. &c. Voyez IMPOSITION ; & aux Planches d'Imprimerie, les différentes especes d'impositions. Supposons que ce soit un in 8°. que le compositeur ait à imposer, & qu'il veuille commencer par la deux & trois : il laisse la premiere, & prend ensemble dessous son rang, de la main droite, la deux & la trois, qu'il met dans sa main gauche ; laisse la quatre & la cinq, & prend la six & la sept : il les apporte sur le marbre, ôte à chacune son porte-page, met la deux sous sa main droite, la trois sous sa main gauche, le bas de ces deux pages de son côté ; la six, tête contre tête au-dessus de la trois, & la sept, tête contre tête au-dessus de la deux, ensorte que les quatre coins de la forme se trouvent occupés. Il retourne ensuite à son rang : laisse la huit & la neuf, & prend la dix & la onze ; laisse la douze & la treize, & prend la quatorze & la quinze. Il vient au marbre, met la dix à côté de la sept, & la onze à côté de la six ; met la quatorze à côté de la trois, & la quinze à côté de la deux. Voilà les huit pages de la forme deux & trois rangées sur le marbre comme elles doivent être pour l'imposition. Le compositeur collationne les folio de ces huit pages, & en mouille les bords avec une éponge, pour éviter que les lettres ne tombent étant debout ; ce qui peut arriver sur-tout si le caractere est petit. Il pose d'abord son chassis, dont la barre du milieu étant du haut en bas, partage la forme en deux parties de quatre pages chacune. La partie du côté gauche du compositeur, s'appelle le premier coup ; la partie du côté droit s'appelle le second coup. Il place ensuite les bois de la garniture & les biseaux, qui se trouvent proportionnés au format & à la grandeur des pages, observant de ne point engager sous les bois le bout de la ficelle qui lie chaque page. Il serre un peu les pages entre les bois, & délie chaque page l'une après l'autre, en commençant par celles qui sont le plus près de la barre du milieu du chassis. Pour cela il prend de la main droite le bout de la ficelle d'une page, tire un peu pour dégager l'avant-bout de cette ficelle, en appuyant de la main gauche sur le bord de la page où il trouve quelque résistance, & prenant garde d'enlever aucune lettre, jusqu'à ce que la page soit entierement déliée. Il met cette ficelle à part, approche les bois de la page déliée autant qu'il est possible, & délie de même celle qui en est la plus proche ; ensuite il délie les pages qui sont dans le même côté du chassis, les serre dans les bois de garniture, en appuyant les doigts contre le dedans du chassis, & poussant les biseaux avec le pouce. Puis il redresse les lettres qui paroissent n'être pas droites, en frappant doucement avec le bout des doigts sur l'oeil de la lettre, & parcourt des yeux toutes les extrémités des pages, pour voir s'il y a quelque lettre dérangée ; alors il la redresse avec la pointe, serre le côté de la forme avec les doigts le plus qu'il peut, & le garnit de coins. Ensuite il délie les pages de l'autre côté du chassis, avec la même précaution & la même attention, serre avec les doigts, & y met les coins. Puis il prend un taquoir (voyez l'article TAQUOIR & les Planches), taque la forme, c'est-à-dire porte le taquoir sur toutes les pages de la forme l'une après l'autre, en frappant doucement dessus avec le manche d'un marteau, pour abaisser les lettres hautes ; ensuite en frappant avec la masse du même marteau sur les coins, il les serre peu-à-peu, & par degrés l'un après l'autre, en commençant par ceux du pié & par les plus petits. Après avoir serré, il souleve tant-soit-peu la forme, pour voir s'il y a quelque lettre qui branle, & qui puisse tomber en levant la forme. Si cet inconvénient vient d'un défaut des bois de garniture ou du chassis, il est facile d'y remédier, en poussant un peu avec la pointe les lettres de dessus ou de dessous sur celles qui veulent tomber. Si au contraire l'inconvénient vient de quelque ligne mal justifiée, c'est-à-dire trop foible par elle-même, ou parce qu'elle se trouve précédée ou suivie d'une ligne trop forte, qui l'empêche d'être serrée par le bois de la garniture, le compositeur est obligé de desserrer, de justifier la ligne, ou celle de dessus ou de dessous qui cause l'inconvénient, de serrer, & de sonder la forme : alors si rien ne branle, il la leve, regarde sur le marbre si rien n'est tombé, la porte auprès de la presse aux épreuves, & la met de champ contre un mur ou quelque chose de stable, de façon qu'elle ne présente que le pié de la lettre.

Il n'y a encore qu'une forme imposée, qui est celle appellée la deux & trois ; il faut présentement imposer le côté de la premiere. Le compositeur va prendre sous son rang les huit pages qui restent, qui sont la premiere, la quatre & la cinq, la huit & la neuf, la douze & la treize, & la seize, qui est la derniere, & les apporte sur le marbre. Il place la premiere sous sa main gauche, la quatre sous sa main droite, la cinq, tête contre tête au-dessus de la quatre, la huit, tête contre tête au-dessus de la premiere, la neuf à côté de la huit, la douze à côté de la cinq, la treize à côté de la quatre, & la seize à côté de la premiere ; la premiere & la derniere d'une feuille étant toujours dans l'imposition à côté l'une de l'autre, excepté dans le cas où la feuille forme plusieurs cartons séparés ; alors la premiere & la derniere de chaque carton doivent être placées à côté l'une de l'autre, ainsi qu'à toutes les impositions quelconques. Le compositeur revoit les folio de ses pages, les mouille avec une éponge, couche son chassis, met la garniture, délie ses pages, garnit de coins un côté, puis en fait autant de l'autre côté, taque la forme, la serre, la sonde pour voir si rien ne branle, la leve, la porte où il a mis l'autre, & la met avec elle pié contre pié.

Aussitôt que ces deux formes sont imposées, le compositeur avertit les ouvriers de la presse (voyez l'article PRESSE & les Planches) de faire épreuve (voyez l'article EPREUVE), leur indique où il a mis les formes, & de quel format elles sont, & leur en donne la copie (voyez l'article COPIE) pour la remettre au prote avec l'épreuve. Celui des deux ouvriers de la presse qui doit faire l'épreuve, prend les balles (voy. l'article BALLE & nos Planches) & une feuille de papier blanc ramoitie, enveloppée (si c'est l'été) dans une feuille de papier gris aussi ramoitie, pour empêcher la feuille blanche de secher, va à la presse aux épreuves (dans presque toutes les imprimeries, il y en a une destinée à cet usage), met les balles sur les chevilles, & les feuilles ramoities sur le tympan, déroule la presse si elle est roulée, regarde s'il y a dessus quelques lettres tombées de la forme dont on a fait précédemment épreuve, & les ôte s'il en trouve. Pendant cet intervalle le second ouvrier de la presse prend une des formes à faire épreuve, celle qui se trouve devant, la met de champ sur la presse de façon que le côté de l'oeil soit tourné du côté des jumelles, & la présente au premier imprimeur, qui la reçoit, la couche, l'ajuste bien au milieu de la presse, roule un peu la presse pour voir si la forme se trouve précisément sous le milieu de la platine, déroule la presse, prend de l'encre, en appuyant légérement une des balles sur le bord de l'encrier, les distribue en les faisant plusieurs fois passer & repasser l'une sur l'autre, en les tournant en sens contraire ; touche la forme, c'est-à-dire l'empreint d'une couche d'encre très-légere, en appuyant deux ou trois fois les balles sur l'oeil du caractere, & remet les balles sur les chevilles. Comme en touchant la forme avec les balles, les bois de la garniture ont été un peu atteints d'encre, & qu'ils pourroient noircir les marges de la feuille destinée pour l'épreuve, les deux ouvriers de la presse couvrent ces bois avec des bandes de maculature, ou avec une braie, qui est une maculature découpée suivant la grandeur des pages ; puis ils regardent avec attention si la braie ou les bandes ne portent pas sur la lettre, ce qui feroit mordre l'épreuve, c'est-à-dire qu'il y auroit sur l'épreuve quelqu'endroit qui ne viendroit pas, ou ne paroîtroit pas imprimé ; à quoi on remédie facilement en éloignant la bande ou la braie autant qu'il est nécessaire. Celui qui fait l'épreuve, couche sa feuille de papier blanc sur la forme, en prenant garde à la bien marger ; couche aussi sur cette feuille la feuille de papier gris, s'il craint que la feuille blanche ne soit pas assez moite, ou qu'elle seche trop tôt ; met par-dessus un blanchet, abaisse dessus le tympan dégarni pour maintenir le blanchet ; roule la presse à moitié, & tire le barreau deux ou trois fois, plus ou moins fort, en raison de la grandeur du format & de la petitesse du caractere ; roule encore la presse plus ou moins avant, suivant la grandeur de la forme, & tire le barreau deux ou trois fois ; déroule assez pour que le milieu de la forme se trouve sous le milieu de la platine, & tire encore le barreau deux ou trois fois. L'ouvrier de la presse déroule alors entierement la presse, leve le tympan & les blanchets seulement, & regarde son épreuve. S'il s'apperçoit qu'il y ait quelqu'endroit qui n'ait point été imprimé, il monte ou descend, avance ou recule la forme sur la presse, sans déranger aucunement la feuille qui tient encore à l'oeil du caractere, remet le blanchet, abaisse le tympan, fait repasser sous la platine l'endroit qui n'a point été foulé, & tire le barreau deux ou trois fois. S'il n'y a que quelque inégalité dans le foulage, il y supplée en appuyant la racine du pouce sur les endroits qui paroissent avoir été moins foulés ; puis il leve la feuille de dessus la forme doucement & avec précaution, crainte de la déchirer, & la remet dans son enveloppe pour la maintenir moite & en état de recevoir l'impression de l'autre côté, n'étant encore imprimée que d'un seul côté. Il leve la forme de dessus la presse, l'y maintient de champ un instant avec une main, reçoit de l'autre main l'autre forme qui lui est présentée par le second ouvrier qui saisit celle qui vient de passer sous la presse, & la porte auprès du compositeur. Le premier ouvrier abaisse la seconde forme sous la presse, en regarde la signature pour voir si son compagnon ne s'est point trompé, & ne lui a point apporté une forme pour une autre, parce qu'en ce cas il faudroit faire une autre épreuve, l'ajuste bien au milieu de la presse, prend un peu d'encre s'il est nécessaire, distribue les balles, touche la forme, met les bandes ou la braie sur les bois de garniture, pose la feuille du côté qu'elle est blanche sur la forme, de façon que les pages à imprimer puissent se rencontrer juste sur celles qui viennent de l'être, & prenant garde de transposer, c'est-à-dire intervertir l'ordre des pages en renversant la feuille au lieu de la retourner, ou la retournant au lieu de la renverser ; met la feuille de papier gris ; met le blanchet par-dessus, abaisse le tympan, roule la presse, imprime le second côté comme il a imprimé le premier ; déroule la presse, leve le tympan & le blanchet, observe le foulage, remédie aux défauts, leve la feuille, la plie en trois ou quatre, selon le format, la presse un peu avec la main sur le tympan pour abaisser le foulage, & la porte au prote avec la copie, tandis que le compagnon porte la seconde forme auprès du compositeur, & la met avec la premiere. Il y a de l'art à faire une bonne épreuve ; tous les ouvriers qui travaillent à la presse n'y réussissent pas également, parce qu'ils négligent souvent les précautions indiquées ici.

Le prote déploie l'épreuve & la laisse sécher : quand elle est seche, il la plie & la coupe : alors il fait venir un lecteur, qui est ordinairement un apprenti, qui lit la copie, pendant que le prote le suit attentivement mot à mot sur l'épreuve, & marque à la marge, au moyen de différens signes usités dans l'Imprimerie, & qu'on voit dans nos Planches, les fautes que le compositeur a faites en composant, comme les lettres renversées, les coquilles, les fautes d'orthographe, les fautes de grammaire & de ponctuation, les bourdons ou omissions, les doublons ou répétitions ; observant de rendre ses corrections intelligibles, de les placer par ordre, & autant que faire se peut, à côté des lignes où elles se trouvent. Après que l'épreuve a été lûe sur la copie, le prote la repasse encore seul, s'il en a le tems, & marque les fautes qui lui ont échappé à la premiere lecture. Enfin il vérifie les folio, les signatures & la réclame ; après quoi il porte l'épreuve au compositeur, & lui explique les endroits où par la multiplicité des corrections il pourroit y avoir quelque difficulté, & qui ont besoin d'explication.

Correction. Le compositeur examine son épreuve : c'est là qu'il trouve ou la récompense de sa capacité & de son application, ou la peine dûe à son impéritie & à son inattention. Etant obligé de corriger ses fautes, moins il y en a sur son épreuve, plutôt il en est quitte ; au lieu que quand l'épreuve est chargée de corrections, il faut y employer un tems considérable, ce qui le fatigue beaucoup, la correction étant la fonction la plus pénible du compositeur ; encore est-il presqu'impossible que l'ouvrage n'en souffre. Après donc avoir examiné son épreuve & bien compris toutes les corrections, il va prendre une de ses formes à corriger, la premiere qui se présente, s'il n'y a point dans la correction à reporter d'une forme à l'autre : s'il y a à reporter d'une forme à l'autre, le compositeur ne commence pas à corriger celle dans laquelle il y aura à reporter, pour éviter de desserrer deux fois la même forme. Il prend donc une des deux formes, la met sur un marbre, l'y couche, & la desserre avec le marteau. Il revient ensuite à sa casse, prend un composteur, & leve sa correction, c'est-à-dire prend dans sa casse les lettres dont il aura besoin pour faire les corrections marquées sur son épreuve. En levant sa correction exactement, le compositeur ne peut manquer de tout corriger ; car s'il oublie de faire quelque correction, les lettres qu'il trouve dans son composteur, autres que celles qu'il a ôtées dans la forme corrigée, l'avertissent de l'omission. On suppose encore que l'ouvrage est in-8°. & que la forme desserrée sur le marbre est le côté de deux & trois. Il commence par lever les lettres qui sont marquées à la deux, puis il va à la trois ; passe la quatre & la cinq, leve la correction de la six & la sept ; passe la huit & la neuf, leve la correction de la dix & la onze ; passe la douze & la treize, leve la correction de la quatorze & de la quinze, & laisse la seize. Il met ensuite une pincée ou deux d'espaces sur un papier, prend sa pointe, & va au marbre pour corriger. Il regarde si les coins de la forme sont assez desserrés pour donner tant-soit-peu de jeu au caractere, sans cependant qu'aucune lettre puisse se déplacer.

Le compositeur tenant donc de la main gauche le composteur dans lequel sont les lettres nécessaires pour la correction, & la pointe de la main droite, exécute sur la forme de la façon que nous allons l'expliquer, les corrections marquées sur son épreuve, dans le même ordre qu'il en a levé les lettres : il commence par corriger la deux, puis il va à la trois, à la six & à la sept, à la dix & à la onze, à la quatorze & à la quinze. Chaque ligne où il y a de la correction (à-moins que ce ne soit simplement un espace à abaisser, ce qui se corrige en appuyant sur cet espace le bout de la pointe), il faut l'élever tant-soit-peu au-dessus des autres, en pressant avec le bout de la pointe une extrémité de la ligne (le commencement ou la fin, selon que la page est tournée relativement au compositeur) & en pressant en sens contraire l'autre extrémité avec le bout du doigt du milieu ou du doigt annullaire de la main gauche. Au moyen de cette petite élévation, il peut piquer avec sa pointe les lettres à changer, sans craindre d'affecter l'oeil des lettres qui se trouvent au-dessus ou au-dessous. Il est cependant mieux d'enlever la lettre que l'on veut ôter avec le pouce & l'index de la main droite ; on ne risque nullement alors de gâter la lettre ; les bons compositeurs l'exécutent ainsi. Quand donc il n'y a qu'une lettre à changer, il pique cette lettre du côté du cran ou du côté opposé, relativement à la position de la page, il l'enleve, la met dans le composteur après les lettres de la correction, prend la lettre qui se trouve la premiere dans le composteur, la met à la place de celle qu'il vient d'ôter, & l'enfonce avec le bout du doigt du milieu de la main droite, ou avec le bout du manche de la pointe, en frappant legerement dessus. Si cette lettre substituée est precisément de la même force, il n'y a rien à ajouter ni à diminuer dans la ligne. Si la lettre substituée est plus forte, il faut diminuer à proportion dans les espaces de la ligne : si au contraire cette lettre substituée est plus foible, il faut ajouter aux espaces dans la même proportion ; il en est de même quand il y a dans la ligne quelque lettre à ajouter ou à supprimer. S'il y a à ajouter quelque lettre, il faut autant diminuer dans les espaces qui sont entre les mots : s'il y a quelque lettre à supprimer, il faut ajouter dans les espaces. Quand il y a quelque mot à changer, & que le mot à substituer est à-peu-près égal en nombre de lettres, cette correction est très-facile à faire, & s'exécute le plus souvent dans la même ligne & sans aucun remaniment, c'est-à-dire sans aucun mouvement d'une ligne à l'autre. Mais s'il y a quelque mot à ajouter ou à supprimer, cela ne peut se faire qu'en remaniant plusieurs lignes, & quelquefois même toutes les lignes jusqu'à la fin de l'alinéa. S'il y a un mot à ajouter, le compositeur enleve la ligne de la forme, la met dans le composteur de la justification, ôte de la fin de la ligne autant de syllabes qu'il est nécessaire pour faire place au mot à ajouter, met ces syllabes à part, justifie la ligne & la met à sa place. Il prend ensuite ce qu'il a mis à part, le met d'abord dans son composteur, enleve de la forme la ligne suivante, en met ce qu'il peut dans le composteur, diminue dans les espaces le plus qu'il lui est possible, s'il croit par ce moyen pouvoir s'exempter de remanier le reste de l'alinéa, ôte le surplus de la ligne, le met encore à part, justifie cette ligne, & la met dans la forme. Il continue ainsi de porter d'une ligne à l'autre ce qu'il a de trop, jusqu'à-ce qu'il ne lui reste plus rien & qu'il tombe juste en ligne. Quand au contraire il y a quelque mot à supprimer, il faut mettre la ligne dans le composteur, ôter ce qui est à supprimer, rapprocher les mots qui doivent se suivre, tirer de la forme la ligne suivante, la mettre couchée sur le bord du chassis, en prendre le nombre de syllabes nécessaire pour remplir la ligne où est la suppression, justifier cette ligne en ajoutant quelques espaces de plus entre les mots, & la remettre dans la forme. Il faut ensuite remettre dans le composteur le restant de la ligne dans laquelle on a pris pour remplir la précédente, tirer de la forme la ligne suivante, la mettre de même couchée sur le bord du chassis, en prendre ce qui sera nécessaire pour parfaire la ligne qui la précede, la justifier en mettant quelques espaces de plus entre les mots, la remettre dans la forme, & continuer ainsi d'emprunter d'une ligne à l'autre jusqu'à-ce qu'il soit tombé juste en ligne. Il est presque impossible que ces deux inconvéniens ne nuisent à l'économie de l'ouvrage. Les lignes où l'on a été obligé d'ajouter quelque mot, sont plus serrées que les autres, c'est-à-dire qu'il y a moins d'espace entre les mots ; au contraire dans celles dont on a retranché quelque chose, les lignes en paroissent plus au large. Il vaut mieux dans l'un & l'autre cas remanier quelques lignes de plus, pour éviter toute difformité. Ce ne sont jusqu'ici que les corrections ordinaires. Quand le compositeur a corrigé la premiere forme, que nous avons supposé être le côté de la deux & trois, il compose les lettres qui sont restées de sa correction, les va distribuer, leve la correction de la seconde forme, en commençant par la premiere page de la feuille ; passe la deux & la trois, leve la correction de la quatre & de la cinq ; passe la six & la sept, leve la correction de la huit & la neuf ; passe la dix & la onze, leve la correction de la douze & la treize ; passe la quatorze & la quinze, leve la correction de la seize qui est la derniere. Il retourne au marbre, regarde s'il n'est rien resté sur la forme, serre les coins avec la main, taque la forme, la serre avec le marteau, la sonde, la leve sur le marbre, regarde s'il n'en est rien tombé, & la porte aux environs de la presse aux épreuves. Ensuite il desserre l'autre forme qui est le côté de la premiere, & la corrige de même & dans le même ordre qu'il a corrigé l'autre forme qui étoit le côté de la deux & trois.

Nous n'avons parlé jusqu'à présent, comme nous venons de le dire, que des corrections ordinaires. Quand il y en a d'extraordinaires, c'est-à-dire que le compositeur a fait quelque bourdon ou omission considérable, par exemple de huit lignes ; alors, après avoir fait dans les deux formes les corrections ordinaires, telles que celles dont nous venons de parler, il faut composer le bourdon tout simplement, si c'est un alinéa qui a été omis : si au contraire le bourdon est au milieu d'un alinéa & au milieu d'une ligne, il faut prendre dans la forme la ligne où il est marqué, la mettre dans le composteur, mettre à part ce qui ne doit aller qu'après le bourdon, le composer, & faire ensorte en mettant un peu plus ou un peu moins d'espaces entre les mots, de tomber en ligne juste avec ce qui a été mis à part. Ensuite il faut mouiller les deux formes avec l'éponge, les desimposer, c'est-à-dire en ôter la garniture, & remanier en cette sorte. Supposons donc, comme nous avons dit, que le bourdon soit de huit lignes, & qu'il tombe à la neuvieme page de la feuille, il faut y placer les huit lignes du bourdon, puis ôter huit lignes du bas de cette page, pour les mettre au haut de la dix, ôter huit lignes du bas de la dix, & les mettre au haut de la onze, & ainsi porter du bas d'une page au haut de la suivante, jusqu'à la derniere de la feuille, & même jusqu'à la derniere qui sera en page, à-moins qu'il ne se trouve au bas d'une page quelque blanc occasionné par un titre qui n'a pas pû entrer, ou qu'il a fallu faire commencer en page ; en ce cas s'il se trouve assez de place pour les huit lignes qu'il y a de trop, le compositeur ne touchera point aux pages suivantes.

Si au contraire le compositeur a fait un doublon, c'est-à-dire s'il a composé deux fois la même chose, & que ce doublon soit d'un alinéa entier, il faut séparer la page en deux dans sa longueur, soit avec un couteau, soit en pressant les lignes par les extrémités en sens contraire, & enlever le doublon, puis rapprocher les lignes qui doivent se suivre. Mais si le doublon se trouve au milieu d'un alinéa & au milieu d'une ligne, il faut mettre cette ligne dans le composteur, ôter de cette ligne ce qu'il y a à supprimer, ôter les lignes suivantes jusqu'à la fin du doublon, parfaire la ligne qui est dans le composteur, & faire en sorte en remaniant quelques lignes, s'il est nécessaire, & mettant un peu plus ou un peu moins d'espaces entre les mots, de tomber en ligne ; ensuite en supposant toûjours le doublon de huit lignes, & qu'il se trouve à la neuvieme page de la feuille, il faut prendre huit lignes du haut de la dix, & les mettre au bas de la neuf pour la complete r ; prendre huit lignes du haut de la onze, & les mettre au bas de la dix, & ainsi prendre du haut d'une page pour porter au bas de la précédente, jusqu'à la derniere de la feuille, dont il faudra remplir le vuide avec de la nouvelle composition ; à moins, comme nous venons de le dire, qu'il ne se trouve au haut d'une page un titre qui ne puisse entrer dans le vuide de la précédente, ou qui doive absolument commencer en page ; en ce cas on met un petit fleuron au bas de la page qui précéde le titre, & les pages suivantes restent dans le même état. Les mouvemens tant pour l'augmentation que pour la suppression se peuvent faire aisément sur le marbre quand les pages ne sont pas additionnées ; mais quand elles le sont, & qu'il y a des additions à porter d'une page à l'autre, il faut mettre les pages dans la galée ; il ne seroit guere possible de justifier sur le marbre les colonnes d'addition.

Quand le bourdon n'est que d'une, deux, trois, & même de quatre lignes, le compositeur peut s'exempter de remanier la feuille entierement, en regagnant quelques lignes, s'il est possible, c'est-à-dire en supprimant les lignes qui à la fin d'un alinéa ne sont composées que d'une, ou de deux syllabes, & en faisant entrer ces syllabes dans la ligne précédente en diminuant les espaces. Il peut aussi faire deux pages longues, c'est-à-dire y mettre une ligne de plus, pourvû que ces deux pages se rencontrent l'une sur l'autre, l'une au folio recto, l'autre au folio verso ; mais cela ne peut se faire qu'aux pages où il n'y a point de signature. Il en est de même quand le compositeur n'a doublé que deux ou trois lignes ; il pourra en allonger quelqu'une, s'il se trouve que la fin d'un alinéa remplisse justement la ligne, & que cette ligne, ou même celle qui la précéde se trouve un peu serrée : alors il ne sera pas difficile de rejetter une syllabe de la pénultieme ligne de cet alinéa dans la derniere, & de prendre dans cette derniere ligne une syllabe ou deux pour former une ligne de plus. Il pourra aussi faire deux pages courtes, c'est-à-dire y mettre une ligne de moins, soit qu'il y ait une signature, soit qu'il n'y en ait point, en observant aussi que les deux pages courtes se rencontrent l'une sur l'autre, c'est-à-dire l'une au folio recto, l'autre au folio verso. Au moyen de cette ressource qui est un peu contraire à la régularité de l'ouvrage, le compositeur trouve le moyen, sans remanier beaucoup de pages, de placer un bourdon & de remplir un doublon de quelques lignes.

Voilà enfin la premiere épreuve corrigée. Le compositeur serre les deux formes, les porte à la presse aux épreuves, & avertit les imprimeurs qu'il y a une seconde à faire. Les imprimeurs font cette seconde épreuve comme nous avons vû qu'ils ont fait la premiere, reportent les formes à la place du compositeur, & donnent l'épreuve au prote, qui l'envoye avec la copie à l'auteur ou au correcteur. Cette seconde épreuve ne devroit servir que pour suppléer à ce qui a été omis à la premiere, soit de la part du prote en lisant, soit de la part du compositeur en corrigeant : mais il y a des auteurs qui par négligence ou autrement attendent l'épreuve pour mettre la derniere main à leur ouvrage, & font des changemens, des augmentations, des suppressions qui rendent la correction de la seconde épreuve beaucoup plus épineuse que celle de la premiere ; ensorte qu'il faut une troisieme & même quelquefois une quatrieme épreuve. Le compositeur est obligé de corriger la seconde épreuve, mais c'est quand il n'y a que quelques lettres à changer & que les corrections sont légeres : quand elles sont considérables, elles se font ordinairement par les compositeurs en conscience, qui sont des ouvriers capables d'aider le prote dans ses fonctions ; ou si c'est le compositeur qui les fait, il en est dédommagé à proportion du tems qu'il y a employé. La derniere épreuve étant corrigée, il porte les formes aux ouvriers de la presse qui doivent les tirer, & son ministere est entierement rempli pour cette feuille. Voyez COMPOSITION, COMPOSITEUR, & les mots marqués en lettres italiques. Voyez aussi, pour tout ce qui entre dans la composition, comme reglets, filets, vignettes, fleurons, lettres de deux points, &c. ces articles à leur ordre alphabétique.

Impression. Quoique les opérations du compositeur pour la préparation des formes soient longues & demandent beaucoup d'attention, cependant son travail demeureroit dans l'obscurité sans le secours des ouvriers de la presse ; c'est la presse qui donne pour ainsi dire le jour & la publicité à l'ouvrage du compositeur : mais auparavant il y a plusieurs fonctions à faire, qui se partagent entre les deux compagnons, y ayant ordinairement deux ouvriers à chaque presse ; on les distingue par les noms de premier & de second.

Les fonctions des ouvriers de la presse sont de tremper le papier & le remanier, préparer les cuirs pour les balles, monter les balles & les démonter, laver les formes, mettre en train, &c.

