A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z

    
SS. f. (Gramm.) c'est la dix-neuvieme lettre & la quinzieme consonne de notre alphabet. On la nomme communément esse, qui est un nom féminin ; le systême du bureau typographique, beaucoup plus raisonnable qu'un usage aveugle, la nomme se, s. m. Le signe de la même articulation étoit ou chez les Grecs, & ils l'appelloient sigma ; c'étoit chez les Hébreux, qui lui donnoient le nom de samech.

Cette lettre représente une articulation linguale, sifflante & forte, dont la foible est ze. Voyez LINGUALE. Ce dont elle est le signe est un sifflement, hoc est, dit Wa hter (Proleg. sect. 2. §. 29.), habitus fortis, à tumore linguae palato allisus, & à dentibus in transitu oris laceratus. Ce savant étymologiste regarde cette articulation comme seule de son espece, nam unica sui organi littera est (Ib. sect. 3. §. 4. in s.) ; & il regarde comme incroyable la commutabilité, si je puis le dire, des deux lettres r & s, dont on ne peut, dit-il, assigner aucune autre cause que l'amour du changement, suite naturelle de l'instabilité de la multitude. Mais il est aisé de voir que cet auteur s'est trompé, même en supposant qu'il n'a considéré les choses que d'après le systême vocal de sa langue. Il convient lui-même que la langue est nécessaire à cette articulation, habitus fortis, à TUMORE LINGUAE palato allisus. Or il regarde ailleurs (Sect. 2. §. 22.), comme articulations ou lettres linguales, toutes celles quae motu linguae figurantur ; & il ajoute que l'expérience démontre que la langue se meut pour cette opération en cinq manieres différentes, qu'il appelle tactus, pulsus, flexus, tremor & TUMOR. Voilà donc par les aveux mêmes de cet écrivain, la lettre s attachée à la classe des linguales, & caractérisée dans cette classe par l'un des cinq mouvemens qu'il attribue à la langue, tumor ; & il avoit posé, sans y prendre garde, les principes nécessaires pour expliquer les changemens de r en s, & de s en r, qui ne devoient pas lui paroître incroyables, mais très-naturels, ainsi que bien d'autres qui portent tous sur l'affinité des lettres commuables.

La plus grande affinité de la lettre s est avec la lettre z, telle que nous la prononçons en françois : elles sont produites l'une & l'autre par le même mouvement organique, avec la seule différence du plus ou du moins de force ; s est le signe de l'articulation ou explosion forte ; z est celui de l'articulation ou explosion foible. De-là vient que nous substituons si communément la prononciation du z à celle de s dans les mots qui nous sont communs avec les Latins, chez qui s avoit toujours la prononciation forte : ils disoient mansio, nous disons maizon en écrivant maison ; ils écrivoient miseria, & prononçoient comme nous ferions dans miceria ; nous écrivons d'après eux misere, & nous prononçons mizere.

Le second degré d'affinité de l'articulation s est avec les autres articulations linguales sifflantes, mais surtout avec l'articulation che, parce qu'elle est forte. C'est l'affinité naturelle de s avec ch, qui fait que nos grassayeuses disent de messants soux pour de méchans choux, des seveux pour des cheveux ; M. le sevalier pour M. le chevalier, &c. C'est encore cette affinité qui a conduit naturellement les Anglois à faire de la lettre s une lettre auxiliaire, qui avec h, représente l'articulation qui commence chez nous les mots chat, cher, chirurgien, chocolat, chûte, chou : nous avons choisi pour cela la lettre c, que nous prononçons souvent comme s ; & c'est la raison de notre choix : les Allemands ont pris ces deux lettres avec h pour la même fin, & ils écrivent schild (bouclier), que nous devons prononcer child, comme nous disons dans Childeric. C'est encore par la même raison d'affinité que l'usage de la prononciation allemande exige que quand la lettre s est suivie immédiatement d'une consonne au commencement d'une syllabe, elle se prononce comme leur sch ou le ch françois, & que les Picards disent chelui, chelle, cheux, chent, &c. pour celui, celle, ceux, cent, que nous prononçons comme s'il y avoit selui, selle, seux, sent.

Le troisieme degré d'affinité de l'articulation s est avec l'articulation gutturale ou l'aspiration h, parce que l'aspiration est de même une espece de sifflement qui ne differe de ceux qui sont représentés par s, z, & même v & f, que par la cause qui le produit. Ainsi c'est avec raison que Priscien, lib. I. a remarqué que dans les mots latins venus du grec, on met souvent une s au lieu de l'aspiration, comme dans semis, sex, septem, se, si, sal, qui viennent de : il ajoute qu'au contraire, dans certains mots les Beotiens mettoient h pour s, & disoient par exemple, muha pour musa, propter cognationem litterae s cum h.

Le quatrieme degré d'affinité est avec les autres articulations linguales ; & c'est ce degré qui explique les changemens respectifs des lettres r & s, qui paroissent incroyables à Wachter. Voyez R. De - là vient le changement de s en c dans corne, venu de sorba ; & de c en s dans raisin venu de racemus ; de s en g dans le latin tergo, tiré du grec éolien ; & de g en s dans le supin même tersum venu de tergo, & dans miser tiré de ; de s en d dans medius, qui vient de , & dans tous les génitifs latins en idis venus des noms en s, comme lapis, gén. lapidis pour lapisis ; glans, gen. glandis pour glansis ; & de d en s dans raser du latin radere, & dans tous les mots latins ou tirés du latin, qui sont composés de la particule ad & d'un radical commençant par s, comme asservare, assimilare, assurgere, & en françois assujettir, assidu, assomption ; de s en t dans saltus qui vient de ; & dans tous les génitifs latins en tis venus avec crément des noms terminés par s, comme miles, militis ; pars, partis ; lis, litis, &c. ce changement étoit si commun en grec, qu'il est l'objet d'un des dialogues de Lucien, où le sigma se plaint que le tau le chasse de la plûpart des mots ; de t en s dans nausea venu de , & presque par-tout où nous écrivons ti avant une voyelle, ce que nous prononçons par s, action, patient, comme s'il y avoit acsion, passient.

Enfin le dernier & le moindre degré d'affinité de l'articulation s, est avec celles qui tiennent à d'autres organes, par exemple, avec les labiales. Les exemples de permutation entre ces especes sont plus rares, & cependant on trouve encore s changée en m dans rursùm pour rursùs, & m en s dans sors venu de ; s changée en n dans sanguinaire venu de sanguis ; & n changée en s dans plus tiré de , &c.

Il faut encore observer un principe étymologique qui semble propre à la lettre s relativement à notre langue, c'est que dans la plûpart des mots que nous avons empruntés des langues étrangeres, & qui commencent par la lettre s suivie d'une autre consonne, nous avons mis e avant s, comme dans esprit de spiritus, espace de spatium, espérance ou espoir de spes, esperer de sperare, escarbot de , esquif de , &c.

Il me semble que nous pouvons attribuer l'origine de cette prosthèse à notre maniere commune de nommer la lettre s que nous appellons esse ; la difficulté de prononcer de suite deux consonnes, a conduit insensiblement à prendre pour point d'appui de la premiere le son e que nous trouvons dans son nom alphabétique.

Mais, dira-t-on, cette conséquence auroit dû influer sur tous les mots qui ont une origine semblable, & elle n'a pas même influé sur tous ceux qui viennent d'une même racine : nous disons esprit & spirituel, espece & spacieux, &c. Henri Etienne dans ses hypomnèses, pag. 114. répond à cette objection : sed quin haec adjectiva longè substantivis posteriora sint, non est quòd dubitemus. Je ne sais s'il est bien constaté que les mots qui ont conservé plus d'analogie avec leurs racines, sont plus récens que les autres : je serois au-contraire porté à les croire plus anciens, par la raison même qu'ils tiennent plus de leur origine. Mais il est hors de doute que spirituel, spacieux, & autres semblables, se sont introduits dans notre langue, ou dans un autre tems, ou par des moyens plus heureux, que les mots esprit, espace, &c. & que c'est-là l'origine de leurs différentes formations.

Quoi qu'il en soit, cette prosthèse a déplu insensiblement dans plusieurs mots ; & l'euphonie, au-lieu de supprimer l'e qu'une dénomination fausse y avoit introduit, en a supprimé la lettre s elle-même, comme on le voit dans les mots que l'on prononçoit & que l'on écrivoit anciennement estude, estat, establir, escrire, escureuil, que l'on écrit & prononce aujourd'hui étude, état, établir, écrire, écureuil, & qui viennent de studium, status, stabilire, scribere, . Si l'on ne conservoit cette observation, quelque étymologiste diroit un jour que la lettre s a été changée en e : mais comment expliqueroit-il le méchanisme de ce changement ?

Les détails des usages de la lettre s dans notre langue occupent assez de place dans la grammaire françoise de M. l'abbé Regnier, parce que de son tems on écrivoit encore cette lettre dans les mots de la prononciation desquels l'euphonie l'avoit supprimée : aujourd'hui que l'orthographe est beaucoup plus approchée de la prononciation, elle n'a plus rien à observer sur les s muets, si ce n'est dans le seul mot est, ou dans des noms propres de famille, qui ne sont pas, rigoureusement parlant, du corps de la langue.

Pour ce qui concerne notre maniere de prononcer la lettre s quand elle est écrite, on peut établir quelques observations assez certaines.

1°. On la prononce avec un sifflement fort, quand elle est au commencement du mot, comme dans savant, sermon, sinon, soleil, supérieur, &c. quand elle est au milieu du mot, précédée ou suivie d'une autre consonne, comme dans absolu, converser, conseil, &c. bastonnade, espace, disque, offusqué, &c. & quand elle est elle - même redoublée au milieu du mot, comme dans passer, essai, missel, bossu, prussien, mousse, &c.

2°. On la prononce avec un sifflement foible, comme z, quand elle est seule entre deux voyelles, comme dans rasé, hésiter, misantrope, rose, exclusion, &c. & quand à la fin d'un mot il faut la faire entendre à cause de la voyelle qui commence le mot suivant, comme dans mes opérations, vous y penserez, de bons avis, &c.

On peut opposer à la généralité de la seconde regle, que dans les mots parasol, présupposer, monosyllabe, &c. la lettre s a le sifflement fort, quoique située entre deux voyelles ; & contre la généralité de la premiere, que dans les mots transiger, transaction, transition, transitoire, la lettre s, quoique précédée d'une consonne, a le sifflement doux de z.

Je réponds que ces mots font tout-au-plus exception à la regle ; mais j'ajoute, quant à la premiere remarque, qu'on a peut-être tort d'écrire ces mots comme on le fait, & qu'il seroit apparemment plus raisonnable de couper ces mots par un tiret, parasol, pré-supposer, mono - syllabe, tant pour marquer les racines dont ils sont composés, que pour ne pas violer la regle d'orthographe ou de prononciation à laquelle ils sont opposés sous la forme ordinaire : c'est ainsi, & pour une raison pareille, que l'on écrit arc-en-ciel ; parce que, comme l'observe Th. Corneille, (not. sur la rem. 443. de Vaugelas) " si l'on écrivoit arcenciel sans séparer par des tirets les trois mots qui le composent, cela obligeroit à le prononcer comme on prononce la seconde syllabe du mot encenser, puisque cen se prononce comme s'il y avoit une s au - lieu d'un c, & de la même sorte que la premiere syllabe de sentiment se prononce ".

Pour ce qui est de la seconde remarque, si l'on n'introduit pas le tiret dans ces mots pour écrire transiger, transaction, transition, transitoire, ce qui seroit sans-doute plus difficile que la correction précédente ; ces mots feront une exception fondée sur ce qu'étant composés de la préposition latine trans, la lettre s y est considérée comme finale, & se prononce en conséquence conformément à la seconde regle.

La lettre S se trouve dans plusieurs abréviations des anciens, dont je me contenterai d'indiquer ici celles qui se trouvent le plus fréquemment dans les livres classiques. S, veut dire assez souvent Servius, nom propre, ou sanctus ; S S, sanctissimus. S. C, senatus-consultum ; S. D, salutem dicit, sur-tout aux inscriptions des lettres ; S. P. D. salutem plurimam dicit ; S E M P. Sempronius ; S E P T. Septimius ; S E R. Servilius ; S E X T. Sextus ; S E V. Severus ; S P. Spurius ; S. P. Q. R. senatus populusque romanus.

C'étoit aussi un caractere numéral, qui signifioit sept. Chez les Grecs / vaut 200, & / vaut 200000 ; le sigma joint au tau en cette maniere vaut six. Le samech des Hébreux valoit 50, & surmonté de deux points , il valoit 50000.

Nos monnoies frappées à Rheims sont marquées d'une S.


S(Comm.) la lettre S toute seule, soit en petit, soit en grand caractere, mise dans les mémoires, parties, comptes, registres des marchands, banquiers, & teneurs de livres, après quelque chiffre que ce soit, signifie sou tournois. Diction. de comm. & de Trévoux.

S S S, (Ecriture) considérée dans sa forme, est la premiere partie d'une ligne mixte, & la queue de la premiere partie d'x ; elle se fait du mouvement mixte des doigts & du poignet. Voyez le volume des Planches à la table de l'Ecriture, Pl. des alphabets.


S(Art méchaniq.) se dit d'un gros fil-de-fer, recourbé à chacune de ses extrêmités en sens contraire, ce qui produit à-peu-près la forme de la lettre S. L'S des Eperonniers sert à attacher la gourmette à l'oeil de la branche d'un mords, & pour cette raison se nomme S de la gourmette. Voyez GOURMETTE, & Pl. de l'Eperonnier.


Sen terme de Cloutier d'épingle, c'est une mesure recourbée par les deux extrêmités, & formant deux anneaux fort semblables à ceux de la lettre S, dans lesquels on fait entrer le fil, & par ce moyen on fait le clou au numero qu'on veut, puisqu'on le cherche dans une S qui est à ce numero. Voyez Pl. du Cloutier d'épingle.


S'EN VA CHIENS(Vénerie) c'est une expression dont se servent les piqueurs pour se faire entendre des chiens qui chassent ; voici encore d'autres termes qui signifient la même chose, il vala, chiens coutrevaux, chiens ; le piqueur doit les prononcer les uns après les autres & suivant sa discrétion.


S. C.(Art numism.) ce sont deux lettres ordinairement gravées sur les revers des médailles, quand elles ne sont point en légende ou en inscription : il n'est pas aisé de deviner ce qu'elles signifient par rapport à la médaille.

Quelques-uns disent qu'on gravoit ces deux lettres S. C. sur les médailles pour autoriser le métal, & faire voir qu'il étoit de bon aloi, tel que devoit être celui de la monnoie courante ; d'autres disent que c'étoit pour en fixer le prix ou le poids ; d'autres enfin, pour témoigner que le sénat avoit choisi le revers, & que c'est pour cela que S. C. est toujours sur ce côté de la médaille ; mais tout cela n'est pas sans difficulté.

Car s'il est vrai que S. C. soit la marque de la vraie monnoie, d'où vient qu'il ne se trouve presque jamais sur les monnoies d'or & d'argent, & qu'il manque souvent sur le petit bronze, même dans le haut empire & durant la république, tems où l'autorité du sénat devoit être plus respectée ?

Je dis, presque jamais, parce qu'il y a quelques consulaires où l'on voit S. C. comme dans les médailles de la famille Norbana, Municia, Mescinia, Maria, Terentia, &c. sans parler de celles où il y a ex S. C. qui souvent a rapport au type plutôt qu'à la médaille. Par exemple, dans la famille Calpurnia, on lit ad frumentum emundum, ex S. C. ce qui signifie, que le sénat avoit donné ordre aux édiles d'acheter du blé. Il s'en trouve dans les impériales d'argent quelques-unes avec ex S. C. tel qu'il se voit sur le bronze ; d'où je conclus que cette marque n'est point celle de la monnoie courante.

La même raison empêche de dire que S. C. désigne le bon aloi, ou le prix de la monnoie. A ces deux opinions sur la signification des lettres S. C. il faut ajouter celle du sénateur Buonarotti. Il conjecture dans ses Observaz. istoriche sopra medagli Antichi, que cette espece de formule avoit été conservée sur les monnoies de bronze, pour spécifier les trois modules qui étoient déjà en usage à Rome, avant qu'on y frappât des pieces d'or & d'argent ; usage qui a toujours subsisté malgré les changemens arrivés dans le prix & dans le poids de la monnoie. Ce savant ajoute qu'Enée Ucio s'est déjà servi de cette explication, pour rendre raison de ce que le S. C. ne se trouvoit presque jamais sur l'or, ni sur l'argent ; parce que, dit-il, les Romains n'ont voulu marquer sur leurs monnoies que les anciens sénatus-consultes, où il ne s'agissoit que des pieces de bronze. Il explique de même pourquoi le S. C. ne se trouve pas communément sur les médailles ; car c'étoient, dit-il encore, des pieces de nouvelle invention, dont la fabrication & l'usage avoient été inconnus aux anciens Romains.

Quelque respectable que soit l'autorité de M. Buonarotti, il ne paroît pas que son explication ait été jusqu'à présent adoptée par les Antiquaires. En effet, si la marque de l'autorité du sénat n'avoit rapport qu'aux anciens usages de la république sur le fait des monnoies, comme il est certain que la monnoie d'or & d'argent s'introduisit dès le tems de la république, & en vertu des decrets du sénat, pourquoi se seroit-on contenté sous les empereurs, de conserver le S. C. sur le bronze seulement, puisque le bronze n'étoit pas le seul métal qui eût servi de monnoie en vertu des anciens senatus-consultes ?

Le sentiment le plus généralement reçu, c'est que les empereurs avoient obtenu le droit de disposer de tout ce qui concernoit la fabrication des especes d'or & d'argent ; & que le sénat étoit resté maître de la monnoie de bronze : qu'ainsi la marque de l'autorité du sénat s'étoit conservée sur les médailles de bronze, tandis qu'elle avoit disparu du champ de celles d'argent & d'or.

Quoique les historiens ne nous disent rien de ce partage de la monnoie entre le sénat & les empereurs, les médailles suffisent pour le faire présumer. Car 1°. il est certain que le S. C. ou ne se trouve point sur les médailles impériales d'or & d'argent, ou dumoins qu'il s'y trouve si rarement, qu'on est bien fondé à croire que dans celles où il se rencontre, il a rapport au type gravé sur la médaille, & non au métal dans lequel l'espece est frappée. 2°. Cette marque de l'autorité du sénat paroît sur toutes les médailles de grand & de moyen bronze, depuis Auguste jusqu'à Florien & Probus ; & sur celles de petit bronze, jusqu'à Antonin Pie, après lequel on cesse de trouver du petit bronze qu'on doive croire frappé à Rome jusqu'à Trajan Dece, sous lequel on en rencontre avec S. C. Une différence si constante, & en même tems si remarquable, puisque les especes d'or & d'argent n'avoient d'autres titres pour être reçues dans le commerce, que l'image du prince qu'elles représentoient ; tandis que les monnoies de bronze joignoient à ce même titre, le sceau de l'autorité du sénat ; une telle différence, dis-je, peut-elle avoir d'autre cause que le partage qui s'étoit fait de la monnoie entre le sénat & l'empereur ?

Mais quand on soutient que le sénat étoit demeuré en possession de faire frapper la monnoie de bronze, on ne prétend parler que de celle qui se fabriquoit à Rome ou dans l'Italie. A l'égard des colonies & des municipes, & même de quelques autres villes de l'Empire, on ne disconvient pas que les empereurs n'aient pu aussi-bien que le sénat, leur accorder la permission de frapper de la monnoie de bronze. C'est par cette raison qu'on trouve sur quelques médailles de colonies, permissu Augusti, indulgentiâ Augusti ; sur les médailles latines d'Antioche sur l'Oronte, S. C. jusqu'à Marc Aurele ; & sur celles d'Antioche de Pisidie S. R. c'est-à-dire Senatus Romanus. Les proconsuls même qui gouvernoient au nom du sénat, les provinces dont l'empereur avoit laissé l'administration au sénat & au peuple romain, donnoient quelquefois de ces sortes de permissions. Nous en avons des exemples sur des médailles frappées dans des villes de l'Achaïe & de l'Afrique.

A l'égard des villes grecques, comme les Romains conserverent à plusieurs de ces villes leurs loix & leurs privileges, on ne les priva point du droit de battre monnoie, lorsqu'elles furent réunies à l'empire romain. Elles continuerent donc de faire frapper des pieces qui avoient cours dans le commerce qu'elles faisoient entr'elles, & même avec le reste de l'Empire, quand ces pieces portoient l'image du prince. Ces villes n'avoient pas eu besoin d'un senatus-consulte particulier pour obtenir la permission de battre monnoie, puisque cette permission étoit comprise dans le traité qu'elles avoient fait avec les Romains en se donnant à eux.

Dans le bas Empire, l'autorité du sénat se trouvant presque anéantie, les empereurs resterent seuls maîtres de la fabrication des monnoies. Alors la nécessité où ils se trouverent souvent de faire frapper, pour le paiement de leurs troupes, de la monnoie à leur coin dans les différentes provinces où ils étoient élus, donna lieu à l'établissement de divers hôtels de monnoie, dans les Gaules, dans la grande Bretagne, en Illyrie, en Afrique, & ensuite dans l'Italie, après que Constantin l'eût mise sur le même pié que les provinces, en la divisant en différens gouvernemens. On ne doit donc pas être étonné, si après Trajan Dece, on ne trouve plus le S. C. sur le petit bronze, puisqu'il étoit presque toujours frappé hors de Rome, & sans l'intervention du sénat.

Quant à ce qui concerne les médaillons, on peut juger que quelques-unes de ces pieces ayant été destinées à avoir cours dans le commerce, après qu'elles auroient été distribuées dans des occasions où les empereurs faisoient des largesses au peuple ; il n'est pas étonnant qu'on en trouve avec la marque usitée sur les monnoies de bronze, S. C. (D.J.)


S. C. A.(Hist. rom.) ces trois lettres signifioient senatûs-consulti autoritate, titre ordinaire de tous les arrêts du sénat.

A la suite de ces trois lettres suivoit l'arrêt du sénat, qui étoit conçu en ces termes, que le consul prononçoit à haute voix.

Pridie kalend. Octobris, in aede Apollinis, scribendo adfuerunt L. Domitius, Cn. Filius, Aenobarbus, Q. Caecilius, Q. F. Metellus, Pius Scipio, &c. Quod Marcellus consul V. F. (id est verba fecit), de provinciis consularibus, D. E. R. I. C. (c'est-à-dire de eâ re ita censuerunt), uti L. Paulus, C. Marcellus coss. cum magistratum inissent, &c. de consularibus provinciis ad senatum referrent, &c.

Après avoir exposé l'affaire dont il étoit question, & la résolution du sénat, il ajoutoit : Si quis huic senatus-consulto intercesserit, senatui placere auctoritatem perscribi, & de eâ re ad senatum populumque referri. Après cela si quelqu'un s'opposoit, on écrivoit son nom au bas : Huic senatus-consulto intercessit talis.

Auctoritatem ou auctoritates perscribere, c'étoit mettre au greffe le nom de ceux qui ont conclu à l'arrêt, & qui l'ont fait enregistrer.

Les consuls emportoient chez eux au commencement les minutes des arrêts ; mais à cause des changemens qu'on y faisoit quelquefois, il fut ordonné, sous le consulat de L. Valerius & de M. Horatius, que les arrêts du sénat seroient mis dans le temple de Cérès, à la garde des édiles ; & enfin les censeurs les portoient dans le temple de la Liberté, dans des armoires appellées tabularia. Mais César dérangea tout après avoir opprimé sa patrie ; il poussa l'insolence jusqu'à faire lui-même les arrêts, & les souscrire du nom des premiers sénateurs qui lui venoient dans l'esprit. " J'apprens quelquefois, dit Cicéron, Lettres familieres, liv. IX. qu'un senatus-consulte, passé à mon avis, a été porté en Syrie & en Arménie, avant que j'aie sçu qu'il ait été fait ; & plusieurs princes m'ont écrit des lettres de remercimens sur ce que j'avois été d'avis qu'on leur donnât le titre de rois ; que non-seulement je ne savois pas être rois, mais même qu'ils fussent au monde ". (D.J.)


SAADCH(Géogr. mod.) ville d'Asie, dans l'Yémen, à environ 120 lieues de Sanaa. Elle est très-peuplée, selon Alazizi, fertile, & a des manufactures pour la préparation des cuirs, & leur teinture. Long. dans les tables d'Abulféda 66 d 30'. lat. 15 d. 140'. (D.J.)


SAALLA, (Géogr. mod.) riviere d'Allemagne dans la Franconie. Elle a sa source aux confins du comté de Henneberg, & se perd dans le Mein à Gemund, entre l'évêché de Wurtzbourg, & le comté de Reineck qu'elle sépare. (D.J.)


SAAMOUNAS. m. (Hist. nat. Bot.) arbre des Indes orientales dont le tronc est également gros par le bas que par le haut, & par le milieu il est renflé considérablement. Son bois est épineux, gris par-dehors & blanc à l'intérieur, moëlleux, leger & spongieux comme du liége. Ses feuilles sont oblongues, dentelées & remplies de veines, attachées cinq à cinq par des queues assez longues. Cet arbre produit des siliques oblongues qui contiennent des pois rouges. En coupant les épines encore vertes de cet arbre, on en tire un suc qui passe pour un remede souverain dans toutes les maladies des yeux.


SAANLA, ou SAINA, (Géog. mod.) riviere d'Allemagne au cercle d'Autriche. Elle a sa source dans les montagnes de la basse Carniole, & tombe dans la Save aux confins du Windismarck. (D.J.)


SABA(Géog. anc. & sacr.) royaume dont étoit reine la princesse qui vint à Jérusalem pour voir Salomon. Elle est nommée par J. C. la reine du midi, Matth. xij. 42. Marc. xj. 31.

Le nom de reine du midi dénote que le pays de cette princesse devoit être au midi de la Palestine, ce qui convient à l'Arabie heureuse. Le même passage allégué ci-dessus porte qu'elle vint des extrêmités de la terre. L'Arabie enfermée entre deux golfes, & terminée par l'Océan, répond à cette idée dans le style de l'Ecriture. Elle apporta en présent des choses qui se trouvoient autrefois assez communément en Arabie ; savoir de l'or, des parfums & des pierres précieuses. Enfin, les anciens parlent d'un peuple de l'Arabie heureuse, nommé Sabaei, qui admettoit les femmes à la couronne. Claudien, in Eutrop. liv. II. vers. 320. dit :

Medis, levibusque Sabaeis

Imperat his sexus : reginarumque sub armis

Barbariae pars magna jacet.

Le nombre des interprêtes de l'Ecriture qui cherchent dans l'Arabie heureuse, les états de la reine de Saba, est assez grand, & fournit des hommes illustres.

Il n'y a pas moins d'interprêtes célebres qui mettent en Ethiopie la reine de Saba. Josephe qui a ouvert le premier cette opinion, prétend, Antiq. liv. II. c. v. que la capitale de l'Ethiopie s'appelloit Saba, avant que Cambise lui eût donné le nom de sa soeur Méroë.

Les Géographes connoissent une autre Saba, ville d'Asie, dans l'Arabie déserte, à environ six journées de Jérusalem : le nom moderne est Simiscazar, selon Guillandin de papyro commentar. Cependant Ptolémée, l. V. c. xix. nomme cette ville .

Saba est encore un port de l'éthiopie sur le golfe Arabique, selon Strabon, liv. XVI. p. 770. (D.J.)

SABA, ILE DE, (Géog. mod.) Cette île est au nombre des petites Antilles. Sa situation est par les 17 d 86'de lat. au nord de l'équateur, à deux lieues & demie sous le vent de Saint-Eustache, ce n'est proprement qu'un rocher d'environ quatre lieues de circonférence, fort escarpé, & qui n'est accessible que par un seul endroit, au-dessus duquel les Hollandois habitans dudit lieu, ont élevé plusieurs rangs de murailles construites en pierres seches & disposées de telle sorte qu'on peut fort aisément les renverser par partie ou en total sur ceux qui voudroient escalader cette forteresse naturelle : le dessus de ce rocher est occupé par quelques habitations de peu de valeur.

SABA, ou SAVA, (Géog. mod.) & selon M. Delisle, Saua, ville de Perse, dans l'Irac-agemi, ou l'Irac persienne, sur la route de Sultanie à Cont. Elle est située dans une plaine sablonneuse & stérile, à la vue du mont Elvend. C'est une ville toute dépeuplée, & dont les murs sont ruinés. Son commerce ne consiste qu'en peaux d'agneaux. Long. 85. lat. 34. 56. (D.J.)


SABADIBAE(Géog. anc.) îles de l'Océan dans l'Inde, au-delà du Gange. Ptolémée, liv. VII. c. ij. en compte trois habitées par des antropophages. Il les met au couchant de Habadin, qui paroît être l'île de Java. (D.J.)


SABAE(Géog. anc.) nom commun à différens peuples. 1°. Sabae, ancien peuple d'Asie dans les Indes, selon Denys-le-Periégete, vers. 1141. 2°. Sabae, ancien peuple de Perse selon le même, vers. 1069. 3°. Sabae, ancien peuple de Thrace, selon Eustathe, qui ajoute que Bacchus prenoit d'eux le surnom de sabasius, sous lequel les Thraces lui rendoient un culte particulier. 4°. Sabae, ville de la Lybie intérieure, selon Ptolémée, l. IV. c. vj. qui met cette ville vers la source du Cynyphe. 5°. Sabae, sont les Sabéens, peuple de l'Arabie. Enfin, sabae arae étoit un lieu particulier d'Asie dans la Médie, près la mer Caspienne, & à peu de distance de l'embouchure du fleuve Cyrnus, selon Ptolémée, l. VI. c. ij. (D.J.)


SABAENSSABANS, ou SABEENS, s. m. pl. (Hist. anc.) sectateurs du sabaïsme, ou sabiisme. Voyez l'article SABIISME.

SABEENS, LES, Sabaei, (Géog. anc.) ancien peuple de l'Arabie heureuse. Pline, l. VI. c. xxviij. en parle ainsi : Les Sabéens, dit-il, sont les plus célébres d'entre les Arabes, à cause de l'encens ; ce peuple s'étend d'une mer à l'autre. Diodore de Sicile, après avoir parlé des Sabéens, l. III. c. iv. ajoute, la métropole de ce peuple, appellée Saba, est située sur une montagne. Virgile dit dans ses Géorgiques,

India mittit ebur, molles sua thura Sabaei.

Pline met la métropole sur une montagne remplie d'arbres, & lui donne un roi qui en avoit d'autres sous lui. Les Atramites étoient une des dépendances du royaume des Sabéens. C'est de ces Sabéens que bien des critiques prétendent qu'étoit souveraine la reine de Saba, qui alla voir Salomon.

Il y avoit encore un ancien peuple au voisinage de l'Idumée, qui portoit le nom de Sabéen. (D.J.)


SABAISMEou SABIISME, s. m. (Théol.) comme le nomme M. Fourmont l'aîné. C'est le nom de la premiere sorte d'idolâtrie qui soit entrée dans le monde. Voyez IDOLATRIE.

Le Sabaïsme consistoit à adorer les étoiles, ou, comme le porte le texte de l'Ecriture, tuba schamaïm, ou seba schamaïm, omnes militias coeli ; & l'on sait que par ces termes, les Hébreux entendoient les astres & les étoiles : d'où les modernes ont formé le mot Sabaïsme, pour exprimer l'idolâtrie, qui consiste à adorer les corps célestes, & celui de Sabéens pour signifier ceux qui les adorent. Mais comme le mot hébreu d'où celui-ci est formé, est écrit avec un tzade, que les langues modernes rendent par une S ou par un Z, d'autres par T S ou par T Z : de-là vient qu'on trouve ce mot écrit avec différentes lettres initiales.

Quelques-uns croyent que le Sabaïsme étoit la plus ancienne religion du monde, & ils en mettent l'origine sous Seth fils d'Adam, d'autres sous Noë, d'autres sous Nachor pere de Tharé & ayeul d'Abraham. Maimonides qui en parle fréquemment dans son More Nevochim, remarque qu'elle étoit généralement répandue au tems de Moyse, & qu'Abraham la professoit avant qu'il fût sorti de la Chaldée. Il ajoute que les Sabéens enseignoient que Dieu est l'esprit de la sphere & l'ame du monde ; qu'ils n'admettoient point d'autres dieux que les étoiles, & que dans leurs livres traduits en arabe, ils assurent que les étoiles fixes sont des dieux inférieurs, mais que le Soleil & la lune sont les dieux supérieurs. Enfin, ajoutent-ils, Abraham par la suite abandonna cette religion & enseigna le premier qu'il y avoit un dieu différent du Soleil. Le roi des Euthéens le fit mettre en prison ; mais ce prince voyant qu'il persistoit dans son opinion, & craignant que cette innovation ne troublât son état & ne détruisit l'idée qu'on avoit des divinités adorées jusqu'alors, confisqua ses biens, & le bannit à l'extrêmité de l'orient. Cette relation se trouve dans le livre intitulé la religion des Nabathéens.

Maimonides dit encore que les Sabéens joignoient à l'adoration des étoiles un grand respect pour l'agriculture & pour les bêtes à cornes & les moutons, enseignant qu'il étoit défendu de les tuer ; qu'ils adoroient le démon sous la figure d'un bouc, & mangeoient le sang des animaux, quoiqu'ils le jugeassent impur, parce qu'ils pensoient que les démons eux-mêmes s'en nourrissoient : tout cela approche fort de l'idolâtrie.

M. Hyde, dans son histoire de la religion des Perses, s'est au contraire attaché à prouver que le Sabaïsme étoit fort différent du Paganisme. Il prétend que Sem & Elam sont les premiers auteurs de cette religion ; que si dans la suite elle parut être altérée de sa premiere pureté, Abraham la réforma & soutint sa réformation contre Nemrod qui la persécuta ; que Zoroastre vint ensuite & rétablit le culte du vrai Dieu qu'Abraham avoit enseigné ; que le feu des anciens Persans étoit la même chose que celui que conservoient les prêtres dans le temple de Jérusalem ; & qu'enfin les premiers ne rendoient au Soleil qu'un culte subalterne & subordonné au culte du vrai Dieu.

Selon M. Prideaux, le Sabaïsme étoit encore moins criminel. L'unité d'un Dieu & la nécessité d'un médiateur étoit originairement une persuasion générale & régnante parmi tous les hommes. L'unité d'un Dieu se découvre par la lumiere naturelle : le besoin que nous avons d'un médiateur pour avoir accès auprès de l'être suprême, est une suite de cette premiere idée. Mais les hommes n'ayant pas eu la connoissance, ou ayant oublié ce que la révélation avoit appris à Adam des qualités du médiateur, ils en choisirent eux-mêmes, & ne voyant rien de plus beau ni de plus parfait que les astres dans lesquels ils supposoient que résidoient des intelligences qui animoient & qui gouvernoient ces grands corps, ils crurent qu'il n'y en avoit point de plus propre pour servir de médiateur entre Dieu & eux. Et enfin, parce que les planetes étoient de tous les corps célestes les plus proches de la terre & celles qui avoient le plus d'influence sur elle, ils lui donnerent le premier rang parmi ces médiateurs ; & sur ce pié-là ils firent le Soleil & la Lune les premiers objets de leur culte. Voilà, selon M. Prideaux, la premiere origine de l'ancien Sabaïsme. hist. des Juifs. I. part. l. iij. p. 319.

Nous disons l'ancien Sabaïsme ; car il subsiste encore une religion de ce nom dans l'orient, qui paroît être un composé du Judaïsme, du Christianisme & du Mahométisme ; ce qui a fait conjecturer à Spencer qu'elle est récente, & ne surpasse point le tems de Mahomet, puisqu'on n'en trouve le nom ni la religion marqués dans aucun auteur ancien, ni grec ni latin, ni dans aucun autre ouvrage écrit avant l'alcoran. Voyez SABEENS.


SABAKZAR(Géog. mod.) ville de l'empire Russien, au royaume de Casan, au midi du Volga & de l'île de Mokritz, dont elle est à trois verstes ; les habitations de cette ville ne sont que de bois, comme dans le reste de la Tartarie. Long. 68. 40. lat. 53. 38. (D.J.)


SABALINGIENS(Géog. anc.) Sabalingii ; ancien peuple de la grande Germanie, dans la Chersonese cimbrique, selon Ptolémée, l. II. c. xj. Ils avoient pour voisins les Singulones & les Cobandi. (D.J.)


SABANIS. m. (Hist. nat. Bot.) espece de sénevé ou de moutarde, qui croît dans les Indes orientales, & dont on se sert pour assaisonner les alimens.


SABARIE(Géog. anc.) Sabaria ; ville & colonie romaine, dans la Pannonie. Une médaille rapportée par Golzius & par le P. Hardouin, la nomme Col. Sabaria Claudina Augusta ; & dans le même lieu, on trouve une pierre avec cette inscription, insérée au recueil de Gruter.

L. Val. L. Fil. Cl. Censorinus

D. C. C. S. §. item ve, leg. j.

Les quatre premieres lettres de la seconde ligne, signifient decurio coloniae Claudianae Sabariae. Ptolémée nomme Savariae, dans la haute Pannonie, . Sulpice Sévere dit que S. Martin étoit de Sabarie en Pannonie.

L'abregé d'Aurelius Victor, in Didio Juliano, remarque que dans le même tems on fit deux empereurs, Niger Pescennius à Antioche, & Septime Sévere à Sabarie de Pannonie.

On croit que c'est présentement Sarwar, place forte de Hongrie, au confluent de la riviere de Guntz & du Rab, au comté de Sarwar. Quelques auteurs prétendent qu'Ovide ayant obtenu la permission de revenir de son exil, mourut en chemin à Sabarie.

Gaspard Bruschius dit qu'en 1508, on trouva à Sabarie une voûte avec une inscription, qui marquoit que c'étoit le tombeau d'Ovide : voici l'inscription.

Fatum necessitatis lex.

Hîc situs est vates, quem divi Caesaris ira

Augusti, patriâ cedere jussit humo.

Saepè miser voluit patriis occumbere terris ;

Sed frustrà : hunc illi fata dedêre locum.

Lazius croit que Sabarie est Stainam-Auger, bourgade située sur la riviere de Guntz, qu'il appelle Sabaria ou Sabarius fluvius.

On a vu ci-dessus que S. Martin naquit à Sabarie. Il commença par la profession des armes, & finit par celle de solitaire. Il reçut le baptême à l'âge de 18 ans, fut nommé évêque de Tours dans un âge fort avancé ; bâtit le monastere de Marmoutier que l'on croit la plus ancienne abbaye de France, & y vécut long-tems en anachorete à la tête de plusieurs moines. Il fit une belle action, ce fut de s'opposer tant qu'il put auprès de Maxime, pour empêcher qu'on ne condamnât à mort les Priscillianistes. Il décéda à Tours l'an 397. C'est le premier des saints confesseurs auquel l'église latine ait rendu un culte public. On prêta long-tems des sermens sur sa châsse & sur ses reliques. Venance Fortunat a écrit la vie de S. Martin dans un poëme en quatre livres ; mais ce n'est pas un chef-d'oeuvre pour la diction & pour les faits. Il avoue qu'il l'avoit composé pour le remercier de ce qu'il avoit été guéri d'un mal des yeux par son intercession. (D.J.)


SABASIESS. f. pl. (Mytholog.) fêtes & sacrifices que l'on célébroit en l'honneur de plusieurs dieux surnommés sabasiens. On trouve dans d'anciens monumens ce titre donné à Mithras dieu des Perses ; mais on l'avoit sur-tout donné à Bacchus à cause des Sabes, peuples de Thrace dont il étoit particulierement honoré.

Ce surnom aussi affecté à Jupiter, paroît être le même que celui d'Aegiochus, parce que comme ce dernier vient du grec , qui signifie une chevre, l'autre vient du phénicien tsebaoth, qui veut dire des chevreuils. Ainsi on a dit que Bacchus étoit fils de Caprius, pour signifier qu'il avoit pour pere Jupiter sabazius. Quoi qu'il en soit de cette étymologie, il est sûr qu'on célébroit en Grece, à l'honneur de ce dernier, des fêtes nocturnes nommées sabasiennes, dont Meursius fait mention dans son livre intitulé, Graecia feriata. Quant à celles de Bacchus, on n'en sait point de détail ; mais on conjecture qu'elles n'étoient pas moins tumultueuses que toutes les autres cérémonies du culte de ce dieu. Voyez BACCHANALES.


SABATA(Géogr. anc.) selon Ptolémée, lib. III. ch. iv. ou Sabatia, selon Pomponius Mela, lib. II. c. v. ancienne ville d'Italie dans la Ligurie. Antonin fait mention de Vada Sabatia, dans son itinéraire maritime, & met ce port entre Gènes & Albengue, à 30 mille pas de la premiere, & à 18 mille pas de la seconde. Pline, lib. III. c. v. le nomme portus vadum, Sabatium Strabon, lib. IV. p. 201, dit , nominata, Sabbatûm vada.

Brutus, dans une lettre insérée dans celles de Ciceron, lib. XI. epist. x. dit : " Antoine est venu à Vada, c'est un lieu que je veux vous faire connoître. Il est entre l'Apennin & les Alpes ; & il n'est pas facile d'y passer, à cause de la difficulté des chemins ". Par cette difficulté, il entend les montagnes & les marais ; ce sont même ces marais qui ont donné lieu au mot vada.

La difficulté à-présent, est de savoir si Sabata & Sabatum vada, sont des noms d'un même lieu. Cluvius l'assure ; mais Holstenius dans ses Remarques sur l'ancienne Italie de Cluvier, l'en reprend comme d'une erreur & met entre deux, une distance de 6 ou 7 mille pas. Il prétend que quand Antonin met sur la voie Aurélienne, Cannalicum Vada Sabatia M. P. XII, Pullopicem M. P. XII. Albingannum M. P. VII. Selon lui, Vada Sabatia, est Vadi ou Vaï, Pollupice, est Final ; Albengannum, est Albengue ; & Sabata simplement, est Savonne.

Mais voici une difficulté : si la ville de Savonne, aujourd'hui siege épiscopal, est l'ancienne Sabata, comment a-t-elle pris le nom moderne, car Savonne est un nom ancien, déjà connu du tems des guerres puniques. Tite-Live dit qu'elle étoit dans les Alpes, Savonne, oppido Alpino. De Savo, Savonis, s'est fait Savonne, comme de Narbo, Narbonne ; de Salo, Salone, &c. Ce qui est certain, c'est que l'ancienne Savonne étoit dans les Alpes, & qu'elle doit être différente de Savonne d'aujourd'hui qui est maritime.

Il n'est pas moins certain que l'ancienne Sabata étoit au commencement des Alpes. Strabon le dit, l'Apennin commence à Gènes, & les Alpes commencent à Sabata.

Il paroît que Vada Sabatia étoit jadis un lieu plus fameux que Sabata, ce dernier n'est nommé que par Strabon & par Ptolémée ; l'autre a été connu de Strabon, de Pline, de Brutus, de Mela, d'Antonin, de l'auteur de la table de Peutinger, & de Capitolinus dans la vie de Pertinax, de qui il dit, ch. ix. qu'étant encore simple particulier, il fut taxé d'avarice, lorsqu'à Vada Sabatia, ayant accablé d'usure les propriétaires, il en profita pour étendre son domaine.

Sabata ou Sabatha, est encore le nom d'une ville d'Asie, dans l'Assyrie. Elle est nommée Sambana par Diodore de Sicile. Elle étoit à 30 stades de la Séleucie de Médie. (D.J.)


SABATou SABAT, (Géog. mod.) ville d'Asie au Mawaralnarh, voisine d'Osrushnah, à 20 parasangues de Samarcande. Long. selon Alfaras 89. 55. lat. 40. 20. (D.J.)


SABATHRA(Géog. anc.) ville de l'Afrique proprement dite, entre les deux Syrtes, selon Ptolémée ; c'est la même ville maritime que la Sabrata de Pline, d'Antonin & des Notices. (D.J.)


SABATIASTAGNA, (Géog. anc.) lac d'Italie dans l'Etrurie. Strabon met entre les lacs de l'Etrurie. Silius Italicus, lib. VIII. vers. 491. fait mention du lac Sabat, qu'il appelle Sabatia stagna ; & Columelle le nomme Sabaticius lacus. Ce lac est aujourd'hui le lac de Bracciano. (D.J.)


SABATICELA, (Géog. anc.) contrée d'Asie dans la Médie. Elle prenoit son nom de la ville de Sabata, comme la Sitacène prenoit le sien de la ville Sitace. La Sabatice étoit à l'orient de la Sitacène, & située de telle façon que quelques-uns la donnoient à la Médie, d'autres à l'Elimaïde, selon Strabon, lib. XI. 524. (D.J.)


SABATINCA(Géog. anc.) ancien lieu du Norique, selon Antonin, sur la route d'Aquilée à Lauriacum. Lazius croit que c'est présentement Neumarck au-dessus de Slaming. (D.J.)


SABATINIENSLES, (Géog. anc.) ancien peuple d'Italie, dans la Campanie, selon la conjecture d'Ortelius, qui cite Tite-Live. Sa conjecture est fort juste. Cet historien, l. XXVI. ch. xxxiij. dit : omnes Campani, Atellani, Galatini, Sabatini, qui se dediderunt in arbitrium, &c. On voit que Campani est un nom général qui comprend les noms suivans, comme étant des peuples de Galatia ou d'Atella, villes de la Campanie, on ne peut pas douter que Sabatine n'en fût aussi un peuple. (D.J.)


SABATO(Géog. mod.) riviere d'Italie, au royaume de Naples, dans la principauté ultérieure ; elle reçoit dans son cours le Calore, arrose Bénévent, & se perd dans le Volturno, vis - à - vis de Caiazzo ; son nom latin est Sabbatus, voyez ce mot. (D.J.)


SABAUCÉS. m. (Hist. nat. Botan.) arbre du Brésil, qui porte un fruit gros comme les deux poings, qui renferme des petits noyaux semblables à nos amandes par le goût & par la forme.


SABAZIENadj. (Mythol.) , c'étoit nonseulement le surnom de Jupiter chez les Grecs, mais encore le surnom de Bacchus parmi les Sabes, peuples de Thrace, chez lesquels il étoit particulierement honoré sous le nom du dieu Saboué. Le Mithra des Perses se trouve aussi sur d'anciens monumens avec la même épithete. (D.J.)


SABBATS. m. (Hist. jud.) c'est parmi les Juifs le septieme jour de la semaine qu'ils solemnisent en mémoire de ce que Dieu, après avoir créé le monde en six jours, se reposa le septieme. Voyez SEMAINE.

Ce mot est purement hébreu, , & signifie cessation ou repos. Philon le nomme , le jour de la naissance du monde. Quelques-uns prétendent que dès le premier tems de la création, Dieu commanda aux hommes d'observer le jour du sabbat, parce qu'il est dit dans la Genes. chap. xj. 2 & 3, que Dieu sanctifia le jour auquel il se reposa, & qu'il le bénit. C'est le sentiment de Philon, de S. Clément d'Alexandrie, & de quelques rabbins ; mais la plûpart des peres pensent que cette sanctification & cette bénédiction dont parle Moïse, n'étoient que la destination que Dieu fit alors du septieme jour, pour être dans la suite sanctifié par son peuple. On ne voit pas en effet que les patriarches l'aient observé, ni que Dieu ait eu dessein de les y assujettir.

Mais il en fit un précepte exprès & formel aux Hébreux, sous peine de mort, comme on le voit dans l'Exod. xx. & xxj. aussi l'observerent-ils exactement comme un jour consacré particulierement au culte de Dieu, en s'abstenant de toute oeuvre servile. On dit même qu'ils portoient le scrupule à cet égard jusqu'à penser qu'il ne leur étoit pas permis de se défendre ce jour-là s'ils étoient attaqués, & à se laisser égorger plutôt que de combattre. On voit dans l'Evangile que les pharisiens en avoient encore de plus mal fondés. Le sabbat commençoit le vendredi au soir, suivant l'usage des Juifs qui célebrent leurs fêtes d'un soir à l'autre. Les rabbins ont marqué exactement à ceux-ci tout ce qui leur est défendu de faire le jour du sabath ; ce qu'ils réduisent à trente-neuf chefs, qui ont chacun leurs dépendances. Ces trente-neuf chefs sont ainsi rapportés par Léon de Modene, cérémon. des Juifs, part. III. chap. j. Il leur est défendu de labourer, de semer, de moissonner, de botteler & lier les gerbes, de battre le grain, de vanner, de cribler, de moudre, de bluter, de paîtrir, de cuire, de tordre, de blanchir, de peigner ou de carder, de filer, de retordre, d'ourdir, de taquer, de teindre, de lier, de délier, de coudre, de déchirer ou mettre en morceaux, de bâtir, de détruire, de frapper avec le marteau, de chasser ou de pêcher, d'égorger, d'écorcher, de préparer & racler la peau, de la couper pour en travailler, d'écrire, de raturer, de régler pour écrire, d'allumer, d'éteindre, de porter quelque chose dans un lieu public ou particulier. Ces trente-neuf chefs renferment diverses especes, par exemple, limer est une dépendance de moudre ; & les rabbins ont exposé toutes ces especes avec de grands raffinemens.

Le sabbat commence chez eux environ une demi-heure avant le coucher du soleil, & alors toutes ces défenses s'observent. Les femmes sont obligées d'allumer dans la chambre une lampe qui a ordinairement six lumignons, au-moins quatre, & qui dure une grande partie de la nuit : de plus, elles dressent une table couverte d'une nappe blanche, & mettent du pain dessus qu'elles couvrent d'un autre linge long & étroit, en mémoire, disent-elles, de la manne qui tomboit de la sorte, ayant de la rosée dessus & dessous. On va ensuite à la synagogue, où on récite des prieres ; de retour à la maison, chaque chef de famille bénit du pain & du vin, en faisant mémoire de l'institution du sabbat, puis en donne aux assistans. Le matin du sabbat, on s'assemble à la synagogue où l'on chante des pseaumes ; on lit une section du Pentateuque & une des Prophêtes ; suit un sermon ou exhortation qui se fait quelquefois l'après-dînée. Quand la nuit vient, & qu'après la priere du soir faite dans la synagogue chacun est de retour dans sa maison ; on allume un flambeau ou une lampe à deux méches ; le maître du logis prend du vin dans une tasse & quelques épiceries de bonne odeur, les bénit, puis flaire les épiceries & jette le vin par terre en signe d'allégresse : ainsi finit la cérémonie du sabbat.

Les auteurs profanes qui ont voulu parler de l'origine du sabbat, n'ont fait que montrer combien peu ils étoient instruits de ce qui concernoit les Juifs. Tacite, par exemple, a cru qu'ils chommoient le sabbat en l'honneur de Saturne, à qui le samedi étoit consacré chez les payens. Tacit. histor. lib. V. Plutarque au contraire, sympos. liv. IV. avance qu'ils le célébroient en l'honneur de Bacchus qui est nommé sabbos, parce que dans les fêtes de ce dieu on crioit saboï. Appion le grammairien soutenoit que les Juifs célébroient le sabbat en mémoire de ce qu'ils avoient été guéris d'une maladie honteuse nommée en égyptien sabboni. Enfin Perse & Pétrone reprochent aux Juifs de jeûner le jour du sabbat. Or il est certain que le jeûne leur étoit défendu ce jour-là. Calmet, Dict. de la Bible, tom. III. lettre S, page 407.

Le sabbat étoit institué sur un motif aussi simple que légitime, en mémoire de la création du monde, & pour en glorifier l'auteur. Les Chrétiens ont substitué au sabbat le dimanche, en mémoire de la résurrection de Jésus-Christ. Voyez DIMANCHE.

Sabbat se prend encore en différens sens dans l'Ecriture sainte ; 1°. simplement pour le repos, & quelquefois pour la félicité éternelle, comme hebr. ix. 9. & iv. 4. 2°. pour toutes les fêtes des Juifs : sabbatha mea custodite, Levit. xix. 3°. gardez mes fêtes, c'est-à-dire la fête de pâques, de la pentecôte, des tabernacles, &c. 4°. sabbatum se prend aussi pour toute la semaine : jejuno bis in sabbatho, je jeûne deux fois la semaine, dit le pharisien superbe, en S. Luc, xviij. 12. Una sabbathi, le premier jour de la semaine, Joan. xx. 1. Calmet, Dict. de la Bible, tome III. lettre S, page 403.

SABBAT, (Divinat.) assemblée nocturne à laquelle on suppose que les sorciers se rendent par le vague de l'air, & où ils font hommage au démon.

Voici en substance la description que Delrio donne du sabbat. Il dit que d'abord les sorciers ou sorcieres se frottent d'un onguent préparé par le diable, certaines parties du corps, & sur-tout les aines, & qu'ensuite ils se mettent à cheval sur un bâton, une quenouille, une fourche, ou sur une chevre, un taureau ou un chien, c'est-à-dire, sur un démon qui prend la forme de ces animaux. Dans cet état ils sont transportés avec la plus grande rapidité, en un clin d'oeil, à des distances très-éloignées, & dans quelque lieu écarté, tel qu'une forêt ou un désert. Là, dans une place spacieuse, est allumé un grand feu, & paroit élevé sur un trône le démon qui préside au sabbat sous la forme d'un bouc ou d'un chien ; on fléchit le genouil devant lui, ou l'on s'en approche à reculons tenant à la main un flambeau de poix ; & enfin on lui rend hommage en le baisant au derriere. On commet encore pour l'honorer diverses infamies & impuretés abominables. Après ces préliminaires, on se met à table, & les sorciers s'y repaissent des viandes & des vins que leur fournit le diable, ou qu'eux-mêmes ont soin d'apporter. Ce repas est tantôt précédé, & tantôt suivi de danses en rond, où l'on chante, ou plutôt l'on hurle d'une maniere effroyable ; on y fait des sacrifices ; chacun y raconte les charmes qu'il a employés, les maléfices qu'il a donnés ; le diable encourage ou reprimande, selon qu'on l'a bien ou mal servi ; il distribue des poisons, donne de nouvelles commissions de nuire aux hommes. Enfin un moment arrive, où toutes les lumieres s'éteignent. Les sorciers & même les démons se mêlent avec les sorcieres, & les connoissent charnellement ; mais il y en a toujours quelques-unes, & sur-tout les nouvelles venues, que le bouc honore de ses caresses, & avec lesquelles il a commerce. Cela fait, tous les forciers & sorcieres sont transportés dans leurs maisons de la même maniere qu'ils étoient venus, ou s'en retournent à pié, si le lieu du sabbat n'est pas éloigné de leur demeure. Delrio, disquisit. magic. lib. II. quaest. XVI. pag. 172. & suiv.

Le même auteur prouve la possibilité de ce transport actuel des sorciers par le vague de l'air. Il n'oublie pour cela ni la puissance des démons, ni celle des bons anges, ni le transport d'Habacuc à Babylone par un ange, ni celui du diacre Philippe, qui baptisa l'eunuque de Candace, & qui du désert se trouva tout-d'un-coup dans la ville d'Azoth. La fleche d'Abaris, le vol de Simon le magicien, d'Eric, roi de Suede, rapporté par Joannes Magnus, celui de l'hérétique Berenger, qui dans la même nuit se trouva à Rome, & chanta une leçon dans l'église de Tours, si l'on en croit la chronique de Nangis, & quelques histoires des sorciers, lui suffisent pour conclure de la possibilité à l'existence. Peu s'en faut qu'il ne traite d'hérétiques ceux qui soutiendroient le contraire, au moins maltraite-t-il fort Wyer & Godelman, pour avoir prétendu que tout ce que les sorciers racontent du sabbat, n'est que l'effet d'une imagination vivement échauffée ou d'une humeur atrabilaire, une illusion du démon, & que leur voyage en l'air à cheval sur un manche à balai, aussi bien que tout le reste, n'est qu'un rêve dont ils sont fortement affectés. Idem, ibid.

Les preuves de Delrio montrent qu'il avoit beaucoup d'érudition & de lecture ; mais il n'y regne pas une certaine force de raisonnement qui satisfasse le lecteur ; aussi pensons-nous que tout ce qu'on a dit jusqu'à présent de plus raisonnable sur le sabbat, se trouve dans ce qu'on va lire du p. Malebranche qui explique fort nettement pourquoi tant de personnes se sont imaginées ou s'imaginent avoir assisté à ces assemblées nocturnes.

" Un pastre dans sa bergerie, dit cet auteur, raconte après souper à sa femme & à ses enfans les avantures du sabbat. Comme il est persuadé lui-même qu'il y a été, & que son imagination est modérément échauffée par les vapeurs du vin, il ne manque pas d'en parler d'une maniere forte & vive. Son éloquence naturelle étant donc accompagnée de la disposition où est toute sa famille, pour entendre parler d'un sujet aussi nouveau & aussi effrayant. Il n'est pas naturellement possible que des imaginations aussi foibles que le sont celles des femmes & des enfans, ne demeurent persuadées. C'est un mari, c'est un pere qui parle de ce qu'il a vu, de ce qu'il a fait : on l'aime, on le respecte, & pourquoi ne le croiroit-on pas ? Ce pastre le répete donc en différens jours. L'imagination de la mere & des enfans en reçoit peu-à-peu des traces plus profondes ; ils s'y accoutument ; & enfin la curiosité les prend d'y aller. Ils se frottent, ils se couchent, leur imagination s'échauffe encore de cette disposition de leur coeur, & les traces que le pastre avoit formées dans leur cerveau, s'ouvrent assez pour leur faire juger dans le sommeil, comme presentes toutes les choses dont il leur avoit fait la description. Ils se levent, ils s'entredemandent, & ils s'entredisent ce qu'ils ont vu. Ils se fortifient de cette sorte les traces de leur vision ; & celui qui a l'imagination la plus forte, persuadant mieux les autres, ne manque pas de régler en peu de nuits, l'histoire imaginaire du sabbat. Voilà donc des sorciers achevés que le pastre a faits, & ils en feront un jour beaucoup d'autres, si ayant l'imagination forte & vive, la crainte ne les retient pas de faire de pareilles histoires.

Il se trouve, ajoute-t-il, plusieurs fois des sorciers de bonne foi qui disoient généralement à tout le monde qu'ils alloient au sabbat, & qui en étoient si persuadés, que quoique plusieurs personnes les veillassent, & les assurassent qu'ils n'étoient point sortis du lit, ils ne pouvoient se rendre à leur témoignage. " Recherch. de la vérité, tom. I. liv. II. chap. vj.

Cette derniere observation suffit seule pour renverser toutes les raisons que Delrio a accumulées pour prouver la réalité du transport corporel des sorciers au sabbat, à moins qu'on ne dise avec Bodin, que ce sont leurs ames seules qui y assistent, que le démon a le privilege de les tirer de leur corps pour cet effet pendant le sommeil, & de les y renvoyer après le sabbat : idée ridicule, & dont Delrio lui-même a senti toute l'absurdité.

C'est sans-doute par cette considération que l'assistance au sabbat ne gît que dans l'imagination, que le parlement de Paris renvoie tous les sorciers, qui n'étant point convaincus d'avoir donné du poison, ne se trouvent coupables que de l'imagination d'aller au sabbat. Le jurisconsulte Duaren approuve cette coutume. De aniculis, dit-il, quae volitare per aera, & nocturno tempore saltitare & choreas agere dicuntur, quaeritur ? Et solent plaerique quaestores, in eas acerbius animadvertere quam jus & ratio postulet, cùm synodus ancyrana definiverit quaedam esse quae à cacodoemone multarum mulierum mentibus irrogantur : itaque curia parisiensis (si nihil aliud admiserint) eas absolvere ac dimittere merito consuevit. Ayrault & Alciat sont du même sentiment. Ce dernier se fonde sur ce qu'il est faux que les sorciers aillent en personne au sabbat. Mais cette raison est bien foible ; car c'est un assez grand crime que de vouloir y aller, & que de s'y préparer par des onguens qu'elles croyent nécessaires à cette horrible expédition. Ce qui fait penser au p. Malebranche qu'elles sont punissables. François Hotman consulté sur cette question, répondit qu'elles méritoient la mort. Thomas Erastus a soutenu la même chose, & c'est le sentiment le plus ordinaire des jurisconsultes & des casuistes, soit catholiques, soit protestans. Bayle. Répons. aux quest. d'un provincial, chap. xxxix. pag. 577 de l'édit. de 1737. in-fol.


SABBATAIRENSS. m. pl. (Hist. ecclés.) nom que quelques auteurs ont donné à une secte d'anabaptistes, qui s'éleverent dans le xvj. siecle, & qui observoient le sabbat des juifs, prétendant qu'il n'avoit jamais été aboli dans le nouveau Testament, par aucune loi positive. Voyez SABBAT & ANABAPTISTES.


SABBATAIRESS. m. (Hist. mod.) c'est ainsi que quelques anciens ont nommé les juifs, de leur scrupuleuse observance du sabbat.

SABBATAIRES, s. m. (Gram. Hist. ecclés.) hérétiques protestans qui font le sabbat avec les juifs, blâment les guerres, les lois politiques, les jugemens. & prétendent qu'il ne faut adresser sa priere qu'à Dieu le Pere, & qu'il faut négliger le Fils & le S. Esprit.


SABBATIENSS. m. pl. (Hist. ecclés.) hérétiques du jv. siecle, ainsi nommés de Sabbathius leur chef, qui ayant d'abord été juif, puis élevé à la prêtrise par Marcien, l'un des évêques des Novatiens, tâcha d'introduire parmi ceux-ci les cérémonies judaïques, en leur persuadant qu'on devoit célébrer la pâque le quatorzieme jour de la lune de Mars. Il forma même un schisme ; mais les Novatiens qui regardoient sa prétention comme une chose indifférente, conclurent que pour cela il ne falloit pas se diviser. Les sectateurs de Sabbathius furent peu nombreux ; ils affectoient une singularité remarquable, sans qu'on sache sur quel fondement ; c'étoit d'avoir tellement en horreur l'usage de la main droite, qu'ils se faisoient un point de religion de ne rien recevoir de cette main ; ce qui leur fit donner le nom d', sinistri, gauchers.


SABBATINES. f. (Gram.) terme d'école, petite thèse que les écoliers soutiennent les samedis, pour s'exercer à la grande thèse de la fin de l'année.


SABBATIQUELE FLEUVE : Sabbaticus fluvius, (Géog. anc.) riviere que quelques auteurs mettent dans la Palestine, & dont d'autres écrivains nient l'existence ; le P. Calmet a traité au long ce sujet.

Josephe, l. VII. c. xiij. parle ainsi de cette riviere. Ce prince, dit-il, (Titus) rencontra en son chemin une riviere qui mérite bien que nous en parlions ; elle passe entre les villes d'Arcé & de Raphanée, qui sont du royaume d'Agrippa, & elle a quelque chose de merveilleux, car après avoir coulé six jours en grande abondance, & d'un cours assez rapide, elle se seche tout d'un coup, & recommence le lendemain à couler durant six autres jours comme auparavant, & à se sécher le septieme jour, sans jamais changer cet ordre, ce qui lui a fait donner le nom de Sabbatique, parce qu'il semble qu'elle fête le septieme jour, comme les juifs fêtent celui du sabbat. Telle est la traduction de ce fameux passage de Josephe, par M. Arnaud d'Andilli, homme très-versé dans la langue grecque, & aidé dans ce travail par de très-habiles gens de sa famille.

D. Calmet, sur ce même passage, nous donne de cette riviere une idée bien différente. Selon lui, Josephe dit que Titus allant en Syrie, vit entre la ville d'Arcé, qui étoit du royaume d'Agrippa, & la ville de Raphanée en Syrie, le fleuve nommé Sabbatique, qui tombe du Liban dans la mer Méditerranée. Ce fleuve, ajoute-t-il, ne coule que le jour du sabbat, ou plutôt au bout de sept jours ; tout le reste du tems son lit demeure à sec ; mais le septieme jour il coule avec abondance dans la mer. De-là vient que les habitans du pays lui ont donné le nom de fleuve Sabbatique.

Pline a voulu apparemment parler du même fleuve, lorsqu'il dit, l. XXXI. c. ij. qu'il y a un ruisseau dans la Judée, qui demeure à sec pendant tous les septiemes jours ; in Judaea rivus omnibus sabbathis siccatur, Voilà certainement Pline d'accord avec la traduction de M. d'Andilli ; cependant D. Calmet a raison, le texte grec de Josephe, porte que ce fleuve ne coule que le samedi ; & comme les savans ont vu que Pline, & la notion que l'on doit avoir du repos du sabbat, conduisent naturellement à dire que ce fleuve couloit six jours, & cessoit le septieme jour ; ils ont tâché de concilier cette idée avec les paroles de Josephe, en les transposant, & lui ayant fait dire le contraire de ce qu'on y lisoit ; & c'est sur ce changement que M. d'Andilli a travaillé. Il semble en effet, que la riviere Sabbatique ne marqueroit pas bien le repos du sabbat, si elle ne couloit que ce jour là ; pour bien faire, observe D. Calmet, elle devoit cesser de couler pour imiter le repos des Juifs.

Mais une autre remarque plus importante, c'est que Josephe est le seul & premier auteur du fleuve Sabbatique, qui vraisemblablement n'a jamais existé ; du moins on n'en connoit point aujourd'hui, & aucun voyageur ni géographe n'en a jamais fait mention : car pour Pline, il est évident qu'il a tiré de Josephe ce qu'il en dit, & même selon les apparences, il n'en croyoit rien. (D.J.)


SABBATUSou SABATUS, (Géog. anc.) riviere d'Italie, au royaume de Naples ; elle coule à Bénévent, & se jette dans le Vulturne. Cette riviere à Bénévent en reçoit une autre nommée Calor, & qui s'appelle encore Calore. Le sabbatus s'appelle sabato.

Sabbatus ou sabatus, est aussi le nom d'une autre riviere d'Italie, selon Antonin, à 18 mille pas au-delà de Consentiae, en allant vers la colomne, le dernier terme de l'Italie pour passer en Sicile. (D.J.)


SABDARIFFAS. f. (Hist. nat. Bot. exot.) espece de ketmia des Indes, nommée ketmia indica vitis folio ampliore, I. R. H. elle pousse une tige à la hauteur de trois ou quatre piés, droite, cannelée, purpurine, rameuse, garnie de feuilles amples comme celles de la vigne, partagées en plusieurs parties dentelées. Ses fleurs sont grandes, & semblables à celles de la mauve, d'un blanc pâle, & d'un purpurin noirâtre ; il leur succede des fruits oblongs, pointus, remplis de semences rondes, que l'on mange comme un légume, ce qui fait qu'on la cultive aux Indes. (D.J.)


SABÉ(Géog. anc.) nom de deux villes d'Arabie, selon Ptolémée, l. VI. c. vij. il appelle l'une, Sabé regia, dont la longitude est selon lui, 76. lat. 13. Long. de l'autre Sabé, 73. 40. latit. 16. 56. (D.J.)


SABECHS. m. (Faucon) est la cinquieme espece d'autour ; le sabech ressemble à l'épervier.


SABELLI(Géog. anc.) diminutif de Sabini, & qui signifie, des petits Sabins, ou plutôt des descendans des Sabins. Horace, l. II. sat. j. v. 35. dit :

Nam Venusinus arat finem sub utrumque colonus,

Missus ad hoc, pulsis, vetus est ut fama, Sabellis,

Quo ne per vacuum Romano incurreret hostis :

Sive quod Appula gens, seu quod Lucania bellum

Incuteret violenta.

" Si je voulois copier Lucile, je vous dirois dans son style, que je ne sais pas trop si je suis de la Lucanie, ou de la Pouille, parce que Vénuse, ma patrie, est sur la frontiere de ces deux provinces. J'ajouterois qu'il y a une vieille tradition que les Romains, après en avoir chassé les Samnites, y envoyerent une colonie, de peur que si le pays étoit dépourvû de garnisons, il ne prît envie aux Apuliens & aux Lucaniens, deux nations belliqueuses, de nous faire la guerre, & de passer au-travers pour entrer sur les terres de la république ".

Je suis ici la traduction du P. Sanadon, qui rend le Sabelli d'Horace par les Samnites & non par les Sabins. Plusieurs savans s'y sont trompés ; M. Dacier prétend aussi que ce sont les Samnites ; & Desprez, dans son Horace à l'usage du Dauphin, a ouvert le même sentiment.

Par ces Sabelli ou Samnites, il faut entendre ceux que l'on appelloit Hirpini, qui touchoient la Pouille au nord, & la Lucanie à l'est. Tous ces peuples descendoient originairement des Ausones, qui depuis prirent le nom d'Osques, & ensuite celui de Sabins ; ceux-ci formerent différentes peuplades, qui furent les Aurunces, les Fidicins, les Samnites, les Picentins, les Vestins, les Marrucins, les Pélignes, les Marses, les Eques, & les Herniques ; les Samnites produisirent les Trentaniens, les Lucaniens, les Campaniens, & les Hirpins ; enfin les Lucaniens donnerent naissance aux Brutiens.

Il est bien vrai que les Samnites étant descendus des Sabins, on a dit quelquefois Sabelli pour Sabini, par une variation de dialecte ; mais ici il ne peut signifier que les Samnites, parce que ces derniers étant dans le voisinage de Vénuse, étoient aussi beaucoup plus à portée de s'en rendre les maîtres, que les Sabins, qui en étoient fort éloignés. (D.J.)


SABELLIENSS. m. pl. (Hist. ecclés.) secte d'hérétiques qui parurent en Orient dans le iij. siecle ; ils réduisoient les trois personnes de la sainte Trinité, à trois relations, ou plutôt ils les confondoient, reduisant la Trinité à la seule personne du Pere, dont ils disoient que le Fils & le S. Esprit n'étoient que les vertus, les émanations, ou les fonctions. Voyez TRINITE & PERSONNE.

Sabellius, leur chef, natif de Ptolémaïde ville de Lybie, y sema ses erreurs vers l'an 260, confondant la trinité des personnes ; il enseignoit qu'il n'y avoit point de distinctions entr'elles, mais qu'elles étoient une, comme le corps, l'ame & l'esprit ne font qu'un homme ; il ajoutoit que le pere de toutes choses étoit dans les cieux, que c'étoit lui qui étoit descendu dans le sein de la vierge, qu'il en étoit né, & qu'ayant accompli le mystere de notre rédemption, il s'étoit lui-même répandu sur les apôtres en forme de langues de feu, d'où on l'avoit appellé le Saint-Esprit.

S. Epiphane dit que le dieu des Sabelliens, qu'ils appelloient le Pere, ressembloit selon eux, au soleil, & étoit un pur substratum, dont le Fils étoit la vertu, ou la qualité illuminative, & le S. Esprit, la vertu échauffante ; que le Verbe en avoit été tiré ou dardé comme un rayon divin, pour accomplir l'ouvrage de la rédemption, & qu'étant remonté aux cieux, comme un rayon remonte à sa source, la vertu échauffante du Pere, avoit ensuite été communiquée aux apôtres.

Cette hérésie trouva des partisans parmi les évêques en Afrique, en Asie, & jusqu'à Rome ; mais elle fut condamnée en 319 dans le concile d'Alexandrie ; elle étoit au fond la même que celle de Praxeas, aussi donna-t-on aux Sabelliens en Occident le nom de Patripassiens ou Patropassiens. Voyez PATRIPASSIENS.

Les Sociniens ont renouvellé dans ces derniers siecles, le sabellianisme, en ne reconnoissant le S. Esprit que comme une vertu, ou une efficace de la divinité. Voyez SOCINIENS.


SABIA(Géog. mod.) nom d'un royaume & d'une riviere de la Cafrerie en Afrique. On ne connoît ni port, ni ville dans ce royaume. La riviere de Sabia le baigne au nord & au sud. Elle a sa source vers le 47. degré de longitude, & un peu au-delà du 21. degré de latitude méridionale. Son cours est d'occident en orient, & peut avoir 40 lieues de longueur. (D.J.)


SABIISME(Relig. orient. mod.) religion des anciens Sabéens, appellés aujourd'hui Sabis, Sabaïtes, Mandaïtes ou les chrétiens de S. Jean. Voyez sur leurs prédécesseurs l'article SABAÏSME.

Les mahométans de la secte d'Ali répandus dans la Perse paroissent l'occuper toute entiere ; cependant il se trouve encore entre ces peuples deux religions fort anciennes.

1°. Celle des Guebres ou Parsis qui sont les adorateurs du feu, les successeurs des mages, les disciples du fameux Zerdascht ou Zoroastre.

2°. Celle des Sabiens ou Mandaïtes, que l'on nomme ordinairement les chrétiens de S. Jean, mais qui de l'aveu de tous les voyageurs ne sont ni juifs, ni chrétiens, ni mahométans. On dit au reste qu'ils regardent S. Jean-Baptiste comme un de leurs prophetes.

Ces deux sortes de sectaires se donnent une origine très-ancienne, se vantent aussi d'avoir des livres de la premiere antiquité.

Les Parsis prétendent posséder ceux de Zoroastre, le Zend, le Pazend, l'Ousta, & ils ont le Sadder pour leur canon ecclésiastique.

Les Sabiens, selon M. Simon, hist. crit. liv. I. ont le Sidra laadam ou la révélation adressée à Adam lui-même, les livres de Seth & ceux de quelques autres patriarches.

Eutychès, patriarche d'Alexandrie, donne pour auteur du Sabiisme Zoroastre, qui l'est certainement du Magisme ; & ce qui prouveroit qu'il avoit là-dessus quelques traditions, c'est qu'il indique par son nom jusqu'au premier grand-prêtre de la secte. Selon M. Prideaux, les Mages & les Sabiens étoient très-distingués sous les rois de Perse d'après Cyrus.

Nous apprenons de R. Moïse, fils de Maimon ou de Rambam, de plusieurs passages du thalmud, des commentateurs juifs, de la plûpart des écrivains orientaux soit chrétiens, soit mahométans, qu'Abraham avoit été élevé dans le Sabiisme. Le passage de Josué sur l'idolâtrie de Tharé est un texte irréfragable : la ville de Charan où ce patriarche, en quittant celle de Our, alla faire sa demeure, étoit dès - lors & a toujours été même jusqu'aux derniers tems le siege principal du Sabiisme. Bâtie, dit Abulfaradge, par Caïnan, fils d'Arphaxad, (mettons Arphaxad lui-même, puisque ce Caïnan est intrus), & illustrée par les observations astronomiques qu'il y fit, ses habitans se porterent d'eux-mêmes à lui dresser des simulacres, & de - là le culte des astres & des statues ; des astres comme d'êtres à la vérité subordonnés, mais médiateurs entre Dieu & les hommes ; des statues comme représentant ces astres en leur absence, par exemple, la lune lorsqu'elle ne paroît plus sur l'horison, les grands hommes lorsqu'ils ne sont plus ou après leur mort.

Voici ce qui dans tous les tems a distingué plus particulierement le Sabiisme : 1°. la connoissance des astres : 2°. l'art de juger par le cours des astres de tous les événemens : 3°. la science des talismans, l'apparition des génies, les enchantemens & les sorts.

Simulacres, arbres dévoués, bois sacrés, temples, fêtes, hiérarchie réglée, adoration, priere, croyance, idée de métempsycose, les Sabiens avoient toutes ces marques de religion intérieures & extérieures ; Corra, astronome sabien illustre, soutenoit encore par des écrits publics, il y a quelques siecles, que toutes ces pratiques leur venoient des anciens Chaldéens.

D'un autre côté, les mathématiciens qui les gouvernoient se livroient à toutes les idées que leur imagination leur présentoit : chacun selon ses calculs & ses systèmes, ils se forgoient des dogmes ou rejettoient ceux des autres. Par exemple, selon quelques-uns, la résurrection devoit se faire au bout de 9000 ans, parce qu'ils fixoient à 9000 ans le tour entier de tous les orbes célestes. D'autres plus subtils vouloient une résurrection parfaite & totale, c'est-à-dire de tous les animaux, de toutes les plantes, de toute la nature ; cela étant, ils ne l'attendoient qu'au bout de 36426 ans.

Enfin plusieurs d'entre eux soutenoient dans le monde ou dans les mondes une espece d'éternité, pendant laquelle tour-à-tour ces mondes étoient détruits & refaits.

Cette secte obligée par sa propre constitution à observer le cours des astres, a produit plusieurs philosophes, & sur-tout plusieurs astronomes du premier ordre.

Mahomet, Alcoran, sura ou chap. ij. a mis le Sabiisme au rang des religions révélées ; mais comme par-là il a embarrassé les docteurs du Musulmanisme, parce qu'enfin en examinant le Sabiisme de près, ils y ont vu des opinions superstitieuses & ridicules, il ne doit pas être surprenant que ce soit à eux que l'on renvoye pour une connoissance plus intime du Sabiisme. Ainsi après Maimonides, Juda Hallevi & quelques autres espagnols, il faudroit encore consulter Scharestani, Beydawi, Ibn Gannan, Ibn Nedun, Kessai, & parmi nos auteurs Golius, d'Herbelot, Hottinger, & quelques autres.

Il faut observer que si l'on n'a pas une notion raisonnable de cette secte & de ses pratiques, quoiqu'absurdes la plûpart, il y a dans Moïse, & en général dans l'Ecriture plusieurs passages que l'on n'entendra jamais.

Nous parlerons maintenant de l'étendue du Sabiisme : Maimonides & Ephodi, & R. Schem Tob ses commentateurs ont envisagé presque toute l'idolâtrie comme une suite des idées sabiennes, & par-là ils y ont enveloppé nécessairement les cultes de toute la terre. Eutychius avoit la même idée, puisqu'après avoir pris le Sabiisme en Chaldée, de-là, dit-il, il est passé en Egypte, de l'Egypte il fut porté chez les Francs, c'est-à-dire en Europe, d'où il s'étendit dans tous les ports de la Méditerranée. Et comme le culte du soleil & des étoiles, la vénération des ancêtres, l'érection des statues, la consécration des arbres constituerent d'abord l'essence du Sabiisme ; cette espece de religion, toute bizarre qu'elle est, se trouva assez vîte répandue dans toutes les parties du monde alors connu, jusqu'à l'Inde & jusqu'à la Chine ; desorte même que ces vastes empires ont toujours été pleins de statues adorées, & ont toujours donné la créance la plus folle aux visions de l'astrologie judiciaire, preuve incontestable de Sabiisme, puisque c'en est le fond & le premier dogme ; la conclusion est simple que soit par tradition, soit par imitation & identité d'idées, le monde presqu'entier s'est vu & se voit encore sabien. Ce qu'on ne peut pas nier, c'est que pour les régions orientales, le Magisme paroît avoir été resserré dans la Perse & dans quelques contrées voisines, & que le Sabiisme paroît avoir été reçu également dans la Chaldée, dans l'Egypte, dans la Phénicie, dans la Bactriane & dans l'Inde ; car s'il étoit clair que les opinions de la religion égyptienne étoient passées & y subsistent encore aujourd'hui, il est évident aussi qu'il s'y étoit mêlé du sabiisme, ce que prouvent assez & Batroncheri & la plûpart des romans indiens.

Ajoutons un mot de la durée du Sabiisme. Qui croiroit que pendant que tant d'autres hérésies, même depuis le Christianisme, se sont éteintes & presque évanouies à nos yeux ; qui s'imagineroit, dis-je, que celle-ci la premiere de toutes, connue avant Abraham, est demeurée jusqu'à nos jours entre le Judaïsme, le Christianisme & le Musulmanisme ? Nous avons une Homélie de S. Gregoire de Nazianze contre les Sabiens, ainsi de son tems il y en avoit dans la Cappadoce. L'alcoran, tous les historiens, tous les auteurs persans en parlent comme d'une religion subsistante chez eux, & cela n'est pas étonnant, puisque Charan & Bassora sont si proches de l'Arabie & de la Perse.

Une circonstance curieuse, ce seroit de savoir pourquoi & depuis quel siecle les Sabiens s'appellent mendaï Jahia, les disciples ou les chrétiens de S. Jean. Il n'est pas facile de le déterminer ; mais il semble que l'histoire arabe nous en donne une époque assez vraisemblable du tems d'Almamon. Ce prince passant par Charan, & sans-doute en ayant entendu parler comme d'une ville de Sabiens, en fit assembler les principaux habitans ; il voulut savoir quelle étoit véritablement la religion qu'ils professoient. Les Charaniens chagrins d'une telle demande, & ne sachant où elle tendoit, ne se dirent ni juifs, ni chrétiens, ni mahométans, ni sabiens, mais charaniens, comme si c'eût été un nom de religion. Cette réponse assez fondée d'ailleurs, mais que le prince musulman prit ou pour une impiété, ou pour une dérision, leur pensa couter la vie. Almamon en colere leur déclara qu'ils pouvoient opter entre les quatre religions permises par le prophete, sans quoi à son retour leur ville seroit passée au fil de l'épée. Là-dessus un vieillard leur conseilla en reprenant leur ancien nom de religion de se dire sabiens. Cela étoit fort sensé ; mais apparemment qu'alors entre les Charaniens & leurs freres les véritables Sabiens il y avoit des divisions & des haines. Plusieurs d'entr'eux aimerent mieux se faire chrétiens ou musulmans : mais ce qui sera arrivé, c'est qu'avec les Musulmans ils se seront dits chrétiens, & qu'avec les Chrétiens ils auront affecté de se faire nommer chrétiens de S. Jean, ou chrétiens mendaï Jahia, disciples de S. Jean.

Il est vrai que du tems de l'Evangile S. Jean a eu des disciples, & que nous n'avons aucune preuve, malgré la prédication du précurseur, qu'ils ayent tous embrassé le Christianisme. Il est vrai encore que les Sabiens d'aujourd'hui font par-tout, & dans leurs liturgies, & dans leurs livres, une commémoration honorable de S. Jean ; desorte que le nom de chrétiens de S. Jean ou de disciples de Jean pourroit avoir une époque plus ancienne, & être des premiers tems du Christianisme : on a même quelques livres de missionnaires qui les ont prêchés, où l'on voit les articles de leur créance, & il y est parlé du baptême. Mais une secte ne se connoît jamais à fond que par la lecture de ses propres livres, & comme nous en avons à la bibliotheque du roi trois manuscrits assez considérables, ces livres examinés en détail pourront mettre en état d'en parler avec plus de certitude. Extrait des Mémoires de l'acad. des Inscr. t. XII. (D.J.)


    
    
SABINA SYLV(Géog. anc.) forêt d'Italie dans la Sabine. Martial, l. IX. épigr. 55. dit,

Si mihi Picenâ Turdus palleret olivâ

Tenderet aut nostras sylvas Sabina plagas.

Nous ne voyons pas dans ce passage que Sabina soit une forêt particuliere ainsi nommée : il y avoit sans-doute des bois dans la Sabine, & on y chassoit ; mais voici un passage plus particulier. Horace, l. I. ode 22. dit qu'étant occupé de ses amours, il s'enfonça trop avant dans cette forêt, où il trouva un loup qui pourtant s'enfuit de lui, quoiqu'il n'eût point d'armes pour se défendre, s'il en eût été attaqué.

Namque me sylvâ lupus in Sabinâ

Dum meam canto Lalagen & ultrà

Terminum curis vagor expeditus

Fugit inermem.

Cette forêt ne devoit pas être fort éloignée de la maison de campagne qu'il désigne par ces mots vallis Sabina, puisqu'il alloit s'y promener seul & à pié. (D.J.)


SABINAE AQUAE(Géog. anc.) petit lac, ou plutôt étang dans le pays des Sabins, selon Pline & Denys. Strabon l'appelle aquae Costicoliae ; c'est maintenant, selon Cluvier, le Pozzo Ratignano, proche du bourg de Cotila. (D.J.)


SABINEou SAVIGNER, (Botan.) sabina, arbrisseau toujours verd, qui vient naturellement dans l'Italie, le Portugal & l'Arménie, dans la Sibérie & dans le Canada. Il peut, avec l'aide de la culture, s'élever à dix piés ; mais ses branches étant fort chargées de rameaux qui se dirigent d'un seul côté, elles ont tant de disposition à s'incliner & à ramper près de terre, que si l'arbrisseau est livré à lui-même, il prend à peine quatre ou cinq piés de hauteur. Ses feuilles ressemblent à celles du tamarin ou du cyprès, mais elles sont si petites, & si peu distinctes, qu'on doit plutôt les regarder comme un fanage mousseux qui enveloppe les jeunes rameaux. Ses fleurs mâles sont de très-petits chatons coniques & écailleux de peu d'apparence. Ses fruits qui viennent séparément, sont des especes de baies bleuâtres, de la grosseur d'un pois, qui contiennent trois semences osseuses ; elles sont convexes d'un côté & applaties sur les faces qui se touchent.

Cet arbrisseau est absolument des plus robustes, il vient dans les pays chauds comme dans les climats très-froids ; il résiste aux plus cruels hivers & à toutes les autres intempéries des saisons ; il s'accommode de tous les terreins, ne craignant ni l'humidité, ni la sécheresse ; il vient sur les lieux pierreux & très-exposés au vent : mais il se plait davantage dans les terres grasses, & il aime mieux l'ombre que le grand soleil. Il se multiplie très-aisément de branches couchées, & tout aussi-bien de bouture. On ne s'avise guere d'en semer la graine, ce seroit la méthode la plus longue & la plus incertaine. Il reprend, à la transplantation, plus facilement qu'aucun autre arbre toujours verd, pourvu qu'on observe les tems propres à planter ces sortes d'arbres ; savoir le mois d'Avril & le commencement des mois de Juillet ou de Septembre.

La sabine seroit extrêmement propre à former de moyennes palissades toujours vertes, de petites haies très-régulieres ; à garnir les massifs des bosquets pour donner de la verdure dans la saison des frimats, & à l'embellissement de diverses parties des jardins, parce que le verd en est agréable & uniforme, & que d'ailleurs cet arbrisseau a la facilité de venir dans les lieux serrés & à l'ombre des autres arbres : mais il répand une odeur si forte & si désagréable, qu'on est forcé de le reléguer dans les endroits éloignés & peu fréquentés. Le bois de la sabine est très-dur, & il n'est point sujet à se gerser. On ne cultive guere cet arbrisseau que par rapport à ses propriétés. C'est un incisif très-pénétrant. Les médecins, les chirurgiens & les maréchaux en font quelque usage.

On connoît peu de variétés de cet arbrisseau.

1°. La sabine à feuilles de tamarisc, c'est la plus commune.

2°. La sabine à feuilles de cyprès, c'est celle qui a le plus d'agrément.

3°. La sabine panachée est d'une fort médiocre apparence.

SABINE, s. f. (Botan.) quoique la sabine soit une espece de génévrier, il importe de faire connoître, & celle qu'on nomme sabine ou savinier, à feuilles de tamarisc, & la sabine ou le savinier à feuilles de cyprès.

La premiere, sabina folio tamarisci Dioscoridis, C. B. jette de sa racine un petit arbrisseau, qui s'étend plus en large qu'en hauteur, & qui est toujours verd ; ses feuilles sont assez semblables à celles du tamarisc d'Allemagne, mais plus dures & un peu épineuses, d'une odeur forte & desagréable, d'un goût âcre ou piquant & brûlant. Cet individu, qu'on appelle mâle ou stérile, porte au sommet des branches de petits chatons ou fleurs à trois étamines par le bas, sans pétales ; il ne leur succede aucun fruit, du-moins pour l'ordinaire, car lorsque l'arbrisseau est vieux ou planté depuis long-tems dans le même endroit, il s'éleve d'entre les feuilles de petites fleurs verdâtres, qui se changent en de petites baies applaties, moins grosses que celles du genevrier, & qui acquierent comme elles en mûrissant une couleur bleue, noirâtre. On le cultive dans les jardins ; mais dans nos climats, il donne si rarement du fruit, qu'on le regarde comme stérile.

La sabine à feuilles de cyprès, sabina folio cupressi, C. B. P. produit un tronc plus élevé que celui de la premiere espece, approchant beaucoup du cyprès par son rapport, & faisant comme un arbre à tige assez grosse, dont le bois est rougeâtre, médiocrement épais. Ses feuilles sont semblables à celles du cyprès, mais plus compactes, d'une odeur forte & pénétrante, d'un goût amer & aromatique, résineux. Ses fleurs sont composées de trois pétales, fermes, pointus, permanens, ainsi que le calice, qui est divisé en trois parties, d'une couleur jaune, herbeuse. Ses baies sont charnues, arrondies, chargées dans leur partie inférieure de trois tubercules opposés, avec un ombilic armé de trois petites dents ; elles contiennent trois osselets ou noyaux oblongs, d'un côté convexe & de l'autre anguleux.

Cet arbrisseau croît sur les montagnes, dans les bois, & autres lieux incultes. On le cultive aussi dans les jardins. (D.J.)

SABINE, (Mat. méd.) sabine à feuilles de tamarisc, & sabine à feuilles de cyprès.

La premiere espece est principalement employée en Médecine tant extérieurement qu'intérieurement, & elle a en effet plus de vertus.

Les feuilles de sabine ont une odeur balsamique forte, & un goût amer, âcre, aromatique. Elles contiennent une quantité très-considérable d'huile essentielle. M. Cartheuser a retiré plus de deux onces & demie d'huile essentielle d'une livre marchande de feuilles de sabine à feuille de tamarisc.

Cette plante tient le premier rang parmi les remedes emmenagogues & ecboliques, c'est-à-dire propres à faire couler les regles & à chasser le foetus de la matrice. Elle a le grand caractere des remedes véritablement efficaces, c'est-à-dire que l'abus en est dangereux. Cependant sa dose même excessive ne procure pas aussi constamment & aussi promtement l'avortement qu'on a coutume de le croire. Quoique ce remede produise le plus souvent des accidens qui obligent d'emprunter le secours d'autrui, & par conséquent d'avoir à pure perte des témoins d'un crime & de la honte qu'on vouloit cacher, il seroit à souhaiter que cette vérité, qui est fondée sur l'observation d'un très-grand nombre de faits, pût détruire la funeste opinion qui est répandue dans le public sur cette prétendue propriété de la sabine. Une autre vérité, fondée aussi sur un grand nombre d'expériences, & qu'il est très-utile de publier dans la même vue, c'est que l'avortement procuré par le secours de ce genre, est encore plus souvent accompagné que celui qui dépend de toute autre cause, d'une hémorrhagie violente qui tue la mere avec l'enfant.

Les feuilles fraîches de sabine s'ordonnent dans les suppressions des regles, & pour chasser l'arrierefaix & le foetus mort, en infusion dans de l'eau ou dans du vin, à la dose d'une pincée ou de deux ; & en poudre, lorsqu'elles sont seches, à celle d'un demi-gros dans un verre de vin blanc, d'eau, de thé, &c. L'huile essentielle de cette plante, donnée à la dose de quelques gouttes, sous forme d'oleo-sacharum, est regardée aussi comme un remede très - efficace dans les mêmes cas.

Ces mêmes remedes sont aussi de très-puissans vermifuges.

Pour ce qui regarde l'usage extérieur de cette plante, elle est mise au rang des plus puissans discussifs & détersifs. Ses feuilles seches, réduites en poudre, s'emploient assez communément pour mondifier, dessécher & consolider les vieux ulceres.

Cette même poudre mêlée avec du miel, ou les feuilles fraîches pilées avec la même matiere, passent aussi pour très-propres à tuer les vers des enfans, si on leur en frotte le nombril.

Les feuilles de sabine entrent dans l'eau hystérique, les trochisques hystériques, le syrop d'armoise, l'onguent martiatum, la poudre d'acier de la pharmacopée de Paris, & l'huile essentielle dans le baume hystérique & dans l'essence appellée dans la même pharmacopée anti-hystérique, & qu'il faut appeller hystérique ; car ce remede est fait pour la matrice & non pas contre la matrice. (b)

SABINE, la, (Géog. mod.) pays d'Italie, dans l'état de l'Eglise, borné au nord par l'Ombrie, au midi par la campagne de Rome dont le Teveronne la sépare, au levant par l'Abruzze ultérieure, & au couchant par le patrimoine dont elle est séparée par le Tibre.

On la partage en nouvelle Sabine, la Sabina nuova, qui est entre Ponte-Mole & le ruisseau d'Aja, & la Sabine vieille qui est au delà du ruisseau d'Aja ; mais malgré cette division, la province entiere n'en est pas moins la plus petite province de l'état ecclésiastique. Elle n'a qu'environ 9 lieues de long sur autant de large, ensorte qu'elle ne comprend qu'une partie du pays des anciens Sabins, dont elle conserve le nom ; & la seule ville qu'il y ait dans cette province est Magliano ; mais plusieurs petites rivieres arrosent le pays : il est fertile en huile, en vin & en passes, qui est une sorte de raisin sec sans pepin. (D.J.)


SABINIENadj. (Gramm. & Jurisprud.) senatus-consulte sabinien, voyez au mot SENATUS-CONSULTE.

SABINIEN, (Jurisprud. rom.) on nommoit Sabiniens, sous les empereurs romains, les jurisconsultes attachés au parti d'Atteius Capito, qui florissoit sous Auguste. Ce parti tiroit son nom de Mazurius Sabinus, qui vivoit sous Tibere. Ils étoient opposés en plusieurs choses aux Proculiens. Ces deux partis régnerent à Rome jusqu'au tems que les empereurs, privant les jurisconsultes de leur ancienne autorité, deciderent les affaires selon leur bon plaisir, sans égard aux loix & à leurs interprétations. (D.J.)


SABINITESS. f. (Hist. nat. Lithol.) nom donné par Pline à une pierre sur laquelle se trouvoit empreinte de la sabine.


SABINS(Géog. anc.) Sabini, ancien peuple d'Italie, dans les terres, à l'orient du Tibre ; une partie de leur région conserve l'ancien nom.

Leur pays étoit bien plus étendu que la Sabine d'aujourd'hui ; il comprenoit encore tout ce qui est au midi oriental de la Néra jusqu'à celle de ses sources, qui est présentement dans la marche d'Ancone, excepté, vers l'embouchure de cette riviere dans le Tibre, une petite lisiere aux environs de Narni, qui étoit de l'Ombrie ; mais Otricoli étoit dans la Sabine. Ainsi tous les lacs aux environs de Riéti, & toute la riviere de Velino qui les forme, étoient dans cette province, jusqu'à la source du Nomano, qui est aujourd'hui dans l'Abruzze ultérieure ; il étoit alors dans le pays des Sabins, & s'étendoit même au delà de la Pescara, où étoit Amiternum, dont les ruines s'appellent encore AmiternoRovinato.

A la reserve de la ville d'Otricoli, qui est aujourd'hui du duché de Spolete, la Sabine n'a rien perdu du côté du Tibre ; & le Teveronne la borne comme il faisoit autrefois, à-peu-près jusqu'au même lieu, excepté qu'elle avoit au midi de cette riviere la ville de Collatia.

Ainsi l'ancienne Sabine étoit bornée au nord-ouest par l'Ombrie ; au nord-est par des montagnes qui la séparoient du Picenum ; à l'orient par le peuple Vestini ; au sud-est par les Marses & les Eques ; au midi par le Latium, & au couchant par le Tibre qui la séparoit des Falisques & des Véïens.

Les uns dérivent le nom de Sabin, de Sabus, capitaine lacédémonien ; les autres tirent ce nom de Sabinus, fils de Sancus, génie de cette contrée, nommé autrement Medius-Fidius, & que quelques-uns ont pris pour Hercule.

Il y a trois opinions différentes sur l'origine des Sabins ; Plutarque, in Numa, & Denys d'Halicarnasse, liv. II. les font lacédémoniens, & disent qu'ils se rendirent d'abord dans le territoire de Pometia, ville des Volsques, & que partant de-là, ils vinrent dans ce pays, & se mêlerent avec les habitans qui y étoient déja. La seconde opinion est celle de Zénodote de Troezene. Il dit que ce sont des peuples de l'Ombrie, qui étant chassés de leur patrie par les Pélasges, se retirerent dans ce pays, & y furent appellés Sabins. La troisieme est de Strabon, liv. III. qui croit qu'ils étoient Autochtons, , & du peuple Opici, avec lequel ils avoient un langage commun. Il paroît que les Pélasges passerent pour la plûpart chez les Sabins.

On sait que les Sabins eurent avec les Romains de grandes guerres, auxquelles donna lieu le fameux enlevement des sabines. Tatius avoit sur les Sabins une supériorité de prééminence ; & après la paix, il passa à Rome où il s'établit ; & du nom de la ville de Cures se forma, selon quelques-uns, le nom de quirites, affecté par les Romains. Les autres demeurerent en repos quelque tems ; mais ils remuerent sous Tullus Hostilius, Ancus Martius & sous les Tarquins. Ils soutinrent encore la guerre sous les consuls, & disputerent assez long-tems la primauté aux Romains. On peut voir dans Florus, liv. I. ch. xiv. comment ils furent vaincus & subjugués. Les Samnites étoient un détachement des Sabins.

Le pere Briet divise le pays de l'ancienne Sabine en trois parties ; savoir, au-delà de Velino : c'est aujourd'hui une partie du duché de Spolete qui est au pape, & de l'Abruzze ultérieure qui est du royaume de Naples : les Sabins en-deçà du Velino, aujourd'hui la Sabine, ou comme il l'appelle Sabio, & les villes dont la possession a été incertaine entre les Sabins & les Latins. Cela fait trois tables différentes, que voici :

Il résulte de ce détail, que les Sabins occupoient cette contrée de l'Italie qui est située entre le Tibre, le Téverone & les Apennins. Ils habitoient de petites villes, & différentes bourgades, dont les unes étoient gouvernées par des princes, & d'autres par de simples magistrats, & en forme de république. Mais quoique leur gouvernement particulier fût différent, ils s'étoient unis par une espece de ligue & de communauté qui ne formoit qu'un seul état de tous les peuples de cette nation. Ces peuples vivoient avec beaucoup de frugalité ; ils étoient les plus laborieux, les plus belliqueux de l'Italie & les plus voisins de Rome. Leurs femmes étoient regardées comme des modeles de pudeur, & passoient pour être fort attachées à leur ménage & à leurs maris.

Romulus fut à peine sur le trône, qu'il envoya des députés aux Sabins pour leur demander leurs filles en mariage, & pour leur proposer de faire une étroite alliance avec Rome ; mais comme le nouvel établissement de Romulus leur étoit devenu suspect, ils rejetterent sa proposition avec mépris. Romulus s'en vengea, & l'enlevement qu'il fit des sabines causa une longue guerre entre les deux peuples. Les Céniniens, les Antemnates & les Crustumeniens furent vaincus. Enfin, Tatius roi des Cures, dans le pays des Sabins, prit les armes, s'empara de Rome, & pénétra jusques dans la place. Il y eut un combat sanglant & très-opiniâtre sans qu'on en pût prévoir le succès, lorsque les sabines qui étoient devenues femmes des romains, & dont la plûpart en avoient déja eu des enfans, se jetterent au milieu des combattans, & par leurs prieres & leurs larmes, suspendirent l'animosité réciproque. On en vint à un accommodement ; les deux peuples firent la paix ; & pour s'unir encore plus étroitement, la plûpart de ces sabins qui ne vivoient qu'à la campagne, ou dans des bourgades & de petites villes, vinrent s'établir à Rome. Ainsi, ceux qui le matin avoient conjuré la perte de cette ville, en devinrent avant la fin du jour, les citoyens & les defenseurs. Romulus associa à la souveraineté Tatius roi des Sabins ; cent des plus nobles de cette nation furent admis en même tems dans le sénat. Cet événement qui ne fit qu'un seul peuple des Sabins & des Romains, arriva l'an 7 de Rome, 747 avant Jesus-Christ. (D.J.)


SABIONCELLO(Géog. mod.) presqu'île de la Dalmatie, dans les états de la république de Raguse, sur la côte du golfe de Venise ; elle est bornée au nord par le golfe de Narenta, & au midi par l'île de Cursola. On lui donne environ 20 milles de tour ; mais dans toute cette étendue elle ne contient que quelques villages, & un couvent de dominicains. (D.J.)


SABIONETA(Géog. mod.) ville forte d'Italie, sur les confins du duché de Mantoue & du Cremonese, capitale d'un duché de même nom, à 15 milles de Parme, & à 25 de Crémone. Par le traité d'Aix-la-Chapelle, la maison d'Autriche l'a cédée en 1748 à dom Philippe duc de Parme. Long. 27. 58. lat. 45. 4.

Gérard de Sabioneta, écrivain célebre du xij. siecle, mais moins connu sous le nom de Sabioneta, que sous celui de Gérard de Crémone, étoit un ecclésiastique versé dans les langues grecque, latine & arabe. Il s'attacha néanmoins particulierement à la Médecine, & l'exerça avec succès en Italie & en Espagne. Il traduisit du grec & de l'arabe en latin divers ouvrages considérables, & en composa lui - même quelques-uns.

Entre ses traductions de l'arabe & du grec, il faut mettre d'abord les oeuvres d'Avicenne, avec des commentaires imprimés à Venise, chez les Juntes, en 1544 & 1555, deux vol. in-fol. 2°. Les oeuvres de Rhasis, Basileae, en 1544, in fol. 3°. Serapionis practica, Venet. 1497, in-fol. 4°. La chirurgie d'Albucasis, imprimée à Venise en 1500, in-fol. 5°. Gebri arabis astrologiae, lib. IX. Norimbergae, 1533, infolio. La seule version latine faite du grec par Gérard de Crémone, est l'Ars parva de Galien.

Cet homme rare dans son siecle par ses études, ne se contenta pas de traduire, il composa même plusieurs ouvrages en Médecine, entr'autres, 1°. Commentarius in pronostica Hippocratis ; 2°. Commentarius in Viaticum Constantini africani, monachi Cassinensis ; 3°. Modus medendi ; 4°. Geomantia astronomica, car il s'appliqua aussi à l'Astrologie. Son style est assurément fort dur & fort barbare, au point qu'il dégoûte les lecteurs les plus patiens ; mais enfin c'étoit beaucoup dans le xij. siecle de pouvoir écrire en latin, & ce qui est plus étonnant, d'entendre le grec & l'arabe. (D.J.)


SABISS. m. (Mythol.) nom d'un dieu des anciens Arabes. Ces peuples payoient la dixme au dieu Sabis. On croit que c'est le même que Sabazeus & Sabur.


SABLEarena, sabulum, glarea, (Hist. nat. Minéralogie) sable n'est autre chose qu'un amas de petites pierres détachées ; il est rude au toucher, & insoluble dans l'eau. De même qu'il y a des pierres de différentes especes, il y a aussi du sable de différentes qualités ; il varie pour la figure, la couleur & la grandeur des parties qui le composent. Le sable le plus grossier se nomme gravier. Voyez cet article. Le sable le plus fin s'appelle sablon : ce dernier paroît n'être autre chose qu'un amas de petits cailloux arrondis, ou de crystaux transparens, dont souvent les angles ont disparu par le frottement. C'est à cette substance que l'on doit proprement donner le nom de sable : tel est celui que l'on trouve sur le bord de la mer ; il est très-fin, très-mobile, & très-blanc, lorsqu'il n'est point mêlé de substances étrangeres ; tel est aussi le sable que l'on trouve dans une infinité de pays ; l'on a tout lieu de conjecturer qu'il a été apporté par les inondations de la mer, ou par le séjour qu'elle a fait anciennement sur quelques portions de notre globe, d'où elle s'est retirée par la suite des tems.

On a dit que c'étoit à cette derniere substance que convenoit proprement le nom de sable : en effet, les autres substances à qui on donne ce nom, n'ont point les mêmes caracteres ; elles paroissent n'être que de la terre, produite par les débris de certaines pierres, & dont les parties n'affectent point de figure déterminée, & qui ne differe en rien de la poussiere. Wallerius a mis le sable dans une classe particuliere distincte des terres & des pierres ; il en distingue plusieurs especes ; mais ses distinctions ne sont fondées que sur des circonstances purement accidentelles ; telles que la couleur, la finesse des parties, & les substances avec lesquelles le sable est mêlé. Il appelle le vrai sable ou sablon dont nous avons parlé en dernier lieu, arena quarzosa ; peut-être eût-il été plus exact de l'appeller arena crystallisata.

Quoi qu'il en soit, c'est-là le sable dont on se sert pour faire du verre ; le sablon d'Etampes & celui de Nevers sont de cette espece ; il varie pour la finesse, la blancheur, & la pureté : celui dont les parties sont les plus déliées, s'appelle glarea mobilis, sable mouvant.

Presque tous les sables sont mêlés de parties étrangeres qui leur donnent des couleurs & des qualités différentes ; ces parties sont des terres, des parties végétales, des parties animales, des parties métalliques, &c.

Le sable noir des Indes, qui est attirable par l'aimant, dont parle M. Musschenbroeck, est un sable mêlé de parties ferrugineuses ; en joignant à ce sable mis dans un creuset un grand nombre de matieres grasses, ce savant physicien n'a fait que réduire ces parties ferrugineuses en fer ; c'est pour cela qu'il a trouvé que ce sable étoit devenu plus attirable par l'aimant qu'auparavant. Les Physiciens, faute de connoissances chymiques, ne savent pas toujours apprécier les expériences qu'ils font.

Le sable verd qui, suivant la remarque de M. Rouelle, se trouve assez constamment au-dessous des couches de la terre, dans lesquelles on trouve des coquilles & des corps marins, semble redevable de sa couleur à la destruction des animaux marins qui l'ont ainsi coloré.

Outre le sable que nous avons décrit, il s'en trouve qui est composé de fragmens ou de petites particules de pierres de différente nature, & qui ont les propriétés de ces sortes de pierres ; tel est le sable luisant qui est un amas de petites particules de mica ou de talc ; il est infusible & ne se dissout point dans les acides. On sent aussi que le sable spatique ou calcaire doit avoir d'autres propriétés : en général, il paroît que les Naturalistes n'ont considéré les sables que très-superficiellement ; ils ne sont entrés dans aucun détail sur leurs figures, qui ne peuvent être observées qu'au microscope, ni sur leurs qualités essentielles, par lesquelles ils different les uns des autres ; il semble que l'on ne se soit occupé que des choses qui lui sont accidentelles. Cependant une connoissance exacte de cette substance pourroit jetter un grand jour sur la formation des pierres, vu qu'un grand nombre d'entre elles ne sont que des amas de grains de sable liés par un suc lapidifique : de cette espece, sont sur-tout les grais, &c.

Le sable mêlé avec de la glaise contribue à la diviser & à la fertiliser ; en Angleterre on se sert du sable de la mer pour le mêler avec des terres trop fortes ; par-là elles deviennent perméables aux eaux du ciel, & propres par conséquent à favoriser la végétation. (-)

SABLE DE LA MER, (Médecine) le sable de la mer est d'usage en Médecine pour les bains que l'on en fait sur les côtes maritimes, & que l'on ordonne aux gens attaqués de paralysie & de rhumatisme ; ce sable est sur-tout recommandé dans ces occasions aux personnes qui habitent les côtes maritimes de Provence & de Languedoc. On fait échauffer le sable pendant les jours les plus chauds de l'été aux rayons du soleil le plus ardent après l'avoir étendu ; ensuite on le ramasse & on enfonce les malades dans ces tas de sable, de façon qu'ils y soient comme ensevelis, lorsqu'ils y ont resté environ un quart-d'heure ou une demi-heure, on les en voit sortir, à-peu-près comme des morts de leur tombeau, de façon que cette espece de bain imite une résurrection ; d'autant que l'on voit tous les soirs les malades sortir des tas de sable, à-peu-près comme des morts de leur tombeau.

L'efficacité de ce bain est dûe à la chaleur, à la salure, & à la volatilité des principes que l'eau de la mer a communiquées au sable, ces principes exaltés par les rayons du soleil, n'en deviennent que plus propres à donner du ressort aux fibres, à résoudre les concrétions lymphatiques, & tous les vices de la lymphe.

SABLE, bain de, (Chymie) voyez BAIN, FEU, INTERMEDE.

SABLE, (Marine) terme synonyme à horloge, voyez HORLOGE. On dit manger son sable, lorsqu'on tourne l'horloge avant que le sable ne soit écoulé, afin que le quart soit plus court ; ce qui est une friponnerie punissable, & à laquelle le quartier-maître doit avoir l'oeil.

SABLE, (Agriculture) on employe dans l'Agriculture plusieurs especes de sable ; les uns sont stériles, comme ceux de la mer, des rivieres, des sablieres, &c. Les autres sont gras & fertiles : de ceux-ci, les uns le sont plus, & c'est ce qui fait les bonnes terres ; les autres le sont moins, ou ne le sont point du tout ; & c'est ce qui fait les terres médiocrement bonnes, ou les terres mauvaises, & sur-tout les terres légeres, arides, & sablonneuses. De plus, les uns sont plus doux, & ceux-là font ce qu'on nomme une terre douce & meuble ; les autres sont plus grossiers, & ceux-ci font ce qu'on appelle une terre rude & difficile à gouverner ; enfin, il en est d'onctueux & d'adhérens les uns aux autres ; ceux qui le sont médiocrement font les terres fortes ; ceux qui le sont un peu plus font les terres franches ; & ceux qui le sont extrêmement font les terres argilleuses & les terres glaises, incapables de culture. (D.J.)

SABLE, FONDEUR EN, (Arts méch.) les Fondeurs en sable ou de petits ouvrages, composent une partie très-nombreuse de la communauté des Fondeurs, qui se partage en plusieurs parties par rapport aux différens ouvrages qu'ils fabriquent, comme fondeur de cloches, de canons, de figures équestres, ou grande fonderie (voyez tous ces articles), & de petits ouvrages moulés en sable. C'est de cette derniere espece de fondeurs dont il est mention dans cet article, & celle qui est la plus commune, parce que les occasions de faire de grandes fonderies sont rares à proportion de celles que les fondeurs de petits ouvrages ont de faire usage de leurs talens.

Pour fondre en sable, on commence par préparer les moules ; ce qui se fait en cette maniere : on corroye le sable dont on doit faire les moules avec le rouleau de bois, représenté figure 12. Planche du fondeur en sable, dans la caisse à sable, qui est un coffre A B C D, non couvert, de 4 piés de long B C, & 2 de large A B, de 10 pouces de profondeur B E, monté fur quatre piés f f f f qui le soutiennent à hauteur d'appui. Voyez la figure 14. Planche du fondeur en sable. Corroyer le sable, c'est en écraser toutes les mottes avec le rouleau ; on rassemble ensuite le sable dans un coin de la caisse, avec une petite planche de six pouces de long, appellée ratisse-caisse ; voyez la figure 14. n °. 2. on recommence plusieurs fois la même opération jusqu'à ce que le sable soit mis en poudre ; c'est ce qu'on appelle corroyer.

Tous les sables ne sont pas également propres aux Fondeurs ; ceux qui sont trop secs, c'est-à-dire, sans aucun mêlange de terre, ne peuvent point retenir la forme des modeles : celui dont les fondeurs de Paris se servent vient de Fontenay-aux-roses, village près de Paris ; sa couleur est jaune, mais devient noire par la poussiere de charbon, dont les Fondeurs saupoudrent leurs modeles.

Pour faire le moule, le sable médiocrement humecté, on pose le chassis A B C D, figure 16. sur un ais, figure 17. & le tout sur un autre ais g h i k, posé en-travers sur la caisse, figure 14. le côté inférieur en-dessus ; on emplit l'intérieur du chassis de sable que l'on bat avec un maillet de bois pour en assûrer toutes les parties, & le faire tenir au chassis dont toutes les barres ont une rainure à la partie intérieure ; ensorte que le sable ainsi battu avec le maillet, forme une table que l'on peut lever avec le chassis ; avant de le retourner on affleure (avec le racloir représenté figure 13. qui est une lame d'épée emmanchée) le sable du moule aux barres du chassis, en coupant tout ce qui est plus élevé qu'elle. On retourne ensuite le moule sur lequel on place les modeles, soit de cuivre ou de bois, &c. que l'on veut imiter. On fait entrer les modeles dans ce premier chassis à moitié de leur épaisseur, observant avant de poser les modeles, de poncer le sable du chassis avec de la poussiere de charbon contenue dans un sac de toile, au-travers de laquelle on l'a fait passer. L'usage de cette poudre est de faciliter la retiration de modeles que l'on doit faire ensuite : le ponsif, qui est une sorte de sable très fin, sert au même usage.

Lorsque les modeles sont placés dans le sable du premier chassis, & que leur empreinte y est parfaitement imprimée, on place le second chassis, fig. 15. qui a trois chevilles, que l'on fait entrer dans les trous correspondans du premier chassis. Ces chevilles servent de repaires, pour que les creux des deux parties du moule se présentent vis-à-vis les uns des autres ; le chassis ainsi placé, on ponce soit avec de la poussiere de charbon ou du ponsif contenu dans un sac de toile les modeles & le sable du premier chassis ; on souffle ensuite avec un soufflet à main, semblable à celui qui est représenté dans les planches du ferblantier, sur le moule & les modeles pour faire voler toutes les parties du charbon ou du ponsif, qui ne sont point attachés au moule ou au modele où on a placé des verges de laiton ou de fer cylindriques, qui doivent former les jets & évents après qu'elles sont retirées : la verge du jet aboutit par un bout contre le premier modele, & de l'autre passe par la breche e pratiquée à une des barres C D, c d de chaque chassis ; ces breches servent d'entonnoir pour verser le métal fondu dans le moule.

Ce premier chassis ainsi préparé, & le second placé dessus ; on l'emplit de sable, que l'on bat de même avec le maillet pour lui faire prendre la forme des modeles & des jets placés entre deux : on commence par mettre un peu de sable sur les modeles que l'on bat légerement avec le cogneux, qui est un cylindre de bois d'un pouce de diametre, & de quatre ou cinq de long, voyez la fig. 11. dont on se sert comme du maillet, pour faire prendre au sable la forme du modele ; par-dessus ce premier sable, on en met d'autre, jusqu'à ce que le chassis soit rempli. On affleure ce sable comme celui du premier chassis avec le racloir, fig. 13. & le moule est achevé.

Pour retirer les modeles qui occupent la place que le métal fondu doit remplir, on leve le premier chassis qui a les chevilles, ce qui sépare le moule en deux, & laisse les modeles à découvert que l'on retire du chassis où ils sont retirés, en cernant tout-autour avec la tranche, sorte de couteau de fer représenté fig. 10. Le même outil sert à tracer les jets de communication d'un modele à l'autre, lorsque le chassis en contient plusieurs, & les évents particuliers de chaque modele. Le moule ainsi préparé, & reparé avec des ébauchoirs de fer, s'il est besoin, est, après avoir été séché, en état d'y couler le métal fondu.

Pour faire secher le moule, on allume du charbon, que l'on met par terre en forme de pyramide, que l'on entoure de quatre chassis, ou demi-moules ; savoir, deux appuyés l'un contre l'autre par le haut, comme un toît de maison, & deux autres à côté de ceux-ci, ensorte que le feu en est entierement entouré ; ce qui fait évaporer des moules toute l'humidité qui ne manqueroit pas d'en occasionner la rupture, lorsqu'on y verse le métal fondu, si les moules n'étoient pas bien séchés auparavant.

Pendant qu'un ouvrier prépare ainsi les moules, un autre fait fondre le métal, qui est du cuivre, dans le fourneau représenté, fig. 1. Le fourneau est un prisme quadrangulaire de 10 pouces ou environ en tous sens, & d'un pié & demi de profondeur, formé par un massif de maçonnerie ou de briques revêtues intérieurement avec des carreaux de terre cuite, capables de résister au feu. Le prisme creux A B C D, c b d, fig. 9. est séparé en deux parties par une grille de terre cuite f f, percée de plusieurs trous : la partie supérieure, qui a environ un pié de hauteur, sert à mettre le creuset E & le charbon allumé : la partie intérieure est le cendrier, dont on forme l'ouverture avec une pâte de terre x. fig. 1. bien latée avec de la terre glaise ou de la cendre ; c'est dans le cendrier que le porte-vent h g F du soufflet aboutit, d'où le vent qu'il porte passe dans le fourneau proprement dit, par les trous de la grille f f, ce qui anime le feu de charbon dont il est rempli, & fait rougir le creuset & fondre le métal qu'il contient. Pour augmenter encore la force du feu, on couvre le fourneau avec un carreau de terre A, qui glisse entre deux coulisses, c d, f e, on a aussi un couvercle de terre pour couvrir le creuset. Voyez CREUSET. Celui des fondeurs a 10 pouces de haut & 4 de diametre. On se sert pour mettre le cuivre dans le creuset d'une cuillere représentée, fig. 4. appellée cuillere aux pelotes, qui est une gouttiere de fer enmanchée d'un manche de même métal ; la cuillere est creuse & ouverte dans toute sa longueur, pour que les pelotes de cuivre puissent couler plus facilement dans le creuset. Les pelotes sont des amas de petits morceaux de cuivre que l'on ploie ensemble pour en diminuer le volume, & faire qu'elles puissent entrer en un paquet dans le creuset ; on se sert aussi au fourneau d'un outil appellé tisonnier, représenté fig. 5. C'est une verge de fer de 2 1/2 piés de long, pointu par un bout, qui sert à déboucher les trous de la grille sur laquelle pose le creuset. On se sert aussi des pincettes, fig. 2. pour arranger les charbons, ou retirer du creuset les morceaux de fer qui peuvent s'y trouver.

Le soufflet I de la forge est composé de deux soufflets d'orgue, qu'on appelle soufflet à double vent, voyez SOUFFLET A DOUBLE VENT, suspendu à une poutre P par deux suspentes de fer P Q, qui soutiennent la table du milieu ; le mouvement est communiqué à la table inférieure par la bascule 10, qui fait charniere au point N ; l'extrêmité O de la bascule est attachée par une chaîne o k, qui tient à la table inférieure où est attaché un poids k, dont l'usage est de faire ouvrir le soufflet, que l'on ferme en tirant la bascule I O, par la chaîne I M, terminée par une poignée M, que l'ouvrier tient dans sa main. Voyez la fig. 1. Le vent passe par le porte-vent de bois ou de fer H G dans le cendrier, d'où il passe dans le fourneau par les trous de la grille, comme il a été dit plus haut.

Pendant que le métal est en fusion, deux ouvriers placent les moules dans la presse, fig. 18. on commence par mettre un ais, fig. 17. de ceux qui ont servi à former les moules sur la couche A B de la presse, qui est posée sur le baquet plein d'eau, fig. 6. sur cet ais on étale un peu de sable, pour que le moule que l'on pose dessus porte dans tous ses points sur le premier moule, composé de deux chassis, on met une couche de sable, sur lequel on pose un autre moule ; ainsi de suite jusqu'à ce que la presse soit remplie ; par-dessus le sable qui couvre le dernier moule on met un ais, par-dessus lequel on met la traverse C D de la presse, que l'on serre également avec les deux écroues E F, taraudés de pas semblables à ceux des vis e f ; toute cette machine est de bois.

Lorsque l'on veut couler le métal, on incline la presse, ensorte que les ouvertures e e des chassis qui servent d'entonnoirs pour les jets, regardent en en-haut ; ce qui se fait en appuyant les moules par la partie opposée sur le bord du baquet, ensorte que leur plan fasse avec l'horison un angle d'environ 30 degrés.

Avant de verser le métal, le fondeur l'écume avec une écumoire représentée fig. 8. c'est une cuillere de fer percée de plusieurs trous, au-travers desquels le métal fondu passe, & qui retient les scories que le fondeur jette dans un coin du fourneau ; après que le métal est écumé, on prend le creuset avec les happes, représenté fig. 3. & on verse le métal fondu dans les moules. Lorsque le métal a cessé d'être liquide, on verse de l'eau sur les chassis pour éteindre le feu que le métal fondu y a mis ; on releve ensuite les moules, & on desserre la presse, d'où on retire les moules, que l'on ouvre pour en tirer les ouvrages. Le sable est ensuite remis dans la caisse, où on le corroie de nouveau pour en former d'autres moules.

Les happes avec lesquelles on prend les creusets dans le fourneau, sont des pinces de fer dont les deux branches sont recourbées en demi-cercle, qui embrassent le creuset ; le plan du cercle, que les courbures des branches forment, est perpendiculaire à la longueur des branches de la tenaille. L'ouvrier qui prend le creuset, a la précaution de mettre à sa main gauche un gros gant mouillé, qui l'empêche de se brûler en tenant la tenaille près du creuset, ce qui ne manqueroit pas d'arriver sans cette précaution, tant par la chaleur des tenailles, que par la vapeur enflammée du métal fondu qui est dans le creuset.

Les fondeurs coupent les jets des ouvrages qu'ils ont fondus, & les remettent à ceux qui les ont commandés sans les réparer.

SABLE, s. m. (Jardin.) terre légere sans aucune consistance, mêlée de petits graviers, qu'on mêle avec de la chaux pour faire du mortier, & dont on se sert pour couvrir les allées. Il y a du sable blanc, du rouge & du noir ; celui-ci se tire des caves. Il a de gros grains comme des petits cailloux, & fait du bruit quand on le manie : c'est le meilleur de tous les sables. On connoît leur bonté en les mettant sur de l'étoffe : si le sable la salit, & qu'il y demeure attaché, il ne vaut rien.

On appelle sable mâle, celui qui dans un même lit est d'une couleur plus forte qu'une autre, qu'on nomme sable femelle. Le gros sable s'appelle gravier, & on en tire le sable fin & délié en le passant à la claie serrée, pour sabler les aires battues des allées des jardins. (D.J.)

SABLE, (Plomberie) les plombiers se servent de sable très-blanc pour mouler plusieurs de leurs ouvrages, & particulierement pour jetter & couler les grandes tables de plomb. Pour préparer le sable de ces tables, on le mouille légerement, & on le remue avec un bâton ; ce qu'on apelle labourer le sable ; après quoi on le bat, & on le plane avec la plane de cuivre. (D.J.)

SABLE, terme de Blason ; le sable est la quatrieme couleur des armoiries ; c'est le noir. Il y a deux opinions sur l'origine de ce terme : plusieurs écrivains le dérivent des martes zibelines, que l'on nommoit anciennement zables ou sables ; d'autres croient que la terre étant ordinairement noire, on s'est servi du mot sable pour exprimer la couleur noire que l'on voit souvent dans les armoiries ; mais quand on considere que la marte est presque noire, & qu'on l'a toujours appellée zibeline, on vient à penser qu'elle est la véritable origine du mot sable en terme de blason. C'est aussi le sentiment de Borel. (D.J.)

SABLES D'OLONE, les, (Géog. mod.) ville maritime de France en Poitou, à 8 lieues de Luçon. Voyez OLONE.


SABLÉ(Géog. mod.) en latin du moyen âge, Saboloium, Sabloium, &c. petite ville de France, dans le bas-Maine, sur la Sarte, à 10 lieues au sud-ouest du Mans, & à égale distance au nord-est d'Angers. Elle est fort ancienne, car elle fut donnée avant l'an 628 à l'église du Mans par un seigneur nommé Alain. Elle fut érigée en marquisat par Henri IV. en 1602, en faveur d'Urbain de Laval, maréchal de France. Gilles Ménage a publié à Paris l'histoire de cette petite ville, en 1683, in-fol. Son pere, Guillaume Ménage y étoit né. Longitude 17. 14. latit. 47. 49. (D.J.)


SABLÉEFONTAINE, (Chauderonn.) on appelle fontaine sablée un vaisseau de cuivre étamé, ou de quelqu'autre métal, dans lequel on fait filtrer l'eau à travers le sable, pour la rendre plus claire, & pour l'épurer ; on ne devroit jamais se servir de vaisseau de cuivre à cause du verd-de-gris, ou du moins cela n'est permis qu'aux peuples de la propreté la plus recherchée, tels que sont les Hollandois. (D.J.)


SABLERL'ACTION DE, (Physiolog.) c'est une façon de boire dans laquelle on verse brusquement la boisson tout-à-la-fois dans la bouche ; & la langue conduit le tout dans le gosier avec la même vîtesse. C'est cette façon de boire qu'Horace appelle thraciae amystis.

Pour sabler, il y a deux moyens ; l'un de fermer la valvule du gosier en la baissant sur la langue, ou en retirant la langue sur elle, afin de prendre son tems pour avaler. L'autre est d'ouvrir cette valvule, en éloignant la langue de cette valvule, pour laisser passer tout d'un coup la liqueur dans le gosier, sur lequel la langue se retire aussitôt, pour pousser le liquide dans l'oesophage, & pour baisser l'épiglotte, afin de garantir la trachée-artere.

Cette maniere débauchée de boire, peut n'être utile qu'à ceux qui ont quelque médicament dégoutant à prendre. Ce moyen est assez bon pour éviter le dégoût, parce que la boisson passe avec tant de vîtesse, qu'elle n'a pas le tems de frapper desagréablement la bouche ni le nez.

La façon de boire au galet ou à la régalade, comme on dit vulgairement, ne differe de sabler qu'en ce que le sabler se fait en un seul coup, & que le galet se fait en plusieurs.

Pour boire ainsi on renverse la tête, on ouvre la bouche fort grande, on retire la langue en arriere pour boucher le gosier, afin d'éviter la chûte trop promte du liquide, qui incommoderoit la trachée-artere ; on verse de haut, mais doucement, pour donner le tems à la langue & à la valvule du gosier de s'éloigner pour le passage de la boisson, & lorsqu'il en est passé environ une gorgée, la langue & la valvule se rapprochent subitement, pour empêcher que ce qui est encore dans la bouche, ne suive ce qui est déja dans le gosier, & on profite de cet instant, pour respirer par le nez.

A l'égard du sabler, j'ai dit qu'il différoit peu du galet ; & ce que je vais ajouter de la déglutition dans cette façon de boire, servira pour l'un & pour l'autre.

Quand on boit au galet, la racine de la langue & la valvule se rapprochent mutuellement pour retenir le liquide, jusqu'à ce qu'on ait pris son tems pour avaler ; lequel tems est toujours après l'inspiration ou l'expiration ; & quand on veut avaler, on éleve la valvule, on retire la langue en-devant, pour donner passage à une partie du liquide ; ensuite la langue se retire dans le fond du gosier, pour pousser le liquide dans l'oesophage ; de maniere qu'elle ne fait qu'avancer sa racine en devant, pour laisser entrer l'eau, & ensuite se retirer jusqu'au fond du gosier, tant pour pousser le liquide dans le fond de l'oesophage, que pour boucher les narines & la glotte : ces mouvemens instantanés sont répétés, jusqu'à ce que l'on ait achevé de boire. Voyez BOIRE & DEGLUTITION, mém. de l'acad. de Scienc. ann. 1715 & 1716.

J'ajoute seulement qu'il n'y a pas le moindre plaisir à sabler une liqueur agréable, parce qu'on ne la savoure point en l'avalant tout-d'un-coup, & d'une seule gorgée. Il y a plus : dans cette maniere brusque de boire, on risque de s'étouffer, si par hasard la langue n'a pas pu en baissant promtement l'épiglotte, garantir la trachée - artere du torrent d'un vin fumeux ; c'est là-dessus qu'est fondé ce couplet d'une de nos meilleures chansons bacchiques,

Chers enfans de Bacchus, le grand Grégoire est mort !

Une pinte de vin imprudemment sablée,

A fini son illustre sort :

Et sa cave est son mausolée.

(D.J.)

SABLER une allée, (terme de Jardinier) c'est couvrir avec art une allée de sable, pour empêcher que l'herbe n'y vienne. Avant que de sabler une allée, il faut la dresser, ensuite la battre à deux ou trois volées ; car, sans cette façon, le sable se mêle en peu de tems avec la terre. Enfin on met dessus l'allée battue, deux pouces d'épaisseur de sable de riviere, sur lequel on passe le rouleau. (D.J.)


SABLESTANLE, (Géog. mod.) Olearius écrit Sablustan, & d'Herbelot Zablestan ; province de Perse, sur les confins de l'Indoustan, bornée au nord par le Khorassan, au midi par le Ségestan, au levant par le Candahar, & au couchant par le pays d'Héri. Ce pays a pour ville principale Gagnah, si fameuse dans l'histoire orientale. Il est arrosé de rivieres, de sources & de fontaines. Les montagnes dont il est rempli, ont été connues des anciens sous le nom de Paropamisus, & le pays répond en effet, pour la plus grande partie, aux Paropamisades de Quinte-Curce. Le Paropamise est une branche du mont Taurus, toute couverte de bois. Le peuple du pays, dit Olearius, est encore aujourd'hui aussi grossier qu'il l'étoit du tems d'Alexandre. (D.J.)


SABLIERS. m. ou HORLOGE DE SABLE, c'est proprement une clepsydre, dans laquelle on emploie le sable au lieu d'eau. Voyez CLEPSYDRE. (O)

SABLIER, (Ecriture) c'est un petit vaisseau où l'on met du sable ou de la poussiere, qu'on répand sur l'écriture, afin de la sécher plus vîte, ou d'user du papier écrit, comme si l'écriture étoit seche, la poussiere attachée aux lettres buvant le superflu de l'encre, & empêchant que les lettres ne s'effacent.


SABLIERES. f. (Gram. & Oecon. rustiq.) lieu creusé dans la terre d'où l'on tire du sable.

SABLIERE, (Charpent.) piece de bois qui se pose sur un poitrail, ou sur une assise de pierres dures, pour porter un pan de bois ou une cloison. C'est aussi la piece qui à chaque étage d'un pan de bois, en reçoit les poteaux, & porte les solives du plancher.

Sabliere de plancher, piece de bois de sept à huit pouces de gros, qui étant soutenue par des corbeaux de fer, sert à porter les solives d'un plancher. Daviler. (D.J.)

SABLIERES, s. f. pl. (Charpent.) especes de membrures qu'on attache aux côtés d'une poutre, pour n'en pas altérer la force, & qui reçoivent par enclave, les solives dans leurs entailles. (D.J.)


SABLONS. m. (Gram.) sable blanchâtre & grossier, dont on se sert pour écurer la vaisselle qui en est promtement détruite. On dit passer au sablon.

SABLON, (Conchyliolog.) en latin natica ; on pourroit dire natice. C'est un limaçon à bouche demi-ronde ou ceintrée, qui differe de la nérite, en ce qu'il n'a ni dents, ni palais chagriné, ni gencive, ni umbilic comme elle. Il se nourrit sur le rocher, porte une opercule, & rampe comme le limaçon nommé guignette à la Rochelle. Le col, la bouche, le mantelet qui l'enveloppent dans l'intérieur de sa coquille, ressemblent aussi beaucoup, excepté pour la grandeur, à ces trois parties de la guignette. Ses cornes sont assez longues, pointues & très-fines ; l'animal dans sa marche les balance sans interruption du haut en bas, & de bas en haut. Il est rare que dans ce mouvement l'une précede l'autre. Elles se suivent toujours avec beaucoup de justesse, comme si elles battoient en quelque sorte une espece de mesure. (D.J.)