Préparation du papier. L'imprimeur, après avoir mis des cuirs dans l'eau, pour l'usage dont nous parlerons dans la suite, doit tremper son papier ; & il le doit faire avec d'autant plus d'attention, que la bonne préparation du papier est une des choses qui contribuent principalement à la bonté de l'impression. Mais avant de le tremper, il doit s'informer, s'il y en a eu déja d'employé, combien de fois il le faut tremper la main. Si c'est la premiere fois qu'on en emploie, il examinera le format & le caractere de l'ouvrage ; parce que si le format est grand & le caractere petit, le papier doit être plus trempé que quand le format est petit & le caractere gros. Il y a même quantité de petits ouvrages, comme billets de mariage, billets de bout-de-l'an, avertissemens de communauté, quittances, &c. qui s'impriment à sec. Il examinera ensuite la qualité du papier, s'il est collé ou s'il ne l'est pas, une main de papier collé devant être trempée plus de fois qu'une main de papier non-collé, parce que le papier collé prend beaucoup moins d'eau, & que l'eau le pénetre peu. Il compte ensuite son papier & le partage par dix mains, qui doivent faire quand les mains sont à 25, deux cent cinquante feuilles ou une marque : les quatre marques font un mille. C'est un soin que l'imprimeur doit prendre pour savoir si son papier est juste, & si celui qui le lui a donné ne s'est pas trompé. S'il lui manque quelques mains, il doit les demander, pour éviter les défets, qui malgré les soins ne sont toûjours que trop considérables.

Dans toutes les imprimeries il y a une bassine de cuivre ou un bacquet de bois ou de pierre, qui peut contenir trois ou quatre voies d'eau ; l'eau doit être nette : l'eau de fontaine ou de riviere est préférable à l'eau de puits. L'imprimeur étend d'abord une maculature grise sur une table ou sur un ais à côté de la bassine. Cette table doit être unie & ne doit pancher d'aucun côté, afin qu'en trempant le papier, l'eau ne se porte pas plus d'un côté que d'un autre. Dessus la maculature grise l'imprimeur doit mettre une maculature blanche, parce que la feuille blanche ou imprimée qui se trouve immédiatement dessus ou dessous la maculature grise, est presque toûjours gâtée, la maculature grise lui communiquant des taches. L'imprimeur jette avec la main un peu d'eau sur ces deux maculatures, plus ou moins selon qu'il le juge à propos. Ensuite d'une main il prend une main de papier par le dos, & par la tranche de l'autre main ; il la plonge d'une main par le dos dans l'eau, plus ou moins profondément & plus ou moins vîte en raison du caractere de l'ouvrage & de la qualité du papier, la retire de l'eau, & avec les deux mains la met vîte sur la maculature blanche, le dos de la main au milieu, en sépare sept à huit feuilles, les étend ; reprend par le dos le reste de la main, le plonge dans l'eau, le retire, le met sur la partie qui vient d'être trempée, en sépare sept à huit feuilles & les étend ; reprend encore par le dos le reste de la main, le plonge dans l'eau, le retire, l'ouvre juste par le milieu, & l'étend sur les deux parties qui viennent d'être trempées. Il prend une autre main de papier & la trempe de même, puis encore une autre, & la trempe encore de même, & ainsi de suite jusqu'à la quantité de quatre ou cinq marques, qui font mille ou douze cent cinquante feuilles, observant à chaque marque de plier une feuille en biais par le coin, de façon que le coin déborde le papier de huit ou dix lignes ; cette feuille ainsi pliée sert à marquer le papier, c'est-à-dire à le partager en marques, prenant garde qu'il ne se fasse des plis au papier, & ayant grand soin d'appuyer de tems en tems les deux mains sur le milieu du papier pour abaisser les dos : sans cette attention il se feroit une élévation au milieu qui empêcheroit l'eau d'y pénétrer, & qui la feroit s'écouler uniquement vers les bords ; d'où il s'ensuivroit que les bords du papier seroient plus trempés que le milieu. Nous avons supposé que le papier devoit être trempé trois fois la main. Quand il ne faut le tremper que deux fois, après avoir plongé la main dans l'eau, on en sépare dix ou douze feuilles, & on les étend ; on prend le reste de la main, on le plonge dans l'eau, on l'ouvre juste par le milieu, on l'étend, & la main est trempée deux fois. Il y a du papier qu'on ne trempe qu'une fois la main ; il y en a d'autre qu'on trempe trois fois les deux mains ; pour cela on trempe alternativement une main deux fois, & l'autre main une fois. Quand l'imprimeur a trempé son papier, il met dessus une maculature blanche, puis une maculature grise, sur laquelle il jette de l'eau avec la main autant qu'il le juge nécessaire ; ensuite il le met sur un ais aux environs de sa presse, met un autre ais par dessus, avec une pierre ou un poids de quarante ou cinquante livres pour le charger. Si le papier est collé, l'imprimeur ne le charge pas tout de suite ; il le laisse quelque tems pour prendre son eau.

Remanier le papier. Sept à huit heures après que le papier a été trempé, il faut le remanier, c'est-à-dire changer la position des feuilles relativement les unes aux autres, afin que la moiteur du papier se distribue également dans toutes ses parties ; car c'est dans cette égalité que consiste la bonne préparation du papier. Pour cela l'imprimeur décharge son papier, le transporte sur une table, le découvre, étale d'abord sur la table la maculature grise, puis la blanche, prend une poignée de trois ou quatre mains, la met à deux mains sur la maculature blanche, ne la quitte point d'une main, pendant que l'autre passe & repasse plusieurs fois sur le papier pour en ôter les rides. Il coupe sa poignée à huit ou dix feuilles en dessous, qu'il laisse sur la maculature blanche, reprend ce qui reste de la poignée, le renverse, passe & repasse la main sur le papier qui se trouve en dessus. Il coupe encore son papier à huit ou dix feuilles en dessous, qu'il laisse sur celles qu'il a déja laissées, reprend le reste de la poignée, le renverse, passe & repasse la main sur le papier qui se trouve en dessus. Il réitere cette manoeuvre de couper son papier à sept à huit feuilles en dessous, de les laisser sur le tas, de renverser ou retourner ce qui reste de la poignée, passer la main sur le papier qui se trouve en dessus pour en ôter les rides, & frapper dessus s'il y a quelques endroits plus élevés, jusqu'à ce que la poignée soit entierement remaniée. Après cette poignée il en prend une autre, puis encore une autre jusqu'à la fin du papier. S'il s'apperçoit qu'il soit trop trempé, il le partage en plusieurs poignées, & les laisse exposées à l'air dans l'Imprimerie autant de tems qu'il faudra ; ensuite il le remanie. Si au contraire il n'étoit pas assez trempé, il pourra jetter de l'eau dessus avec la main ou avec l'éponge à chaque poignée, plus ou moins grosse, autant qu'il le jugera à propos, ensuite le charger, puis le remanier. Il y a du papier qu'il faut remanier plusieurs fois. L'inconvénient est égal quand le papier est trop trempé, ou qu'il ne l'est pas assez. Quand il est trop trempé il refuse l'encre, ou reste dessus la forme, l'emplit, & l'impression est pochée. Quand il ne l'est pas assez, les lettres ne viennent qu'à moitié, & l'impression paroît égratignée. Après que le papier a été remanié, il faut le couvrir avec la maculature blanche, puis avec la maculature grise, mettre un ais par-dessus, le charger, & le laisser encore sept à huit heures avant de l'employer.

Si la peau du tympan n'est pas bonne, l'imprimeur en prend une bien saine, sans tache autant que faire se peut, d'égale épaisseur par-tout. Il la met tremper une demi-heure ou une heure dans la bassine, la retire, en exprime l'eau, & la met pliée une heure ou deux sous du papier trempé ; puis après avoir arraché la vieille peau, il enduit de colle le chassis du tympan, & la tringle de fer ; il pose dessus la nouvelle peau du côté de la chair, & la queue en bas, l'étend, & l'applique bien tout-autour ; la découpe en haut pour laisser sortir les petits couplets, y passe les brochettes, & la laisse sécher. Quand elle est seche, il la perce avec la pointe de ses ciseaux à l'endroit qui répond aux trous du chassis, & y passe la vis, qui avec l'écrou, sert à maintenir les pointures en état.

Quand l'imprimeur veut faire une braie, qui n'est autre chose qu'une peau plus petite que celle que l'on vient d'employer, il coupe avec ses ciseaux la vieille peau tout-autour du chassis en dedans, enduit le chassis de colle & y applique la braie. L'imprimeur fait alternativement un tympan & une braie, c'est-à-dire qu'il emploie alternativement une grande & une petite peau.

La peau du petit tympan se colle comme celle du grand. La différence qu'il y a c'est que la peau du petit tympan doit être plus forte & plus épaisse, & qu'après l'avoir collée, on met un bois de longueur (on appelle ainsi les bois à l'usage de l'Imprimerie) au long de chaque bande en dedans, & un autre bois en travers, que l'on fait entrer un peu à force, pour maintenir ces bandes en état ; sans cette précaution les bandes n'étant que de fer mince, rentreroient en dedans à mesure que la peau se banderoit en séchant.

Préparation des cuirs. Il faut aussi préparer les cuirs pour les balles. Ces cuirs sont taillés dans des peaux de moutons, que l'on prend chez les Mégissiers, après avoir été quelque tems dans le plein pour en faire tomber la laine. Les cuirs ne durent point quand les peaux ont resté trop long-tems dans le plein, parce que la chaux les consume. On choisit ordinairement les plus épaisses.

Pour tailler ces cuirs, on met une peau de mouton sur une table, le côté de la chair en-dessous ; on l'étend ; on a un rond de bois ou de maculature, de deux piés & demi de circonférence, que l'on applique sur le milieu de la peau, en commençant par la tête ; on décrit une ligne tout-autour du rond avec la pointe des ciseaux ; on pose ensuite le rond audessous de la ligne ronde que l'on vient de décrire, & on en décrit une seconde ; on en décrit une troisieme au-dessous de la seconde. Ensuite en coupant avec de bons ciseaux dans ces lignes rondes, on a trois cuirs dans chaque peau. Si la peau est grande, on coupe dans les côtés des especes de cuirs, qui étant plus minces, ne sont bons qu'à faire ce qu'on appelle dans l'Imprimerie des doublures, qui sont un double cuir qu'on met sous le principal. Quand les cuirs sont coupés, on les étend pour les faire sécher ; sans cela ils se corromproient, & on ne pourroit pas les garder ; mais quand on les garde trop long-tems ils se racornissent & deviennent difficiles à apprêter. Quand on veut s'en servir, on les met tremper dans de l'eau nette, comme nous avons dit que l'imprimeur doit faire avant de tremper son papier.

Après qu'un cuir a trempé sept ou huit heures, plus ou moins, à proportion du tems qu'il y a que les cuirs ont été coupés, l'imprimeur le corroie, c'est-à-dire le tire de l'eau, le met sur une planche, l'arrête avec un pié, & de l'autre le crosse en appuyant de toute sa force, pour en exprimer l'eau & le rendre souple & maniable. Ensuite il le ramasse, l'étend tant qu'il peut avec les deux mains, le frappe plusieurs fois contre le mur, & le corroie encore. Il le met tremper une seconde fois, & le corroie de la même maniere. Il le met tremper une troisieme fois, s'il est nécessaire, & le corroie, jusqu'à ce que presque toute l'humidité en soit exprimée, & qu'il soit doux & souple comme un gant. Il enduit ensuite de petit vernis, qui est de l'huile de noix ou de lin recuite, le cuir du côté de la laine, & le laisse s'imbiber pendant quelque tems, enveloppé d'une maculature humide si c'est l'été. Il en faut faire autant à l'autre cuir. En préparant ainsi deux cuirs pour les deux balles, on a soin de préparer aussi deux doublures, qui sont ou deux autres cuirs plus minces de même espece, & qui ne demandent d'autres préparations que d'être souples & ramoitis, ou deux vieux cuirs qu'on fait servir en doublures, après les avoir brossés dans la lessive pour en ôter l'encre. Cette sorte de doublure est préférable & conserve mieux les cuirs. La doublure maintient le cuir dans une douce humidité pendant cinq ou six heures, plus ou moins selon la saison, & l'empêche de se racornir.

Il faut aussi de la laine telle qu'on l'achete chez les marchands, on la tire quand elle est neuve, ou on la carde quand elle a servi quelque tems. Il en faut environ une demi-livre pour chaque pain. On appelle dans l'Imprimerie un pain de laine, la quantité de laine qui se met dans chaque balle.

Monter les balles. Quand les cuirs sont bien préparés, & qu'il y a de la laine tirée ou cardée, un des ouvriers de la presse monte ses balles. Pour cela il commence par attacher légerement le cuir & la doublure au bois de balle, avec un clou qu'il met sur le bord du bois de balle, & au bord du cuir & de la doublure, de façon que le côté de la laine se trouve en-dessus ; puis il fait faire un demi-tour à son bois de balle, étale bien le cuir & la doublure ; ensuite le bois de balle couché & le manche tourné de son côté, il prend avec ses deux mains la quantité de laine qu'il juge nécessaire pour former son pain de laine, & la met dans la capacité du bois de balle appuyé contre son estomac. Il prend l'extrémité du cuir & de la doublure diamétralement opposée à celle qu'il a déjà attachée, & l'attache aussi. Il examine ensuite s'il a pris assez de laine pour donner à sa balle une figure ronde, & qu'elle soit un peu ferme ; il attache un troisieme clou au milieu des deux qui viennent d'être attachés. Ces trois clous sont seulement pour maintenir le cuir & la doublure, pendant que l'imprimeur les attache plus solidement sur le bord du bois de balle, au moyen de dix ou douze clous qu'il met à la distance de trois doigts l'un de l'autre en plissant les extrémités du cuir & de la doublure l'un sur l'autre, & en les appliquant le plus ferme qu'il peut dessus le bord du bois de balle, afin qu'en touchant la laine ne sorte pas.

Quand les balles sont montées, il faut les ratisser pour enlever les ordures qui se sont attachées aux cuirs en les corroyant, & en montant les balles : l'imprimeur verse sur le milieu du cuir d'une balle environ plein une cuilliere à bouche de petit vernis, tourne la balle pour que le vernis ne tombe point, prend l'autre balle, les met l'une sur l'autre, & les distribue comme après avoir pris de l'encre, pour que ce vernis s'étende bien sur toute la surface des cuirs des deux balles, & en détache les ordures. Ensuite il en met une sur les chevilles de la presse, prend un coûteau dont la lame soit non tranchante, & avec cette lame il enleve le petit vernis & toutes les ordures qui se rencontrent sur la superficie du cuir d'une balle. Il met cette balle aux chevilles, & prend l'autre qu'il ratisse de même, puis la suspend au-dessus de la premiere à une corde attachée à la jumelle. L'imprimeur ratisse les balles toutes les fois qu'il les a montées ; il doit les ratisser aussi dans le courant de la journée, pour enlever de dessus les cuirs les ordures qui s'y attachent en travaillant, & qui viennent de l'encre & du papier. En un mot il ne doit rien négliger pour avoir de bonnes balles, car elles sont l'ame de l'ouvrage ; & il est impossible de faire de bonne impression avec de mauvaises balles.

Pendant la préparation des balles & du papier, un des deux imprimeurs a dû coller une frisquette, c'est-à-dire coller au chassis de la frisquette un parchemin ou deux ou trois feuilles de papier fort, pour l'usage dont nous allons parler. On se sert ordinairement de vieilles peaux de tympan ; on colle par-dessus une feuille de papier blanc.

Laver les formes. L'imprimeur doit aussi laver les formes avant que de les mettre sous presse. Comme il n'y a point de forme prête, sur laquelle il n'y ait eu deux ou trois épreuves, & même davantage, & qu'il faut plus d'encre pour une épreuve que pour une feuille ordinaire quand la forme est en train, l'oeil du caractere se trouve encré ; ce qui rendroit l'impression pâteuse, si on n'avoit pas le soin de laver les formes auparavant. Un des deux imprimeurs prend donc une forme une heure ou deux avant de la mettre sous presse, pour qu'elle ait le tems de sécher, la porte au bacquet, en bouche le trou avec un tampon, la couche, verse dessus une quantité de lessive pour la couvrir, la brosse jusqu'à ce que l'oeil du caractere soit net, & le chassis & la garniture propres, débouche le trou pour laisser écouler la lessive, leve la forme, la laisse égoutter quelque tems, regarde attentivement s'il n'en est rien tombé, la retire du bacquet, la rince avec de l'eau nette, & la laisse sécher. La lessive dont on se sert pour laver les formes n'est autre chose que de la lessive de blanchisseuse, dans laquelle on met de la potasse ou une espece de sel blanc qu'on appelle drogue, qui fond dans la lessive, & qui la rend plus douce. Quand le tirage d'une forme est fini, l'imprimeur est obligé de la laver. Il doit y avoir dans toutes les imprimeries un endroit destiné à tremper le papier, laver les formes, laisser les formes de distribution, mettre les cuirs tremper, &c. on le nomme tremperie. Voyez ce mot & nos Pl.

Il doit ensuite préparer son encre ; cette fonction n'est pas longue ; il ne faut que bien nettoyer l'encrier, prendre avec la palette une quantité d'encre dans le barril, la mettre dans l'encrier, la bien broyer avec le broyon, la ramasser avec la palette, la broyer encore, puis la mettre dans un des coins de l'encrier. Un ouvrier de la presse curieux de son ouvrage, ne manque pas le matin de broyer toute l'encre qu'il a dans son encrier, avant que de se mettre au travail, pour l'entretenir dans un état de liquidité convenable.

Nous avons laissé les balles, l'une aux chevilles de la presse, & l'autre suspendue à la jumelle ; il faut leur faire prendre l'encre ; l'imprimeur en broie sur le bord de l'encrier, & en prend avec une de ses balles, puis avec l'autre, & les distribue, c'est-à-dire les fait passer & repasser l'une sur l'autre, en les frottant & les appuyant avec force l'une contre l'autre, jusqu'à ce que toute la surface des deux cuirs, de grise qu'elle étoit, soit d'un beau noir luisant, & également noire par tout. Si l'imprimeur voit qu'il y ait quelqu'endroit sur les cuirs qui n'a pas bien pris l'encre, & qu'il s'apperçoive que cela vient de ce que les cuirs sont humides, il brûle une feuille de papier, & passe les cuirs par-dessus la flamme, en distribuant les balles. Si après cela les cuirs refusent encore de prendre, il les frotte sur une planche ou dans les cendres, pour en dissiper l'humidité, puis y met du petit vernis, les ratisse, prend de l'encre, & les distribue jusqu'à ce que les cuirs paroissent bien pris également. Quand les cuirs n'ont pas été bien corroyés, ils ont de la peine à prendre, sur-tout l'hiver tems pendant lequel les imprimeries sont fort humides ; de façon que l'imprimeur est quelquefois obligé de les démonter, c'est-à-dire de les détacher entierement du bois de balle, & de les corroyer de nouveau. Pour éviter cet inconvénient qui fait perdre du tems, il ne s'agit que de les bien corroyer avant de les monter. Dans les imprimeries où il y a d'autres ouvriers de la presse, ceux qui ont des cuirs bien pris, pour faire plaisir à ceux qui en ont deux nouveaux, prennent une de leurs balles, & leur en donnent une des leurs ; au moyen de cet arrangement les deux cuirs neufs sont bientôt pris, les deux vieux cuirs aidant à faire prendre les nouveaux.

Mettre en train. Après que le compositeur a corrigé la derniere épreuve d'une feuille, il porte les formes auprès de la presse des imprimeurs qui doivent les tirer, & leur donne en même tems cette épreuve. Le premier des deux ouvriers, qui est celui qui doit mettre en train, essuie le marbre de la presse avec un morceau de papier, prend une forme (on commence ordinairement par le côté de deux & trois), la met sur la presse, l'ajuste bien au milieu de la presse & sous le milieu de la platine, & l'arrête avec six coins par le moyen des cornieres. Il abaisse ensuite le tympan sur la forme, le mouille en dedans avec une éponge, le laisse quelque tems prendre son eau, pendant lequel il frotte ses blanchets, puis après avoir pressé son éponge pour en faire sortir l'eau, il ramasse avec cette éponge toute l'eau qui peut-être dans le tympan, met dedans les blanchets bien étendus, & le carton, & par-dessus le petit tympan pour les maintenir en état.

L'imprimeur leve son tympan & fait la marge. Nous continuons de supposer que la forme est in 8°. Il prend une feuille de son papier, la plie en deux, en marque bien le pli, la porte bien au milieu sur un côté de la forme, de maniere que le pli de cette feuille se trouve au milieu de la barre du milieu du chassis, déplie la feuille & l'étend, & tâte avec son doigt si sa marge est égale tout-autour. Il porte ensuite légerement l'éponge sur le tympan, l'abaisse sur la feuille, passe la main sur le petit tympan en appuyant un peu afin que la feuille s'attache au grand tympan, & enleve la feuille. C'est cette feuille qui regle la marge de toutes les autres, c'est-à-dire que c'est sur cette feuille que l'on pose toutes les autres avant que de les imprimer en papier blanc ou du premier côté. Puis il déchire deux doigts de l'angle de cette feuille qui se trouve en bas du tympan sous sa main gauche, parce que cet angle l'empêcheroit d'enlever de dessus le tympan les feuilles à mesure qu'elles s'impriment.

Il pose ses pointures de façon que l'ardillon se rencontre juste sur le pli du milieu de la feuille, & réponde à la mortaise de la barre du milieu du chassis. Pour en être sûr, il couvre sa marge d'une mauvaise feuille, abaisse le tympan sur la forme, & appuie la main sur le petit tympan vers le bout des pointures ; s'il ne trouve point de résistance c'est signe que l'ardillon répond juste à la mortaise du chassis. On arrête les pointures sur chaque côté du tympan au moyen d'une vis & d'un écrou. Elles servent au moyen des trous qu'elles font à chaque feuille qui s'imprime du premier côté, à faire rencontrer les pages de la seconde forme exactement sur les pages de la premiere forme tirée.

Il taille sa frisquette quand elle est seche. Il l'attache au tympan par le moyen des brochettes, & l'abaisse ; puis après avoir touché la forme, il abaisse le tympan, roule la presse, & imprime le parchemin ou le papier collé sur la frisquette. Il déroule, leve le tympan, & avec des ciseaux découpe dans la frisquette ce qui doit être imprimé, & laisse tout ce qui doit être blanc. Puis il appuie le doigt tout autour des pages découpées, pour voir si rien ne mord, c'est-à-dire s'il a bien coupé tout ce qui doit être imprimé, & si quelque partie de la frisquette ne porte pas sur le caractere, ce qui l'empêcheroit de venir. Il doit aussi éviter de couper plus qu'il ne faut, car cela barbouilleroit, & il faudroit en collant la frisquette, y remettre ce qu'il en auroit ôté de trop. Au moyen de la frisquette, les feuilles passent sous la presse, & en reviennent sans avoir la moindre atteinte d'encre dans les marges.

Quand l'imprimeur a taillé sa frisquette, quelquefois même avant de la tailler, il fait son registre en papier blanc. Il prend une feuille de son papier, la marge, la couvre d'une mauvaise feuille, abaisse le tympan, & la fait passer sous presse pour l'imprimer, quoique la forme n'ait point été touchée. Il déroule la presse, leve le tympan, leve aussi la feuille, la retourne in-8°., c'est-à-dire de haut-en-bas & sens-dessus-dessous, la pointe ou la met dans les mêmes trous, la couvre de la mauvaise feuille, & la fait passer une seconde fois sous presse sans avoir été touchée ; puis il déroule la presse, leve le tympan, & voit sur cette feuille, sur laquelle il n'y a des deux côtés que l'empreinte en blanc des caracteres, si les huit pages de cette même forme se rencontrent exactement les unes sur les autres. Si les pages se rencontrent exactement les unes sur les autres, le registre en papier blanc est fait ; & cela doit être quand le chassis est juste, quand les garnitures sont bonnes, & les pointures bien au milieu. Si les pages ne se rencontrent pas, il examine si le défaut vient du chassis, de la garniture, ou des pointures. Il remédie aux défauts du chassis & de la garniture en y ajoûtant quelques reglettes, & à l'égard des autres défauts, il y remédie aussi en faisant mouvoir les pointures. Après cela il tire une seconde feuille en blanc, pour être plus sûr de la rencontre juste des pages de sa forme les unes sur les autres. Quand l'imprimeur a bien fait son registre en papier blanc, sa forme est en train ; & il lui est beaucoup plus facile de faire le registre de la retiration, c'est-à-dire de la seconde forme.

Il fait la tierce, jette avec l'éponge de l'eau sur le tympan, & desserre la forme. La tierce est la premiere feuille qu'il tire après avoir mis sa forme en train. Il porte cette feuille avec la derniere épreuve au prote, qui examine avec attention si rien ne mord ou si rien ne barbouille, si la marge est bonne, si toutes les fautes marquées par l'auteur ou le correcteur sur la derniere épreuve ont été exactement corrigées, & s'il n'y a point dans la forme des lettres mauvaises, dérangées, hautes ou basses, tombées, &c. S'il y a quelque chose à corriger, le prote le marque sur la tierce, & le corrige, après quoi il avertit les imprimeurs qu'ils peuvent aller leur train.

Alors l'imprimeur prend le taquoir, taque la forme, la serre un peu moins que quand il faut la lever, & décharge le tympan, en mettant dessus deux ou trois mauvaises feuilles de papier sec, & les tirant comme pour les imprimer. Puis les deux compagnons partagent le travail : l'un prend le barreau, l'autre prend les balles, & cela pendant le tirage d'une rame, qui contient cinq cent feuilles ; après quoi celui qui étoit au barreau prend les balles, & celui qui avoit les balles prend le barreau : quand la presse est rude, la mutation se fait plus souvent.

L'office de celui qui a les balles est de broyer de l'encre, d'en prendre, de distribuer les balles, de toucher & de veiller à l'ouvrage. Pour broyer de l'encre, il pose le bord du broyon sur le tas d'encre ; il s'y en attache un peu qu'il étend sur le bord de l'encrier. Il vaut mieux en broyer peu à la fois & en broyer plus souvent. Quand on en broie peu à la fois, elle s'étend plus facilement sur l'encrier, & se distribue mieux. Il prend de l'encre en approchant le cuir d'une des balles du bord de l'encrier. Il en faut prendre plus ou moins souvent, en raison du format & du caractere ; puis il distribue les balles, c'est-à-dire qu'il les passe & repasse plusieurs fois l'une sur l'autre en les tournant en sens contraire. C'est une fonction qu'il ne doit point se lasser de faire ; car rien ne contribue plus à faire une impression égale, que de prendre peu d'encre à la fois, & de distribuer souvent les balles. Ensuite il touche la forme, c'est-à-dire qu'il empreint l'oeil du caractere d'une couche d'encre légere, en faisant passer & repasser les balles successivement sur toutes les parties de la forme, en observant de bien appuyer les balles sur le caractere, de ne presque point le quitter en touchant, & de toucher du milieu des balles en les tenant bien droites. Enfin après avoir touché, il doit regarder attentivement l'ouvrage, pour voir si la frisquette ne mord point, ou si rien ne barbouille, si tout vient également, & quand on est en papier blanc, si la marge est bonne. Quand il y a quelque ordure sur la forme, ce qui arrive souvent, aussi-tôt qu'il s'en apperçoit sur le papier, il doit la chercher sur la forme & l'enlever avec la pointe. S'il voit quelque défaut, il doit y remédier, en avertir son compagnon. Par exemple, s'il y a quelques endroits sur la forme qui viennent plus foibles, on met sur le tympan quelques hausses de papier gris, précisément de la grandeur de l'endroit foible ; on les fait tenir avec un peu de salive, & on les mouille avec l'éponge. Si au contraire il y a quelques endroits qui viennent trop fort, & qui fassent sur la feuille comme une espece de bouquet, il faut mettre un support, qui est une réglette plus ou moins forte, pour empêcher le trop de foulage.