SABLONES(Géog. anc.) lieu de la Belgique. Antonin le met sur la route de colonia Trajana à Cologne, entre Mediolanum & Mederiacum, à huit mille pas de la premiere, & à dix mille pas de la seconde. On croit que c'est Santen sur le Rhin ; du moins Ortelius adopte ce sentiment. (D.J.)


SABLONNERv. act, (Oecon. domestiq.) passer au sablon. C'est une maniere de nettoyer la vaisselle dans les cuisines. Si elle est de cuivre, le sablon enleve l'étamage, & rend les vaisseaux d'un usage dangereux. Si elle est d'argent, elle perd ses formes, & souffre un déchet considérable.


SABLONNEUXadj. (Gram.) abondant en sable ou sablon. Une plaine sablonneuse. Les lieux sablonneux rendent peu de fruits. Sablonneux se dit aussi pour pierreux, de certains fruits dont la pulpe est dure & grumeleuse, telle est la poire appellée doyenné.


SABLONNIERS. m. (Gram.) homme qui va puiser du sablon dans la riviere, ou qui en tire des sablonnieres, & qui en fait commerce.


SABLONNIERES. f. lieu d'où l'on tire le sable.

SABLONNIERE, (terme de Fondeurs) c'est un grand coffre de bois à quatre piés, garni de son couvercle, où les Fondeurs conservent, & sur lequel ils corroyent le sable dont ils font leurs moules. (D.J.)


SABOR LE(Géog. mod.) ou Sor, petite riviere de Portugal. Elle a sa source en Espagne, au royaume de Galice, sur les confins des royaumes de Léon & de Portugal. Elle passe à Bragance, s'accroît dans son cours de quelques ruisseaux, & se perd enfin dans le Duero. (D.J.)


SABORDS. f. (Marine) embrasure ou canonniere dans le bordage d'un vaisseau, par laquelle passe un canon. La grandeur de cette embrasure est proportionnée au calibre du canon. La plûpart des constructeurs lui donnent trois piés deux pouces pour un calibre de 48, trois piés pour un calibre de 36, deux piés neuf pouces pour un calibre de 24, deux piés sept pouces pour un calibre de 18, &c. ainsi des autres calibres à proportion. Il y a sur un vaisseau autant de rangs de sabords qu'il y a de ponts. Leur distance dans ces rangs est d'environ sept piés, & ils ne sont jamais percés les uns au-dessus des autres. Au reste on appelle feuillets leur partie inférieure & supérieure. Voyez encore BATTERIE.

On dit qu'il y a tant de sabords par bande : cela signifie qu'il y a un tel nombre de sabords par chaque batterie. Voyez Planche I. fig. 1. & fig. 2, les sabords & leur situation, & Planche IV. fig. 1, les sabords de la premiere batterie, cotés 197, & les sabords de la seconde cotés 198.


SABOTS. m. (Hist. nat. Bot.) calceolus, genre de plante à fleur polypétale, anomale, & composée de six pétales inégaux, dont quatre sont disposés en croix ; les deux autres occupent le milieu de la fleur. L'un de ces deux pétales est fourchu & placé sur l'autre, qui est gonflé & concave, & qui ressemble à un sabot. Le calice devient dans la suite un fruit ou une espece d'outre à trois angles auxquels adherent trois panneaux qui s'ouvrent, & qui sont chargés de semences aussi menues que de la sciure de bois. Tournefort, inst. rei herb. Voyez PLANTE.

SABOT, s. m. (Hist. nat. bot.) trochus, nom générique que l'on a donné à différentes especes de coquilles. Voyez COQUILLE, & les figures 10, 11 & 13 de la XXI. Planche.

SABOT, (Conchyliolog.) en latin trochus, genre de limaçon de mer de forme conique, & qui ont la bouche applatie en ovale.

Les caracteres de ce genre de limaçons, sont les suivans, selon M. Dargenville ; c'est une coquille univalve, dont la figure est faite en cône ; le sommet est élevé, quelquefois applati, ou tout-à-fait plat. Sa bouche ovale est à dents & sans dents, umbiliquée, & ayant intérieurement la couleur d'un blanc de perle.

La figure conique de ce genre de coquille & la bouche applatie en ovale, déterminent son caractere générique.

Cette famille de limaçons que nous nommons sabots, renferme des especes fort singulieres, qu'on indiquera dans la suite. Il y en a dont la tête en pyramide, forme plusieurs spirales, & ce sont-là les vrais sabots ; d'autres s'élevent la moitié moins & conservent mieux la figure des vrais limaçons ; d'autres sont entierement applatis, tels que la lampe antique & l'escalier ; il résulte de-là que l'élévation de la figure ne détermine pas le vrai caractere d'un coquillage. Il y a des especes de sabots qui sont umbiliqués, & d'autres qui ne le sont pas. Les Bretons appellent sorciere, une espece de sabot qui est petite & plate. Voyez SORCIERE.

Les classes générales de sabots, sont les trois suivantes ; 1°. celle des sabots dont le sommet est élevé ; 2°. celle des sabots dont le sommet est moins élevé, & qui ont la bouche grande, presque ronde & umbiliquée ; 3°. celle des sabots dont le sommet est applati.

Les principales coquilles de sabots à sommet élevé, sont ; 1°. le sabot marbré ; 2°. le sabot tacheté de rouge & de blanc à pointes étagées ; 3°. le sabot pointillé ; 4°. le sabot de couleur verte & chagriné. On trouve aussi dans cette classe le sabot plein de noeuds dont la couleur est, tantôt verte, tantôt rougeâtre, tantôt cendrée, quelquefois jaune, & d'autres fois couleur de rose.

Parmi les sabots de la seconde classe, on distingue ; 1°. la veuve, 2°. la pie, 3°. le tigre, 4°. le sabot à côtes élevées, & à sommet pointu ; 5°. le sabot armé de pointes & de boutons ; 6°. le cul-de-lampe, autrement dit la pagode ou le toît chinois ; 7°. le sabot tout blanc, avec des côtes relevées ; 8°. le sabot garni de pointes en compartimens ; 9°. le sabot brut avec une opercule ; 10°. le bouton de camisole chagriné & qui a des dents : 11°. l'éperon ou la molette d'éperon, 12°. le petit éperon, 13°. le sabot doré à umbilic argenté.

Il faut remarquer ici, que la premiere & la seconde classe de sabots, reçoivent dans plusieurs de leurs especes de tels changemens en passant par les mains de ceux qui les polissent, & quand ces coquilles ont été gardées dans des cabinets, qu'on a de la peine à les connoître.

Par exemple, le sabot marbré paroît alors tacheté de rouge & de blanc ; le sabot verd étant dépouillé, brille comme la nacre de perle ; le sabot doré paroît tout entier couleur d'argent, &c.

Dans la classe des sabots dont le sommet est applati, on compte les especes suivantes ; 1°. la lampe antique, à bouche étendue & plate ; 2°. le sabot rayé de blanc & de rouge, 3°. le sabot, dont la bouche a des dents, 4°. le sabot nommé le cornet de S. Hubert, à levres repliées ; 5°. le sabot, dont le sommet est creusé & fauve ; 6°. le sabot à sommet tout jaune ; 7°. le sabot applati, dont la bouche est presque ronde ; 8°. le sabot nommé l'escalier ou le cadran, à bouche applatie ; 9°. le sabot brun rayé de lignes jaunes & blanches ; 10°. le sabot blanchâtre, marqueté de taches & de raies jaunes ; 11°. le petit sabot applati, tirant sur le blanc, & la couleur de rose.

On trouvera la représentation de toutes ces différentes especes de sabots, dans les auteurs de conchyliologie. L'on verra en même tems, que le nom de sabot conformément à l'origine de ce mot, est fort mal appliqué à différentes especes de ces coquilles, puisqu'il n'y en a que quelques-unes qui ayent la figure du sabot ou de la toupie des enfans. Il vaut donc mieux nommer avec M. Dargenville ces sortes de coquilles, limaçons à bouche applatie ; ajoutons un mot de l'animal même.

Le limaçon habitant du sabot, a la chair d'un blanc sale tirant sur le jaune ; sa bouche est brune, ses yeux sont gros, noirs, & placés à l'ordinaire : les cornes sont coupées dans toute leur largeur par une ligne fauve, ce qui les rend épaisses, & d'une pointe fort camuse.

Ce même animal a un avantage sur le limaçon à bouche ronde, & sur le limaçon à bouche demi ronde, c'est de n'être point sujet comme eux par la configuration & la juste proportion du poids de son corps avec la plaque charnue sur laquelle il rampe, à se renverser en passant dans les endroits escarpés, au lieu que les autres allant par les mêmes endroits, entraînés par le poids de leur coquille peu proportionnée pour la grosseur à la force de l'animal, sont renversés, froissés & blessés, avant qu'ils ayent pû s'en garantir en retirant leurs cornes, leur bouche, & en rentrant promtement dans leur coquille. (D.J.)

SABOT, (Archit.) est un morceau de bois quarré d'environ huit pouces de grosseur, dans lequel s'emboîte l'extrêmité d'un calibre, & sert à le diriger le long de la regle pour pousser les moulures.

SABOT, (Boissellerie) sorte de chaussure de bois léger & creusé, dont les paysans se servent en France, faute de souliers ; les plus propres viennent du Limousin. Ce sont à Paris les Boisseliers, les Chandeliers, & les regrattiers qui en font le commerce en détail. Il y a quelques années qu'un médecin de Londres conseilla de porter des sabots à un jeune enfant de qualité qui commençoit à être attaqué du rachitis ; mais on ne trouva pas une seule paire de sabots dans toute la grande-Bretagne, il en fallut faire venir de France ; je sais pourtant que les anciens connoissoient les sabots, & qu'ils en faisoient ; c'étoit la chaussure des plus pauvres laboureurs ; mais ce qu'il y a de particulier, c'est que c'étoit aussi celle des parricides lorsqu'on les enfermoit dans un sac pour les jetter dans la mer ; Ciceron nous apprend cette derniere particularité prescrite par la loi : Si quis parentes occiderit, vel verberarit, ei damnato obvolvatur os folliculo lupino, soleae ligneae pedibus inducantur. (D.J.)

SABOT, en terme de Boutonnier ; c'est une espece de pompon formant un demi-cercle en-bas, & enhaut s'ouvrant en deux oreillettes de coeur, mis en soie & bordé de cannetille pour entrer dans la composition d'un ornement quelconque. Voyez METTRE EN SOIE & CANNETILLE.

SABOT, instrument de Passementier - Boutonnier ; c'est un petit outil de bois à plusieurs coches, de cinq ou six pouces de longueur dont on se sert pour fabriquer les cordons de chapeaux, c'est-à-dire pour assembler plusieurs cordons ou fils, & les tortiller ensemble pour en faire un plus gros.

SABOT, terme de Cordier ; outil de bois à plusieurs coches, dont le cordier se sert pour cabler le cordage en trois, quatre, ou en plus grand nombre. (D.J.)

SABOT, en terme d'Epinglier ; sa forme est trop connue pour en parler. Les Epingliers s'en servent ordinairement pour frapper sur les bouts d'une dressée qu'ils cueillent. Ils enlevent encore quelquefois le dessus pour s'en servir comme d'une boîte à mettre des têtes, Voyez ce mot à son article.

SABOT, (Maréchallerie) c'est toute la corne du pié du cheval au-dessous de la couronne, ce qui renferme le petit pié, la sole & la fourchette. Le sabot se détache quelquefois entierement, à cause des maladies qui attaquent cette partie ; telles sont les encloueures, le javart encorné, & les bleimes. Un cheval à qui le sabot est tombé, n'est plus propre aux grands travaux.

Le sabot blanc est ordinairement d'une corne trop tendre, le noir est le meilleur : on divise le sabot en trois parties ; la pince, qui est le devant ; les quartiers, qui sont les deux côtés ; & les talons qui sont derriere. On appelle encore le sabot, l'ongle ou les parois du pié.

SABOT, en terme de marchand de modes, est proprement la manche d'étoffe d'une robe de cour ou d'enfant, sur laquelle on met la garniture par étages du haut en-bas. Voyez GARNITURES.

SABOT, (Rubanerie) est une espece de navette de même matiere & à-peu-près de même forme, excepté ce qui suit ; le sabot est d'abord plus épais & plus grand que la navette ; il porte à sa face de devant trois trous placés horisontalement les uns à côté des autres à peu de distance, chaque trou revêtu de son annelet d'émail. Voyez ANNELET. Le sabot contient trois petits canons à bords plats, excepté les deux bords des deux canons des deux bouts qui sont un peu convexes, pour mieux remplir la concavité des deux bouts du sabot contigus à la brochette, & profiter par-là de toute la place ; en outre les bords plats de ces canons qui se touchent dans le sabot n'y laissent pas de vuide, & les bords des deux bouts se trouvant convexes, sont plus conformes à la figure du sabot où ils aboutissent ; l'usage du sabot est de porter, comme la navette, au lieu de trame sur ses trois petits canons, autant de brins de cablé ou grisette, pour en enrichir les bords du galon, le sabot ne se lance jamais en plein comme la navette, il passe seulement à mains reposées à-travers la levée de chaîne qui lui est destinée, après quoi il se pose sur le carton, jusqu'à ce qu'il soit nécessaire de le reprendre ; on entend parfaitement qu'il en faut deux, c'est-à-dire un pour chaque bord, l'un exécutant comme l'autre, les desseins, coquilles, &c. que l'on voit à chaque bord ; cet outil a beaucoup de connexité avec la navette. Voyez NAVETTE.

SABOT, (Tireur d'or) est une partie du rouet du fileur d'or, qu'on peut regarder comme la principale piece du rouet. C'est une roue à plusieurs crans qui décroissent par proportion sur le devant. Elle est traversée par l'arbre qui va de-là passer dans le noyau de la grande roue. C'est sur ce sabot qu'est la corde qui descend par trois poulies différentes sur la roue de la fusée. La raison de l'inégalité de ces crans, de ceux de la fusée, & de ceux des cazelles, est le plus ou le moins de mouvement qu'il faut à certaines marchandises qu'on travaille.

SABOT, (Jeu) turbo, sorte de toupie qui est sans fer au bout d'en bas, & dont les enfans jouent en le faisant tourner avec un fouet de cuir.

Le jeu de sabot est fort ancien. Tibulle a dit dans la cinquieme élégie du premier livre : J'avois autrefois " du courage, & je supportois les disgraces sans m'émouvoir ; mais à présent je sens bien ma foiblesse, & je suis agité comme une toupie fouetée par un enfant dans un lieu propre à cet exercice. "

Asper eram, & benè dissidium me ferre loquebar ;

Ac verò nunc longè gloria fortis abest,

Namque agor, ut per plana citus sola verbere turbo

Quem celer assuetâ versat ab arte puer.


SABOTA(Géog. anc.) ou Sabotale, comme Pline l'écrit, l. VI. c. xxviij. en disant que c'est une ville de l'Arabie heureuse, capitale des Atramites, & que dans l'enceinte de ses murailles on y comptoit soixante temples. (D.J.)


SABOTIERS. m. (Gramm.) ouvrier qui fait des sabots. Ce travail se fait ou dans la forêt ou aux environs. La maîtrise des eaux & forêts veut que le sabotier se tienne à demi-lieue de la forêt.


SABOU(Géog. mod.) les Hollandois écrivent Saboë, qu'ils prononcent Sabou ; petit royaume d'Afrique en Guinée, sur la côte d'Or, entre le royaume d'Acanni au nord, & la mer au midi. Il est fertile en grains, patates & autres fruits. Les Hollandois y ont bâti le fort Nassau, qui étoit leur chef-lieu en Guinée, avant qu'ils eussent pris Saint-George de la Mine, qu'ils nomment Elmina. Les Anglois ont aussi maintenant un fort à Sabou. (D.J.)


SABRAN(Géog. anc.) ville d'Asie en Tartarie, au Capschac, à 98 degrés de longitude, & à 47 degrés de latitude. (D.J.)


SABRAQUESLES (Géog. anc.) Sabracae ; ancien peuple de l'Inde, selon Quinte-Curce, l. IX. c. viij. Ils étoient dans l'espace qui est entre l'Indus & le Gange, mais assez près de l'Indus. Cet historien dit : " Le roi commanda à Craterus de mener l'armée par terre en cotoyant la riviere, où s'étant lui-même embarqué avec sa suite ordinaire, il descendit par la frontiere des Malliens, & de-là passa vers les Sabraques, nation puissante entre les Indiens, & qui se gouverne selon ses loix en forme de république : ils avoient levé jusqu'à soixante mille hommes de pié, & six mille chevaux, avec cinq cent chariots, & choisi trois braves chefs pour les commander. Ce pays étoit rempli de villages. "

Quinte-Curce qui marque leur soumission à Alexandre, ne fait point mention de leurs vies. On lit dans Justin, l. XII. c. ix. hinc in Ambros & Sugambros navigat. Les critiques sont persuadés que c'est la même expédition.

Il y a bien de l'apparence que les Sabracae de Quinte-Curce sont le même peuple que les Sydracae ou Syndraci de Pline, l. XII. c. vj. Cet auteur parlant d'une sorte de figue, dit plurima est in Sydracis expeditionum Alexandri termino. Ailleurs, il nomme les Syndraci entre les Bactriens & les Dangalae. (D.J.)


SABRATA(Géog. anc.) Sabrata colonia, ville maritime & colonie romaine en Afrique, dans la Tripolitaine. Ptolémée, l. IV. c. iij. en fait mention. Antonin & la table de Peutinger, la mettent dans leurs deux itinéraires. C'est aujourd'hui la tour de Sabart. Elle étoit le siege d'un évêque. (D.J.)


SABREou CIMETERRE, s. m. (Art milit.) espece d'épée tranchante qui a beaucoup de largeur, & dont la lame est forte, pesante, épaisse par le dos, & terminée en arc vers la pointe. Ce mot vient de sabel, qui a la même signification en allemand, ou du mot sclavon, sabla, espece de sabre.

Les Turcs se servent fort adroitement de cette arme, qui est celle qu'ils portent ordinairement à leur col. On dit qu'ils peuvent couper d'un seul coup de sabre un homme de part en part. Chambers.


SABUGAL(Géog. mod.) petite ville de Portugal dans la province de Béira, sur le bord de la riviere de Coa, à cinq lieues de la Guarda ; quoiqu'elle soit érigée en comté, elle n'a qu'environ deux cent feux. Long. 10. 20. lat. 40. 22. (D.J.)


SABURES. m. (Médecine) c'est l'humeur grossiere qui enduit quelquefois la langue & le palais d'un homme malade ; & celle qui dans l'état même de santé, tapisse les intestins.

SABURE, (Marine) grosse arme dont on leste un bâtiment.


SABUSS. m. (Mythol.) nom propre du premier roi des Aborigenes, qui fut mis au nombre des dieux. Il étoit fils de Sabatius, que Saturne vainquit & chassa de son pays. Il ne faut point le confondre avec Sabazius. Voyez Vossius, de idololatria Gentilium, l. I. c. xij. (D.J.).


SACS. m. terme général ; espece de poche faite d'un morceau de cuir, de toile, ou d'autre étoffe que l'on a cousue par les côtés & par le bas, de maniere qu'il ne reste qu'une ouverture par le haut. Les sacs sont ordinairement plus longs que larges. On se sert de sacs pour mettre plusieurs sortes de marchandises, comme la laine, le pastel, le safran, le blé, l'avoine, la farine, les pois, les feves, le plâtre, le charbon, & beaucoup d'autres choses semblables. (D.J.)

SAC, (Critiq. sacrée) ce mot d'origine hébraique, a passé dans presque toutes les langues, pour signifier un sac ; outre son acception ordinaire, il se prend pour un cilice, ou pour un habillement grossier ; mais ce n'étoit pas un habillement qui couvrit la tête, car on le mettoit autour des reins, comme il paroît par un passage de Judith, 4. 8. Ils se ceignirent les reins d'un sac. Isaie ôta le sac, qu'il portoit sur ses reins, Isaie, XX. ij. On prenoit le sac dans le deuil, II. Rois, iij. 31. Dans la douleur amere, III. Rois, xx. 32. Dans la pénitence, ibid. xxj. 27. Enfin dans les calamités publiques, Mardochée prit le sac & la cendre, Esther, IV. j. Ils ne jettoient point la cendre sur la tête nue, car les orientaux avoient la tête couverte, mais ils en répandoient , sur leurs mitres. Ce n'étoient pas des mitres épiscopales, mais des especes de bonnets. Dans les tems de bonnes nouvelles, qui succédoient subitement aux événemens malheureux ; on témoignoit sa joie en déchirant le sac qu'on avoit autour de ses reins. (D.J.)

SAC A TERRE, (Art milit.) est un sac de moyenne grandeur qu'on emplit de terre, & dont les soldats bordent une tranchée ou les parapets des ouvrages, pour pouvoir tirer entre deux ensemble. On les fait de bonne toile d'étoupes, ou toile faite de bon fil, le plus fort qu'il se peut, & d'une bonne fabrique, bien serrée. Le sac à terre doit avoir environ deux piés de hauteur sur 8 ou 10 pouces de diametre. Quand le terrein est dur & de roche, on se sert dans les tranchées de sacs à terre & de gabions. On en fait aussi des batteries dans plusieurs occasions. Voyez Pl. XIII.

SAC A LAINE, est un sac qui ne differe du sac à terre, que parce qu'il est plus grand, & qu'il est rempli de laine. On s'en sert pour les batteries & les logemens dans les endroits où il y a peu de terre.

SACS A POUDRE, sont des sacs remplis de poudre qui en contiennent quatre ou cinq livres, & qu'on jette sur l'ennemi avec la main, comme les grenades. Il y en a de plus gros qui contiennent 40 ou 50 livres de poudre, & qui s'exécutent avec le mortier. Voyez sur ce sujet, notre traité d'Artillerie, seconde édition. (Q)

SAC, (Commerce) le sac est aussi une certaine mesure dont on se sert en plusieurs villes de France ou des pays étrangers, pour mesurer les grains, graines, légumes ; ou pour mieux dire, une estimation à laquelle on rapporte les autres mesures. Agen, Clerac, Tonneins, Tournon, Valence en Dauphiné, aussi-bien que Thiel, Bruxelles, Rotterdam, Anvers & Grenade, réduisent leurs mesures de grains au sac, dont voici les proportions avec le septier de Paris.

Cent sacs d'Agen font 56 septiers de Paris, ceux de Clerac de même ; cent sacs de Tonneins font 49 septiers de Paris ; cent sacs de Tournon 48 ; cent sacs de Valence 62 1/2 ; 25 sacs de Bruxelles 19 ; 28 de Thiel, pareillement 19, & cent sacs de Grenade, 43 septiers de Paris. A Anvers les quatorze sacs font le tonneau de Nantes, qui contient neuf septiers & demi de Paris. L'on se sert aussi à Amsterdam du sac pour mesurer les grains ; quatre scheppels font le sac, & 36 sacs le last. Voyez LASN, SCHEPPEL, MESURES. Dict. de Commerce & de Trévoux.

SAC, (Agriculture) les vignerons appellent sac une certaine quantité de marc qui reste après le pressurage du vin ou du cidre, qui est ordinairement la quantité de pressurage que porte un pressoir ; on dit couper, lever un sac. (D.J.)

SAC A POUDRE, (Artificier) les Artificiers appellent ainsi l'enveloppe de papier qui contient la chasse des pots à feu ou à aigrette.

SAC, ou Barril de trompes, (Artificier) pour faire sortir d'un bassin d'eau une grande quantité de feux de toutes especes, préparés pour cet élément ; il n'y a rien de plus naturel que de rassembler plusieurs trompes en faisceau ; cependant on se borne ordinairement au nombre de sept, parce que sept cartouches égaux rangés autour d'un, se touchent mutuellement, laissent entr'eux le moins d'intervalle vuide qu'il est possible, & forment une circonférence susceptible d'une enveloppe cylindrique, qui laisse aussi en-dedans les intervalles de vuides égaux encore plus petits que les autres nombres au-dessus de sept.

Tout l'artifice de cet assemblage consiste donc à lier un paquet de sept trompes faites exprès pour jetter des grenouillieres, des plongeons, des fusées courantes, des serpentaux & des globes, pour brûler sur l'eau. Cette ligature peut se faire par le moyen de ficelles croisées alternativement en entrelas de l'une à l'autre trompe, y ajoutant, si l'on veut, un peu de colle forte pour empêcher qu'elles ne glissent.

Cet assemblage fait, on le fait entrer dans un sac de toile goudronnée fait exprès, dont le fond est un plateau de planche sciée en rond, d'un diametre égal à la somme de trois de ceux de la trompe, sur les bords duquel la toile en sac est clouée & goudronnée. On attache au-dessous du plateau un anneau ou un crochet pour y suspendre un petit sac de sable, dans lequel on y en met autant qu'il en faut pour faire entrer cet artifice dans l'eau jusqu'auprès de son bord supérieur, pour qu'il y soit presque tout caché.

SAC ; en terme de Boursier, est une espece d'étui fait d'étoffe, sans bois, dans lequel on peut mettre telle ou telle chose ; il y a des sacs pour les livres, pour les flacons, & de plus grands encore pour recevoir les livres des dames, & pour l'utilité des voyageurs.

SAC A CHARBON, terme de Charbonnier, on l'appelle aussi charge, parce que c'est tout ce que peut porter un homme. Il contient une mine ; chaque mine composée de deux minots ou seize boisseaux ; le minot de charbon doit se mesurer charbon sur bord. Savary. (D.J.)

SAC DE GRAINS, (Commerce de grains) c'est une certaine mesure dont on se sert dans plusieurs villes de France & des pays étrangers, pour mesurer les grains, légumes ; ou pour mieux dire, c'est une estimation à laquelle on rapporte les autres mesures. Agen, Clérac, Tonneins, Tournon, Valence en Dauphiné, aussi-bien que Bruxelles, Roterdam, Anvers, & Grenade, réduisent leurs mesures de grains au sac. Voyez SAC, Commerce. (D.J.)

SAC A OUVRAGE, en terme de Marchand de modes, est une espece de grande bourse diversement enrichie, & se fermant avec des cordons comme une bourse. Autrefois les dames s'en servoient pour renfermer les ouvrages dont elles s'occupoient. Aujourd'hui ils sont devenus partie de la parure ; on ne sort pas plus sans sac à ouvrage dans le bras que sans fichu sur le cou ; cependant fort souvent l'un est aussi inutile que l'autre.

SAC DE PLATRE, (Plâtrerie) suivant les ordonnances de police de Paris, le sac de plâtre doit renfermer la valeur de deux boisseaux mesurés ras, & les douze sacs font ordinairement une voie. (D.J.)

SACS DE CINQUANTE, en terme de Fondeur de plomb à tirer, sont des sacs de toile contenant cinquante livres de plomb. Il n'y en a ni de plus petits ni de plus grands.

SAC ou CHAUSSE, terme de Pêche. Voyez CHAUSSE.

SAC A RESEAU, (Littérat.) Voyez RETICULUM.


SACA(Géog. mod.) nom commun à une petite contrée de Madagascar, & à une ville ruinée d'Afrique, sur la côte de la Méditerranée, autrefois nommée Tipasa, & qui étoit alors une colonie romaine ; quelques auteurs disent qu'Alger a été bâtie sur ses ruines. (D.J.)


SACALS. m. (Hist. nat. Minéralog.) nom sous lequel on a quelquefois désigné le succin ou l'ambre jaune. Voyez l'article SUCCIN.


SACANIE(Géogr. mod.) la Sacuanie, Zacanie, & Zaconie, sont un seul & même nom. Voyez ZACONIE.

On appelle ainsi la partie de la Morée la plus voisine de l'isthme de Corinthe, entre cet isthme, le duché de Clarence, les golfes de Lépante & d'Engia. Elle comprenoit autrefois les royaumes de Sicile, de Corinthe & d'Argos, aujourd'hui Corinthe & Napoli de Romanie, en sont les principaux lieux. (D.J.)


SACARES. m. (Com.) petit poids dont les habitans de la grande île de Madagascar se servent pour peser l'or & l'argent. Il pese autant que le denier ou scrupule de l'Europe. Au - dessus du sacare sont le sompi & le vari ; au-dessous le nanqui & le nanque. Voyez SOMPI, &c. Dictionn. de commerce.


SACASINA(Géog. anc.) contrée aux confins de l'Arménie & de l'Albanie. Elle va jusqu'au fleuve Cyrus, selon Strabon, liv. XI. pag. 528. Il nomme ce lieu, liv. II. pag. 73. Sacassina, ; au livre XI. pag. 50. Sacasena, ; & dans un autre endroit, pag. 528. qui est celui dont il est principalement ici question, Sacassene, . C'est apparemment le même pays qu'il dit ailleurs avoir été occupé par les peuples Sacae, qui lui avoient donné leur nom. Pline a pris de la Sacassene de Strabon, liv. VI. ch. ix. le nom de Sacassani, qu'il donne aux habitans ; il les place près du Cyrus. (D.J.)


SACAURAQUES(Géogr. anc.) Sacauraci, ancien peuple d'entre les Scythes. Lucien, in Macrobiis, dit que Sinatoclès, roi des Parthes, étant ramené de son exil par les Sacauraques, scythes, à l'âge de 90 ans, commença de régner, & regna encore 7 ans. Ce sont les Saragaucae de Ptolémée, l. VI. c. xiv. dans la Scythie, en-deçà de l'Imaüs, entre le Iaxarte & l'Oxus. (D.J.)


SACCADES. f. en terme de Manége, est une violente secousse que le cavalier donne au cheval en levant avec promtitude les deux rênes à la fois. On s'en sert lorsque le cheval pese trop sur la main ou qu'il s'arme. Voyez S'ARMER.

La saccade est une correction dont on fait rarement usage dans la crainte de gâter la bouche du cheval. Voyez BOUCHE.

SACCADE, (Ecriture) se dit, dans l'écriture, des inégalités de traits, des tourbillons d'encre, des passes trop longues, accidens causés par une plume dont le mouvement est trop rapide & nullement réglé, ou par des soulevées de bras & de poignet trop considérables.


SACCADERv. act. (Maréchal.) c'est mener un cheval en lui donnant continuellement des saccades. Voyez SACCADE.


SACCAGE(Droit de Seigneurs) on appelle ainsi dans quelques coutumes ce qu'on appelle en d'autres minage, c'est-à-dire le droit que les Seigneurs se sont attribués de prendre en nature, une certaine quantité de grains ou de légumes sur chaque sachée de ces marchandises qui s'exposent en vente dans leurs marchés. (D.J.)


SACCAGERv. act. (Gram.) c'est abandonner une ville aux soldats quand elle est prise. Rome a été saccagée plusieurs fois. Nous nous en servons pour des désordres moins grands. Lafontaine a dit du vieillard qui avoit deux maîtresses, l'une vieille, l'autre jeune, que celle-là saccageoit tous les poils noirs & l'autre tous les poils gris. Ce vieillard est l'image de ceux qui n'ont point d'opinion à eux, ils sont dépouillés à mesure qu'ils tombent sous différentes mains.


SACCAI(Géog. mod.) Kempfer ne dit rien de cette ville, peut-être parce qu'elle ne subsistoit plus de son tems ; mais les auteurs de l'ambassade des Hollandois au Japon, en parlent fort au long, & nous la donnent pour une des cinq villes impériales du Japon, dans l'île de Niphon, sur la côte orientale de la baie d'Osaca, à 3 lieues au midi de cette ville. Longit. 152. 27. latit. 35. 46.


SACCARIIS. m. pl. (Littérature) on nommoit ainsi chez les Romains, une compagnie de portefaix, qui avoit seule le privilege de transporter toutes les marchandises du port dans les magazins, personne n'ayant droit d'employer à cet effet ses propres esclaves, & moins encore les esclaves d'autrui. (D.J.)


SACCHISACCHO ou SACS, s. m. pl. (Com.) mesure des grains, dont on se sert à Livourne ; quarante sacchi font le last d'Amsterdam. Le saccho de blé pese environ 150 livres poids de Livourne. Voyez LAST. Dict. de Comm.


SACCILAIRES. m. (Gram. & Divinat.) ceux qui sembloient se servir de magie & de maléfice pour s'approprier l'argent des autres.


SACCOMEUSES. f. (Gram.) Voyez CORNEMUSE.


SACCOPHORESS. m. (Hist. ecclés.) secte d'anciens hérétiques, ainsi nommés parce qu'ils se couvroient de sacs, & faisoient profession de mener une vie pénitente.

Ce mot est grec , formé de , un sac, & , je porte.

Il y a apparence que ces saccophores étoient les mêmes que les Encratites & les Messaliens. Théodose fit une loi contre les Saccophores & les Manichéens. Voyez ENCRATITES & MESSALIENS.


SACCOTTAY(Géog. mod.) ville d'Asie au royaume de Siam, située vers les montagnes qui séparent le Siam & le Pégu.


SACÉESS. f. (Hist. anc.) en grec ; fêtes qu'on célébroit autrefois à Babylone en l'honneur de la déesse Anaïtis. Elles étoient dans l'Orient ce qu'étoient à Rome les saturnales, une fête instituée en faveur des esclaves ; elle duroit cinq jours pendant lesquels, dit Athénée, les esclaves commandoient à leurs maîtres ; & l'un d'entr'eux revêtu d'une robe royale qu'on appelloit zogane, agissoit comme s'il eût été le maître de la maison. Une des cérémonies de cette fête étoit de choisir un prisonnier condamné à mort, & de lui permettre de prendre tous les plaisirs qu'il pouvoit souhaiter avant que d'être conduit au supplice. Voyez SATURNALES.


SACELLAIRES. m. (Empire grec) c'étoit dans l'empire grec, le nom de celui qui avoit soin de la bourse de l'empereur, ou comme nous parlerions aujourd'hui, de la cassette du prince, & qui donnoit à la cour, aux soldats, aux ouvriers, aux officiers du prince, & dans l'Eglise aux pauvres, leurs gages, ou les aumônes que l'empereur leur faisoit. Le pape a eu aussi un sacellaire jusqu'à Adrien. Ce mot vient de saccus, un sac, une bourse. (D.J.)


SACERSACRA, SACRUM, (Littér.) le mot sacer signifie deux choses bien différentes ; ou ce qui est consacré à la religion, ou ce qui est exécrable.

Sacrum, regarde ce qui étoit consacré aux dieux par les pontifes ; sanctum, ce qui étoit saint & inviolable ; religiosum, concerne les tombeaux & les sépulcres des mânes.

Sacer sanguis, est le sang des victimes ; aedes sacra, un temple consacré à quelque dieu ; sacrum ritu ; un rite consacré.

J'ai dit que sacer désignoit aussi ce qui est exécrable. De-là vient que Virgile a dit au figuré auri sacra fames, exécrable faim des richesses. Servius prétend que l'étymologie du mot sacer, en tant qu'il veut dire exécrable, vient d'une ancienne coutume des habitans de Marseille. " Lorsque la peste, dit-il, régnoit dans cette ville, on choisissoit un mendiant, un misérable, qui après avoir été nourri & engraissé pendant quelque tems aux dépens du public, étoit promené par les rues, & ensuite sacrifié. Tout le peuple lui donnoit avant son sacrifice mille malédictions, & prioit les dieux d'épuiser sur lui leur colere. Ainsi cet homme, comme sacer, c'est-à-dire dévoué au sacrifice, étoit maudit & exécrable " (D.J.)

SACER, (Géog. anc.) cet adjectif latin pour le genre masculin, veut dire sacré ; on sait qu'il fait au féminin sacra, & au neutre sacrum. Les grecs l'exprimoient en leur langue, par ; mais ces mots, soit latins, soit grecs, deviennent noms propres & particuliers à un lieu, lorsqu'ils sont attachés à quelqu'autre mot qui les détermine à ce lieu : en voici quelques exemples.

1°. Sacer ager, la campagne sacrée, lieu de l'Asie mineure, au voisinage de Clazomène, selon Tite-Live, l. I. ch. xxxix.

2°. Sacer campus, le champ sacré, lieu dans une île du Nil, auprès des montagnes d'Ethiopie & d'Egypte, en un endroit nommé Philès, selon Diodore de Sicile, lib. I. c. xxij. Le tombeau d'Osiris qui étoit dans cette île, a bien pu donner le nom de sacré à cet endroit.

3°. Sacer collis, la colline sacrée, colline d'Italie, qui selon Tite-Live, lib. II. c. xxxij. étoit à 3 milles de Rome, sur l'autre bord du Téverone.

4°. Sacer fons, la fontaine sacrée, fontaine de l'Epire, selon Solin, ch. vij. " Il y a, dit-il, en Epire une fontaine sacrée, plus froide qu'aucune autre eau, qui produit deux effets très-opposés ; car si on y plonge un flambeau allumé, elle l'éteint ; si de loin, & sans aucun feu, on lui présente un flambeau éteint, elle l'allume ". Le même Solin donne le nom de sacer fons, à une riviere apparemment plutôt qu'à une fontaine, où l'on plongeoit le boeuf consacré au dieu Apis, pour le faire mourir lorsque son tems seroit fini.

5°. Sacer lucus, le bois sacré, bois d'Italie à l'embouchure du Garigliano près de Minturnes, selon Strabon, lib. V. p. 234. Scipion Mazella croit que ce lieu s'appelle aujourd'hui Hami. Il y avoit aussi plusieurs bois sacrés dans la Grece.

6°. Sacer mons, montagne sacrée. Il y avoit une telle montagne dans la Thrace, entre la ville de Byzance & la Quersonnèse de Thrace, selon Xénophon, lib. VII. Il y en avoit une autre en Italie, comme il paroît par une inscription trouvée en cet endroit. Justin, lib. XLIV. c. iij. parle aussi d'une montagne sacrée à l'extrêmité de la Galice. On appelle encore à-présent cette montagne Pico-Sagro. Elle est entre Orense & Compostelle.

7°. Sacer portus, le port sacré, port de la Sarmatie asiatique, sur le pont-Euxin, à 180 stades du port de Pagrae, & à 300 de Sindique, selon Arrien dans son périple du Pont-Euxin.

8°. Sacer sinus, le golfe sacré, golfe de l'Arabie heureuse, sur le golfe Persique, selon Ptolémée, qui le met au pays du peuple Abucaei. (D.J.)


SACERDOCES. m. (Antiq. grec. & rom.) Toute religion suppose un sacerdoce, c'est-à-dire des ministres qui aient soin des choses de la religion. Le sacerdoce appartenoit anciennement aux chefs de famille, d'où il a passé aux chefs des peuples, aux souverains qui s'en sont déchargés en tout, ou en partie sur des ministres subalternes. Les Grecs & les Romains avoient une véritable hiérarchie, c'est-à-dire des souverains pontifes, des prêtres, & d'autres ministres subalternes. A Delphes il y avoit cinq princes des prêtres, & avec eux, des prophetes qui annonçoient les oracles. Le sacerdoce à Syracuse étoit d'une très-grande considération, selon Cicéron, mais il ne duroit qu'un an. Il y avoit quelques villes grecques, comme Argos, où les femmes exerçoient le sacerdoce avec autorité.

C'étoit principalement à Rome que cette hiérarchie avoit lieu. Le sacerdoce fut d'abord exercé par 60 prêtres, élus deux de chaque curie ; dans la suite ce nombre fut augmenté. Au commencement c'étoient les seuls patrices qui exerçoient le sacerdoce, auquel étoient attachées de grandes prérogatives ; mais les plébéïens s'y firent admettre dans la suite, comme ils avoient fait dans les premieres charges de l'état. L'élection se fit d'abord par le college des prêtres : bientôt après le peuple s'attribua les élections, & les conserva jusqu'au tems des empereurs. Le sacerdoce avoit à Rome différens noms & différentes fonctions : le souverain pontife, le roi des sacrifices, les pontifes, les flamines, les augures, les aruspices, les saliens, les arvales, les luperces, les sibylles, les vestales.

Ajoutons que le sacerdoce étoit fort honoré à Rome, & jouissoit de grands privileges. Les prêtres pouvoient monter au capitole sur des chars, ils pouvoient entrer au sénat : on portoit devant eux une branche de laurier, & un flambeau pour leur faire honneur. On ne pouvoit les prendre pour la guerre, ni pour tout autre office onéreux ; mais ils fournissoient leur part des frais de la guerre. Ils pouvoient se marier, & leurs femmes, pour l'ordinaire, prenoient part au ministere. Quand il s'agissoit d'élire un prêtre, on examinoit sa vie, ses moeurs, & même ses qualités corporelles ; car il falloit qu'il fût exempt de ces défauts qui choquent, comme d'être borgne, boiteux, bossu, &c. Romulus avoit ordonné que les prêtres auroient au moins cinquante ans accomplis. (D.J.)

SACERDOCE, (Critiq. sacrée) prétrise, dignité sacerdotale. On peut distinguer dans l'Ecriture trois sortes de sacerdoces : 1°. celui des rois, des chefs de familles, des premiers nés à qui appartenoit le droit d'offrir des sacrifices à Dieu, & qui pour cela étoient appellés prêtres, sacerdotes. 2°. Le sacerdoce d'Aaron & de sa famille, Ecclés. xlv. 8. 3°. Le sacerdoce de Jesus-Christ qui sera sans succession, Hébreux, vij. 24. Quant au sacerdoce chrétien, un pere de l'Eglise l'a fort bien défini, une oblation de prieres & d'instructions par lesquelles on gagne les ames que l'on offre à Dieu. (D.J.)


SACERDOTALadj. (Jurisprud.) se dit de ce qui est attaché à la qualité de prêtre.

Un bénéfice est sacerdotal quand il doit être desservi par un prêtre ; il est sacerdotal à lege, quand c'est la loi qui exige que le pourvu ait l'ordre de prêtrise ; à fundatione, quand c'est le titre qui le requiert. Voyez BENEFICE. (A)


SACESLES, (Géog. anc.) ou Saques, Sacae ; ancien peuple d'entre les Scythes. Diodore de Sicile, liv. II. ch. lxiij. dit, en parlant des Scythes, qu'on les distingue par des noms particuliers ; que quelques-uns sont appellés Sacae, d'autres Massagetes, d'autres Arimaspes. Strabon, liv. II. p. 511. 512 & 513. dit, les Scythes qui commencent à la mer Caspienne, s'appellent Dacae, (Dahae) ; plus à l'orient sont les Massagetes, & les Sacae. Le même auteur nous apprend qu'ils avoient envahi la Bactriane, & le meilleur canton de l'Arménie, qu'ils avoient appellé Sacasena de leur nom, & qu'ils s'étoient avancés jusqu'à la Cappadoce, près de la mer noire. Tandis qu'ils célébroient une fête pour se réjouir du butin qu'ils avoient fait, les officiers persans prirent leur tems pendant la nuit, les attaquerent, & les taillerent en pieces.

D'autres, dont Strabon rapporte aussi le sentiment, mettent cet événement sous Cyrus. Ils disent que ce roi faisant la guerre au peuple Sacae, fut mis en déroute, & s'enfuit avec son armée jusqu'en un lieu où il avoit laissé ses bagages, que là ayant trouvé des vivres en abondance, il avoit fait reprendre des forces à ses troupes. Comme l'ennemi les poursuivoit, il laissa en ce même lieu quantité de vin, & de quoi faire bonne chere, & continua de s'enfuir. Les barbares trouvant des tentes remplies de tout ce qui flattoit leur goût, se livrerent aux plaisirs de la table. Cyrus, qui n'étoit pas fort éloigné, tomba sur eux pendant qu'ils étoient desarmés, & ne songeoient qu'à boire & à danser : il remporta une victoire complete , en mémoire de laquelle fut instituée la fête nommée sacaea.

Ptolémée, qui a pris à tâche de faire connoitre ce peuple, le place entre la Sogdiane & l'Imaüs. Il est, dit-il, borné au couchant par la Sogdiane depuis le coude du Jaxarte jusqu'à sa source, & de-là par une ligne qui va vers le midi, le long d'une branche de l'Imaüs, qui le borne au midi ; il est borné au nord par la Scythie, & à l'orient par l'Ascatancas, qui est une branche de l'Imaüs.

Selon lui, les Sacae étoient nomades, vivoient dans les huttes qu'ils transportoient où ils vouloient ; ils n'avoient point de villes, & se logeoient dans les bois ; il les partage entre plusieurs peuples ; près du Jaxarte étoient les Carates ; dans les pays des montagnes, les Comedes ; près de l'Ascatancas, les Massagetes ; entre ceux-là les Grinéens scythes ; & enfin plus au midi, près de l'Imaüs, les Byltes.

Mais voici ce que je pense de plus vraisemblable sur les Saques. Ils étoient originairement une nation de Scythes établis au-delà du Jaxarte, dans la grande Scythie ; tous les géographes anciens sont d'accord là-dessus ; & les Perses donnoient le nom général de Saques aux peuples que les Grecs nommoient Scythes, & que nous appellons aujourd'hui Tartares. Les Scythes ou les Saques occuperent ensuite la plus grande partie de la Sogdiane, ou du pays qui est entre l'Oxus & le Jaxartes. Ceux qui étoient à l'occident, portoient plus communément les noms de Massagetes & de Corasmiens ; mais les uns & les autres avoient passé l'Oxus, & s'étoient établis en-deçà de ce fleuve.

Les Perses donnoient le nom de Dacae à ceux de ces Scythes qui habitoient des villages ; car ils ne menoient pas tous une vie errante ; & l'on retrouve encore aujourd'hui le nom de Dehistan donné au pays occupé par une nation de Tartares sur le bord de la mer Caspienne, dans le même lieu où les anciens placent les Dacae.

Il semble même que le nom de Saques ou de Massagettes désignoit les Scythes nomades habitant sous des tentes, & vivant de leur chasse ou du lait de leurs troupeaux. L'histoire de Genghizkan & celle de Tamerlan donnent le nom de Ghel au pays des Tartares qui menent une vie errante ; & ce mot semble un reste du nom de Massagetes ; le nom de Capschak, que les Arabes donnent aux plaines desertes qui sont au nord de la mer Caspienne, paroît de même formé sur le nom de Saques ; car on sait que les Grecs n'ayant pas le son du schin des Orientaux, l'exprimoient par une s, comme font chez nous les personnes qui grasseyent. (D.J.)


SACHALITESLES, (Géog. anc.) Sachalitae ; ancien peuple de l'Arabie heureuse, sur la côte de l'Océan, dans un golfe qui dans l'état présent de l'Arabie n'est nullement reconnoissable ; mais cependant on peut dire, sur une combinaison d'indices, que Ptolémée, liv. VI. ch. viij. concevoit ce golfe entre le cap Fartaque & le cap de Razalgate.

Les Sachalites occupoient, selon lui, toute la côte de ce golfe, in quo, disent les traducteurs latins de cet auteur, colymbesi Pinici super utribus navigant, Comme la pêche des perles colymbesi Pinici, se fait par des plongeurs qui vont ramasser au fond de la mer cette sorte d'huitre où elle se trouve : pour traduire Ptolémée d'une maniere intelligible, il falloit dire : in quo est margaritarum piscatio, incolae super utribus transnavigant. En effet, Ptolémée parlant du peuple Sachalitae, dit qu'ils demeuroient dans le golfe Sachalite ; & avant que de nommer les lieux de la côte, il ajoute, à l'occasion de ce golfe, que l'on y pêchoit des perles, & que les habitans le traversoient sur des outres.

Ptolémée, liv. I. ch. xvij. ne borne pas les Sachalites au golfe de ce même nom, il les étend encore le long de la côte jusques dans le golfe Persique. Ainsi leur pays répondoit au royaume de Caresen, au pays de Mahré, au royaume de Mascate, & à une partie du pays d'Oman. Il appelle ce pays Sachalithes regio.

La profondeur que Ptolémée donne au golfe Sachalite, & qui se tire des positions de chaque lieu dont il le borde, ne paroît plus aujourd'hui, à-moins qu'on ne veuille dire que le golfe étoit celui que nous connoissons sous le nom de Taphar, qui est fort étroit ; & par conséquent il répond mal à l'idée des anciens, qui le prenoient depuis le cap Siagros jusqu'au cap Corodamum, c'est-à-dire depuis le Fartaque jusqu'au Razalgate. (D.J.)


SACHÉES. f. (Comm.) ce qu'un sac peut contenir de grains, de légumes, ou de marchandises. Une sachée de laine, une sachée de blé, une sachée de pois.

SACHEE, est aussi la mesure à laquelle on vend les broquettes qui se font à Tranchebray près Falaise, Elle est du poids de soixante livres pour toutes les broquettes communes, & de trente seulement pour celles qui sont du plus fin échantillon. En d'autres endroits on appelle cette mesure une pochée. Id. ibid.


SACHETS. m. (Gramm.) petit sac. Voyez l'article SAC, & les articles suivans. Un sachet odorant.

SACHET, terme de Chirurgie concernant la matiere médicale externe, c'est une composition de médicamens secs & pulvérisés mis en un petit sac. Les sachets doivent avoir la figure des parties sur lesquelles on les applique. Ceux qu'on destine à couvrir la tête sont fait en maniere de bonnet ou de coëffe. Ils sont triangulaires pour couvrir l'oeil. Les anciens donnoient la figure d'une cornemuse aux sachets qu'ils appliquoient sur la région de l'estomac : ils faisoient oblongs, en forme de langue de boeuf, ceux qu'ils destinoient pour la rate, &c. La matiere des sachets est fournie par des feuilles, des fleurs, des fruits de différentes plantes. Les auteurs en donnent plusieurs formules. On a décrit, dans ce Dictionnaire, au mot CUCUPHE, la composition des bonnets piqués aromatiques pour fortifier la tête. Ambroise Paré en fournit une autre contre les affections froides du cerveau. Prenez du son, une poignée ; du millet, une once ; du sel, deux gros ; roses rouges, fleurs de romarin, de stoechas, de cloux de girofles, de chacun deux gros ; feuilles de betoine & de sauge, de chacune demi-poignée : on coud toutes ces drogues en poudre dans une coëffe, qu'on fait chauffer à la fumée de la poudre d'encens & de sandarac, jettée sur des charbons ardens. On applique sur les yeux des sachets discussifs & résolutifs, composés avec les poudres de fleurs de melilot, de camomille, de sureau, les sommités de romarin, les fleurs de stoechas, &c. auxquelles on ajoute de la poudre de café brûlé.

Pour discuter & dissiper des ventosités, on ajoute aux plantes ci-dessus spécifiées, les poudres de semences d'anis, de fenouil, &c. Pour soutenir les poudres & empêcher qu'elles ne se jettent de côté & d'autre, on les met sur du coton, & l'on pique la toile qui fait le sachet. On arrose quelquefois les sachets avec du vin chaud, ou des eaux distillées ; quelquefois on les expose à la vapeur de quelques parfums, à l'humidité vaporeuse de quelque eau distillée jettée sur une pelle rougie au feu, &c. Voyez FUMIGATION. Les plantes émollientes bouillies dans de l'eau s'appliquent aussi entre deux linges, sous la dénomination de sachets ; mais ce sont plutôt des cataplasmes, que pour plus grande propreté on ne fait pas toucher immédiatement à la peau.

Il y a à Paris un empirique qui vend un sachet dit anti-apoplectique, que l'on porte au cou avec un ruban, qui laisse pendre ledit sachet, grand comme l'extrêmité du pouce, sur la région inférieure du sternum. Quoi qu'on ait dit, à l'article AMULETE, de la vertu de ces sortes de parfums, il est difficile que la raison se prête à croire que les causes de l'apoplexie ne peuvent prévaloir contre l'efficacité du sachet. Quelques personnes n'en blâment pas l'usage, parce qu'il est certain, dit - on, qu'il ne fait aucun mal ; mais n'en est - ce pas un très - grand que de mettre toute sa confiance à une pratique inutile qui empêche de se précautionner d'ailleurs par le régime, & des attentions séveres contre l'atteinte d'un accident aussi formidable que l'apoplexie ? Populus vult decipi, decipiatur. (Y)

SACHETS de mitraille, (Artillerie) ce sont de petits sacs de toile qu'on remplit de mitrailles, soit pour armer des canons, soit pour armer des pierriers.


SACHETTESS. f. pl. (Hist. ecclés.) religieuses de l'ordre de la pénitence, ou du sac, ou des sachets ; elles avoient une maison proche Saint-André-des-arcs, dans une rue qu'on appelle encore la rue des sachettes.


SACIENSS. m. pl. (Hist. ecclés.) c'est la même secte que les Anthropomorphites. Voyez ANTHROPOMORPHITES.


SACILÉ(Géog. mod.) petite ville de l'état de Venise, dans la Marche trévisane, à 10 milles de Ceneda. Elle est peuplée & à son aise. Quelques auteurs croyent que c'étoit autrefois un siege épiscopal suffragant d'Aquilée ; mais d'autres savans prétendent que ce siege étoit à Sacileto, bourg du Frioul. Long. 29. 55. lat. 46. 3. (D.J.)


SACILIS(Géog. anc.) ou Sacilimartialium, ville ancienne d'Espagne, en Bétique, au pays des Turdules dans les terres. On croit que c'est présentement Alcorrucen.


SACLÉSS. m. (Gramm.) nom que l'hérésiarque Manès donnoit au mauvais principe.


SACOCHES. f. (Gramm.) partie de l'équipage du cavalier ; c'est un sac de cuir qui est pendu à l'arçon de la selle.


SACODION(Hist. nat. Minéralog.) nom donné par Pline & les anciens naturalistes à l'améthyste lorsqu'elle a un oeil jaunâtre.


SACOMES. m. (Archit.) c'est le profil de tout marbre & moulure d'architecture. Quelques architectes donnent ce nom à la moulure même. Ce terme vient de l'italien sacoma. (D.J.)


SACOUAGEou SACCAGE, s. m. (Comm.) on nomme ainsi dans quelques coutumes, ce qu'on appelle dans d'autres minage ; c'est-à-dire le droit que les seigneurs ont de prendre en nature une certaine quantité de grains ou de légumes sur chaque sachée de ces marchandises qu'on expose en vente dans les marchés. Voyez MINAGE. Dict. de Commerce & de Trévoux.


SACQUEBUTES. f. (Musique instrum.) instrument de Musique qui est à vent, & une espece de trompette harmonique, qui differe de la militaire en figure & en grandeur. Elle a son embouchure ou son bocal & son pavillon semblables ; mais elle a quatre branches qui se démontent, se brisent à l'endroit des noeuds, & souvent au tortil, qui est le même tuyau qui se tortille deux fois, ou qui fait deux cercles au milieu de l'instrument ; ce qui le fait descendre d'une quarte plus bas que son ton naturel. Elle contient aussi deux branches intérieures, qui ne paroissent que quand on les tire par le moyen d'une barre qu'on pousse jusque vers a potence, & qui l'allonge comme on veut, pour faire toutes sortes de tons ; les branches visibles servent d'étui aux invisibles. La sacquebute ordinairement a huit piés, lorsqu'elle n'est point allongée, & qu'on n'y comprend point son tortil. Quand elle est tirée de toute sa longueur, elle va jusques à quinze piés. Son tortil est de deux piés neuf pouces ; elle sert de base dans toutes sortes de concerts d'instrumens à vent, comme font le serpent & la fagot ou basson, & elle sert de basse-taille aux hautbois. (D.J.)


SACQUIERSS. m. pl. (Comm.) mesureurs de sel. On appelle ainsi à Livourne de petits officiers nommés par la ville au nombre de vingt-quatre, pour faire la mesure de tous les sels qui y arrivent. On leur donne ce nom à cause des sacs qu'ils fournissent pour le transport de ces sels. Leur droit de mesurage consiste en une mine de sel comble & deux pellées pour chaque barque qu'ils mesurent. Ils donnent à ces deux pellées surabondantes le nom de sainte-goutte. Ce droit en total produit environ cinq cent écus par an. Id. ib.


SACRA(Hist. anc.) nom que les Romains donnoient en général à toutes les cérémonies religieuses tant publiques que particulieres. Pour celles de la premiere espece, Voyez FETE.

Quant aux autres, outre celles qui étoient propres à chaque curie, il n'y avoit point de famille un peu considérable qui n'eût ses fêtes domestiques & annuelles qu'on nommoit sacra gentilitia, qui se célébroient dans chaque maison, & devoient être régulierement observées, même en tems de guerre & de calamités, sous peine de la vengeance céleste. On célébroit aussi le jour de l'anniversaire de sa naissance, qu'on appelloit sacra natalitia ; celui où l'on prenoit la robe virile, sacra liberalia, & plusieurs autres où l'on invitoit ses parens & ses amis à un grand festin en signe de réjouissance.

SACRA GENTILITIA, (Hist. rom.) On nommoit ainsi chez les Romains les fêtes de famille, qu'ils célébroient régulierement dans chaque maison, dans la crainte de s'attirer la colere des dieux, s'ils y manquoient.

Il n'y avoit point de famille un peu considérable qui n'eût de ces sortes de fêtes annuelles & domestiques, indépendamment de celles de la naissance, qu'ils appelloient natilitia ; & des jours de la prise de la toge qu'ils nommoient liberalia, & auxquels les amis étoient invités comme à une noce.

Tous les anciens écrivains font mention des sacra gentilitia ; mais nous avons là-dessus deux exemples éclatans de l'observation & de l'inobservation de ces fêtes de famille : le premier est tiré du livre sept de la premiere décade de Tite - Live. Le jeune Fabius, dit cet historien, étant dans le capitole, pendant qu'il étoit assiégé par les Gaulois, en descendit chargé de vases & des ornemens sacrés, traversa l'armée ennemie ; & au grand étonnement des assiégeans & des assiégés, alla sur le mont Quirinal faire le sacrifice annuel, auquel sa famille étoit obligée. Le second est du même auteur, livre neuf de la même décade. La famille Potilia étoit très - nombreuse, elle étoit divisée en douze branches, & comptoit plus de trente personnes en âge de puberté, sans les ensans : tout cela périt dans la même année, pour avoir fait faire par des esclaves, les sacrifices qu'ils devoient faire eux-mêmes à Hercule. Ce n'est pas tout, il en couta la vue au censeur Appius, par les conseils duquel ils avoient cru pouvoir s'affranchir de cette sujetion. C'est Tite - Live qui parle ainsi. " De tout tems les hommes ont attribué aux dieux les événemens qui dépendent des causes naturelles. " (D.J.)

1. SACRAVIA, (Géog. anc.) ou le chemin sacré, chemin de Grece dans l'Attique, par où l'on alloit d'Athènes à éleusine.

2. Sacra via, autre chemin dans le Peloponèse, par où l'on alloit d'élide à Olympie.

3. Sacra via, la rue sacrée ; c'étoit une des rues de Rome, qui est nommée dans ces vers d'Horace, l. I. sat. 9.

Ibam fortè viâ sacrâ, sicut meus est mos. (D.J.)


SACRAMACOU(Diète) nom que les habitans de la Martinique donnent au phitolacca, dont ils apprêtent & mangent fort communément les feuilles comme on mange les épinars en Europe. Voyez PHITOLACCA. (b)


SACRAMARONS. m. (Botan. exot.) nom qu'on donne, aux îles françoises, à une herbe potagere haute de quatre à cinq piés ; sa feuille qui est la seule partie de la plante, bonne à manger, en la mettant dans le potage avec d'autres herbes, est longue d'environ six pouces, assez épaisse, fort verte, & bien nourrie. Ses fleurs sont à plusieurs pétales, panachées de verd, de rouge, de violet & de pourpre. (D.J.)


SACRAMENTAIRES. m. (Hist. ecclés.) nom d'un ancien livre d'église dans lequel étoient renfermées les cérémonies de la liturgie & de l'administration des sacremens. Voyez LITURGIE & SACREMENT.

Le pape Gelase fut le premier auteur du sacramentaire, dont Saint Gregoire retrancha plusieurs choses, en changea quelques-unes & en ajouta d'autres. Il recueillit le tout en un volume qu'on nomme le sacramentaire de S. Gregoire.

C'est la même chose quant au fond, que nos rituels & que les eucologes des Grecs. Voyez RITUEL & EUCOLOGE.

SACRAMENTAIRES, s. m. pl. (Hist. ecclés.) nom qu'on donne à tous les hérétiques qui ont enseigné quelques erreurs capitales contre le sacrement de l'eucharistie, mais principalement à ceux qui l'ont attaqué dans sa substance, en niant la présence réelle ou la transubstantiation, comme ont fait dans le seizieme siecle les Luthériens, les Calvinistes, les Zuingliens, &c. Voyez PRESENCE REELLE & TRANSUBSTANTIATION.


SACRAMENTUMJUSJURANDUM, (Litt.) Sacramentum étoit proprement le serment de fidélité que les soldats prêtoient en corps, lorsqu'ils étoient enrôlés. Jusjurandum étoit le serment formel que chacun faisoit en particulier. (D.J.)

SACRAMENTUM, (Littérat.) c'étoit chez les Romains un dépôt que les plaideurs étoient obligés de consigner, & qui restoit dans le trésor selon Valere Maxime. La portion consignée par celui qui succomboit en justice, étoit confisquée, pour le punir de la témérité de sa contestation, & on l'employoit à payer l'honoraire des juges.

Le même usage s'observoit à Athènes, où l'on nommoit ou , une certaine somme que les plaideurs devoient consigner avant que d'avoir audience ; & cette somme montoit selon quelques-uns, à la dixieme partie de l'objet de la contestation que le demandeur & le défendeur étoient obligés de consigner ; mais, selon Démosthène & Isocrate qui devoient en être bien instruits, & selon le scholiaste d'Aristophane sur les nuées, la consignation n'étoit que de trois drachmes si le fonds étoit au-dessous de mille drachmes, & de trente drachmes s'il excédoit. (D.J.)


SACRANIENSLES, (Géog. anc.) Sacrani, ancien peuple d'Italie. Virgile, Aeneid. l. VII. vers. 796. dit :

Et sacranae acies, & picti scuta labici.

Festus fait ici cette remarque : on dit qu'un certain Corybante consacré à Cybèle, étant venu en Italie, occupa le canton qui est au voisinage de Rome, & que de-là les peuples qui tirent de lui leur origine, ont été nommés Sacrani. D'autres croyent que sacranae acies étoient des soldats ardéates, qui autrefois étant affligés de la peste, vouerent un printems sacré, d'où ils furent appellés sacrani. Ce second sentiment rentre assez dans celui de Festus qui ajoute qu'on appelle sacrani ceux qui, venus de Riéti, chasserent des sept montagnes les Liguriens & les Sicules ; car ils étoient nés durant un printems sacré : le premier sentiment rapporté par Servius touchant les Corybantes, ne convient pas mal avec le culte de Cybèle établi à Riéti, selon Silius Italicus, l. VIII.

Magnaeque Reate dicatum

Caelicolum matri.

(D.J.)


SACRARIUM(Antiq. rom.) On nommoit ainsi chez les Romains une espece de chapelle de famille ; elle différoit du lararium, en ce qu'elle étoit consacrée à quelque divinité particuliere, au-lieu que le lararium étoit dédié à tous les dieux de la maison en général. (D.J.)


SACRES. m. (Hist. mod.) cérémonie religieuse qui se pratique à l'égard de quelques souverains, sur-tout des catholiques, & qui répond à celle que dans d'autres pays on appelle couronnement ou inauguration.

Cette cérémonie en elle-même est très-ancienne. On voit dans les livres saints dès l'établissement de la monarchie des Hébreux, que les rois étoient sacrés. Saül & David le furent par Samuël, & les rois de Juda conserverent cette pratique d'être consacrés ou par des prophetes ou par le grand-prêtre. Il paroit aussi par l'Ecriture, que la cérémonie de cette consécration s'étoit conservée dans le royaume d'Israël malgré le schisme, puisque Jéhu fut sacré par un des enfans, c'est-à-dire des disciples des prophetes.

Sous la loi nouvelle, les princes chrétiens ont imité cet exemple, pour marquer sans-doute par cette cérémonie que leur puissance vient de Dieu même. Nous ne parlerons ici que du sacre du roi de France & de celui de l'empereur.

Le lieu destiné pour le sacre des rois de France est l'église cathédrale de Rheims. On remarque néanmoins que les rois de la seconde race n'y ont point été sacrés, si ce n'est Louis le Begue, roi & empereur ; mais ceux de la troisieme race ont préféré ce lieu à tout autre, & Louis VII. dit le Jeune, qui y fut sacré par le pape Innocent II. fit une loi pour cette cérémonie lors du couronnement de Philippe-Auguste son fils en 1179. Henri IV. fut sacré à Chartres, parce qu'il n'étoit pas maître de Rheims qui tenoit pour la ligue. La sainte-ampoule dont l'huile sert au sacre des rois, est gardée dans l'église de l'abbaye de S. Remi, & les ornemens dans le trésor de S. Denis. Le jour de cette cérémonie le roi entre dans l'église de Rheims, revêtu d'une camisole de satin rouge, garnie d'or, ouverte au dos & sur les manches, avec une robe de toile d'argent & un chapeau de velours noir, garni d'un cordon de diamans, d'une plume blanche & d'une aigrette noire. Il est précédé du connétable, tenant l'épée nue à la main, accompagné des princes du sang, des pairs de France, du chancelier, du grand-maître, du grand-chambellan, des chevaliers de l'ordre, & de plusieurs princes & seigneurs. Le roi s'étant mis devant l'autel dans sa chaire, le prieur de S. Remi monté sur un cheval blanc, sous un dais de toile d'argent porté par les chevaliers de la sainte-ampoule, apporte cette sainte-ampoule au bruit des tambours & des trompettes ; & l'archevêque ayant été la recevoir à la porte de l'église, la pose sur le grand autel, où l'on met aussi les ornemens préparés pour le sacre, qui sont la grande couronne de Charlemagne, l'épée, le sceptre & la main de justice, les éperons & le livre de la cérémonie. Les habits du roi pour le sacre sont une camisole de satin rouge garnie d'or, une tunique & une dalmatique qui représentent les ordres de soudiacre & de diacre, des bottines, & un grand manteau royal, doublé d'hermine & semé de fleurs de lys d'or. Pendant cette auguste cérémonie, les douze pairs de France ont chacun leur fonction. L'archevêque de Rheims sacre le roi en lui faisant des onctions en forme de croix sur les épaules & aux deux bras par les ouvertures pratiquées pour cet effet à la camisole dont nous avons parlé. L'évêque de Laon tient la sainte ampoule ; l'évêque de Langres, le sceptre ; l'évêque de Beauvais, le manteau royal ; l'évêque de Châlons, l'anneau ; l'évêque de Noyon, le ceinturon ou baudrier. Entre les pairs laïcs, le duc de Bourgogne porte la couronne royale, & ceint l'épée au roi ; le duc de Guienne porte la premiere banniere quarrée ; le duc de Normandie, la seconde ; le comte de Toulouse, les épérons ; le comte de Champagne, la banniere royale ou l'étendart de guerre ; & le comte de Flandres, l'épée royale. Ces pairs ont alors sur la tête un cercle d'or en forme de couronne. Lorsque ces dernieres pairies étoient occupées par les grands vassaux de la couronne, ils assistoient en personne au sacre & y faisoient leurs fonctions, mais depuis que de ces six pairies cinq ont été réunies à la couronne, & que celle de Flandres est en partie en main étrangere, le roi choisit six princes ou seigneurs pour représenter ces pairs, & un autre pour tenir la place de connétable depuis que cette charge a été supprimée. C'est ainsi qu'on l'a pratiqué au sacre de Louis XIV. & de Louis XV. Au reste le sacre du roi ne lui confere aucun nouveau droit, il est monarque par sa naissance & par droit de succession ; & le but de cette pieuse cérémonie n'est sans-doute que d'apprendre aux peuples par un spectacle frappant, que la personne du roi est sacrée, & qu'il n'est pas permis d'attenter à sa vie, parce que, comme l'Ecriture dit de Saül, il est l'oint du seigneur.

Au sacre de l'empereur, lorsque ce prince marche en ordre avec les électeurs laïques & ses officiers à l'église où se doit faire la cérémonie, l'archevêque officiant, qui est toujours un électeur ecclésiastique, & les deux autres électeurs de son ordre vont le recevoir ; ensuite on célebre la messe jusqu'à l'Evangile, alors on ôte à l'empereur le manteau royal, & deux des électeurs ecclésiastiques le conduisent à l'autel où, après quelques prieres, l'électeur officiant lui demande s'il veut professer la foi catholique, défendre l'Eglise, gouverner l'empire avec justice & le défendre avec valeur, en conserver les droits, protéger les foibles & les pauvres, & être soumis au saint siege. Lorsqu'il en a reçu des réponses convenables, confirmées par un serment sur les évangiles, & fait quelques autres oraisons, les suffragans de l'archevêque officiant découvrent l'empereur pour le sacrer, & l'archevêque prend l'huile benite dont il l'oint en forme de croix sur le sommet de la tête, entre les épaules, au col, à la poitrine, au poignet du bras droit, & en dernier lieu dans la main droite, disant à chaque onction la priere que porte le rituel de cette cérémonie. Les deux autres archevêques électeurs essuyent l'huile avec du coton, ensuite on revêt l'empereur de ses habits impériaux & des autres marques de sa dignité, comme le sceptre, le globe, &c. Quoique la bulle d'or prescrive de faire le couronnement de l'empereur à Aix-la-Chapelle, il se fait cependant ailleurs, comme à Francfort, Augsbourg, Nuremberg.

SACRE ou SACRET, (Art milit.) ce nom se donnoit anciennement à des pieces de canon de fonte, qui pesoient depuis 2500 livres jusqu'à 2850. Elles chassoient des boulets de 4 & de 5 livres, & elles avoient environ 13 piés de longueur. Ces pieces ne sont plus d'usage, mais il est nécessaire qu'un officier d'artillerie en ait connoissance, afin de n'être point embarrassé dans les inventaires qu'il peut être chargé de faire, & dans lesquels il peut se trouver de ces anciennes pieces. (Q)

SACRE, s. m. (Faucon.) c'est une espece de faucon femelle, dont le mâle s'appelle sacret, il a les plumes d'un roux foncé, le bec, les jambes & les doigts bleus ; il est excellent, & courageux pour la volerie, mais difficile à traiter ; il est propre au vol du milan, du héron, des buses & autres oiseaux de montée : le sacre est passager, & vient du côté de Grece ; celui qui est pris après la mue, est le meilleur & le plus vîte.


SACRÉ(Gram. & Théolog.) se dit d'une chose particulierement offerte & destinée à Dieu, ou attachée à son culte par des cérémonies religieuses & des bénédictions. Voyez CONSECRATION.

Les rois, les prélats, les prêtres sont des personnes sacrées. Les abbés sont seulement bénis. Le soudiaconat, le diaconat & la prêtrise sont des ordres sacrés, qui impriment un caractere saint, & qui ne se perd jamais. Voyez ORDRE.

La coutume de consacrer les rois avec de l'huile sainte vient, selon Guntlingius, des Hébreux. Grotius est du même sentiment ; mais il ajoute que chez ce peuple on ne sacroit que les rois qui n'avoient pas un droit évident à la couronne. On croit que les empereurs chrétiens ne se firent point sacrer avant Justin, de qui les Goths emprunterent cette coutume, que les autres nations chrétiennes d'Occident imiterent depuis. Voyez ONCTION & ROI.

Ce terme s'applique aussi à tout ce qui regarde Dieu & l'Eglise. Ainsi la terre des églises & des cimetieres est tenue pour sacrée, c'est pourquoi ce mot locus sacer signifie en droit la place où quelqu'un a été enterré, & c'est un crime capital que de violer les sépultures. Les vases & les ornemens qui servent au sacrifice sont également nommés vases & ornemens sacrés, avec cette différence que les vases ont ce nom d'une maniere plus particuliere, servant à recevoir & à renfermer le corps de Jesus-Christ ; aussi punit-on du feu les voleurs & autres qui les profanent. On donne aussi au college des cardinaux le titre de sacré college.

On appelle l'empereur & le roi d'Angleterre sacrée majesté, sacra majestas. Titre qui mal à propos a scandalisé quelques écrivains qui l'ont traité de blasphême. L'Ecriture ne nous apprend-elle pas que les rois sont les images de Dieu, qu'ils lui sont spécialement consacrés, & ne les appelle-t-elle pas les oints du Seigneur ?

Les anciens regardoient comme sacrée une place où le tonnerre étoit tombé. Voyez BIDENTAL, FULGURITUM & TONNERRE.

SACRE, adj. ce qui appartient à l'os sacrum. Les nerfs sacrés passent en partie par le grand trou antérieur de l'os sacrum, & par les échancrures latérales de l'extrêmité de cet os & du coccyx : ils sont au nombre de six paires. La premiere est fort grosse, la seconde l'est moins, & les autres diminuent successivement. Les quatre premieres paires s'unissent ensemble dès leur entrée dans le bassin pour former le nerf sciatique : elles fournissent outre cela plusieurs filets aux vésicules séminales, aux prostates, à l'uterus, aux trompes de Fallope, à la vessie, au rectum, au corps caverneux, à leurs muscles, & aux autres parties voisines.

Les deux dernieres paires des nerfs sacrés sont très-petites, & se distribuent à l'anus & au tégument voisin.

Les arteres sacrées sont des rameaux de l'aorte inférieure & de l'hypogastrique ; elles se distribuent à l'os sacrum.

SACRE, cap, (Géog. anc.) sacrum promontorium, nom commun à plusieurs caps, dont l'un est, selon Ptolémée, un cap de Lusitanie, aujourd'hui le cap de S. Vincent en Portugal.

Un autre de ce nom est en Irlande, dans la partie méridionale de la côte orientale, selon le même Ptolémée, l. II. c. ij. Ce cap est aujourd'hui nommé Concarne sur les cartes.

Un troisieme est dans l'île de Corse, au nord de la côte orientale. C'est aujourd'hui cabo Corso.

Un autre est dans la Sarmatie en Europe. C'est la pointe orientale de la langue de terre, que les anciens appelloient Achilleos dromos, la course d'Achille.

Un cinquieme est en Asie dans la Lycie, entre l'embouchure du fleuve Limyros & la ville d'Olympe, selon Ptolémée, l. V. c. iij. Sophien l'appelle cabo Chelidoni, d'où les interpretes ont pris leur caput Chelidoniae.

Un sixieme est à l'entrée du Pont-Euxin, selon Zozime, l. II. à 200 stades de Chalcédoine, c'est-à-dire à 25 milles anciens, qui font 5 lieues, de 4000 pas géométriques ; d'autres le nomment Hieron Oros. (D.J.)

SACRES jeux, (Antiq. grecq. & rom.) c'étoit ainsi qu'on nommoit chez les Grecs & chez les Romains tous les jeux faits pour rendre un culte public à quelque divinité. Comme ces jeux ou spectacles entroient dans les cérémonies de la religion, c'est pour cela qu'on les appelloit sacrés & divins. Tels étoient les quatre principaux jeux de la Grece, appellés olympiques, pythiques, néméens & isthmiques : tels étoient chez les Romains les capitolins, les apollinaires, les céréaux, les martiaux, &c. Les honneurs divins ayant été déférés dans la Grece aux empereurs ; les Grecs firent célébrer en l'honneur de ces princes des jeux sacrés sur le modele de ceux qui avoient été primitivement institués en l'honneur des dieux. (D.J.)

SACREE année, (Art numismatiq.) , & année nouvelle sacrée, , inscriptions qu'on lit sur plusieurs médailles frappées par des villes grecques de l'Orient.

Les villes d'Orient offroient des sacrifices, des voeux publics, & donnoient des spectacles magnifiques à l'avénement des empereurs au commencement de leur année civile, & aux jours anniversaires de leur avénement à l'empire.

Ces villes donnoient le nom d'année sacrée à leurs années, à cause de la solemnité des sacrifices & des jeux qui faisoient partie du culte religieux.

Elles appelloient à l'exemple des Romains année nouvelle premiere le jour de l'avénement des princes en quelque mois de l'année qu'il arrivât, comme Séneque l'assûre de l'avénement de Néron, & comme une médaille de la ville d'Anazarbe le prouve pour l'avénement de Trajan Dece.

Elles distinguoient la solemnité du commencement de l'année civile, & la solemnité anniversaire de l'avénement à l'empire par l'inscription de l'année nouvelle sacrée, & par l'inscription de l'année sacrée que l'on gravoit sur les médailles que l'on faisoit frapper pour-lors. (D.J.)

SACREE chose, (Antiq. rom.) les loix romaines ont divisé les choses en sacrées, religieuses & saintes. Celles qui avoient été consacrées aux dieux solemnellement par les pontifes, ou qui avoient été dédiées au culte des dieux étoient appellées sacrées. Les devoirs rendus aux morts, & tout ce qui concernoit la sépulture, étoient du nombre des choses religieuses. L'on appelloit choses saintes celles qui étoient en quelque maniere sous la protection des dieux, comme les murs & les portes d'une ville. On a indiqué dans cet ouvrage la formule qu'on employoit pour la consécration des choses qu'on dévouoit au service des dieux, & nous avons une infinité d'inscriptions qui font connoître que les sépulchres rendoient sacré le lieu où ils étoient élevés. (D.J.)

SACREE guerre, (Hist. grecq.) il y a eu trois guerres sacrées. La premiere éclata contre les Crisséens, qui exigerent de gros droits des pélerins de Delphes, & pillerent le temple d'Apollon ; la guerre leur fut déclarée par l'ordre de l'oracle & des amphyctions ; ils soutinrent un siege de dix ans dans leur ville, qui fut enfin emportée d'assaut. La seconde guerre sacrée s'éleva contre les Phocéens & les Lacédémoniens ; elle dura neuf ans, & finit par la mort de Philomélus, chef des Phocéens, qui voyant son armée défaite, se précipita du haut d'un rocher. La troisieme guerre sacrée, autrement nommée la guerre des confédérés, se renouvella entre les mêmes peuples ; les Phocéens soutenus d'Athènes & de Lacédémone, s'unirent contre les Thébains & les Thessaliens ; & ces derniers appellerent à leur secours Philippe de Macédoine, qui, par son génie & son habileté, devint maître de toute la Grece. Diodore de Sicile & Pausanias ont eu l'art de nous intéresser à leurs descriptions de toutes ces guerres, comme si elles se faisoient de nos jours. (D.J.)

SACREE colline, (Géog. anc.) sacer collis ; colline d'Italie, au bord du Teveronne. Elle étoit, selon Tite-Live, l. II. c. xxxij. à 3 milles de Rome, & à l'autre bord du Teveronne. Il l'appelle sacer mons, & il panche plus pour ceux qui croyent que le peuple romain s'y retira, lorsqu'il se brouilla avec ses magistrats, que pour ceux qui disent que ce fut sur le mont Aventin. Valere Maxime, l. VIII. c. ix. nomme aussi la colline sacrée en parlant de cette sédition du peuple. Il dit : Regibus exactis, plebs dissidens à patribus, juxtà ripam Anienis, in colle qui sacer appellatur, armata consedit. (D.J.)


SACREMENTS. m. (Théologie) en général est un signe d'une chose sainte ou sacrée. Voyez SIGNE.

Ce mot vient du latin sacramentum, qui signifie un serment, & singulierement celui que chez les anciens les soldats prêtoient entre les mains de leurs généraux, & dont Polybe nous a conservé cette formule. Obtemperaturus sum & facturus quidquid mandabitur ab imperatoribus juxta vires. J'obéirai à mes généraux, j'exécuterai leurs ordres en tout ce qui sera en mon pouvoir.

Dans un sens général, on peut dire avec S. Augustin que nulle religion, soit vraie, soit fausse, n'a pu s'attacher les hommes sans employer des signes sensibles ou des sacremens. Ainsi la loi de nature a eu les siens, telle que l'offrande du pain & du vin, pratiquée par Melchisédech ; & l'on trouve dans celle de Moïse la circoncision, l'agneau paschal, les purifications, la consécration des pontifes. Le paganisme pourra mettre aussi au nombre de ses sacremens les lustrations, les expiations, les cérémonies des mysteres d'Eleusine & de Samothrace, car tout cela étoit symbolique & significatif.

Mais dans la loi nouvelle, le mot sacrement signifie un signe sensible d'une grace spirituelle, institué par notre Seigneur Jesus-Christ pour la sanctification des hommes.

Socin & ses disciples enseignent que les sacremens ne sont que de pures cérémonies, qui ne servent tout-au-plus qu'à unir extérieurement les fideles ensemble, & à les distinguer des juifs & des gentils.

Les Protestans n'en disent guere davantage, en prétendant que les sacremens ne sont que de pures cérémonies instituées de Dieu, pour sceller & confirmer les promesses de la grace, pour soutenir notre foi & pour nous exciter à la piété. Ils n'en admettent communément que deux, le baptême & l'eucharistie, ou, comme ils l'appellent, la sainte cène ; les Anglicans y ajoutent la confirmation.

Les Catholiques au contraire, qui pensent que les sacremens produisent par eux-mêmes la grace sanctifiante, en admettent sept après toute la tradition, savoir le baptême, la confirmation, l'eucharistie, la pénitence, l'extrême-onction, l'ordre, & le mariage ; nous avons traité de chacun en particulier sous leur article. Voyez BAPTEME, &c.

Les sacremens sont des êtres moraux qui sont essentiellement composés de deux parties, de quelque chose de sensible, & de quelques paroles. C'est de l'union de ces deux parties que résulte le sacrement ; audit verbum ad elementum, dit S. Augustin, tract. 8. in Joan. & fit sacramentum. Les théologiens scholastiques ont donné le nom de matiere aux choses sensibles, & le nom de forme aux paroles. Voyez MATIERE & FORME.

Les Protestans soutiennent que les paroles qui entrent essentiellement dans la composition des sacremens, doivent renfermer une instruction ou contenir une promesse. Mais l'une & l'autre prétention n'ont nul fondement dans l'Ecriture ou dans la tradition, & d'ailleurs la fin prochaine des sacremens n'est pas d'instruire les hommes, ou de leur promettre la grace, mais de la leur conférer ; ainsi ces paroles sont proprement consécratoires, soit en retirant de l'usage profane la chose sensible qui forme la matiere, soit en initiant aux mysteres divins, celui qui reçoit les sacremens.

Mais outre l'application de la forme & de la matiere, on exige encore dans le ministre qui confere les sacremens, l'intention de faire ce que fait l'Eglise. On dispute beaucoup dans les écoles sur la nature de cette intention, savoir si elle doit être intérieure & actuelle, ou si une intention habituelle, ou virtuelle, ou extérieure, est suffisante pour la validité du sacrement. Voyez INTENTION.

Les sacremens considérés en général se divisent en sacremens des morts & sacremens des vivans. On entend par sacremens des morts ceux qui sont destinés à rendre la vie spirituelle ou aux personnes qui ne l'ont pas encore reçue, comme le baptême, ou à celles qui l'ont perdue après en avoir été favorisés, comme la pénitence. Par sacremens des vivans, on entend ceux qui sont destinés à fortifier les justes & à augmenter en eux la vie spirituelle de la grace ; tels que sont la confirmation, l'eucharistie, &c. On les divise encore en sacremens qui se réïterent, c'est-à-dire qu'on reçoit plusieurs fois, comme la pénitence, l'eucharistie, l'extrême onction, & le mariage ; & en sacremens qui ne se réïterent point, comme le baptême, la confirmation & l'ordre. La raison de cette différence vient de ce que ces derniers impriment caractere. Voyez CARACTERE.

Les sacremens de la nouvelle loi produisent la grace par eux-mêmes, ou, comme parlent les scholastiques, ex opere operato, c'est-à-dire par la simple application du rit extérieur. Mais agissent-ils en cette occasion comme cause physique ou comme cause morale ? L'école est partagée sur cette question ; les Thomistes soutenant que les sacremens produisent d'eux-mêmes la grace par une influence réelle en agissant immédiatement sur l'ame ; les Scotistes au contraire prétendant que l'application & l'administration extérieure des sacremens déterminent Dieu à donner la grace, parce qu'il s'est engagé d'une maniere fixe & invariable à l'accorder à ceux qui les reçoivent dignement. Ce dernier sentiment paroît le plus vraisemblable, car il n'est pas aisé de concevoir comment les sacremens qui sont des êtres corporels, peuvent immédiatement agir sur l'ame qui est une substance spirituelle.

Quoiqu'on convienne en général que Jesus-Christ a institué tous les sacremens, parce que lui seul a pu attacher à des choses corporelles & sensibles la vertu de communiquer la grace sanctifiante, il n'est pas également constant s'il les a tous institués immédiatement, c'est-à-dire par lui-même, ou médiatement, c'est-à-dire par ses apôtres & par son Eglise. Il n'y a point de difficulté par rapport au baptême & à l'eucharistie. Quant aux autres, le sentiment le plus suivi est qu'il les a institués immédiatement, mais ce n'est pas un point de foi, puisque les Théologiens soutiennent librement le contraire.

Les sacremens sont nécessaires pour obtenir la justification, mais non pas tous au même degré. Les uns, comme le baptême & la pénitence, sont nécessaires d'une nécessité de moyen, c'est-à-dire que sans le baptême ou son desir les enfans ni les adultes ne peuvent être sauvés, non plus que les pécheurs ne peuvent être justifiés sans la pénitence ou une contrition parfaite qui en renferme le desir dans le cas de nécessité. Les autres sont nécessaires de nécessité de précepte ; les négliger ou les mépriser, c'est se retrancher volontairement à soi-même des secours spirituels que Jesus-Christ n'a pas voulu préparer en vain.

Enfin l'administration des sacremens suppose des cérémonies ou essentielles ou accidentelles prescrites par l'Eglise. Les premieres qui intéressent la validité du sacrement ne doivent être omises en aucun cas. Les autres peuvent être supprimées dans le cas de nécessité. Voyez CEREMONIE.

SACREMENS, (Hist. ecclésiastiq.) les différentes sectes des chrétiens ont beaucoup varié sur le nombre des sacremens ; & pour abréger ce sujet dont le détail seroit très-étendu, je me contenterai de dire que les Chrétiens de S. Thomas ne reconnoissent que trois sacremens, le baptême, l'ordre & l'eucharistie. S. Bernard mettoit au nombre des sacremens la cérémonie de laver les piés qui se pratique le jeudi-saint. Damien établissoit douze sacremens. Isidore de Séville ne compte pour sacremens que le baptême, le chrême & l'eucharistie. Les Arméniens en général ne mettent point la confirmation & l'extrême-onction entre les sacremens ; mais Vardanès, un de leurs docteurs, établit sept sacremens, savoir le baptême, la célébration de la liturgie, la bénédiction du myron, l'imposition des mains, le mariage, l'huile dont on oint les malades, & la cérémonie des funérailles. (D.J.)


SACRERv. act. (Gram.) dédier à Dieu par le sacre ou par la consécration ; par le sacre, si c'est une personne ; par la consécration, si c'est une chose. Voyez SACRE & CONSECRATION. On sacre les rois. On sacroit autrefois les pierres.


SACRIFICATEURS. m. (Gram.) celui qui sacrifie à l'autel. Voyez SACRIFICE.

SACRIFICATEUR, (Hist. des Juifs) voyez PRETRE des Juifs. J'ajouterai seulement que par ces mots, souverain sacrificateur pour toujours, I. Macchab. xiv. 21, les Juifs entendoient celui dont le sacerdoce seroit perpétué dans ses descendans. (D.J.)


SACRIFICES. f. (Gram.) culte qu'on rend à la divinité par l'oblation de quelque victime, ou par quelqu'autre présent.

SACRIFICE D'ABEL, (Critique sacrée) plusieurs lecteurs vont me demander avec curiosité, que je leur dise dans cet article, en quoi consistoit le sacrifice d'Abel, pourquoi l'être suprême eut égard à son offrande, & non à celle de Caïn, qui cependant lui présentoit les prémices de son travail & le fruit de sa sueur ; enfin comment Dieu fit connoître que l'oblation d'Abel lui étoit seule agréable. Je vais répondre de mon mieux à ces trois questions qui partagent les interpretes de l'Ecriture, anciens & modernes.

L'auteur de la Genèse, c. iv. v. 4. dit, suivant nos traductions, qu'Abel offrit des premiers nés de son bétail, & de leur graisse ; c'est sur ce passage que la plûpart des commentateurs, d'après les rabbins, croyent qu'Abel offrit à Dieu les premiers nés de son troupeau en holocauste, & ils prétendent que cet ordre de sacrifice étoit le seul qui fût en usage avant la loi ; mais divers savans, au nombre desquels est l'illustre Grotius, sont d'une autre opinion. Ils pensent qu'Abel n'offrit que du lait, ou de la crême de son bétail ; ils remarquent, pour appuyer leur sentiment, que l'on n'offroit à Dieu que ce qui servoit de nourriture aux hommes ; & comme avant le déluge ils n'usoient point de viande, ils ne sacrifioient aussi aucune créature vivante.

Nos versions disent qu'Abel offrit des premiers nés de sa bergerie, & de leur graisse. Grotius & M. le Clerc observent que par les premiers nés, il faut entendre les meilleurs, & que le terme signifie souvent tout ce qui excelle dans son genre. Ils remarquent encore que le mot khalab, que l'on a traduit par celui de graisse, signifie aussi du lait, ou la graisse du lait, c'est-à-dire de la crême ; que c'est ainsi que les septante l'ont souvent rendu, & en particulier Genèse xviij. 8. où nos versions portent du lait. Les anciens égyptiens offroient aussi du lait à leurs dieux. Diodore de Sicile rapporte que les habitans de l'île de Méroé avoient coutume de remplir tous les jours trois cent soixante vaisseaux de lait, en invoquant les noms des divinités qu'ils adoroient.

Quant au défaut du sacrifice de Caïn, Philon le fait consister en deux choses : 1°. qu'il ne l'offrit pas assez promtement, mais , après quelques jours ; 2°. qu'il n'offrit que des fruits de la terre, & non les premiers nés de son bétail. L'auteur sacré de l'épître aux Hébreux, c. xj. v. 4. dit bien mieux, que ce fut la foi d'Abel qui fit préférer son sacrifice à celui de Caïn ; cette foi, qui est une subsistance, ou une ferme attente, , des choses qu'on espere, c'est-à-dire, la persuasion que Dieu récompensera les gens de bien dans cette vie ou dans une autre.

Selon la plûpart des commentateurs, Dieu fit descendre le feu du ciel pour marquer que le sacrifice d'Abel lui étoit agréable ; mais il est fort permis de penser différemment. On convient qu'il y a dans l'histoire sainte des exemples de sacrifices consumés par un feu miraculeux ; mais lorsque cela est arrivé, l'Ecriture l'a dit en termes exprès ; au lieu que dans l'occasion dont il s'agit ici, il n'est point fait mention d'un tel feu ; & nous ne devons pas supposer des miracles sans nécessité. D'ailleurs il y a tout lieu de croire que l'impie Caïn se seroit mis peu en peine que son sacrifice fût consumé par le feu ou non. Il est donc naturel de chercher quelqu'autre marque de l'approbation de Dieu dont Caïn ait pu être touché, & qui ait été capable d'exciter son ressentiment contre son frere ; or voici l'idée ingénieuse d'un professeur de Leyde sur cette troisieme question.

Il convient que Moïse rapporte (immédiatement après avoir dit que Caïn & Abel offrirent des sacrifices) que Dieu eut égard à l'oblation d'Abel, & qu'il n'eut point d'égard à celle de Caïn ; mais l'on ne doit pas conclure de-là que les marques de l'approbation divine suivirent d'abord le sacrifice. La maniere dont cette histoire nous est rapportée, nous insinue qu'Abel & Caïn vécurent plusieurs années, l'un comme berger, & l'autre comme laboureur ; & l'on peut supposer, sans faire violence au texte, que lorsqu'ils retirerent quelque profit de leur travail, ils en offrirent les fruits à Dieu, & qu'ils continuerent pendant plusieurs années. Abel, dit l'historien sacré, étoit berger ; mais Caïn étoit laboureur, & il arriva au bout de quelque tems, &c. Ces paroles, au bout de quelque tems, en hébreu mikketz jamin, signifient quelquefois au bout de quelques ou plusieurs années, comme on peut le voir Deut. c. xiv. v. 28. au bout de trois ans, où le mot de trois détermine le nombre des années ; mais comme il n'y a point de nombre marqué dans le passage en question, on pourroit le traduire, au bout de quelques années.

En effet, il est très-probable que ce ne fut qu'au bout de quelques années qu'Abel connut qu'il étoit agréable à Dieu, & Caïn qu'il ne l'étoit point. Le premier prospéra, & vit son troupeau augmenter : Caïn au contraire s'apperçut qu'il ne fleurissoit point, & que la terre ne lui fournissoit pas d'abondantes récoltes : ce furent-là les voies par lesquelles Dieu fit connoître qu'il avoit agréé le sacrifice d'Abel, & qu'il n'avoit point eu égard à celui de Caïn ; & c'est ce qui aigrit le jaloux Caïn contre son frere. Voyant que Dieu le bénissoit beaucoup plus que lui, il résolut enfin de le tuer, & exécuta cet horrible dessein.

On sait de quelle maniere attendrissante & pathétique l'auteur spirituel du poëme de la mort d'Abel a traité tout récemment ce sujet de notre religion. Non-seulement c'est un ouvrage neuf par sa structure, sa forme & son ton ; mais M. Gesner a encore eu l'art d'augmenter l'intérêt que nous prenons à cet événement de l'histoire sainte, par la maniere vive & touchante dont il peint les diverses passions de nos premiers ayeux, & par les graces & la vérité qu'il met dans ses tableaux, lorsqu'il décrit les moeurs des premiers hommes qui ont habité la terre. A l'égard du sacrifice qu'Abel offrit à Dieu, il a cru devoir préférer l'opinion d'une victime en holocauste, au sentiment de Grotius, & voici comme il s'exprime à ce sujet dans la traduction soignée qu'en a faite M. Huber. C'est un trop beau morceau pour n'en pas décorer mon article. Lisez-le.

Le soleil ne donnant plus qu'une lumiere adoucie, dardoit encore ses derniers rayons à-travers le feuillage, prêt à s'aller cacher derriere les montagnes ; les fleurs distribuoient leurs parfums sur les zéphirs, comme pour les charger de les exhaler sur lui ; & les oiseaux à l'envi lui donnoient l'agréable amusement de leurs concerts. Caïn & Abel arriverent sous le feuillage, & virent avec une joie délicieuse leur pere rendu à leurs yeux. Sa priere finissoit ; il se leva, & embrassa les larmes aux yeux, sa femme & ses enfans ; après quoi il s'en retourna dans sa cabane. Cependant Abel dit à Caïn : mon cher frere, quelles actions de graces rendrons-nous au seigneur de ce qu'il a exaucé nos gémissemens, & de ce qu'il nous rend notre précieux pere ? Je vais pour moi, à cette heure où la lune se leve, m'acheminer vers mon autel, pour y offrir au seigneur en sacrifice le plus jeune de mes agneaux. Et toi, mon cher frere, es-tu dans la même idée ? Voudrois-tu aussi sur ton autel, faire un sacrifice au seigneur ?

Caïn le regardant d'un oeil chagrin : oui, dit-il, je vais aller à mon autel offrir en sacrifice au seigneur, ce que la pauvreté des champs me donne. Abel lui répondit gracieusement : mon frere, le seigneur ne compte pour rien l'agneau qui brûle devant lui, ni les fruits de la campagne que la flamme consume, pourvu qu'une piété sans tache brûle dans le coeur de celui qui donne l'un ou l'autre.

Caïn repartit : il est vrai, le feu tombera tout d'abord du ciel pour consumer ton holocauste ; car c'est par toi que le seigneur a envoyé du secours ; pour moi il m'a dédaigné ; mais je n'en irai pas moins lui offrir mon sacrifice.

Abel alors se jetta tendrement au cou de Caïn, en disant : ah, mon frere, mon cher frere, est-ce que tu te fais un nouveau sujet de chagrin de ce que le seigneur s'est servi de moi pour porter du secours à mon pere ? S'il s'est servi de moi, c'est une commission dont il m'a chargé pour nous tous. O mon frere, écarte, je t'en supplie, ces fâcheuses idées ; le seigneur qui lit dans nos ames, sait bien y découvrir les pensées injustes & les murmures sourds. Aime-moi, comme je t'aime. Vas offrir ton sacrifice ; mais ne permets pas que des dispositions impures en souillent la sainteté ; & compte qu'alors le seigneur recevra favorablement tes louanges & tes actions de graces, & qu'il te bénira du haut de son trône.

Caïn ne répondit point ; il prit le chemin de ses champs, & Abel le regardant avec tristesse, prit celui de ses pâturages, chacun s'avançant vers son autel. Abel égorgea le plus jeune de ses agneaux, l'étendit sur l'autel, le parsema de branches aromatiques & de fleurs, & mit le feu à l'holocauste ; puis échauffé d'une piété fervente, il s'agenouilla devant l'autel, & fit à Dieu les actions de graces & les louanges les plus affectueuses. Pendant ce tems, la flamme du sacrifice s'élevoit en ondoyant à-travers les ombres de la nuit ; le seigneur avoit défendu aux vents de souffler, parce que le sacrifice lui étoit agréable.

De son côté, Caïn mit des fruits de ses champs sur son sacrifice, & se prosterna devant son autel ; aussitôt les buissons s'agiterent avec un bruit épouvantable, un tourbillon dissipa en mugissant, le sacrifice, & couvrit le malheureux de flammes & de fumée. Il recula de l'autel en tremblant, & une voix terrible, qui sortit de la nuée, lui dit : pourquoi trembles-tu, & pourquoi la terreur est-elle peinte sur ton visage ? Il en est encore tems, corrige-toi, je te pardonnerai ton péché ; sinon ton péché & son châtiment te poursuivront jusque dans ta cabane. Pourquoi haïs-tu ton frere ? il t'aime & t'honore. La voix se tut, & Caïn saisi de frayeur quitta ce lieu affreux pour lui, & s'en retourna ; le vent furieux chassoit encore après lui la fumée infecte du sacrifice ; son coeur frissonnoit, & une sueur froide coula de ses membres.

Cependant, en promenant ses regards, il vit dans la campagne les flammes du sacrifice de son frere qui s'élevoient en tournoyant dans les airs. Désespéré par ce spectacle, il tourna ses pas ailleurs, & traîna loin de-là sa noire mélancolie, jusqu'à ce qu'enfin il s'arrêta sous un buisson, & bientôt le sommeil déploya sur lui ses sombres aîles.

Depuis long-tems un génie que l'enfer appelloit Anamalech, observoit ses démarches. Il suivit en secret les traces de Caïn, & saisit ce moment pour troubler son ame par toutes les images que pouvoient faire naître en lui l'égarement, l'envie à la dent corrosive, la colere emportée, & toutes les passions furieuses. Tandis que l'esprit impur travailloit à troubler ainsi l'ame de Caïn, un bruit épouvantable se fit entendre sur la cime des montagnes, un vent mugissant agitoit les buissons, & rabattoit les boucles des cheveux de Caïn le long de son front & de ses joues. Mais en vain les buissons mugirent ; en vain les boucles de ses cheveux battirent son front & ses joues, le sommeil s'étoit appesanti sur ses yeux ; rien ne put les lui faire ouvrir.

Caïn frémissoit encore de son songe, lorsqu'Abel qui l'avoit apperçu dans le bocage au pié du rocher, s'approcha, & jettant sur lui des regards pleins d'affection, il dit avec cette douceur qui lui étoit propre : ah mon frere, puisses-tu bientôt te réveiller, pour que mon coeur gros de tendresse, te puisse exprimer ses sentimens, & que mes bras puissent t'embrasser ! Mais plutôt modérez-vous, desirs empressés. Peut-être que ses membres fatigués ont encore besoin des influences restaurantes du sommeil. Mais... comme le voilà étendu, défait... inquiet ;.... la fureur paroît peinte sur son front. Eh pourquoi le troublez-vous, songes effrayans ? laissez son ame tranquille ; venez, images agréables, peintures des douces occupations domestiques & des tendres embrassemens, venez dans son coeur. Que tout ce qu'il y a de beau & de flatteur dans la nature, remplisse son imagination de charmes & de délices ; qu'elle soit riante comme un jour de printems ! que la joie soit peinte sur son front, & qu'à son réveil les hymnes éclosent de ses levres. A ces mots, il fixa son frere avec des yeux animés d'un tendre amour & d'une attente inquiete.

Tel qu'un lion redoutable dormant au pié d'un rocher, glace par sa criniere hérissée le voyageur tremblant, & l'oblige à prendre un détour pour passer, si d'un vol rapide une fleche meurtriere vient à lui percer le flanc, il se leve soudain avec des rugissemens affreux, & cherche son ennemi en écumant de rage ; le premier objet qu'il rencontre, sert de pâture à sa fureur ; il déchire un enfant innocent qui se joue avec des fleurs sur l'herbe. Ainsi se leva Caïn les yeux étincelans de fureur. Maudite soit l'heure, s'écria-t-il, à laquelle ma mere, en me mettant au monde, a donné la premiere preuve de sa triste fécondité. Maudite soit la région où elle a senti les premieres douleurs de l'enfantement. Périsse tout ce qui y est né. Que celui qui veut y semer, perde ses peines, & qu'une terreur subite fasse tressaillir tous les os de ceux qui y passeront.

Telles étoient les imprécations du malheureux Caïn, lorsqu'Abel pâle, comme on l'est au bord du tombeau, risqua de s'avancer à pas chancelans. Mon frere, lui dit-il d'une voix entrecoupée par l'effroi : mais non... Dieu !... je frissonne !... un des séditieux reprouvés que la foudre de l'Eternel a précipités du ciel, a sans-doute emprunté sa figure, sous laquelle il blasphême ? Ah fuyons. Où es-tu, mon frere, que je te bénisse ?

Le voici s'écria Caïn avec une voix de tonnerre, le voici ce favori du vengeur éternel & de la nature ; ah toute la rage de l'enfer est dans mon coeur. Ne pourrai-je ?... Caïn, mon frere, dit Abel, en l'interrompant avec une émotion dans la voix & une altération dans le visage, qui exprimoit tout-à-la-fois sa surprise, son inquiétude & son affection, quel songe affreux a troublé ton ame ? Je viens dès l'aurore pour te chercher, pour t'embrasser, avec le jour naissant ; mais quelle tempête intérieure t'agite ? Que tu reçois mal mon tendre amour ! Quand viendront hélas, les jours fortunés, les jours délicieux où la paix & l'amitié fraternelle rétablies feront revivre dans nos ames le doux repos & les plaisirs rians, ces jours après lesquels notre pere affligé & notre tendre mere soupirent avec tant d'ardeur ? O Caïn, tu ne comptes donc pour rien ces plaisirs de la réconciliation, à quoi tu feignis toi-même d'être sensible, lorsque tout transporté de joie je volai dans tes bras ? Est-ce que je t'aurois offensé depuis ? Dis-moi si j'ai eu ce malheur ; mais tu ne cesses pas de me lancer des regards furieux. Je t'en conjure par tout ce qu'il y a de sacré, laisse-toi calmer, souffre mes innocentes caresses ! En disant ces derniers mots, il se mit en devoir d'embrasser les genoux de Caïn ; mais celui-ci recula en-arriere ;... ah, serpent, dit-il, tu veux m'entortiller !... & en même tems ayant saisi une lourde massue, qu'il éleva d'un bras furieux, il en frappa violemment la tête d'Abel. L'innocent tomba à ses piés, le crane fracassé ; il tourna encore une fois ses regards sur son frere, le pardon peint dans les yeux, & mourut ; son sang coula le long des boucles de sa blonde chevelure, aux piés même du meurtrier.

A la vue de son crime, Caïn épouvanté étoit d'une pâleur mortelle ; une sueur froide couloit de ses membres tremblans ; il fut témoin des dernieres convulsions de son frere expirant. La fumée de ce sang qu'il venoit de verser, monta jusqu'à lui. Maudit coup ! s'écria-t-il, mon frere !... reveille-toi.... reveille-toi, mon frere ? Que son visage est pâle ! Que son oeil est fixe ! Comme son sang inonde sa tête... Malheureux que je suis.... Ah, qu'est-ce que je pressens !... Il jetta loin de lui la massue sanglante. Puis se baissant sur la malheureuse victime de sa rage, il voulut la relever de terre. Abel !.... mon frere.... crioit-il au cadavre sans vie ; Abel, réveille-toi.... Ah, l'horreur des enfers vient me saisir ! O mort.... c'en est donc fait pour toujours, mon crime est sans remede. (D.J.)

SACRIFICES du paganisme, (Mythol. antiq. Lit.) Théophraste rapporte que les Egyptiens furent les premiers qui offrirent à la divinité des prémices, non d'encens & de parfums, bien moins encore d'animaux, mais de simples herbes, qui sont les premieres productions de la terre. Ces premiers sacrifices furent consumés par le feu, & de là viennent les termes grecs , qui signifient sacrifier, &c. On brula ensuite des parfums, qu'on appella , du grec , qui veut dire prier. On ne vint à sacrifier les animaux que lorsqu'ils eurent fait quelque grand dégât des herbes ou des fruits qu'on devoit offrir sur l'autel. Le même Théophraste ajoute qu'avant l'immolation des bêtes, outre les offrandes des herbes & des fruits de la terre, les sacrifices des libations étoient fort ordinaires, en versant sur les autels de l'eau, du miel, de l'huile, & du vin, & ces sacrifices s'appelloient Nephalia, Melitosponda, Eloeosponda, Aenosponda.

Ovide assure que le nom même de victime marque qu'on n'en égorgea qu'après qu'on eut remporté des victoires sur les ennemis, & que celui d'hostie fait connoître que les hostilités avoient précédé. En effet, lorsque les hommes ne vivoient encore que de légumes, ils n'avoient garde d'immoler des bêtes dont la loi du sacrifice vouloit qu'on mangeât quelque partie.

Ante Deos homini quod conciliare valeret,

Fas erat, & puri lucida mica satis.

Pythagore s'éleva contre ce massacre des bêtes, soit pour les manger, ou les sacrifier. Il prétendoit qu'il seroit tout au plus pardonnable d'avoir sacrifié le pourceau à Céres, & la chevre à Bacchus, à cause du ravage que ces animaux font dans les blés & dans les vignes ; mais que les brebis innocentes, & les boeufs utiles au labourage de la terre, ne peuvent s'immoler sans une extrême dureté, quoique les hommes tâchent inutilement de couvrir leur injustice du voile de l'honneur des dieux : Ovide embrasse la même morale.

Nec satis est quod tale nefas committitur ipsos

Inscripsere deos sceleri ; numenque supernum,

Caede laboriferi credunt gaudere juvenci.

Horace déclare aussi que la plus pure & la plus simple maniere d'appaiser les dieux, est de leur offrir de la farine, du sel, & quelques herbes odoriférantes.

Te nihil attinet

Tentare multâ caede bidentium,

Mollibis aversos penates,

Farre pio, & saliente mica.

Les payens avoient trois sortes de sacrifices, de publics, de domestiques, & d'étrangers.

Les publics, dont nous décrirons les cérémonies avec un peu d'étendue, se faisoient aux dépens du public pour le bien de l'état, pour remercier les dieux de quelque faveur signalée, ou les prier de détourner les calamités qui menaçoient, ou qui affligeoient un peuple, un pays, une ville.

Les sacrifices domestiques se pratiquoient par ceux d'une même famille, & à leurs dépens, dont ils chargeoient souvent leurs héritiers. Aussi Plaute fait dire à un valet nommé Ergasile, dans ses captifs, qui avoit trouvé une marmite pleine d'or, que Jupiter lui avoit envoyé tant de biens, sans être chargé de faire aucun sacrifice.

Sine sacris haereditatem suam adeptus effertissimam.

" J'ai obtenu une bonne succession, sans être obligé aux frais des sacrifices de la maison ".

Les sacrifices étrangers étoient ceux qu'on faisoit lorsqu'on transportoit à Rome les dieux tutélaires des villes ou des provinces subjuguées, avec leurs mysteres & les cérémonies de leur culte religieux.

De plus, les sacrifices s'offroient encore ou pour l'avantage des vivans, ou pour le bien des défunts, car la fête des morts est ancienne, les Romains l'avoient avant les catholiques ; elle se célébroit chez eux au mois de Février, ainsi que Ciceron nous l'apprend : Februario mense, qui tunc extremus anni mensis erat, mortuis parentari voluerant.

La matiere des sacrifices étoit comme nous l'avons dit, des fruits de la terre, ou des victimes d'animaux, dont on présentoit quelquefois la chair & les entrailles aux dieux, & quelquefois on se contentoit de leur offrir seulement l'ame des victimes, comme Virgile fait faire à Entellus, qui immole un taureau à Eryx, pour la mort de Darès, donnant ame pour ame,

Hanc tibi, Eryx, meliorem animam pro morte Daretis, Persolvo.

Les sacrifices étoient différens par rapport à la diversité des dieux que les anciens adoroient ; car il y en avoit aux dieux célestes, aux dieux des enfers, aux dieux marins, aux dieux de l'air, & aux dieux de la terre. On sacrifioit aux premiers des victimes blanches en nombre impair ; aux seconds des victimes noires, avec une libation de vin pur & de lait chaud qu'on repandoit dans des fosses avec le sang des victimes ; aux troisiemes on immoloit des hosties noires & blanches sur le bord de la mer, jettant les entrailles dans les eaux, le plus loin que l'on pouvoit, & y ajoutant une effusion de vin.

cadentem in littore taurum,

Constitutam ante aras voti reus, extaque salsos

Porriciam in fluctus, & vina liquentia fundam.

On immoloit aux dieux de la terre des victimes blanches, & on leur élevoit des autels comme aux dieux célestes ; pour les dieux de l'air, on leur offroit seulement du vin, du miel, & de l'encens.

On faisoit le choix de la victime, qui devoit être saine & entiere, sans aucune tache ni défaut ; par exemple elle ne devoit point avoir la queue pointue, ni la langue noire, ni les oreilles fendues, comme le remarque Servius, sur ce vers du 6 de l'Enéïde.

Totidem lectas de more bidentes.

Id est, ne habeant caudam aculeatam, nec linguam nigram, nec aurem fissam : & il falloit que les taureaux n'eussent point été mis sous le joug.

Le choix de la victime étant fait, on lui doroit le front & les cornes, principalement aux taureaux, aux génisses, & aux vaches :

Et statuam ante aras auratâ fronte juvencum.

Macrobe rapporte au I. liv. des saturnales, un arrêt du sénat, par lequel il est ordonné aux décemvirs, dans la solemnité des jeux apollinaires, d'immoler à Apollon un boeuf doré, deux chevres blanches dorées, & à Latone une vache dorée.

On leur ornoit encore la tête d'une infule de laine, d'où pendoient deux rangs de chapelets, avec des rubans tortillés, & sur le milieu du corps une sorte d'étole assez large qui tomboit des deux côtés ; les moindres victimes étoient seulement ornées de chapeaux de fleurs & de festons, avec des bandelettes ou guirlandes blanches.

Les victimes ainsi parées, étoient amenées devant l'autel, & cette action s'exprimoit par ce mot grec , agere, ducere ; la victime s'appelloit agonia, & ceux qui la conduisoient, agones. Les petites hosties ne se menoient point par le lien, on les conduisoit seulement, les chassant doucement devant soi ; mais on menoit les grandes hosties avec un licou, au lieu du sacrifice ; il ne falloit pas que la victime se débattît, ou qu'elle ne voulût pas marcher, car la résistance qu'elle faisoit, étoit tenue à mauvais augure, le sacrifice devant être libre.

La victime amenée devant l'autel, étoit encore examinée & considerée fort attentivement, pour voir si elle n'avoit pas quelque défaut, & cette action se nommoit probatio hostiarum, & exploratio. Après cet examen le prêtre revêtu de ses habits sacerdotaux, & accompagné des victimaires, & autres ministres des sacrifices, s'étant lavé & purifié suivant les cérémonies prescrites, commençoit le sacrifice par une confession qu'il faisoit tout haut de son indignité, se reconnoissant coupable de plusieurs péchés, dont il demandoit pardon aux dieux, espérant que sans y avoir égard, ils voudroient bien lui accorder ses demandes.

Cette confession faite, le prêtre crioit au public, hoc age, soyez recueilli & attentif au sacrifice ; aussitôt une espece d'huissier tenant en main une baguette qu'on nommoit commentaculum, s'en alloit par le temple, & en faisoit sortir tous ceux qui n'étoient pas encore instruits dans les mysteres de la religion, & ceux qui étoient excommuniés. La coutume des Grecs, de qui les Romains l'emprunterent, étoit que le prêtre venant à l'autel demandoit tout haut, , qui est ici ? Le peuple répondoit , plusieurs personnes & gens de bien. Alors l'huissier crioit dans tous les coins du temple , c'est-à-dire loin d'ici méchans ; ou bien , loin d'ici profanes. Les Latins disoient ordinairement, nocentes, profani, abscedite ; chez les Grecs, tous ceux qu'on chassoit des temples, étoient compris sous ces mots généraux, , &c.

Ovide a nommé dans ses fastes liv. II. la plûpart des pécheurs qui ne pouvoient assister aux mysteres des dieux. Voici sa liste qui devroit nous servir de regle.

Innocui veniant, procul hinc, procul impius esto

Frater, & in partus mater acerba suos :

Cui pater est vivax : qui matris digerit annos,

Quae premit invisam socrus amica nurum.

Tantalidae fratres absint, & Jasonis uxor,

Et quae ruricolis semina tosta dedit !

Et soror, & Progne, Tereusque duabus iniquus ;

Et quicumque suas per scelus auget opes.

Nous apprenons de ces beaux vers, qu'à parler en général, il y avoit deux sortes de personnes à qui on défendoit d'assister aux sacrifices ; savoir les profanes, c'est-à-dire ceux qui n'étoient pas encore instruits dans le culte des dieux, & ceux qui avoient fait quelque action énorme, comme d'avoir frappé leur pere ou leur mere. Il y avoit certains sacrifices en Grece, dont les filles & les esclaves étoient bannis. Dans la Chéronée, le prêtre tenant en main un fouet, se tenoit à la porte du temple de Matuta, & défendoit à haute voix aux esclaves étoliens d'y entrer. Chez les Mages ceux qui avoient des taches de rousseur au visage, ne pouvoient point approcher des autels, selon le témoignage de Pline, livre XXX. chap. ij. Il en étoit de même chez les Germains, de ceux qui avoient perdu leur bouclier dans le combat ; & parmi les Scythes, de celui qui n'avoit point tué d'ennemi dans la bataille. Les dames romaines ne devoient assister aux sacrifices que voilées.

Les profanes & les excommuniés s'étant retirés, on crioit favete linguis ou animis, & pascite linguam, pour demander le silence & l'attention pendant le sacrifice. Les Egyptiens avoient coutume, dans le même dessein, de faire paroître la statue d'Harpocrate, dieu du silence, qu'ils appelloient . Pour les Romains, ils mettoient sur l'autel de Volupia, la statue de la déesse Angéronia, qui avoit la bouche cachetée, pour apprendre que dans les mysteres de la religion, il faut être attentif de corps & d'esprit.

Cependant le prêtre bénissoit l'eau pour en faire l'aspersion avec les cérémonies ordinaires, soit en y jettant les cendres du bois qui avoit servi à bruler les victimes, soit en y éteignant la torche du sacrifice ; il aspergeoit de cette eau lustrale, & les autels & tout le peuple, pendant que le choeur des musiciens chantoit des hymnes en l'honneur des dieux.

Ensuite on faisoit les encensemens aux autels, aux statues des dieux, & aux victimes ; le prêtre ayant le visage tourné vers l'orient, & tenant les coins de l'autel, lisoit les prieres dans le livre des cérémonies, & les commençoit par Janus & Vesta, en leur offrant avant toute autre divinité, du vin & de l'encens. Héliogabale ordonna cependant qu'on adressât la préface des prieres au dieu Héliogabale. Domitien voulut aussi qu'on les commençat en s'adressant à Pallas, dont il se disoit fils, selon le témoignage de Philostrate. Toutefois les Romains restituerent cet honneur à Janus & à Vesta.

Après cette courte préface, l'officiant faisoit une longue oraison au dieu à qui il adressoit le sacrifice, & ensuite à tous les autres dieux qu'on conjuroit d'être propices à ceux pour lesquels on offroit le sacrifice, d'assister l'empire, les empereurs, les principaux ministres, les particuliers, & l'état en général. C'est ce que Virgile a religieusement observé dans la priere qui fut faite à Hercule par les Saliens, ajoutant, après avoir rapporté ses belles actions :

Salve vera Jovis proles, decus addite divis,

Et nos & tua dexter adi pede sacra secundo.

Aeneid. l. VIII.

Apulée rend à la déesse Isis une action de grace qui mérite d'être ici rapportée, à cause de sa singularité.

Tu quidem sancta & humani generis sospitatrix perpetua, semper fovendis mortalibus munifica, dulcem matris affectionem miserorum casibus tribuis, nec dies, nec quies ulla, ac ne momentum quidem tenue tuis transcurris beneficiis otiosum, quâ mari terrâque protegas homines, & depulsis vitae procellis salutarem porrigas dexteram, quâ fatorum etiam inextricabiliter contorta retractas licia, & fortunae tempestates mitigas, & stellarum varios meatus cohibes.

Te superi colunt, observant inferi, tu rotas orbem, luminas solem, regis mundum, calcas tartarum ; tibi respondent sidera, redeunt tempora, gaudent numina, serviunt elementa, tuo nutu spirant flumina, nutriunt nubila, germinant semina, crescunt gramina. Tuam majestatem perhorrescunt aves coelo meantes, ferae montibus errantes, serpentes solo latentes, belluae, ponto natantes.

At ego referendis laudibus tuis exilis ingenio, & adhibendis sacrificiis tenuis patrimonio. Nec mihi vocis ubertas, ad dicenda quae de tuâ majestate sentio, sufficit, nec ora mille, linguaeque totidem, vel indefensi sermonis aeterna series. Ergo quod solùm potest religiosus quidem, sed pauper, alioquin efficere curabo, divinos tuos vultus, numenque sanctissimum, intra pectoris mei secreta conditum, perpetuò custodiens, imaginabor.

Ces prieres se faisoient debout, tantôt à voix basse, & tantôt à voix haute ; ils ne les faisoient assis que dans les sacrifices pour les morts.

Multis dum precibus Jovem salutat,

Stans summos resupinus usque in ungues.

Mart. l. XII. épigr. 78.

Virgile dit :

Luco tùm fortè parentis,

Pilumni Turnus sacratâ valle sedebat.

Aeneid. l. IX.

Le prêtre récitoit ensuite une espece de prône, pour la prospérité des empereurs & de l'état, comme nous l'apprenons d'Apulée, livre II. de l'âne d'or. Après, dit-il, qu'on eut ramené la procession dans le temple de la déesse Isis, un des prêtres appellé grammateus, se tenant debout devant la porte du choeur, assembla tous les pastophores, & montant sur un lieu élevé, prit son livre, lut à haute voix plusieurs prieres pour l'empereur, pour le sénat, pour les chevaliers romains, & pour le peuple, ajoutant quelque instruction sur la religion : Tunc ex iis quem cuncti grammateum vocabant, pro foribus assistens, caetu pastophorum (quod sacro sancti collegii nomen est) velut in concionem vocato, indidem de sublimi suggestu, de libro, de litteris faustâ voce praefatus principi magno, senatuque, equiti, totique populo, noticis, navibus, &c.

Ces cérémonies finies, le sacrificateur s'étant assis, & les victimaires étant debout, les magistrats ou les personnes privées qui offroient les prémices des fruits avec la victime, faisoient quelquefois un petit discours ou maniere de compliment ; c'est pour cela que Lucien en fait faire un par les ambassadeurs de Phalaris aux prêtres de Delphes, en leur présentant de sa part un taureau d'airain, qui étoit un chef-d'oeuvre de l'art.

A mesure que chacun présentoit son offrande, il alloit se laver les mains en un lieu exprès du temple, pour se préparer plus dignement au sacrifice, & pour remercier les dieux d'avoir bien voulu recevoir leurs victimes. L'offrande étant faite, le prêtre officiant encensoit les victimes, & les arrosoit d'eau lustrale ; ensuite remontant à l'autel, il prioit à haute voix le dieu d'avoir agréables les victimes qu'il lui alloit immoler pour les nécessités publiques, & pour telles ou telles raisons particulieres ; & après cela le prêtre descendoit au bas des marches de l'autel, & recevoit de la main d'un des ministres, la pâte sacrée appellée mola salsa, qui étoit de farine d'orge ou de froment, pâitrie avec le sel & l'eau, qu'il jettoit sur la tête de la victime, répandant par-dessus un peu de vin ; cette action se nommoit immolatio, quasi molae illatio, comme un épanchement de cette pâte, mola salsa, dit Festus, vocatur far totum, & sale sparsum, quo deo molito hostiae aspergantur.

Virgile a exprimé cette cérémonie en plusieurs endroits de son poëme ; par exemple,

Jamque dies infanda aderat mihi sacra parari,

Et salsae fruges, & circùm tempora vittae.

Eneïd. l. II.

Le prêtre ayant répandu des miettes de cette pâte salée sur la tête de la victime, ce qui en constituoit la premiere consécration, il prenoit du vin avec le simpule, qui étoit une maniere de burette, & en ayant gouté le premier, & fait gouter aux assistans, il le versoit entre les cornes de la victime, & prononçant ces paroles de consécration, mactus hoc vino inferio esto, c'est-à-dire que cette victime soit honorée par ce vin, pour être plus agréable aux dieux. Cela fait il arrachoit des poils d'entre les cornes de la victime, & les jettoit dans le feu allumé.

Et summa scarpens media inter cornua setas,

Ignibus imponit sacris.

Il commandoit ensuite au victimaire de frapper la victime, & celui-ci l'assommoit d'un grand coup de maillet ou de hache sur la tête : aussi-tôt un autre ministre nommé popa, lui plongeoit un couteau dans la gorge, pendant qu'un troisieme recevoit le sang de l'animal, qui sortoit à gros bouillons, dont le prêtre arrosoit l'autel.

Supponunt alii cultros, tepidumque cruorem

Suscipiunt pateris. Virgile.

La victime ayant été égorgée, on l'écorchoit, excepté dans les holocaustes, où on brûloit la peau avec l'animal ; on en détachoit la tête, qu'on ornoit de guirlandes & de festons, & on l'attachoit aux piliers des temples, aussi-bien que les peaux, comme des enseignes de la religion, qu'on portoit en procession dans quelque calamité publique, c'est ce que nous apprend ce passage de Ciceron contre Pison. Et quid recordaris cùm omni totius provinciae pecore compulso, pellicum nomine omnem quaestum illum domesticum paternumque renovasti ? Et encore par cet autre de Festus, pellem habere Hercules fingitur, ut homines cultus antiqui admoneantur ; lugentes quoque diebus luctûs in pellibus sunt.

Ce n'est pas que les prêtres ne se couvrissent souvent des peaux des victimes, ou que d'autres n'allassent dormir dessus dans le temple d'Esculape, & dans celui de Faunus, pour avoir des réponses favorables en songe, ou être soulagés dans leurs maladies, comme Virgile nous en assure par ces beaux vers.

Huc dona sacerdos

Cum tulit & caesarum ovium sub nocte silenti

Pellibus incubuit stratis, somnosque petivit ;

Multa modis simulacra videt volitantia miris,

Et varias audit voces, fruiturque deorum

Colloquio, atque imis acheronta affatur avernis.

Hic & tum pater ipse petens responsa Latinus,

Centum lanigeras mactabat ritè bidentes,

Atque harum effultus tergo, stratisque jacebat

Velleribus. Eneïde, l. VII. v. 86.

Lorsque le prêtre a conduit les victimes à la fontaine, & qu'il les y a immolées, il en étend pendant la nuit les peaux sur la terre, se couche dessus & s'y endort. Alors il voit mille fantômes voltiger autour de lui ; il entend différentes voix ; il s'entretient avec les dieux de l'olympe, avec les divinités même des enfers. Le roi pour s'éclaircir sur le sort de la princesse, sacrifia donc dans cette forêt cent brebis au dieu Faune, & se coucha ensuite sur leurs toisons étendues.

Cappadox, marchand d'esclaves, se plaint dans la comédie de Plaute intitulée Curculio, qu'ayant couché dans le temple d'Esculape, il avoit vu en songe ce dieu s'éloigner de lui ; ce qui le fait résoudre d'en sortir, ne pouvant espérer de guérison.

Migrare certum est jam nunc è fano foras.

Quandò Aesculapi ita sentio sententiam :

Ut qui me nihili faciat, nec salvum velit.

On ouvroit les entrailles de la victime ; & après les avoir considérées attentivement pour en tirer des présages, selon la science des aruspices, on les saupoudroit de farine, on les arrosoit de vin, & on les présentoit aux dieux dans des bassins, après quoi on les jettoit dans le feu par morceaux, reddebant exta diis : de-là vient que les entrailles étoient nommées porriciae, quod in arae foco ponebantur, diisque porrigebantur : de-sorte que cette ancienne maniere de parler, porricias inferre, veut dire, présenter les entrailles en sacrifice.

Souvent on les arrosoit d'huile, comme nous lisons, liv. VI. de l'Eneïde.

Et solida imponit taurorum viscera flammis,

Pingue super oleum fundens ardentibus extis.

Quelquefois on les arrosoit de lait & du sang de la victime, particulierement dans les sacrifices des morts, ce que nous apprenons de Stace, l. VI. de la Thébaïde.

Spumantisque mero paterae verguntur & atri

Sanguinis, & rapti gratissima cymbia lactis.

Les entrailles étant consumées, toutes les autres cérémonies accomplies, ils croyoient que les dieux étoient satisfaits, & qu'ils ne pouvoient manquer de voir l'accomplissement de leurs voeux ; ce qu'ils exprimoient par ce verbe, litare, c'est-à-dire tout est bien fait ; & non litare au contraire, vouloit dire qu'il manquoit quelque chose à l'intégrité du sacrifice, & que les dieux n'étoient point appaisés. Suétone parlant de Jules-César, dit qu'il ne put jamais sacrifier une hostie favorable le jour qu'il fut tué dans le sénat. Caesar victimis caesis litare non potuit.

Le prêtre renvoyoit le monde par ces paroles, I licet dont on se servoit pareillement à la fin des pompes funebres & des comédies, pour congédier le peuple, comme on le peut voir dans Térence & dans Plaute. Les Grecs se servoient de cette expression pour le même sujet, , & le peuple répondoit feliciter. Enfin on dressoit aux dieux le banquet ou le festin sacré, epulum ; on mettoit leurs statues sur un lit, & on leur servoit les viandes des victimes offertes ; c'étoit là la fonction des ministres des sacrifices, que les Latins nommoient epulones.

Il résulte du détail qu'on vient de lire, que les sacrifices avoient quatre parties principales ; la premiere se nommoit libatio, la libation, ou ce léger essai de vin qu'on faisoit avec les effusions sur la victime ; la seconde immolatio, l'immolation, quand après avoir répandu sur la victime des miettes d'une pâte salée, on l'égorgeoit ; la troisieme étoit appellée redditio, quand on en offroit les entrailles aux dieux ; & la quatrieme s'appelloit litatio, lorsque le sacrifice se trouvoit accompli, sans qu'il y eût rien à y redire.

Je ne dois pas oublier de remarquer qu'entre les sacrifices publics, il y en avoit qu'on nommoit stata, c'est-à-dire fixes, immobiles, qui se faisoient tous les ans à un même jour ; & d'autres extraordinaires nommés indicta, indiqués, parce qu'on les ordonnoit extraordinairement pour quelque occasion importante & inopinée ; mais les curieux trouveront de plus grands détails dans Stuckius, de sacrificiis veterum, & dans d'autres auteurs qui ont traité cette matiere à fond. Voyez aussi les articles HOSTIE & VICTIME.

Je n'ajouterai qu'un mot sur les sacrifices des Grecs en particulier. Ils distinguoient quatre sortes de sacrifices généraux ; savoir, 1°. les offrandes de pure volonté, & qu'on faisoit en conséquence d'un voeu, en grec , ou , comme pour le gain d'une victoire ; c'étoit encore les prémices des fruits offerts par les laboureurs, pour obtenir des dieux une abondante récolte ; 2°. l'offrande propiciatoire, , pour détourner la colere de quelque divinité offensée, & tels étoient tous les sacrifices d'usage dans les expiations ; 3°. les sacrifices supplicatoires, , pour le succès de toutes sortes d'entreprises ; 4°. les sacrifices expressément ordonnés par tous les prophetes ou oracles qu'on venoit consulter, . Quant aux rites de tous ces divers sacrifices, il faut consulter Potter, Archoeol. graec. tom. I. p. 209. & suivantes.

Pour ce qui regarde les sacrifices humains j'en déchargerai la lettre S, qui sera fort remplie, & je porterai cet article au mot VICTIME HUMAINE. (D.J.)

SACRIFICES DES HEBREUX, (Critiq. sacrée) avant la loi de Moïse, la matiere des sacrifices, la qualité, les circonstances, le ministere, tout étoit arbitraire. On offroit les fruits de la terre, la graisse ou le lait des animaux, le sang ou la chair des victimes. Chacun étoit prêtre ou ministre de ses propres sacrifices, ou c'étoit volontairement qu'on déféroit cet honneur aux plus anciens, aux chefs de famille, & aux plus gens de bien. La loi fixa aux Juifs ce qu'ils devoient offrir, & la maniere de le faire ; & elle déféra à la seule famille d'Aaron le droit de sacrifier.