L'ouvrier de la presse qui est au barreau est celui qui imprime. Il prend la feuille, la porte sur le tympan, la pose sur la marge le plus juste qu'il peut, en jettant un coup d'oeil tout-autour, abaisse la frisquette, abat le tympan, roule la presse à moitié de la main gauche, prend le barreau de la main droite, tire le premier coup, c'est-à-dire imprime la moitié de la forme, laisse le barreau s'en retourner sans le quitter, roule la presse tout au fond ou à peu près, suivant le format de l'ouvrage, tire le second coup, c'est-à-dire imprime l'autre moitié de la forme ; laisse le barreau s'en retourner seul & de son propre mouvement sous le chevalet, déroule la presse, leve le tympan & la frisquette, prend la feuille imprimée avec les deux mains, & la pose à côté du papier blanc ; observant, quand il a bien réglé son coup, de ne point aller ni plus ni moins avant, & de veiller aussi à l'ouvrage.

Quand donc les compagnons sont en train, tout le travail se partage de façon qu'ils sont également occupés tous les deux, & que ni l'un ni l'autre ne perd un moment. Pendant que le second imprimeur touche, le premier prend une feuille, la marge & abaisse la frisquette. Après que la forme est touchée, il abat le tympan, roule la presse, tire son premier & son second coup, déroule la presse & leve le tympan. Aussi-tôt que le tympan est levé, le second imprimeur touche pour une autre feuille ; & pendant qu'il touche, le premier leve la frisquette, prend la feuille imprimée, la met à côté du papier à imprimer, prend une feuille blanche, la marge, & abaisse la frisquette, & après que la forme a été touchée, abat le tympan, roule la presse, imprime la feuille, déroule la presse, & leve le tympan. Pendant que le premier imprimeur abat le tympan, roule la presse, imprime la feuille, déroule la presse, & leve le tympan, le second a alternativement le tems de broyer de l'encre, d'en prendre, de distribuer les balles, & de regarder l'ouvrage ; car aussitôt que le tympan est levé, si rien n'arrête, le second imprimeur doit toucher, afin que son compagnon n'attende pas après lui. Cette manoeuvre se continue ainsi pendant tout le tirage d'une forme. Voyez au mot PRESSE, le détail & la description de toutes ses parties, & les Planches d'Imprimerie.

Quand tout le papier blanc est tiré d'un côté, le premier imprimeur serre la forme, ôte trois coins de registre, ordinairement les deux d'en bas & un des côtés près de la platine, leve la forme, & la donne au second imprimeur qui la reçoit, & lui présente en même tems la retiration, c'est-à-dire la forme du côté de la premiere. Le premier imprimeur couche cette forme sur le marbre de la presse, & doit avoir attention à la mettre dans la même position que l'autre. Ce qui se fait au moyen d'un clou qui est au coffre, & qui indique le milieu de la presse ; & au moyen du compas, avec lequel il a dû prendre la hauteur de la premiere forme avant de la lever. Puis il voit si l'ardillon de ses pointures entre dans la mortaise du chassis en abaissant le tympan, & appuyant la main sur le bout des pointures. Ensuite l'imprimeur retourne son papier de haut-en-bas & sens-dessus-dessous, ensorte que le côté imprimé se trouve dessous, & le côté à imprimer dessus ; puis il fait son registre en retiration. Il prend une feuille de son papier imprimé d'un côté, il la pointe, c'est-à-dire il la met dans les mêmes trous qui ont été faits en imprimant le premier côté, la couvre d'une mauvaise feuille, & la tire en blanc. Sur cette feuille il voit si les pages de la seconde forme se rencontrent justes sur les pages de la premiere forme. Si elles se rencontrent, le registre est fait : si elles ne se rencontrent pas, il faut y remédier, comme nous avons dit au registre en papier blanc, en ajoûtant au chassis ou à la garniture, & en faisant mouvoir les pointures. Ensuite il fait la tierce du second côté, & la porte au prote qui la voit comme il a vu la tierce du premier côté, & qui la corrige s'il trouve quelque chose à corriger. Pendant que le prote voit la tierce, l'imprimeur met une feuille de papier de décharge ou de papier gris sur son tympan, par-dessous les pointures sans les remuer, la mouille avec l'éponge, & l'étend bien en passant le dos de la main par-dessus, déchire l'angle qui se trouve de son côté au bas du tympan, & arrête la feuille aux quatre coins avec un peu de colle, comme il a fait à la marge.

Pendant que le premier imprimeur fait les fonctions dont nous venons de parler, le second n'est pas oisif. D'abord il lave la forme qui sort de dessous la presse ; puis si les balles sont seches, il les démonte, rafraîchit les cuirs, remonte les balles & les ratisse ; ou bien il prépare du papier, soit en le trempant, soit en le remaniant, pour une autre feuille à tirer, après que celle qui est sous presse sera finie. Pour démonter les balles & rafraîchir les cuirs, il prend le pié-de-chevre, détache seulement quatre ou cinq clous de suite, ceux qui paroissent le moins bien attachés, sépare le cuir de la doublure, & passe, sans ôter le pain de laine, l'éponge mouillée sur l'envers du cuir & sur le côté de la doublure qui touche au cuir, puis remonte les balles & les ratisse.

Le premier imprimeur, dès que la tierce est corrigée, taque la forme, la serre, & décharge le tympan. Le second touche, & le premier tire ; ils font tous deux la même manoeuvre qui a été expliquée au tirage de la premiere forme, & avec le même soin & la même attention. Toute la différence qu'il y a, c'est qu'au lieu de marger les feuilles, on les pointe, & qu'au lieu de prendre garde à la marge, on prend garde si le registre ne se dérange point, c'est-à-dire si les pages du premier & du second côté se rencontrent bien les unes sur les autres ; en observant de retourner de tems en tems une feuille, pour voir la couleur de l'impression du premier côté, afin de donner au second côté la même teinte ; au moyen de cette attention, l'impression sera égale & suivie des deux côtés. Il observera aussi de changer la feuille de décharge à chaque rame plus ou moins, à proportion que le premier côté décharge sur cette feuille ; sans cela l'impression maculeroit.

Tous les soirs en quittant l'ouvrage, celui des deux imprimeurs qui est au barreau, décharge la forme, si le tirage n'en est pas fini, en mettant sur le tympan deux ou trois mauvaises feuilles seches & les tirant, il retourne ces feuilles & les tire une seconde fois : ou bien il trempe superficiellement la brosse dans la lessive, en donne quatre ou cinq tours à la forme, & la décharge comme nous venons de voir, ou bien, s'il y a encore beaucoup à tirer sur la forme, il la porte au bacquet, la lave, la laisse sécher pendant la nuit, & le lendemain matin la met sur la presse.

L'autre imprimeur démonte les balles, mais il y fait un peu plus de façon que pour les rafraîchir pendant la journée. Après avoir détaché cinq ou six clous, il ôte le pain de laine, le presse entre ses deux mains en tournant pour le desapplatir, sépare le cuir de la doublure, plie le cuir en deux du côté qu'il est encré ; prend de l'eau nette dans une jatte, y plonge plusieurs fois la doublure en la maniant pour la rendre douce ; y plonge aussi le cuir à l'envers, & le frotte à deux mains principalement quand il est neuf ; étale la doublure & le cuir par-dessus, & les roule l'un sur l'autre jusque sur l'extrèmité du bois de balle : le cuir & la doublure roulés ensemble font alors comme une espece de bourlet, que l'imprimeur plonge plusieurs fois dans l'eau & presse avec la main. Il en fait autant à l'autre balle ; puis il les met l'une auprès de l'autre à terre dans un lieu humide, & les couvre d'un vieux blanchet ramoiti.

Quand il y a mille ou douze cent cinquante de papier tiré des deux côtés, les imprimeurs le chargent. On le met entre deux ais, sous un poids de quarante ou cinquante livres, plus que moins, & on l'y laisse pendant cinq ou six heures. Après que le papier a été chargé, le foulage étant applati, l'impression paroît plus unie, plus nourrie, & sort davantage. Cet article est du Prote de l'Imprimerie de M. LE BRETON.

Il nous reste à parler de l'impression en rouge & noir, c'est-à-dire de celle dans laquelle on imprime sur la même forme avec ces deux couleurs. Pour y procéder, quand les épreuves ont été faites en noir, on doit laver la forme avec une plus grande attention qu'à l'ordinaire, de façon qu'il ne reste point de noir sur le caractere ; on doit la laver avec de la lessive bien chaude. De-là on la met en train sur la presse avec une grande précaution : on serre bien les coins de registre, de maniere que la forme ne puisse nullement se déranger ; on fait ensorte que les couplets du tympan & de la frisquette ne puissent vaciller aucunement. On découpe ensuite sur la frisquette la partie qui doit venir en rouge, & les morceaux de parchemin que l'on en ôte doivent se coller sur le tympan, au même endroit où ils étoient à la frisquette ; ou on les met sous chacun des mots de la forme qui doivent se trouver en rouge ; c'est ce qu'on appelle taquonner, ces morceaux détachés de la frisquette se nomment taquons. Par ce moyen on donne plus de hauteur au caractere. (Dans les imprimeries où l'on fait souvent des livres d'église, & autres où cette impression est plus usitée, il y a des caracteres plus hauts destinés à cet usage.). On imprime comme à l'ordinaire la partie rouge ; quand elle est finie sur une forme, on la lave encore fortement pour détacher le rouge, on ôte les mots ou les lignes qui ont été imprimés, on y substitue des quadrats, on reporte la forme sur la presse, & avec les mêmes précautions on imprime la partie noire. Il n'est pas aisé de faire rencontrer exactement & en ligne cette sorte d'impression ; le moindre dérangement dans le jet du tympan ou de la frisquette, ou dans les pointures, suffit pour la gâter. Peu d'imprimeurs y réussissent ; & c'est ce qu'ils ont de plus difficile à exécuter.

Les peaux dont on se sert pour les balles à l'impression rouge sont des peaux blanches. Pour la composition de cette espece d'encre, voyez au mot ENCRE d'imprimerie.

IMPRIMERIE EN TAILLE DOUCE, (Art méchanique) c'est l'art de porter sur une feuille de papier, un morceau de satin, ou quelqu'autre substance semblable, l'empreinte des traits qu'on a tracés à l'eau-forte, ou au burin, ou autrement sur une planche de cuivre ou de bois.

Cette opération se fait par le moyen de deux rouleaux, entre lesquels on fait passer la planche, après qu'elle est encrée. Ces rouleaux font partie d'une machine qu'on appelle la presse.

L'action des rouleaux attache l'encre qui remplit les traits dont la planche est gravée, à la feuille de papier, au vélin, ou au satin dont on l'a couverte.

La feuille chargée de ces traits, s'appelle une estampe.

La fonderie en caracteres, & l'Imprimerie proprement dite, ont concouru pour multiplier à l'infini les productions de l'esprit, ou plutôt les copies de ces productions. La gravure & l'imprimerie en taille douce ont rendu à la peinture le même service, ou à peu près. Je dis à peu près, parce que l'estampe ne conserve pas tout le mérite du tableau.

Grace à ces deux derniers arts, avec un peu de goût, on peut sans grande opulence renfermer dans quelques porte-feuilles choisis, plus de morceaux en gravure, que le potentat le plus riche ne peut avoir de tableaux dans ses galeries. La gloire des grands maîtres ne passe pas tout-à-fait.

Description de la presse. La presse des imprimeurs en taille douce est composée de deux forts assemblages de charpente A, B, C, D, Planche de l'imprimerie en taille douce, fig. 6. Ces assemblages sont entretenus l'un avec l'autre par deux traverses. Ils sont composés chacun d'un patin A, B, aux extrémités duquel sont des billots ou calles l, m, qui élevent la presse.

La face supérieure du patin est percée de cinq mortaises. Celle du milieu reçoit le tenon de la jumelle C. D. Les deux plus voisines sont destinées aux tenons inférieurs des jambettes I K, qui maintiennent les jumelles dans la position verticale. Les deux autres sont les lieux des tenons inférieurs des colonnes G H, qui portent les bras O F de la presse.

Il faut imaginer un assemblage tout-à-fait semblable à celui-ci, & tenu parallellement par les deux traverses dont nous avons parlé.

Dans ces deux assemblages, chaque jumelle est percée des deux grandes ouvertures quadrangulaires r s x, y z x, arrondies en plein ceintre du côté qu'elles se regardent. C'est dans ces ouvertures que passent les tourillons des rouleaux, comme nous l'expliquerons plus bas.

Chaque jumelle est encore percée sur chaque face latérale de deux mortaises ; l'une, qui est la supérieure, est double, & reçoit le double tenon du bras, dont l'autre extrémité est portée par la colonne. La mortaise inférieure reçoit le tenon supérieur de la jambette.

Les deux assemblages ou fermes de l'un desquels on vient de donner la description, sont arrêtés ensemble par deux traverses de deux piés de longueur. La traverse inférieure qu'on voit en P O, fig. 5, & en P, fig. 1, est fixée par un tenon & une vis L dans chaque jumelle. On voit, fig. 1 & 6, cette place L. La traverse supérieure H H, fig. 5 & 6, que l'on nomme aussi le sommier, l'est par des queues d'aronde & communément ornée de quelques moulures. Le tout est fait de bon bois de chêne ou de noyer.

Les rouleaux, fig. 7 & 8, qui ont environ sept pouces de diamêtre, & sont terminés par des tourillons, dont le diamêtre est de quatre pouces & demi, doivent être de bon bois de noyer sans aubier, de quartier, & non de rondin. On peut aussi y employer l'orme.

Un des tourillons du rouleau supérieur, fig. 7, est terminé par un quarré, auquel on adapte un moulinet croisé, par le moyen duquel on fait tourner ce rouleau, comme on le dira plus bas.

Les tourillons des rouleaux, fig. 7 & 8, s'appliquent aux parties arrondies des ouvertures r s x, y z x des jumelles, fig. 6 ; & le reste de leur espace est rempli des boëtes, des hausses & des calles.

Les boëtes O P, fig. 9, au nombre de quatre, sont des pieces de bois de même dimension, soit en largeur, soit en épaisseur, que l'ouverture de la jumelle. Elles ont trois pouces & demi ; elles sont évuidées cylindriquement pour s'appliquer sur le tourillon. On les garnit intérieurement d'une plaque de fer blanc, dont les oreilles a, b, fig. 9, percées chacune d'un trou, entrent dans les entailles a, b, pratiquées aux faces latérales de la boëte, où elles sont fixées par des clous.

Les hausses K K sont aussi au nombre de quatre. Ce sont de petites planches d'un pouce environ d'épaisseur, & des mêmes dimensions du reste que la base des boëtes auxquelles elles doivent s'appliquer.

Les calles sont des pieces de carton, dont le nombre est indéterminé, & dont les dimensions correspondent à celles des hausses auxquelles on les appliquera.

Les deux fermes étant assemblées, pour achever de monter la presse, on fera entrer les tourillons des rouleaux dans les ouvertures des jumelles ; savoir, ceux du rouleau dont un des tourillons est terminé par un quarré, fig. 7, dans les ouvertures supérieures r s x, fig. 6 ; & ceux de l'autre rouleau, fig. 8, dans les ouvertures inférieures y z x, fig. 6. On placera aussi les tenons de la traverse P O, fig. 5. & 1, dans les mortaises des jumelles, destinées à les recevoir, & où ils seront fixés par les vis L, fig. 1 & 6, & l'on couronnera cette charpente du sommier H H, fig. 5 & 6. La fonction du sommier est d'empêcher l'écartement des jumelles.

Cela fait, on introduira dans l'entaille inférieure de chaque jumelle, & du côté de x y, fig. 6, une boëte o, fig. 9, garnie de sa plaque de fer blanc, & préalablement enduite de vieux-oing. On enduira de la même matiere le tourillon du rouleau. On placera sous cette boëte une hausse, ensorte que le tourillon du rouleau accole la partie concave x de l'ouverture y z x. Sur les tourillons du rouleau supérieur, on place de semblables boëtes, surmontées par des hausses recouvertes de calles, jusqu'à ce que les ouvertures r s x soient suffisamment garnies.

On ajustera ensuite deux petits ais dans les rainures des bras de la presse, au-dessous desquels on placera une traverse terminée par des queues d'aronde, qui entreront dans les entailles pratiquées aux extrémités des bras. Ces traverses en empêcheront l'écartement.

Une attention essentielle, c'est que la ligne de jonction des deux rouleaux soit plus élevée d'environ un pouce, que la surface supérieure des petits ais dont on vient de parler.

On adapte le moulinet au rouleau supérieur, en faisant entrer le tenon quarré de ce rouleau dans l'ouverture de même forme qu'on voit au centre de la croisée du moulinet, fig. 10, & bientôt la presse sera prête à marcher. Il ne s'agit plus que d'y ajuster la table.

La table de la presse est une planche de noyer, d'un pouce & demi environ plus étroite que l'intervalle qui est entre les jumelles. Elle a environ trois piés & demi de longueur ; les faces doivent en être parfaitement dressées, sur-tout celle de dessus ; on l'introduit entre les rouleaux, ôtant pour cet effet, s'il est nécessaire, quelques-unes des calles qui remplissent les ouvertures supérieures des jumelles, ou en faisant, au moyen du moulinet, tourner le rouleau supérieur. Une des extrémités de la table étant amincie, elle sera prise par les rouleaux, & entraînée entr'eux dans leur mouvement. Les rouleaux doivent la comprimer fortement. Elle ne doit toucher à aucune autre partie de la presse ; c'est par cette raison qu'on a fait la partie supérieure du rouleau de dessous d'environ un pouce plus élevée que la table dormante, composée des petits ais placés entre les bras de la presse.

Outre la presse qui est à la vérité l'instrument principal, l'attelier de l'imprimeur en taille-douce doit encore être pourvû,

1°. de langes.

2°. de linges ou torchons.

3°. d'un tampon ou d'une balle.

4°. de noir de fumée, ou noir d'Allemagne.

5°. d'une marmite de fer pour cuire l'huile de noix.

6°. d'un marbre & de sa molette pour broyer le noir.

7°. d'une poële à feu & d'un gril pour chauffer la planche.

8°. de différens ais & de bacquets pour la trempe du papier.

Des langes. Ils sont de laine blanche, d'un bon drap bien foulé sans aucune inégalité. On en emploie quelquefois de serge fine que l'on applique les premiers sur la planche, & qu'on recouvre de langes plus grossiers. Ils n'auront ni ourlet ni lisiere. On s'en pourvoira de deux ou trois grandeurs différentes, pour les changer au besoin selon l'étendue des planches & des papiers ; mais comme à force de passer sous le rouleau, ils deviennent durs, & se chargent d'humidité, il est à propos de les étendre le soir ; & le matin, lorsqu'ils seront secs, on les maniera, froissera ou foulera en tous sens, pour les bien assouplir. Il faut aussi en avoir de rechange, afin de pouvoir, sans interruption de travail, laver ceux qui sont devenus trop durs, & les débarrasser de la colle qu'ils ont prise du papier mouillé, sur lequel on les a posés si souvent dans le cours du tirage.

Des linges ou torchons. Ce sont des lambeaux de vieux linges dont on se servira pour essuyer la planche, lorsqu'elle aura été encrée.

Du tampon ou de la balle. On la fait d'un bon linge de chanvre, doux & fin, à demi usé ; on le coupe par bandes larges de cinq à six pouces ; on roule ces bandes fort serré, comme on rouleroit un ruban, mais le plus fermement possible ; on en forme comme une molette de peintre. En cet état on les coud avec du bon fil, en plusieurs doubles, qu'on fait passer à-travers dans tous les sens. On s'aide dans ce travail d'une alene. Le tampon ou la balle bien cousue, & réduite à environ trois pouces de diamêtre, on la rogne avec un couteau bien tranchant ; l'autre côté sera arrondi en demi-boule, afin que le creux de la main s'y puisse appliquer commodément lorsqu'il s'agira d'encrer la planche.

Du noir de fumée ou du noir d'Allemagne. Le meilleur noir qui soit à l'usage des Imprimeurs en taille-douce se fait par la combustion des matieres résineuses ; c'est une véritable suite. Voyez l'article NOIR DE FUMEE. Le bon noir doit avoir l'oeil velouté ; en le froissant entre les doigts, il s'y écrasera comme l'amidon. Le noir commun n'aura pas un oeil si beau ; au lieu de l'éprouver doux entre les doigts, on le trouvera rude & graveleux. Il use fort les planches ; on le tire des lies du vin brûlées.

De la marmite à cuire l'huile. Elle sera de fer, assez grande ; il faut que son couvercle s'y ajuste bien exactement. On y mettra la quantité qu'on voudra d'huile de noix, la meilleure & la plus pure, ensorte toutefois qu'il s'en manque au moins quatre à cinq doigts qu'elle ne soit pleine. On la couvrira, & l'on fera bouillir l'huile, ayant attention qu'elle ne se répande & ne s'enflamme. On la remuera souvent, soit avec une pince, soit avec des cuilleres de fer, jusqu'à ce que le feu y prenne légerement de lui-même. On pourra l'allumer avec un morceau de papier enflammé qu'on y jettera, lorsqu'elle sera chaude au point requis ; alors on retirera la marmite de dessus le feu, on la placera dans un coin de la cheminée, observant de remuer l'huile. Cette ignition durera au moins une demi-heure, & l'on aura fait la premiere huile, celle qu'on appelle huile foible.

On arrêtera la combustion, en fermant la marmite de son couvercle, ou en appliquant à la surface un linge mouillé qui empêche la communication avec l'air.

Cela fait, on aura un vaisseau net, dans lequel on versera l'huile qu'on conservera.

On préparera l'huile forte comme on a préparé l'huile foible, on la laissera seulement brûler beaucoup plus de tems. On poussera l'inflammation jusqu'à ce qu'elle soit devenue épaisse & gluante, ce qu'on reconnoîtra en en laissant tomber quelques gouttes sur une assiette ; si ces gouttes refroidies filent comme un syrop très fort, l'huile forte est faite.

Il y en a qui jettent dans l'huile bouillante, ou qui font bouillir en même tems & avec elle, une croute de pain ou de la terre d'ombre.

S'il arrivoit que l'huile fût trop brûlée, on ajouteroit dans la marmite une quantité convenable d'huile non brûlée.

Il est prudent de faire cette opération dans un jardin, une cour, ou quelque lieu découvert.

De la maniere de broyer le noir. On nettoyera bien le marbre & sa molette, qu'on voit fig. 4, on écrasera la quantité de noir qu'on veut broyer. On aura à côté de soi de l'huile foible, on en arrosera peu à-peu le noir ; on observera de ne pas mettre trop d'huile à la fois sur le noir, qui veut être broyé le plus à sec qu'il est possible.

Cette détrempe étant faite, on retirera avec le couteau ou l'amassette le noir sur un des angles de la pierre, & reprenant petite portion à petite portion le noir qui n'a été broyé qu'en gros, on le rétendra sur toute la pierre, en repassant dessus la molette en tout sens, jusqu'à ce que le broyement & l'affinage soient achevés.

Le broyement & l'affinage parfaits, on relevera de-rechef avec le couteau ou l'amassette ce noir. On donnera le même apprêt à celui qu'on aura détrempé, puis on reviendra sur le tout ; on le remettra au milieu de la pierre ; on y ajoûtera en deux ou trois tours de molette une certaine quantité d'huile forte.

Il faut moins d'huile forte lorsque l'encre apprêtée doit servir à des planches usées, ou dont la gravure n'est pas profonde ; un peu d'usage & d'expérience dirigeront là-dessus.

De la poële à feu & du gril. On aura une poële de fer ou de fonte, sur laquelle on placera un gril ; c'est sur ce gril qu'on posera les planches pour les échauffer médiocrement. Il doit y avoir un peu d'intervalle entre le gril & la poële, pour donner un libre accès à l'air entre la planche & le feu, qui doit être couvert de cendres chaudes.

De la maniere de tremper le papier. Pour tremper de grand papier, il faut avoir un bacquet plein d'eau claire, & deux forts ais barrés par derriere ; que ces ais soient de la grandeur du papier déployé. Les barrures fortifieront les ais & les empêcheront de coffiner, & seront une commodité lorsqu'il s'agira d'enlever les ais avec le papier dont ils seront chargés.

Cela préparé, on prendra cinq ou six feuilles de papier avec les deux mains. On les tiendra par les angles, & on les passera toutes ensemble, deux ou trois fois, dans l'eau claire du bacquet, selon que le papier sera plus ou moins fort, plus ou moins collé ; ensuite on les étendra sur un des ais, par-dessus celles-ci les cinq ou six autres qu'on aura trempées, & ainsi de suite, jusqu'à ce qu'on ait épuisé la quantité de papier qu'on veut tremper.

Le papier trempé mis sur un des ais on le couvrira de l'autre ais, son côté uni appliqué au papier, & l'on chargera le tout d'un poids pesant, ou l'on serrera les ais dans une presse ; cette opération produira deux effets contraires, elle fera entrer dans le papier l'eau dont il a besoin, & elle en chassera celle qui est superflue.

Il faut laisser en cet état le papier jusqu'à ce qu'on veuille tirer. Le papier trempé le soir peut servir le lendemain, & s'il arrive qu'on en ait trempé plus qu'on n'en pourroit employer, on met ce qui en reste entre celui qu'on trempe le soir, & le lendemain on l'emploie le premier.

On trempera plus long-tems le papier fort & bien collé, moins long-tems le papier foible & le moins collé.

On alune quelquefois le papier ou les étoffes sur lesquelles on veut imprimer ; l'encre s'y attache plus facilement. Pour cet effet, on dissout de l'alun dans de l'eau bouillante, & l'on trempe le papier de cette eau.

De la maniere d'encrer & d'imprimer. L'ouvrier premier de la vignette imprime ; l'ouvrier second encre.

La planche gravée ayant été limée par les bords, on en pose l'envers sur le gril, qui est au-dessus de la poële à feu. On la laisse modérément chauffer ; on a un torchon blanc & net ; on la prend par un des angles ; on la porte sur une table bien affermie, & prenant le tampon, & avec le tampon du noir, on applique le tampon & le noir sur la planche, coulant, pressant, frappant en tous sens sa surface, jusqu'à ce que ses traits soient bien chargés de noir.

Si l'on se sert d'un tampon neuf, il faut prendre trois ou quatre fois plus de noir que quand le tampon sera vieux, aura servi, & sera bien abreuvé.

Une attention qu'il ne faut pas négliger, c'est de tenir le tampon & le noir en lieu propre, & où ils ne soient point exposés à la poussiere & aux ordures, car en encrant on feroit des rayures sur la planche.

Lorsque le tampon a beaucoup servi, & qu'il est devenu dur par le noir qui s'y est attaché & séché, il faut en enlever quelques rouelles, & le traiter ensuite comme un tampon neuf.

Ayant donc bien rempli de noir les tailles de la planche, on essuie légerement le plus gros du noir, le superflu qu'on emporte avec un torchon qu'on passe aussi sur les bords de la planche. On a un autre torchon blanc, on y essuie la paume de sa main ; on passe ensuite cette main essuyée sur la planche même, hardiment & en tous sens ; on réitere cet essuiement sur la planche, & à chaque fois on essuie sa main au torchon blanc, on parvient ainsi à ne laisser à la planche aucun noir superflu ; il n'en reste que dans ses tailles, & elle est disposée à l'impression.