Les Hébreux avoient deux sortes de sacrifices, les sanglans & les non sanglans. Il y en avoit trois de la premiere espece ; 1°. l'holocauste, l'hostie pacifique, & le sacrifice pour le péché. Dans l'holocauste, la victime étoit brûlée en entier, sans que le prêtre ni celui qui l'offroit pussent en rien réserver, Lévit. j. 13. parce que ce sacrifice étoit institué pour être une reconnoissance publique de la suprême majesté devant qui tout s'anéantit, & pour apprendre à l'homme qu'il doit se consacrer entierement & sans réserve à celui de qui il tient tout ce qu'il est. 2°. L'hostie pacifique étoit offerte pour rendre grace à Dieu, ou pour lui demander quelque bienfait, ou pour acquiter un voeu ; on n'y brûloit que la graisse & les reins de la victime, la poitrine & l'épaule droite étoient pour le prêtre, & le reste appartenoit à celui qui avoit fourni la victime. Il n'y avoit point de tems marqué pour ce sacrifice ; on l'offroit quand on vouloit, & la loi n'avoit rien ordonné sur le choix de l'animal ; il falloit seulement que la victime fût sans défaut. Lév. iij. 1. 3°. Dans le sacrifice pour le péché, le prêtre avant que de répandre le sang de la victime au pié de l'autel, trempoit son doigt, & en touchoit les quatre cornes de l'autel. Celui pour qui le sacrifice étoit offert n'en remportoit rien ; on en faisoit brûler la graisse sur l'autel. La chair étoit toute entiere pour les prêtres, & devoit être mangée dans le lieu saint, c'est-à-dire dans le parvis du tabernacle. Deutéron. xxvij. 7. Si le prêtre offroit pour ses péchés ou pour ceux de tout le peuple, il faisoit sept fois l'aspersion du sang de la victime devant le voile du sanctuaire, & répandoit le reste au pié de l'autel des holocaustes. Lév. iv. 6.

On employoit cinq sortes de victimes dans ces sacrifices, des vaches, des taureaux ou des veaux, des brebis ou des béliers, des chevres ou des boucs, des pigeons, des tourterelles ; & on ajoutoit à la victime immolée qu'on faisoit brûler sur l'autel, une offrande de gâteaux cuits au four ou sur le gril, ou frits sur la poele ; ou une certaine quantité de fleur de farine, avec de l'huile, de l'encens, du vin, & du sel.

Cette oblation qui accompagnoit presque toujours le sacrifice sanglant, pouvoit être faite seule, sans être précédée de l'effusion du sang, & c'est ce qu'on appelloit sacrifice non sanglant ; on l'offroit à Dieu comme principe & auteur de tous les biens. On y employoit l'encens, dont la flamme par l'odeur agréable qu'elle répand, étoit regardée comme le symbole de la priere, & des saints désirs de l'ame. Moïse défendit qu'on y mêlât le vin & le miel, figure de tout ce qui peut corrompre l'ame par le péché, & l'amollir par les délices. Le prêtre prenant une poignée de cette farine arrosée d'huile, avec l'encens, les répandoit sur le feu de l'autel, & tout le reste étoit à lui. Il devoit manger la farine sans levain dans le tabernacle, & nul autre que les prêtres n'avoit droit d'y toucher.

Il y avoit encore des sacrifices où la victime demeuroit vivante & en son entier, tels que le sacrifice du bouc émissaire au jour de l'expiation, & le sacrifice du passereau pour la purification d'un lépreux. Le sacrifice perpétuel, est celui où l'on immoloit chaque jour sur l'autel des holocaustes deux agneaux, l'un le matin, lorsque le soleil commençoit à éclairer, & celui du soir, lorsque les ombres commençoient à s'étendre sur la terre ; voilà quels étoient les sacrifices des Hébreux.

Tertullien en a fort bien indiqué l'origine ; ce n'est pas, dit-il, que Dieu se souciât de ces sacrifices, mais Moïse les institua pour ramener les Juifs de la multitude des dieux qui étoient alors adorés, à la connoissance du seul véritable. Dieu a commandé à vos peres, dit Justin martyr à Tryphon, de lui offrir des oblations & des victimes, non qu'il en eût besoin, mais à cause de la dureté de leurs coeurs, & de leur penchant à l'idolâtrie. (D.J.)

SACRIFICES des chrétiens, (Critique sacrée) S. Paul, Hébr. ch. xiij. nous les indique en deux mots, louanges du seigneur, confession de son nom, bénéficence & communion. En voici le commentaire par Clément d'Alexandrie, Strom. l. VIII. p. 729. Les sacrifices du chrétien éclairé sont les prieres, les louanges de Dieu, les lectures de l'Ecriture-sainte, les pseaumes & les hymnes. Mais n'a-t-il point encore, ajoute-t-il, d'autres sacrifices ? Oui, il connoît la libéralité & la charité ; qu'il exerce l'une à l'égard de ceux qui ont besoin de secours temporels, l'autre à l'égard de ceux qui manquent de lumieres & de connoissances. (D.J.)


SACRIFICIOSISLA DE LOS, (Géog. mod.) en françois l'île des sacrifices, & plus communément la baye du sacrifice ; petite île de la nouvelle Espagne, dans le golfe du Méxique, auprès de la Vera-Cruz. (D.J.)


SACRIFIERv. act. (Gram.) offrir en sacrifice. Voyez l'article SACRIFICE. Il se prend aussi au figuré. Je me suis sacrifié pour elle. Il m'a sacrifié à son ambition. Je lui ai sacrifié toutes mes fantaisies.


SACRILEGE(jurisprud.) ce terme pris dans sa signification générale s'entend de toute profanation de choses saintes ou dévouées à Dieu. Mais dans l'usage ce terme s'entend principalement des profanations qui se commettent à l'égard des hosties & vases sacrés, des sacremens, des images & reliques des saints & des églises.

La profanation des hosties & vases sacrés est ordinairement punie de la peine du feu avec l'amende-honorable & le poing coupé.

Celle des sacremens est aussi punie du feu ; quelquefois les prêtres sont condamnés à la potence & ensuite brûlés.

La peine de la profanation des images & reliques des saints & des églises est plus ou moins grave ; quelquefois elle est punie de mort, & même du feu, suivant les circonstances. Voyez DIMANCHE, ÉGLISES, FETES, IMAGES, PROFANATION, RELIQUES, SACREMENS, SEPULCRE, SERVICE DIVIN, TOMBEAUX, VASES SACRES. Voyez l'institut au droit criminel de M. de Vouglans, tr. des crimes, tit. 1. ch. ij. (A)

SACRILEGE, (Critique sacrée) sacrilegium ; mot formé de sacra & de legere, ramasser, dérober les choses sacrées. Sacrilege est donc le larcin des choses saintes ; & celui qui les vole, se nomme aussi sacrilege, sacrilegus. Il est dit au II. des Macch. iv. 39. que Lysimachus commit plusieurs sacrileges dans le temple, dont il emporta beaucoup de vases d'or.

Le mot de sacrilege se prend encore dans l'Ecriture, pour la profanation d'une chose, d'un lieu sacré par l'idolâtrie ; c'est ainsi qu'est nommée l'action par laquelle les Israëlites, pour plaire aux filles madianites, se laisserent entraîner à l'adoration de Béel-phégor. Nomb. xxv. 18.

Comme les sacrileges choquent la religion, leur peine doit être uniquement tirée de la nature de la chose ; elle doit consister dans la privation des avantages que donne la religion, l'expulsion hors des temples, la privation de la société des fideles pour un tems ou pour toujours ; la fuite de leur présence, les exécrations, les détestations, les conjurations. Mais si le magistrat va rechercher le sacrilege caché, il porte une inquisition sur un genre d'action où elle n'est point nécessaire ; il détruit la liberté des citoyens en armant contr'eux le zèle des consciences timides, & celui des consciences hardies. Le mal est venu de cette fausse idée, qu'il faut venger la divinité ; mais il faut faire honorer la divinité, & ne la venger jamais ; c'est une excellente réflexion de l'auteur de l'esprit des loix. (D.J.)


SACRIMA(Littérat.) nom que donnoient les Romains au vin nouveau qu'ils offroient à Bacchus, en reconnoissance de la recolte abondante qu'ils avoient obtenue par sa protection. Pitiscus.


SACRISTAINS. m. terme d'Eglise ; officier ecclésiastique qui a le soin & la garde des vases & des ornemens sacrés ; mais le premier sacristain dans l'église romaine, est celui de la chapelle du pape, dont l'office est annexé à l'ordre des hermites de S. Augustin. C'est ainsi qu'Alexandre VI. l'a ordonné par une bulle de l'an 1497, sans qu'il soit même nécessaire que ledit religieux soit dans la prélature. Cependant depuis longtems le pape donne un évêché in partibus à celui auquel il confere cet office ; & quand même il ne seroit point évêque, il peut porter le mantelet & la mosette à la maniere des prélats de Rome. Ce sacristain prend le titre de préfet de la sacristie du pape. Il a en sa garde tous les ornemens, les vases d'or, d'argent, & les reliquaires de cette sacristie. Il distribue aux cardinaux les messes qu'ils doivent célebrer solemnellement, mais ce n'est que d'après l'aveu du premier cardinal prêtre, qui en est proprement le distributeur. Il dit tous les jours la messe aux cardinaux, & leur administre les sacremens ainsi qu'aux conclavistes. (D.J.)


SACRISTIES. f. (Hist. ecclés.) c'est un endroit attenant les anciennes églises, où l'on serre les habits sacrés, les vases, & les autres ornemens de l'autel.

Ce mot est grec ; il est formé de , je sers, à cause que l'on y prenoit tout ce qui étoit d'usage pour le service divin. On l'appelloit aussi , & en latin salutatorium, parce qu'en cet endroit l'évêque recevoit & saluoit les étrangers. Quelquefois aussi il étoit appellé ou , mensa, table, à cause qu'il y avoit des tables sur lesquelles on mettoit les ornemens sacrés, ou , une sorte d'hôtellerie ou de maison dans laquelle on logeoit des soldats.

Le premier concile de Laodicée, dans le 21 St. canon, défend aux prêtres de vivre dans la sacristie, , ou de toucher aux ustensiles sacrés. Une ancienne version latine de ces canons se rend par les mots in secretario ; mais la copie qui en est à Rome, aussi-bien que Denis le Petit, retiennent le mot diaconicon en latin. Il est vrai que Zonaras & Balsamon entendent cette expression dans le 21 St. canon, de l'ordre d'un diacre, & non pas d'un bâtiment. Leo Allatius suit cette opinion dans son traité de templis graecorum ; mais tous les autres interprêtes s'accordent à prendre ce mot pour l'expression d'une sacristie. Outre les ornemens de sacrificature & de l'autel, l'on y déposoit pareillement les reliques de l'église.


SACRO-COCCYGIENen Anatomie ; nom de deux muscles qu'on appelle aussi coccygiens postérieurs. Voyez COCCYGIEN.


SACRO-LOMBAIREen Anatomie ; nom d'un muscle situé sur le dos entre les angles des côtes & leurs apophyses transverses.

Ce muscle est intimément uni par sa partie inférieure avec le long dorsal, & il en est distingué à sa partie supérieure par une petite ligne graisseuse. Il paroît tendineux extérieurement, & charnu intérieurement. Il s'attache au moyen de son plan tendineux à l'os sacrum à levre externe, & à la portion postérieure de l'os des isles, aux apophyses transverses des lombes par des plans charnus, qui paroissent se détacher du plan tendineux, à la partie inférieure des angles de toutes les côtes, à la tubérosité de la premiere aux apophyses transverses des deux vertebres inférieures du col, par des bandelettes tendineuses, & par des plans charnus qui croisent les tendineuses.

Ce muscle est aussi appellé lumbo-dorsal, & dorsal moyen. Winslow.


SACRO-SCIATIQUEen Anatomie ; nom de deux ligamens qui unissent l'os sacrum avec l'os yschium.


SACROSS. m. (Poids) poids des anciens Arabes répondant à une de nos onces. (D.J.)


SACRUMen Anatomie ; nom d'un os qui est la base & le soutien de toute l'épine du dos, ce qui lui a fait donner aussi le nom d'os basiliaire.

On le divise en partie supérieure, en base, en pointe, en deux bords & en deux faces.

Il paroît composé de plusieurs fausses vertebres, qui vont toujours en décroissant vers la pointe : ces fausses vertebres, dans les jeunes sujets, sont unies ensemble par des cartilages mitoyens, mais le tout s'ossifie dans l'adulte, & elles ne forment plus qu'une seule piece.

La face antérieure est concave, on y observe sur les parties latérales quatre trous, quelquefois cinq.

La face postérieure est convexe & fort inégale. On y remarque sur les parties latérales quatre trous placés vis-à-vis de ceux de la face interne ; dans la partie moyenne une espece d'épine ouverte vers sa partie inférieure.

A la base de l'os sacrum il y a deux apophyses obliques circulaires, qui répondent aux inférieures de la derniere vertebre des lombes ; on y voit la face supérieure du corps de la premiere fausse vertebre, entre la partie postérieure & les apophyses obliques, une échancrure, & une ouverture du canal triangulaire fort applati entre les deux faces, lequel communique avec les trous de l'une & l'autre face ; il est continu avec le grand canal de l'épine du dos.

Les parties latérales de cet os sont un peu évasées par en haut, où l'on voit à chaque côté une grande facette cartilagineuse, semblable à celle de la face interne de l'os iléon avec lequel il est articulé. Voyez ILEON.

L'os sacrum est terminé par le coccyx. Voyez COCCYX.


SADAou ALSADOR, s. m. (Botan. exot.) nom donné par les Arabes au lotus, décrit par Dioscoride & autres anciens. Ce buisson est nommé par quelques-uns acanthus, acanthe, à cause qu'il étoit plein d'épines, plante que plusieurs écrivains ont confondue soit avec l'acanthe ordinaire, soit avec l'acanthe de Théophraste, qui n'étoit autre chose que l'acacia. Le fruit de cet arbre, nommé par Virgile baie d'acanthe, est le nabac des Arabes. Sérapion déclare nettement que le sadar ou l'acanthus de Virgile, est la même plante que le lotus cyrénien d'Hérodote, & que le lotus de Dioscoride. Belon l'a aussi décrit sous le nom de napeca, nom qui dérive probablement du mot arabe nabac. Il dit que c'est un arbuste toujours verd, appellé par quelques écrivains grecs aenoplia. Prosper Alpin dans ses plantes d'Egypte parle du nabeca, comme d'un buisson épineux. Léon l'Africain fait mention du même arbre, qu'il appelle par erreur rabech au lieu de nabech ; il dit que c'est un buisson épineux donnant des fruits semblables à la cerise, mais plus petits, & du goût du zizyphe. Ce sont-là les baies de l'acanthe de Virgile. (D.J.)


SADAVAA(Géog. mod.) bourgade d'Espagne, en Aragon, aux confins de la Navarre, dans une plaine très-fertile, sur la riviere de Riguel, qui se jette dans l'Ebre. Quoique cette bourgade n'ait pas cent feux, elle a titre de ville, des murailles, & le droit d'envoyer des députés aux Cortez.


SADou SASJU, (Géogr. mod.) grande île du Japon, située au nord de cet empire, vis-à-vis des provinces de Jectoju & de Jetsingo. On lui donne trois journées & demie de circuit, & on la divise en trois districts. Elle est très-fertile, ne manque ni de bois, ni de pâturage, & abonde en blé, en ris & en gokokf. La mer la fournit aussi de poisson & d'écrevisses. (D.J.)


SADOURS. m. terme de Pêche, est une sorte de filet tramaillé à l'usage des pêcheurs.

Les trameaux aux poissons que les pêcheurs de Bouin, dans le ressort de l'amirauté du Poitou ou des sables d'Olone nomment sadours, sont ordinairement tannés ; ce sont des vrais trameaux sédentaires d'un calibre beaucoup plus grand, tant pour la nappe, que pour les hameaux, que l'ordonnance ne la fixe pour ces sortes de filets, les mailles des hameaux ou homails ayant dix pouces trois lignes en quarré, & celle de la menue flue, toile ou ret du milieu quinze à huit lignes en quarré, ces trameaux sont flottés en pierres, comme les flottes dont on se sert à pié & avec bateaux.

Les pêcheurs nomment aussi sadours les trameaux qui servent en hiver à faire la pêche des macreuses, & autres especes d'oiseaux marins ; ce sont les alourets & aloureaux des pêcheurs des autres lieux, à la différence que ceux de Bouin sont tramaillés, & les autres simplement toiles. Quand ils sont tendus pour la pêche des oiseaux marins, ils sont sur des perches éloignées les unes des autres de neuf brasses ; on plante les perches suivant le vent, qui doit souffler de maniere qu'il batte toujours la côte.

Le ret a 45 brasses de long ou environ, & une brasse de chûte ; il est tendu de maniere qu'il se trouve élevé de 5 à 6 piés au-dessus de l'eau, afin que de haute mer il soit toujours élevé au-dessus de la marée.

La pêche du sadour commence un peu après la S. Michel, & dure ordinairement jusqu'à Pâque, les vents de mer & les nuits les plus sombres & les plus noires sont les plus avantageuses.

Les trameaux ou sadours de la Limagne, ont la maille de la menue toile, nappe ou ret du milieu de deux pouces six lignes en quarré, & celle des hameaux ou homails de 11 pouces six lignes en quarré, & les plus serrées ont les leurs de onze pouces trois lignes aussi en quarré ; les pêcheurs nomment ces sortes de rets des sadours à gibasse.


SADRASou SADRASTPATAN, (Géog. mod.) ville des Indes, en-deçà du Gange, sur la côte de Coromandel, au midi de S. Thomé, à l'embouchure de la riviere de Palaru. Elle est à l'empereur du Mogol. Long. 100. 30. lat. 12. 40. (D.J.)


SADSINS. m. (Hist. nat. Bot.) plante du Japon, qui est un lychnis sauvage ; elle a ses feuilles comme celles de la giroflée ; sa tige est d'environ un pié de hauteur, & ses fleurs blanches ont cinq pétales. Sa racine est longue de 3 ou 4 pouces, d'un goût fade, qui tire sur celui du panais. Il se trouve des imposteurs japonois qui la vendent pour du ginseng.


SADUCÉEN(Hist. des sectes juiv. & Crit. sacr.) La secte des Saducéens, , étoit une des quatre principales sectes des juifs. Il en est beaucoup parlé dans le nouveau Testament.

Ce fut l'an 263 avant J. C. du tems d'Antigone de Socho, président du grand sanhédrin de Jérusalem, que commença la secte des Saducéens, & lui-même y donna occasion ; car ayant souvent inculqué à ses disciples qu'il ne falloit pas servir Dieu par un esprit mercénaire, pour la récompense qu'on en attendoit, mais purement & simplement par l'amour & la crainte filiale qu'on lui doit ; Sadoc & Baithus, deux de ses éleves, conclurent de-là qu'il n'y avoit point de récompense après cette vie ; & faisant secte à-part, ils enseignerent que toutes les récompenses que Dieu accordoit à ceux qui le servent, se bornoient à la vie présente. Quantité de gens ayant goûté cette doctrine, on commença à distinguer leur secte par le nom de saducéens, pris de celui de Sadoc leur fondateur. Ils différoient des Epicuriens en admettant la puissance qui a créé l'univers, & la providence qui le gouverne ; au lieu que les Epicuriens nioient l'un & l'autre.

Les Saducéens n'étoient d'abord que ce que sont aujourd'hui les Caraïtes, c'est-à-dire qu'ils rejettoient les traditions des anciens, & ne s'attachoient qu'à la parole écrite ; & comme les Pharisiens étoient les zèlés protecteurs de ces traditions, leur secte & celle des Saducéens se trouverent directement opposées. Si les Saducéens s'en étoient tenus là, ils auroient eu toute la raison de leur côté ; mais ils goûterent d'autres opinions impies. Ils vinrent à nier la résurrection & l'existence des anges, & des esprits des hommes après la mort, comme il paroît par Matt. xxij. 23 ; Marc, xij. 18 ; Act. xxiij. 8. Ils reconnoissoient à la vérité, que Dieu avoit créé le monde par sa puissance ; qu'il le gouvernoit par sa providence ; & que pour le gouverner, il avoit établi des récompenses & des peines : mais ils croyoient que ces récompenses & ces peines se bornoient toutes à cette vie, & c'étoit pour cela seul qu'ils servoient Dieu, & qu'ils obéissoient à ses loix. Du reste ils n'admettoient, comme les Samaritains, que le seul Pentateuque pour livre sacré.

Quelques savans, & entr'autres Scaliger, prétendent qu'ils ne rejettoient pas le reste de l'Ecriture ; mais seulement qu'ils donnoient la préférence aux livres de Moïse. Cependant la dispute que l'Evangile rapporte que J. C. eut avec eux, Matt. xxij. Marc, xij. Luc, xx. milite contre l'opinion de Scaliger ; car J. C. ayant en main plusieurs passages formels des prophêtes & des hagiographes, qui prouvent une vie à venir, & la résurrection des morts, on ne sauroit assigner de raison qui l'obligeât à les abandonner, pour tirer de la loi un argument qui n'est fondé que sur une conséquence, si ce n'est parce qu'il combattoit des gens qui rejettoient ces prophêtes & ces hagiographes, & que rien ne convaincroit que ce qui étoit tiré de la loi même.

Les Saducéens différoient aussi des Esséniens & des Pharisiens, sur le libre-arbitre & la prédestination ; car les Esséniens croyoient que tout est prédéterminé dans un enchaînement de causes infaillibles ; & les Pharisiens admettoient la liberté avec la prédestination. Mais les Saducéens, au rapport de Josephe, nioient toute prédestination & soutenoient que Dieu avoit fait l'homme maître absolu de ses actions, avec une entiere liberté de faire, comme il veut, le bien ou le mal, sans aucune assistance pour l'un, ni aucun empêchement pour l'autre. En un mot, cette opinion saducéenne étoit précisément la même que fut celle de Pélage parmi les Chrétiens, qu'il n'y a point de secours de Dieu, ni par une grace prévenante, ni par une grace assistante ; mais que sans ce secours, chaque homme a eu lui-même le pouvoir d'éviter tout le mal que défend la loi de Dieu, & de faire tout le bien qu'elle ordonne.

La secte des Saducéens étoit la moins nombreuse de toutes ; mais elle avoit pour partisans les gens de la premiere qualité, ceux qui avoient les premiers emplois de la nation, & les plus riches. Or comme ils périrent tous à la destruction de Jérusalem par les Romains, la secte saducéenne périt avec eux. Il n'en est plus parlé depuis ce tems-là pendant plusieurs siecles ; jusqu'à ce que leur nom ait commencé à revivre, avec quelques modifications, dans les Caraïtes. (D.J.)


SAEPINUM(Géogr. anc.) ancienne ville d'Italie, au pays des Samnites, près de l'Apennin, à la source du Tamarus, selon Ptolémée, lib. III. c. j. Tite-Live parle du siege de cette place par Papirius. La table de Peutinger fait mention de ce lieu, & le nomme Sepinum, à 12 milles de Sirpium. Pline liv. III. ch. xij. met le peuple saepinates entre les Samnites ; & une inscription dans le recueil de Gruter, fait mention d'eux ; municipes saepinates. C'est aujourd'hui Supino, au comté de Molise, dans le royaume de Naples. (D.J.)


SAEPRUS(Géog. anc.) riviere de l'île de Sardaigne, selon Ptolémée, lib. III. c. iij. qui en met l'embouchure sur la côte orientale. Elle conserve son nom ; c'est encore à présent le Sepro, selon le P. Coroneli. (D.J.)


SAETABIS(Géogr. anc.) ville de l'Espagne tarragonoise, au pays du peuple Contestani, dans les terres. Elle étoit sur une hauteur, comme il paroît par ces vers de Silius Italicus. lib. III. v. 873.

Celsa mittebat Saetabis arce.

Saetabis & telas Arabum sprevisse superba,

Et Pelusiaco filum componere lino.

Ces vers font voir non-seulement que Saetabis étoit au haut d'une colline, mais encore qu'il s'y faisoit des toiles qui surpassoient en finesse & en beauté celles d'Arabie, & que le fil qu'on y employoit, valoit bien celui de Péluse en Egypte.

On y travailloit aussi à des étoffes de laine, & Catulle, épigr. xxv. parle des mouchoirs de ce lieu-là, qu'il nomme sudaria Saetaba. Pline donne le troisieme rang au lin de Saetabis, entre les meilleurs & les plus estimés dans toute l'Europe. On prétend que c'est présentement Xativa.

Saetabes est aussi le nom d'une riviere de l'Espagne tarragonoise, dans les terres, au pays du peuple Contestani, selon Ptolémée, lib. II. c. vj. qui en met l'embouchure entre Alone & Illicitanus portus. Il paroît que c'est aujourd'hui Rio d'Alcoy. (D.J.)


SAETTELE CAP DE, (Géog. mod.) en italien punta della Saetta ; cap du royaume de Naples, sur la côte méridionale de la Calabre ultérieure, à une des extrêmités du mont Apennin, entre le cap delli Armi & celui de Spartivento. C'est le Brutium promontorium des anciens, selon Cluvier. (D.J.)


SAFANI-AL-BAHR(Géog. mod.) c'est-à-dire éponge de mer ; petite île d'Egypte, sur la côte occidentale de la mer Rouge, à 13 lieues au nord de Kossir. Elle n'a que deux lieues de longueur sur un quart de lieue de large. Latit. 27. (D.J.)


SAFARSAFER ou SAPHAR, s. m. (Hist. mod.) second mois des Arabes & des Turcs ; il répond à notre mois d'Octobre.


SAFIE(Géog. mod.) les Africains la nomment Asfi, & les Portugais Asafie ; ville d'Afrique dans la Barbarie, au royaume de Maroc, sur la côte de l'Océan, à l'extrêmité de la province de Duquela. Elle est environnée de murs & de tours, avec un château dont les Portugais ont été maîtres depuis l'an 1507, jusqu'en 1641 qu'ils l'abandonnerent. Plusieurs juifs s'y sont retirés pour le trafic. Le pays d'alentour est fertile en blé & en troupeaux. Long. 9. 38. latit. 32. (D.J.)


SAFRA(Géog. mod.) petite ville d'Espagne dans l'Estramadoure. Voyez ZAFRA.


SAFRANS. m. (Hist. nat. Bot.) crocus ; genre de plante à fleur liliacée & monopétale ; la partie inférieure est en forme de tuyau qui a un pédicule : ce tuyau s'évase par le haut, & il est divisé en six parties. Le pistil s'éleve du fond de cette fleur, & il se divise en trois filamens, terminés par une sorte de tête & par une aigrette. Le calice de la fleur devient dans la suite un fruit oblong, qui a trois angles & trois loges, & qui renferme des semences arrondies. Ajoutez aux caracteres de ce genre que la racine est composée de deux tubercules, dont l'un est plus petit que l'autre. Le plus gros se trouve placé au-dessous du plus petit, & il est charnu & fibreux. Ces deux tubercules sont recouverts d'une enveloppe membraneuse. Tournefort, inst. rei herb. Voyez PLANTE.

La plante dont on tire ces filamens, est nommée crocus ou crocus sativus, par tous les Botanistes. Sa racine est tubéreuse, charnue, de la grosseur d'une noisette, & quelquefois d'une noix, blanche, douce, double, dont la supérieure est plus petite, l'inférieure plus grosse & chevelue. Elles sont revêtues l'une & l'autre de quelques tuniques arides, roussâtres & en forme de réseau. De cette racine sortent sept ou huit feuilles, longues de 6 & même de 9 pouces, très-étroites & d'un verd foncé. Parmi ces feuilles s'éleve une tige courte, qui soutient une seule fleur en lys, d'une seule piece, blanche, fistuleuse par sa partie inférieure, & divisée en six segmens arrondis, de couleur gris-de-lin.

Il sort du fond de la fleur trois étamines, dont les sommets sont jaunâtres, & un pistil blanchâtre qui se partage comme en trois branches, larges à leur extrêmité supérieure, & découpées en maniere de crête, charnue, d'un rouge foncé, & comme de couleur vive d'oranger, lesquelles sont appellées par excellence du nom de safran. L'embryon qui soutient la fleur, se change en un fruit oblong, à trois angles, partagé en trois loges qui contiennent des semences arrondies.

Le safran croît dans la plûpart des pays, soit chauds, soit froids, en Sicile, en Italie, en Hongrie, en Allemagne, en Irlande, en Angleterre, dans plusieurs provinces de la France, dans la Guienne, dans le Languedoc, aux environs d'Orange, dans la Normandie & le Gâtinois. Le safran du Gâtinois & d'Angleterre passe pour le meilleur du monde, & on le préfere, avec raison, à l'oriental.

Le safran se multiplie commodément & communément par le moyen de ses bulbes, qui croissent tous les ans en grande quantité ; car lorsqu'on en seme la graine, il est plus long-tems à venir. On plante ses bulbes au printems, dans des sillons égaux & éloignés les uns des autres de six pouces. Ces bulbes ne produisent que des feuilles dans l'année où elles ont été plantées, & des fleurs l'année suivante au mois d'Octobre. Les fleurs ne durent qu'un ou deux jours après leur épanouissement. Quand elles sont tombées, il sort des feuilles qui sont vertes pendant l'hiver : elles sechent, se perdent au printems, & ne paroissent jamais pendant l'été.

Il arrive de-là qu'aussitôt que les fleurs du safran s'épanouissent, on les cueille au lever, ou au coucher du soleil, & on sépare les filamens du milieu de la fleur ; ensuite on les nettoie bien, on les seche & on les garde. Quelques jours après la premiere cueillette il s'éleve de nouvelles fleurs, on les cueille de nouveau, cette opération dure près de 30 jours.

Au mois d'Octobre, lorsque la plante fleurit, la racine n'est composée que d'une bulbe ; le printems & l'été suivant, elle en a deux l'une sur l'autre. Car lorsque les feuilles croissent au commencement de la belle saison, la partie supérieure de la racine d'où sortent les feuilles, croît aussi dans le même tems, jusqu'à ce qu'elle soit aussi grosse l'été que l'est la bulbe mere ; alors ayant acquis une constitution solide, pleine & succulente, la bulbe mere devient languissante, sans suc, flasque, & disparoît entierement dans le cours de l'automne : c'est l'image de la vie humaine.

Après que les fleurs sont passées, on retire les bulbes de la terre sur la fin d'Octobre ; on les garde dans un lieu sec sans les couvrir de terre ; on les tient éloignées des rayons du soleil de peur qu'elles ne se sechent, & cependant afin qu'elles murissent davantage, ce que l'on connoît quand les feuilles se fannent. Au retour du printems, on les plante de nouveau dans la terre.

Il est peu de plantes d'un aussi grand usage que le safran ; ses fleurs sont agréables à la vûe & à l'odorat. Son pistil est considéré comme une chose précieuse ; il entre dans les apprêts de cuisine ; il sert aux peintres en miniature ; il fournit aux teinturiers une très-belle couleur, & les Médecins l'employent dans plusieurs maladies. La fanne même & les pétales du safran servent dans les pays où on le cultive, à faire du fourrage pour les bestiaux.

Mais le safran, semblable aux plantes les plus précieuses, est tendre, délicat, & ne peut être conservé que par des soins proportionnés à ses usages ; aussi est-il attaqué de plusieurs maladies, qui toutes ensemble tendent à le détruire : cependant il n'en éprouve aucune plus dangereuse, ni qui lui soit plus nuisible, que celle que les habitans du Gâtinois appellent la mort. En effet, elle tue infailliblement le safran ; & de plus elle paroît contagieuse, & toujours en rond. D'une premiere plante attaquée, le mal se répand à celles d'alentour, selon des circonférences circulaires, & qui augmente toujours. On ne peut arrêter le mal que par des tranchées que l'on fait dans le champ pour empêcher la communication, à-peu-près comme dans une peste. C'est dans le printems, dans le tems de la seve, & lorsque le safran devroit avoir plus de force pour résister au mal, qu'il souffre ses plus grands ravages.

Comme il peut causer des dommages considérables, M. du Hamel, à qui d'ailleurs la simple curiosité de physicien auroit pû suffire, en étudia l'origine, & après un nombre de recherches, car il est très-rare que les premieres aillent droit au but, il la découvrit.

Une plante parasite, qui ne sort jamais de terre, & ne s'y tient guere à-moins de demi-pié de profondeur, se nourrit aux dépens de l'oignon du safran qu'elle fait périr, en tirant toute sa substance. Cette plante est un corps glanduleux ou tubercule, dont il sort des filamens violets, velus & menus comme des fils, qui sont ses racines ; ces racines produisent encore d'autres tubercules, & puisque les plantes qui tracent, tracent en tous sens, & que celle-ci ne peut que tracer, on voit évidemment pourquoi la maladie du safran s'étend toujours à la ronde. Aussi quand M. du Hamel examina un canton de safrans attaqués, il trouva toujours les oignons de ceux qui étoient au centre plus endommagés, plus détruits, & les autres moins, à proportion de leurs distances.

On voit pareillement pourquoi des tranchées rompent le cours du mal ; mais il faut qu'elles soient au moins profondes de demi-pié. Les laboureurs avoient trouvé ce remede sans le connoître, & apparemment sur la seule idée très-confuse de couper la communication d'une plante de safran à une autre. Il faut prendre garde de ne pas renverser la terre de la tranchée sur la partie saine du champ, on y renverseroit la plante funeste.

M. du Hamel a observé qu'elle n'attaque pas seulement le safran, mais encore les racines de l'hyeble, du coronilla flore vario, de l'arrête-boeuf, les oignons de muscari, & elle les attaque, tandis qu'elle ne touche pas au blé, à l'orge, &c. Ce n'est pas tant, comme on le pourroit croire, parce qu'elle fait un certain choix de sa nourriture, que parce qu'il lui est impossible à cause de la profondeur où elle se tient, de rencontrer des plantes dont les racines ou les oignons, ne sont qu'à une profondeur moindre. Hist. de l'acad. 1728. (D.J.)

SAFRAN, (Chymie, Diete & Mat. méd.) ses filamens blanchâtres ou d'un jaune pâle par une de leur extrêmité, & d'un rouge orangé ou purpurin par l'autre, d'une odeur assez agréable quoique forte, d'une saveur amere, &c. que tout le monde connoît sous le nom de safran, sont les étamines des fleurs d'une plante à qui appartient proprement le nom de safran ; mais d'après un usage fort reçu, on a transporté le nom de la plante à la seule de ses parties dont on fasse usage, comme on dit blé au lieu de semence de blé ; navets, au lieu de racines de navets, &c.

On doit choisir le safran récent, en filets larges, rouges, flexibles & gras au toucher, quoique sec, d'une odeur très-aromatique, & on doit rejetter celui qui est pâle & en brins menus, trop secs, peu odorans, ou noirâtre, & ayant l'odeur de moisi. On doit outre cela, monder pour l'usage le safran choisi de la partie de ses filets qui est blanche ou jaunâtre.

Le safran contient un principe aromatique très-abondant, très-expansible, & capable de parfumer une grande quantité d'eau, d'esprit-de-vin, d'huile par expression, &c.

Le safran contient aussi une partie colorante extrêmement divisible, & dont une très-petite portion peut teindre une quantité très-considérable de liquide aqueux ou spiritueux ; car cette substance est également soluble par ces deux menstrues, & n'est point miscible au menstrue huileux.

Enfin le safran contient une matiere fixe, qui est également soluble par l'esprit-de-vin & par l'eau ; ensorte que l'extrait de safran peut également s'obtenir par l'application convenable de l'un ou de l'autre de ces menstrues.

M. Cartheuser observe que le safran ne donne point d'huile essentielle ; ou du-moins qu'il n'a jamais retiré un pareil principe du safran ; car quant à ce que cet auteur ajoute, que si on le distille en une quantité considérable, celle d'une livre par exemple, on pourra obtenir jusqu'à une dragme & demie d'huile essentielle très-aromatique & très-pénétrante ; il ne rapporte ce fait que sur un témoignage d'autrui, sur un oui-dire.

Selon le même auteur, une once de bon safran donne environ six gros & demi de cette matiere également soluble par l'esprit-de-vin & par l'eau dont nous avons déja parlé, & qui est d'une nature véritablement singuliere, ayant, lorsqu'elle n'est rapprochée qu'en consistance médiocrement épaisse, l'aspect d'une huile très-rouge, une odeur très-pénétrante, une saveur amere aromatique très-vive, & étant capable d'être entierement redissoute, nonseulement dans l'eau & dans l'esprit-de-vin, mais même dans l'huile, s'il en faut croire Boerhaave. C'est principalement cette miscibilité à l'huile qui, si elle est réelle, constitue la véritable singularité de cette substance ; ensorte que Boerhaave, qui est prodigieusement enclin à voir dans tous les produits & les phénomenes chymiques, des merveilles, des nouveautés, des prodiges, est pardonnable d'avoir trouvé cet extrait de safran, prorsus singulare quid, quoiqu'il eût bien pû se passer de commenter cette assertion en observant que cet extrait n'étoit ni une huile, ni un esprit, ni une gomme, ni une résine, ni une gomme résine, ni une cire, ni un baume.

Le safran est employé dans les cuisines à titre d'assaisonnement, chez quelques peuples de l'Europe, fort peu en France, du-moins dans les bonnes tables ; mais il est généralement employé comme remede. Il est même placé à ce titre dans le rang le plus distingué. Il est célébré du consentement unanime des Médecins, comme un remede des plus précieux, des plus efficaces, une panacée, ou remede universel. Il a été appellé or végétal, aromate des Philosophes. Boerhaave croit qu'il est le véritable aroph de Paracelse ; ce dernier mot n'est que l'abréviation d'aroma philosophorum.

Les qualités du safran plus reconnues, & pour lesquelles il est plus communément employé, sont les qualités cordiales, stomachiques, utérines, antispasmodiques, apéritives, pectorales, anodines, cicatrisantes.

On le mêle très-communément dans les opiates & les autres compositions cordiales, stomachiques, & sur-tout dans les emmenagogues & hystériques. On l'a souvent mêlé à l'opium, soit dans des compositions officinales, soit dans les prescriptions magistrales. Geoffroi doute si cette addition modere l'effet de l'opium, ou si elle l'augmente.

Entr'autres vertus attribuées au safran, mais beaucoup moins constatées que celles dont nous venons de parler, on doit compter sa qualité pectorale, sa vertu specifique contre la jaunisse, sa qualité lythontriptique, & sa vertu alexipharmaque.

La vertu emmenagogue & hystérique du safran nous paroît aussi beaucoup mieux prouvée par l'observation que par l'expérience d'Amatus Lusitanus, qui rapporte qu'une femme ayant pris pendant sa grossesse un médicament qui contenoit du safran, accoucha de deux filles teintes de couleur jaune ; & par celle de J. F. Hertode, qui rapporte dans sa crocologie, qu'ayant mêlé pendant quelque tems du safran dans les alimens dont il nourrissoit une chienne pleine, il trouva la liqueur de l'amnios & la peau des petits chiens teinte de jaune, tandis que le chyle contenu dans les veines lactées avoit sa couleur blanche ordinaire ; circonstance que M. Cartheuser trouve digne de remarque, & qui prouveroit en effet que le safran a une certaine tendance vers la matrice, si cette expérience étoit réitérée & suffisamment retournée ; car unique & isolée comme elle est, elle ne prouve certainement rien, & ne produit pas même une forte présomption.

Le safran est employé extérieurement comme fortifiant, tonique, résolutif, détersif ; on le mêle assez communément au cataplasme de mica panis que l'on veut animer. Il est fort usité dans les collyres, & sur-tout dans ceux qu'on employe comme préservatifs dans la petite vérole & la rougeole.

Les qualités pernicieuses du safran n'ont pas été moins observées, ni peut-être moins exagérées que ses vertus. Ce qu'on a dit de plus sage, c'est qu'il falloit n'user de ce remede que modérément & à propos ; car cette circonspection est nécessaire dans l'administration de tous les remedes actifs & véritablement efficaces. Sa dose a été fixée pour l'usage intérieur à un scrupule, ou tout au plus à un demi-gros en substance, & celle de sa teinture & de son extrait à proportion. Une plus haute dose a été regardée de tous les tems par les plus graves auteurs comme mortelle.

L'odeur du safran est généralement reconnue pour narcotique & enyvrante. Mille observations, soit écrites, soit répandues par tradition, prouvent que des personnes qui avoient respiré cette odeur très-concentrée, qui ont été enfermées par exemple, dans des magasins où il y avoit une grande quantité de safran, qui se sont couchées sur une balle de safran, &c. que ces personnes, dis-je, ont contracté des maux de tête très-graves, quelquefois même incurables, ont eu l'esprit troublé, ont été attaquées d'un ris excessif & involontaire, & même sont mortes. Cette vertu singuliere de produire le ris a été aussi attribuée à son usage intérieur, & elle a été mise au nombre de ses propriétés salutaires, pourvû qu'on la contînt dans de justes bornes par une administration ménagée. Boerhaave s'en explique ainsi : moderato usu verum exhibet exhilarans. C'est dommage que cette qualité ne soit pas mieux constatée. Les expériences qui conduiroient à une vraie conviction n'ont certainement rien de rebutant.

Le safran est employé dans un très-grand nombre de préparations officinales, tant destinées à l'usage intérieur qu'à l'usage extérieur ; il est sur-tout un des principaux ingrédiens de l'élixir de propriété de Paracelse, de l'élixir de Garus, & des pilules de Rufus. Nous citons ces remedes par préférence, parce qu'étant très-peu composés, l'efficacité du safran y est plus sensible & plus réelle. Voyez ces articles.

Le safran donne son nom à un emplâtre, savoir l'emplâtre oxicroceum, que nous avons décrit à l'article EMPLATRE. Voyez cet article. (b)

SAFRAN BATARD, (Botanique) par les anciens, kartan par les Arabes, & carthamus par les Latins ; c'est cette espece de safran nommé carthamus officinalis, flore croceo, I. R. H. 457. Cnicus sativus, sive carthamum, C. B. P. 378.

La tige de cette plante est haute d'une coudée & demi, cylindrique, ferme, branchue, garnie de feuilles alternes, & en grand nombre, longues de deux pouces, larges de huit lignes, arrondies à leur base, & embrassant la tige, terminée en pointe aiguë, garnies de côtes & de nervures, lisses, & ayant à leur bord de petites épines un peu roides. Les fleurs naissent en maniere de tête à l'extrêmité des rameaux. Leur calice est composé d'écailles & de petites feuilles, duquel s'élevent plusieurs fleurons, longs de plus d'un pouce, d'un beau rouge de safran, foncés & découpés en cinq parties.

Les embryons des graines n'ont point d'aigrettes ; & lorsqu'elles sont parvenues à leur maturité, elles sont très-blanches, lisses, luisantes, longues de trois lignes, plus pointues à l'extrêmité inférieure, marquées de quatre angles ; elles contiennent sous une écorce un peu dure, & comme cartilagineuse, une espece d'amande blanchâtre, d'une saveur d'abord douçâtre, ensuite âcre, & qui cause des nausées.

Les fleurs paroissent dans le mois d'Août ; les graines sont mûres en automne. On cultive cette plante dans quelques provinces de France, d'Italie & d'Espagne, non-seulement pour l'usage de la Médecine, mais encore pour la teinture.

On estime les graines récentes, luisantes, blanches, quoique quelques-uns ne rejettent pas celles qui tirent sur le roux, celles dont la moëlle est blanche, grasse, & qui étant jettées dans l'eau, vont au fond ; mais il ne faut jamais employer celles qui sont flasques, moisies, cariées, rousses. On ne se sert que de la moëlle, & on rejette l'écorce.

La graine de carthame, que quelques-uns appellent aussi graine de perroquet, parce que les perroquets la mangent avec avidité, & s'en engraissent sans en être purgés, est un purgatif pour les hommes. Elle est remplie d'une huile âcre, à laquelle on doit rapporter sa vertu purgative. Les Médecins la donnent en émulsion ; quelques-uns la mêlent avec des décoctions, & tous tâchent d'en corriger les défauts par des remedes aromatiques ou stomachiques ; mais le plus sûr est de n'en point faire usage. (D.J.)

SAFRAN BATARD, voyez CARTHAME.

SAFRAN DES INDES, (Botan. exot.) Le safran, ou souchet des Indes, est appellé crocus indicus, Arabibus curcuma par Bontius. C'est une petite racine oblongue, tubéreuse, noueuse, de couleur jaune, ou de safran, & donnant la couleur jaune aux liqueurs dans lesquelles on l'infuse ; son goût est un peu âcre & amer ; son odeur est agréable, approchante de celle du gingembre, mais elle est plus foible.

La plante qui pousse cette racine, est nommée par Bontius, curcuma foliis longioribus & acutioribus ; & dans le jardin de Malabar, maniella kua. Tournefort a fait une erreur en la rangeant parmi les especes de cannacorus ; M. Linnaeus la caractérise ainsi :

Son calice est formé par plusieurs spates partiales, simples, & qui tombent ; la fleur est un pétale irrégulier, dont le tuyau est fort étroit. Le pavillon est découpé en trois parties, longues, aiguës, évasées & écartées. Le nectarium est d'une seule piece, ovale, terminée en pointe, plus grande que les découpures du pétale, auquel il est uni dans l'endroit où ce pétale est le plus évasé. Les étamines sont au nombre de cinq, dont quatre sont droites, grêles, & ne portent point de sommets ; la cinquieme, qui est plantée entre le nectarium, est longue, très-étroite, ayant la forme d'une découpure du pétale, & partagée en deux à son extrêmité, près de laquelle se trouve le sommet. Le pistil est un embryon arrondi qui supporte la fleur, & pousse un stile de la longueur des étamines, surmonté d'un stygma simple & crochu. Le péricarpe ou le fruit, est cet embryon qui devient une capsule arrondie à trois loges séparées par des cloisons ; cette capsule contient plusieurs graines.

La racine du safran des Indes meurit, & se retire de la terre après que ses fleurs se sont séchées. Cette plante est fort cultivée dans l'orient, pour l'usage de sa racine, qui sert à assaisonner la plûpart des mets ; ils usent aussi des fleurs pour en faire des pommades dont ils se frottent le corps. On regarde encore le safran des Indes comme un grand remede pour provoquer les regles, faciliter l'accouchement, & sur-tout pour la guérison de la jaunisse. Enfin les Indiens l'employent souvent dans la teinture.

Il y a une autre espece de safran des Indes que l'on surnomme rond, & que les Portugais nomment raiz de safrao : on ne le trouve pas dans les boutiques. C'est une racine tubéreuse, un peu ronde, plus grosse que le pouce, compacte, charnue, chevelue au-dehors, jaune en-dedans. Cette racine étant coupée transversalement a différens cercles, jaunes, rouges, de couleur de safran, elle imite le safran & le gingembre par son goût & son odeur, qui sont cependant plus foibles que dans le curcuma long ; elle a aussi les mêmes vertus, mais plus foibles. Cette plante qu'on appelle curcuma radice rotundâ dans l'Hort. malab. a les feuilles, les fleurs & les fruits semblables à la précédente. (D.J.)

SAFRAN DES INDES, (Mat. méd.) Voyez CURCUMA.

SAFRAN DE MARS, (Mat. méd.) Voyez MARS.

SAFRAN DE L'ETRAVE, (Marine) piece de bois qu'on attache depuis le dessous de la gorgere jusque sur le rinjot, & qui sert à faire venir le vaisseau au vent, lorsque par défaut de construction, il y vient difficilement. Cela s'appelle donner la pince d'un vaisseau.

SAFRAN, (Charpent.) c'est la planche qui est à l'extrêmité du gouvernail d'un bateau-foncet, sur laquelle sont attachées les barres qui soutiennent les planches de remplage. (D.J.)


SAFRANIERES. f. (Agriculture) plantation de safran dans un lieu préparé & choisi exprès pour sa culture ; on donne ordinairement trois labours par an à la safraniere : le premier quand on le plante, ou s'il est déja planté au printems, quand les feuilles tombent ; le second sur la fin de Juillet, & le troisieme au commencement de Septembre. On choisit de donner le dernier labour par un beau tems, & de ne pas offenser les oignons en labourant.

Une safraniere ainsi ménagée, dure trois années dans sa vigueur ; elle pourroit même continuer à rapporter pendant neuf ans, pourvû qu'on eût soin de la labourer, de la sarcler & de l'amander ; mais il vaut mieux après trois ans de production, lever hors de terre les oignons & les cayeux qu'ils ont produits pour les planter ailleurs, & vendre le surplus. Sitôt que les oignons sont hors de terre, on doit les mettre à l'ombre dans un endroit qui ne soit point humide. Il ne faut jamais les replanter dans l'endroit d'où on les a tirés, parce que la terre est usée ; il s'agit au contraire de la réparer & de la bien fumer.

Plusieurs cultivateurs partagent en quatre ce qu'ils ont de terre à mettre en safran ; ils garnissent les derniers quartiers des oignons & cayeux qu'ils retirent des premiers ; & comme ils ne fleurissent pas tous en même tems, ils ont plus de commodité à cueillir le safran qui refleurit d'un côté pendant que la dépouille se fait de l'autre. (D.J.)


SAFRESAFFRE, ZAFFRE ou SMALTE, s. m. c'est un verre coloré en bleu par le moyen du cobalt, dont on se sert pour faire du bleu d'empoi, & pour peindre en bleu sur la porcelaine, sur la fayance & sur l'émail. Cette substance se débite sous la forme d'une poudre qui est d'un bleu plus ou moins beau ; elle est désignée sous les différens noms de safflor, de smalte, de zaffre, mais elle est plus généralement connue en France sous celui de saffre ou de bleu d'émail.

On a dit à l'article COBALT, que c'étoit ce minéral qui donnoit la couleur bleue que l'on nomme saffri ; on a dit aussi que M. Brandt, savant chymiste Suédois, regardoit cette substance comme un demi-métal particulier, dont le caractere distinctif est de colorer le verre en bleu ; mais depuis la publication du volume qui contient l'article COBALT, plusieurs Chymistes ont fait de nouvelles expériences pour approfondir la nature de ce minéral singulier, & ils en ont porté un jugement tout différent de celui de M. Brandt & des personnes qui ont adopté son sentiment. Cela posé, on a cru devoir rapporter ici les expériences & les idées nouvelles qui ont paru sur ce sujet ; malheureusement, loin d'éclaircir la matiere, elles ne font qu'augmenter nos incertitudes. M. Rouelle, ainsi que quelques autres Chymistes françois, ont cru trouver la confirmation du sentiment de M. Brandt, parce qu'ils ont tiré du safre, c'est-à-dire du verre coloré par le cobalt, une substance parfaitement semblable à un régule semi-métallique, & qui, mêlé de nouveau avec du verre, le coloroit en bleu. Malgré cela, la plûpart des Minéralogistes & Métallurgistes allemands, refusent de regarder le cobalt comme un demi-métal particulier, & prétendent que la substance réguline que l'on tire du cobalt est une combinaison. M. Lehman dans le §. 90 de la nouvelle édition de sa Minéralogie, publiée en allemand à Berlin en 1760, dit que " le cobalt dont on fait la couleur bleue, abstraction faite de l'arsenic qu'il contient, ne peut point donner ni un métal, ni un demi-métal, de quelque façon qu'on s'y prenne, mais en se vitrifiant avec un sel alkali & une terre vitrifiable, il s'en précipite une substance appellée speiss, qui ressemble à un demi-métal, mais qui réellement n'est qu'une combinaison de cuivre, de fer, d'arsenic, & d'une terre propre à colorer en bleu ". Le même auteur ajoute dans le §. 91. " 1°. Que la matiere colorante qui se trouve dans le cobalt qui donne du speiss, est quelque chose de purement accidentel, c'est pour cela qu'elle se sépare de la partie réguline, tant par la vitrification, que par d'autres opérations chymiques ; & même si l'on fait fondre à plusieurs reprises le speiss produit par le cobalt, avec du sel alkali & du sable, il perd à la fin toute sa propriété de colorer en bleu. 2°. On peut s'assurer de la maniere suivante de ce qui entre dans la composition de la matiere réguline du cobalt qui donne le bleu ; pour cet effet, l'on n'a qu'à prendre du prétendu régule de cobalt pur, le faire fondre à plusieurs reprises avec de la fritte de verre, jusqu'à ce qu'il n'en parte plus de fumée, ni d'odeur arsenicale ; alors on n'aura qu'à le remettre de nouveau en régule, en extraire la partie cuivreuse, par le moyen de l'alkali volatil, jusqu'à ce que ce dissolvant ne devienne plus bleu ; enfin, si l'on dissout le résidu dans les acides, & qu'on précipite la dissolution, on ne tardera point à appercevoir le fer ".

M. de Justi, célebre chymiste allemand, très-versé dans la minéralogie, paroît être du même avis que M. Lehman ; il croit que la terre métallique du cobalt qui colore le verre en bleu, est produite par une combinaison du fer avec l'arsenic. Il appuie cette conjecture sur un fait attesté par M. Cramer, qui dit dans sa Docimasie, avoir oui dire que M. Henckel avoit eu le secret de colorer le verre en bleu, en faisant calciner de la limaille d'acier de Styrie. Un des amis de M. de Justi, qui avoit été le disciple de M. Henckel, l'a assuré de la vérité de ce fait, ajoutant même que pour faire cette expérience, il prenoit trois parties de limaille d'acier qu'il mêloit exactement avec une partie d'arsenic, & qu'il faisoit réverberer ce mêlange pendant trois jours, à un feu qui étoit doux au commencement, mais qu'il augmentoit par degrés.

Le même M. de Justi nous apprend, que la manganèse ou magnésie qui est un minéral ferrugineux, si on la joint avec de l'arsenic, & si on la calcine ensuite, devient propre à donner une couleur bleue au verre. Le même auteur parle d'un cobalt noir semblable à la mine d'arsenic noire, qui se trouve dans les terres de la dépendance du duc de Saxe-Cobourg, ainsi qu'au petit Zell, dans la basse-Autriche ; ce cobalt contenoit une grande quantité de fer & devoit sa couleur noire à ce métal, mais il ne contenoit que très-peu, ou même point du-tout d'arsenic ; en mêlant ensemble & faisant calciner ce cobalt noir & ferrugineux avec d'autre cobalt ordinaire, gris & chargé d'arsenic : M. de Justi dit que de ce mêlange, il résultoit une matiere très-propre à colorer le verre en bleu, c'est-à-dire à faire du safre. Il ajoute qu'il n'y a point de cobalt qui ne contienne des parties ferrugineuses plus ou moins abondamment, & il prétend que les cobalts ne sont propres à donner du bleu, que lorsqu'ils contiennent une juste proportion de fer & d'arsenic à la fois ; le cobalt noir du petit Zell donnoit à la vérité tout seul une assez bonne couleur, mais elle devenoit infiniment plus belle, lorsqu'on faisoit calciner ce cobalt avec un autre cobalt très-chargé d'arsenic. De plus, M. de Justi assure qu'il ne s'est point encore trouvé jusqu'ici de cobalt qui ne contint une portion d'argent, d'où il conjecture que l'argent pourroit contribuer à la couleur bleue que produit le cobalt. Telles sont les idées répandues dans différens mémoires sur le cobalt que M. de Justi vient d'insérer dans ses oeuvres Chymiques, publiées en allemand en 1760.

J'ajouterai encore à ces faits, que l'on a donné à M. de Montamy, premier maître d'hôtel de M. le duc d'Orleans, un morceau de cobalt noir trouvé en Espagne, près de la ville d'Aranda, dans la vieille Castille. Cette mine de cobalt calcinée ne donnoit que peu d'indice d'arsenic, cependant M. de Montamy n'a pas laissé d'en tirer un bleu de la plus grande beauté qu'il a employé dans les couleurs pour l'émail, dont il va bientôt enrichir le public. Ce cobalt a donné un bleu très-supérieur à celui des cobalts de Saxe & des autres pays d'Allemagne.

Dans la vie du célebre Becher, on rapporte que ce savant chymiste ayant pris du mécontentement des Saxons, les menaça de faire tomber leurs manufactures de safre, en donnant aux Anglois le secret d'en faire avec du bronze ou de l'alliage métallique dont on fait les cloches, appellé en anglois bell-metal ; peut-être aussi que le bell-metal dont Becher vouloit parler, étoit un minéral qu'il savoit contenir du cobalt.

On peut conclure de tous les faits qui viennent d'être rapportés, que la vraie nature du cobalt n'est point encore parfaitement connue ; que l'on ne connoît point toutes ses mines, & qu'il pourroit y avoir plusieurs manieres de faire du safre. Quoi qu'il en soit, nous allons décrire celle qui se pratique à Schneeberg, en Misnie, qui est l'endroit de toute l'Europe où l'on fait la plus grande quantité de safre, ce qui produit un revenu très-considérable pour l'électeur de Saxe & pour ceux qui sont intéressés dans ces manufactures.

Comme les mines de cobalt qui se trouvent en Misnie sont accompagnées d'une très-grande quantité de bismuth, on est obligé d'en séparer ce demi-métal, qui donnoit une mauvaise couleur au safre. Pour cet effet, on forme une aire, on y place deux longs morceaux de bois, le long desquels on arrange des petits morceaux de bois minces fort proche les uns des autres. On jette la mine par-dessus, on allume le bois lorsqu'il fait du vent, & le bismuth qui est aisé à fondre se sépare de la mine.

Nous ne répéterons point ici ce qui a été dit de la maniere de calciner le cobalt, pour en dégager l'arsenic dont il est abondamment chargé dans la mine ; cette calcination se fait dans un fourneau destiné à cet usage, on étend le cobalt pulvérisé grossiérement sur l'aire de ce fourneau, qui a environ sept piés de long & autant de large. On ne le chauffe qu'avec de bon bois bien sec ; la flamme roule sur le cobalt, que l'on remue de tems en tems avec un rable de fer ; par ce moyen l'arsenic s'en dégage, & il est reçu dans un long tuyau ou dans une cheminée horisontale. Voyez l'article COBALT & la Pl. qui y est citée : on continue cette calcination pendant quatre, cinq, six, & même pendant neuf heures consécutives, suivant que la mine est plus ou moins chargée d'arsenic. Le cobalt grillé se passe par un tamis de fil de laiton, & l'on écrase de nouveau les parties qui n'ont point pû passer au-travers du tamis.

Cependant il faut observer qu'il y a des mines de cobalt qui n'ont pas besoin d'être calcinées, & qui ne laissent pas de donner de très-bon safre ; le cobalt noir, dont nous avons parlé, est dans ce cas, vû qu'il ne s'en dégage que très-peu, ou même point du-tout d'arsenic ; alors le travail est plus facile & moins couteux, puisque l'on épargne les frais & le travail de la calcination.

Le cobalt ayant été calciné & pulvérisé, se mêle avec de la potasse bien purifiée & calcinée dans un fourneau, pour en dégager toutes les ordures & les matieres étrangeres qui peuvent y être jointes. Voyez l'article POTASSE. On y joint encore des cailloux ou du quartz calcinés & pulvérisés, & passés au tamis. Pour pouvoir plus facilement réduire ces cailloux en poudre, on les fait rougir & on les éteint dans l'eau froide à plusieurs reprises ; ce sont-là les trois matieres qui entrent dans la composition du safre. On prend ordinairement parties égales de cobalt, de potasse & de cailloux pulvérisés, cependant il faut consulter la nature du cobalt qui donne, tantôt plus, tantôt moins de couleur ; c'est pourquoi il faut s'assurer d'abord par des essais en petit de la qualité du cobalt, par la couleur qu'il donne, avant que de le travailler en grand. Si l'on n'avoit point de cailloux convenables, on pourroit faire la fritte du verre avec du sable blanc, semblable à celui dont on se sert dans les Verreries.

Lorsqu'on a pris ces précautions, on mêle exactement ensemble la fritte, c'est-à-dire la composition dont on doit faire le safre ; ce mêlange se fait dans des caisses de bois, où il demeure pour en faire usage au besoin.

Le fourneau dont on se sert pour faire fondre le mêlange, ressemble à ceux des verreries ordinaires, il a environ six piés de long, sur trois de large & sur six de haut. Les pots ou creusets dans lesquels on met le mêlange, qui doit faire du verre bleu ou du safre, se placent sur des murs qui sont environ à la moitié de la hauteur du fourneau. L'entrée du fourneau par où l'on y place les creusets se ferme avec une plaque de terre cuite que l'on peut ôter à volonté ; au milieu de cette porte est une petite ouverture qui sert à recuire les essais ou échantillons de la matiere vitrifiée que l'on a puisés dans les creusets au bout d'une baguette de fer ; durant le travail cette ouverture se bouche avec de la terre glaise. Sur chacun des côtés du fourneau sont trois ouvreaux qui servent à mettre la fritte dans les creusets, & à la puiser lorsqu'elle est fondue ; pendant qu'on fait fondre la matiere, on bouche ces ouvreaux à environ un pouce près, & alors ils servent de regîtres au fourneau & donnent un passage libre à l'air. Au-dessous des ouvreaux, il y a encore trois portes ou ouvertures que l'on ne débouche que lorsqu'il y a quelque réparation à faire aux creusets, ou lorsqu'on veut en remettre de nouveaux. Au pié du fourneau est le cendrier & une autre ouverture, qui sert à retirer le verre qui a pû sortir des creusets, que l'on remet à fondre. Les creusets sont faits de bonne terre, on les fait bien sécher dans un fourneau fait exprès, qui est à côté du fourneau de verrerie ; on place six creusets à la fois dans le fourneau ; comme il faut que la chaleur soit très-sorte, on ne le chauffe qu'avec du bois, que l'on a fait sécher presque au point de le réduire en charbon, dans un fourneau qui communique avec le premier ; les buches doivent être minces pour ce travail.

Lorsque le mêlange a été exposé pendant 6 heures à l'action du feu, on le remue dans les creusets avec une baguette de fer ; on continue à faire la même chose de quart-d'heure en quart-d'heure, & on laisse le mêlange exposé au feu encore pendant 6 heures ; ainsi il faut 12 heures pour que la fusion soit parfaite, on n'en emploie que huit lorsqu'on fait du safre commun.

On reconnoît que le safre est assez cuit aux mêmes signes que tout le verre, c'est-à-dire on trempe une baguette de fer dans la matiere fondue ; lorsqu'elle s'attache à la baguette & forme des filamens, c'est un signe que la matiere est assez cuite.

Au bout de ce tems, on puise la matiere fondue qui est dans les creusets avec une cuillere de fer, & on la jette dans des cuves ou dans des baquets pleins d'eau très-pure, afin d'étonner le verre & de le rendre plus facile à s'écraser ; cette opération est très-importante.

Au fond des creusets, dans lesquels on a fait la fonte, il s'amasse du bïsmuth, vu que ce demi-métal accompagne presque toujours les mines de cobalt que l'on trouve en Misnie, & il n'a pu en être totalement séparé par le grillage. Au-dessus de ce bismuth se trouve une matiere réguline, que les Allemands nomment speiss ; cette matiere a été peu connue jusqu'à présent. M. Gellert, dans le tems qu'il a publié sa chymie métallurgique, regardoit le speiss comme un vrai régule de cobalt pur ; il dit qu'en faisant calciner cette matiere, un quintal de cette substance suffit pour colorer en bleu 30 ou 40 quintaux de verre, au lieu que la mine de cobalt grillée de la maniere ordinaire ne peut colorer en bleu que de huit à quinze fois son poids de verre. Voyez la traduction françoise de la chymie métallurgique de M. Gellert, t. I. p. 45. Mais on a appris depuis que M. Gellert s'est retracté sur cet article ; & aujourd'hui avec tous les Métallurgistes saxons, il regarde le speiss comme une combinaison de fer, de cuivre & d'arsenic, & non comme un régule de cobalt.

Voici comment on sépare ce speiss d'avec le bismuth : lorsqu'on laisse éteindre le feu du fourneau, & que l'on veut sacrifier les creusets, on les remplit des résidus qui ont été retirés de ces creusets & qui étoient au fond du verre ; on les fait fondre, alors le bismuth qui est le plus pesant tombe au fond, & le speiss qui est plus leger reste au-dessus ; & lorsque le tout est refroidi, on sépare aisément ces deux substances. Mais la séparation s'en fait encore mieux lorsque l'on allume simplement du feu autour de ces masses régulines qui sont en forme de gâteau, par-là le bismuth qui se dégage est plus pur & se fond plus promtement. Lorsque l'on fait l'extinction du safre dans l'eau, il tombe aussi quelques particules de speiss au fond des cuves, dans lesquelles on éteint le safre dont on sépare ces particules.

Après que le verre bleu a été éteint dans l'eau, on le retire & on le porte pour être écrasé sous les pilons du bocard ; au sortir du pilon, on le passe par un tamis de fils de laiton, & on le porte au moulin. C'est une pierre fort dure, placée horisontalement & entourée de douves, qui forment ainsi une espece de cuve. Au milieu de cette pierre, qui sert de fond à la cuve, est un trou garni d'un morceau de fer bien trempé, dans lequel est porté le pivot d'un aissieu de fer, qui fait tourner verticalement deux meules de pierres ; ces meules servent à écraser & pulvériser encore plus parfaitement le verre bleu ou le safre qui a été tamisé, & qui a été étendu sur le fond de la grande cuve & recouvert avec de l'eau. On broie ainsi ce verre pendant six heures, alors on lâche des robinets qui sont aux côtés de la cuve du moulin, & l'eau, qui est devenue d'une couleur bleue en passant par ces robinets, découle dans des baquets ou seaux qui sont placés au-dessous ; de-là on porte cette eau dans des cuves où elle séjourne pendant quelques heures, par ce moyen la couleur dont elle étoit chargée se dépose peu-à-peu au fond des cuves ; on puise l'eau qui surnage, on la verse dans des auges qui la conduisent à un réservoir où elle acheve de se dégager de la partie colorante dont elle est encore chargée ; l'eau qui surnage dans ce premier réservoir retombe dans un second, & de-là dans un troisieme où elle a le tems de devenir parfaitement claire, & la couleur de se déposer entierement.