Alors on étendra sur la table de la presse, que l'on aura fait venir par le moyen du moulinet de l'un ou de l'autre côté, une feuille du même papier sur lequel on doit imprimer ; sur cette feuille de papier on placera un lange fin, sur celui-ci un plus gros, & ainsi de suite jusqu'au dernier, observant que les extrémités des langes ne répondent pas vis-à-vis les unes des autres ; que, par exemple, si le premier lange est à sept ou huit pouces loin du rouleau, le second qui le couvre en soit moins éloigné d'un ou deux pouces, & ainsi du troisieme, du quatrieme, &c. on le pratique de cette maniere, pour former par les épaisseurs graduées de tous ces langes comme un plan mesuré qui facilite leur passage sous le rouleau.

Ayant donc tourné le moulinet du sens convenable, & fait par ce moyen passer les langes bien étendus de l'autre côté de la presse, sans toutefois qu'ils en sortent tout-à-fait & qu'ils ne soient plus sous le rouleau, on relevera les langes sur le rouleau, pour découvrir la feuille de papier qui y a passé avec eux, & prenant la planche encrée & essuyée, comme on l'a prescrit, & l'ayant modérément réchauffée, on la posera par l'envers sur la feuille de papier qui est sur la table, observant de laisser des marges paralleles & égales aux côtés opposés. Sur la planche ainsi placée, on posera une feuille de papier trempé. Le papier trempé, pour la commodité de l'imprimeur, sera sur un ais, au sommet de la presse. Sur la feuille de papier trempé on mettra une feuille de maculature ; on rabattra sur celle-ci les langes, & en tournant le moulinet d'un mouvement doux & uniforme, ce qui est essentiel, le tout sera entraîné entre les rouleaux. La forte pression attachera l'encre dont les tailles de la planche sont chargées, à la feuille de papier trempé, & l'estampe sera tirée. La feuille qu'on aura mise dessous la planche, de même grandeur que la feuille trempée, guidant l'ouvrier, l'estampe sera bien margée. On prend aussi la maculature de même grandeur que la feuille trempée.

L'imprimeur releve ensuite les langes sur le rouleau pour découvrir l'estampe, qu'il enleve de dessus la planche, & qu'il place sur la table, fig. 3. Il recommence ensuite à encrer la planche ; il la replace, & il tire une seconde épreuve, & ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il ait entierement employé son papier trempé.

On fait quelquefois passer & repasser plusieurs fois la planche entre les rouleaux, sur-tout lorsque le noir a été détrempé avec de l'huile forte. Dans les autres cas, la planche n'y passe qu'une seule fois.

Alors l'imprimeur a deux tables, sur l'une il met les estampes tirées, & sur l'autre celles qui sortent de l'autre côté.

Il arrive encore que l'on pose premierement les langes sur la table ; sur les langes une maculature, ensuite le papier ; sur le papier, la planche gravée ; sur la planche gravée, deux ou trois gros langes, & que tout étant ainsi disposé on tire l'estampe.

On imprime aussi les estampes en plusieurs couleurs. Voyez là-dessus l'article GRAVURE.

Si la planche est inégale, c'est-à-dire plus ou moins épaisse en un endroit qu'en un autre, on met dessous, entre la planche & la table, des morceaux de carton ou de gros papier déchiré, suivant la forme de ces inégalités, on parvient à rendre par ce moyen la pression égale par-tout.

S'il arrive que les tailles d'une planche soient remplies de noir séché, il faut la faire bouillir dans de la lessive, ou bien poser la planche à l'envers sur deux petits chenets, & couvrir toute sa surface d'environ un doigt d'épaisseur de cendres sassées, tamisées & détrempées avec de l'eau, puis avec de mauvais papier, ou de la paille, faire du feu par-dessous, ensorte que la cendre mouillée soit comme bouillante ; en bouillant elle dissoudra & prendra tout le noir des tailles.

Après cela on jettera de l'eau claire sur la planche, jusqu'à ce qu'on n'y apperçoive aucun vestige de cendres. Si on essuyoit la planche sans cette précaution, on ne manqueroit pas de la rayer.

La planche étant ainsi nettoyée, on la serrera dans un endroit sec.

C'est à l'art d'imprimer, comme nous l'avons dit en commençant cet article, que nous devons la multiplication des chefs-d'oeuvres des grands Peintres.

Si les anciens qui connoissoient l'art de graver avoient sû tirer des épreuves de leurs planches, il est vraisemblable qu'ils auroient transporté cette invention à l'impression des livres ; il n'eût fallu pour cela qu'exercer des écrivains à écrire à rebours une écriture cursive sur des planches vernies ; mais peut-être l'art de forger, laminer & planer les planches de cuivre ; celui de préparer l'eau, leur étoient-ils inconnus. Du moins il paroît que la plûpart des ouvrages en cuivre qui nous sont parvenus d'eux ont été fondus. Si cela est, ceux qui connoissent ces sortes de travaux, jugeront de la difficulté qu'il y auroit eu à préparer, sans le secours des machines modernes, la quantité nécessaire de planches pour former l'édition d'un livre un peu considérable. Avec ce secours même, on emploie rarement la gravure à l'impression de la lettre, à moins qu'il ne s'agisse que de quelques lignes, ou tout au plus de quelques pages.

IMPRIMERIE, on appelle aussi de ce nom le lieu où l'on imprime. Ce lieu ne peut être trop clair ; il doit être solidement bâti : les imprimeries de Paris en général sont tenues dans des endroits fort incommodes, parce qu'un grand espace de terrein de plain-pié est fort-rare. Les maîtres Imprimeurs de Paris sont obligés par leurs réglemens de tenir leurs imprimeries dans l'enceinte de l'université.

IMPRIMERIE-ROYALE, (Hist. litt.) elle a été établie par François I. en 1531. Ce prince fit fondre des caracteres hébreux, grecs & latins, dont il confia la garde à Robert Etienne son imprimeur ordinaire, auquel son fils de même nom succéda en 1559.

L'Imprimerie royale fut perfectionnée sous Louis XIII. placée aux galeries du Louvre, & dirigée par Sebastien Cramoisi. Il eut la garde des poinçons, des matrices & de tout ce qui appartient à l'art d'imprimerie. Sebastien Mabre fils d'une de ses filles, lui succéda ; celui-ci mourut en 1687. Sa veuve fut continuée dans sa place.

En 1690 M. de Louvois appella de Lyon Jean Anisson ; dans les provisions expédiées en 1691 à Jean Anisson, il est qualifié de recteur & conducteur de son imprimerie royale, & garde des poinçons, matrices, caracteres, planches gravées, presses & autres ustensiles servant aux impressions.

Jean Anisson céda sa place en 1707 à Claude Rigaud son beau-frere.

Louis Laurent Anisson neveu de Jean Anisson obtint le 19 Mars 1723, la concurrence avec Rigaud ; & la survivance de celui-ci. Rigaud mourut au mois de Juillet suivant.

Le 22 Août 1735 Jacques Anisson du Perron entra en fonction avec Louis Laurent Anisson son frere.

C'est ce dernier qui préside maintenant à l'imprimerie royale qui, de quelque côté qu'on la considere, est une des mieux disposées, des plus occupées, des plus riches, des plus vastes, & des plus belles qu'il y ait au monde.

C'est-là qu'on imprime presque tous les papiers publics qui émanent du ministere.

On y a fait, & on y fait encore des éditions très-précieuses d'auteurs renommés, en toutes langues & en tous caracteres.

Les mémoires des académies, & quelquefois les ouvrages des académiciens s'impriment à l'imprimerie royale.

Lorsqu'il plaît au Roi d'honorer & de gratifier spécialement un auteur, il ordonne l'impression de son ouvrage à son imprimerie, & lui fait présent de son édition.

Quelquefois lorsqu'un ouvrage important est d'une grande exécution & d'une dépense considérable, le Roi, en qualité de protecteur des lettres, s'en charge, & les exemplaires restent entre les mains & à la garde de l'imprimeur du roi. On en fait des présens aux ambassadeurs, aux ministres, aux grands & aux gens de lettres qui sollicitent cette grace, & à qui il est rare qu'on la refuse.

IMPRIMERIE de Constantinople, (Hist turq.) elle a été dressée par les soins du grand-visir Ibrahim bacha, qui aimoit la paix & les sciences. Il employa tout son crédit auprès de Achmet III. pour former cet établissement, & en ayant eu la permission au commencement de ce siecle, il se servit d'un hongrois éclairé, & d'un juif nommé Jones pour diriger l'entreprise. Il fit fondre toutes sortes de caracteres au nombre de plus de deux cent mille, & l'on commença en 1727 par l'impression d'un dictionnaire turc, dont on a vendu les exemplaires jusqu'à 30 piastres. Cette imprimerie contient six presses, quatre pour les livres, & deux pour les cartes.

La révolution arrivée en 1730 par la déposition du grand-seigneur, & la mort de son visir qui fut sacrifié, n'a point détruit cet établissement, quoiqu'il soit contraire aux maximes du gouvernement, aux préceptes de l'alcoran, & aux intérêts de tant de copistes qui gagnoient leur vie à copier.

On sait aussi que les Juifs ont la liberté d'imprimer en Turquie les livres de leur religion. Ils obtinrent en 1576 d'avoir à Constantinople une imprimerie pour cet objet, & dès-lors ils répandirent en Orient les exemplaires de la loi qui y étoient fort peu connus. (D.J.)

IMPRIMERIE, c'est ainsi que les Tanneurs appellent une grande cuve de bois, dans laquelle ils mettent rougir les cuirs ; c'est ce qu'on appelle aussi les mettre en coudrement. Voyez TANNEUR.


IMPRIMEURouvrier travaillant à l'imprimerie : le prote, le compositeur, & l'imprimeur à la presse, sont compris sous ce nom. Pour les opérations differentes de chacun d'eux, voyez au mot IMPRIMERIE.

Le prote d'une imprimerie étant celui sur lequel roule tout le détail, & étant obligé de veiller également sur les compositeurs & les imprimeurs, il doit connoître parfaitement la qualité de l'ouvrage des uns & des autres, & sur-tout ne pas trop donner à l'habitude & aux préjugés d'état qui nuisent si fort au progrès de tous les arts. Pour ce qui regarde la composition, il doit savoir sa langue, & être instruit dans les langues latine & grecque ; posséder à fond l'orthographe & la ponctuation ; connoître & savoir exécuter la partie du compositeur, pour lui indiquer en quoi il a manqué, & le moyen le plus convenable pour réparer ses fautes. Quant à l'impression, il doit avoir assez de goût pour décider quelle est la teinte qu'il faut donner à l'ouvrage ; avoir l'oeil à ce que les étoffes soient préparées convenablement ; savoir par quel endroit peche la presse quand l'ouvrage souffre, & connoître assez toutes ses parties pour les faire réparer au besoin & comme il convient, Pour la lecture des épreuves, comme c'est sur lui que tombe le reproche des fautes qui peuvent se glisser dans une édition, il faudroit qu'il connût autant qu'il est possible, les termes usités, & savoir à quelle science, à quel art, & à quelle matiere ils appartiennent. Il y a de l'injustice à lui imputer les irrégularités, quelquefois même certaines fautes d'orthographe ; chaque auteur s'en faisant une à son goût, il est obligé d'exécuter ce qui lui est prescrit à cet égard. En un mot on exige d'un prote qu'il joigne les connoissances d'un grammairien à l'intelligence nécessaire pour toutes les parties du manuel de son talent. Voyez PROTE.

Il faut au compositeur, pour exceller dans son état, une grande partie des qualités nécessaires dans le prote, puisque c'est parmi ses semblables que l'on choisit ce dernier. Il a besoin dans ses opérations d'une grande attention pour saisir le sens de ce qu'il compose, & placer la ponctuation à-propos ; pour ne rien oublier, & ne pas faire deux fois la même chose, fautes dans lesquelles la plus légere distraction fait souvent tomber. Il doit éviter dans sa composition les mauvaises divisions d'une ligne à l'autre (on ne devroit jamais diviser un mot d'une page à l'autre) ; espacier également tous les mots de la même ligne, & tâcher qu'une ligne serrée ne suive ou ne précede pas une ligne trop au large ; mettre de l'élégance dans ses titres, sans défigurer le sens ; qu'il prenne garde, en corrigeant ses fautes, de rendre sa composition aussi belle & aussi bien ordonnée que s'il n'y avoit pas eu de fautes ; en un mot, qu'il exécute ce qui lui est prescrit à l'article IMPRIMERIE. Voyez aussi COMPOSITEUR.

Un imprimeur à la presse doit joindre à une grande attention sur la teinte & le bel oeil de l'impression, beaucoup de capacité pour juger d'où peuvent provenir les défauts de son impression, soit dans le dérangement de quelqu'une des parties de la presse, soit dans le mauvais apprêt de ses balles, de son papier & de ses étoffes, soit enfin dans la façon de manoeuvrer. Son talent est de faire paroître l'impression également noire & nette, non-seulement sur la même feuille, mais sur toutes les feuilles du même ouvrage, & de faire que toutes les pages tombent exactement l'une sur l'autre. Voyez IMPRIMERIE.

Il faut pour une belle impression qu'elle ne soit ni trop noire, ni trop blanche ; elle doit être d'un beau gris : trop noire, elle vient pochée, le caractere paroît vieux, & son oeil est plein ; trop blanche, elle vient égratignée, & fatigue les yeux du lecteur. Au reste on en juge mieux à la vûe que par raisonnement.

Il n'est peut-être pas inutile ici qu'un imprimeur fasse observer aux auteurs que c'est souvent leur faute si leurs livres ont besoin de si longs errata. Leur négligence à écrire lisiblement les noms propres & les termes de sciences ou d'arts qui ne peuvent être familiers à un compositeur, en est presque toujours la cause. Il est impossible qu'un imprimeur entende assez bien toutes les matieres sur lesquelles il travaille, pour ne pas se tromper quelquefois. On engage les gens de lettres à vouloir bien faire attention à cet avertissement pour que leurs oeuvres ne soient pas deshonorées aussi souvent qu'elles le sont par des fautes grossieres.

A l'art d'exprimer & de communiquer nos pensées les plus abstraites, à l'art d'écrire, on ne pouvoit rien ajoûter de plus intéressant, que celui de répéter cette écriture avec promtitude, avec élégance, avec correction, & presque à l'infini, par le moyen de l'imprimerie. De-là vint que bien-tôt après sa découverte, les imprimeurs se formerent & se multiplierent en si grand nombre.

Mais nous devons parler ici principalement de ceux qui joignirent à la science de l'art une vaste érudition, & une grande connoissance des langues savantes ; il y en a même plusieurs qui se sont immortalisés par d'excellens ouvrages sortis de leurs mains. Voici les noms des plus illustres, à qui tous les peuples de l'Europe doivent de la reconnoissance, car ils ont tous profité de leur savoir, de leurs travaux, & de leur industrie.

Amerbach (Jean) Amerbachius, Baslois, fleurissoit sur la fin du xv. siecle. Il publia divers auteurs, entre lesquels il corrigea lui-même les oeuvres de saint Ambroise qu'il mit au jour en 1492, & celles de saint Augustin qu'il n'acheva qu'en 1506, aidé des secours de son frere, ne desirant que la perfection de l'imprimerie, il fondit de nouveaux caracteres ronds, supérieurs à ceux qu'on connoissoit en Allemagne : & pour soutenir son art dans sa patrie, il y appella Froben & les Pétri. Il étoit extrêmement jaloux de la correction des livres qu'il publioit. Il eut des enfans qui se distinguerent dans la république des lettres, & il leur fit promettre en mourant de donner au public les oeuvres de saint Jérome, ce qu'ils exécuterent avec fidélité.

Badius (Josse), en latin Jodocus Badius, Ascensius, parce qu'il étoit d'Assche, bourg du territoire de Bruxelles, où il naquit en 1462. Il se rendit célebre par son savoir & par ses éditions : ayant été reçu professeur en grec à Paris, il y établit une belle imprimerie, sous le nom de praelum ascensianum, de laquelle sortirent entr'autres ouvrages, nos meilleurs auteurs classiques, imprimés en caracteres ronds, peu connus avant lui dans ce royaume, & qu'il substitua au gothique, dont on se servoit auparavant. Cependant ses caracteres n'ont pas l'agrément de ceux des Etiennes, mais ses éditions sont correctes. Il mettoit d'ordinaire ce vers latin à la premiere page de ses livres.

Aere meret Badius, laude auctorem, arte legentem.

Il mourut à Paris en 1535. Deux de ses filles épouserent de fameux imprimeurs, l'une Michel Vascosan, l'autre Robert Etienne. Cette derniere savoit très-bien le latin. Son fils Conrard Badius prit le parti de se retirer à Genève, où il fut à son tour imprimeur & auteur. Les fils, filles & gendres de Josse Badius, firent tous à l'envi prospérer avec zele l'art admirable de l'Imprimerie.

Blaew (Guillaume), dit Jansonius Caesius, né en Hollande dans le xvij. siecle avoit été ami particulier & disciple de Tycho-Brahé. Ses ouvrages géographiques & ses magnifiques impressions rendent sa mémoire honorable.

Bomberg (Daniel), natif d'Anvers dans le XV. siecle, alla s'établir à Venise, où après avoir appris l'hébreu, il s'acquit une gloire durable par ses éditions hébraïques de la bible, en toutes sortes de formats, & par les commentaires des Rabbins qu'il mit au jour. Il commença ce travail en 1511, & le continua jusqu'à sa mort arrivée vers l'an 1550. On fait grand cas de sa bible hébraïque publiée l'an 1525, en quatre volumes in-fol. Il a donné le Thalmud en xj. volumes in-folio : il imprima trois fois cet ouvrage, & chaque édition lui coûta cent mille écus. On dit qu'il dépensa quatre millions d'or en impressions hébraïques, & qu'il mourut fort pauvre. Alors l'imprimerie étoit glorieuse, aujourd'hui ce n'est qu'un art lucratif.

Camusat (Jean), se distingua dans le xvij. siecle à Paris, en recherchant par préférence à n'imprimer que de bons livres en eux-mêmes, sans en envisager le profit, de sorte qu'on regardoit comme une preuve de bonté pour l'ouvrage, lorsqu'il sortoit de son imprimerie.

Collines (Simon de), en latin Colinaeus, né au village de Gentilly près de Paris, dans le xvj. siecle ; il épousa la veuve de Henri Etienne l'aîné, employa d'abord les caracteres d'Etienne, mais dans la suite il en fondit lui-même de beaucoup plus beaux. Il introduisit en France l'usage du caractere italique, avec lequel il imprima des ouvrages entiers ; & son italique est préférable à celui d'Alde Manuce, qui en fut l'inventeur. Les éditions des livres grecs donnés par Collines, sont d'une beauté & d'une correction admirable. Il y a de lui une édition du testament grec, où le fameux passage de l'épitre de Saint Jean des trois témoins manque. J'ai une fois acheté par curiosité un petit testament latin dédié au pape, approuvé & imprimé à Louvain, où ce passage ne se trouvoit pas mieux. Collines mourut, à ce qu'on croit, vers l'an 1647 ; mais on ignore l'année de sa naissance.

Commelin (Jérome), né à Douay, s'établit & mourut à Heidelberg en 1597. Non-seulement ses éditions sont recherchées des curieux ; mais il étoit lui-même très-savant dans la langue greque ; nous en avons pour preuve des notes de sa façon sur Héliodore, Apollodore, & quelques autres auteurs.

Coster (Laurent), natif de Harlem, est celui à qui ses compatriotes attribuent l'invention de l'imprimerie. Ils disent qu'avant l'an 1440 il forma les premiers caracteres de bois de hêtre, qu'ensuite il en fit d'autres de plomb & d'étain, & qu'enfin il trouva l'encre dont l'Imprimerie se sert encore. En conséquence de cette opinion on grava sur la porte de la maison de cet homme ingénieux, l'inscription suivante : Memoriae sacrum, typographia, ars artium omnium conservatrix, nunc primùm inventa, circà annum 1440. On conserve encore soigneusement dans la ville de Harlem le premier livre fait par cet artiste, & qui porte pour titre, speculum humanae salvationis ; mais le lecteur peut voir ce qu'on a lieu de penser de la découverte de Coster, au mot IMPRIMERIE.

Cramoisi (Sébastien), né à Paris dont il fut échevin. Il obtint par son mérite la direction de l'imprimerie du louvre, établie par Louis XIII. mourut en 1669, & eut pour successeur son petit-fils. Mais quoique plusieurs de leurs éditions méritent fort d'être recherchées, elles n'ont ni l'exactitude, ni la beauté de celles qui sont sorties des imprimeries des Etienne, des Manuce, des Plantin, & des Froben. Les Martin, Coignard & Muguet ont succédé aux Cramoisi, & ont à leur tour enrichi la république des lettres, d'éditions très-belles & très-estimées.

Crespin (Jean), en latin Crispinus, natif d'Arras au commencement du xvj. siecle, & fils d'un jurisconsulte, étoit fort versé dans le droit, le grec & les belles-lettres ; fut reçu avocat au parlement de Paris ; mais s'étant retiré à Genève vers l'an 1548, pour y professer en sûreté le calvinisme, il y fonda une belle imprimerie, dans laquelle il publia entr'autres ouvrages un excellent lexicon grec & latin, infolio, dont la premiere édition vit le jour en 1560. Crespin mourut de la peste en 1572. Eustache Vignon son gendre continua & perfectionna l'imprimerie que son beau-pere avoit établie.

Dolet né à Orléans dans le xvj. siecle, imprimeur & Libraire à Lyon, a mis au jour quelques-uns des ouvrages recherchés d'Etienne Dolet, bon humaniste, & brûlé à Paris le 3 Août 1546, pour ses sentimens sur la religion. Il auroit encore imprimé la version françoise de la plûpart des oeuvres de Platon, du malheureux Etienne Dolet, s'il n'eût été prévenu par son supplice.

Elzévirs (les), bien des gens regardent les Elzévirs comme les plus habiles imprimeurs, non-seulement de la Hollande, mais de toute l'Europe. Bonaventure, Abraham, Louis, & Daniel Elzévirs, sont les quatre de ce nom, qui se sont tant distingués dans leur art. A la vérité, ils ont été fort audessous des Etiennes, tant pour l'érudition, que pour les éditions greques & hébraïques ; mais ils ne leur ont cédé, ni dans le choix des bons livres qu'ils ont imprimés, ni dans l'intelligence du métier ; & ils les ont surpassé pour l'agrément & la délicatesse des petits caracteres. Leur Virgile, leur Térence, leur Nouveau-Testament grec, & quelques autres livres de leur presse, où il se trouve des caracteres rouges, sont des chefs-d'oeuvres de leur art. Ils ont imprimé plusieurs fois le catalogue de leurs éditions, qui comprennent entr'autres tous les auteurs classiques, dont les petits caracteres sont aussi jolis, que nuisibles à la vûe.

Etienne (les), je les regarde comme les rois de l'Imprimerie, tant pour l'érudition, que pour les éditions greques & hébraïques. On nomme huit Etiennes, qui se sont illustrés dans leur carriere ; mais Robert Etienne, & Henri II. son fils, se sont immortalisés par leur goût pour leur art, & par leur savoir. Ils tiennent l'un & l'autre un grade supérieur dans la république des lettres.

Le célebre Robert Etienne avoit acquis une connoissance éminente des langues & des humanités. Il s'appliqua particulierement à mettre au jour de magnifiques éditions des bibles hébraïques & latines. Il est le premier qui les ait distinguées par versets : François I. lui donna son imprimerie royale. Claude Garamond, & Guillaume le Bé en fondirent les caracteres ; mais les traverses injurieuses que Robert Etienne essuya, l'obligerent de quitter sa patrie vers l'an 1551, & de se retirer à Genève, pour y professer sa religion en liberté. Là il continua d'enrichir le monde des plus beaux ouvrages littéraires.

Les éditions données par cet homme célebre, sont celles de toute l'Europe, où l'on voit le moins de fautes d'impression. Mill assure que dans son Nouveau-Testament grec des éditions de 1546, 1549, & 1551, ainsi que dans l'édition de 1549 in-seize, il ne s'y trouve pas une seule faute typographique, & qu'il n'y en a qu'une dans la préface latine, savoir pulres pour plures. On sait par quel moyen il parvint à cette exactitude : il exposoit à sa boutique & affichoit ses dernieres épreuves à la porte des colléges en promettant un sol aux écoliers pour chaque faute qu'ils découvriroient, & il leur tenoit exactement parole.

Il mourut à Genève le sept Septembre 1559, âgé de 56 ans, après s'être comblé de gloire ; je dis comblé de gloire, parce que nous devons peut-être autant à son industrie seule qu'à tous les autres savans & artistes qui ont paru en France depuis François I. jusqu'à nos jours.

Son bean trésor de la langue latine a immortalisé son nom, quoiqu'il ait été secouru dans ce travail par Budé, Tusan, Baif, Jean Thirry de Beauvoisis, & autres. La premiere édition est de Paris 1536, la seconde de 1542, la troisieme à Lyon en 1573, & la derniere à Londres en 1734, en quatre volumes in-folio.

Son desintéressement & son zele pour le bien public, peignent le caractere d'un digne citoyen. Je ne lui dois point d'éloges à cet égard ; mais du moins ne falloit-il pas le calomnier, jusqu'à l'accuser d'avoir volé les caracteres de l'imprimerie du Roi en se retirant, & d'avoir été brûlé en effigie pour ce sujet.

Il entretenoit chez lui dix à douze savans de diverses nations ; & comme ils ne pouvoient s'entendre les uns les autres qu'en parlant latin, cette langue devint si familiere dans cette maison, que ses correcteurs, sa femme, ses enfans, & les anciens domestiques, vinrent à la parler avec facilité. Il laissa un frere & deux fils dont il me convient de parler.

Etienne (Charles), frere de Robert I. après s'être fait recevoir docteur en Medecine dans la faculté de Paris, eut l'imprimerie du Roi & la soutint honorablement. Les Anatomistes lui doivent trois livres de dissectione partium corporis humani, qui ne sont point tombés dans l'oubli. Cet ouvrage parut en 1545 in-folio avec figures, & l'année suivante en françois chez Colinée. Charles Etienne a le premier prouvé contre Galien, que l'oesophage se divisoit séparément de la trachée-artere, & que la membrane charnue étoit adipeuse. Il mourut en 1568, ne laissant qu'une fille nommée Nicole, auteur de quelques ouvrages en prose & en vers. Elle fut recherchée par Jacques Grévin, medecin & poëte ; & c'est pour elle qu'il composa ses amours d'Olympe ; mais elle épousa Jean Liébaud medecin.

Etienne (Robert II.) ne voulut pas suivre son pere à Genève, & fut conservé conjointement avec son oncle Charles dans la direction de l'imprimerie royale, où il fit imprimer depuis l'année 1560, divers ouvrages utiles, mais dont les éditions n'égalent pas celles de son pere.

Etienne (Henri II.) fils de Robert I. & frere de Robert II. eut la réputation d'un des plus savans hommes de son siecle, & des plus érudits dans les langues greque & latine. Il publia le premier tout jeune encore, les poésies d'Anacréon, qu'il traduisit en latin. Il composa l'apologie pour Hérodote, espece de satyre contre les moines, qui lui en firent un procès criminel, dont il échappa par la fuite ; mais il s'est immortalisé par son trésor de la langue greque, en quatre tomes in-folio, qui parurent en 1572. Il mourut à Lyon en 1598. âgé de 70 ans, laissant des fils, & une fille qu'Isaac Casaubon ne dédaigna pas d'épouser.

Almelovéen a donné la vie des Etienne, qu'on peut lire : cette famille a produit je ne sais combien de gens de mérite.

Faust (Jean), associé pour l'imprimerie au célebre Guttemberg, qui lui en apprit le secret. Ils imprimerent conjointement avec le secours de Schoëffer, plusieurs livres, & entr'autres la bible, dont les facteurs de Faust apporterent en 1470, divers exemplaires à Paris, qu'ils vendirent d'abord soixante écus piece, au lieu de quatre-vingt ou cent écus, qu'ils en pouvoient tirer. Ce bon marché surprit les acheteurs, qui ne se lassoient d'admirer la parfaite ressemblance qu'ils trouvoient dans l'écriture de toutes ces bibles. Il furent encore plus étonnés de voir ces facteurs en diminuer le prix jusqu'à trente écus ; & n'en pouvant démêler la cause, ils les accuserent de magie. Enfin, ils apprirent que leurs exemplaires de la bible n'étoient point écrits, mais imprimés sans aucun sortilége, par un nouvel art, & à peu de frais, en comparaison de l'écriture. Alors ils se pourvurent en justice contre les facteurs de Faust ; mais le Parlement mit à néant toutes les demandes de ceux qui avoient acheté des bibles de ces étrangers, & les condamnerent à les payer.

Froben (Jean), natif d'Hammelburg, s'établit à Basle, & y fit fleurir l'Imprimerie sur la fin du xv. siecle. Il fut le premier dans toute l'Allemagne qui sut joindre à la délicatesse de son art, le choix des bons auteurs. On lui doit la premiere édition des ouvrages d'Erasme en neuf tomes in-folio, les ouvrages de S. Jérôme, & de S. Augustin ; & l'on prétend que ce sont ses trois chefs-d'oeuvre pour l'exactitude. Il mourut en 1527, laissant à son fils Jérôme, & à son gendre Episcopius, le soin de maintenir la réputation de son imprimerie. Nous devons à ces deux derniers, aidés de Sigismond Gélénius pour la correction des épreuves, l'édition des peres grecs qu'ils commencerent par les ouvrages de S. Basile ; mais quelqu'exactes qu'elles soient, celles du Louvre en ont fait tomber le mérite & le prix.

Géring (Ulric), allemand, fut un des trois imprimeurs, que les docteurs de la maison de Sorbonne firent venir à Paris vers l'an 1470, pour y faire les premieres impressions : les deux autres étoient Martin Crantz, & Michel Friburger. Il paroît en 1477, que Géring resta le maître des imprimeries établies par la Sorbonne, & qu'il s'associa Maynial en 1479 ; Rembolts prit la place de ce dernier en 1489, & Géring travailloit encore avec lui en 1508. Il mourut en 1510, & employa les grandes richesses qu'il avoit acquises dans son art, à des fondations considérables en faveur des colléges de Sorbonne & de Montaigu. Le premier livre qui sortit de la presse de la maison de Sorbonne, sont les épîtres de Gasparinus Pergamensis. Ce choix seul prouve assez la barbarie dans laquelle nous étions alors plongés, & que l'art même de l'Imprimerie ne put dissiper de long-tems.

Gravius (Henri), né à Louvain, où il avoit enseigné la Théologie ; mais il se rendit à Rome, appellé par le pape Sixte V, qui lui donna l'intendance de la bibliotheque, & de l'Imprimerie du Vatican. Il y mourut peu de tems après, en 1591, âgé de 55 ans.

Gryphius (Sébastien), né à Reutlingen, ville de Souabe, sur la fin du xv. siecle, vir insignis ac litteratus, dit Majorage. Il s'établit à Lyon, où il s'acquit un honneur singulier, par la beauté & l'exactitude de ses impressions. On estime beaucoup ses éditions de la bible en hébreu, & même tout ce qu'il a donné dans cette langue. On ne fait pas moins de cas de la bible latine qu'il publia en 1550, en 2 vol. in-folio. Il se servit pour cette édition latine du plus gros caractere qu'on eût vu jusqu'alors. Elle ne cede pour la beauté qu'à la seule bible imprimée au Louvre en 1642, en neuf volumes in-folio.

Son trésor de la langue sainte de Pagnin, qu'il mit au jour en 1529, est un chef-d'oeuvre. Il avoit de très-habiles correcteurs ; l'errata des commentaires sur la langue latine d'Etienne Dolet, n'est que de huit fautes, quoique cet ouvrage forme 2. vol. infolio. Gryphius mourut en 1556 à l'âge de 63 ans ; mais son fils Antoine Gryphius continua de soutenir la réputation de l'imprimerie paternelle.

Guttemberg (Jean), voilà le citoyen de Mayence, à qui l'opinion générale donne l'invention de l'Imprimerie dans le milieu du xv. siecle.

Après avoir essayé quelque tems l'idée qu'il en avoit conçûe, il s'associa Jean Faust, riche négociant de la même ville ; & avec l'aide de Schoëffer, qui étoit alors domestique, & qui depuis fut gendre de Faust, ils travaillerent à exécuter leur dessein depuis 1440. Leur ébauche étoit d'abord très-imparfaite, puisqu'ils ne firent que tailler des lettres sur des planches de bois, comme on fait quand on veut écrire sur les vignettes gravées en bois. Mais ayant remarqué la longueur du travail qu'ils avoient mis à imprimer de cette maniere un vocabulaire latin, intitulé Catholicon, ils inventerent des lettres détachées & mobiles qu'ils firent de bois dur, jusqu'à ce que Schoëffer s'avisa de frapper des matrices, pour avoir des lettres de métal fondu.

Tritheme qui nous apprend ces particularités, les écrivoit en 1514 dans sa chronique de Hirshaugen, où il assûre qu'il les tenoit de Schoëffer lui-même ; & son témoignage sur cette matiere, est appuyé par l'auteur d'une chronique allemande, qui écrivoit en 1499, & qui dit qu'il savoit ce fait particulier d'Olric Zell hanovrien, imprimeur à Cologne.

Il est certain, que de toutes les premieres impressions qui portent quelque date, on n'en connoît point de plus ancienne, que celles de Faust & de Schoëffer. D'ailleurs, ils se sont toûjours donnés pour les premiers Imprimeurs de l'Europe, en marquant que Dieu avoit favorisé la ville de Mayence, de l'invention de ce bel art, sans qu'on voye que personne pendant cinquante ans les ait démentis, ni ait attribué cette découverte à d'autres. Consultez l'article IMPRIMERIE, Hist. des inventions modernes.

Hervagius (Jean), né à Basle, contemporain d'Erasme, qui l'estimoit beaucoup. Si Alde Manuce, dit-il, a mis le premier au jour le prince des orateurs grecs, nous sommes redevables à Hervagius, de l'avoir fait paroître dans un état beaucoup plus accompli, & de n'avoir épargné ni soin, ni dépense, pour lui donner sa perfection. L'imprimerie de Basle, établie par Amerbach, soutenue par Froben, ne tomba point sous Hervagius, qui épousa la veuve de ce dernier.

Jenson (Nicolas), né en France, alla s'établir à Venise en 1486, où il surpassa par la beauté de ses caracteres, les imprimeurs allemands que cette ville avoit eu jusqu'alors, & jetta les fondemens de la réputation que l'imprimerie de Venise s'acquit depuis par les beaux talens des Manuces.

Juntes (les) Juntae, sont à jamais célebres entre les Imprimeurs du xvj. siecle. Ils s'établirent à Florence, à Rome, & à Venise, & tinrent le premier rang dans l'Italie avec les Manuces. Nous ne cessons d'admirer les éditions dont on leur est redevable ; & on a des catalogues qui font voir avec étonnement l'étendue & la multiplicité de leurs travaux.

Maire (Jean), hollandois, prit le parti de se fixer à Leyde, & d'y donner de charmantes éditions de livres latins. Grotius, Vossius, & Saumaise, en faisoient grand cas.

Manuces (les), ces habiles & laborieux artistes d'Italie, ont élevé l'Imprimerie dans leur pays au plus haut degré d'honneur.

Alde Manuce, Aldus Pius Manucius, le chef de cette famille, étoit natif de Bassano dans la marche Trévisane. Il a illustré son nom par ses propres ouvrages. On a de lui des notes sur Homere & sur Horace, qui sont encore estimées ; mais il est le premier qui imprima correctement le grec sans abréviations, & grava de même que Collines, les caracteres romains de son imprimerie. Il mourut à Venise en 1516, dans un âge fort avancé.

Paul Manuce son fils, né en 1512, soutint la réputation de son pere, & fut également versé dans l'intelligence des langues & des humanités. On lui doit en ce genre la publication d'excellens ouvrages de sa main, sur les antiquités grecques & romaines, outre des lettres composées avec un travail infini. On lui doit en particulier une édition très-estimée des oeuvres de Cicéron, avec des notes & des commentaires.

Pie IV. le mit à la tête de l'imprimerie apostolique & de la bibliotheque vaticane. Il mourut à 62 ans en 1574, & eut pour fils Alde Manuce le jeune, qui servit encore à rehausser sa gloire.

En effet, ce dernier passa pour l'un des plus savans hommes de son siecle. Clément VIII. lui donna la direction de l'imprimerie du Vatican ; mais cette place étant d'un fort modique revenu, il fut contraint pour subsister, d'accepter une chaire de rhétorique, & de vendre la magnifique bibliotheque que son pere, son ayeul, ses grands oncles, avoient formée avec un soin extrême, & qui contenoit, diton, quatre-vingt mille volumes. Enfin, il mourut à Rome en 1597, sans autre récompense, que les éloges dus à son mérite ; mais il laissa des ouvrages précieux ; tels sont ses commentaires sur Cicéron, Horace, Salluste, & Velleius Paterculus, de même que son livre dell'antichita delle romane inscrizioni. Ses lettere sont écrites avec la politesse d'un homme de cour qui seroit très-éclairé.

Mentel (Jean), gentilhomme allemand de Strasbourg, à qui quelques auteurs attribuent l'invention de l'Imprimerie en 1440. Ils disent qu'il fit des lettres de buis ou de poirier, puis d'étain fondu, & ensuite d'une matiere composée de plomb, d'étain, de cuivre, & d'antimoine, mêlés ensemble. Ils ajoutent que Mentel employa Guttemberg pour faire des matrices & des moules ; & qu'ensuite Guttemberg se rendit à Mayence, où il s'associa Faust. Mais, outre que tous ces faits ne sont point appuyés de preuves, on ne produit aucun livre imprimé dans les premiers tems à Strasbourg. Enfin, il est certain que Guttemberg & ses associés, ont passé pendant 50 ans, pour les inventeurs de l'Imprimerie, & s'en sont glorifiés hautement, sans que personne se soit alors avisé de les démentir, ni de leur opposer Mentel.

Millanges (Simon), né dans le Limousin en 1540, après avoir fait ses études, se rendit à Bordeaux en 1572, pour y dresser une belle imprimerie. Les jurats de cette ville soutinrent cette entreprise de leur argent & de leur crédit. Millanges se distingua par la correction de ses éditions, & mourut en 1621 âgé de 82 ans, ayant été un des bons imprimeurs du royaume pendant près d'un demi-siecle.

Morel (les), nous devons aux Morels bien des éloges pour leur savoir & les beaux livres qu'ils ont publiés.

Morel (Guillaume), né en Normandie, selon la Croix du Maine, & célebre imprimeur de Paris, étoit savant dans l'intelligence des langues. Il devint correcteur de l'imprimerie royale, après que Turnebe se fut démis de cet emploi en 1555. Ses éditions grecques sont fort estimées. Il commença lui-même quelques ouvrages, entr'autres un dictionnaire grec, latin, françois. Il mourut en 1564.

Morel (Frédéric), apparemment parent éloigné de Guillaume, versé dans les langues savantes, fut gendre & héritier de Vascosan, dont il fit valoir l'imprimerie ; & mourut à Paris en 1583, âgé d'environ 60 ans, laissant un fils d'un mérite supérieur, nommé semblablement Frédéric.

Celui-ci après avoir été professeur & interprete du Roi, fut pourvu de la charge d'imprimeur ordinaire de Sa Majesté pour l'hébreu, le grec, le latin, & le françois. Le grand nombre d'ouvrages qu'il a publiés & traduits du grec sur les manuscrits de la bibliotheque du Roi, avec des notes, sont des preuves authentiques de son érudition. Il mourut en 1630, âgé de 78 ans, & laissa deux fils Claude, & Gilles.

Claude Morel donna les éditions de plusieurs peres grecs, entr'autres S. Athanase. Gilles Morel son frere lui succéda, & publia les oeuvres d'Aristote en quatre vol. in-folio, outre la grande bibliotheque des peres, qu'il mit au jour en 1643, en dix-sept volumes in-folio. Gilles Morel est devenu conseiller au grand-conseil.

Moret (Jean), flamand, gendre de Plantin, & son successeur à Anvers. Plusieurs de ses éditions ne sont pas moins belles, ni moins exactes que celles de son beau-pere. Le docte Kilien donna son tems à les corriger jusqu'en 1607. Moret finit ses jours en 1610, & laissa son imprimerie à son fils Balthasar Moret. Celui-ci se fit connoître par son érudition, & par ses commentaires géographiques sur le théatre du monde d'Ortélius. Il mourut en 1641.

Nivelle (Sébastien), libraire & imprimeur de Paris, fleurissoit au milieu du xvj. siecle. Entre les ouvrages qu'il mit au jour à ses dépens, on ne doit jamais oublier le corps du Droit civil avec les commentaires d'Accurse. C'est un livre précieux, un chef-d'oeuvre que Nivelle fit paroître en 1576, en cinq volumes in-folio ; mais Olivier de Harzy, & Henri Thierry imprimeurs, en partagent aussi la gloire.

Oporin (Jean), natif de Basle, après d'excellentes études, prit le parti de l'Imprimerie, en s'associant aux Winter. Il faisoit rouler continuellement six presses, avoit plus de cinquante ouvriers, corrigeoit toutes les épreuves, & s'attachoit sur-tout à imprimer les ouvrages des anciens avec beaucoup de soin & d'exactitude ; mais il mourut fort endetté en 1568, à 61 ans. On lui doit des tables très-amples de Platon, d'Aristote, de Pline, & autres auteurs de l'antiquité.

Palliot (Pierre), imprimeur & généalogiste, né à Paris en 1608, de bonne famille, se maria à 25 ans à Dijon avec la fille d'un imprimeur ; alliance qui le détermina à embrasser la profession de son beau-pere, qu'il a exercée long-tems, & toûjours honorablement. Il a imprimé tous ses livres, qui sont en très-grand nombre, mais qui n'intéressent que les curieux de la généalogie des maisons de Bourgogne. Palliot grava lui-même le nombre prodigieux de planches de blason dont ils sont remplis. C'étoit un homme exact & infatigable au travail. Il mourut à Dijon en 1698 ; à l'âge de 89 ans, & laissa sur les familles de Bourgogne 13 volumes in-folio de mémoires manuscrits qui étoient dans la bibliotheque de M. Joly de Blezé, maître des Requêtes ; j'ignore où ils ont passé depuis.

Patisson (Mamert), natif d'Orléans, étoit très-habile dans les langues savantes & dans la sienne propre. Il épousa la veuve de Robert Etienne en 1580, se servit de son imprimerie & de sa marque. Ses éditions sont correctes, ses caracteres beaux, & son papier très-bon. En un mot, il n'a omis aucun des agrémens qu'on recherche dans les livres : aussi ses impressions vont presque de pair avec celles de Robert Etienne. Mamert mourut en 1600.

Plantin (Christophe), né en Touraine, acquit du savoir dans les belles-lettres, se retira à Anvers, & y porta l'impression au plus haut point de son lustre. Ses éditions sont extrêmement exactes, par les soins de plusieurs habiles correcteurs dont il se servoit, savoir de Victor Giselin, de Théodore Purman, de François Hardouin, de Corneille Kilien, & de Raphelinge, dont il fit son gendre. Le roi d'Espagne lui donna le titre d'archi-imprimeur ; mais ce sont les impressions, & non pas les rois qui donnent ce titre à un artiste. Le chef-d'oeuvre de celui-ci est la Polyglotte, qu'il imprima sur l'exemplaire de Complute, & cette édition faillit à le ruiner. M. de Thou passant à Anvers en 1576, vit chez Plantin dix-sept presses roulantes. Guichardin a fait une belle description de son imprimerie ; & d'autres ont vanté la magnificence avec laquelle il vivoit. Il finit sa carriere en 1598, âgé de 76 ans.

Quentel (Pierre), allemand, se rendit illustre à Cologne, sur la fin du xvj siecle, par l'édition de tous les ouvrages de Denys le Chartreux, qu'il fit imprimer avec soin, il valoit bien mieux faire rouler ses presses sur les livres utiles de l'antiquité qui manquoient en Allemagne.

Schoëffer (Pierre) de Gernsheim, pourroit être regardé comme l'inventeur de l'Imprimerie ; car c'est lui qui imagina de fondre des lettres mobiles, en quoi consiste principalement cet art. Jean Faust son maître fut si charmé de cette découverte, qu'il lui donna sa fille en mariage : ceci arriva vers le milieu du xv siecle.

Thori ou Tori (Geoffroi), né à Bourges dans le xv siecle, libraire-juré à Paris, contribua beaucoup à perfectionner les caracteres d'imprimerie, & composa un livre qui parut après sa mort, intitulé le Champ-fleuri, contenant l'art & science de la proportion des lettres, vulgairement appellées romaines, à Paris l'an 1592. in-4°. Il mourut en 1550.

Claude Garamond fut éleve & contemporain de Tori ; il fleurissoit déja en 1510, & porta la gravure des caracteres au plus haut point de perfection, par la figure, la justesse & la précision qu'il y mit. Voyez CARACTERES d'imprimerie.

Vascosan (Michel), né à Amiens, épousa une des filles de Josse Badius, & s'allia à Robert Etienne qui avoit épousé l'autre. Tous deux aussi sont les meilleurs imprimeurs que la France ait eû dans ces tems reculés. Tous les livres imprimés par Vascosan sont recommandables par le choix, par la beauté des caracteres, la bonté du papier, l'exactitude des corrections, & l'ampleur de la marge.

Vitré (Antoine) parisien, s'est rendu fameux dans le xvij. siecle, par le succès avec lequel il a porté l'imprimerie, presque au période de la perfection. Quoique de son tems les Hollandois semblassent être les maîtres de cet art. On croit que Vitré étoit capable de les surpasser, s'il se fût avisé d'observer, comme on a fait depuis, la distinction de la consonne d'avec la voyelle dans les lettres i & j, u & v.

Quoiqu'il en soit la polyglotte de Guy Michel le Jay qu'il a imprimée, est un chef-d'oeuvre de l'art, tant par la nouveauté & la beauté des caracteres, que par l'industrie & l'exactitude de la correction. Sa bible latine in-folio & in-4°, va de pair avec tout ce qu'on connoit de mieux. En un mot il a égalé Robert Etienne pour la beauté de l'imprimerie ; mais il a terni sa gloire en faisant fondre les caracteres précieux des langues orientales, qui avoient servi à imprimer la bible de M. le Jay, pour n'avoir aucun rival après sa mort.

M. de Flavigny s'étant avisé de censurer dans une brochure, non l'action de Vitré, mais quelques endroits de la bible magnifique qu'il avoit mise au jour, & qu'il étoit bien permis de critiquer, celui-ci éprouva des chagrins incroyables, par une seule faute d'impression qui n'étoit point dans son manuscrit. Il avoit cité le passage de S. Matthieu, ejice primùm trabem de oculo tuo. Gabriel Sionita prenant un vif intérêt à la défense de la bible où il avoit travaillé, ayant lû la critique de M. Flavigny, l'accusa par sa réponse de moeurs corrompues, de sacrilege, & d'une impiété sans exemple, d'avoir osé corriger le texte sacré, en substituant un mot infame, à la place du terme honnête de l'evangéliste. Qui croiroit que tous ces sanglans reproches n'avoient d'autre fondement qu'une inadvertance d'imprimerie ? La premiere lettre du mot oculo s'étoit échappée fortuitement de la forme, après la revûe de la derniere épreuve, lorsque le compositeur toucha une ligne mal dressée, pour la remettre droite.

Wechels (les) Chrétien & André son fils imprimeurs de Paris & de Francfort, sont très-estimés dans leur art, par les éditions qu'ils ont mises au jour. On dit qu'ils possédoient une bonne partie des caracteres de Henri Etienne. Mais ce qui a le plus contribué à rendre leurs éditions précieuses, c'est d'avoir eu pour correcteur de leur imprimerie Fréderic Sylburge, un des premiers grecs & des meilleurs critiques d'Allemagne. L'errata d'un in-folio qu'il avoit corrigé, ne contenoit pas quelquefois plus de deux fautes. Chrétien Wechel vivoit encore en 1552, & André qui se retira de Paris après le massacre de la saint Barthelemy, où il courut le plus grand danger, mourut à Francfort en 1582. Jean Wechel son fils lui succéda.

Westphale (Jean) " le premier de ma connoissance, dit Naudé, qui se soit mêlé de l'imprimerie dans les Pays-bas, fut un Jean de Westphale, lequel s'établit à Louvain l'an 1475, & commença son labeur par les morales d'Aristote. Cet imprimeur se nomma tantôt Johannes de Westphalia, tantôt Johannes Westphalia, Paderbornensis ".

Voilà depuis l'origine de l'Imprimerie les principaux maîtres qui se sont rendus célebres. Dans cette liste je n'ai point parlé des Anglois, parce que les noms de leurs habiles artistes en ce genre, ne sont guere connus hors de leur pays. D'ailleurs, il me semble que c'est seulement au commencement du dernier siecle que cet art fut poussé en Angleterre au point de perfection où il s'est toujours soutenu depuis ; alors on vit des chefs-d'oeuvres sortir de leurs imprimeries. Rien dans le monde n'est supérieur à l'édition greque de saint Jean Chrysostome, en huit volumes in-folio, de l'imprimerie de Norton, achevée en 1613 dans le college-royal d'Eaton (Etonae) près de Windsor, par les soins du docte Henri Savile.

Mais la beauté des caracteres qu'emploient les Imprimeurs anglois, le choix de leur papier, la grandeur des marges, le petit nombre d'exemplaires qu'ils tirent, & l'exactitude de la correction qu'ils mettent dans les livres importans, ne sont pas les seuls avantages qui peuvent attirer à l'Imprimerie de la Grande-Bretagne, une attention toute particuliere. (D.J.)

Il y a trois corps & communautés d'Imprimeurs.

Les Imprimeurs de livres, les Imprimeurs en taille-douce, & les Imprimeurs Imagers, Tapissiers & Dominotiers. Voyez DOMINOTIERS.

Avant l'invention des caracteres, le corps des Imprimeurs en lettres étoit composé d'Ecrivains, de Libraires, de Relieurs, d'Enlumineurs, & de Parcheminiers.

Ce corps étoit tout-à-fait dépendant de l'université & de son recteur.

Le parcheminier préparoit les peaux sur lesquelles on écrivoit.

L'écrivain qu'on appelloit stationnaire, copioit sur les peaux l'ouvrage que le libraire fournissoit.

Le relieur mettoit en volume les feuilles copiées.

L'enlumineur peignoit, relevoit d'or bruni ; en un mot décoroit le volume qui retournoit chez le libraire qui le vendoit.

Nos Imprimeurs en lettres ont succédé à l'état & aux privileges des stationnaires. Ils sont aggrégés à l'université, & soumis aux ordonnances & statuts du recteur ; mais le corps ne comprend plus que les Imprimeurs & les Libraires, que le réglement de 1686 affranchit en grande partie de l'autorité de l'Université.

Ce réglement fixe le nombre des Imprimeurs à trente-six.

Depuis ce réglement il est intervenu un grand nombre d'arrêts, d'édits & déclarations relatifs au corps & à la communauté des Imprimeurs-Libraires.

On a rassemblé toutes ces pieces dans un volume considérable, qui forme ce qu'on appelle le code de la Librairie.

Il est traité dans ce code de tout ce qui appartient aux privileges, au nombre, à la demeure, aux presses, aux caracteres, au papier, à la marge, à l'apprentissage, à la réception, aux visites, à la maîtrise, aux connoissances, aux permissions, aux approbations, à la censure, aux syndics, aux adjoints, aux correcteurs, aux compositeurs, aux pressiers, &c. voyez l'article LIBRAIRE.

Avant 1694 les Imprimeurs en taille-douce n'étoient que de simples compagnons que les Graveurs & Imagers de Paris avoient chez eux.

Ce fut dans cette année qu'ils eurent des statuts, dont les principaux reglent le nombre des syndics, l'apprentissage, la bourse commune, le chef-d'oeuvre, la reception, &c.

Il n'y a que deux syndics, dont l'un est le trésorier de la bourse commune. Le fond de la bourse consiste au tiers du salaire. Ce produit se distribue tous les quinze jours, frais & rentes constitués de la communauté déduits. Les veuves des maîtres jouissent de la maîtrise, & ont part à la bourse. Les apprentifs ne peuvent être obligés pour moins de quatre ans, & chaque maître n'en peut avoir qu'un à la fois. Avant que l'apprentif soit admis au chef-d'oeuvre, il doit avoir servi compagnon deux années depuis son apprentissage. Il n'y a que les fils de maîtres qui soient dispensés du chef-d'oeuvre. Les maîtres ne peuvent demeurer ailleurs que dans le quartier de l'université, & n'y peuvent avoir ou tenir plus d'une imprimerie. Il est défendu expressément à toutes personnes quelles qu'elles soient d'avoir des presses, soit en lettres, soit en taille-douce.

Imprimeur-Libraire ordinaire du Roi (Hist. litt.) Ce sont les titres de ceux qui ont été créés sous Louis XIII. le 22 Février 1620, pour imprimer les édits, ordonnances, réglemens, déclarations, &c. & de ceux qui leur ont succédé.

Ces Imprimeurs, de la création de Louis XIII, étoient de ses officiers domestiques, & commensaux de sa maison, avec attribution de gages. Leurs successeurs ont les mêmes prérogatives.

Il n'y en avoit que deux. L'une de ces charges est à présent possédée par André François Le Breton, & l'autre par Jacques Colombat, dont le pere obtint en 1719 le titre additionnel de préposé à la conduite de l'imprimerie du cabinet de sa majesté.

Ils sont aujourd'hui au nombre de six. Les quatre de création postérieure, n'ont d'abord été que brévetés par chacun des secrétaires d'état.

Plusieurs arrêts consécutifs les ont tous maintenus dans leurs premiers privileges & anciennes fonctions, & les dernieres lettres-patentes qu'ils ont obtenues en leur faveur, sont du 9 Décembre 1716, enregistrées au Parlement le 12 Janvier 1717.

Outre ces Imprimeurs, il y en a encore un particulierement titré Noteur de la chapelle de sa Majesté, & exclusivement privilégié à l'impression de sa musique. Cette charge fut créée par Henri II. Ce fut un Ballard qui la posséda, & c'est un de ses descendans qui la possede encore aujourd'hui.

Ceux qui ont rangé le code de la Librairie n'ont fait aucune mention de ces places, qui semblent destinées spécialement à ceux qui se conduisent avec honneur dans leurs corps.

IMPRIMEUR, s. f. (Peint.) pour préparer les toiles imprimées à l'huile dont on se sert dans la peinture ordinaire ; on a un couteau d'un pié & demi de longueur, qui a le tranchant émoussé, & dont le manche fait un angle obtus avec le dos ; on tend la toile sur un chassis : on la frotte avec la pierre ponce, pour en user les noeuds ; on lui donne un enduit de colle de poisson, lorsqu'elle est grosse & claire ; car si c'est une batiste, ou une autre toile serrée, comme les Peintres d'un genre précieux ont coutume de les prendre, l'enduit de colle devient superflu. On laisse sécher cet enduit ; on prépare un gris en délayant à l'huile du blanc & du noir : on jette ce gris sur la toile ; on l'étend & le traîne sur toute sa surface avec le couteau, ce qui s'appelle donner une impression ; on laisse sécher cette premiere impression : il faut pour cela quatre à cinq jours, selon la saison. Quand cette impression est séche, on en donne une seconde qu'on laisse sécher aussi, & alors la toile est préparée pour la peinture à l'huile.