On met la couleur qui s'est déposée dans des baquets, où on la lave avec de nouvelle eau pour en séparer les saletés qu'elle peut avoir contractées ; cela se fait en la remuant avec une spatule de bois ; on réïtere ce lavage à plusieurs reprises, après quoi on puise cette eau agitée, on la passe par un tamis de crin fort serré, & cette eau qui a ainsi passé séjourne pendant quelques heures dans un nouveau vaisseau. Au bout de ce tems, on décante l'eau claire, & l'on a du safre qui sera d'une grande finesse & d'une belle couleur.

On étend également cette couleur sur des tables garnies de rebords ; on la fait sécher dans des étuves bien échauffées ; lorsque la couleur est bien seche, on la met dans une grande caisse garnie de toile, où on la sasse au-travers d'un tamis de crin fort serré. L'ouvrier qui fait ce travail est obligé de se bander la bouche avec un linge, pour ne point avaler la poudre fine qui voltige. On met ainsi plusieurs quintaux de safre dans la caisse, on l'humecte avec de l'eau, on le paîtrit avec les mains pour le mouiller également, on le pese ; alors un inspecteur examine si la nuance de la couleur est telle qu'elle doit être ; lorsqu'elle est ou plus claire ou plus foncée qu'il ne faut, il y remédie en mêlant ensemble différens safres, & par-là il donne la nuance requise. Après que cette couleur a été pesée, on l'entasse fortement dans des barrils, sur lesquels on imprime avec un fer chaud une marque, qui indique la qualité du safre qui y est contenu. Les Saxons nomment echel la couleur la plus fine & la plus belle : suivant ses différens degrés de finesse & de beauté, on la désigne par différentes marques ; H E F désigne la plus parfaite ; E F E est d'une qualité au-dessous ; F E est encore inférieure ; M E signifie eschel médiocre ; O E eschel ou couleur ordinaire ; O C marque une couleur claire ordinaire ; O H annonce un bleu vif ; M C claire moyen ; F C couleur fine ; F F C une couleur très-fine. Les barrils ainsi préparés se vendent en raison de la beauté & de la finesse de la couleur, & se transportent dans toutes les parties de l'Europe ; on assure même que les Chinois en ont tiré une grande quantité depuis quelques années.

Telle est la maniere dont on fait le safre en Misnie, où il y en a quatre manufactures qui sont une source de richesse pour le pays. Les Saxons ont fait long-tems un très-grand mystere de ce travail ; le célebre Kunckel est le premier qui en ait donné une description dans ses notes sur l'art de la Verrerie d'Antoine Néri. Depuis, M. Zimmermann en a donné un détail très-circonstancié dans un ouvrage allemand qu'il a intitulé, Académie minéralogique de Saxe ; son mémoire a été traduit en françois, & se trouve à la suite de l'Art de la Verrerie de Néri & de Kunckel, que j'ai publié à Paris en 1752. Cependant il est certain que les Saxons ont toujours fait des efforts pour cacher leur procédé, & jamais ils n'ont communiqué au public les ordonnances & les réglemens de leurs manufactures de safre qui sont de l'année 1617, non plus que les divers changemens qu'on y a faits depuis ce tems.

Quoi qu'il en soit, on fait du safre en Bohème, dans le duché de Wirtemberg, à Ste Marie aux mines en Lorraine, &c. il est vrai que l'on donne la préférence à celui des Saxons ; il y a lieu de croire que cela vient de leur grande expérience, de la bonté du cobalt qu'ils employent, & du choix des matieres dont ils font le verre. Comme le cobalt est une substance minérale qui se trouve très-abondamment presque par-tout où il y a des mines, il est à présumer qu'on réussira aussi-bien que les Saxons en apportant à ce travail la même attention qu'eux. 1°. Il faut bien choisir les cailloux dont on fera la fritte du verre ; souvent des cailloux qui paroîtront parfaitement blancs & purs contiennent des parties ferrugineuses que l'action du feu développe, alors ces cailloux rougiront ou jauniront par la calcination, & ils pourront nuire à la beauté de la couleur du safre ; d'un autre côté, il y a des cailloux qui, quoique naturellement colorés, perdent cette couleur dans le feu, ceux-là pourront être employés avec succès ; on voit par-là qu'il faut s'assûrer par des expériences, de la qualité des cailloux qu'on employera ; au défaut de cailloux, on pourra se servir d'un sable bien blanc & bien pur. 2°. Il faut que la potasse, la soude ou le sel alkali fixe que l'on mêlera dans la fritte du verre soit aussi parfaitement pure. 3°. Il ne faut point négliger l'eau dans laquelle on éteint le verre bleu au sortir du fourneau, afin de pouvoir le pulvériser plus aisément ; si cette eau étoit impure & mêlée de particules étrangeres, elle pourroit nuire à la beauté du safre. En général ce travail exige beaucoup de netteté & de précaution. (-)


SAGAS. f. (Gram. hist.) anciennes histoires du Nord.


SAGACITÉS. f. (Logique) Locke définit la sagacité, une disposition qu'a l'esprit à trouver promtement les idées moyennes qui montrent la convenance ou la dissonance de quelque autre idée, & en même tems à les appliquer comme il faut. (D.J.)


SAGAIES. f. terme de relation, espece de dard ou de javelot des insulaires de Madagascar. Le bois en est long d'environ quatre piés ; il est fort souple, & va toujours en diminuant vers le bout par où on le tient pour le lancer. Le fer de ces sagaies est ordinairement empoisonné, ce qui fait que les blessures en sont presque toujours mortelles. (D.J.)


SAGALASSESagalassus, (Géog. anc.) ville de Pisidie, quoique Ptolémée l'ait mise dans la Lycie ; son erreur est visible, par le consentement général de tous les anciens. Pline, l. V. c. xxvij. la nomme Sagalessus. Strabon compte une journée de chemin entre cette ville & Apamée ; il dit, l. XII. p. 569. qu'elle étoit du département de l'officier que les Romains avoient établi gouverneur du royaume d'Amyntas, & que pour aller de la citadelle à la ville il y avoit une descente de 30 stades.

Arrien, dans ses guerres d'Alexandre, l. IV. donne Sagalassus à la Pisidie. C'étoit, dit-il, une assez grande ville habitée par les Pisidiens. Tite-Live, l. XXXVIII. c. xv. décrivant la route que suivit le consul Manlius pour passer de la Pamphylie dans la Phrygie, dit : " En revenant de Pamphylie, il campa au bord du fleuve Taurus le premier jour, & le lendemain à Xiline-Comé ; de-là il alla, sans s'arrêter, jusqu'à la ville de Cormasa. Celle de Darsa n'étoit pas loin, les habitans s'en étoient enfuis, il y trouva des vivres en abondance. Marchant ensuite le long des marais, il reçut les soumissions de la ville de Lysinoé qui lui envoyoit des députés. On arriva bientôt dans le territoire de Sagalassus, où il y avoit quantité de grains. Les habitans sont des Pisidiens, les meilleurs soldats de tout ce pays ; ce qui joint à la fécondité de la terre, à la multitude d'un peuple nombreux, & à la situation de la ville extraordinairement fortifiée, enfle le courage ". (D.J.)


SAGAMITÉS. f. terme de relation, espece de mets dont se nourrissent les peuples du Canada. La sagamité se fait avec du blé d'Inde que les femmes cultivent, & qu'elles broyent avec des pierres. Elles le cuisent dans l'eau, & y mêlent quelquefois de la chair & du poisson. (D.J.)


SAGANS. m. (Hiérarchie des Hébreux) le sagan chez les Hébreux étoit le lieutenant du grand prêtre, & celui qui faisoit les fonctions en son absence. Ainsi Eléasar étoit le vicaire d'Aaron, souverain pontife. Il est parlé dans les livres des rois de ces deux charges de prêtrise. (D.J.)

SAGAN, (Géog. mod.) petite ville ou bourgade d'Allemagne en Silésie, capitale de la principauté de même nom, au confluent du Bober & de la Queiss, à 38 lieues de Prague, avec un château. Elle étoit autrefois bien peuplée, mais elle a souffert plusieurs malheurs consécutifs, qui l'ont réduite à une seule paroisse ; elle appartient à présent au prince de Lobkowitz. Long. 32. 10'. latit. 51. 34'. (D.J.)


SAGAPENUMS. m. (Hist. des Drogues exot.) suc qui tient le milieu entre la gomme & la résine ; tantôt il est en grandes gouttes comme l'encens, tantôt en gros morceaux : il est roussâtre en-dehors, & intérieurement d'une certaine couleur de corne ; il plie, blanchit sous la dent, & même entre les doigts ; il est d'un goût âcre & mordicant, d'une odeur puante, forte, qui approche de celle du porreau, & qui tient comme le milieu entre l'assa-foetida & le galbanum. Lorsqu'on l'approche de la chandelle il s'enflamme, & quand il est cuit sur le feu avec de l'eau, du vin, & du vinaigre, il se résout entierement ; on en trouve dans les boutiques des morceaux sales, & comme fondus, d'une couleur obscure, mais qui ont le même goût & la même odeur que le plus pur.

On estime le sagapenum qui est transparent, roux en - dehors, qui paroît former intérieurement des gouttes blanches ou jaunâtres, qui lorsqu'on le brise, plie sous les doigts, & qui lorsqu'on le manie, répand une odeur également pénétrante & désagréable.

Charas fait mention d'un sagapenum blanc en-dedans & en - dehors, qu'il croit le meilleur ; mais on en trouve rarement de tel dans les boutiques.

Les anciens Grecs connoissoient le sagapenum : Dioscoride dit que c'est le suc d'une plante férulacée qui croît dans la Médie ; on nous l'apporte encore aujourd'hui de Perse & d'Orient.

La plante d'où il découle nous est inconnue : on conjecture avec assez de raison par les parcelles de tiges & les graines, qui sont souvent mêlées avec ce suc, que c'est une espece de férule. (D.J.)


SAGARI LEZAGARI, ou SACARIE, (Géogr. mod.) riviere de l'Anatolie ; son nom vient sans doute de Sangarios, fleuve assez célebre dans les anciens auteurs, lequel servoit de limites à la Bithynie. (D.J.)


SAGARIS(Géog. anc.) riviere de la Sarmatie en Europe. Ovide, de Ponto, l. IV. eleg. x. v. 45. & seqq. dit en nommant divers fleuves qui avoient leurs embouchures dans la mer Noire :

Adde quod hic clauso miscentur flumina Ponto,

Vimque fretum, multo perdit ab amne suam.

Hùc Lycus, hùc Sagaris, Peniusque, Hypanisque,

Cratesque,

Influit, & crebro vortice tortus Halys,

Partheniusque rapax & volvens saxa Cynapes

Labitur, & nullo tardior amne Tyrus.

Si Ovide n'avoit mis dans cette liste que des rivieres de la côte septentrionale, ce passage seroit décisif ; mais il y en met, comme l'Healise, qui sont de la côte méridionale. Il est naturel de croire que le Sagaris du poëte, est la riviere dont l'embouchure en forme de golfe, est nommée Sagaricus sinus par Pline, l. IV. c. xij. Sagaris s'appelle aujourd'hui le Fagre. (D.J.)


SAGARIUSS. m. (Hist. anc.) marchand de soie ou de couverture.


SAGATIOS. f. (Hist. rom.) c'est ce que nous appellons berner, faire danser sur la couverture : l'empereur Othon s'amusoit dans sa jeunesse à berner les ivrognes qu'il trouvoit la nuit dans les rues ; ce fut aussi l'amusement de Néron.


SAGDou SAGOU, s. m. (Gramm.) pain qui se fait avec la moëlle d'un arbre : on mange le sagou aux Molucques & en d'autres contrées de l'orient.


SAGE LE(Philosophie) le sage, quelque part qu'il se trouve, est, comme dit Leibnitz, citoyen de toutes les républiques, mais il n'est pas le prêtre de tous les dieux ; il observe tous les devoirs de la société que la raison lui prescrit ; mais sa maniere de penser au-dessus du vulgaire, ne dépend ni de l'air qu'il respire, ni des usages établis dans chaque pays. Il met à profit l'instant qu'il tient, sans trop regretter celui qui est passé, ni trop compter sur celui qui s'approche. Il cultive sur-tout son esprit ; il s'attache au progrès des Arts ; il les tourne au bien public, & la palme de l'honneur est dans sa main. Il sait tirer un bon usage des biens & des maux de la vie, semblable à la terre qui s'abreuve utilement des pluies, & qui se pénetre des chaleurs vivifiantes dans les jours brillans & serains. Il tend à de si grandes choses, dit la Bruyere, qu'il ne porte point ses desirs à ce qu'on appelle des trésors, des postes, la fortune, & la faveur. Il ne voit rien dans de si foibles avantages, qui soit assez solide pour remplir son coeur, & pour mériter ses soins. Le seul bien capable de le tenter, est cette sorte de gloire qui devroit naître de la vertu toute pure & toute simple ; mais les hommes ne l'accordent guere, & il s'en passe.

Si vous avez quelque goût pour le sage, & que vous aimiez à entrer dans les détails de sa vie, & dans sa façon de penser, l'aimable peintre des saisons va vous en faire le tableau.

Le sage, dit - il, est celui qui dans les villes, ou loin du tumulte des villes, retiré dans quelque vallon fertile, goûte les plaisirs purs que donne la vertu. Il ne voudroit pas habiter ces palais somptueux, dont la porte orgueilleuse vomit tous les matins la foule rampante des vils flatteurs qui sont à leur tour abusés. Il ne se soucie nullement de cette robe brillante, où la lumiere fait réfléchir mille couleurs, qui flotte négligemment, ou qui se soutient par les bandes d'or, pour éviter la peine de la porter. Il n'est pas plus curieux de la délicatesse des mets : un repas frugal, débarrassé d'un vain luxe, suffit à ses besoins, & entretient sa santé ; sa tasse ne pétille pas d'un jus rare & coûteux ; il ne passe pas les nuits plongé dans un lit de duvet, & les jours dans un état d'oisiveté : mais est-ce une privation pour celui qui ne connoît pas ces joies fantastiques & trompeuses, qui promettent toujours le plaisir, & ne donnent que des peines ou des momens de trouble & d'ennui ?

Loin des traverses & des folles espérances, le sage est riche en contentement, autant qu'il l'est en herbes & en fruits : il s'assied tantôt auprès d'une haie odoriférante, & tantôt dans des bosquets & des grottes sombres ; ce sont les asyles de l'innocence, de la beauté sans art, de la jeunesse vigoureuse, sobre, & patiente au travail. C'est-là qu'habite la santé toujours fleurie, le travail sans ambition, la contemplation calme, & le repos philosophique.

Que d'autres traversant les mers courent après le gain ; qu'ils fendent la vague bouillonnante d'écume pendant de tristes mois ; que ceux-ci trouvant de la gloire à verser le sang, à ruiner les pays & les campagnes, sans pitié du malheur des veuves, de la désolation des vierges, & des cris tremblans des enfans ; que ceux-là loin de leurs terres natales, endurcis par l'avarice, trouvent d'autres terres sous d'autres cieux ; que quelques-uns aiment avec passion les grandes villes, où tout sentiment sociable est éteint, le vol autorisé par la ruse, & l'injustice légale établie ; qu'un autre excite en tumulte une foule séditieuse, ou la réduise en esclavage ; que ceux-ci enveloppent les malheureux dans des dédales de procès, fomentent la discorde, & embarrassent les droits de la justice. Race de fer ! Que ceux-là avec un front plus serein, mais également dur, cherchent leurs plaisirs dans la pompe des cours & dans les cabales trompeuses ; qu'ils rampent bassement en distribuant leurs souris perfides, & en suivant le pénible labyrinthe des intrigues d'état. Le sage libre de toutes ces passions orageuses, écoute, & n'entend que de loin & en sûreté, rugir la tempête du monde, & n'en sent que mieux le prix de la paix dont il est environné. La chûte des rois, la fureur des nations, le renversement des états, n'agitent point celui qui dans des retraites tranquilles & des solitudes fleuries, étudie la nature & suit sa voix. Il l'admire, la contemple dans toutes ses formes, accepte ce qu'elle donne libéralement, & ne desire rien de plus.

Quand le printems réveille les germes, & reçoit dans son sein le souffle de la fécondité, ce sage jouit abondamment de ses heures délicieuses ; dans l'été, sous l'ombre animée, & telle qu'on la goûte dans le frais Tempé, ou sur le tranquille Némus, il lit ce que les Muses immortelles en ont chanté, ou écrit ce qu'elles lui dictent ; son oeil découvre, & son espoir prévient la fertilité de l'année. Quand le lustre de l'automne dore les campagnes, & invite la famille du laboureur, saisi de la joie universelle, son coeur s'enfle d'un doux battement ; environné des rayons de la maturité, il médite profondément, & ses chants trouvent plus que jamais à l'exercer. L'hiver sauvage même est un tems de bonheur pour lui : la tempête formidable & le froid qui la suit, lui inspirent des pensées majestueuses : dans la nuit les cieux clairs & animés par la gelée qui purifie tout, versent un nouvel éclat sur son oeil serein. Un ami, un livre, font couler tranquillement ses heures utiles ; la vérité travaille d'une main divine sur son esprit, éleve son être, & développe ses facultés ; les vertus héroïques brûlent dans son coeur.

Il sent aussi l'amour & l'amitié ; son oeil modeste exprime sa joie ; les embrassemens de ses jeunes enfans qui lui sautent au cou & qui desirent de lui plaire, remuent son ame tendre & paternelle ; il ne méprise pas la gaieté, les amusemens, les chants, & les danses ; car le bonheur & la vraie philosophie sont toujours sociables, & d'une amitié souriante. C'est-là ce que les vicieux n'ont jamais connu ; ce fut la vie de l'homme dans les premiers âges sans corruption, quand les anges, & Dieu même, ne dédaignoient pas d'habiter avec lui.

Ajouterai-je pour terminer le tableau du sage, la peinture qu'en a fait un de nos poëtes d'après ces vers d'Horace, impavidum ferient ruinae.

Le sage grand comme les dieux

Est maître de ses destinées,

Et de la fortune & des cieux,

Tient les puissances enchaînées ;

Il regne absolument sur la terre & sur l'onde ;

Il commande aux tyrans ; il commande au trépas ;

Et s'il voyoit périr le monde,

Le monde en périssant ne l'étonneroit pas.

(D.J.)

SAGES, (Littérature) nom sous lequel les Grecs désignoient en général les Philosophes, les Orateurs, les Historiens, & les autres Savans de toute espece. Pythagore sentit le premier que le titre de sage, êtoit trop fastueux ; il prit celui de philosophe, qui signifie ami de la sagesse. La doctrine des sages, si on en excepte Thalès, qui cultivoit déja la Physique & l'Astronomie, se bornoit à des sentences ou maximes pour la conduite de la vie ; du reste, ni système, ni école formée, ni contradicteurs. (D.J.)

SAGES - GRANDS, (Gouv. de Venise) il y a six sages-grands, ainsi nommés à Venise, parce qu'ils manient les grandes affaires de la république, & que pour cela, on suppose qu'ils ont plus de sagesse & d'expérience que le commun des nobles. Ils examinent entr'eux les affaires qui doivent être portées au sénat, & les lui proposent préparées & digérées ; leur pouvoir ne dure que six mois. On appelle sage de la semaine, celui qui à chaque semaine reçoit les mémoires & les requêtes qu'on présente au college des sages-grands, pour les proposer au sénat. Il y a encore cinq sages de terre ferme : leur fonction est d'assister aux recrues des gens de guerre, & de les payer. On les traite d'excellence comme les autres ; il y a de plus le conseil des dix sages. C'est un tribunal où l'on estime, & où l'on taxe le bien des particuliers, lorsqu'il se fait des levées extraordinaires. Enfin, il y a les sages des ordres, qui sont cinq jeunes hommes de la premiere qualité, à qui on donne entrée au college, où se traitent les affaires de la république, pour écouter & pour se former au gouvernement sur l'exemple des autres sages. Amelot de la Houssaye. (D.J.)

SAGE, (Maréchal.) un cheval sage est un cheval doux & sans ardeur.

SAGE, tableau sage se dit en Peinture, d'un tableau dans lequel il n'y a rien d'outré, & où l'on ne voit point de ces écarts d'imagination, qui à force d'être pittoresques, tiennent de l'extravagant, & où les licences ne sont portées à tous égards qu'aux termes convenables. Peintre sage se dit aussi de celui qui fait des tableaux de ce genre.

SAGES CHIENS, (Vénerie) ce sont ceux qui conservent le sentiment des bêtes qui leur ont été données, & qui en gardent le change.

SAGE-FEMME, s. f. celle qui pratique l'art des accouchemens. Les sages-femmes ont une maîtrise, & ne forment point de communauté entr'elles. Elles sont reçues maîtresses sages-femmes par le corps des Chirurgiens, à la police duquel elles sont soumises. Les loix pour les sages-femmes de Paris sont différentes que pour les sages-femmes de province, tant des villes que des villages. A Paris on ne peut être reçu à la maîtrise de sage - femme avant l'âge de vingt-ans ; il faut avoir travaillé en qualité d'apprentisse pendant trois années chez une maîtresse sage-femme de Paris, ou trois mois seulement à l'hôtel-dieu. Les brevets d'apprentissage chez les maîtresses sages-femmes doivent avoir été enregistrés au greffe du premier chirurgien du roi, dans la quinzaine de leur passation, à peine de nullité ; & les apprentisses de l'hôtel-dieu sont tenues de rapporter un simple certificat des administrateurs, attesté par la maîtresse & principale sage-femme de l'hôtel-dieu.

L'aspirante à la maîtrise de sage-femme est interrogée à S. Côme par le premier chirurgien du roi ou son lieutenant, par les quatre prevôts du college de Chirurgie, par les quatre chirurgiens ordinaires du roi en son châtelet, & par les quatre jurées sages-femmes dudit châtelet, en présence du doyen de la faculté de Médecine, des deux médecins du Châtelet, du doyen des Chirurgiens, & de huit autres maîtres en chirurgie. Si l'aspirante est jugée capable, elle est reçue sur le champ, & on lui fait prêter le serment ordinaire, dont les principaux points sont de ne donner aucun médicament capable de causer l'avortement, & de demander du secours des maîtres de l'art, dans les cas épineux & embarassans.

Pour les sages-femmes de villages, on n'exige point d'apprentissage. Toute aspirante à l'art des accouchemens est admise à l'examen pour la maîtrise, en rapportant un certificat de bonnes vie & moeurs, délivré par son curé, qui ordinairement ne le donne qu'à celle dont les femmes de sa paroisse ont pour agréable de se servir dans leurs accouchemens. Cette aspirante est ensuite interrogée, moins pour donner des preuves de sa capacité, que pour recevoir des instructions par le lieutenant du premier chirurgien du roi, les prevôts & deux maîtres, sur les difficultés qui se présentent aux fâcheux accouchemens.

M. de la Peyronie, premier chirurgien du roi, a fondé par son testament deux professeurs & démonstrateurs pour les accouchemens aux écoles de Chirurgie. Chaque année ils font, l'un un cours pour les sages-femmes & leurs apprentisses, l'autre pour les éleves en chirurgie. Il étoit persuadé qu'une partie aussi essentielle de l'art devoit être enseignée pour l'utilité publique par des hommes consommés dans la théorie & dans la pratique des accouchemens.

Il y avoit une loi parmi les Athéniens qui défendoit aux femmes d'étudier la Médecine. Cette loi fut abrogée en faveur d'Agnodice, jeune fille qui se déguisa en homme pour apprendre la Médecine, & qui sous ce déguisement pratiquoit les accouchemens ; les Médecins la citerent devant l'aréopage ; mais les sollicitations des dames athéniennes qui intervinrent dans la cause, la fit triompher de ses parties adverses ; & il fut dorénavant permis aux femmes libres d'apprendre cet art. Voyez le dictionnaire de Bayle au mot Hiérophile, remarque A. (Y)


SAGEMENT(Maréchal.) mener son cheval sagement, c'est le mener sans colere, & sans le fatiguer.


SAGENES. f. (mesure de longueur) mesure des Russes équivalente à sept piés d'Angleterre. Cinq cent sagènes font un werst. Transact. philos. n °. 445. (D.J.)


SAGESSEVERTU, (Synonym.) la sagesse consiste à se rendre attentif à ses véritables & solides intérêts, à les demêler d'avec ce qui n'en a que l'apparence, à choisir bien, & à se soutenir dans des choix éclairés. La vertu va plus loin ; elle a à coeur le bien de la société ; elle lui sacrifie dans le besoin ses propres avantages, elle sent la beauté & le prix de ce sacrifice, & par-là ne balance point de le faire, quand il le faut. (D.J.)

SAGESSE, (Morale) la sagesse consiste à remplir avec exactitude ses devoirs, tant envers la divinité, qu'envers soi - même & les autres hommes. Mais où trouvera-t-elle des motifs pour y être fidele, si ce n'est dans le sentiment de notre immortalité ? Ainsi l'homme véritablement sage est un homme immortel, un homme qui se survit à lui-même, & qui porte ses espérances au-delà du trépas. Si nous nous renfermons dans le cercle étroit des objets de ce monde, la force que nous aurons pour nous empêcher d'être avares, consistera dans la crainte de faire tort à notre honneur par les bassesses de l'intérêt ; la force que nous aurons pour nous empêcher d'être prodigues, consistera dans la crainte de ruiner nos affaires, lorsque nous aspirons à nous faire estimer des autres par nos libéralités. La crainte des maladies nous fera résister aux tentations de la volupté : l'amour-propre nous rendra modérés & circonspects, & par orgueil nous paroîtrons humbles & modestes. Mais ce n'est-là que passer d'un vice à un autre. Pour donner à notre ame la force de s'élever au-dessus d'une foiblesse, sans retomber dans une autre, il faut la faire agir par des motifs bien supérieurs. Les vues du tems pourront lui faire sacrifier une passion à une autre passion ; mais la vue de l'éternité seule enferme des motifs propres à l'élever au-dessus de toutes les foiblesses. On a vu des orateurs d'une sublime éloquence ne faire aucun effet, parce qu'ils ne savoient point intéresser, comme il faut, la nature immortelle. On en a vu au contraire d'un talent fort médiocre, toucher tout le monde par des discours sans art, parce qu'ils prenoient les hommes par les motifs de l'éternité. C'est du sentiment de notre immortalité que nous voyons sortir tout ce qui nous console, qui nous éleve & qui nous satisfait. Il n'y a que l'homme immortel qui puisse braver la mort : lui seul peut s'élever au-dessus de tous les évenemens de ce monde, se montrer indépendant des caprices du sort, & plus grand que toutes les dignités du monde. Que cette insensibilité fastueuse dont les Stoïciens paroient leur sage, s'accorde mal avec leurs principes ! Tandis que vous le renfermez dans l'enceinte des choses fragiles & périssables, qu'exigez-vous de lui ? Quel motif lui fournissez-vous pour le rendre supérieur à des choses qui lui procurent du plaisir ? L'homme étant né pour être heureux, & n'étant heureux que par les sentimens délicieux qu'il éprouve, il ne peut renoncer à un plaisir que par un plus grand plaisir. S'il sacrifie son plaisir à une vertu stérile, vertu qui laisse l'ame dans une molle inaction, où son activité n'a rien à saisir, ce n'est chez lui qu'une vaine ostentation d'une grandeur chimérique. Placez le sage vis-à-vis de lui-même, qu'il n'ait que lui pour témoin de ses actions, que le murmure flatteur des louanges ne pénetre pas jusqu'à lui dans son désert, réduisez cet homme tristement vertueux à s'envelopper dans son propre mérite, à vivre, pour ainsi dire, de son propre lui, vous reconnoitrez bientôt que tout ce faste de sagesse n'étoit qu'un orgueil imposant qui tombe de lui-même, lorsqu'il n'a plus d'admirateur. Avec quel front voulez-vous qu'un tel sage affronte les hasards ? Qui peut le dédommager d'une mort qui lui ôtant tout sentiment, détruit cette sagesse même dont il se fait honneur ? Mais supposez-vous l'homme immortel, il est plus grand que tout ce qui l'environne. Il n'estime dans l'homme que l'homme même. Les injustices des autres hommes le touchent peu. Elles ne peuvent nuire à son immortalité ; sa haine seule pourroit lui nuire. Elle éteint le flambeau. L'homme mortel peut affecter une constance qu'il n'a pas, pour faire croire qu'il est au-dessus de l'adversité. Ce sentiment ne sied pas bien à un homme qui renferme toutes ses ressources dans le tems. Mais il est bien placé dans un homme qui se sent fait pour l'éternité. Sans se contrefaire, pour paroître magnanime, la nature & la religion l'élevent assez pour le faire souffrir sans impatience, & le rendre content sans affectation. Un tel homme peut remplir l'idée & le plan de la suprême valeur, lorsque son devoir l'oblige à s'exposer aux dangers de la guerre. Le monde verra dans lui un homme brave par raison ; sa valeur ne devra point toute sa force à la stupidité qui lui ferme les yeux sur le précipice qui s'ouvre sous ses pas, à l'exemple qui l'oblige de suivre les autres dans les plus affreux périls, aux considérations du monde qui ne lui permettent pas de reculer où l'honneur l'appelle. L'homme immortel s'expose à la mort, parce qu'il sait bien qu'il ne peut mourir. Il n'y a point de héros dans le monde, puisqu'il n'y en a point qui ne craigne la mort, ou qui ne doive son intrépidité à sa propre foiblesse. Pour être brave, on cesse d'être homme, & pour aller à la mort, on commence à se perdre de vue ; mais l'homme immortel s'expose, parce qu'il se connoit. L'héroïsme, dans les principes d'un homme qui renferme toutes ses espérances dans le monde, est une extravagance. Les louanges de la postérité contre lesquelles il échange sa vie, ne sont pas capables de l'en dédommager. Comment donc & par quel prodige des hommes qui ne paroissent avoir connu d'autre vie que la présente, ont-ils pu consentir à cesser d'être, pour être heureux ? Ciceron a cru que le principe de cet héroïsme étoit toujours une espérance secrette de jouir de sa réputation dans le sein même du tombeau. Mais il y a quelque chose de plus. Il ne seroit pas impossible que ces hommes célebres ayent été plus heureux par leur mort, qu'ils ne l'eussent été par leur vie. Admirés de leurs amis & de leurs compatriotes, persuadés qu'ils le seroient de leurs ennemis mêmes & de la postérité, cette épaisse nuée de tant d'admirateurs a pu, pour des imaginations vives, former un spectacle dont le charme, quoique de peu de durée, fut pour eux d'un plus grand poids que leur propre vie. L'amour de nous-mêmes éclairé par la raison, ne consentira jamais à un tel sacrifice : ce n'est qu'à la faveur des accès d'une imagination séduite & enchantée, qu'il lui applaudira.

Il faut, observe Séneque, apprendre chaque jour à se quitter, il faut apprendre à mourir. Ce sentiment qui est si noble & si relevé dans une bouche chrétienne, paroît tout-à-fait ridicule dans celle d'un stoïcien. Il n'avoit aucune crainte ni aucune espérance pour l'autre vie. Pourquoi donc s'imposoit-il une peine si rigoureuse ? Pourquoi fuyoit-il les plaisirs attirans, lui qui devoit à la mort rentrer dans le sein de la divinité ? Quel avantage avoit le philosophe obscur, toujours rempli de pensées funestes, toujours forcé à se contraindre ; quel avantage avoit-il sur le libertin aimable & aimé, satisfait de son bonheur, ingenieux dans la recherche de la volupté ? Le même sort les attendoit tous deux. La vie des hommes s'envole trop rapidement, pour être employée à la poursuite d'une vertu farouche & opiniâtre. Nous ne pouvons trop chercher à être heureux ; & le présent est le seul moyen qui nous conduise à la félicité, dumoins à celle dont nous sommes capables ici-bas. Dompter ses passions, se gêner sans-cesse, renoncer à ses plus cheres inclinations, corriger ses erreurs, veiller scrupuleusement sur sa conduite, c'est l'emploi d'un homme qui perce au-delà de cette vie, qui sait par la révélation, qu'il survivra à la perte de son corps. Mais les Stoïciens n'avoient pas les mêmes motifs de se flatter ; jamais un avenir obscur ne leur a tenu lieu du présent, & le présent étoit toute leur richesse, l'objet de tous leurs desirs. Aussi les philosophes grecs, qui parloient suivant leur coeur, avoient-ils une morale douce, & accommodée aux différens besoins de la société. Le portique seul se distingua par une sévérité déplacée ; trop de confiance en la raison, l'abus de ses forces, un courage mal entendu le perdirent entierement.

SAGESSE, (Critiq. sacrée) sapience, ; ce mot qui chez les Grecs & les Latins se prend pour la science de la philosophie, a encore d'autres significations dans l'Ecriture. Il désigne par exemple, 1°. dans le Créateur, ses oeuvres divines ; ps. l. 8. 2°. l'habileté dans un art ou dans une science ; Exod. xxxix. 3. 3°. la prudence dans la conduite de la vie ; III. Rois ij. 6. 4°. la doctrine, l'expérience ; Job. xij. 12. 5°. l'assemblage des vertus : à mesure que Jesus-Christ croissoit en âge, il donnoit de plus en plus des preuves de sa sagesse ; Luc. ij. 52. 6°. la prudence présomptueuse des hommes du monde : je confondrai leur sagesse ; I. Cor. j. 19. 7°. enfin la sagesse éternelle est l'être suprême ; Luc. xj. 49. (D.J.)

SAGESSE, (Mythol.) il ne paroît pas que les Grecs aient jamais divinisé la sagesse, qu'ils appelloient , mais ils l'ont du moins personnifiée, & le plus souvent sous la figure de Minerve, déesse de la sagesse : son symbole ordinaire étoit la chouette, oiseau qui voit dans les ténebres, & qui marque que la vraie sagesse n'est jamais endormie. Les Lacédémoniens représentoient la sagesse sous la figure d'un jeune homme qui a quatre mains & quatre oreilles, un carquois à son côté, & dans sa main droite une flute ; ces quatre mains semblent désigner que la vraie sagesse est toujours dans l'activité ; les quatre oreilles, qu'elle reçoit volontiers des conseils ; la flute & le carquois, qu'elle doit se trouver par-tout, au milieu des armées comme dans les plaisirs : c'est du moins là ce que pensent nos mythologues moralistes. (D.J.)

SAGESSE livre de la, (Théol.) nom d'un des livres canoniques de l'ancien Testament, que les Grecs appellent sagesse de Salomon, , & qui est cité par quelques anciens sous le nom grec de , comme qui diroit recueil ou tresor de toute vertu, ou instructions pour nous conduire à la vertu. En effet le but principal que se propose l'auteur de cet ouvrage, est d'instruire les rois, les grands, les juges de la terre.

Le texte original de cet ouvrage est le grec, & il n'y a nulle apparence qu'il ait jamais été écrit en hébreu ; on n'y voit point les hébraïsmes & les barbarismes présque inévitables à ceux qui traduisent un livre sur l'hébreu ; l'auteur écrivoit assez bien en grec & avoit lu Platon & les poëtes grecs, dont il emprunte certaines expressions inconnues aux Hébreux, telles que l'ambroisie, le fleuve d'oubli, le royaume de Pluton ou d'Adès, &c. il cite toujours l'Ecriture d'après les septante, lors même qu'il s'éloigne de l'hébreu, & enfin si les auteurs juifs l'ont cité, ce qu'ils en rapportent est pris sur le grec. Toutes ces preuves réunies démontrent que l'original est grec.

La traduction latine que nous en avons, n'est pas de S. Jérôme, c'est l'ancienne vulgate usitée dans l'église dès le commencement, & faite sur le grec long-tems avant S. Jérôme ; elle est exacte & fidele, mais le latin n'en est pas toujours fort pur. L'auteur de ce livre est entierement inconnu ; quelques-uns l'attribuent à Salomon, & veulent que ce prince l'ait écrit en hébreu, qu'on le traduisit en grec, & que le premier original s'étant perdu, le grec a depuis passé pour l'original ; mais quelle apparence que les juifs n'eussent pas mis cet ouvrage au nombre de leurs livres canoniques, s'il eût été de Salomon ? D'où vient qu'il n'est point en hébreu, que personne ne l'a jamais vu en cette langue, que le traducteur n'en dit rien, & que son style ne se ressent point de son original ?

D'autres l'ont attribué à Philon, mais on ne connoit point précisément quel est ce Philon : car l'antiquité fait mention de trois auteurs de ce nom ; le premier vivoit du tems de Ptolomée Philadelphe ; le second est Philon de Biblos, cité dans Eusebe & dans Josephe ; le troisieme est Philon le juif, assez connu : ce ne peut être le premier de l'existence duquel on a de bonnes raisons de douter, ni le second qui étoit payen, ni le troisieme qui n'a jamais été reconnu pour un auteur inspiré.

Grotius pense que ce livre est d'un juif qui l'écrivit, dit-il, en hebreu depuis Esdras & avant le pontificat du grand prêtre Simon. Il ajoute qu'il fut traduit en grec avec assez de liberté, par un auteur chrétien qui y ajouta quelques traits & quelques sentimens tirés du christianisme ; delà vient qu'on y remarque, selon cet auteur, le jugement universel, le bonheur des justes, & le supplice des méchans, d'une maniere plus distincte que dans les autres livres des Hébreux ; mais Grotius avance tout cela sans preuves. Grot. praefat. in sapient.

Cornelius-A-Lapide croit que le livre de la sagesse a été écrit en grec par un auteur juif, depuis la captivité de Babylone vers le tems de Ptolomée Philadelphe, roi d'Egypte, & il soupçonne que ce pourroit bien être un des septante interpretes, parce qu'au rapport d'Aristée, ce prince proposa à chacun de ces interpretes une question touchant le bon gouvernement de son état ; ce livre pourroit donc être un recueil de leurs réponses, ou avoir été écrit par un seul d'entr'eux à cette occasion.

Le livre de la sagesse n'a pas toujours été reçu pour canonique dans l'église ; les juifs ne l'ont jamais reconnu ; plusieurs peres & plusieurs églises l'ont rejetté de leur canon. Lyran même, & Cajetan ne le reconnoissent pas comme incontestablement canonique ; mais d'un autre côté, plusieurs peres l'ont connu & cité comme Ecriture sainte. Les auteurs sacrés du nouveau Testament, y font quelquefois allusion ; les conciles de Carthage en 337, de Sardique en 347, de Constantinople, in Trullo, en 692, le xj. de Tolede en 675, celui de Florence en 1438, & enfin celui de Trente, sep. 4. l'ont expressément admis au nombre des livres canoniques.

Les musulmans attribuent le livre de la sagesse à leur philosophe Locman, qui n'étoit pas, disent-ils, nabi ou prophete, mais seulement hakim, c'est-à-dire sage. Calmet, Diction. de la Bibl. tom. III. pag. 424. & suiv. (H)


SAGGIOS. m. (Commerce) petit poids dont on se sert à Venise. C'est la sixieme partie de l'once de cette ville ; cette livre a onze onces, chaque once six saggio, & chaque saggio vingt carats. Dict. de Com. & de Trév.


SAGGONASS. m. (Hist. mod.) ce sont les prêtres ou chefs d'une secte établie parmi les negres des parties intérieures de l'Afrique, & que l'on nomme Belli. Cette secte se consacre à l'éducation de la jeunesse ; il faut que les jeunes gens aient passé par cette école pour pouvoir être admis aux emplois civils & aux dignités ecclésiastiques. Ce sont les rois qui sont les supérieurs de ces sortes de seminaires ; tout ce qu'on y apprend se borne à la danse, à la lutte, la pêche, la chasse, & sur-tout on y montre la maniere de chanter une hymne en l'honneur du dieu Belli ; elle est remplie d'expressions obscenes, accompagnées de postures indécentes ; quand un jeune negre a acquis ces connoissances importantes, il a des privileges considérables, & il peut aspirer à toutes les dignités de l'état. Les lieux où se tiennent ces écoles, sont dans le fond des bois ; il n'est point permis aux femmes d'en approcher, & les étudians ne peuvent communiquer avec personne, si ce n'est avec leurs camarades, & les maîtres qui les enseignent ; pour les distinguer, on leur fait avec un fer chaud des cicatrices depuis l'oreille jusqu'à l'épaule. Lorsque le tems de cette singuliere éducation est fini, chaque sagona remet son éleve à ses parens, on célebre des fêtes, pendant lesquelles on forme des danses qui ont été apprises dans l'école ; ceux qui s'en acquitent bien reçoivent les applaudissemens du public, ceux au-contraire qui dansent mal sont hués sur-tout par les femmes.

Le dieu Belli, si respecté par ces negres, est une idole faite par le grand prêtre, qui lui donne telle forme qu'il juge convenable ; c'est suivant eux un mystere impénétrable que cette idole, aussi n'en parle-t-on qu'avec le plus profond respect ; cependant ce dieu ne dérive son pouvoir que du roi ; d'où l'on voit que le souverain est parvenu dans ce pays à soumettre la superstition à la politique.


SAGHALIEN(Géog. mod.) ville de la Tartarie chinoise orientale, dans le gouvernement de Teitcicar, sur la rive droite du Saghalien, dans une plaine fertile. Latit. 50. 2. (D.J.)


SAGHEDadj. (terme de Relation) titre que les rois d'Ethiopie ont pris dans le seizieme siecle, & qui dans la langue du pays veut dire grand, auguste, vénérable ; & cependant ils n'ont aucune de ces qualités, car ils sont petits, vilains & méprisables. (D.J.)


SAGHMANDAH(Géog. mod.) ville d'Afrique en Nigritie, dans la province d'Ouangara, sur la rive septentrionale du Niger. (D.J.)


SAGINAS. f. (Hist. nat. Botan.) genre de plante dont voici les caracteres, suivant le systême de Linnaeus. Le calice est à quatre feuilles qui subsistent après que la fleur est tombée. Ces feuilles sont ovales, creuses & déployées ; la fleur est composée de quatre pétales ovoïdes, obtus, plus courts que les feuilles du calice, mais également déployés ; les étamines sont quatre filets capillaires, à bossettes arrondies ; le germe du pistil est de figure sphérique ; les stiles sont quatre, de forme applatie & recourbée, ils sont couverts de duvets ; les stigma sont simples, le fruit est une capsule ovale contenant quatre loges ; les graines sont nombreuses, très-petites, & attachées au placenta. Linnaeus, gen. pl. pag. 55. (D.J.)


SAGITTAS. f. (Hist. nat. Bot.) genre de plante, vulgairement nommée queue d'aronde, & dont voici les caracteres. Sa racine est fibreuse, épaisse, fongueuse & rampante ; ses feuilles prennent avec le tems la figure de l'extrêmité empennée d'une fleche ; sa fleur est tripétale comme celle du plantin aquatique ; son fruit est un amas de semences comme la fraise.

Toutes les especes de sagitta ont été rangées par Tournefort, inter ranunculos palustres folio sagittato, c'est-à-dire parmi les renoncules de marais à feuilles faites en fleches. (D.J.)


SAGITTAIRES. m. (Mythol. astron.) constellation, ou neuvieme signe du zodiaque : les uns disent que le sagittaire est Chiron le centaure : d'autres, que c'est Procus, fils d'Euphème, nourrice des muses ; qu'il demeuroit sur le Parnasse, faisoit son occupation de la chasse, & qu'après sa mort, à la priere des muses, il fut placé parmi les astres. (D.J.)


SAGITTALEsagitalis sutura, (Anatomie) c'est la seconde des vraies sutures du crane. Voyez Planc. d'Anat. & SUTURE. Elle est placée le long de la partie moyenne & supérieure de la tête, & se continue quelquefois jusqu'à la racine du nez ; elle prend ce nom sagittale du latin sagitta, parce qu'elle ressemble à une fleche.

M. Hunauld a fait voir à l'académie des Sciences, le crane d'un enfant de 7 ou 8 ans, où il ne paroissoit aucun vestige de la suture sagittale, & de la coronale, ni en dehors ni en dedans ; par conséquent l'os coronal & les pariétaux s'étoient réunis avant le tems, outre que leur réunion prématurée resistoit à l'accroissement que le cerveau devoit encore prendre ; mais dans la surface concave du coronal & des pariétaux de cet enfant, il s'étoit creusé des traces plus profondes qu'à l'ordinaire, des circonvolutions du cerveau qu'elles suivoient. Acad. des Sciences, an. 1734. (D.J.)


SAGITTARIAS. f. (Botan. exot.) c'est la canna indica, radice albâ, alexipharmaca, Raii, hist. 3. 773. Arundo indica, angustifolia, flore rutilo, pediculis donata, Hist. Oxon. 3. 250. Cette plante a la racine genouillée de la grosseur du pouce, blanche & de figure conique ; des intervalles que les noeuds laissent entr'eux, il part de chaque jointure plusieurs fibres par le moyen desquels la plante se nourrit ; la racine pousse plusieurs feuilles de trois pouces de long ; les feuilles extérieures embrassent celles qui sont au-dedans, & sont environnées d'un anneau blanc dans l'endroit où elles se joignent, elles sont minces, fibreuses, herbacées, & d'un jaune verdâtre. M. Hans-Sloane a remarqué qu'on la cultivoit dans les jardins à la Jamaïque & aux îles Caraïbes. Elle a passé de la Jamaïque, dans l'île de S. Domingue ; on en a fait beaucoup de cas à cause de la propriété alexipharmaque qu'on lui attribue. (D.J.)


SAGMENS. m. (usage des Rom.) ce mot, dans Tite-Live, désigne une herbe que les ambassadeurs portoient avec eux. On croit que cette herbe étoit de la verveine, parce que Lucien dit que les Perses en donnoient à leurs ambassadeurs. (D.J.)


SAGNACou SAGANAC, (Géog. mod.) ville d'Asie au Turquestan, selon d'Herbelot, qui dit que le sultan de Kouarezm, prit cette ville sur Tamerlan, l'an 547. de l'hégire. (D.J.)


SAGOCHLAMYS(Littérat.) sorte de vêtement qui tenoit en partie de la saye, sagum, & en partie du surtout que portoient les gens de guerre & les voyageurs, & qu'on nommoit chlamys. Voyez PYTISCUS.


SAGONE(Géog. mod.) Sagona distrutta, ville entierement ruinée de l'île de Corse, dans sa partie occidentale, entre Calvi au nord, & Ajazzo au midi. Elle conserve toujours le titre d'évêché, dont l'évêque réside au bourg de Vico, qui en est voisin, & où on a transféré la cathédrale. Il est suffragant de Pise. Long. 26. 20. lat. 41. 58. (D.J.)


SAGORA(Géog. mod.) petite ville de Turquie, en Europe, sur la mer Noire, entre les villes de Stagnara & de Sissopoli. Niger croit que c'est le Thynias des anciens, ville de Thrace sur les bords du Pont-Euxin.


SAGOUS. m. (terme de Relation) espece de fécule desséchée qu'on tire dans les Indes orientales, de la moëlle d'une espece de palmier nommé zagu. Voyez ZAGU.

Les habitans, après avoir coupé l'arbre, le fendent par le milieu en cylindre, & en tirent toute la moëlle dont il est plein. Ils hachent cette moëlle jusqu'à ce qu'elle soit réduite en poudre dans un sas qu'ils posent sur une cuvette ; à mesure qu'il est plein, ils l'arrosent d'eau, & l'eau en dégageant la moëlle farineuse d'avec l'écorce du bois, tombe dans la cuvette par une rigole où elle se dégorge en laissant son marc au fond. Ce marc étant sec, imite la farine, & c'en est effectivement. Les habitans en font une pâte avec de l'eau, & cuisent cette pâte dans des vases de terre pour leur nourriture. (D.J.)


SAGOUINvoyez SINGE.


SAGRA(Géog. anc.) riviere de la grande Grece, dans la Locride. Cette riviere, dit Pline, liv. III. c. x. est mémorable. Strabon en parle aussi, & remarque que ce nom est du masculin ; ce qui est en effet assez rare dans les noms de rivieres. Sur le bord de cette riviere étoit un temple des deux freres Castor & Pollux, où dix mille locres, assistés des habitans de Rhegium, défirent cent trente mille crotoniates en bataille rangée. De-là vint le proverbe employé quand quelqu'un refusoit de croire une chose, cela est plus vrai que la bataille de la Sagra. Strabon ajoute : on fait un conte à ce sujet ; on dit que le même jour la nouvelle en fut portée à ceux qui assistoient aux jeux olympiques. Ciceron repete ce conte dans son livre de la nature des dieux ; mais il l'accompagne aussi d'un on dit. Le nom moderne de cette riviere est Sagriano.


SAGRELE, (Géog. mod.) petite riviere de la Tartarie Crimée ; c'est le Sagaris d'Ovide, & l'Agaros de Ptolémée.


SAGRES(Géogr. mod.) ville de Portugal, dans l'Algarve, à une lieue & demie du cap Saint-Vincent, promontorium sacrum, & à 45 au midi de Lisbonne. Elle fut fondée au commencement du xv. siecle par l'infant dom Henri, fils du roi Jean I. Elle a un port d'où ce prince envoya des flottes pour chercher de nouvelles routes vers les Indes orientales. Il y a toujours garnison dans la forteresse. Long. 8. 42. latit. 36. 57. (D.J.)


SAGUENAYLE, (Géog. mod.) riviere de l'Amérique septentrionale, dans la nouvelle France, au Canada proprement dit. Elle sort du lac Saint-Jean, où se jettent plusieurs rivieres, & se perd dans le grand fleuve de Saint-Laurent, à Tadoussac. Elle est spacieuse, & en certains endroits profonde, dit-on, de quarante brasses.


SAGUINAM(Géog. mod.) baie de la nouvelle France, dans l'Amérique septentrionale, sur la côte occidentale du lac Huron. Elle a sept lieues d'ouverture, & trente de profondeur. Le fond de cette baie présente un beau pays. (D.J.)


SAGUMS. m. (Hist. anc.) vêtement des anciens Gaulois ; il s'attachoit au bas de la cuirasse ; il couvroit la cuisse, & soutenoit l'épée.


SAGUNTIA(Géog. anc.) ou Seguntia, ancienne ville de l'Espagne tarragonoise, au pays des Arevaques, selon Pline, liv. III. ch. iij. Ptolémée ne la connoît point ; mais Tite - Live la nomme Seguntia Celtiberûm. Une inscription de Gruter, p. 324. n°. 2. porte :

C. Atilio. C. F. Quir. Crasso. Segontino.

Antonin met cette Segontia, & encore une autre ville de même nom, sur la route de Mérida à Saragosse ; la premiere, qui est celle-ci, entre Complutum, Alcala de Henarès & Bilbili. (D.J.)


SAGUNTUM(Géog. anc.) Sagonte, ancienne ville d'Espagne, au pays des Hédétains, selon Ptolémée, liv. VI. c. ij. Elle étoit à près de trois milles de la mer, si l'on en croit Tite-Live, liv. XXI. c. vij. & à trois milles entiers, selon le calcul de Pline, liv. III. c. iij.

Rien de plus fameux que le siege & la prise de Sagonte dans l'histoire romaine. Ce fut par ces hostilités qu'Annibal engagea la seconde guerre punique. Les Carthaginois la posséderent huit ans ; les Romains la reprirent sur eux, & en firent une colonie romaine. C'est pourquoi elle est nommée par Pline, liv. III. c. iij. Saguntum, civium romanorum oppidum, fide nobile.

Sa situation près de la mer est marquée sur une médaille de Tibere ; on y voit une galere avec ce mot Sag. & les noms des duumvirs ; & sur une autre médaille du cabinet du roi alléguée par le pere Hardouin, on lit Sagunt. avec une galere de même. Cette ville s'appelloit également Saguntum & Saguntus. La ville de Morviedro occupe à-peu-près la place de l'ancienne Sagonte.

On a découvert près de cette ville, sur le grand chemin au mois d'Avril 1745, un pavé de mosaïque qu'on croit avoir servi au temple de Bacchus ; cette mosaïque, qui est incontestablement un ouvrage romain, ne paroît pas avoir été faite dans un siecle où les arts fussent en vigueur ; & quoiqu'ils ne fussent pas fort avancés dans le tems que la république subsistoit encore, on n'oseroit assurer que cet ouvrage ait été fait par les premiers Romains qui s'y établirent après la prise de cette ville par Scipion. (D.J.)


SAGYLIUM(Géog. anc.) ville d'Asie dans la Phazémonitide, petite contrée du Pont, au voisinage du territoire d'Amasa, selon Strabon, liv. XII. p. 560. Cette ville étoit au haut d'une montagne fort escarpée, sur le sommet de laquelle il y avoit une citadelle qui fournissoit de l'eau en abondance.


SAH-CHERAYS. m. (poids de Perse) ce poids pese onze cent soixante & dix derhem, à prendre le derhem pour la cinquantieme partie de la livre poids de marc de seize onces.


SAHABI(Hist. du mahométisme) les sahabi ou sahaba, sont les compagnons de Mahomet ; mais il est impossible d'en déterminer le nombre, à-cause que les sentimens des écrivains arabes sont fort partagés sur ce sujet.

Said, fils d'Al-Masib, un des sept grands docteurs & jurisconsultes, qui vécurent dans les premiers tems après Mahomet, soutient que personne ne devoit être mis au rang des compagnons du prophête, à-moins que d'avoir conversé du-moins un an ou plus avec lui, & de s'être trouvé sous ses drapeaux à quelque guerre sainte contre les infideles. Quelques-uns accordent ce titre à tous ceux qui ont eu occasion de parler au prophête, qui ont embrassé l'Islamisme pendant sa vie, ou qui l'ont seulement vu & accompagné, ne fût-ce que durant une heure. D'autres enfin prétendent que cet honneur n'appartient qu'à ceux que Mahomet avoit reçus lui-même au nombre de ses compagnons, en les enrôlant dans ses troupes ; qui l'avoient constamment suivi, s'étoient inviolablement attachés à ses intérêts, & l'avoient accompagné dans ses expéditions. Il avoit avec lui dix mille compagnons de cet ordre quand il se rendit maître de la Mecque ; douze mille combattirent avec lui à la bataille de Honein, & plus de quarante mille l'accompagnerent au pélerinage d'Adieu ; enfin, au tems de sa mort, selon le dénombrement qui en fut fait, il se trouva cent vingt-quatre mille musulmans effectifs.

Les Mohagériens, c'est-à-dire ceux qui l'accompagnerent dans sa fuite à Médine, tiennent sans contredit le premier rang entre ses compagnons. Les Ansariens ou auxiliaires qui se déclarerent pour lui, quand il fut chassé de la Mecque, les suivent en dignité, & ont le rang avant les autres Mohagériens, ou réfugiés qui vinrent après que Mahomet fut établi à Médine. Les meilleurs historiens orientaux distribuent tous ces compagnons en treize classes.

Quelques-uns mettent encore au rang de sahabi, de pauvres étrangers, qui n'ayant ni parens ni amis, & se trouvant destitués de tout, imploroient la protection de Mahomet ; mais on les a appellés plus communément assesseurs que compagnons de Mahomet, parce qu'ils étoient ordinairement assis sur un banc, autour de la mosquée. Le prophête en admettoit souvent plusieurs à sa propre table, & Abulféda nomme les principaux auxquels il donna affectueusement sa bénédiction. (D.J.)


SAHAGUN(Géog. mod.) ville d'Espagne, au royaume de Léon, sur la riviere de Céa, à 8 lieues de Palencia, dans une plaine abondante en grains, vignes & gibier. Elle doit son origine à une abbaye de l'ordre de S. Benoît. Alphonse VI. dit le vaillant, lui donna des privileges en 1074, qui furent augmentés par Alphonse XI. Long. 13. 15. lat. 42. 30.


SAHARA(Géog. mod.) on écrit aussi Sara, Zara, & Zaara. Ce nom, qui veut dire desert, se donne à toute cette étendue de pays qui se trouve entre le Bilédulgerid au nord, & la Nigritie au midi. C'est la Libye intérieure de Ptolémée, dans laquelle il comprend aussi une partie de la Numidie, & de la basse Ethiopie.

Ces vastes deserts de Barbarie ne contiennent que des lieux arides, sablonneux, inhabitables, où l'on fait quelquefois cinquante milles sans trouver un verre d'eau ; le soleil y darde ses rayons brûlans ; & les marchands qui partent de Barbarie pour aller dans la Nigritie, ne menent pas seulement des chameaux chargés de marchandises, mais ils en ont d'autres qui ne servent qu'à porter de l'eau. Indépendamment de cette précaution, ils ne font leurs voyages qu'après les pluies, pour trouver du lait & du beurre sur la route. Ils souffrent encore quelquefois en chemin des coups de vent horribles, qui transportent avec eux des monts de sable dont les hommes & les chameaux sont suffoqués.

" Un vent étouffant souffle une chaleur insupportable de la fournaise dont il sort, & de la vaste étendue du sable brûlant. Le voyageur est frappé d'une atteinte mortelle. Le chameau, fils du desert, accoutumé à la soif & à la fatigue, sent son coeur desséché par ce souffle de feu. Tout-à-coup les sables deviennent mouvans par le tourbillon qui regne ; ils s'amassent, obscurcissent l'air ; le desert semble s'élever, jusqu'à ce que l'orage enveloppe tout. Si le fatal tourbillon surprend pendant la nuit les caravanes plongées dans le sommeil, à l'abri de quelque colline, elles y demeurent ensevelies. L'impatient marchand attend en vain dans les rues du Caire ; la Mecque s'afflige de ce long retard, & Tombut en est désolé ". (D.J.)


SAHIA(Géog. mod.) petite ville de Syrie, à 12 lieues de Hama, & à 13 de Médiez. Elle est sur un rocher escarpé de tous côtés, & a la riviere d'Assi qui en lave le pié.


SAHIDLE, (Géog. mod.) ou Saïd, ou Zaïd, (le) ce mot en arabe désigne en général un lieu plus haut qu'un autre ; on s'en sert en Egypte, pour signifier la haute Egypte, autrement nommée la Thébaïde. La province de Sahid est d'une étendue considérable, mais inhabitée dans sa plus grande partie. Les Turcs en sont les maîtres, & y envoyent, pour la gouverner, un sangiac-bey. Il réside à Girgé, capitale du pays. (D.J.)


SAHMIS. m. (Calend. arménien) nom d'un mois des Arméniens. C'est, selon quelques savans, le premier de leur année, &, selon d'autres, le troisieme. Voyez la dissertation de Schroeder à la tête de son Thesaurus ling. armen. (D.J.)


SAHRAI-MOUCH(Géog. mod.) petite ville d'Asie, au Curdistan, à trois journées d'Eclat. Long. suivant les géographes orientaux, 74. 30. lat. 39. 30. (D.J.)


SAIES. m. (Hist. anc.) c'est le même vêtement que le sagum. Voyez SAGUM.

SAIE, s. f. terme d'Orfévre ; petite poignée de soies de porc liées ensemble, & qui sert aux orfévres à nettoyer leurs ouvrages. (D.J.)

SAIE, (Manufact. en laine) petite serge de soie ou de laine qui a rapport aux serges de Caën. Certains religieux s'en font des chemises ; les gens du monde des doublures d'habit. La saie se fabrique en Flandre.


SAIETTES. f. (Manufact. en laine) autre petite serge de soie ou laine ; espece de ratine de Flandre ou d'Angleterre, qu'on appelle aussi revesche. Voyez les articles REVESCHE & MANUFACTURE en laine.


SAIGAS. m. (Hist. nat.) animal quadrupede, qui, suivant M. Gmelin, ressemble assez au chamois, à l'exception que ses cornes ne sont point recourbées, mais sont toutes droites. Cet animal ne se trouve en Sibérie que dans les environs de Sempalatnaja Krepost ; car l'animal que l'on nomme saiga dans la province d'Irkursk est le musc.

On mange celui dont nous parlons ; cependant entre cuir & chair il est rempli de petits vers blancs, qui se terminent en pointe par les deux extrêmités, & qui ont 8 ou 9 lignes de longueur ; on dit que sa chair a le même goût que celle du daim. Voyez Gmelin, voyage de Sibérie.

SAIGA, (Monnoie) il est parlé dans les lois que Thierri donna aux Allemands, & que Clotaire confirma l'an 615, d'une monnoie, dite saiga, valant un denier, qui étoit la quatrieme partie d'un tiers de sol, & par conséquent la douzieme partie d'un sol, lequel valoit 12 deniers. Il paroît de-là que le sol de 12 deniers avoit son tiers de sol, aussi-bien que le sol de 40 deniers ; mais je crois que les monnoies dont il est fait mention dans les loix de Thierri, étoient particulieres aux Allemands ; car il en est souvent parlé dans les titres, dans les loix & dans les ordonnances des empereurs qui ont regné en Allemagne. (D.J.)


SAIGNÉES. f. (Médecine thérapeutique) la saignée est une ouverture faite à un vaisseau sanguin, pour en tirer le fluide qui y est contenu. C'est un des plus grands & des plus promts moyens de guérison que la Médecine connoisse.

Le vaisseau ouvert est artériel ou veineux, d'où nait la division de la saignée, en artériotomie & en phlébotomie. Voyez ces deux mots.

On verra ci-après la maniere de pratiquer cette opération, nous allons en examiner l'histoire, les effets & l'usage.

Histoire de la saignée. Laissant à part l'origine fabuleuse que Pline attribue à la saignée, dont il dit qu'on est redevable à l'instinct de l'hippopotame, qui se frottoit les jambes contre les joncs du Nil, pour en faire sortir le sang ; nous dirons que les hommes durent appercevoir de bonne heure les avantages que procuroient les hémorragies excitées par les efforts critiques de la nature, ou même occasionnées par des plaies accidentelles ; qu'il a dû nécessairement tomber dans leur idée d'imiter la nature ou le hazard, dans les cas qui leur paroîtroient semblables. La saignée a donc été un des premiers secours que tous les peuples ont mis en usage contre les maladies.

Le premier exemple que nous en ayons, remonte à la guerre de Troye. Podalire en revenant, fut jetté sur les côtes de Carie, où il guérit Syrna, fille du roi Damaethus, tombée du haut d'une maison, en la saignant des deux bras ; elle l'épousa en reconnoissance. Ce trait conservé par Etienne de Byzance, est le seul que nous trouvions avant Hippocrate, qui vivoit environ 700 ans après la prise de Troyes.

Ce pere de la Médecine parle souvent de la saignée, & d'une maniere qui fait connoître que depuis très-long-tems on la pratiquoit non-seulement sur la plûpart des veines, mais encore sur quelques arteres. Dans l'opinion où il étoit que chaque veine correspondoit à un viscere différent, il en faisoit un très-grand choix : cependant en général, il ouvroit la plus voisine du mal. Ce principe le déterminoit à ouvrir les veines supérieures dans les maladies au-dessus du foie ; & les inférieures dans les maladies qui avoient leur siege au-dessous. Il le conduisoit à saigner sous la langue & sous les mammelles dans l'esquinancie ; les veines du front & du nez, dans les douleurs de tête & les vertiges ; la basilique du côté malade dans la pleurésie. Il laissoit couler le sang jusqu'à ce qu'il changeât de couleur. Il craignoit d'autant plus la saignée dans les femmes grosses, qu'elles étoient plus avancées. Le printems lui paroissoit la saison la plus favorable pour cette opération. Il croyoit que la saignée faite derriere les oreilles rendoit les hommes inféconds. Il la prescrit dans les grandes douleurs, l'épilepsie, les inflammations, les fievres aiguës véhémentes, quand l'âge & les forces le permettent. Lorsque tout concouroit à la conseiller, il attendoit une légere défaillance pour fermer la veine. Il n'en parle nulle part contre les hémorragies ; il paroît par les épidémiques qu'il en faisoit très-peu d'usage.

En recherchant dans tous les ouvrages attribués à Hippocrate, ce qu'il est dit sur la saignée, & dont on s'est servi pour soutenir les plus grossieres erreurs ; on lit dans le livre des affections que la saignée est utile contre l'hydropisie. Mais lorsqu'on s'en tient à ceux qui sont reconnus pour légitimes, on voit une liaison dans tous les principes, dans les conséquences, qui met le sceau à sa gloire. C'est dans ces livres que nous avons puisé l'extrait que nous venons d'en donner.

Dioclès de Caryste, chef de la secte dogmatique, qui mérite le titre de second Hippocrate, suivit à-peu-près les maximes de ce grand homme. Il faisoit usage de la saignée, au rapport de Caelius Aurélianus, dans les inflammations de la poitrine, de la gorge & du bas-ventre, dans les hémorragies, l'épilepsie, la phrénésie ; pourvu que ce fût avant le sept ou huitieme jour, que le sujet fût jeune & robuste, & que l'ivresse n'en fût pas cause. On sera cependant surpris de voir qu'il la prescrivoit contre les skirrhes du foie, & pour guérir ceux que Caelius appelle lieneux, dont les symptomes ne nous paroissent point différer de ceux du scorbut.