IMPROBATIONIMPROUVER, (Gram.) il est plus court & plus clair de fixer l'acception des mots par des exemples que par des définitions, qui composées d'autres mots quelquefois plus abstraits, plus généraux, plus indéterminés, ne font que promener un lecteur sur un cercle vicieux. Un prince corrompu par la flatterie qui se récrie avec admiration sur tout, regarde le silence d'un homme de bien comme une improbation secrette, & celui-ci se trouve à la longue disgracié pour s'être tu, comme il l'eût été pour avoir parlé. M. Duguet dit de certains edits qu'on apporte quelquefois aux parlemens pour être enregistrés, que les juges n'opinent alors que par un morne & triste silence, & que la maniere dont ils enregistrent est le sceau de leur improbation. Si vos démarches sont innocentes, soyez tranquille ; l'improbation passagere des hommes prévenus ne les rendra point criminelles, tôt ou tard le public vous connoîtra pour ce que vous êtes, & l'ignominie s'asseiera sur vos ennemis.


IMPROMTUS. m. (Poésie) ou plutôt in-promtu, terme latin qui a passé dans notre langue ; c'est une petite piece de poésie assez semblable au madrigal ou à l'épigramme, mais dont le caractere propre & distinctif est d'être fait sans préparation, sur un sujet qui se présente.

L'in-promtu a commencé visiblement par les reparties grossieres des laboureurs dans leurs noces & fêtes rustiques, où ils ne connoissent que la joie & les vapeurs du vin. La nature libre a produit l'in-promtu, c'est sa premiere ébauche ; l'art est venu la corriger, la réformer & la polir ; sur quoi Moliere fait dire plaisamment à une de ses précieuses, que c'est la pierre de touche du bel esprit.

Les in-promtu que la nature avoit créés se tinrent quelque tems dans les bornes d'une raillerie plus divertissante que piquante & chagrine, mais peu-à-peu ses railleries devinrent ameres & mordantes ; leur excès excita des plaintes, & ces plaintes attirerent à Rome une loi qui sévit contre ceux qui blesseroient la réputation de quelqu'un par toutes sortes de vers dits in-promtu, ou autres.

Au lieu d'adopter la loi romaine, nous avons donné des lois aux in-promtu ; nous voulons que ces sortes de pieces soient le fruit d'un heureux moment, & qu'elles ayent toûjours un air simple, aisé, naturel, qui garantisse qu'elles n'ont point été faites à loisir ; c'est pourquoi nous permettons quelques licences dans ces sortes d'ouvrages en faveur de leur amusement passager ; le Comte Hamilton en a prescrit les regles dans les vers suivans, où il appelle l'in-promtu,

- Un certain volontaire,

Enfant de la table & du vin,

Difficile, & peu nécessaire,

Vif, entreprenant, téméraire,

Etourdi, négligé, badin,

Jamais rêveur ni solitaire,

Quelquefois délicat & fin,

Mais tenant toûjours de son pere.

La plûpart des jolies pieces de Lainez, madrigaux, chansons, épigrammes, ont été faites le verre à la main ; il partageoit son tems entre l'étude & le plaisir de la table. Un de ses amis lui témoignant un jour sa surprise de le voir à huit heures du matin à la bibliotheque du Roi, & pour ainsi dire au sortir d'un grand repas de la veille, Lainez lui répondit par cet in-promtu ingénieux,

Regnat nocte calix, volvuntur biblia mane,

Cum Phoebo, Bacchus dividit imperium.

On rapporte que Théophile étant allé dîner chez un grand seigneur, où tout le monde lui disoit qu'un de ses amis étoit fou puisqu'il étoit poëte, il répondit en riant.

J'avouerai sans peine avec vous

Que tous les poëtes sont fous ;

Mais sachant bien ce que vous êtes,

Tous les fous ne sont pas poëtes.

Non-seulement nous voulons que l'in-promtu naisse du sujet, mais il faut de plus qu'il renferme une pensée plaisante, vive, juste, neuve, agréable ; une raillerie ingénieuse, ou mieux encore, une louange fine & délicate.

Les vers que Gacon dit sur-le-champ à ses amis, qui lui montroient le portrait de Thomas Corneille, sont plaisans ;

Voyant le portrait de Corneille,

Gardez vous de crier merveille,

Et dans vos transports n'allez pas

Prendre ici Pierre pour Thomas.

On connoît l'in-promtu que Poisson (Raimond), un de nos meilleurs acteurs comiques, fit à dîner chez M. Colbert, qui avoit tenu un de ses enfans sur les fonts baptismaux. Comme M. Colbert ne devoit arriver qu'au fruit, tout le monde avoit profité de son absence pour élever sa gloire, quand Poisson prit la parole, & dit,

Ce grand ministre de la paix,

Colbert, que la France révere,

Dont le nom ne mourra jamais,

Hé bien, Messieurs, c'est mon compere.

L'impromptu suivant est de Mademoiselle Scudery, sur des fleurs que M. le Prince cultivoit.

En voyant ces oeillets qu'un illustre guerrier

Arrose d'une main qui gagne des batailles,

Souviens-toi qu'Apollon élevoit des murailles,

Et ne t'étonne pas que Mars soit jardinier.

Mais entre plusieurs jolis impromptu de nos poëtes, qu'on ne peut oublier, je ne dois pas taire celui que M. de S. Aulaire fit à l'âge de plus de quatre-vingt-dix ans, chez madame la duchesse du Maine, qui l'appelloit son Apollon. Cette princesse ayant proposé un jeu, où l'on devoit dire un secret à quelqu'un de la compagnie, elle s'adressa à M. de S. Aulaire, & lui demanda le sien ; il lui répondit :

La divinité qui s'amuse

A me demander mon secret,

Si j'étois Apollon ne seroit pas ma muse,

Elle seroit Thétis & le jour finiroit.

C'est une chose très-singuliere, dit M. de Voltaire, que les plus jolis vers qu'on ait de lui, ayent été faits lorsqu'il étoit plus que nonagénaire. (D.J.)


IMPROPREadj. Les Grammairiens usent de ce mot, comme d'un terme technique, en trois occasions différentes.

1°. Ils ont coutume de distinguer deux sortes de diphthongues, des propres & des impropres. Voyez DIPHTHONGUE. Ils appellent diphthongues propres celles qui font effectivement entendre deux sons consécutifs dans une même syllabe, comme ieu dans Dieu ; & ils appellent diphthongues impropres, celles qui n'en ont aux yeux que l'apparence, parce que ce sont des assemblages de voyelles qui ne représentent pourtant qu'un son unique & simple, comme ai dans mais.

La réunion de plusieurs voyelles représente une diphthongue ou un son simple ; dans le premier cas, c'est proprement une diphthongue ; mais dans le second, ce n'est point une diphthongue, & il y a une véritable antilogie à dire que c'est une diphthongue impropre. J'avoue cependant qu'il y a pour les yeux une apparence réelle de diphthongue, puisqu'il y a les signes de plusieurs sons individuels ; c'est pourquoi je pense que l'on peut donner à ces assemblages de voyelles le nom de diphthongues oculaires, & alors la dénomination de diphthongues auriculaires convient très-bien par opposition aux diphthongues propres. Ces dénominations semblent présenter à l'esprit des notions plus précises, plus exactes, & même plus lumineuses, que celles de propres & d'impropres.

2°. M. Restaut établit sept sortes de pronoms, & ceux de la septieme espece sont les indéfinis, qu'on appelle encore, dit-il, (VII. Ed. pag. 154.) pronoms impropres, parce qu'il y en a plusieurs qu'on pourroit aussi bien regarder comme des adjectifs que comme des pronoms.

Je ne dis rien ici de la division des pronoms, adoptée par cet auteur & par tant d'autres qui n'ont pas plus approfondi que lui la nature de cette partie d'oraison. Voyez PRONOM. Je ne veux que remarquer combien leur langage même est propre à les rendre suspects de peu d'exactitude dans leurs idées & dans leurs principes. Comment se peut-il faire en effet que des mots soient tout-à-la-fois pronoms & adjectifs, c'est-à-dire, selon les notions qu'ils établissent eux-mêmes, qu'ils tiennent la place des noms, & qu'ils soient en même tems inséparables d'un substantif ? De quels noms tiennent-ils donc la place, ces prétendus pronoms qui n'osent paroître sans être accompagnés par des noms ? La dénomination de pronoms impropres que leur donnent ces Grammairiens, est un aveu réel de leur déplacement dans la classe des pronoms, & tous leurs efforts pour les y établir ne peuvent leur ôter cet air étranger qu'ils y conservent, & qui certifie l'inconséquence des auteurs dans la distribution des especes. Enfin, ces mots sont pronoms ou ne le sont pas ; dans le premier cas, ils sont des pronoms propres, c'est-à-dire vraiment pronoms ; dans le second cas, il faut les tirer de cette classe & les placer dans une autre, où ils ne seront plus rangés improprement.

3°. On appelle encore terme impropre tout mot qui n'exprime pas exactement le sens qu'on a prétendu lui faire signifier ; ce qui fait, comme on voit, un véritable vice dans l'élocution. Par exemple, il faut choisir entre élection & choix : " ces deux mots, dit le P. Bouhours (Rem. nouv. tome I, pag. 170.), ne doivent pas se confondre. Election se dit d'ordinaire dans une signification passive, & choix dans une signification active. L'élection d'un tel marque celui qui a été élu ; le choix d'un tel marque celui qui choisit. L'élection du doge a été approuvée de tout le peuple de Venise ; le choix du sénat a été approuvé généralement ". Dans ces exemples les mots élection & choix sont pris dans une acception propre ; mais ils deviendroient des termes impropres, si l'on disoit au contraire le choix du doge ou l'élection du sénat. Le purisme du P. Bouhours lui-même ne l'a pas toûjours sauvé d'une pareille méprise. En expliquant (ibid. pag. 228.) la différence des mots ancien & vieux, voici comme il s'énonce : " on dit, il est mon ancien dans le parlement, c'est-à-dire qu'il est reçu devant moi, quoiqu'il soit peut-être plus jeune que moi ". Devant est ici un terme impropre ; il falloit dire avant. T. Corneille montre bien clairement la raison de cette différence, dans sa note sur la remarque 274 de Vaugelas ; & M. l'abbé Girard la développe encore davantage dans ses synonymes françois. Voyez PROPRIETE.

Ce n'est que dans ce troisieme sens que je trouverois convenable que le mot impropre fût regardé comme un terme technique de grammaire. Une idée ne laisse pas d'être exprimée par un terme impropre, quoiqu'il manque quelque chose à la justesse ou à la vérité de l'expression ; mais une diphthongue impropre n'est point une diphthongue, & un pronom impropre n'est point un pronom.


IMPROPRIATIONS. f. terme de Jurisprudence canonique, se dit des revenus d'un bénéfice ecclésiastique qui sont entre les mains d'un laïque.

Elle differe de l'appropriation par laquelle les profits d'un bénéfice sont entre les mains d'un évêque, d'un collége, &c. On emploie aujourd'hui ces deux termes indifféremment l'un pour l'autre. On prétend qu'il y a 3845 impropriations en Angleterre. Voyez APPROPRIATION.


IMPROPRIÉTÉS. f. (Gramm.) qualité de ce qui n'est pas propre. Voyez PROPRE & PROPRIETE.

Les Grammairiens distinguent trois sortes de fautes dans le langage, savoir le solécisme, le barbarisme, & l'impropriété. Celle-ci se commet quand on ne se sert pas d'un mot propre, & qui ait une signification convenable ; comme si on disoit un grand ouvrage, en parlant d'un livre prolixe & diffus ; le mot grand seroit impropre, ou parce qu'il seroit équivoque, grand ouvrage pouvant se dire d'un livre long, mais bien fait & utile ; & il ne seroit pas aussi net, aussi expressif que diffus, qui caractérise un défaut. Voyez SOLECISME & BARBARISME.


IMPROUVERv. act. (Gramm.) synonyme de desapprouver. Voyez APPROUVER & DESAPPROUVER.


IMPROVISTERIMPROVISTEUR, (Gram.) il se dit du talent de parler en vers, sur le champ & sur un sujet donné. Quelques italiens le possedent à un degré surprenant : on a d'eux des pieces qui ont été enfantées de cette maniere miraculeuse, & qui sont pleines d'idées, de nombre, d'harmonie, de fiction, de feu, & de chaleur. Après une longue méditation & un long travail, il est incertain qu'on eût mieux fait.


IMPRUDENCES. f. (Morale) manque de précaution, de réflexion, de délibération, de prévoyance, soit dans le discours, soit dans la conduite ; car la prudence consiste à régler l'un & l'autre. Voyez PRUDENCE.

L'imprudence, apanage ordinaire de l'humanité, est si souvent la cause de ses malheurs, que le cardinal de Richelieu avoit coûtume de dire, qu'imprudent & malheureux étoient deux termes synonymes. Il est du moins certain, que les imprudences consécutivement répétées, sont de très grandes fautes en matiere d'état ; qu'elles conduisent aux desastres des gouvernemens, & qu'elles en sont les tristes avant-coureurs. (D.J.)


IMPUBERESS. m. pl. (Jurisprud.) sont ceux qui n'ont pas encore atteint l'âge de puberté, qui est de 14 ans accomplis pour les mâles, & 12 pour les filles.

On distingue entre les impuberes, ceux qui sont encore en enfance, c'est-à-dire au-dessous de sept ans ; ceux qui sont proches de l'enfance, c'est-à-dire qui sont encore plus près de l'enfance que de la puberté ; enfin, ceux qui sont proches de la puberté.

Suivant le Droit romain, les impuberes étant encore en enfance, ou proche de l'enfance, ne pouvoient rien faire par eux-mêmes ; ceux qui étoient proche de la puberté, pouvoient sans l'autorité de leur tuteur, faire leur condition meilleure ; au lieu qu'ils ne pouvoient rien faire à leur desavantage sans être autorisés de leur tuteur.

En France même, en pays de droit écrit, les impuberes ne peuvent agir par eux-mêmes, & leur tuteur ne les autorise point, il agit pour eux.

En matiere criminelle, on suit la distinction des lois romaines, qui veulent que les impuberes étant encore en enfance, ou proche de l'enfance, ne soient pas soumis aux peines établies par les lois, parce qu'on présume qu'ils sont encore incapables de dol, au lieu que les impuberes qui sont proche de la puberté, étant présumés capables de dol, doivent être punis pour les délits par eux commis : mais en considération de la foiblesse de leur âge, on adoucit ordinairement la peine portée par la loi. C'est pourquoi il est rare qu'ils soient punis de mort ; on leur inflige d'autres peines plus légeres, comme le fouet, la prison, selon l'attrocité du crime. Voyez la loi 7. cod. de poen. Voyez la Peirere au mot Crime ; Peleus, quest. 16. Soefve, tome I. cent. 1. chap. lviij. (A)


IMPUDENCES. f. (Morale) manque de pudeur pour soi-même, & de respect pour les autres. Je la définis une hardiesse insolente à commettre de gaieté de coeur des actions dont les lois, soit naturelles, soit morales, soit civiles, ordonnent qu'on rougisse ; car on n'est point blâmable, de n'avoir pas honte d'une chose, qu'aucune loi ne défend ; mais il est honteux d'être insensible aux choses qui sont deshonnêtes en elles mêmes.

Ce vice a différens degrés, & des nuances différentes, selon le caractere des peuples. Il semble que l'impudence d'un françois brave tout, avec des traits qui font rire, en même tems que la réflexion porte à en être indigné : l'impudence d'un italien est affectueuse & grimaciere ; celle d'un anglois est fiere & chagrine ; celle d'un écossois est avide ; celle d'un irlandois est flatteuse, légere, & grotesque. J'ai connu, dit Adisson dans le spectateur, un de ces impudens irlandois, qui trois mois après avoir quitté le manche de la charrue, prit librement la main d'une demoiselle de la premiere qualité, qu'un de nos anglois n'auroit pas osé regarder entre les deux yeux, après avoir étudié quatre années à Oxford, & deux ans au Temple.

Mais sous quelque aspect que l'impudence se manifeste, c'est toûjours un vice qui part d'une mauvaise éducation, & plus encore d'un caractere sans pudeur, ensorte que tout impudent est une espece de proscrit naturellement par les lois de la société. Voyez EFFRONTE.

IMPUDENCE, (Antiq. greq.) l'Impudence, ainsi que l'Injure ou l'Outrage, eurent dans la ville d'Athènes un temple commun, dont voici l'histoire en peu de mots. Il y avoit à l'Aréopage deux especes de masses d'argent taillées en siéges, sur lesquelles on faisoit asseoir l'accusateur & l'accusé. L'une de ces deux masses étoit consacrée à l'Injure, & l'autre à l'Impudence. Cette ébauche de culte fut perfectionnée par Epiménides, qui commença par élever à ces deux especes de divinités allégoriques, des autels dans les formes, & bien-tôt après, il leur bâtit un temple, dont Ciceron parle ainsi dans son II. livre des lois : illud vitiosum Athenis, quod Cylonis scelere expiato, Epimenide Cretensi suadente, fecerunt contumeliae fanum & impudentiae. Virtutes, ajoute l'orateur romain, non vitia consecrare decet. Sans doute qu'il faut consacrer les vertus & non pas les vices : mais, quoi qu'en dise Ciceron, ce que les Athéniens firent ici, ne s'écartoit point de son principe ; ils en remplissoient parfaitement l'idée ; leur temple à l'Outrage & à l'Impudence, n'indiquoit point qu'ils honorassent ces deux vices ; il désignoit tout au contraire, qu'ils les détestoient. C'est ainsi que les Grecs & les Romains sacrifierent à la peur, à la fiévre, à la tempête, aux dieux des enfers ; ils n'invoquoient en un mot toutes les divinités nuisibles, & ne leur rendoient un culte, que pour les détourner de nuire. Au reste, le temple dont il s'agit présentement, répondoit à celui qu'Oreste avoit consacré aux Furies, qui en l'amenant à Athènes, lui procurerent la protection de Minerve, comme nous l'apprenons de Pausanias, in Attic. (D.J.)


IMPUDICITÉIMPUDIQUE, (Gramm.) qui est contraire à la pudeur. Voyez PUDEUR.


IMPUISSANCES. f. (Med.) nom formé du mot puissance, & de la particule négative in ou im, qui désigne cette maladie, dans laquelle les hommes d'un âge requis ne sont pas propres à l'acte vénérien, ou du-moins ne peuvent pas l'accomplir exactement. Il faut pour une copulation complete non-seulement l'érection de la partie destinée à cette fonction, mais outre cela son intromission dans le vagin ; & cet acte n'est qu'une peine inutile, s'il n'est pas suivi de l'éjaculation : ce qui constitue trois especes particulieres d'impuissance, & qui en établit les trois causes générales.

1°. L'érection est une suite & un effet assez ordinaire de l'irritation singuliere occasionnée par la semence ; ainsi 1°. le défaut ou la vappidité de cette liqueur peuvent l'empêcher ; ce qui arrive à cette espece d'hommes que l'avarice ou la brutalité ont privés du caractere le plus distinctif de la virilité. (Voyez EUNUQUE.) Ceux qui ont fait un usage immodéré de remedes trop froids, tels que sont principalement le nénuphar, dont l'usage continué environ douze jours empêche, suivant le rapport de Pline, la génération de la semence ; l'agnus castus passe pour avoir cette propriété ; les vierges athéniennes pour conserver avec moins de peine leur virginité, parsemoient leurs lits de branches de cet arbre : quelques moines chrétiens ont aussi par le même remede diminué le mérite de leur continence forcée. On assûre que la semence de cet arbre produit le même effet prise intérieurement à ceux aussi qui sont encore convalescens d'une maladie aiguë. La matiere de la semence est employée chez eux à l'accroissement & à la nutrition qui sont alors plus considérables ; & enfin, aux personnes épuisées & affoiblies par toutes sortes de débauches.

2°. Une des grandes causes d'érection est l'imagination remplie d'idées voluptueuses, frappée de quelque bel objet, bouillante de le posséder : le sang & les esprits semblent alors agités par cette idée ; ils se portent avec rapidité à la verge, en dilatent & distendent toutes les petites cellules, & la mettent en état de remplir les desirs déja formés. Lorsque cette cause vient à manquer, l'érection ne se fait que mollement, ou même point du tout : ainsi un mari sera impuissant vis-à-vis d'une femme laide, dégoutante, libertine, gâtée, qui au lieu d'amour excitera chez lui l'aversion, le mépris, ou la crainte. La pudeur peut être aussi un obstacle à l'érection ; elle est gravée si profondément dans le coeur, que les libertins les plus outrés ne pouvant la secouer, il leur est impossible d'ériger devant beaucoup de monde : c'est ce qui fait encore voir l'absurdité des congrès établis autrefois pour constater la virilité. L'étude trop forcée, des méditations profondes, un état permanent de mélancolie, dissipent les pensées amoureuses, semblent empêcher la génération de la semence, rendent impuissant. Manget rapporte une observation d'un jeune homme qui tomba dans cette maladie après avoir passé plusieurs nuits à l'étude. Biblioth. medic. practic. lib. IX. La crainte d'un maléfice, l'imagination frappée des menaces des noueurs d'éguillette, a eu très-souvent l'effet attendu, & n'a que trop accrédité ce préjugé dans l'esprit du bas peuple, toûjours ignorant, & par conséquent crédule. Il y a une foule d'observations très-bien constatées de paysans, qui la premiere nuit de leurs noces, quoique très-bien conformés, n'ont jamais pû ériger malgré le voisinage, les caresses, les attouchemens d'une femme jolie, aimable, & aimée, parce qu'ils étoient, disoient-ils, enchantés, ensorcelés, parce qu'on leur avoit noué l'éguillette. Il est à remarquer que ceux qui veulent s'amuser ou se vanger de ces gens-là par ce prétendu maléfice, ont toûjours soin de les en avertir, de les en menacer ; ils pratiquent même en leur présence quelques-uns des secrets qui passent pour avoir cette vertu : ce qui leur frappe l'imagination, de façon que lorsqu'ils veulent se joindre amoureusement à leurs femmes, ils n'osent presque pas ; ils sont tristes, abattus, languissans. Ayant des causes aussi évidentes de ce fait, il seroit ridicule de l'attribuer aux effets magiques, ou à la puissance du démon : le seul magique ou miraculeux tire son origine du secret des causes ; mais finissons, c'est une folie, dit un auteur ancien, de s'arrêter trop à réfuter & approfondir les folles opinions. 3°. Une condition nécessaire à l'érection, est le bon état & l'action des muscles qui vont de l'os ischium sur le dos de la verge sous le nom d'érecteurs ; ainsi la paralysie de ces muscles est une raison suffisante d'impuissance par défaut d'érection ; elle peut dépendre des causes générales de la paralysie, voyez PARALYSIE, ou être une suite d'un exercice trop violent, trop continué de cette partie, ou même du non-exercice ; ces muscles perdent par un trop long repos leurs forces, leur jeu, & leurs actions ; les tuyaux nerveux qui y portent les esprits animaux s'engorgent ou se flétrissent ; la même chose arrive aux conduits séminaires, aux testicules, à la verge. Vidus Vidius rapporte qu'on trouva dans un jeune ecclésiastique qui avoit toûjours gardé la continence propre à son état, les testicules flétris, les vaisseaux spermatiques desséchés, & le membre viril extrêmement diminué. L'équitation trop long-tems continuée produit aussi quelquefois cette maladie. Jacques Fontanus raconte qu'un jeune seigneur devint impuissant par cette cause ; il y a beaucoup d'autres semblables observations. Les chûtes sur le dos, sur l'os sacrum, & autres parties voisines, peuvent être suivies de la paralysie des muscles érecteurs, comme il est arrivé à une personne dont Fabrice de Hilden nous a donné l'histoire, Cent. vj. observ. 59. qui quoique dans l'impossibilité d'ériger, avoit des desirs extrêmement lubriques, & sentoit cette douce irritation dans les parties génitales, qui prépare, dispose au plaisir, & en augmente la vivacité. Il arrive quelquefois même qu'on éjacule dans cet état-là ; Raymond-Jean Fortis a une observation qui le prouve. Consult. medic. Tom. I.

2°. La seconde cause d'impuissance est le défaut d'intromission qui arrive ordinairement par quelque vice de conformation, lorsque la verge manque tout-à-fait, lorsqu'elle n'est pas droite, lorsqu'elle est d'une grosseur monstrueuse, ou d'une extrême petitesse ; quoiqu'elle entre alors dans le vagin, elle est incapable d'exciter une femme à l'éjaculation, & il est bien difficile que la matrice puisse recevoir comme il faut la semence qui en sort, quoiqu'elle s'abaisse ou s'allonge à un certain point pour la pomper & l'absorber entierement. Dailleurs un homme si mal partagé manque de force, de chaleur, d'esprits, & de semence. L'intromission peut aussi être empêchée par la grosseur du ventre dans les hommes qui ont trop d'embonpoint, sur-tout s'ils ont à faire à une femme qui soit dans le même cas ; si ce vice est considérable, c'est inutilement qu'on cherche des situations plus avantageuses & commodes, il est ordinairement suivi d'impuissance.

3°. La troisieme cause enfin dépend de l'éjaculation : si elle ne se fait pas du tout, ou si elle se fait autrement qu'elle ne doit, l'éjaculation manque totalement, 1°. par l'absence des arteres spermatiques, ainsi que l'a observé Riolan, Anthropogr. lib. II. cap. xxiij. 2°. par le défaut des testicules qui peuvent manquer, être obstrués, desséchés, relâchés, &c. 3°. par le vice des canaux déférens, qu'on a quelquefois trouvés nuls, dérangés, flétris, desséchés, racornis, Plater. Prax. lib. I. cap. xvij. Scholtzius rapporte que dans un jeune homme mort impuissant & épileptique, les tuyaux déférens étoient à peine sensibles, les vaisseaux préparans ou spermatiques manquoient d'un côté, & les testicules étoient retirés dans le ventre. Journal des curieux, ann. 1671. observ. 62. 4°. par la foiblesse, le relâchement des vésicules séminales, ou l'obstruction de leurs tuyaux excrétoires. Ces conduits qui donnent issue à la semence peuvent être bouchés par les cicatrices des ulceres qui se trouvent dans ces parties à la suite des gonorrhées, par des caroncules, par des calculs. Marcellus Donatus dit avoir trouvés dans la prostate une pierre qui empêchoit l'élaboration de l'humeur prostatique, l'excrétion de la vraie semence. Histor. mirab. lib. IV. cap. vj. Il y a une autre observation parfaitement semblable dans Frédéric Lossius, lib. I. observ. 33. Il peut aussi arriver que la constriction dans laquelle sont ces parties durant l'acte vénérien, soit si forte qu'elle ferme totalement l'ouverture des conduits excréteurs ; c'est ce qui fait que souvent le trop d'ardeur empêche l'éjaculation ; c'est le cas d'un jeune homme bien constitué, dont le docteur Cockburne rapporte l'histoire, Essai & observat. d'Edimbourg. Lorsqu'il vaquoit aux devoirs & plaisirs conjugaux avec sa femme, il se tourmentoit inutilement sans pouvoir éjaculer ; cependant en même tems il éprouvoit des pollutions nocturnes, ce qui donna lieu de penser au medecin que l'érection trop forte, la trop grande vivacité du jeune homme étoient la cause de cette impuissance ; l'indication étoit claire ; le remede étoit naturel & facile : il érussit aussi ; quelques évacuations & un peu de régime guérirent totalement cette maladie. 4°. L'éjaculation de la semence sera interceptée, si le trou de l'urethre est bouché dans l'imperforation de la verge, ou recouvert par le prépuce dans le phimosis ; il y aura également impuissance si l'éjaculation ne se fait pas comme il faut, c'est-à-dire par le trou de l'urethre, avec force & vivacité ; si par exemple la verge est percée de plusieurs trous, ou s'il n'y en a qu'un qui soit placé en-dessous, à côté, ou ailleurs ; il y a un fait fort singulier à ce sujet rapporté dans la bibliotheque medico-pratique de Manget, lib. IX. touchant un jeune homme qui ne pouvoit jamais éjaculer, quoiqu'il érigeât fortement : il se forma après un an dans la région épigastrique droite trois petits trous par lesquels la semence sortoit pendant le coït ; il l'exprimoit aussi quand il vouloit comme du lait. Si le canal de l'urethre est parsemé de caruncules qui brisent, moderent, & dérangent le mouvement impétueux de la semence ; si les vésicules séminales affoiblies n'expriment cette humeur que lâchement, & qu'elle ne sorte que goutte à goutte, &c. toutes ces causes d'impuissance bien constatées, sont des raisons suffisantes de divorce.

On distingue l'impuissance de la stérilité ou infécondité de l'homme, en ce que celle-ci ne suppose que le défaut de génération, peut dépendre de quelques vices cachés de la semence & existe souvent sans impuissance. Un homme très-vigoureux, très-puissant, peut être inhabile à la génération, au lieu que celui qui est impuissant ou peu propre au coït, à l'acte venérien, est toûjours stérile.

Cette maladie n'est accompagnée ordinairement d'aucune espece de danger ; elle n'entraîne après elle que du desagrément ; elle prive l'homme d'une fonction très-importante à la société, & très-agréable à lui-même ; ce qui peut le rendre triste, le jetter dans la mélancolie ; & il y a cependant tout lieu de croire qu'une impuissance subite sans cause apparente, & dans une personne qui n'est point accoutumée à cet accident, est l'avant-coureur de quelque grande maladie ; la cessation de l'impuissance à la suite d'une maladie aiguë est un très-bon signe.

Curation. Il y a des cas où il n'est pas nécessaire de donner des remedes ; comme par exemple, lorsqu'un homme n'est impuissant que dans certaines circonstances, au sortir d'une maladie aiguë, après des exercices violens, ou vis-à-vis d'une seule femme par crainte, par pudeur, par mépris, par haine, ou par excès d'amour ; il seroit ridicule d'accabler, ainsi que le conseille un certain J. Louis Hanneman, le mari & la femme de saignées, de purgations, de pilules, d'aposèmes, de vins médicamenteux, de baumes, d'onguens, d'injections, &c. Il est d'autres cas où les remedes les plus propres à exciter l'appétit vénérien, les plus stimulans seroient parfaitement inutiles ; tels sont ceux où l'impuissance dépend d'un défaut de conformation. Ces remedes seroient aussi insuffisans, lorsque l'imagination est vivement frappée par la crainte & la persuasion d'un sortilége. Je remarquerai seulement par rapport à ces gens-là, qu'il ne faut pas heurter leurs sentimens ; les meilleures raisons ne font aucune impression sur ceux qui donnent tête baissée dans ce ridicule ; l'opiniâtreté suit de près l'ignorance. Ainsi il est à propos quand on veut guérir ces imaginations, de flatter ces personnes, de paroître persuadés & touchés de leur accident, & leur promettre des secours immanquables pour le dissiper ; les plus extraordinaires sont toûjours les plus efficaces ; comme merveilleux, ils sont plus propres à gagner la confiance, ce qui est un point important ; c'est une grande partie de la santé que de l'espérer. C'est ainsi que Montagne rétablit par un talisman d'or la vivacité d'un comte qui l'avoit perdue par la crainte d'un sortilége. Je ne suis pas surpris de voir détruire l'effet de ces prétendus maléfices par les testicules d'un coq pendus aux piés du lit, par la graisse de loup, ou d'un chien noir, frottée à la porte, en faisant pisser le malade à travers l'anneau conjugal, &c. Enfin, l'impuissance qui exige des remedes, & qui est guérissable, est celle qui dépend du relâchement, de la foiblesse, de la paralysie des parties destinées à la génération, du défaut de semence, ou de sa vappidité, de la froideur du tempérament, de l'indifférence pour les plaisirs vénériens. C'est ici que conviennent ces fameux remedes connus sous les noms fastueux de précipitans, aphrodisiaques, &c. & que l'euphémisme médicinal a appellé plus pudiquement remedia ad magnanimitatem. Il y a lieu de croire que ces remedes procurent une plus grande abondance de semence, qu'ils la rendent plus âcre, plus active, qu'ils déterminent le sang & les esprits animaux vers les parties génitales. Il n'est personne qui n'ait éprouvé que ces remedes échauffent, mettent en mouvement, & fouettent les humeurs ; que leur usage est suivi d'érections plus fortes & plus fréquentes. La plûpart sont des alimens, tels sont les écrevisses, les chairs des vieux animaux, les artichaux, les truffes, le céleri, la roquette, de qui on dit avec raison : excitat ad venerem tardos eruca maritos. A ceux-là on peut ajouter l'ambre, le musc, l'opium, chez ceux qui sont accoutumés à son action ; mais par-dessus tout, les mouches cantharides. On use de ces remedes intérieurement, & on en fait diverses compositions pour l'usage extérieur, pour frotter, fomenter les parties malades. Il n'en est point qui agisse aussi promtement & avec tant d'efficacité déterminément sur les parties qui servent à l'acte vénérien, que les mouches cantharides prises intérieurement, ou appliquées sous forme de vésicatoire. Il est inutile d'avertir qu'il ne faut avoir recours à ces remedes qu'après avoir éprouvé les naturels, c'est-à-dire l'attrait du plaisir permis à toute l'énergie licite des embrassemens, des attouchemens, des caresses, des baisers, des doux propos. Parmi les secours capables d'animer & d'exciter à l'acte vénérien, il faut compter le fouet. Meibomius a fait un traité particulier sur les avantages & sur les vertus aphrodisiaques, dans lequel on peut voir beaucoup d'observations qui en constatent l'efficacité. C'est un expédient usité chez les vieillards libertins, par lequel ils tâchent de réveiller leur corps engourdi & languissant. Cet article est de M. MENURET.

IMPUISSANCE, (Jurisprud.) est une inhabileté de l'homme ou de la femme pour la génération.

Les lois canoniques ne distinguent que trois causes d'impuissance ; savoir, la frigidité, le maléfice, & l'inhabileté qui vient ex impotentiâ coeundi.

Ces causes se subdivisent en plusieurs classes.

Il y a des causes d'impuissance qui sont propres aux hommes, comme la frigidité, le maléfice, la ligature ou nouement d'éguillette ; les causes propres aux femmes sont l'empêchement qui provient ex clausurâ uteri, aut ex nimiâ arctitudine ; les causes communes aux hommes & aux femmes sont le défaut de puberté, le défaut de conformation des parties nécessaires à la génération, ou lorsque l'homme & la femme ne peuvent se joindre propter surabondantem ventris pinguedinem.

Les causes d'impuissance sont naturelles ou accidentelles ; celles-ci sont perpétuelles ou momentanées ; il n'y a que les causes d'impuissance perpétuelles qui forment un empêchement dirimant du mariage, encore excepte-t-on celles qui sont survenues depuis le mariage.

On distingue aussi l'impuissance absolue d'avec celle qui est seulement respective ou relative. La premiere, quand elle est perpétuelle, qu'elle a précédé le mariage, le dissout, & empêche d'en contracter un autre. Au lieu que l'impuissance respective ou relative, c'est-à-dire, qui n'a lieu qu'à l'égard de deux personnes entr'elles, n'empêche pas ces personnes, ou celle qui n'a point en elle de vice d'impuissance, de contracter mariage ailleurs.

La frigidité est lorsque l'homme, quoique bien conformé extérieurement, est privé de la faculté qui anime les organes destinés à la génération.

Le défaut de semence de la part de l'homme est une cause d'impuissance : mais on ne peut pas le regarder comme impuissant, sous prétexte que sa semence ne seroit pas prolifique ; c'est un mystere que l'on ne peut pénétrer.

La stérilité de la femme, en quelque tems qu'elle arrive, n'est pas non plus considérée comme un effet d'impuissance proprement dite, & conséquemment n'est point une cause pour dissoudre le mariage.

On met au nombre des empêchemens dirimans du mariage le maléfice, supposé qu'il provînt d'une cause surnaturelle (ce que l'on ne doit pas croire légérement), & qu'après la pénitence enjointe & la cohabitation triennale, l'empêchement ne cessât point & fût réputé perpétuel : mais si l'impuissance provenant de maléfice, peut être guérie par des remedes naturels, ou que la cause ne paroisse pas perpétuelle, ou qu'elle ne soit survenue qu'après le mariage : dans tous ces cas elle ne forme point un empêchement dirimant.

Quoique le défaut de puberté soit un empêchement au mariage, cet empêchement ne seroit pas dirimant, si la malice & la vigueur avoient précédé l'âge ordinaire de la puberté.

La vieillesse n'est jamais réputée une cause d'impuissance, ni un empêchement au mariage, soit qu'elle précede le mariage, ou qu'elle survienne depuis.

Il en est de même des infirmités qui seroient survenues depuis le mariage, quand même elles seroient incurables, & qu'elles rendroient inhabile à la génération.

La connoissance des demandes en nullité de mariage pour cause d'impuissance appartient naturellement au juge séculier ; & pendant les six premiers siecles de l'Eglise, les juges séculiers étoient les seuls devant lesquels ces sortes de causes fussent portées. Néanmoins, présentement les juges d'église sont en possession de connoître de ces sortes de demandes, sauf en cas d'abus l'appel au parlement.

Les premieres auxquelles on a recours dans cette matiere, sont l'interrogatoire des parties, le serment des parens, la visite du mari & de la femme. On ordonne aussi la preuve du mouvement naturel, lorsque le mari est accusé de frigidité.

On ordonnoit aussi autrefois le congrès, ce qui a été sagement aboli.

On ordonne seulement encore quelquefois la cohabitation triennale pour éprouver les parties, & connoître si l'impuissance est réelle & perpétuelle.

Dans le cas où le mariage est déclaré nul pour cause d'impuissance, les canons permettent aux contractans la cohabitation fraternelle ; mais alors ils doivent réellement vivre avec la même retenue que des personnes qui ne sont point mariées.

Voyez au code le titre de frigidis & castratis, & aux décrétales le titre de frigidis & maleficiatis, les conférences de Caseneuve, Hotman & Tagerau, traités de l'impuissance. Voyez aussi le traité de la dissolution du mariage pour cause d'impuissance, par M. Bouhier. (A)


IMPUISSANTadj. (Jurisprud.) se dit de ce qui est inhabile à faire quelque chose.

On appelle impuissant un homme qui est inhabile à la génération. Voyez ci-dessus IMPUISSANCE.

On dit aussi qu'un acte ou un titre & un moyen est impuissant pour prouver telle chose, c'est-à-dire, qu'il ne peut pas avoir cet effet. (A)


IMPULSIFadj. (Physique) qui agit par impulsion. Ainsi on dit force impulsive, vertu impulsive. Voyez IMPULSIVE.


IMPULSIONS. f. (Physique) est l'action d'un corps qui en pousse un autre, & qui tend à lui donner du mouvement, ou qui lui en donne en effet. On trouvera à l'article PERCUSSION les lois de l'impulsion des corps. On verra dans ce même article & aux articles COMMUNICATION & ÉQUILIBRE, ce qu'on peut penser sur la nécessité de ces lois. Au reste, la propriété ou la vertu par laquelle un corps en pousse un autre, & lui communique du mouvement, est quelque chose de fort obscur, & il semble qu'on doit être presque aussi étonné de voir qu'un corps qui en frappe un autre, le dérange de sa place, que de voir un morceau de fer se précipiter vers une pierre d'aimant, ou une pierre tomber vers la terre. C'est donc une erreur de croire que l'idée de l'impulsion ne renferme aucune obscurité, & de vouloir, à l'exclusion de tout autre principe, regarder cette force comme la seule qui produise tous les effets de la nature. S'il n'est pas absolument démontré qu'il y en ait d'autre, il s'en faut beaucoup qu'il soit démontré que cette forme soit la seule qui agisse dans l'univers. Voyez ATTRACTION, GRAVITATION, &c. (O)


IMPUNIIMPUNITé, IMPUNÉMENT, (Gram. & Morale.) Les fautes demeurent impunies, ou parce que la loi n'a point décerné de châtiment contr'elles, ou parce que le coupable réussit à se soustraire à la loi. Ce qui arrive ou par les précautions qu'il a prises pour n'être point convaincu, ou par les malheureuses prérogatives de son état, de son rang, de son autorité, de son crédit, de sa fortune, de ses protections, de sa naissance, ou par la prévarication du juge ; & le juge prévarique, lorsqu'il néglige la poursuite du coupable ou par indolence ou par corruption. Quelle que soit la cause de l'impunité, elle encourage au crime.


IMPURETÉS. f. (Medecine) nom entierement françois, par lequel on désigne la non-pureté des premieres voies, c'est-à-dire, l'état de l'estomac & des intestins infectés, altérés & corrompus, il répond au mot grec . Il s'annonce par des pesanteurs d'estomac, douleurs de tête, diarrhées, vomissement, rots, défaut d'appétit ; la langue est chargée, amere &c. Ce vice est fameux en Medecine par les distinctions minutieuses, & innombrables qu'on en a établi, & par les rôles multipliés qu'on lui a fait jouer dans la production des maladies. En effet, quelques écrivains spéculatifs ont divisé & subdivisé les impuretés, sabure, crudités, en acide, alkaline, muriatique, insipide, bilieuse, pituiteuse, &c. & chaque vice particulier a été censé le germe d'une maladie différente ; le passage des impuretés dans le sang renferme presque toute la theorie moderne, c'est la base de toutes les maladies aiguës, la célebre cause morbifique à combattre, & dont il faut empêcher l'augmentation pour prévenir les redoublemens ; c'est aussi le foyer qu'il faut vuider dans toutes les maladies généralement, parce qu'il n'en est point, disent-ils, qui ne soient produites, ou du moins entretenues par un foyer d'impuretés, par un levain vicieux placé dans les premieres voies ; & c'est enfin la source de ces indications toûjours les mêmes, toûjours semblables & toûjours uniques, de purger & de rétablir les digestions dans des maladies essentiellement différentes, c'est ce qui fait redouter la saignée à quelques medecins dans les maladies aiguës, dans la crainte d'augmenter le repompement de ces impuretés ; car tel est le danger de ces théories, qu'elles influent sur la pratique, & la rendent de plus en plus incertaine, au grand détriment de l'humanité.

Ces impuretés sont le plus souvent la suite & le résidu d'une mauvaise digestion ; quelquefois aussi elles dépendent d'une altération générale des humeurs ; elles sont la cause la plus fréquente des indigestions. Voyez ce mot. Pour les dissiper, il ne faut ordinairement que du régime, une diete sévere ; car, remarque avec raison le divin Hippocrate, aphoris. 10. lib. II. plus on nourrira un corps impur, & plus on augmentera le mal. Celse recommande aux personnes chargées d'impuretés, de ne pas se baigner, corpora impura non sunt balneanda. Si quelques jours de diete ne dissipoient pas ces mauvais sucs, il faut donner un purgatif doux, ou un émétique, suivant l'indication ; mais il faut avoir soin de préparer à la purgation par beaucoup de lavages, de délayans, c'est un précepte du grand Hippocrate ; lorsqu'il s'agit de purger les corps impurs, dit-il, aphor. 9. lib. II. il faut rendre les matieres fluxiles ; les purgatifs réussissent alors beaucoup mieux, & ne sont sujets à aucuns inconvéniens. On peut avant & après la purgation faire usage de quelque léger stomachique. On peut parmi ces remedes en choisir d'agréables, & qui n'en sont pas moins efficaces ; tels sont les vins robustes d'Alicante, de Malaga, de Bordeaux, &c. Un mets ou un remede qui plaît, quoique moins bon, doit être préféré à ceux qui, avec plus de vertu, seroient desagréables. Hippoc. aphor. 38. lib. II.

IMPURETE, sub. fém. IMPUR, adj. (Morale) le mot d'impureté est un terme générique qui comprend tous les déréglemens dans lesquels l'on peut tomber, relativement à la jonction charnelle des corps, ou aux parties naturelles qui l'operent. Ainsi la fornication, l'adultere, l'inceste, les péchés contre nature, les regards lascifs, les attouchemens deshonnêtes sur soi ou sur les autres, les pensées sales, les discours obscènes, sont autant de différentes especes d'impureté.

Il ne suffit pas d'être marié pour ne point commettre d'actions impures avec la personne que l'hymen semble avoir livrée entierement à nos desirs. Si la chasteté doit régner dans le lit nuptial, l'impureté peut aussi le souiller ; on ne doit point, comme Onan, tromper les fins de la nature. Les plaisirs qu'elle nous offre sont assez grands, sans qu'un raffinement de volupté nous fasse chercher à les augmenter : il est même des tems où elle nous les défend par les obstacles qu'elle y apporte, & que nous devons respecter. L'ancienne loi ordonnoit la peine de mort contre le mari qui dans ces momens-là ne mettoit pas de frein à ses sales desirs, & contre la femme qui se prêtoit à ses honteuses caresses.

Au reste, nous ne prétendons pas suivre l'impureté dans toutes ses routes, ni entrer dans des détails que la décence ordonne de supprimer. Nous ne discuterons pas jusqu'à quel point peuvent aller les attouchemens voluptueux, sans devenir criminels ; nous ne chercherons pas les circonstances où ils peuvent être permis ou même nécessaires ; nous nous garderons bien de décider, comme l'a fait un honnête jesuite, que le mari a moins à se plaindre, lorsque sa femme s'abandonne à un étranger d'une maniere contraire à la nature, que quand elle commet simplement avec lui un adultere ; parce que, dit-il, de la premiere façon on ne touche pas au vase légitime sur lequel seul l'époux a reçu des droits exclusifs. Il faut laisser toutes ces horreurs ensevelies sous les cendres des Filliutius, des Escobar, & des autres casuistes leurs confreres, dont le parlement de Paris par arrêt du six Août 1761, vient de faire brûler les ouvrages, pour une raison plus importante encore.

Il y avoit dans l'ancienne loi une impureté légale qui se contractoit de différentes façons, comme par l'attouchement d'un mort, &c. on alloit s'en purifier par certaines cérémonies. C'est encore une des choses que Mahomet a prises chez les Juifs, & qu'il a transportées dans son alcoran.

La religion des Payens étoit remplie de divinités qui favorisoient l'impureté. Vénus en étoit la déesse, & les bois sacrés qu'on trouvoit ordinairement autour de ses temples, étoient les théatres de sa débauche. Il y avoit même des pays où toutes les femmes étoient obligées de se prostituer une fois en l'honneur de la déesse ; & l'on peut juger si la dévotion naturelle à leur sexe, leur permettoit de s'en tenir-là. S. Augustin, dans sa cité de Dieu, rapporte que l'on voyoit au capitole des femmes impudiques qui se destinoient à satisfaire les besoins amoureux de la divinité, dont elles ne manquoient guere de devenir enceintes. Il est à croire que les prêtres s'en aidoient un peu, desservoient alors plus d'un autel. Le même pere dit qu'en Italie, & sur-tout à Lavinium, dans les fêtes de Bacchus, on portoit en procession des membres virils, sur lesquels la matrone la plus respectable mettoit une couronne. Les fêtes d'Isis en d'autres pays étoient semblables à celles-là : c'étoit même relique & mêmes cérémonies.

On trouve encore dans la cité de Dieu, (lib. VI. cap. ix.) l'énumération des divinités que les Payens avoient créées pour le mariage, & auxquelles ils avoient donné des fonctions assez deshonnêtes, & qui présentoient des images fort impures. Lorsque la fille avoit engagé sa foi à son époux, les matrones la conduisoient au dieu Priape, qui avoit toûjours un membre d'une grosseur monstrueuse, sur lequel on faisoit asseoir la nouvelle mariée. On lui ôtoit sa ceinture, en invoquant la déesse appellée Virginiensis ; le dieu Subigus soumettoit la femme aux transports de son mari ; la déesse Préma la tenoit sous lui pour empêcher qu'elle ne se remuât trop ; & venoit enfin la déesse Pertunda, comme qui diroit perforatrice. Son emploi étoit d'ouvrir à l'homme le sentier de la volupté : heureusement que cette fonction avoit été donnée à une divinité femelle ; car, comme le remarque très-bien S. Augustin, le mari n'eût pas souffert volontiers qu'un dieu lui rendît ce service ; & (pourroit-on ajouter encore) qu'il lui donnât du secours dans un endroit où trop souvent il n'a guere besoin d'aide.


IMPUTABILITÉS. f. (Droit naturel) c'est la qualité de l'action imputable en bien, ou en mal ; l'imputation est l'acte du législateur, du juge, du magistrat, ou de tout autre, qui met actuellement sur le compte de quelqu'un une action de nature à lui être imputée. Voyez IMPUTATION. (D.J.)


IMPUTATIONS. f. (Droit politiq. & Moral) Une qualité essentielle des actions humaines est d'être susceptible d'imputation ; c'est-à-dire, que l'agent en peut être regardé avec raison comme le véritable auteur, que l'on peut les mettre sur son compte ; tellement que les effets bons ou mauvais qui en proviennent, lui seront justement attribués, & retomberont sur lui comme en étant la cause.

Il ne faut pas confondre l'imputabilité des actions humaines avec leur imputation actuelle. La premiere est une qualité de l'action ; la seconde est un acte du législateur, du juge, &c. qui met actuellement sur le compte de quelqu'un une action qui de sa nature peut être imputée.

L'imputation est donc proprement un jugement par lequel on déclare que quelqu'un étant l'auteur ou la cause morale d'une action commandée ou défendue par les lois, les effets bons ou mauvais qui s'ensuivent, doivent actuellement lui être attribués ; qu'en conséquence il en est responsable, & qu'il doit en être loué ou blâmé, récompensé ou puni.

Ce jugement d'imputation, aussi-bien que celui de la conscience, se fait en appliquant la loi à l'action dont il s'agit, en comparant l'une avec l'autre, pour prononcer ensuite sur le mérite du fait, & faire ressentir en conséquence à celui qui en est l'auteur, le bien ou le mal, la peine ou la récompense que la loi y a attaché. Tout cela suppose nécessairement une connoissance exacte de la loi & de son véritable sens, aussi-bien que du fait en question & de ses circonstances. Le défaut de ces circonstances ne pourroit que rendre l'application fausse & le jugement vicieux.

Pour bien établir les principes & les fondemens de cette matiere, il faut d'abord remarquer que l'on ne doit pas conclure de la seule imputabilité d'une action à son imputation actuelle. Afin qu'une action mérite d'être actuellement imputée, il faut le concours de ces deux conditions, 1°. qu'elle soit de nature à pouvoir l'être, & 2°. que l'agent soit dans quelque obligation de la faire ou de s'en abstenir. Un exemple rendra la chose sensible. De deux jeunes hommes que rien n'oblige d'ailleurs à savoir les Mathématiques, l'un s'applique à cette science, & l'autre ne le fait pas. Quoique l'action de l'un & l'omission de l'autre soient par elles-mêmes de nature à pouvoir être imputées, cependant elles ne le seront dans ce cas-ci, ni en bien, ni en mal. Mais si l'on suppose que ces deux jeunes hommes sont destinés, l'un à être conseiller d'état, l'autre à quelque emploi militaire : en ce cas, leur application ou leur négligence à s'instruire dans la Jurisprudence, ou dans les Mathématiques, leur seroit méritoirement imputée ; d'où il paroît que l'imputation actuelle demande qu'on soit dans l'obligation de faire quelque chose ou de s'en abstenir.

2°. Quand on impute une action à quelqu'un, on le rend, comme on l'a dit, responsable des suites bonnes ou mauvaises de l'action qu'il a faite. Il suit de-là que pour rendre l'imputation juste, il faut qu'il y ait quelque liaison nécessaire ou accidentelle entre ce que l'on a fait ou omis, & les suites bonnes ou mauvaises de l'action ou de l'omission ; & que d'ailleurs l'agent ait eu connoissance de cette liaison, ou que du moins il ait pû prévoir les effets de son action avec quelque vraisemblance. Sans cela, l'imputation ne sauroit avoir lieu, comme on le sentira par quelques exemples. Un armurier vend des armes à un homme fait qui lui paroît en son bon sens, de sang froid, & n'avoir aucun mauvais dessein. Cependant cet homme va sur le champ attaquer quelqu'un injustement, & il le tue. On ne sauroit rien imputer à l'armurier, qui n'a fait que ce qu'il avoit droit de faire, & qui d'ailleurs ne pouvoit ni ne devoit prévoir ce qui est arrivé. Mais si quelqu'un laissoit par négligence des pistolets chargés sur la table, dans un lieu exposé à tout le monde ; & qu'un enfant qui ne connoît pas le danger, se blesse ou se tue ; le premier est certainement responsable du malheur qui est arrivé ; car c'étoit une suite claire & prochaine de ce qu'il a fait, & il pouvoit & devoit le prévoir.

Il faut raisonner de la même maniere à l'égard d'une action qui a produit quelque bien : ce bien ne peut nous être attribué, lorsqu'on en a été la cause sans le savoir & sans y penser ; mais aussi il n'est pas nécessaire, pour qu'on nous en sache quelque gré, que nous eussions une certitude entiere du succès : il suffit que l'on ait eu lieu de le présumer raisonnablement ; & quand l'effet manqueroit absolument, l'intention n'en seroit pas moins louable.

L'imputation est simple ou efficace. Quelquefois l'imputation se borne simplement à la louange ou au blâme ; quelquefois elle va plus loin. C'est ce qui donne lieu de distinguer deux sortes d'imputation, l'une simple, l'autre efficace. La premiere est celle qui consiste seulement à approuver ou à desapprouver l'action, ensorte qu'il n'en résulte aucun autre effet par rapport à l'agent. Mais la seconde ne se borne pas au blâme ou à la louange ; elle produit encore quelque effet bon ou mauvais à l'égard de l'agent, c'est-à-dire, quelque bien ou quelque mal réel qui retombe sur lui.

Effets de l'une & de l'autre. L'imputation simple peut être faite indifféremment par chacun, soit qu'il ait ou qu'il n'ait pas un intérêt particulier & personnel à ce que l'action fut faite ou non : il suffit d'y avoir un intérêt général & indirect. Et comme l'on peut dire que tous les membres de la société sont intéressés à ce que les lois naturelles soient bien observées, ils sont tous en droit de louer ou de blâmer les actions d'autrui, selon qu'elles sont conformes ou opposées à ces lois. Ils sont même dans une sorte d'obligation à cet égard ; le respect qu'ils doivent au legislateur & à ses lois l'exige d'eux ; & ils manqueroient à ce qu'ils doivent à la société & aux particuliers, s'ils ne témoignoient pas, du moins par leur approbation ou leur desaveu, l'estime qu'ils font de la probité & de la vertu, & l'aversion qu'ils ont au contraire pour la méchanceté & pour le crime.

Mais à l'égard de l'imputation efficace, il faut, pour la pouvoir faire légitimement, que l'on ait un intérêt particulier & direct à ce que l'action dont il s'agit se fasse ou ne se fasse pas. Or ceux qui ont un tel intérêt, ce sont 1°. ceux à qui il appartient de régler l'action ; 2°. ceux qui en sont l'objet, c'est-à-dire, ceux envers lesquels on agit, & à l'avantage ou au desavantage desquels la chose peut tourner. Ainsi un souverain qui a établit des lois, qui ordonne certaines choses sous la promesse de quelque récompense, & qui en défend d'autres sous la menace de quelque peine, doit sans-doute s'intéresser à l'observation de ses lois, & il est en droit d'imputer à ses sujets leurs actions d'une maniere efficace, c'est-à-dire, de les récompenser ou de les punir. Il en est de même de celui qui a reçû quelque injure ou quelque dommage par une action d'autrui.