Chrysippe, médecin de Gnide, voulant se frayer une nouvelle route qui pût illustrer son nom, chercha à renverser ce que l'autorité & l'expérience des siecles précédens avoient appris en faveur de la saignée. Il soutint ses maximes par une éloquence toujours séduisante pour le peuple ; il forma des disciples qui prêcherent la même doctrine, entre lesquels on doit donner le premier rang à Erasistrate. Ce médecin, fameux par la guérison d'Antiochus, & par les découvertes qu'il fit en anatomie, proscrivoit la saignée de sa pratique (si on excepte les hémorragies), dans le cas même, où de tout tems on s'en étoit fait une loi. Il y suppléoit par les ligatures des extrêmités, la sévérité de la diete, & un grand nombre de relâchans & d'évacuans par les selles, ou par le vomissement. On connoît peu la pratique d'Hérophile son contemporain, & son émule en anatomie ; mais on sait que ses principes poussés trop loin, porterent Sérapion & Philinus à croire que l'expérience seule devoit être la regle des médecins. Ils devinrent parlà les chefs de la secte des empiriques, qui saignoient leurs malades dans le cas d'inflammation, spécialement dans celle de la gorge. Ils étoient cependant en général avares de sang ; aussi avoient-ils succédé à Chrysippe & à Erasistrate. Héraclide Tarentin, le plus recommandable des empiriques, s'éloigna encore plus que les précédens du sentiment des fondateurs de sa secte ; non-seulement il faisoit saigner les épileptiques, les cynanciques, les phrénétiques, &c. mais encore les goutteux, & ceux qui étoient en syncope (les cardiaques), ce que nous qui ne sommes attachés à aucune secte n'oserions faire. On voit par-là que la prétendue expérience peut conduire dans des excès bien opposés.

Les erreurs d'Asclépiade, qui exerça la médecine à Rome avec un succès exagéré, furent encore plus grandes au sujet de la saignée. Ce médecin ne suivoit d'autre regle pour tirer du sang, que la douleur, les convulsions & les hémorragies. Il s'interdisoit la saignée dans la phrénésie & la péripneumonie, lorsqu'il ne trouvoit que des douleurs foibles. En revanche, il la pratiquoit, à l'imitation d'Héraclide, dans ceux qui étoient en syncope. Il observa que la saignée étoit plus avantageuse contre la pleurésie dans l'Hellespont & l'île de Paros, qu'à Rome & à Athènes. Ses principes conduisirent Thémison son disciple à être le chef de sa secte des méthodiques. Ce médecin fatigué, sans-doute, de la multitude des causes de maladie, des remedes que les dogmatiques & les empiriques mettoient en pratique, voulut reduire la médecine à une simplicité plus dangereuse que vraie. Toutes les maladies furent divisées en trois classes ; celles du genre resserré, celles du genre relâché, & celles du genre moyen. Il n'existoit point selon eux, de maladies de fluides. Les solides seuls par leur relâchement ou leur resserrement, produisoient toutes les maladies. Le siege faisoit la différence des symptomes. On sent déja qu'ils ne saignoient que pour relâcher ; c'étoit en effet leur unique vue : ces maximes trouverent des partisans pendant trois ou quatre siecles ; mais enfin leur insuffisance fit qu'on ne les admit plus que pour ce qu'elles valoient. Gariopontus fit des efforts inutiles en leur faveur au milieu du xj. siecle. On n'en parloit plus qu'historiquement, jusqu'à ce que Prosper Alpin voulut, mais inutilement, rétablir cette ancienne doctrine.

Pour juger de la pratique des anciens méthodiques par rapport à la saignée, il nous reste le peu qu'en ont dit Celse, Pline, Galien, & enfin l'ouvrage de Caelius Aurelianus, qui rassemble ce que Thémison, Thessalus, & sur-tout Soranus son maître avoient dit. Il en fit un corps de doctrine estimable par la description des maladies, & la critique qu'on y trouve des maximes de plusieurs médecins, dont on chercheroit en vain des traces autre part. Cette secte, qui réprouvoit les purgatifs, les diurétiques, & en général les médicamens évacuans, quoiqu'elle mît souvent en usage les vomitifs ; qui accabloit les malades de ventouses, de scarifications, de sangsues, de fomentations, de bains, d'épispastiques, de linimens, de cataplasmes ; qui extenuoit d'abord ses malades par un jeûne sévere de trois ou au moins de deux jours ; qui avoit par rapport à l'air, au sommeil, à l'exercice, à la situation du malade, des attentions dignes d'être imitées, saignoit peu, jamais jusqu'à défaillance, rarement avant le troisieme jour, & après le quatrieme, elle faisoit toujours attention aux forces pour s'y décider : si elles étoient affoiblies, les ventouses y suppléoient : du reste, quoiqu'ils choisissoient peu les veines, ils préferoient celles qui étoient opposées à la partie malade. Ils desapprouvoient la saignée des ranines, &, ce qu'on doit louer, ils faisoient moins d'attention à l'âge, qu'aux forces du malade. On voit aussi avec surprise que peu amis de la saignée, ils l'accordoient contre la paralysie, & la cachexie.

Celse qui vivoit à-peu-près dans le tems des premiers méthodiques, trouva la saignée si commune, qu'il étoit peu de maladies contre lesquelles on ne l'employât ; en se conformant aux regles établies par Themison, il en rendit l'usage moins fréquent. Il ne veut pas qu'on la pratique, lorsque les humeurs sont émues, mais qu'on attende le second ou le troisieme jour, & qu'on s'en défende après le quatrieme, dans la crainte de la foiblesse. Cette même crainte l'empêchoit de saigner jusqu'à défaillance. Il reconnoissoit que l'enfance, la grossesse, & la vieillesse étoient des contre-indications à la saignée, sans qu'on dût se l'interdire entierement dans ces cas. La douleur, les hémorrhagies, les convulsions, les inflammations, l'ardeur de la fievre, la cachexie, & la paralysie étoient auprès de lui, comme chez les méthodiques, les indications. C'étoit, selon lui, égorger un homme que de le saigner dans le redoublement. Il faisoit fermer la veine, lorsque le sang sortoit beau. Il reconnoissoit deux sortes d'apoplexies, dans l'une desquelles la saignée étoit mortelle, pendant qu'elle étoit salutaire dans l'autre, & cependant il ne donne aucune regle pour les distinguer.

Galien fut plus libéral que lui du sang de ses malades. Il saignoit quelquefois jusqu'à défaillance, ce qu'il regarde néanmoins comme dangereux. Il répétoit souvent la saignée, & il étoit peu de maladies où il ne la pratiquât pas. L'âge au-dessus de quatorze, la force du pouls, la grandeur de la fievre, &c. étoient les guides qu'il suivoit pour la saignée. Toutes les veines apparentes, & quelques arteres, étoient soumises à son cautere & à sa lancette. Il choisissoit le relâche que donne la fievre, les vaisseaux du côté malade, & ceux qu'il croyoit, selon la fausse théorie de son tems, correspondre avec la partie affectée. Il est le premier, suivant la remarque de M. Leclerc, qui ait déterminé la quantité de sang qu'il avoit tiré. Jusques à lui aucun des médecins dont les ouvrages nous sont parvenus, n'avoit versé le sang avec autant de profusion ; c'est peut-être à cette époque que nous devons le funeste changement qu'introduisit dans la pratique de la médecine le raisonnement poussé trop loin.

Aretée contemporain de Galien, prescrivoit la saignée presque aussi fréquemment. Il saignoit dans les inflammations des visceres, les hémorrhagies, les douleurs, la mélancolie, l'épilepsie, l'éléphantiasis, l'ulcere de la vessie, la néphrétique, l'apoplexie, & dans les fievres ardentes plusieurs fois, par une large ouverture, jusques au point d'affoiblir le pouls, mais non pas de faire évanouir le malade. Dans le choix des veines, il se conduisoit comme Hippocrate & Galien, en préférant la plus voisine du mal ; c'est ainsi qu'il ouvroit les veines du pubis dans les inflammations de la matrice, celles du front dans les douleurs de tête, les ranines dans les inflammations de la gorge ; il pratiquoit aussi l'artériotomie.

Oribase, compilateur de Galien, suivit à-peu-près les mêmes regles dans sa pratique. Il interdisoit, comme lui, la saignée avant la puberté. Il préféroit d'y revenir plusieurs fois, à tirer tout le sang nécessaire dans une seule, sur-tout lorsque le malade étoit foible. Il vouloit que le médecin tînt le pouls, pendant que le sang couloit, crainte qu'il ne pérît dans la défaillance que causeroit une trop grande évacuation. Il vouloit encore que l'on saignât pendant que l'humeur est mue. Il se servoit plus souvent qu'aucun de ses prédécesseurs, de la saignée prophylactique, dans ceux qui sont sujets aux maladies qui l'exigent ; c'étoit sur-tout à l'entrée du printems que ces saignées avoient lieu. Il porta la quantité de sang qu'on doit tirer la premiere fois à une hémine (dix ou douze onces) au plus ; si les forces le permettent, on peut l'augmenter à la seconde. Il ne s'est cependant pas tellement attaché à ces mesures, qu'il ne recommande plusieurs attentions très-sages. Il ouvroit toutes les veines du corps, & quoiqu'il fît, comme Galien, certain choix des veines, dont notre théorie ne s'accommode pas, il recommande expressément d'ouvrir la plus voisine de la partie affectée, ou sur la partie même. Spécialement dans les inflammations invétérées on peut, selon lui, saigner à toute heure du jour ou de la nuit, mais il faut attendre le déclin de la fievre ; & si la saignée n'est que de précaution, on la fera le matin. Il parle de l'artériotomie en médecin qui ne l'a jamais pratiqué ni vu faire. Antyllus, Hérodote, & sur-tout Galien, sont ses guides, dans tout ce qu'il dit au sujet de la saignée ; il n'a paru même à plusieurs médecins, qu'un copiste de ce dernier.

Aëtius a mérité, à plus juste titre encore, d'être appellé le copiste d'Oribase & des auteurs précédens. Nous n'avons pas trouvé dans les ouvrages de ce médecin, un seul mot au sujet de la saignée, qui nous ait paru lui être propre ; ce qui nous force de passer rapidement sur sa pratique.

Alexandre de Tralles employoit la saignée contre toutes les inflammations, & contre la syncope que produit dans les fievres, la plénitude d'humeurs crues, à-moins que cette humeur ne fût bilieuse ; car dans ce cas il préféroit la purgation. Il saignoit les veines les plus voisines du mal, la jugulaire & les ranines dans l'esquinancie. Il parle de la dérivation qu'il pratiquoit en ouvrant la saphene, pour procurer le flux menstruel aux femmes.

Paul d'Aegine est le premier qui ait divisé la pléthore en celle qui est ad vires, & celle qui est ad vasa. Il donne les signes pour connoître l'une & l'autre, & veut qu'on saigne dans toutes les deux jusques après le septieme jour. Avant de saigner il faut vuider les premieres voies par un lavement, s'il y a de la pourriture dans les intestins. Quant au tems de la pratiquer, il préfere le matin, & défend, comme la plûpart de ses prédécesseurs, la saignée dans l'ardeur du redoublement. Il observe qu'elle est utile, non-seulement pour desemplir les vaisseaux, mais encore pour diminuer la grandeur de la maladie. Si le malade tombe en défaillance, & que cependant il soit dans le cas de perdre beaucoup de sang, on y reviendra plusieurs fois, plutôt que de tout tirer dans une ; tout ce qu'il dit d'ailleurs est copié, ou contient des préceptes sur le choix des veines, & la maniere de pratiquer la saignée en différentes parties du corps.

Après Paul d'Aegine, la Médecine paroit abandonnée par les Grecs, pour passer entre les mains des Arabes, qui faisoient plus d'une conquête sur eux. Ils joignirent quelques remedes ou des méthodes qui leur étoient propres, à la doctrine des Grecs qu'ils compilerent. C'est ainsi qu'ils crurent reconnoître avec eux dans la veine céphalique une communication avec le cerveau ; dans la basilique, avec le bas-ventre. C'est ainsi qu'ils ouvrirent presque toutes les veines extérieures du corps, dans les différentes affections ; qu'ils saignoient au pié, pour exciter les regles & les hémorrhoïdes. Ils s'en écarterent cependant dans un point qui a paru essentiel à Brissot & à Moreau. Loin de faire saigner comme les Grecs, le plus près du mal qu'il étoit possible, ils saignoient du côté opposé, dans l'idée où ils étoient qu'on n'ouvroit point une veine, sans attirer sur la partie saignée une plus grande quantité de sang, qu'il n'en sortoit. Isaac-Israëlite, Avenzoar, Rhazis pensoient ainsi. Ce dernier s'autorisoit de Galien, qui suivant la remarque de Jacchinus son commentateur, dit précisément le contraire.

Avicenne, le prince des médecins arabes, avoit adopté ce sentiment, il y avoit joint tant d'inconséquences au sujet de la saignée, qu'il recommande l'ouverture de la veine sciatique (rameau de la saphene placé à côté du talon), contre les douleurs de la cuisse ; celle de la veine du front & du sinciput, de l'artere temporale dans les pesanteurs de tête, les migraines, &c. qu'il défend la saignée dans l'hydropisie, & qu'il ordonne l'ouverture de certaines veines du bas-ventre contre l'ascite. Pour composer son chapitre de la saignée, il avoit mis à contribution Hippocrate, Rhasis, & Galien ; il mérite peu d'être lu.

Albucasis compte trente veines ou arteres qui peuvent être ouvertes, il s'occupe principalement de la maniere de les ouvrir ; attaché à la doctrine d'Avicenne, il ne paroît pas s'en écarter. Copiste comme lui des Grecs, il répete beaucoup de choses que nous trouvons dans leurs ouvrages. Quoiqu'il paroisse dans l'opinion que la saignée attire toujours le sang dans la veine ouverte, cependant il recommande souvent des saignées locales, contre les inflammations graves & les vives douleurs.

Pendant les quatre siecles qui suivirent Avicenne, sa doctrine fut suivie dans la plus grande partie de l'Europe, où on cultivoit la Médecine. Son nom étoit alors aussi respectable, que l'est de nos jours celui d'Hippocrate. On le regardoit comme un homme qui avoit porté la science médicinale beaucoup audelà de ses prédécesseurs ; on tâchoit de méconnoître dans ses ouvrages que, si on excepte la matiere médicale, il avoit presque tout copié des Grecs. Le plus grand effort que purent faire Gordon, Guy de Chauliac, Valescus de Tarenta, Savonarole, &c. fut de chercher à concilier, dans le choix des veines, la doctrine des Arabes & celle des Grecs. Ces derniers saignoient en conséquence du côté opposé, quand il y avoit pléthore, & du côté malade quand elle avoit diminué par les saignées, comme si le méchanisme de l'économie animale, & les lois de l'hydraulique pouvoient changer. Ces médecins suivoient pour la quantité de sang, le tems, les indications, & les contre - indications, les maximes que nous avons trouvées dans Galien & ses copistes grecs & arabes.

Les ouvrages des auteurs grecs étant traduits & devenus communs au commencement du seizieme siecle, il étoit juste que les peres de la Médecine, ses vrais législateurs rentrassent dans leurs droits. Par la comparaison qu'on fit d'Hippocrate & de Galien avec les Arabes, on sentit l'infériorité de ces derniers ; bien - tôt leur étude fut négligée. Galien plus facile à entendre, fut lu & enseigné par-tout ; les éditions s'en multiplierent avec une rapidité qui prouve que le bon goût & la saine philosophie commençoient à naître.

Le choix des veines occupa alors les Médecins avec une ardeur que leur zèle rendoit louable, dans un tems où la circulation du sang étoit ignorée ; c'étoit spécialement dans les inflammations de poitrine, qu'il paroissoit intéressant de décider la question. Brissot, célebre médecin de Paris, comparant le sentiment des Grecs avec celui des Arabes, trouva le premier plus conforme à la raison, le suivit dans sa pratique, le publia dans ses leçons & dans ses consultations. Ses maximes furent goûtées & suivies de plusieurs médecins. Etant allé en Portugal, il y souffrit une persécution qu'il ne méritoit pas. Il y mourut, laissant une apologie de son sentiment, à laquelle René Moreau a ajouté, cent ans après, un tableau chronologique des Médecins, & un précis de leurs sentimens à ce sujet.

Ce siecle vit les médecins partagés en six opinions différentes, au sujet de la saignée dans la pleurésie. Les uns saignoient toujours du côté malade ; les autres du côté opposé ; les troisiemes suivoient d'abord la seconde méthode, ensuite la premiere, & entre-mêloient les saignées du pié ; les quatriemes ouvroient toujours la veine du pié. Vesale conclut de la situation de la veine azygos, qui sortant du côté droit, fournit le sang à toutes les côtes, si on excepte les trois supérieures gauches, qu'on devoit toujours saigner du bras droit, excepté dans le cas où ces dernieres seroient le siége de la douleur. Il eut pour sectateurs Léonard Fuchs & Cardan. Un très-petit nombre embrassa le sentiment de Nicolas le Florentin, qui vivoit au quatorzieme siecle ; il crut qu'il étoit indifférent d'ouvrir l'une ou l'autre veine ; l'évacuation seule lui paroissoit mériter l'attention des Médecins.

L'étude des Grecs devenant toujours plus familiere, les Arabes tombant dans le discrédit, le plus grand nombre des médecins se rangea du parti des premiers. Brissot remporta une victoire presque complete après sa mort. Rondelet, Craton, Valois, Argentier, Fernel, Hollier, Duret, toute l'école de Paris qui l'avoit persécuté, lui rendit les armes. Il y eut même des partisans outrés. Martin Akakia soutint dans la chaleur de l'enthousiasme, que l'opinion des Arabes avoit tué plusieurs milliers d'hommes ; celui-ci trouva cependant encore d'illustres défenseurs.

Scaliger voulant parer les coups, accablans pour-lors, de l'autorité, chercha le premier à prouver par les lois de l'hydraulique, qu'on devoit saigner du côté opposé à celui qui étoit affecté. Toutes ces sectes montroient, comme il n'est que trop ordinaire aux disciples des grands hommes, plus d'opiniâtreté dans le sentiment de leurs maîtres, que de raison & de bonne foi. Jamais Hippocrate & Avicenne n'auroient disputé avec tant de chaleur, sur un point qui nous paroît à présent peu important. Il étoit bien plus essentiel de déterminer les cas où on devoit tirer du sang, & jusqu'à quel point.

L'ouvrage de Botal donna l'allarme à ce sujet. Il poussa dans son traité de curatione per sanguinis missionem, imprimé pour la premiere fois en 1582, l'abus de la saignée à un excès qu'on ne peut se persuader. En voulant trop prouver, il ne prouva qu'une chose, c'est que l'esprit & l'éloquence peuvent en imposer à ceux, qui destitués de l'expérience, ne font pas un usage assez grand de leur raison. Il avança que dans la cacochymie, l'hydropisie, les fievres quartes invétérées, les indigestions, les diarrhées, les suppurations intérieures, &c. la saignée étoit le grand remede. Il osa s'étayer des passages d'Hippocrate tronqués, choisis dans ses oeuvres supposées. Il comparoit les veines à un puits, dont l'eau étoit d'autant meilleure, qu'elle étoit plus souvent renouvellée. Bonaventure Grangier, médecin de la faculté de Paris, s'éleva avec un grand succès contre Botal. Cette faculté le condamna authentiquement, lorsque son traité parut ; & cependant il l'entraîna après sa mort dans la plus grande partie de ses idées. Elle oublia les loix qu'Hippocrate, que Celse, Galien même, &c. avoient établies, auxquels les Fernel, les Hollier, les Duret s'étoient soumis (Ce dernier disoit familierement qu'il étoit petit seigneur). On la pratiqua avec une fureur qui n'est pas encore éteinte, contre laquelle on a vû successivement s'élever de bons ouvrages, & faire des efforts impuissans. La saignée qu'on n'osoit faire, au rapport de Pasquier, une seule fois qu'avec de grandes circonspections, fut prodiguée. La saine partie a su conserver ce milieu qui est le siége de la vérité ; mais plusieurs ont resté entraînés par le préjugé & le mauvais exemple.

La découverte de la circulation du sang, publiée en 1628 par Harvée, sembloit devoir apporter un nouveau jour sur une matiere qui y avoit autant de rapport ; mais elle ne servit qu'à aigrir, qu'à augmenter les disputes. Il y eut de grands débats à ce sujet, au milieu du siecle dernier, qui produisirent une foule d'ouvrages, la plûpart trop médiocres pour n'être pas tombés dans l'oubli : on donna des deux côtés dans des excès opposés. Il en fut qui soutinrent qu'on pouvoit perdre le sang comme une liqueur inutile, tel fut Valerius Martinius ; pendant que d'autres, tels que van-Helmont, Bontekoë, Gehema & Vulpin, prétendoient qu'il n'étoit aucun cas où on dût saigner : thèse renouvellée de nos jours.

Ces excès n'étoient point faits pour entraîner les vrais observateurs ; Sennert, Pison, Riviere, Bonet, Sydenham, suivirent l'ancienne méthode, & furent modérés ; quoiqu'on puisse reprocher au dernier quelques choses à cet égard, & notamment lorsqu'il conseille la saignée dans l'asthme, les fleurs blanches, la passion hystérique, la diarrhée en général, & spécialement celle qui survient après la rougeole, où il paroît la pratiquer plutôt par routine, que par raison ou par expérience.

On voit avec peine Willis, cet homme de génie fait pour prescrire des loix en Médecine, fait pour découvrir, se soumettre aveuglément aux leçons de Botal, conseiller la saignée contre presque toutes les maladies : fere totam Pathologiam, de phleb. p. 173. Il fut repris vivement peu de tems après sa mort, par Luc-Antoine Portius, qui combattit à Rome, en 1682, ce sentiment des galénistes, trop répandus dans cette ville, par quatre dialogues où il faisoit entrer en lice Erasistrate & van-Helmont, contre Galien & Willis. Quoique ce genre d'ouvrage soit peu fait pour les savans, par le tas de mots dont on est forcé de noyer les choses, ils méritent d'être lus par ceux en qui la fureur de verser du sang n'a pu être éteinte par l'observation & les malheurs. On y trouve beaucoup de jugement de la part de l'auteur, qui appuie son sentiment par une apologie de Galien, dans laquelle il excuse ingénieusement ce grand homme, en combattant ses sectateurs avec des armes d'autant plus fortes, qu'il démontre que ceux-ci ont outré la doctrine de leur maître, & d'autant plus raisonnables, qu'il prend pour son principe cette vérité appliquable à tous les moyens de guérison, qu'il vaut beaucoup mieux pécher par défaut que par excès, & que ceux qui s'interdisent absolument la saignée, font une faute bien au-dessous de celle que commettent ceux qui la pratiquent contre tous les maux.

On vit au milieu de ces disputes, s'élever un homme savant, plein de génie, Bellini, qui voulant à l'exemple de Scaliger, appliquer les mathématiques à la Médecine, tomba par des erreurs de calcul, ou des fausses suppositions, dans les paradoxes les plus étranges. Il mit au jour, en 1683, son Traité de la saignée, qui contient onze propositions, avec la réponse & les preuves. Nous ferions tort à l'histoire de la saignée, si nous passions sous silence ces maximes qui ont entraîné le suffrage d'un grand nombre de savans médecins, & donné lieu aux disputes les plus vives.

Le sang, selon Bellini, coule avec plus de rapidité pendant la saignée dans l'artere qui correspond à la veine ouverte, & en s'y portant, ce qu'il appelle dérivation, il quitte les vaisseaux éloignés, ce qu'il nomme révulsion. Après la saignée, la dérivation & la révulsion sont moindres que pendant l'écoulement du sang, & enfin s'évanouissent. On doit saigner dans les inflammations, les rameaux qui ont la communication la plus éloignée avec la partie malade, pour ne point attirer le sang sur celle-ci. La saignée rafraîchit & humecte par l'évacuation qu'elle produit ; elle échauffe & desseche au contraire, lorsqu'elle rend au sang trop géné un mouvement rapide. Elle doit être mise en usage dans toutes les maladies où le sang est trop abondant, où il faut en augmenter la vélocité, rafraîchir, humecter, résoudre les obstructions, ou changer la nature du sang ; la saignée en augmente la vélocité. Il seroit plus avantageux d'ouvrir les arteres, que les veines dans les cas où la saignée est indiquée ; la crainte des accidens doit y faire suppléer par tous les autres moyens que la Médecine a en son pouvoir, tels que les scarifications, les sangsues, les ligatures, &c. les évacuans quelconques peuvent tenir lieu de la saignée. Le tems le plus sûr pour tirer du sang est le déclin de la maladie. On voit dans tout cet ouvrage un grand homme, prévenu de certains sentimens, qu'il soutient avec la vraisemblance que le génie sait donner aux maximes les plus fausses. Quelques erronées que paroissent la plûpart de ces propositions, elles ont eu, comme nous l'avons dit, d'illustres défenseurs, parmi lesquels on doit compter Pitcarn, ce célebre médecin, dont il seroit à souhaiter que les élémens de médecine fussent physicopratiques, au lieu d'être physico-mathématiques ; il étoit trop lié avec Bellini de coeur & de goût, pour ne pas l'être de sentiment.

De Heyde fut un adversaire redoutable de Bellini, il opposa l'expérience aux calculs, il s'attacha ainsi à combattre sa doctrine par les armes les plus fortes. Le recueil de ses expériences parut trois ans après le traité de ce dernier, c'est-à-dire en 1686, & fut sans réplique. M. de Haller a publié 70 ans après des expériences qui confirment celles de de Heyde.

L'histoire du xviij. siecle présente des faits d'autant plus intéressans, qu'ils sont le terme auquel on est parvenu, que de grands hommes, se faisant gloire de secouer tout préjugé, ont cherché la vérité par l'expérience sur des animaux vivans, l'observation sur les malades, le raisonnement & le calcul ; ce qui n'a point empêché un grand nombre de tomber dans des écarts entierement semblables à ceux des siecles précédens : la circulation des sentimens est un spectacle vraiment philosophique. On voit dans la suite des tems les mêmes opinions tomber & renaître tour-à tour, se faire place mutuellement, & accuser par cette révolution, le peu d'étendue & de certitude des connoissances humaines. La vérité trop difficile à saisir, ne présente le plus souvent qu'un de ses côtés ; elle voile les autres, & ne marche jamais sans l'erreur qui vient au-devant des hommes, pendant que celle-la semble les éviter. Toutes les anciennes disputes sur le choix des veines, la quantité de sang qu'on devoit tirer, les cas où on devoit saigner, revinrent & repasserent dans l'espace de 30 ans, par les mains des plus savans médecins françois & étrangers. Celui qui y joua un des principaux rôles, fut M. Hecquet. Une thèse à laquelle il présida en 1704, dans laquelle il soutenoit que la saignée remédie au défaut de la transpiration insensible, fut le principe de la querelle. M. Andry en rendit compte dans le journal des savans, d'une maniere ironique, à laquelle le premier repliqua. Il le fit d'une maniere si aigre & si vive, qu'il ne put obtenir la permission de faire imprimer son ouvrage. Ce fut secrétement qu'il parut, sous le titre d'explication physique & méchanique des effets de la saignée, & de la boisson dans la cure des maladies ; avec une réponse aux mauvaises plaisanteries que le journaliste de Paris a faites sur cette explication de la saignée. Il donna en même tems au public une traduction de sa thèse. M. Andry dupliqua en 1710, par des remarques de médecine sur différens sujets ; spécialement sur ce qui regarde la saignée, la purgation & la boisson. Par ce dernier ouvrage la querelle resta éteinte.

Il n'avoit été question entre MM. Hecquet & Andry, que des cas où on devoit pratiquer la saignée ; le premier excita une nouvelle dispute avec M. Sylva. Ils aimoient trop tous les deux à verser du sang, pour être en différend sur la quantité ; ils combattirent sur le choix des veines. M. Hecquet publia en 1724, ses observations sur la saignée du pié, qu'il désapprouvoit au commencement de la petite vérole, des fievres malignes, & des autres grandes maladies. M. Sylva voulant justifier cette pratique, & expliquer la doctrine de la dérivation & de la révulsion, entendues à sa maniere, donna en 1727, son grand traité sur l'usage des saignées, muni des approbations les plus respectables. Le premier volume est dogmatique ; l'auteur y développe son systême, & combat celui de M. Bianchi, qui huit années auparavant, avoit soutenu dans une lettre adressée à M. Bimi, sur les obstacles que le sang trouve dans son cours : 1°. que la circulation du sang étant empêchée dans une partie, toute la masse s'en ressent : 2°. qu'on doit saigner dans la partie la plus éloignée du mal, à-moins qu'il ne soit avantageux d'y exciter une inflammation plus forte ; ce qui excuse & explique le bon effet des saignées locales. L'autorité d'Hippocrate mal entendue, & de Tulpius, une pratique vague, l'expression des propositions précédentes, étoient les preuves dont M. Bianchi se servoit. M. Sylva se montra par-tout un partisan zélé de la saignée du pié, un ennemi déclaré des saignées faites sur la partie malade, qu'il appelle dérivatives. Forcé de convenir des avantages de la saignée de la jugulaire, il fit les plus grands efforts pour la faire quadrer avec ses calculs. Son second volume répond à M. Hecquet, qui vivement attaqué, fit à son tour imprimer trois années après, son Traité de la digestion, dont le discours préliminaire & trois lettres, servent à défendre son sentiment. Il composa dans sa retraite, une apologie de la saignée dans les maladies des yeux, & celles des vieillards, des femmes & des enfans. Il s'éleva de nouveau contre la saignée du pié, dans son Brigandage de la Médecine. Il n'étoit pas homme à revenir de ses idées ; il les soutenoit dans sa médecine naturelle, qu'on imprimoit en 1736, lorsqu'il fut lui-même la dupe de son goût, nous dirions volontiers de sa fureur pour la saignée. On ne peut voir sans étonnement, qu'un homme de 76 ans, cassé, affoibli par les travaux du corps & de l'esprit, autant que par une longue & pieuse abstinence, ayant des éblouissemens, dont sa foiblesse nous paroît avoir été la cause, fût saigné quatre fois, & notamment quatre heures avant sa mort, dans une maladie d'un mois.

Pour en revenir à M. Sylva, nous dirons que s'il trouva des partisans dans M. Winslou, plusieurs autres membres célebres de la faculté de Paris, & quelques médecins étrangers, M. Hecquet ne fut pas le seul à s'élever contre lui. M. Chevalier, dans ses Recherches sur la saignée ; M. Sénac, dans ses lettres sur le choix des saignées, qu'il donna sous le nom de Julien Morisson ; dans les essais physiques, qu'il a ajoutés à l'anatomie d'Heister, & dans son Traité du coeur ; M. Quesnay, dans son excellent ouvrage sur les effets & l'usage de la saignée, qu'il publia d'abord en 1730, sous le titre d'observations ; M. Buttler, dans l'essai sur la saignée, imprimé en anglois ; ainsi que la théorie & pratique de M. Langrish ; M. Martin, dans son Traité de la Phlébotomie & de l'Artériotomie ; M. Jackson, dans sa Théorie de la Phlébotomie, le combattirent dans tous les points de sa doctrine. M. Oeder prouva en 1749, dans une thèse inaugurale, que le sang qui acquiert plus de vîtesse dans le vaisseau ouvert, entraîne dans son mouvement celui des vaisseaux voisins, d'autant plus fortement, qu'ils sont plus près de lui ; ce qui est directement opposé au sentiment de Bellini & de ses sectateurs. M. Hamberger prétendit que les expériences qu'il avoit faites avec un tube, auquel il avoit donné à-peu-près la forme de l'aorte, démontroient la fausseté de la dérivation & de la révulsion. D'où il concluoit que le choix des veines étoit indifférent, & que l'effet des saignées se bornoit à l'évacuation. Il renouvella par-là les opinions de Nicolas Florentin, Botal, Pétronius, Pechlin & Bohnius. M. Wats se joignit aux adversaires de M. Sylva, dans son Traité de la dérivation & de la révulsion, imprimé en anglois. M. de Haller a publié en 1756, un recueil d'expériences sur les effets de la saignée, qui confirment (comme nous l'avons dit), celles de Heyde, qui contredisent en plusieurs points celles de M. Hamberger, les calculs de MM. Hecquet, Sylva, &c. Nous appuierons nos idées sur l'effet de la saignée, par ces expériences mêmes, qui portent avec elles toute l'autorité dont elles ont jamais pu être revêtues.

M. Tralles écrivit en 1735, sur la saignée à la jugulaire & à l'artere temporale, dont il rendit les avantages évidens. Il s'appuya par un post - scriptum, du sentiment de M. Sylva, quoiqu'il en désapprouvât les calculs, & plusieurs des conséquences qui excluoient l'Artériotomie.

M. Kloeckhof examina dans une dissertation imprimée en 1747, cette question intéressante : quel doit être le terme de la saignée dans les fievres aiguës. Quoique le plus grand nombre des médecins, dont il rapporte les maximes, l'interdise en général après le trois, quatre ou cinquieme jour ; il conclut cependant avec raison, muni de leurs suffrages mêmes, qu'il est des cas (rares à la vérité), où on peut la pratiquer le dixieme jour.

Un anonyme a publié en 1759, un ouvrage sur l'abus de la saignée, auquel on doit des éloges. S'appuyant sur l'autorité des grands maîtres, il réduit l'usage de ce remede dans les bornes où l'ont maintenu le plus grand nombre de ceux dont la gloire a couronné les succès.

Il est tems que nous rendions compte de la doctrine des trois grandes lumieres de ce siecle : Stahl, Hoffman & Boerhaave. Aucun d'eux n'a traité ex professo du choix des veines ; ils paroissent cependant avoir tous pensé que la saignée déterminoit le sang à couler du côté de la veine ouverte. Ils ont au-moins posé ce systême, comme un principe dont ils tiroient des conséquences.

On est surpris quand on voit Stahl, qui regardoit la plûpart des maladies, comme des efforts salutaires de l'ame, qui tend à se débarrasser de la matiere morbifique ; qui est d'après ce principe, très-avare de remedes, prescrire la saignée dans un grand nombre de cas, où les Médecins la regardent comme dangereuse & même nuisible. Telles sont la phthisie, la passion hypocondriaque, les fleurs blanches, la vomique, l'empyeme & quelques autres maladies chroniques ; tandis qu'il en faisoit un très-petit usage dans la pleurésie, les convulsions & les maladies analogues, qu'il l'interdisoit dans toutes les fievres aiguës où la pléthore n'est pas évidemment grave, sur-tout après le 3 ou 4e. jour, & dans les fievres pétéchiales ; s'il l'abandonnoit dans ces cas, il s'en servoit au contraire fréquemment pour prévenir un grand nombre de maladies tant aiguës que chroniques, telles que la goutte, la colique néphrétique, le rhumatisme, les hémorragies. La saignée du pié n'est point, selon lui, contre-indiquée par la grossesse. Il s'éleve contre les médecins qui font trop d'attention à l'âge du malade. Il la défend au milieu de l'été, & veut qu'on ait égard aux phases de la lune. Il s'étoit soumis lui-même à cette loi. Il raconte (dans ses commentaires sur le traité de l'expectation de Gédeon Harvée) qu'à l'âge de soixante-neuf ans, il venoit d'éprouver la cent-deuxieme saignée, depuis celui de dix-sept : & qu'aucune d'elles n'avoit été faite sans un soulagement évident.

Hoffman est encore plus prodigue de sang que Stahl ; il place la saignée au-dessus de tous les autres remedes ; il la reconnoit comme un grand préservatif des maladies, qu'il conseille presque à tout le monde, deux, trois ou quatre fois par an, dans les solstices & les équinoxes. A peine reconnoit-il qu'elle affoiblit l'estomac, & qu'elle ralentit la transpiration. Presque toutes les maladies aiguës & chroniques exigent, selon lui, la saignée. L'hydropisie même en reçoit dans bien des cas, un grand soulagement ; & à ce sujet il appuie son expérience de l'autorité d'Hippocrate, d'Alexandre de Tralles, de Paul d'Aegine, & de Spon qui rapporte dans ses nouveaux aphorismes d'Hippocrate, qu'il a vu un hydropique guéri par vingt saignées, auquel tous les diurétiques & les hydragogues avoient été nuisibles. Il l'exclut à peine dans l'ascite & la tympanite. Il seroit trop long de rapporter toutes les maladies où il la conseille ; il suffit de dire qu'il en fait une panacée, contre laquelle il trouve très-peu de contre-indications.

Nous voici parvenus au célebre auteur qui a su allier la théorie la plus saine & la plus lumineuse, à l'expérience & aux succès les plus décidés : la médecine moderne à l'hippocratique. Boerhaave, sans se prévenir pour aucun remede, les a tous connus, les a tous appréciés, & nous a laissé dans ses aphorismes & ses instituts, les regles les plus sûres qu'on connoisse jusqu'à présent, dans un art où nous venons de rencontrer autant de contradicteurs que d'auteurs. Ce grand homme met des sages bornes à la saignée. La pléthore, l'épaississement inflammatoire du sang, sa raréfaction, & toutes les maladies qui en sont la suite, les inflammations tant internes qu'externes, les délires phrénetiques, les hémorragies qui ne viennent point de la dissolution du sang, la trop grande force, la roideur des solides, le mouvement accéléré des fluides, les douleurs vives, les contusions indiquent, selon lui, la saignée, tandis que le défaut de partie rouge dans le sang, les oedemes, les engorgemens sereux, l'âge trop ou trop peu avancé, les fievres intermittentes, la transpiration arrêtée, la foiblesse du corps, la lenteur de la circulation, en sont les principales contre-indications. Il veut qu'on saigne dans les grandes inflammations internes, avant la résolution commencée, avant le troisieme jour fini, par une large ouverture faite à un gros vaisseau ; qu'on laisse couler le sang jusqu'à une legere défaillance, & qu'on la répete jusqu'à ce que la croute inflammatoire soit dissipée. Il soupçonne que les saignées abondantes pourroient écarter la petite vérole, ou dissiper la matiere varioleuse sous une forme plus avantageuse que l'éruption. Quant au choix des veines, il conseille la saignée du pié dans le délire fébrile & la phrénésie, celle de la veine du front & de la jugulaire dans les mêmes maladies & dans l'apoplexie.

Ayant commencé ce précis des sentimens que les célebres médecins ont eu sur la saignée par Hippocrate, nous ne pouvions mieux le finir que par Boerhaave. L'accord qui se trouve entre ces grands hommes, prouve en même tems que la vérité n'est qu'une, & qu'ils l'ont tous les deux connue & enseignée.

Effets de la saignée. Pour donner une idée exacte des effets de la saignée, il faut d'abord les considérer dans l'état le plus simple, dans un adulte sain, & bien constitué. Nous les examinerons ensuite dans les différentes maladies, lorsque nous parlerons de son usage.

L'expérience faite sur l'homme ou les animaux vivans, peut seule être notre guide ; toute autre nous conduiroit à l'erreur. Nous voudrions en vain appliquer l'hydraulique au méchanisme animal, l'erreur qui en naîtroit, seroit d'autant plus dangereuse, que nous nous croirions fondés sur le calcul, que nous établirions peut-être, comme tant d'autres, notre édifice sur de fausses suppositions, que nous oublierions que tous les problêmes de cette science n'ont pas été résolus, & que la plûpart des causes particulieres qui meuvent les fluides dans l'animal vivant, nous est inconnue.

Le long détail historique que nous avons donné, nous dispense de l'ennui des citations ; après avoir vu les Médecins perpétuellement en contradiction entr'eux, ou avec eux-mêmes, leur autorité toujours balancée ne sauroit être pour nous d'aucun poids, lorsqu'ils n'apporteront pas des expériences claires, précises, concluantes. Nous faisant gloire de secouer à cet égard tout préjugé, c'est à cette même expérience & au raisonnement le plus simple, à nous conduire, & à amener les conséquences pratiques que nous verrons dans la derniere partie.

Si j'ouvre un vaisseau sanguin, veineux ou artériel, peu importe, dans lequel la circulation ne soit gênée par aucune ligature, le sang qui (conformément au méchanisme de tous les animaux) est resserré dans ses vaisseaux, qui est toujours prêt à s'échapper, profite de ce nouveau passage, & s'écoule dans une quantité proportionnée à la pression, au mouvement qu'il essuie, à sa fluidité, & à l'ouverture, au calibre du vaisseau. Le jet sera soutenu avec la même force, ou diminuera insensiblement, si le vaisseau est veineux : il ira par bonds, s'il est artériel. On conçoit aisément, d'après les loix de la circulation, que l'un & l'autre jets suivent le mouvement imprimé par le coeur, immédiatement dans les arteres, & modifié par l'action des muscles & des vaisseaux capillaires dans les veines ; on sent aussi que la plus grande partie du sang qui sort par l'ouverture, est fournie dans les arteres par le courant qui est entre cette ouverture & le coeur, dans les veines entr'elle & les extrêmités.

Lorsque le vaisseau ouvert est mince, jusqu'à un certain point, le sang ne peut sortir que goutte-à-goutte ; la même chose arrivera à un gros vaisseau, si l'ouverture est très - petite ; mais si elle est aussi grande que le calibre de ce gros vaisseau, la colomne de sang qui se présente à la circulation, se partagera en deux portions inégales ; l'une suivra le cours naturel, l'autre s'échappera par la plaie. Cette seconde sera plus considérable que la premiere, parce que le sang n'aura point à vaincre la résistance que présente la colomne de sang contenue dans les veines entre le coeur & la plaie, dans les arteres, entre cette derniere & les extrêmités. Si au contraire cette ouverture est plus grande que le calibre du vaisseau, le sang resserré, comme nous l'avons vu, cherchant à s'échapper, se jettant avec précipitation dans l'endroit où il trouve le moins d'obstacles, accourra des deux côtés de la veine ou de l'artere, les deux colomnes de sang se heurteront par des mouvemens directs & rétrogrades, pour sortir par la plaie. Quoique le mouvement direct soit toujours le plus fort, il n'empêchera pas que la colomne retrograde ne fournisse à l'évacuation, plus ou moins, suivant la grandeur de l'ouverture. C'est cette expérience faite par de Heyde contre Bellini, que M. de Haller a répétée une multitude de fois, de différentes manieres, qui sert de base à la théorie que ce dernier donne de la saignée.

Pendant que le sang s'écoule, il arrive que la colomne de sang qui vient immédiatement du coeur dans les arteres, qui est obligée de traverser les vaisseaux capillaires pour remplir les veines, rencontrant moins d'obstacles, à raison de l'augmentation des orifices par lesquels elle doit s'échapper, accélere son mouvement. Les vaisseaux collatéraux, en comprimant le sang qu'ils contiennent, en cherchant à rétablir l'équilibre, envoyent une partie de ce sang dans le vaisseau où il éprouve le moins de résistance. Mais (ce qu'il est très-important de remarquer) le vaisseau ouvert contient moins de sang, ses parois sont plus rapprochés qu'ils n'étoient avant la saignée ; & quoique dans un tems donné, il s'écoule à-travers le vaisseau, une plus grande quantité de sang, l'augmentation, loin d'être supérieure à la perte, lui est toujours inférieure, par le frottement qui y met un obstacle, la force d'inertie, & le tems nécessaire pour qu'il parcoure l'espace compris entre le lieu d'où il part, & l'ouverture du vaisseau. Bientôt ce mouvement se communique des vaisseaux collatéraux, successivement à tous ceux qui parcourent le corps, sanguins, séreux, bilieux, &c. mais d'autant plus foiblement, dans un espace de tems d'autant plus long, qu'ils sont plus éloignés, plus petits, & plus hors du courant de la circulation du sang contenu dans les vaisseaux qu'on évacue, ou dans ceux qui y correspondent immédiatement.

Cet afflux de sang augmenté pendant la saignée dans le vaisseau ouvert, a été appellé par les Médecins dérivation ; cette diminution de la quantité de sang contenu dans les vaisseaux les plus éloignés, qui vient se rendre au lieu ouvert, ou qui coule en moindre quantité dans cette partie éloignée, parce qu'il faut que le coeur fournisse davantage au vaisseau le plus vuide, parce que le sang se jette toujours du côté de la moindre résistance, s'appelle révulsion. Jusque-là tous les Médecins sont d'accord entr'eux de cet effet pendant la saignée sans ligature ; mais s'ils apprecient la quantité de la dérivation & celle de la révulsion, on les voit se partager. Les uns avec Bellini & Sylva, prétendent que le vaisseau ouvert est plus plein pendant la saignée, qu'il ne l'étoit avant ; que la révulsion est d'autant plus grande que le vaisseau est plus éloigné. Les autres, avec MM. Senac & Quesnay, appellans à leur appui toutes les loix de l'hydraulique, toutes les lumieres de la raison & l'expérience médicinale, conviennent que dans un tems donné, il circule une plus grande quantité de sang dans le vaisseau ouvert, pendant la saignée, qu'avant ou après ; mais que le vaisseau resserré contient réellement une moindre quantité de sang, qui circule plus vîte. Ils insistent & prouvent que la révulsion est d'autant moindre, qu'elle se fait dans une partie plus éloignée. Ils se rient de ceux qui voulant ralentir & diminuer l'eau qui s'écoule par un canal qui répond à un bassin commun, vont chercher le point le plus éloigné, pour y faire une ouverture, & craignent qu'en doublant le diamêtre de ce canal, dont l'entrée ne varie point, ils n'y attirent un débordement.

Voilà (si nous ne nous trompons) le fond de ces disputes vives & intéressantes, agitées entre de grands hommes armés de calculs les uns & les autres sur la dérivation & la révulsion, dans lesquelles on est étonné que la préoccupation ait étouffé la raison la plus simple & la plus naturelle, au point de voir des hommes respectables recourir à des explications forcées, admettre sans-cesse de fausses suppositions, pour accommoder & expliquer par leurs systêmes, des expériences qu'ils ne pouvoient revoquer en doute, & qui les accabloient : telles que l'avantage de la saignée à la jugulaire dans les pléthores particulieres de la tête, qui causent des céphalalgies. Nous aurons lieu d'examiner cet objet plus en détail ; passons aux autres effets de la saignée.

Si le sang coule goutte-à-goutte, il se formera peu-à-peu sur les bords de la plaie un caillot, par l'application & la coalition successive de la partie rouge du sang épaissie, desséchée par le défaut de mouvement, & le contact de l'air. Ce caillot observé si constamment par M. de Haller, arrêtera l'hémorrhagie, collera les bords de la plaie, & enfin laissera voir la cicatrice par sa chûte. Cette cicatrice resserrera le vaisseau, en diminuera le diamêtre dans l'endroit où elle se trouvera placée, à moins qu'il ne survienne à l'artere un anevrisme auquel la force & l'inégalité du jet donneront lieu, en dilatant les membranes affoiblies par la plaie, en empêchant la réunion de la plus intérieure : ce qu'on peut prévenir par les moyens détaillés, lorsqu'il a été question des accidens qui peuvent suivre la saignée. Voyez ANEVRISME.

Si on enleve le caillot avant la réunion de la plaie, & que le vaisseau soit considérable, les symptômes précédens se renouvelleront, le saigné tombera en défaillance, la circulation sera interrompue dans tout le corps, & l'hémorrhagie arrêtée par ce nouvel accident. Ce dernier effet sera d'autant plus promt, que le sang coulera en plus grande quantité dans un tems donné. Il sera dû à l'état des vaisseaux sanguins & du coeur, qui n'étant pas remplis au point nécessaire pour la propagation du mouvement, suspendront leur action, jusque à ce que la nature effrayée ranimant ses forces, fasse resserrer le calibre de tous les vaisseaux, & soutienne cette compression du sang nécessaire à la vie. Si alors le sang s'échappe de nouveau, le caillot à la formation duquel la défaillance donne lieu, ne s'étant point formé par la dissolution du sang, ou par la force avec laquelle il est poussé, la compression étant détruite aussi-tôt que formée, les défaillances répétées améneront la mort.

Si au contraire l'hémorrhagie est arrêtée naturellement ou artificiellement, le resserrement général & proportionné de tous les vaisseaux, & la loi posée que le sang en mouvement se tourne toujours du côté où il trouve moins d'obstacles, feront que l'équilibre se rétablira bientôt dans les vaisseaux sanguins ; de maniere que chacun d'eux éprouvera une perte proportionnelle à son calibre. Cette perte se propagera successivement dans les vaisseaux séreux, &c. qui enverront leurs sucs remplacer en partie le sang évacué, ou qui en sépareront une moindre quantité.

Par l'augmentation de ces liqueurs blanches avec le sang, & par la diminution des secrétions, il résultera une proportion différente entre la partie rouge du sang & sa partie blanche : le trombus diminuera. Voyez SANG. Rien n'est plus constant que cet effet de la saignée, observé avec soin, & démontré avec clarté par M. Quesnay, sous le nom de spoliation. Pour la rendre sensible, il suppose un homme bien constitué, pesant 120 livres ; il calcule qu'il contient environ 20 livres de solides, & 100 livres de fluides, parmi lesquels il trouve 27 livres de sang ; il évalue la partie rouge qui forme le trombus dans la palette à 5 livres. Ces principes posés, si on tire par la saignée une livre de sang, on ôte 1/95 des humeurs blanches ou séreuses, pendant qu'on enleve 1/27 de la partie rouge. Mais comme les humeurs blanches sont bientôt réparées par la boisson & les alimens, ensorte que le corps retourne à un poids égal, comme la partie rouge est la plus difficile à régénérer, on diminue évidemment la proportion de cette derniere par la saignée. Cet effet augmentera suivant la quantité du sang évacué : si elle est grande, le sang étant plus mobile, circulant plus aisément, éprouvant moins de frottement, la nature étant affoiblie par les efforts qu'elle aura faits pour rétablir cet équilibre nécessaire ; les forces, les sécretions, les couleurs, la chaleur diminueront, pendant que la facilité à prendre la fievre, & la sensibilité croîtront.

Si on saigne un grand nombre de fois répétées coup sur coup avant que la régénération du sang ait pû se faire, l'homme le plus sain & le plus vigoureux, on enleve une si grande quantité de cette partie rouge, que l'assimilation du chyle ne pouvant s'exécuter, les forces, les secrétions & les excrétions étant languissantes, tout ce qui étoit destiné à l'évacuation étant retenu dans les vaisseaux sanguins, séreux, &c. des sucs mal digérés stagnant dans le corps, ne pouvant être préparés, corrigés, nettoyés ; cet homme, dis-je, deviendra pâle, bouffi, hydropique, anasarque ; il pourra même arriver que ces maux deviennent mortels ; ils influeront au moins sur tout le reste de sa vie. Il faut une certaine quantité de partie rouge pour qu'elle puisse s'assimiler le chyle.

Le mal que produit une évacuation de quelques onces sera bien-tôt réparé ; il aura été à peine sensible dans un homme robuste & adulte. Il n'en est pas ainsi dans un enfant chez qui la saignée & les hémorrhagies enlevent l'élément des fibres nécessaires à la bonne conformation intérieure & extérieure. Elles sont donc en général nuisibles, ou du-moins très-dangereuses avant l'âge de puberté. Après ce tems, les hémorrhagies régulieres des femmes rassurent un peu contre les maux que produit la saignée ; cependant la foiblesse de leur corps, de leur santé, de leur esprit, le tissu lâche de leur peau, les infirmités, les vapeurs auxquelles elles sont sujettes, paroissent être la suite de ces évacuations, quelques naturelles & nécessaires qu'elles soient.

Tel est le tableau des effets des hémorrhagies & de la saignée faite sans ligature dans un adulte sain ; passons à l'examen de ce que cette derniere produit dans le même homme avec une ligature telle qu'on la pratique communément.

La ligature qu'on applique au bras lorsqu'on veut ouvrir les veines du pli du coude, sert en arrêtant le cours du sang dans ces veines, à les remplir davantage, à en faciliter l'ouverture & l'évacuation. La compression ne se fait pas seulement sentir aux veines extérieures, les arteres les plus profondes en sentent communément l'effort ; mais d'autant moins qu'elles sont plus cachées, fortes, élastiques & à l'abri ; que le sang y circule avec plus de vélocité. Le cours du sang n'étant jamais subitement & totalement arrêté par aucune ligature dans toutes les arteres d'un membre, il arrive toujours un engorgement sanguin au-dessous de la ligature, qui pour être bien faite, doit être serrée de maniere à interrompre la circulation dans les veines, & à ne la ralentir que foiblement dans les arteres : dans cet état les veines s'enflent. Si alors on fait une ouverture plus large que le diamêtre du vaisseau, comme il est ordinaire, tout le sang qui auroit dû retourner au coeur par la veine ouverte, s'écoule par la plaie ; il s'y joint une partie de celui qui cherche inutilement un passage par les autres veines, & qui se débouche par l'endroit où il rencontre le moins d'obstacles.

La quantité de sang qui sort dans un tems donné d'une veine du pli du coude, ouverte avec une ligature au-dessus, est donc supérieure à celle qui couleroit pendant le même tems dans le vaisseau ouvert. On peut l'évaluer au double, si l'ouverture de la veine est égale à son diamêtre ; mais elle est de beaucoup inférieure à celle du même sang, qui s'écouleroit par la somme de toutes les veines du bras. Il arrive donc alors qu'il circule moins de sang dans les arteres brachiales, dont le diamêtre est diminué par la compression de la ligature, dont le sang rencontre plus d'obstacles dans son cours, & moins d'écoulemens ; ce qui est contraire à ce que nous avons observé dans l'effet des saignées sans ligature. Le sang ne viendra pas non plus par un mouvement retrograde, se présenter à l'écoulement ; mais la veine ouverte recevant toujours du sang, n'en renvoyant jamais au coeur, laissera desemplir tous les vaisseaux veineux qui sont placés entre la plaie & le coeur. La défaillance que produira leur affaissement, s'il est poussé trop loin, exigera de la nature & de l'art les mêmes efforts, que nous avons vû nécessaires dans les saignées sans ligature. Cette défaillance survient communément après la perte de dix ou quinze onces de sang. Quelquefois cependant la frayeur la produit plus tôt. Si elle survient aux premieres onces, sans que les causes morales y aient aucune part, on peut assurer qu'elle a été faite mal-à-propos.

Par les regles que nous avons établies, que le seul bon sens nous paroîtroit démontrer, quand même le calcul & l'expérience ne s'y joindroient pas, il est aisé de conclure que la saignée & la ligature produisent deux effets opposés ; que l'une accélere le cours du sang, que l'autre le retarde. Que la premiere détruit en partie l'engorgement auquel la derniere a donné lieu ; & que comme les saignées se font presque toutes avec une ligature, comme l'accélération du sang produite par la saignée est inférieure au retard que celle-ci y met, il en résulte un effet opposé à celui que soutenoient Bellini & Sylva, que les arteres apportent moins de sang pendant la saignée à l'avant-bras, & conséquemment à toutes les parties voisines avec lesquelles il est lié par la circulation, qu'elles n'en apportoient avant, qu'elles n'en apporteront, lorsque la ligature ôtée, le cours du sang étant devenu libre & égal, chaque vaisseau verra passer une quantité de sang proportionnée à son diamêtre, & aux forces qui le font circuler dans son centre.

Les effets de la saignée du pié sont à-peu-près les mêmes par rapport à cette partie, que ceux de la saignée du bras, par rapport à la main & à l'avant-bras. Les arteres ont l'avantage d'être plus à l'abri de la compression ; mais le lave-pié en fait la plus grande différence. Ce lave-pié qui mérite une place distinguée parmi les remedes les plus efficaces, qui est nécessaire dans quelques cas pour augmenter l'afflux du sang dans les extrêmités inférieures, en remplir les veines, & porter un relâchement humide dans tout le corps, souvent plus avantageux que la perte d'une livre de sang, a fait attribuer à la révulsion l'utilité de la saignée du pié dans les maladies de la tête, & a été le principe de toutes les erreurs, de toutes les contradictions qui ont été publiées à ce sujet. Nous avons vû ce lave-pié guérir dans un quart d'heure, comme par enchantement, un homme robuste, au milieu de son âge sanguin, accablé par une violente douleur de tête, sans fievre, à qui on avoit tiré, sans le moindre soulagement, une livre de sang du bras ; il lui survint immédiatement après ce lave-pié, une multitude de furoncles aux jambes, l'épiderme de tout le corps se leva par écailles, & le malade fut guéri sans autre remede, sans rechûte. Si la saphéne avoit été ouverte, on n'auroit pas manqué d'attribuer à la révulsion un effet aussi promt & avantageux.

La ligature qu'on applique au col, lorsqu'on veut saigner la jugulaire externe, ne produit dans le cerveau qu'un engorgement léger, insensible, par la facilité que le sang trouve à sortir par la jugulaire externe opposée, & par les internes, parce que les carotides sont presque autant comprimées que ces veines, & parce qu'on n'interrompt jamais entierement le cours du sang dans la veine même qu'on veut ouvrir. Cet engorgement est bien-tôt détruit, & même surabondamment, par l'ouverture de la veine dans laquelle le sang circule alors avec plus de vélocité, sans en être retardé dans les autres veines du cou. La circulation devient donc par-là un peu plus rapide dans le cerveau ; le sang qui monte par les carotides & les vertébrales, rencontrant moins d'obstacles ; cependant la quantité du sang qui monte est encore inférieure à celle qui est évacuée, par l'effet du frottement, de la force d'inertie, & par le tems nécessaire pour que tout se répare, comme nous l'avons déja prouvé. La saignée de la jugulaire diminuera donc plus promtement que celle des autres veines, la pléthore du cerveau, quoiqu'elle y accélere le cours du sang. Cette accélération même sera utile dans quelques occasions pour entraîner le sang épais, collé contre les parois des vaisseaux ; delà naîtront plusieurs avantages qu'on éprouve dans les maladies du cerveau, où il y a des obstacles particuliers à la circulation ; ces obstacles se présentent assez souvent dans les différentes parties du corps : c'est alors que les saignées locales méritent la préférence & réussissent souvent.

La saignée des ranines a été abandonnée par la crainte des hémorrhagies difficiles à arrêter ; celle de la veine frontale, ou préparate, par son peu d'efficacité. On revient rarement à celle des yeux & du nez, par la difficulté d'en ouvrir les veines ; on doit cependant la surmonter dans les maladies de ces parties, où l'épaississement du sang en retarde la circulation, & attend pour être évacué un heureux effort de la nature, qui procurera une hémorrhagie que l'art doit accélérer. C'est sur ce principe que l'ouverture des hémorrhoïdes est avantageuse, lorsqu'elles sont très-douloureuses, enflammées, lorsque leur gonflement est considérable ou ancien.

On sent aisément combien peu de choix les veines du bras mériteroient, si elles étoient d'une égale grosseur, si leur situation mettoit également le chirurgien à l'abri des accidens. On choisira donc la céphalique, la médiane, la basilique, la veine du poignet, la salvatelle, suivant qu'elles réuniront ces deux avantages, pour opérer plus surement, & avec une moindre perte de sang, une défaillance souvent salutaire. On renverra le choix trop scrupuleux des veines aux anciens, dont on excusera les erreurs par l'ignorance dans laquelle ils étoient des loix de la circulation.

Nous avons vû l'artériotomie faite sans ligature, produire conformément aux expériences de de Heyde & de M. de Haller, les mêmes effets que la phlébotomie dans un sujet sain, sans ligature. Ces effets différeront, si l'artere est ouverte avec une ligature ; dans ce dernier cas la partie, loin d'être engorgée, si la compression ne porte que sur l'artere, sera évidemment moins pleine de sang, puisqu'elle en recevra moins, & qu'une partie de celui qui est contenu dans les veines s'écoulera suivant son cours ordinaire, par l'impulsion qu'il aura déja reçu, par la contraction musculaire, & leur élasticité. Mais cette différence de la phlébotomie à l'artériotomie ne sera, eu égard à l'écoulement du sang, que momentanée, peu considérable ; puisque, comme nous l'avons déja dit, la saignée faite, tout se rétablit dans son cours naturel & proportionné.

La crainte des hémorrhagies, difficiles à arrêter par le défaut d'une compression assez forte, celle des anevrismes, & la profondeur des arteres, empêchent les Médecins de les ouvrir, si ce n'est aux tempes, où la compression est facile. Cette saignée a paru mériter à plusieurs de très - grands éloges. Nous croyons qu'elle est inférieure en tout à celle de la jugulaire ; aussi est-elle presque généralement abandonnée.

Nous venons de suivre les principaux effets de la saignée, faite avec ou sans ligature, à l'artere ou à la veine d'un homme sain, par des ouvertures plus grandes que le diamêtre des vaisseaux, égales ou inférieures. Nous nous flattons de n'avoir suivi que l'expérience & le raisonnement le plus naturel ; il nous reste à examiner ses effets dans les différentes maladies. Pour ne point tomber dans des répétitions ennuyeuses, nous ne nous en occuperons, qu'en parlant de l'usage. Il nous paroît aisé de tirer des principes précédens, les conséquences qui doivent conduire dans la pratique de la médecine. Nous tâcherons de le faire avec aussi peu de préjugés, & de comparer notre théorie avec l'observation-pratique, qui peut seule être notre code, & la pierre de touche propre à décider du vrai ou du faux de notre théorie ; mais pour nous conduire & entraîner notre jugement, l'observation ne doit être, ni vague, ni rare ; elle doit être constante, fixe & décidée ; tâchons de la trouver telle.

L'usage de la saignée. Il est peu de remedes dont on fasse un usage aussi grand, que de la saignée ; il en est peu sur lequel les Médecins ayent autant varié, comme nous l'avons fait voir, en traçant le sentiment de ceux même qui se sont le plus illustrés par leur science. Leurs oppositions & leurs erreurs nous font craindre un sort semblable, & de donner dans les écueils qui se présentent de toutes parts sur une mer fameuse en naufrages. Nous essayerons de suppléer par notre bonne foi, aux lumieres de la plûpart de ceux qui ont traité ce sujet important.

Pour développer à fond l'usage de la saignée, il faudroit descendre dans le détail de toutes les maladies, & même dans leurs différens états. Ce champ seroit trop vaste : obligés de nous resserrer, nous verrons les maladies sous un autre jour, nous rechercherons ; 1°. les indications de la saignée ; 2°. les contre-indications ; 3°. le tems de la faire ; 4°. le choix du vaisseau ; 5°. la quantité de sang, 6°. le nombre des saignées qu'on doit faire. Mais avant de suivre ces points de vûe ; élevons-nous contre deux abus plus nuisibles à l'humanité, que la saignée faite à propos n'a jamais pû lui être utile, abus d'autant plus répréhensibles, que quoique très-communs, ils ne sont fondés que sur une aveugle routine, hors d'état de rendre raison de ses démarches. Ces abus sont les saignées prophilactiques ou de précaution, & celles qu'on se croit indispensablement obligé de faire précéder les médicamens évacuans.

La plûpart des bonnes femmes & quelques médecins, ignorant les efforts, les ressources de la nature, pour conserver l'économie animale, & en rétablir les dérangemens, se flattent de trouver dans la Médecine des secours d'autant plus efficaces, qu'ils sont appliqués plus promtement. Parmi ces secours ils donnent le premier rang à la saignée. Croyant voir par-tout un sang vicié ou trop abondant, qu'il faut évacuer au moindre signal, dans la crainte de je ne sais quelles inflammations, putréfactions, &c. ils le versent avec une profusion qui prouve qu'ils sont incapables de soupçonner qu'en enlevant le sang, ils détruisent les forces nécessaires pour conserver la santé, ils donnent lieu à des stases, des obstructions ; au défaut de coction, aux maladies chroniques, & à une vieillesse prématurée. Saigner est, selon eux, une affaire de peu de conséquence, dont tout homme raisonnable peut être juge par sa propre sensation, dont il est difficile qu'il mésarrive. On diroit que réformateurs de la nature, ils lui reprochent sans cesse d'avoir trop rempli leurs vaisseaux de sang. Tant que le saigné par précaution jouit de toutes les forces d'un âge moyen, il s'apperçoit peu de ces fautes ; mais bien-tôt un âge plus avancé l'en fait repentir, & lui interdit un remede qu'il n'auroit peut-être jamais dû mettre en usage sur lui-même. Ces maux sont encore plus évidens dans le bas âge, ou lorsque l'enfant est contenu dans le ventre de sa mere. On ne peut se dissimuler qu'un grand nombre d'enfans dont la santé est foible, doivent leur mauvais état, aux hémorrhagies, aux saignées ou autres remedes de précaution que leurs meres ont souffert dans leur grossesse ; & cependant une femme du monde croiroit faire tort à sa posterité, si elle ne faisoit pendant ce tems, à la plus légere indisposition ou sans cela, une suite de remedes. Souvent on ne s'apperçoit pas des maux que semblables soins ont produits ; nous croyons même qu'ils ont été utiles & nécessaires : mais il n'est que trop commun de voir un grand nombre de maladies, devenues plus terribles par l'abattement des forces ; & des accouchemens prématurés, par l'enlevement du fluide qui donne le jeu à toute la machine. Et quand il n'y auroit d'autre inconvénient, que celui de faire quelque chose d'inutile & de désagréable, cette raison ne seroit-elle pas suffisante pour en détourner ? Vainement entasseroit-on contre nous une foule d'autorités, nous les recusons toutes ; & de raisonnemens bien plus spécieux que solides, nous en appellons à cette nature, dont tous les Médecins sensés se sont toujours regardés, comme les disciples & les aides, à cette véritable mere, qu'on traite souvent en marâtre. Nous demandons qu'on jette les yeux sur cette multitude de peuples plus robustes que nous, quoiqu'ils habitent pour la plûpart un climat qui ne réunit point les avantages du nôtre ; sur ces hommes, ces femmes du peuple ou de la campagne, d'autant plus heureux, que soustraits à des mains trop souvent ignorantes & quelquefois meurtrieres ; ils ne connoissent pour tout préservatif des maladies, que l'instinct, qui redoute plus les saignées, que tous les autres remedes ; pour être convaincus par la comparaison, que l'homme est sorti des mains du Créateur, en état de se conserver en santé, par les seules lumieres du sentiment bien entendu, par les seuls efforts de la nature, & que dans les maladies ils doivent être sans-cesse consultés. Enfin, quand même on étendroit l'usage de la médecine plus loin que nous ne pensons qu'on doive le faire, il n'en seroit pas moins vrai que jamais un homme en santé, quels que soient son tempérament & sa situation, n'a besoin de saignées pour la conserver. D'ailleurs, c'est ici une affaire d'habitude : il est démontré que les saignées fréquentes sont une des plus grandes causes de la pléthore.