Remarquons, enfin, qu'il y a quelque différence entre l'imputation des bonnes & des mauvaises actions. Lorsque le législateur a établi une certaine récompense pour une bonne action, il s'oblige par cela même à donner cette récompense, & il accorde le droit de l'exiger à ceux qui s'en sont rendus dignes par leur obéissance ; mais à l'égard des peines décernées pour les actions mauvaises, le législateur peut effectivement les infliger, s'il le veut ; mais il ne s'ensuit pas de-là que le souverain soit obligé de punir à la rigueur : il demeure toûjours le maître d'user de son droit ou de faire grace, & il peut avoir de bonnes raisons de faire l'un ou l'autre.

Application des principes précédens. 1°. Il suit de ce que nous avons dit, que l'on impute avec raison à quelqu'un toute action ou omission, dont il est l'auteur ou la cause, & qu'il pouvoit & devoit faire ou omettre.

2 °. Les actions de ceux qui n'ont pas l'usage de la raison ne doivent point leur être imputées. Car ces personnes n'étant pas en état de savoir ce qu'elles font, ni de le comparer avec les lois, leurs actions ne sont pas proprement des actions humaines, & n'ont point de moralité. Si l'on gronde ou si l'on bat un enfant, ce n'est point en forme de peine ; ce sont de simples corrections, par lesquelles on se propose principalement d'empêcher qu'il ne contracte de mauvaises habitudes.

3°. A l'égard de ce qui est fait dans l'ivresse, toute ivresse contractée volontairement, n'empêche point l'imputation d'une mauvaise action commise dans cet état.

4°. L'on n'impute à personne les choses qui sont véritablement au-dessus de ses forces, non plus que l'omission d'une chose ordonnée si l'occasion a manqué : car l'imputation d'une omission suppose manifestement ces deux choses, 1°. que l'on ait eu les forces & les moyens nécessaires pour agir ; 2°. que l'on ait pû faire usage de ces moyens sans préjudice de quelqu'autre devoir plus indispensable. Bien entendu que l'on ne se soit pas mis par sa faute dans l'impuissance d'agir : car alors le législateur pourroit aussi légitimement punir ceux qui se sont mis dans une telle impuissance que si étant en état d'agir ils refusoient de le faire. Tel étoit à Rome le cas de ceux qui se coupoient le pouce, pour se mettre hors d'état de manier les armes, & pour se dispenser d'aller à la guerre.

A l'égard des choses faites par ignorance ou par erreur, on peut dire en général que l'on n'est point responsable de ce que l'on fait par une ignorance invincible, &c. Voyez IGNORANCE.

Quoique le tempérament, les habitudes & les passions ayent par eux-mêmes une grande force pour déterminer à certaines actions ; cette force n'est pourtant pas telle qu'elle empêche absolument l'usage de la raison & de la liberté, du moins quant à l'exécution des mauvais desseins qu'ils inspirent. Les dispositions naturelles, les habitudes & les passions ne portent point invinciblement les hommes à violer les lois naturelles, & ces maladies de l'ame ne sont point incurables. Que si au lieu de travailler à corriger ces dispositions vicieuses, on les fortifie par l'habitude, l'on ne devient pas excusable pour cela. Le pouvoir des habitudes est, à la vérité, fort grand ; il semble même qu'elles nous entraînent par une espece de nécessité à faire certaines choses. Cependant l'expérience montre qu'il n'est point impossible de s'en défaire, si on le veut sérieusement ; & quand même il seroit vrai que les habitudes bien formées auroient sur nous plus d'empire que la raison ; comme il dépendoit toûjours de nous de ne pas les contracter, elles ne diminuent en rien le vice des actions mauvaises, & ne sauroient en empêcher l'imputation. Au contraire, comme l'habitude à faire le bien rend les actions plus louables, l'habitude au vice ne peut qu'augmenter le blâme. En un mot, si les inclinations, les passions & les habitudes pouvoient empêcher l'effet des lois, il ne faudroit plus parler d'aucune direction pour les actions humaines ; car le principal objet des lois en général est de corriger les mauvais penchans, de prévenir les habitudes vicieuses, d'en empêcher les effets, & de déraciner les passions, ou du moins de les contenir dans leurs justes bornes.

Les différens cas que nous avons parcourus jusqu'ici n'ont rien de bien difficile. Il en reste quelques autres un peu plus embarrassans, & qui demandent une discussion un peu plus détaillée.

Premierement on demande ce qu'il faut penser des actions auxquelles on est forcé ; sont-elles de nature à pouvoir être imputées, & doivent-elles l'être effectivement ?

Je réponds, 1°. qu'une violence physique, & telle qu'il est absolument impossible d'y résister, produit une action involontaire, qui bien-loin de mériter d'être actuellement imputée, n'est pas même imputable de sa nature.

2°. Mais si la contrainte est produite par la crainte de quelque grand mal, il faut dire que l'action à laquelle on se porte en conséquence, ne laisse pas d'être volontaire, & que par conséquent elle est de nature à pouvoir être imputée.

Pour connoître ensuite si elle doit l'être effectivement, il faut voir si celui envers qui on use de contrainte est dans l'obligation rigoureuse de faire une chose ou de s'en abstenir, au hasard de souffrir le mal dont il est menacé. Si cela est, & qu'il se détermine contre son devoir, la contrainte n'est point une raison suffisante pour le mettre à couvert de toute imputation ; car en général, on ne sauroit douter qu'un supérieur légitime ne puisse nous mettre dans la nécessité d'obéir à ses ordres, au hasard d'en souffrir, & même au péril de notre vie.

En suivant ces principes, il faut donc distinguer ici entre les actions indifférentes (voyez l'article MORALITE) & celles qui sont moralement nécessaires. Une action indifférente de sa nature, extorquée par la force, ne sauroit être imputée à celui qui y a été contraint, puisque n'étant dans aucune obligation à cet égard, l'auteur de la violence n'a aucun droit d'exiger rien de lui. Et la loi naturelle défendant formellement toute violence, ne sauroit en même tems l'autoriser, en mettant celui qui la souffre dans la nécessité d'exécuter ce à quoi il n'a consenti que par force. C'est ainsi que toute promesse ou toute convention forcée est nulle par elle-même, & n'a rien d'obligatoire en qualité de promesse ou de convention ; au contraire elle peut & elle doit être imputée comme un crime à celui qui est auteur de la violence. Mais si l'on suppose que celui qui emploie la contrainte ne fait en cela qu'user de son droit & en poursuivre l'exécution, l'action, quoique forcée, ne laisse pas d'être valable, & d'être accompagnée de tous ses effets moraux. C'est ainsi qu'un débiteur fuyant, ou de mauvaise foi, qui ne satisfait son créancier que par la crainte prochaine de l'emprisonnement ou de quelque exécution sur ses biens, ne sauroit réclamer contre le payement qu'il a fait, comme y ayant été forcé.

Pour ce qui est des bonnes actions auxquelles on ne se détermine que par force, &, pour ainsi dire, par la crainte des coups ; elles ne sont comptées pour rien, & ne méritent ni louange ni récompense. L'on en voit aisément la raison. L'obéissance que les loix exigent de nous doit être sincere, & il faut s'acquiter de ses devoirs par principe de conscience, volontairement & de bon coeur.

Enfin à l'égard des actions manifestement mauvaises & criminelles, auxquelles on se trouve forcé par la crainte de quelque grand mal, & sur-tout de la mort ; il faut poser pour regle générale, que les circonstances fâcheuses où l'on se rencontre, peuvent bien diminuer le crime de celui qui succombe à cette épreuve ; mais néanmoins l'action demeure toujours vicieuse en elle-même, & digne de reproche ; en conséquence de quoi elle peut être imputée, & elle l'est effectivement, à moins que l'on n'allegue en sa faveur l'exception de la nécessité. Une personne qui se détermine par la crainte de quelque grand mal, mais pourtant sans aucune violence physique, à exécuter une action visiblement mauvaise, concourt en quelque maniere à l'action, & agit volontairement, quoiqu'avec regret. D'ailleurs il n'est point absolument au-dessus de la fermeté de l'esprit humain, de se résoudre à souffrir & même à mourir, plutôt que de manquer à son devoir. Le législateur peut donc imposer l'obligation rigoureuse d'obéir, & il peut avoir de justes raisons de le faire. Les nations civilisées n'ont jamais mis en question si l'on pouvoit, par exemple, trahir sa patrie pour conserver sa vie. Plusieurs moralistes payens ont fortement soutenu qu'il ne falloit pas céder à la crainte des douleurs & des tourmens, pour faire des choses contraires à la religion & à la justice.

Ambiguae si quando citabere testis

Incertaeque rei ; Phalaris licet imperet, ut sis

Falsus, & admoto dictet perjuria tauro,

Summum crede nefas animam praeferre pudori,

Et propter vitam vivendi perdere causas.

Juvenal, Sat. 8.

Telle est la regle. Il peut arriver pourtant, comme nous l'avons insinué, que la nécessité où l'on se trouve fournisse une exception favorable, qui empêche que l'action ne soit imputée. Les circonstances où l'on se trouve donnent quelquefois lieu de présumer raisonnablement, que le législateur nous dispense lui-même de souffrir le mal dont on nous menace, & que pour cela il permet que l'on s'écarte alors de la disposition de la loi ; & c'est ce qui a lieu toutes les fois que le parti que l'on prend pour se tirer d'affaire, renferme en lui-même un mal moindre que celui dont on étoit menacé.

Des actions auxquelles plusieurs personnes ont part. Nous ajouterons encore ici quelques réflexions sur les cas où plusieurs personnes concourent à produire la même action. La matiere étant importante & de grand usage, mérite d'être traitée avec quelque précision.

1°. Les actions d'autrui ne sauroient nous être imputées, qu'autant que nous y avons concouru, & que nous pouvions & devions les procurer, ou les empêcher, ou du-moins les diriger d'une certaine maniere. La chose parle d'elle-même ; car imputer l'action d'autrui à quelqu'un, c'est déclarer que celui-ci en est la cause efficiente, quoiqu'il n'en soit pas la cause unique ; & que par conséquent cette action dépendoit en quelque maniere de sa volonté dans son principe ou dans son exécution.

2°. Cela posé, on peut dire que chacun est dans une obligation générale de faire ensorte, autant qu'il le peut, que toute autre personne s'acquite de ses devoirs, & d'empêcher qu'elle ne fasse quelque mauvaise action, & par conséquent de ne pas y contribuer soi-même de propos délibéré, ni directement, ni indirectement.

3°. A plus forte raison on est responsable des actions de ceux sur qui l'on a quelque inspection particuliere. C'est sur ce fondement que l'on impute à un pere de famille la bonne ou la mauvaise conduite de ses enfans.

4°. Remarquons ensuite que pour être raisonnablement censé avoir concouru à une action d'autrui, il n'est pas nécessaire que l'on fût sûr de pouvoir la procurer ou l'empêcher, en faisant ou ne faisant pas certaines choses ; il suffit que l'on eût là-dessus quelque probabilité ou quelque vraisemblance. Et comme d'un côté ce défaut de certitude n'excuse point la négligence ; de l'autre si l'on a fait tout ce que l'on devoit, le défaut de succès ne peut point nous être imputé ; le blâme tombe alors tout entier sur l'auteur immédiat de l'action.

5°. Enfin il est bon d'observer encore, que dans la question que nous examinons, il ne s'agit point du degré de vertu ou de malice qui se trouve dans l'action même, & qui la rendant plus excellente ou plus mauvaise, en augmente la louange ou le blâme, la récompense ou la peine. Il s'agit proprement d'estimer le degré d'influence que l'on a sur l'action d'autrui, pour savoir si l'on en peut être regardé comme la cause morale, & si cette cause est plus ou moins efficace, afin de mesurer pour ainsi dire ce degré d'influence, qui décide de la maniere dont on peut imputer à quelqu'un une action d'autrui ; il y a plusieurs circonstances & plusieurs distinctions à observer. Par exemple, il est certain qu'en général, la simple approbation a moins d'efficace pour porter quelqu'un à agir, qu'une forte persuasion, qu'une instigation particuliere. Cependant la haute opinion que l'on a de quelqu'un, peut faire qu'une simple approbation ait quelquefois autant, & peut-être même plus d'influence sur une action d'autrui que la persuasion la plus pressante, ou l'instigation la plus forte d'une autre personne.

L'on peut ranger sous trois classes les causes morales qui influent sur une action d'autrui. Tantôt cette cause est la principale, ensorte que celui qui exécute, n'est que l'agent subalterne ; tantôt l'agent immédiat est au contraire la cause principale, tandis que l'autre n'est que la cause subalterne ; d'autres fois ce sont des causes collatérales qui influent également sur l'action dont il s'agit.

Celui-là doit être censé la cause principale qui, en faisant ou ne faisant pas certaines choses, influe tellement sur l'action ou l'omission d'autrui, que sans lui cette action n'auroit point été faite, ou cette omission n'auroit pas eu lieu, quoique d'ailleurs l'agent immédiat y ait contribué sciemment. Ainsi David fut la cause principale de la mort d'Urie, quoique Joab y eût contribué connoissant bien l'intention du roi.

Au reste, la raison pour laquelle un supérieur est censé être la cause principale de ce que font ceux qui dépendent de lui, n'est pas proprement la dépendance de ces derniers, c'est l'ordre qu'il leur donne, sans quoi l'on suppose que ceux-ci ne se seroient point portés d'eux-mêmes à l'action dont il s'agit.

Mais celui-là n'est qu'une cause collatérale, qui en faisant ou ne faisant pas certaines choses, concourt suffisamment & autant qu'il dépend de lui, à l'action d'autrui ; ensorte qu'il est censé coopérer avec lui, quoique l'on ne puisse pas présumer absolument que sans son concours, l'action n'ait pas été faite.

Tels sont ceux qui fournissent quelques secours à l'agent immédiat, ceux qui lui donnent retraite & qui le protegent, celui par exemple, qui tandis qu'un autre enfonce une porte, prend garde aux avenues, &c. Un complot entre plusieurs personnes, les rend pour l'ordinaire également coupables. Tous sont censés causes égales & collatérales, &c.

Enfin la cause subalterne est celle qui n'influe que peu sur l'action d'autrui, qui n'y fournit qu'une légere occasion, ou qui ne fait qu'en rendre l'exécution plus facile, de maniere que l'agent, déja tout déterminé à agir, & ayant pour cela tous les secours nécessaires, est seulement encouragé à exécuter sa résolution. Comme quand on lui indique la maniere de s'y prendre, le moment favorable, le moyen de s'évader, ou quand on loue son dessein, & qu'on l'excite à le suivre, &c.

Ne pourroit-on pas mettre dans la même classe l'action d'un juge, qui au lieu de s'opposer à un avis qui a tous les suffrages, mais qu'il croit mauvais, s'y rangeroit par timidité ou par complaisance ? Le mauvais exemple ne peut aussi être mis qu'au rang des causes subalternes, parce que ceux qui les donnent ne contribuent d'ordinaire que foiblement au mal que l'on fait en les imitant. Cependant il y a quelquefois des exemples si efficaces, à cause du caractere des personnes qui les donnent, & de la disposition de ceux qui les suivent, que si les premiers s'étoient abstenus du mal, les autres n'auroient pas pensé à le commettre ; & par conséquent ceux qui donnent ces mauvais exemples, doivent être considérés tantôt comme causes principales, tantôt comme causes collatérales, tantôt comme causes subalternes.

L'application de ces distinctions & de ces principes se fait d'elle-même : toutes choses d'ailleurs égales, les causes collatérales doivent être traitées également ; mais les causes principales méritent sans doute plus de louange ou de blâme, & un plus haut degré de récompense ou de peine que les causes subalternes. J'ai dit, toutes choses étant d'ailleurs égales ; car il peut arriver par la diversité des circonstances, qui augmentent ou diminuent le mérite ou le démérite d'une action, que la cause subalterne agisse avec un plus grand degré de malice que la cause principale, & qu'ainsi l'imputation soit aggravée à son égard. Supposé par exemple, qu'un homme de sang-froid assassinât quelqu'un à l'instigation d'un autre qui se trouvoit animé contre son ennemi ; quoique l'instigateur soit le premier auteur du meurtre, on trouvera son action faite dans un transport de colere, moins indigne que celle du meurtrier, qui l'a servi dans sa passion, étant lui-même tranquille & de sens rassis.

IMPUTATION, (Théologie) est un terme dogmatique fort usité chez les Théologiens, quelquefois dans un bon & quelquefois dans un mauvais sens. Lorsqu'il se prend en mauvaise part, il signifie l'attribution d'un péché qu'un autre a commis.

L'imputation du péché d'Adam a été faite à sa postérité, parce que par sa chûte tous ses descendans sont devenus criminels devant Dieu, comme s'ils étoient tombés eux-mêmes, & qu'ils portent la peine de ce premier crime. Voyez PECHE ORIGINEL.

L'imputation, lorsqu'on la prend en bonne part, est l'application d'une justice étrangere. Voyez JUSTIFICATION.

L'imputation des mérites de Jesus-Christ ne signifie autre chose chez les réformés, qu'une justice extrinseque, qui ne nous rend pas véritablement justes, mais qui nous fait seulement paroître tels, qui cache nos péchés, mais qui ne les efface pas.

Luther, qui le premier a voulu expliquer la justification par cette imputation de la justice de Jesus-Christ, prétendoit que ce qui nous justifie & ce qui nous rend agréables aux yeux de Dieu, ne fut rien en nous, mais que nous avons été justifiés, parce que Dieu nous imputoit la justice de J. C. comme si elle eût été la nôtre propre, parce qu'en effet nous pouvions nous l'approprier par la foi. A quoi il ajoutoit qu'on étoit justifié dès qu'on croyoit l'être avec certitude. Bossuet, hist. des variat. tom. I. liv. I. pag. 10.

C'est pour cela que les Catholiques ne se servent point du terme d'imputation, & disent que la grace justifiante qui nous applique les mérites de Jesus-Christ, couvre non-seulement nos péchés, mais même les efface ; que cette grace est intrinseque & inhérente, qu'elle renouvelle entierement l'intérieur de l'homme, & qu'elle le rend pur, juste & sans tache devant Dieu, & que cette justice inhérente lui est donnée à cause de la justice de Jesus-Christ, c'est-à-dire, par les mérites de sa mort & de sa passion. En un mot, disent-ils, quoique ce soit l'obéissance de Jesus-Christ qui nous a mérité la grace justifiante, ce n'est pas cependant cette obéissance qui nous rend formellement justes. Et de la même maniere, ce n'est pas la desobéissance d'Adam qui nous rend formellement pécheurs, quoique ce soit cette desobéissance qui nous a mérité & attiré le péché & les peines du péché.

Les Protestans disent que le péché du premier homme est imputé à ses descendans, parce qu'ils sont regardés & punis comme coupables à cause du péché d'Adam. Les Catholiques prétendent que ce n'est pas en dire assez, & que non-seulement nous sommes regardés & punis comme coupables, mais que nous le sommes en effet par le péché originel.

Les Protestans disent aussi que la justice de Jesus-Christ nous est imputée, & que notre justification ne se fait que par l'imputation de la justice de Jesus-Christ, parce que ses souffrances nous tiennent lieu de justification, & que Dieu accepte sa mort comme si nous l'avions soufferte. Mais les Catholiques enseignent que la justice de Jesus-Christ est non-seulement imputée, mais actuellement communiquée aux fideles par l'opération du Saint-Esprit ; ensorte que non-seulement ils sont réputés, mais rendus justes par sa grace.

IMPUTATION, (Jurisprud.) signifie l'acquittement qui se fait d'une somme dûe par le payement d'une autre somme.

Celui qui est débiteur de plusieurs sommes principales envers la même personne & qui lui fait quelque payement, peut l'imputer sur telle somme que bon lui semble, pourvû que ce soit à l'instant du payement.

Si le débiteur ne fait pas sur le champ l'imputation, le créancier peut la faire aussi sur le champ, pourvû que ce soit in duriorem causam, c'est-à-dire sur la dette la plus onéreuse au débiteur.

Quand le débiteur ni le créancier n'ont point fait l'imputation, elle se fait de droit, aussi in duriorem.

Lorsqu'il est dû un principal portant intérêt, l'imputation des payemens se fait suivant la disposition du droit priùs in usuras ; cela se pratique ainsi dans tous les parlemens de droit écrit.

Le parlement de Paris distingue si les intérêts sont dûs ex naturâ rei, ou ex officio judicis : au premier cas les payemens s'imputent d'abord sur les intérêts ; au second elle se fait d'abord sur le principal, ensuite sur les intérêts. Voyez le recueil de questions de M. Bretonnier, au mot INTERETS. (A)


IN PAC(Hist. ecclés.) est un mot latin qui se dit chez les moines, d'une prison où l'on enferme ceux qui ont commis quelque grande faute.

On faisoit autrefois plusieurs cérémonies pour mettre un religieux in pace ; mais elles ne sont plus d'usage aujourd'hui. Voyez PRISON.

On dit aussi de ceux qu'on a mis dans une prison perpétuelle, qu'on les a mis in pace.

On dit aussi quelquefois requiescat in pace, qui sont des mots latins dont l'Eglise se sert dans les prieres qu'elle fait à Dieu, pour que les ames des fideles défunts reposent en paix.

On met aussi ces mots au bas des épitaphes, à la place de ceux dont se servoient les anciens Romains, S. T. T. L. c'est-à-dire, sit tibi terra levis, que la terre vous soit legere ; ou sit humus cineri non onerosa tuo. Voyez Dict. de Trévoux.


IN-DOUZES. m. (Gramm. Imprim.) forme de livre où la feuille a fourni vingt-quatre pages. L'in-douze est plus ou moins grand, selon l'étendue de la feuille.


IN-PROMPTU(Littérat.) est un terme latin fort usité en françois & en anglois, pour signifier un ouvrage fait sans précaution & sur le champ, par la force & la vivacité de l'esprit.

Plusieurs personnes font passer pour des in promptus des pieces qu'ils ont faites à loisir & de sang froid.


IN-QUARTOS. m. (Imprimerie) une des formes qu'on donne aux livres ; elle dépend de la maniere dont la feuille a été imprimée. L'in-quarto porte huit pages par feuille.


IN-TAKERS. m. (Hist. mod.) nom que l'on donna autrefois à certains bandits qui habitoient une partie du nord d'Angleterre, & faisoient souvent des courses jusque dans le milieu de l'Ecosse, pour en piller les habitans.

Ceux qui faisoient ces expéditions s'appelloient Out-parters, & ceux qu'on laissoit pour recevoir le butin, In-takers. Dict. de Trév.


INABORDABLEadj. (Gramm.) qu'on ne peut aborder. Voyez ABORD, ACCES, ACCUEIL, ABORDER.


INACCESSIBLEadj. (Gramm.) dont on ne peut approcher. Il se dit au simple & au figuré. Les torrens qui tombent de cette montagne en rendent le sommet inaccessible. Les grands sont inaccessibles. Il y a peu de coeurs inaccessibles à la flaterie.

INACCESSIBLE, (Géom.) une hauteur ou une distance inaccessible est celle qu'on ne peut mesurer immédiatement, à cause de quelque obstacle, telle que l'eau, ou autre chose semblable. Voyez HAUTEUR, DISTANCE, &c.

INACTION, s. f. (Gramm. & Théolog.) cessation d'agir. On dit, il préfere le repos à tout, & les plus grands intérêts ne le tireront pas de l'inaction. Ainsi il est synonyme tantôt à indolence, tantôt à paresse ou à indifférence ; trois qualités ennemies de l'action & du mouvement.

Les Mystiques appellent inaction une privation de mouvement, un anéantissement de toutes les facultés, par lequel on ferme la porte à tous les objets extérieurs, & l'on se procure une espece d'extase durant laquelle Dieu parle immédiatement au coeur. Cet état d'inaction est le plus propre selon eux, à recevoir le Saint-Esprit. C'est dans ce repos & dans cet assoupissement que Dieu communique à l'ame des graces sublimes & ineffables.

Quelques-uns ne la font pas consister dans cette espece d'indolence stupide, ou cette suspension générale de tous sentimens. Ils disent que par cette cessation de desirs, ils entendent seulement que l'ame ne se détermine point à certains actes positifs, & qu'elle ne s'abandonne point à des méditations stériles, ou aux vaines spéculations de la raison ; mais qu'elle demande en général tout ce qui peut être agréable à Dieu, sans lui rien prescrire.

Cette derniere doctrine est celle des anciens Mystiques, & la premiere celle des Quiétistes. Voyez MYSTIQUE & QUIETISTE.

Il est vrai cependant, à parler en général, que l'inaction n'est pas un fort bon moyen pour réussir auprès de Dieu. Ce sont nos actions qui nous attirent ses faveurs ; il veut que nous agissions, c'est-à-dire qu'avec sa grace nous desirions & nous fassions le bien ; & notre inaction ne sauroit lui être agréable.


INADMISSIBLEadj (Jurisprud.) c'est ce que l'on ne doit pas recevoir ; il y a des cas, par exemple, où la preuve par témoins est inadmissible, c'est-à-dire qu'elle ne doit pas être ordonnée. Certains faits en particulier ne sont pas admissibles ; savoir ceux qui ne sont pas pertinens. Voyez ENQUETE, FAITS, PERTINENT & PREUVE PAR TEMOINS. (A)


INADVERTANCES. f. (Gramm. & Morale) action ou faute commise sans attention à ses suites. Il faut pardonner les inadvertances. Qui de nous n'en a point commis ? Il y a des hommes que la nature a formé inadvertans & distraits. Ils sont toujours pressés d'agir, ils ne pensent qu'après. Toute leur vie se passe à faire des offenses & à demander des pardons. L'inadvertance est un des défauts de l'enfance. C'est l'effet en eux de la vivacité & de l'inexpérience.


INALIENABLEadj. (Jurisp.) se dit des choses dont la propriété ne peut valablement être transportée à une autre personne. Le domaine de la couronne est inaliénable de sa nature ; les biens d'église & des mineurs ne peuvent aussi être aliénés sans necessité ou utilité évidente. Voy. DOMAINE, EGLISE, MINEURS. (A)


INALLIABLEadj. (Gram.) qui ne se peut allier avec. Il se dit au simple & au figuré. Ces métaux sont inalliables. Les intérêts de Dieu & ceux du monde sont inalliables. Voyez ALLIER.


INALTÉRABLEadj. (Gramm.) qui ne peut s'altérer ou être altéré. Il n'y a rien dans la nature qui soit inaltérable, le froid, le chaud, l'humidité, la raréfaction, le mouvement, la fermentation, &c. sont des causes d'altération qui agissent sans-cesse.

Inaltérable se dit aussi au figuré ; placez le stoïcien dans la prospérité, placez-le dans la disgrace, sa grande ame demeurera inaltérable.


INAMOSS. m. (Hist. nat. Bot.) fruit qui croît sur un arbre des Indes qui ressemble à nos pruniers & par le fruit & par la fleur.


INANITIONS. f. (Medecine) ce mot exprime dans le langage medecinal populaire, plus encore que dans la vraie langue de l'art, un état de langueur & d'épuisement presque absolu, l'extrême degré de foi blesse. Il est spécialement consacré par l'usage à désigner cette espece de foiblesse, la moins grave de toutes, qui provient du défaut de nourriture accoutumée, soit qu'on en ait pris moins qu'à l'ordinaire dans un ou plusieurs repas précédens ; soit que l'heure accoutumée d'un repas soit simplement retardée. Ce sentiment peut à peine être regardé comme une incommodité. Quant aux états de foiblesse, d'accablemens plus inhérens, plus graves, qui sont des objets vraiment medicinaux, Voy. FORCE, FOIBLESSE, DEBILITE, EPUISEMENT, ENERVATION, EXTENUATION. (b)


INAPPERCEVABLEvoyez APPERCEVABLE.


INAPPÉTENCE(Medecine) voyez DEGOUT.


INAPPLICATIONINAPPLIQUé, voyez APPLICATION.


INAPPRÉTIABLEvoyez