Le second abus se trouve dans les saignées qu'on fait précéder sous le nom de remedes généraux, avec les purgatifs par le bas, les vomitifs, &c. aux remedes particuliers, lorsqu'il n'y a point de contre-indication grave. Abuser ainsi de la facilité qu'on a d'ouvrir la veine, c'est regarder la saignée comme indifférente, & par conséquent inutile ; c'est dumoins être esclave d'une mode si fort opposée à tous les principes de la Médecine, qu'elle est ridicule. Une conduite aussi erronée, fuit tous les raisonnemens, parce qu'elle n'est appuyée sur aucun ; & tout médecin sensé doit rougir d'avouer, qu'il a fait saigner son malade, par cette seule raison qu'il vouloit le faire vomir, le purger, lui faire prendre des sudorifiques, des bouillons, &c. & donner du large, du jeu à ces médicamens. De semblables maximes ne furent pas même enseignées par Botal. Mais les jeunes Médecins, trop dociles à suivre l'aveugle routine de leurs prédécesseurs, qui se sont distingués dans la ville où ils exercent, les copient jusque dans leurs défauts, & s'épargnent la peine de refléchir sur les motifs de leur conduite. Ils se conforment en cela au goût des femmes, qui accoutumées à perdre un sang superflu hors de la grossesse ou de l'allaitement, s'imaginent que la plûpart des maux qui les attaquent, viennent d'une diminution dans cet écoulement, quelquefois plus avantageuse, que nuisible, & le plus souvent, effet de la maladie, au lieu d'en être la cause. Un retour sur les maximes répandues dans tous les ouvrages de Médecine qui ont mérité d'être lûs, & le seul bon sens, détournent d'une méthode meurtriere, qui en affoiblissant les organes, précipite inévitablement, d'un tems plus ou moin-long, la vieillesse ou la mort. Mais c'est trop discus ter une pratique aussi peu conséquente ; tâchons d'établir sur ses ruines, des principes adoptés par la plus saine partie des Médecins.

Indications de la saignée. Si nous cherchons dans les causes de maladies, les indications de la saignée, nous trouvons que la trop grande abondance de sang, la pléthore générale ou particuliere, & sa consistance trop épaisse, coëneuse, inflammatoire, sont les deux seules qui exigent ce remede. La saignée agit dans le premier cas, par l'évacuation ; dans le second, par la spoliation ; les deux principaux effets qu'elle produit ; la dérivation & la révulsion devant être comptés pour des minimum momentanés, & par conséquent négligés.

Quoique nous n'admettions que ces deux indications générales pour la saignée, nous n'ignorons pas que la foule des Médecins enseigne qu'une vive douleur, l'insomnie, une fievre commençante ou trop forte, un excès de chaleur, les convulsions, les hémorrhagies, toute inflammation, sont autant d'indications pressantes pour la saignée ; mais nous savons encore mieux, que si les maux doivent être guéris par leurs contraires, la saignée ne convient dans aucun de ces cas ; à moins qu'il n'y ait en même-tems, pléthore ou consistance inflammatoire : qu'elle n'est-là qu'un palliatif dangereux par ses suites, qu'elle est le plus souvent inutile pour les guérir, & que ces différens symptômes doivent être appaisés par les anodins, les narcotiques, les rafraîchissans, les relâchans, les astringens, les doux répercussifs & les délayans. Nous croyons que communément on juge mal des efforts de la nature, qu'on les croit excessifs, lorsqu'ils sont proportionnés à l'obstacle, & nous sommes convaincus avec Celse, que ces seuls efforts domptent souvent avec l'abstinence & le repos, de très-grandes maladies, multi magni morbi curantur abstinentiâ & quiete, Cels. après en avoir parcouru tous les tems, & effrayé mal-à-propos les assistans, & le médecin peu accoutumé à observer la marche de la nature, abandonnée à elle-même, sans le secours de la saignée, qui, loin de ralentir le mouvement du sang, l'accélere, à moins qu'on ne fasse tomber le malade en défaillance, ainsi qu'il est aisé de l'appercevoir dans les fievres intermittentes qui se changent en continues, ou bien ont des accès plus forts & plus longs, après la saignée. Cette observation sûre & constante, donnera peut-être la solution de ce problème, pourquoi les fievres intermittentes sont-elles beaucoup plus communes à la campagne, qu'à la ville ?

Le plus grand nombre de ceux qui exercent la Médecine, croiroit manquer aux loix les plus respectables, s'il s'abstenoit d'ouvrir la veine, lorsqu'il est appellé au secours d'un malade en qui la fievre se déclare ; & il accuse la maladie des foiblesses de la convalescence, tandis que les évacuations souffertes mal-à-propos n'y ont que trop souvent la plus grande part. Il croit reconnoître, ou du-moins il suppose alors des pléthores fausses, des raréfactions dans le sang. A entendre ces médecins, on croit voir tous les vaisseaux prêts à se rompre par la dilatation que quelques degrés de chaleur de plus peuvent procurer au sang ; & qui, s'ils l'avoient soumise au calcul, n'équivaudroit pas à l'augmentation de masse & de volume, qu'un verre d'eau avalé produiroit. Le rouge animé qui colore presque toujours la peau des fiévreux dans le commencement de leurs maladies, leur sert de preuve. Ils ne voyent pas dans l'intérieur la nature soulevée contre les obstacles & les irritations ; resserrant les vaisseaux intérieurs, & chassant sans aucun danger dans les cutanés un sang qui n'y est trop à l'étroit que pour quelque tems ; qui l'est peut-être utilement, & qui sera nécessaire dans la suite de la maladie. Ils oublient que ces efforts sont salutaires, s'ils sont modérés, & que dans peu le sang qu'on croit surabondant, se trouvera être en trop petite quantité. Les hémorrhagies critiques leur servent de preuve, & ne sont que le principe de l'illusion, parce qu'ils négligent de faire attention, que, pour que les évacuations soient salutaires, il faut qu'elles soient faites dans les lieux & dans les tems convenables ; qu'elles ne doivent pas être estimées par leur quantité, mais par leur qualité ; & qu'enfin les hémorrhagies surviennent souvent fort heureusement, malgré les saignées répétées.

Tout ce que nous avançons ici, aura l'air paradoxe pour plusieurs, jusqu'à-ce qu'ils l'ayent comparé avec la doctrine d'Hippocrate, & encore mieux avec l'observation qui nous doit tous juger.

Après avoir puisé les indications de la saignée dans les causes, cherchons-les dans les symptômes qui annoncent la pléthore & la consistance inflammatoire.

La nourriture abondante & recherchée, le peu d'exercice, auquel les hommes qu'on exclut du peuple, se livrent en général, donnent fréquemment lieu chez eux à la pléthore générale, qu'on reconnoît par la couleur haute des joues & de la peau, les douleurs gravatives de la tête, les éblouissemens, les vertiges, l'assoupissement, la force, la dureté & le gênement du pouls. La pléthore particuliere a pour signes, la tumeur, la rougeur, la douleur gravative, quelquefois pulsative & fixe d'une partie. La consistance inflammatoire doit être soupçonnée toutes les fois qu'avec une douleur fixe, le malade éprouve une fievre aiguë, ce qui nous paroît être un symptôme commun à toutes les inflammations extérieures. On n'en doutera plus, si les symptômes sont graves & le sujet pléthorique. Dans ces deux cas, la partie rouge surabonde, la nature, lorsqu'il y a pléthore, se débarrasse de la portion du sang la plus tenue, du serum qui peut plus aisément enfiler les couloirs excréteurs ; pendant que la plus épaisse est continuellement fournie, accrue par les alimens trop nourrissans, trop abondans, ou que faute d'exercice, elle n'est pas décomposée & évacuée.

Lorsque la pléthore est légere, l'abstinence, la nourriture végétale & l'exercice en sont un remede bien préférable à la saignée ; mais parvenue à un certain point, elle exige qu'on diminue subitement la trop grande proportion de la partie rouge avec la sérosité, dans la crainte de voir survenir des hémorrhagies, des stases, des épanchemens mortels ou du-moins dangereux, des anevrismes, des apoplexies & des inflammations se former dans les parties du corps dont les vaisseaux sanguins sont le moins perméables. Cette pléthore exige qu'on tire du sang par une large ouverture ; du bras si elle est générale, de la partie malade si elle est devenue particuliere. Cependant si on ne se précautionne pas contre les retours, en en évitant les causes, on la verra revenir d'autant plus vîte, d'autant plus fréquemment qu'on aura davantage accoutumé le malade à la saignée. La nature se prête à tout, elle suit en général le mouvement qu'on lui imprime. Tirer souvent du sang, c'est lui en demander une réparation plus promte ; mais qu'on ne s'y trompe pas, il y a toujours à perdre ; la quantité de sang croîtra par la dilatation des orifices, des veines lactées, par une moindre élaboration, par des excrétions diminuées ; ce sang ne sera donc jamais aussi pur qu'il eût été, si on en eût prévenu ou corrigé l'abondance par toute autre voie que par la saignée. Nous appellons à l'expérience de ceux qui ont eu trop de facilité à se soumettre à de fréquentes saignées ; qu'ils disent si le besoin n'a pas crû avec le remede, & si une foiblesse précipitée n'en a pas été la suite, surtout si on leur a fait perdre sans pitié un sang trop précieux, dans l'âge où le corps se développoit, où les fibres attendoient l'addition de nouvelles fibres portées par le sang, pour s'écarter & donner de l'accroissement. Ménageons donc une liqueur précieuse à tout âge, mais spécialement dans le plus tendre & dans le plus avancé ; n'ayons recours à la saignée que dans les cas où le mal est inguérissable par tout autre remède, & dans ceux qui présenteroient trop de danger à tenter d'autres moyens.

Lorsque la fievre se déclare avec la pléthore, ces dangers augmentent ; & on doit alors, dans la crainte des inflammations, des hémorrhagies symptomatiques, &c. qui ne tarderoient pas d'arriver, tirer du sang pour les prévenir. Mais sans pléthore générale ou particuliere, ou sans inflammation, on ne doit faire aucune saignée. C'est une maxime qui nous paroît démontrée par l'observation la plus grossiere des maladies abandonnées à la nature, comparée avec celle des fievres qu'on croit ne pouvoir appaiser qu'en versant le sang, comme si c'étoit une liqueur qui ne peut jamais pécher que par la quantité ; comme si la soustraction de sa plus grande partie, & l'abattement des forces qu'elle procure, étoient des moyens plus sûrs de le dépurer que la coction que la nature fait de sa portion viciée. Nous aurons lieu d'examiner la pléthore particuliere, en parlant du choix des veines : passons aux inflammations.

Il est tellement faux que toute inflammation exige des saignées répétées dans ses différens tems, que sans parler de celles qui sont légeres, superficielles, nous avançons hardiment qu'elles nuisent dans plusieurs qui sont graves & internes, & qu'il en est même dans lesquelles elle est interdite. Si vous refusez de nous en croire ; si vous croyez, qu'abandonnés à une hypothèse, nous en suivons les conséquences sans prendre garde à l'expérience des grands médecins ; consultez les ouvrages de ceux qui n'ont pas été livrés, comme Botal, avec fureur à la saignée ; ouvrez Baillou, praticien aussi sage qu'heureux & éclairé, qui exerçoit la Médecine dans le pays, où la mode & les faux principes ont voulu que la saignée répétée jusqu'à vingt fois, fût le remede des inflammations ; & vous verrez qu'il est un grand nombre de pleurésies & de péripneumonies, (maladies qui exigent plus que toutes les autres la saignée) dans lesquelles elle est nuisible. Vous apprendrez par-tout que, la pléthore & le tems de l'irritation passé, on doit fuir toute perte de sang comme le poison le plus dangereux, qu'elle trouble la coction, qu'elle empêche la dépuration, & qu'elle est propre à jetter les malades dans des foiblesses & des récidives, dont la convalescence la plus longue aura peine à les tirer. Consultez les inflammations extérieures (leur marche peut plus aisément être suivie) & vous verrez si les dartres, la galle, la petite vérole, le pourpre, la rage, les bubons pestilentiels, les ulceres, les plaies enflammées peuvent être guéris par la seule saignée ; si elle n'aggrave pas ces maux, sur-tout lorsqu'ils portent un caractere gangréneux. Vous verrez si la nature n'en est pas le véritable médecin ; & l'excrétion d'une petite portion de matiere viciée & élaborée, le remede. Vous verrez en même tems quels maux étranges peut produire la saignée en arrêtant la suppuration, en donnant lieu à des métastases, des rentrées du pus ; & vous serez convaincu de ces deux vérités, que toutes inflammations n'exigent pas la saignée, & que celles même qui l'indiquent, ne l'indiquent jamais dans tout leur cours. Mais dans les inflammations simples & graves, où il n'y a aucun vice particulier gangréneux, &c. où le malade jouit de toutes ses forces, la saignée faite dans le principe de la maladie, est le plus puissant remede qui soit au pouvoir de la Médecine, & l'antre dont un homme sage ne doit pas s'écarter.

En effet, dans ces inflammations, on trouve en même tems la pléthore & la consistance inflammatoire du sang, on trouve un resserrement spasmodique de tous les vaisseaux, un embarras général dans la circulation par la résistance que le sang oppose au coeur, particulier par l'engorgement, l'arrêt du sang épaissi dans les vaisseaux capillaires de la partie affectée, collé fortement contre leurs parois, & interdisant la circulation dans les plus ténus. Or, le vrai remede de tous ces maux est l'évacuation & la spoliation de ce sang qui, devenu plus aqueux, moins abondant, qui poussé plus fréquemment, avec plus de vélocité, détruira, entraînera avec le tems & l'action oscillatoire des vaisseaux sanguins ce fluide épais, collé contre ses parois, qui peut-être n'auroit pû, sans ces secours, se dissiper que par la suppuration, ou qui interrompant entierement le cours du sang & de tous les autres fluides, auroit fait tomber la partie dans une gangrene mortelle, si le siege de la maladie eût été un viscere. La saignée concourra alors à procurer la résolution, cette heureuse terminaison des tumeurs inflammatoires qu'on doit hâter par les autres moyens connus. Nous verrons dans les articles suivans quelle est la quantité de sang qu'on doit tirer, dans quel tems, &c.

Nous avons avancé que les hémorrhagies, la vivacité des douleurs, les convulsions, le délire, l'excès de chaleur, une fievre trop forte n'étoient point par eux-mêmes des indications suffisantes pour la saignée ; parce que chacun de ces maux avoit des spécifiques contraires à sa nature. Retraçons-nous les effets de la saignée dans ces différens cas, pour nous en convaincre.

L'hémorrhagie est critique, ou symptomatique. Critique, elle ne doit être arrêtée par aucun moyen, elle ne doit être détournée par aucune voie ; la saignée ne sçauroit donc lui convenir. Symptomatique, elle est l'effet de la pléthore, de la dissolution du sang, de la foiblesse ou de la rupture des vaisseaux. Dans le premier cas, on n'hésitera pas de saigner ; mais ce sera à raison de la plethore, & non point de l'hémorrhagie. Dans les autres, on portera du secours par les astringens, les roborans, les topiques répercussifs, absorbans, tous très-différens de la saignée. La défaillance que procure une saignée faite par une large ouverture, facilite à la vérité quelquefois la formation du caillot qui doit fermer l'orifice des vaisseaux rompus ou dilatés ; mais si la prudence ne tient pas les rênes, si elle n'est pas éclairée par la raison, on en hâte les progrès par la dissolution du sang que cause la spoliation.

Les douleurs modérées sont souvent un remede, quoique triste au mal. Telle est la théorie reçue dans la goutte, qui a passé en proverbe, telle elle doit être dans toutes les maladies : car tout se meut par les mêmes principes dans l'économie animale. Si elles sont immodérées, elles demandent l'usage des relâchans, des anodins & des narcotiques. La saignée procurera bien un relâchement, si on la pratique ; mais lorsque nous avons sans-cesse sous la main des remedes qui peuvent produire un effet plus sûr, plus durable, plus salutaire, plus local, qui n'emporte avec lui aucun des inconvéniens de la saignée, pourquoi n'y aurions - nous pas recours préférablement ? Nous disons de même des convulsions & du délire, en en appellant toujours sur ces objets, à l'expérience de tous les vrais praticiens.

L'excès de chaleur trouvera bien plus de soulagement, s'il n'y a ni pléthore, ni inflammation, dans les rafraîchissans acidules, aqueux, dans les bains généraux ou particuliers, le renouvellement de l'air, les vapeurs aqueuses végetales, l'évaporation de l'eau, le froid réel, l'éloignement de la cause, que dans une saignée qui, comme nous l'avons déja prouvé, entraîne avec elle tant d'inconvéniens.

Si la saignée peut changer les fievres intermittentes en continues, par la vélocité que le sang acquiert après qu'elle a été faite, en conséquence de l'augmentation des forces respectives du coeur ; on sent déja qu'il n'est qu'une saignée jusqu'à défaillance qui puisse faire tomber la fievre, qui se renouvellera même bientôt ; on sent aisément tous les maux que de semblables saignées peuvent causer ; abstenons-nous en donc, jusqu'à-ce que nous ne trouvions dans les remedes proposés contre l'excès de chaleur, aucune ressource suffisante, ou que nous ayons reconnu la pléthore & l'inflammation. S'il restoit encore quelque scrupule sur cet objet, nous demandons qu'on examine combien de médecins trompés par la regle qu'il faut saigner dans les fievres véhémentes, ont fait saigner leurs malades dans le paroxisme qui devoit terminer leur vie, lorsque la nature faisoit ses derniers efforts, & en hâtant leur foiblesse, en ont accéléré le terme fatal.

Après avoir parcouru les cas où on peut, où on doit s'abstenir de la saignée, passons à ceux où elle est si nuisible, qu'elle est souvent mortelle.

Contre-indication de la saignée. Si la saignée est indiquée dans la pléthore, & la consistance inflammatoire du sang, il est évident qu'elle doit être défendue dans les cas opposés, lorsque les forces sont abattues, comme après de longs travaux de corps ou d'esprit, un usage immodéré du mariage, lorsque le sang est dissous, & la partie rouge dans une petite proportion avec la sérosité. C'est ainsi que l'âge trop ou trop peu avancé, les tempéramens bilieux ou phlegmatiques, la longueur de la maladie, la cachexie, l'oedeme & toutes les hydropisies, les hémorrhagies qui ont précédé, les évacuations critiques quelconques, & toutes celles qui sont trop abondantes, les vices gangréneux, sont des contre - indications pour la saignée.

Lorsqu'on admet un usage immodéré de ce remede dans la plûpart des maladies, on est forcé d'établir une longue suite de contre-indications pour en empêcher les tristes effets dans un grand nombre de cas ; mais lorsqu'on la réduit dans ses vraies bornes, on se trouve bien moins embarrassé par cette combinaison de causes & d'effets, d'indications & de contre-indications, qu'il est bien difficile d'apprécier.

La modération dans l'usage des remedes, la crainte de tomber dans un abus trop commun, la confiance dans les efforts de la nature, feront que, indépendamment des contre-indications, si le mal est leger, si on peut raisonnablement compter que la nature sera victorieuse, on la laissera agir, on exercera du moins le grand art de l'expectation, en se bornant aux soins & au régime, pour ne pas faire du mal, dans la fureur de vouloir agir, lorsqu'on devroit n'être que spectateur.

Tems de faire la saignée. Nous avons rejetté toutes les saignées prophylactiques, ainsi nous n'avons aucun égard aux phases de la lune, ni même au cours du soleil, pour conseiller des saignées toujours nuisibles, lorsqu'il n'y a pas dans le mal une raison suffisante pour le faire ; lorsqu'il y a pléthore sans fievre, le tems le plus propre pour la saignée, est le plus prochain, en ayant cependant le soin d'attendre que la digestion du repas précédent soit faite. Mais dans les fievres aiguës avec pléthore, ou dans les inflammatoires qui exigent la saignée, nous devons examiner dans quel jour de la maladie, son commencement, son milieu, ou sa fin, à quelle heure du jour, avant, pendant, ou après le paroxysme & l'accès, il est plus avantageux de faire la saignée.

Le tems de l'irritation, qui est celui de l'accroissement de la maladie, est le seul où la saignée doive être pratiquée ; alors les efforts de la nature peuvent être extrêmes, les forces du malade n'ont point été épuisées par l'abstinence, les évacuations & la maladie ; la circulation se fait avec force, les vaisseaux resserrés gênent le sang de toutes parts, la consistance inflammatoire, si elle existe, & l'obstacle, croissent ; la suppuration se fait craindre, & la résolution peut être hâtée. S'il y a pléthore, on doit appréhender les hémorrhagies symptomatiques, la rupture des vaisseaux, les épanchemens sanguins, ce sont ces momens qu'il faut saisir ; mais lorsque la maladie est dans son état, que la coction s'opere, (car quoique la nature commence à la faire dès le principe de la maladie, il est un tems où elle la fait avec plus de rapidité) elle ne convient plus : l'inflammation ne peut être resoute alors que par une coction purulente, qui seroit troublée par la saignée ; dans le tems du déclin ou de la dépuration, ôter du sang, ce seroit détruire le peu de forces qui restent, ce seroit donner lieu à des métastases, ou tout au moins empêcher que cette matiere nuisible, préparée pour l'évacuation, soit évacuée ; ce seroit troubler des fonctions qu'il est important de conserver dans toute leur intégrité ; ces maximes sont si vraies, les médecins les ont de tout tems tellement connues, que si quelqu'un d'eux s'est conduit différemment, aucun n'a osé le publier comme principe ; la seule difficulté a roulé sur la fixation des jours où s'opéroit la coction ; les uns ont cru la voir commencer au quatrieme, & ont interdit les saignées après le troisieme ; les autres ont été plus loin, mais aucun n'a passé le dixieme ou le douzieme. Il est mal aisé de fixer un terme précis, dans des maladies qui sont de natures si différentes, dont les symptomes & les circonstances sont si variés, qui suivent leur cours dans un tems plus ou moins long ; on sent aisément que plus la maladie est aiguë, plus le tems de l'irritation est court, plus on doit se hâter de faire les saignées nécessaires, plutôt on doit s'arrêter ; c'est au médecin à prévoir sa durée. Nous pouvons ajouter que ce tems expire communément dans les fievres proprement dites & les inflammations au cinquieme jour ; mais nous répeterons sans-cesse que le tems qui précede la coction, ou l'état de la maladie, est celui où on doit borner la saignée.

Les paroxysmes ou les accès ayant toujours été considerés par les médecins, comme des branches de la maladie, qui semblables au tronc, ont comme lui un cours régulier, un accroissement, un état & un déclin ; ce que nous avons dit de l'un, doit s'étendre aux autres ; c'est après le frisson, lorsque la fievre est dans son plus grand feu, qu'on doit saigner.

L'interdiction de la saignée dans le frisson, nous conduit à remarquer qu'on tomberoit précisément dans la même faute, si on saignoit dans le principe de la maladie, des inflammations, avant que la nature soit soulevée & ses premiers efforts développés.

Choix du vaisseau. L'histoire de la saignée nous a presenté sur le choix des vaisseaux, une multitude de sentimens si opposés, que quoiqu'on puisse en général les réduire à trois, les révulseurs, les locaux, & les indifférens, il est peu d'auteurs qui n'ayent apporté quelques modifications à ces systêmes. Appliquons à l'usage de la saignée, les maximes que nous avons établies en parlant de ses effets.

La pléthore est générale ou particuliere ; générale, elle suppose une égalité dans le cours de la circulation, un équilibre entre les vaisseaux & le sang, qui sera détruit si on ouvre une veine, pendant tout le tems que le sang coulera, mais qui se rétablira bientôt lorsque le vaisseau sera fermé ; tous les révulseurs conviennent de ce principe avec les indifférens & les locaux ; il est donc égal, dans ce cas, d'ouvrir la veine du bras, du pié, du col, &c. avec ou sans ligature : il n'est qu'une regle à observer, c'est d'ouvrir la veine la plus grosse & la plus facile à piquer ; la plus grosse, parce qu'en fournissant dans un même espace de tems, une plus grande quantité de sang, elle produira avec une moindre perte, l'effet souvent desiré, de causer une légere défaillance.

Mais lorsque la pléthore est particuliere, il en est tout différemment, & nous nous hâtons en ce cas, de nous ranger du parti des locaux. Pour concevoir la pléthore particuliere, il faut connoître ou se rappeller qu'il peut se former dans les veines d'une partie, ou dans les artérioles, des obstacles au cours de la circulation, qui seront l'effet d'une contraction spasmodique de ces vaisseaux, ou des parties voisines, d'une compression extérieure ou interne, d'un épaississement inflammatoire particulier du sang, ou des autres humeurs ; d'un séjour trop long du sang accumulé dans une partie relâchée, dans une suite de petits sacs variqueux, qui circulant plus lentement, s'épaissira, se collera contre les parois des vaisseaux, ce qui forme une pléthore particuliere, dont l'existence est démontrée par l'évacuation périodique des femmes, par les hémorrhagies critiques, certaines douleurs fixes, les hémorrhoïdes, les inflammations, les épanchemens, &c.

Dans tous ces cas la saignée doit être faite dans le siege du mal, ou du moins aussi près qu'il est possible, pour imiter la nature dans ses hémorrhagies critiques, & pour se conformer aux loix de mouvement les plus simples ; c'est ainsi qu'on ouvre les hémorrhoïdes, & les varices quelconques, qu'on scarifie les yeux enflammés & les plaies engorgées, qu'on saigne au-dessous d'une compression forte qui est la cause d'un engorgement, qu'on ouvre les veines jugulaires dans plusieurs maladies de la tête avec succès, & qu'on éprouve continuellement par ces saignées locales des effets avantageux. Qui ne riroit d'un médecin qui ouvriroit la basilique pour guérir des tumeurs hémorrhoïdales extérieures enflammées ? Ici l'expérience vient constamment à l'appui de la raison, l'un & l'autre veulent qu'on attaque le mal dans son siege, & qu'on vuide le canal, part une ouverture faite au canal lui-même, sans recourir aux branches les plus éloignées.

Quantité du sang. La quantité du sang qu'on doit tirer, est bien inférieure à celle qu'on peut perdre ; les funestes expériences de ceux qui ont cru trouver dans la saignée le remede à tous les maux, & les hémorrhagies énormes que quelques malades ont essuyées, ont appris qu'un homme pouvoit perdre dans une seule maladie aiguë, vingt ou trente livres de sang, s'il étoit évacué en différentes saignées, ou si l'hémorrhagie duroit plusieurs jours. Cette quantité est bien plus considérable dans les maladies chroniques ; on a vu verser dans un an, par des centaines de saignées, chacune au-moins de six ou huit onces, autant de sang qu'il en faudroit pour rendre la vie à une douzaine d'hommes. Nous avons honte de rapporter de semblables observations, pour l'honneur de la médecine ; mais elles tendent à prouver toutes les ressources que la nature a en son pouvoir contre les maladies & les fautes des médecins, & nous ajoutons, pour détourner ceux qui seroient tentés de suivre de pareils exemples, que la foiblesse de tous les organes & même de l'esprit, quelquefois incurable, au-moins très-longue à se dissiper, en est inévitablement la suite.

Lorsqu'on tire une grande quantité de sang, le dépouillement de la partie rouge devient de plus en plus considérable, sur-tout si les saignées ont été copieuses, ou se sont suivies rapidement, parce qu'alors la perte de la partie rouge est plus grande proportionnellement ; bien-tôt on ne trouve plus que de la sérosité dans les veines ; ce qu'on appelle saigner jusqu'au blanc ; dans cet état, le sang est devenu si fluide, qu'il est presque incapable de concourir à la coction, qu'il ne peut qu'à la longue assimiler le chyle qui lui est présenté ; ce défaut de coction laisse subsister les engorgemens qui formoient la maladie ; ce qui arrive spécialement dans les fievres exacerbantes, ou d'accès. On sent déja qu'il est des bornes plus étroites qu'on ne le pense vulgairement, à la quantité du sang qu'on doit tirer.

Réduire les efforts de la nature dans leur vrai point de force, dissiper la pléthore, rendre au sang la fluidité qui lui est nécessaire pour circuler librement, en lui conservant la proportion de partie rouge nécessaire à la coction, est l'art dont il faut qu'un praticien soit instruit pour atteindre avec précision la quantité de sang qu'il doit répandre dans les maladies qui exigent la saignée.

L'affoiblissement du jet du sang, est le terme auquel on doit s'arrêter dans chaque saignée. Lorsqu'il est produit par la défaillance que les malades pusillanimes éprouvent en voyant couler leur sang, (défaillance quelquefois plus utile que la saignée même) & que le médecin juge qu'on doit continuer de le laisser couler, on mettra le doigt sur la plaie, on lui laissera reprendre courage, on ranimera le mouvement du coeur par les secours ordinaires, pour donner après cela de nouveau cours au sang qu'on doit évacuer.

Cet affoiblissement du jet doit être attendu dans presque toutes les saignées, sur-tout dans les maladies inflammatoires, & les hémorrhagies, à moins que déja la saignée ne passe seize ou dix-huit onces, que le tempérament du malade se refuse à la saignée, ou que la nature de la maladie le mette dans le cas de n'éprouver que très-tard du ralentissement dans la circulation (comme dans les fous.) On doit s'arrêter alors ; mais communément à la huitieme ou dixieme once, on voit le jet baisser ; nous l'avons vu tomber entierement à la seconde dans un jeune malade d'un tempérament sanguin, accoutumé à la saignée, qui éprouvoit le second jour d'une fievre bilieuse, un redoublement violent, avec une douleur de tête très-vive, en qui une défaillance presque syncopale survint.

La quantité du sang qu'on peut tirer par différentes saignées, sans nuire au malade dans l'inflammation la plus grave dans l'homme le plus robuste, avec la pléthore la plus décidée, n'a jamais paru aux médecins éclairés, dont nous avons tâché de saisir l'esprit, devoir excéder soixante onces ; ce qui fait environ un cinquieme de la masse totale du sang. Dans les inflammations où la consistance inflammatoire, & la pléthore ne se présentent pas avec des caracteres aussi violens, lorsque l'âge ou quelques autres contre-indications viennent mettre des obstacles, il faut rester beaucoup au-dessous, & douze, vingt, ou trente onces tirées en une seule ou différentes fois, suffisent dans les adultes, pour les cas courans.

Nombre des saignées. Nous avons vu qu'on ne doit saigner en général que dans les quatre ou cinq premiers jours de la maladie, jamais excéder soixante onces de sang ; que dans les cas ordinaires, il faut rester beaucoup au-dessous ; qu'il faut fermer la veine dans chaque saignée, lorsque le pouls s'affoiblit ; que le tems le plus favorable pour la faire, est après le frisson, des accès ou redoublemens. En suivant ces maximes, on se trouve borné à faire quatre ou cinq saignées dans les inflammations les plus rares ; une ou deux dans les plus communes ; c'est aussi ce que nous voyons observer par les praticiens les plus judicieux, qui n'étouffent point l'expérience sous les sophismes & les hypothèses dont nous avons fait tous nos efforts pour nous garantir.

SAIGNEE, s. f. terme de Chirurgie ; c'est une opération qui consiste dans l'ouverture d'une veine ou d'une artere avec une lancette, afin de diminuer la quantité du sang. L'ouverture de l'artere se nomme artériotomie (voyez ARTERIOTOMIE) ; & celle de la veine se nomme phlébotomie. Voyez PHLEBOTOMIE. Plusieurs médecins regardent la saignée comme le meilleur & le plus sûr évacuant ; mais néanmoins son usage étoit très-rare parmi les anciens, quoiqu'il soit devenu présentement très-fréquent. Voyez EVACUANT & EVACUATION. On dit que l'hippopotame a appris le premier aux hommes l'usage de la saignée. Car quand cet animal est trop rempli de sang, il se frotte lui-même contre un jonc pointu, & s'ouvre une veine ; jusqu'à-ce que se sentant déchargé il se veautre dans la boue pour étancher son sang.

Il est peu important de savoir à qui l'on doit l'invention d'une opération si utile, & dont les effets admirables étoient connus dès les premiers tems de la Médecine. Nous avons parlé de l'ouverture de l'artere à l'article ARTERIOTOMIE ; & nous avons dit qu'elle n'étoit pratiquable qu'à l'artere temporale. Il n'en est pas de même de la phlébotomie ; on peut ouvrir toutes les veines que l'on juge pouvoir fournir une suffisante quantité de sang. Les anciens saignoient à la tête ; 1°. la veine frontale ou préparate, dont Hippocrate recommandoit l'ouverture dans les douleurs de la partie postérieure de la tête ; 2°. la veine temporale, dans les douleurs vives & chroniques de la tête ; 3°. l'angulaire, pour guérir les ophthalmies ; 4°. la nasale, dans les maladies de la peau du visage, comme dans la goutte-rose ; 5°. enfin la ranule, dans l'esquinancie.

Toutes ces veines portent le sang dans les jugulaires ; ainsi en ouvrant la jugulaire, on produit le même effet qu'on produiroit en ouvrant une de ces autres veines, & on le produit plus facilement & plus promtement, parce que les jugulaires étant plus grosses, elles fournissent par l'ouverture qu'on y fait une bien plus grande quantité de sang. Voy. RANULE.

On ouvre au cou les veines jugulaires externes.

Au bras il y a quatre veines qu'on a coutume d'ouvrir ; savoir, la céphalique, la médiane, la basilique & la cubitale : on pique ordinairement les veines au pli du bras ; mais on peut les ouvrir à l'avant-bras, au poignet & sur le dos de la main, lorsqu'on ne peut le faire au pli du bras.

On peut ouvrir deux veines au pié ; la saphene interne & la saphene externe : on ouvre ces vaisseaux sur la malléole interne ou externe ; & si on ne peut ouvrir ces veines sur les malléoles, & sur-tout l'interne qui est la plus considérable, on peut en ouvrir les rameaux qui s'etendent sur le pié.

On ouvre les veines en-long, en-travers & obliquement ; les grosses veines s'ouvrent en-long ; les petites & profondes, en-travers ; & les médiocres, obliquement.

On distingue deux tems dans l'ouverture des veines, celui de la ponction & celui de l'élévation ; le premier est celui qu'il faut pour faire le chemin de dehors en-dedans le vaisseau ; le second est le tems qu'il faut employer pour faire le chemin de dedans en-dehors, en retirant la lancette. Pendant le premier tems, on fait la ponction avec la pointe & les deux tranchans ; & pendant le second, on aggrandit l'ouverture du vaisseau & des tégumens avec le tranchant supérieur de la lancette.

Avant l'opération, il faut préparer toutes les choses convenables pour la pratiquer, une bougie ou une chandelle allumée, en cas qu'on ne puisse pas profiter de la lumiere naturelle, une compresse, une bande, & un vaisseau pour recevoir le sang ; il faut en outre pour la saignée du pié avoir un chauderon, ou un seau de fayence plein d'eau d'une chaleur supportable, pour raréfier le sang & gonfler les veines. On est quelquefois obligé de s'en servir lorsqu'on saigne au bras, & que les vaisseaux ne se manifestent pas assez. Le chirurgien doit avoir une personne au-moins pour éclairer, tenir le vaisseau qui est destiné à recevoir le sang, & donner quelque secours au malade, en cas de foiblesse ou d'autre accident.

Pendant l'opération, le malade doit être placé dans une situation commode ; il doit être couché, s'il est sujet à se trouver mal. On cherche l'endroit où est l'artere & le tendon ; on pose la ligature à la distance de trois ou quatre travers de doigt du lieu où l'on doit piquer. Voyez LIGATURE. On fait sur l'avant-bras quelques frictions avec le doigt indice & du milieu. Après avoir choisi le vaisseau qu'on doit ouvrir, on tire une lancette, on l'ouvre à angle droit, & on met à la bouche l'extrêmité de la châsse, de façon que la pointe de l'instrument soit tournée du côté du vaisseau qu'on doit saigner. On donne encore quelques frictions, & l'on assujettit le vaisseau en mettant le pouce dessus, à la distance de trois ou quatre travers de doigt au-dessous de l'endroit où l'on doit piquer. On prend ensuite la lancette par son talon, avec le doigt indicateur & le pouce ; on fléchit ces deux doigts ; on pose les extrêmités des autres sur la partie, pour s'assûrer la main ; on porte la lancette doucement, & plus ou moins à-plomb, jusque dans le vaisseau ; on aggrandit l'ouverture en retirant la lancette ; le sang rejaillit aussi-tôt. La personne chargée du vaisseau qui doit recevoir le sang, le présente, & on fait tourner le lancetier dans la main du bras piqué, pour faire passer plus vîte le sang par le mouvement des muscles. Pendant que le sang sort, on pose la main dessous l'avant-bras pour le soutenir. Quand le sang ne sort point en arcade, on lâche médiocrement la ligature ; on met l'ouverture des tégumens vis-à-vis celle de la veine, où l'on fait prendre différentes situations à cette ouverture.

Après l'opération, quand on a tiré la quantité suffisante de sang, on ôte la ligature ; on approche les deux levres de la plaie, en tirant un peu les tégumens avec le doigt ; on nettoie les endroits que le sang a tachés ; on met la compresse sur l'ouverture, & on applique la bande. Voyez le bras droit de la fig. 1. Pl. XXX.

Outre ce qui vient d'être dit, il y a plusieurs remarques à faire sur cette opération, suivant le lieu où on la pratique.

Dans la saignée du bras ; 1°. le vaisseau qu'on doit ouvrir est quelquefois posé directement sur le tendon du muscle biceps, qui fait dans certains sujets une saillie. Il faut alors mettre en pronation le bras de la personne que l'on saigne ; & ce tendon qui a son attache derriere la petite apophyse du radius, se cache, pour ainsi dire, & s'enfonce.

2°. Il ne faut jamais piquer, à moins que le vaisseau ne soit sensible au tact, quand même quelques cicatrices l'indiqueroient ; car il seroit imprudent de piquer au hasard. Il y a des vaisseaux qui ne se font sentir que quelque tems après que la ligature est faite, & d'autres qu'il est nécessaire de faire gonfler en faisant mettre le bras dans l'eau tiede.

3°. Si la proximité du tendon ou de l'artere jointe à la petitesse du vaisseau, fait entrevoir quelque risque à saigner au pli du bras, il faut ouvrir la veine à l'avant-bras, au poignet, & même à la main.

4°. Quand les vaisseaux sont roulans, il faut bien prendre ses mesures pour les assujettir, en mettant le pouce dessus, ou en embrassant avec la main l'avant-bras par-derriere : cette derniere méthode les contient avec plus de fermeté.

5°. Une des regles les plus importantes de l'art de saigner est de porter la lancette plus ou moins perpendiculairement sur la peau, à proportion que le vaisseau est plus ou moins enfoncé. S'il est très-enfoncé, il faut porter la pointe de la lancette presque à plomb ; si on la portoit obliquement, elle pourroit passer pardessus ; si le vaisseau est si enfoncé qu'on ne le puisse appercevoir que par le tact, il ne faut point perdre de vûe l'endroit sous lequel on l'a senti ; on peut le marquer avec le bout de l'ongle ; on y porte la pointe de la lancette, on l'enfonce doucement jusqu'à ce qu'elle soit entrée dans le vaisseau ; ce qu'une légere résistance & quelques gouttes de sang font connoître ; alors on aggrandit l'ouverture avec le tranchant supérieur de la lancette en la retirant. Comme ce sont ordinairement les personnes grasses qui ont les vaisseaux très-enfoncés, ils sont presque toujours entourés de beaucoup de graisse qui les éloigne de l'artere, du tendon & de l'aponévrose.

6°. Lorsque les vaisseaux sont apparens, ils sont quelquefois collés sur le tendon, sur l'aponévrose, ou sur l'artere. Pour les ouvrir, il faut porter la pointe de la lancette presque horisontalement : lorsqu'elle est dans la cavité du vaisseau, on éleve le poignet afin d'augmenter l'ouverture avec son tranchant. On évite d'atteindre des parties qu'il est dangereux de piquer, en portant ainsi sa lancette horisontalement.

Pour la saignée de la jugulaire, on observe quelques particularités. On met le malade sur son séant, & on lui garnit l'épaule & la poitrine avec une serviette en plusieurs doubles. On pose la ligature comme il a été dit au mot LIGATURE. On applique le pouce sur la ligature, & l'autre sur la veine pour l'assujettir ; on fait l'ouverture comme dans la saignée du bras. Si le sang ne sort pas bien, on fait mâcher au malade un morceau de papier ; & s'il coule le long de la peau, on se sert d'une carte en forme de gouttiere, qui s'applique au-dessous de l'ouverture par un bout, & qui de l'autre conduit le sang dans la palette. Après l'opération, on applique une compresse & un bandage circulaire autour du cou.

Pour faire la saignée du pié, on fait tremper les deux piés dans l'eau chaude ; on en prend un qu'on pose sur un genou qu'on a garni de linge en plusieurs doubles : on applique la ligature au-dessus des malléoles ; on remet le pié dans l'eau pendant qu'on prépare la lancette qu'on met à la bouche. On retire le pié, on en applique la plante contre le genou ; on cherche un vaisseau, on l'assujettit après avoir fait quelques frictions, & on l'ouvre en évitant de piquer le périoste sur la malléole, ou les tendons sur le pié. L'on remet le pié dans l'eau ; & lorsqu'on juge avoir tiré la quantité suffisante de sang, on ôte la ligature, on essuie le pié, on applique la compresse, & on fait le bandage appellé étrier. Voyez ETRIER. On doit saigner de la main gauche au bras & au pié gauches, & de la main droite au bras & au pié droits.

Les accidens de la saignée sont légers ou graves. Les légers sont la saignée blanche, lorsqu'on manque d'ouvrir le vaisseau faute des attentions que nous avons prescrites, ou parce que le malade retire son bras ; le trombus (voyez TROMBUS) ; l'échymose (voyez ÉCHYMOSE) ; la douleur & l'engourdissement par la piquure de quelques nerfs (voyez PLAIES DES NERFS). Les accidens graves sont les piquures de l'aponévrose & du périoste, qui sont quelquefois suivis de douleurs & d'abscès (voyez PLAIES DES APONEVROSES ET DU PERIOSTE) ; la piquure du tendon (voyez PLAIES DES TENDONS), & enfin l'ouverture de l'artere. Voyez ANEVRISME.

M. Quesnay a fait un excellent traité de Chirurgie, sur l'art de guérir par la saignée. Il y a un traité particulier sur l'art de saigner par Meurisse, chirurgien de Paris. Et un autre qui est plus à la portée des éleves, dans les Principes de Chirurgie par M. de la Faye. (Y)

SAIGNEE, s. f. (Architect.) petite rigole qu'on fait pour étancher l'eau d'une fondation ou d'un fossé, quand le fond en est plus haut que le terrein le plus prochain, & que par conséquent il y a de la pente. (D.J.)

SAIGNEE DE SAUCISSON, (Art milit.) c'est dans les mines la coupure que l'on fait au saucisson, pour mettre le feu à la mine. Voyez TRAINEE DE POUDRE.

SAIGNEE d'un fossé, (Art milit.) c'est l'écoulement des eaux qui le remplissent. Quand on a saigné un fossé, on jette sur la bourbe qui y reste des claies couvertes de terre ou des ponts de joncs, pour en affermir le passage. Dict. milit. (D.J.)


SAIGNERv. act. & neut. c'est verser du sang ou en tirer. Voyez les articles SAIGNEE.

SAIGNER un fossé, en termes de fortification, c'est en faire écouler l'eau.

Pour saigner un fossé, on pratique des rigoles ou des especes de petits canaux, de maniere que le fond se trouve plus bas que celui du fossé. C'est ainsi qu'on en use pour l'écoulement des eaux des avant-fossés lorsque le terrein le permet, & de même pour le fossé du corps de la place. On occupe après cela le fond du fossé en plaçant sur la vase ou le limon des claies pour empêcher d'enfoncer dans la boue. Voyez PASSAGE DE FOSSE. (Q)

SAIGNER se dit dans l'Artillerie, d'une piece lorsqu'étant montée sur son affut, la volée emporte la culasse, ce qui arrive lorsqu'on tire de haut en-bas. (Q)

SAIGNER DU NEZ se dit dans l'Artillerie, d'une piece de canon, dont la volée emporte la culasse lorsqu'elle est montée sur son affut.

On dit encore qu'une piece de canon saigne du nez lorsque sa volée devient courbe ; ce qui arrive quand le métal se trouve fort échauffé par le trop grand nombre de coups tirés de suite. Dans cet état, la courbure de la volée faisant baisser le bourlet, la bouche de la piece se trouve au-dessous de la direction de l'axe, ce qui dérange la justesse de ses coups. (Q)


SAIGNEUXadj. (Gram.) sanglant, souillé de sang. On le dit d'une piece de chair ; ce morceau est tout saigneux ; le bout saigneux. Voyez BOUT-SAIGNEUX.


SAIKAIDO(Géogr. mod.) grande contrée de l'empire du Japon dans le pays de l'ouest. Saikaido signifie la contrée des côtes de l'ouest. Cette vaste contrée est composée de neuf grandes provinces, qui sont Tsikudsen, Tsikungo, Budsen, Bungo, Fidsen, Figo, Fiugo, Odsumi & Satzuma. Le revenu annuel de ces neuf provinces monte à 344 mankokfs. (D.J.)


SAIKOKFILE, (Géog. mod.) c'est-à-dire le pays de l'ouest, grande île de l'Océan. Après l'île de Niphon, c'est la plus considérable en étendue des trois grandes îles qui forment l'empire du Japon. Elle est située au sud-ouest de l'île de Niphon, dont elle est séparée par un détroit plein de rochers & d'îles, qui sont en partie desertes & en partie habitées. On la divise en neuf grandes provinces, & on lui donne 148 milles d'Allemagne de circuit. (D.J.)


SAILLANTadj. ou part. (Gram.) qui s'avance en-dehors ; la partie saillante de cette façade ; enfoncé est le correlatif & le contraire de saillant. Il s'emploie au figuré : voilà un morceau de poésie bien saillant ; voilà une pensée saillante.

SAILLANT, en terme de Fortification, signifie ce qui avance. Voyez ANGLE SAILLANT.

On dit le saillant du chemin couvert, pour l'angle saillant formé par les branches qui se rencontrent vis-à-vis l'angle flanqué des bastions, des demi-lunes, &c. (Q)

SAILLANT, en termes de Blason, se dit d'une chevre, d'un mouton ou d'un bélier représenté avec les pattes de devant élevées comme pour sauter.

Un lion saillant est celui qui est placé en bande, ayant la patte droite de devant à droite de l'écusson, & à gauche la patte gauche de derriere. C'est ce qui le distingue du lion rampant. Voyez RAMPANT.

De Cupis à Rome, d'argent au bouc saillant d'azur, onglé & acorné d'or.

SAILLANS, (Géog. mod.) petite ville de France au bas Dauphiné, dans le Diois, sur la Drôme, entre Die & Crest. On croit voir dans son nom un reste de celui de Sangalauni, anciens peuples de cette contrée. (D.J.)


SAILLE(Marine) exclamation que font les matelots lorsqu'ils élevent ou poussent quelque fardeau.


SAILLIES. f. (Art d'écrire) pensée vive qui paroît neuve, ingénieuse, piquante, & qui n'est cependant pas réfléchie. Pour peu qu'on considere les choses avec une certaine étendue, les saillies s'évanouissent, dit l'auteur de l'esprit des loix. Elles ne naissent d'ordinaire que parce que l'esprit se jette tout d'un côté & abandonne les autres. Si l'on examine de près les saillies qu'on voit dans tant d'ouvrages qu'on aime & qu'on admire tant aujourd'hui, l'on verra qu'elles ne tiennent à rien, qu'elles ne vont à rien, & ne produisent rien ; elles ne doivent donc leurs succès qu'à la frivolité d'esprit qui caractérise ce siecle. (D.J.)

SAILLIE ou PROJECTURE, s. f. (Archit.) avance qu'ont les moulures & les membres d'architecture au-delà du nud du mur, & qui est proportionnée à la hauteur. C'est aussi toute avance portée par encorbellement au-delà du mur de face, comme fermes de pignon, balcons, ménianes, galeries de charpente, trompes, &c. Les saillies sur les voies publiques sont réglées par les ordonnances.

On doit regarder toute saillie comme la mesure ou la distance de laquelle une partie d'un ordre & de chaque membre en particulier s'avance sur l'autre, en comptant depuis l'axe. Les saillies des membres sont proportionnées à leur hauteur, excepté dans les plates-bandes, auxquelles on donne pour saillies la hauteur du liteau, & excepté encore la platebande qui est une partie essentielle de la corniche, & qui a toujours une saillie extraordinaire. (D.J.)

SAILLIE, (Danse) ou pas échappés de deux piés ; ce sont des pas de danse qui s'exécutent de la maniere suivante.

Il faut être élevé sur les deux pointes, les piés à la quatrieme position, le corps également posé. Je suppose que le pié droit soit devant vous : laissez échapper vos deux jambes comme si les forces vous manquoient, vous laissez glisser le pié droit derriere, & le gauche revient devant. En partant tous deux à-la-fois & en tombant les deux genoux pliés, vous vous relevez au même instant, & remettant le pié droit devant, le pié gauche revient derriere, ce qui vous remet à la même position où vous étiez en commençant. Comme vous êtes encore plié, vous vous relevez du même tems en rejettant le corps sur le pié gauche, & assemblant par ce mouvement sauté le pié droit auprès du gauche en vous posant à la premiere position : vous faites ensuite un pas du pié gauche, ce qui s'appelle dégager le pié, ce qui vous met dans la liberté de faire les pas qui suivent. Cet enchaînement de pas se fait dans l'étendue de deux mesures à deux tems légers.

Ces pas se font encore en tournant. Ayant les deux piés à la premiere position, & étant élevé sur la pointe, vous pliez en laissant échapper les deux piés à-la-fois à la distance de la seconde position en tombant plié ; vous vous relevez, & vous rapprochez les deux piés l'un près de l'autre à la premiere position ; vous dégagez ensuite l'un ou l'autre des deux piés pour faire tels autres pas que vous souhaitez.

SAILLIES, (Géog. mod.) petite ville de France dans le Béarn, au diocèse de Lescar, à 12 lieues de Pau. Elle est remarquable par une fontaine salée qui s'y trouve, & qui fournit beaucoup de sel au Béarn. (D.J.)


SAILLIRv. n. (Gram.) c'est faire une éminence remarquable. Faites saillir cette partie, détachez-la du fond. Il se dit aussi du mouvement rapide des eaux jaillissantes ; on voit saillir de cet endroit mille jets. Saillir, c'est la même chose que couvrir. Cette jument n'a point encore été saillie.


SAINadj. (Gram.) qui jouit d'une bonne santé, qui n'a rien d'alteré, de corrompu, de contagieux. Cette femme est saine, on peut en approcher sans danger. Il se dit aussi de l'air ; l'air de cette contrée est sain. Des choses qui contribuent à la santé ; la promenade est saine ; le métier des lettres est mal sain ; les feves sont lourdes & mal - saines. Il étoit sain d'entendement. Il a les moeurs saines. Sa doctrine est saine. Il a le jugement sain.

SAIN, (Critique sacrée) ; ce mot dans l'Ecriture se prend au figuré pour ce qui est pur, vrai, conforme à la droite raison ; un discours sain, , à Tite, c. ij. 8. est une doctrine pure, honnête, solide, utile, véritable ; ce mot a le même sens dans les auteurs prophanes. Archidamas, roi de Lacédémone, voyant un vieillard étranger qui teignoit ses cheveux pour paroître plus jeune, se mit à dire : que nous proposera de sain un homme dont non-seulement l'esprit est faux, mais la tête même. Aelian. Var. hist. lib. III. c. xx. (D.J.)

SAIN, île de, ou SAYN, (Géog.) petite île située sur la côte méridionale de la basse-Bretagne, vis-à-vis la province de Cornouailles. M. de Valois prétendoit que Mercure y étoit anciennement adoré. Pomponius Mela, l. III. c. xj. qui parle de l'oracle de cette île, ne nomme pas la divinité qui le rendoit ; mais dom Martenne a donné tant de demi-preuves que c'étoit la Lune, qu'on ne peut pas se refuser au sentiment de ce savant bénédictin. Au reste, c'étoient des druidesses qui rendoient l'oracle ; elles vouoient une chasteté inviolable à la déesse qu'elles servoient. Si l'on en croit les auteurs, ces vestales gauloises étoient souvent consultées pour la navigation. L'idée qu'on avoit qu'elles pouvoient s'élever dans les airs, disparoître à leur gré, & reparoître ensuite, ne contribuoit pas peu au grand crédit qu'elles avoient acquises. On les nommoit Senae, soit parce qu'elles n'étoient d'abord qu'au nombre de six ; soit que ce nom fût celte d'origine, & signifiât respectable ; enfin c'est de ce nom que l'île où elles habitoient fut appellée l'île de Sain. (D.J.)

SAIN ET NET, (Maréchal.) un cheval sain & net, est celui qui n'a aucun défaut de conformation, ni aucun mal.


SAIN-DOUXS. m. (Chaircuiterie) sorte de graisse très-molle & très-blanche que les chaircuitiers tirent de la panne du porc, en la faisant fondre dans une poële ou chaudiere ; les réglemens des manufactures de lainage défendent aux tondeurs de draps de se servir pour l'ensimage des étoffes, d'autres graisses que de sain-doux. (D.J.)

SAIN - DOUX, (Diete, Pharm. Mat. méd.) Voyez GRAISSE, Chymie, &c.


SAINFOINS. m. (Hist. nat. Botan.) onobrychis, genre de plante à fleur papilionacée. Le pistil sort du calice, & devient dans la suite une silique découpée comme une crête de coq, & hérissée de pointes dans quelques especes : cette silique renferme une semence qui a la forme d'un rein. Ajoutez aux caracteres de ce genre, que les fleurs sont disposées en épi fort serré. Tournefort, inst. rei herb. Voyez PLANTE.

Tournefort en distingue six especes, dont la principale est à fleurs rouges, & à gousses taillées en crête de coq ; onobrychis major foliis viciae, fructu echimato, en anglois, the great vetch leav'd cocks head, with an echinated fruit.

Sa racine est longue, médiocrement grosse, dure, vivace, garnie de quelques fibres, noire en-dehors, blanche en-dedans. Elle pousse plusieurs tiges longues d'environ un pié, droites, fermes, d'un verd rougeâtre ; ses feuilles sont assez semblables à celles de la vesce ou du dalega, mais plus petites, vertes en-dessus, blanches & velues en-dessous, pointues, attachées par paires sur une côte, qui se termine par une seule feuille, d'un goût amer, & d'une odeur légerement bitumineuse. Ses fleurs sont légumineuses, disposées en épis longs & fort serrés, qui sortent des aisselles des feuilles ordinairement rouges, soutenues par des calices velus. Quand les fleurs sont passées, il leur succede de petites gousses taillées en crête de coq, hérissées de pointes rudes. Ces gousses renferment chacune une semence qui a la figure d'un petit rein, grosse comme une lentille, & d'assez bon gout dans sa verdeur. (D.J.)

SAINFOIN, (Agricult.) cette plante est nommée onobrychis par les Botanistes, sainfoin en françois, & de même en anglois the wholesome hay, parce qu'elle est fort saine, & qu'elle convient merveilleusement fraîche ou seche à tous les bestiaux. Quelques-uns l'appellent l'herbe éternelle, à cause qu'elle dure long-tems dans une même terre. Dans quelques provinces on l'appelle esparcette.

Si l'on cultive cette excellente plante suivant la nouvelle méthode de M. Tull, on en aura des brins qui s'éleveront jusqu'à cinq piés de haut, avec des touffes de fleurs rouges, de trois, quatre & cinq pouces de long ; enfin par cette méthode un arpent de sainfoin vient à produire autant d'herbe que trente ou quarante arpens de prés ordinaires. Il est donc important d'entrer dans les détails de la culture de cette plante utile.

La grande fertilité du sainfoin procede principalement de la prodigieuse quantité de racines qu'il produit. Son pivot s'étend quelquefois à 15 ou 20 piés de profondeur en terre, & de plus il est pourvu de plusieurs racines latérales, qui s'étendent sur-tout vers la superficie dans la bonne terre.

C'est une erreur de croire que pour que le sainfoin réussisse bien, il faut qu'il y ait, à une certaine profondeur, un banc de tuf, de pierre, ou de craie qui arrête le progrès de ses racines. Au contraire, plus la terre a de fond, plus les racines s'étendent & plus cette plante est vigoureuse.

Comme assez souvent il y a une partie de la semence qui n'est pas propre à germer, il ne faut pas manquer d'en semer à part une petite quantité pour l'éprouver.

On ne doit pas semer cette graine à plus d'un demi-pouce de profondeur, sur-tout dans les terres fortes ; car comme les lobes de la semence, qui est grosse, doivent percer la terre pour former les feuilles similaires, que d'autres nomment feuilles séminales, il arrive souvent qu'ils ont trop de peine à se dégager de la terre. Alors il n'y a que la tige qui se montre en forme d'anneau, & la plante périt.

Comme le sainfoin est plusieurs années avant de donner un produit considérable, on a coutume pour tirer un profit de la terre, de semer avec la graine de sainfoin, du treffle, de l'orge, de l'avoine, &c. L'orge & l'avoine n'occupant pas longtems la terre, ces grains font peu de tort au sainfoin ; mais les plantes vivaces, comme le tresle, lui en font beaucoup.

Dans les années seches, il arrive souvent, que quand on a fauché l'orge ou l'avoine, on n'apperçoit pas de sainfoin. Néanmoins en y regardant de près, on voit ordinairement des filets blancs qui indiquent que le sainfoin a levé, mais que les feuilles qui étoient fort menues, ont été fauchées avec l'orge ou l'avoine.

Si les grains qu'on seme avec le sainfoin sont drus, s'ils ont poussé avec vigueur, & sur-tout s'ils ont versé, il arrive ordinairement que le sainfoin est étouffé : mais cet accident arrivera rarement, si on le seme suivant la nouvelle méthode de Tull ; car comme on seme le sainfoin dans des rangées séparées de celles du blé, de l'orge, &c. il court moins de risque d'être étouffé. Il faut cependant convenir qu'il réussit toujours mieux quand il est semé seul.

Quand M. Tull commença à cultiver du sainfoin, suivant sa méthode, il employoit 2 galons de semence, ou un peu plus de 2 tiers de notre boisseau de Paris, pour un acre de terre. Mais étant arrivé par accident, que presque toute la semence qu'il avoit mise en terre étoit périe dans un acre ou deux de terrain, qu'il avoit semé trop tard, il fut agréablement surpris de voir au bout de trois ans quelques piés de sainfoin d'une grosseur extraordinaire, qui étoient restés çà & là à une telle distance, qu'il n'y en avoit qu'environ quatre piés dans une verge de terre quarrée : desorte que cette partie de son champ lui fournit le double d'herbe, que le reste où la semence n'avoit pas péri, & où le sainfoin étoit beaucoup meilleur que dans les terres qui avoient été semées à l'ordinaire.

M. Tull conclut de-là, qu'il est avantageux de semer le sainfoin fort clair, pour que les racines d'un pié ne nuisent pas à celles d'un autre ; & il pense que ceux-là se trompent qui sement leur sainfoin fort dru, dans l'espérance de se procurer une abondante récolte, puisqu'ils réduisent leur sainfoin dans le même état où il est sur les hauteurs de la Calabre auprès de Croto, où cette plante vient naturellement sans aucune culture, mais où elle est si basse & si chétive, qu'on a peine à s'imaginer ce qui a pu déterminer à la cultiver.

M. Tull appuie son sentiment sur une observation qu'il est bon de rapporter. Il dit qu'un champ de sainfoin aboutissant sur une terre qu'on labouroit pour la mettre en blé, avoit été fort endommagée par les charrues, qui ayant çà & là entamé sur le sainfoin, en avoit beaucoup arraché ; mais que le dommage n'étoit qu'apparent, puisque cette partie du champ avoit dans la suite produit plus d'herbe que les autres.

Il paroît que notre auteur pense qu'un galon, ou très-peu plus du tiers de notre boisseau de Paris, de bonne semence suffit pour un acre de terre ; mais il faut que cette semence soit bien également distribuée partout, desorte qu'il reste entre chaque pié de sainfoin, des espaces à-peu-près égaux : c'est ce qu'on peut faire avec le nouveau semoir de son invention, & non autrement. Il ne faut pas craindre de diminuer la récolte en diminuant le nombre des plantes ; car le produit d'une seule plante bien cultivée passera une demi-livre. Ainsi, lorsqu'il y aura 112 plantes dans une perche quarrée, quand on supposeroit que chaque plante, l'une portant l'autre, ne produiroit qu'un quart de livre de foin, on aura néanmoins 28 livres de foin par perche quarrée. On ne s'attendroit pas à une recolte aussi considérable ; quand les plantes sont encore jeunes & petites, elles ne couvrent pas la terre, & il semble que la plus grande partie du champ reste inutile ; mais quand les plantes sont parvenues à leur grandeur, elles couvrent toute la terre. Il y a encore un avantage qu'on retire de la nouvelle culture ; c'est que si le sainfoin cultivé a été semé de bonne heure, il commencera dès la seconde année à fournir une petite recolte qui égale celle de la troisieme année du sainfoin ordinaire.

De plus, M. Tull assure que le sainfoin, cultivé suivant ses principes, plaît aux bestiaux, parce que les bestiaux mangent par préférence les herbes qui sont crues avec plus de force & de vigueur. Il est pourtant avéré que les bestiaux préferent l'herbe fine à celle qui est grosse : or le sainfoin qui est cultivé suivant la nouvelle méthode, doit être fort gros.

Quoi qu'il en soit, l'auteur conclut de ses expériences, 1°. que si l'on seme du sainfoin dans le dessein de le cultiver avec la nouvelle charrue, la façon la plus convenable est de le semer en deux rangées paralleles, qui soient éloignées l'une de l'autre de 8 pouces, & de donner 30 ou 32 pouces de largeur aux plates-bandes : desorte qu'il doit y avoir quatre piés du milieu d'un sillon au milieu d'un autre.

2°. Si l'on seme du sainfoin dans l'intention de le cultiver à la main avec la houe, il convient de mettre 16 pouces d'intervalle entre les rangs, & qu'il y ait dans les rangs au-moins 8 pouces de distance, d'un pié à l'autre.

3°. Si l'on seme du sainfoin dans l'intention de ne point le labourer, il faut mettre les rangées à 8 pouces les unes des autres ; & faire ensorte de ne pas employer plus de semence, que quand on laisse 16 pouces entre les rangs ; car il faut que chaque pié de sainfoin ait assez d'espace autour de lui, pour étendre ses racines, & tirer la substance qui lui est nécessaire, sans être incommodé par les piés voisins.

Le sainfoin s'accommode de presque toutes sortes de terres, excepté des marécageuses ; mais il vient mieux dans les bonnes terres que dans les maigres, & il se plaît singulierement dans les terres qui ont beaucoup de fond.

Quoique cette plante ne soit pas délicate, il ne faut pas s'imaginer qu'on soit dispensé de bien labourer la terre où on doit la semer. Au contraire, comme immédiatement après sa germination elle jette quantité de racines en terre, il est bon qu'elle la trouve bien labourée, & le plus profondément qu'il est possible.

On peut semer le sainfoin dans toutes les saisons de l'année ; mais quand on le seme en automne, il y a à craindre qu'il ne soit endommagé par les gelées. Si on le seme l'été, il arrive souvent que la graine reste longtems en terre sans germer ; ou si elle leve, la sécheresse ordinaire dans cette saison, fait languir les jeunes plantes. Ainsi, le mieux est de semer le sainfoin au printems, quand les grandes gelées ne sont plus à craindre.

Nous avons dit qu'il convenoit de semer le sainfoin par rangées, deux à deux, qui soient écartées les unes des autres de 8 pouces, & de laisser 30 ou 32 pouces d'intervalle entre chaque deux rangées ; enfin qu'il convenoit de faire ensorte que dans la longueur des rangées, les piés du sainfoin fussent éloignés les uns des autres de huit pouces. Il seroit difficile de remplir toutes ces vues en grand, sans le secours du nouveau semoir.

On peut encore, au moyen de cet instrument, placer les grains dans le fond des petits sillons qui sont ouverts par les socs du semoir, & ne les recouvrir que de la petite quantité de terre qu'on sait être convenable. Par ce moyen la jeune plante se trouve au fond d'une petite rigole, ce qui est fort avantageux, non-seulement à cause de l'eau qui s'y ramasse ; mais encore, parce que cette rigole se remplissant dans la suite, la plante se trouve rehaussée par de nouvelle terre.

Il ne sera pas nécessaire de labourer tous les intervalles à la fois, mais tantôt les uns, tantôt les autres ; de cette façon l'on ne laboureroit qu'une cinquieme partie de terrein, ensorte que le sainfoin pourra subsister trente ans dans une même terre, ce qui la rendra bien plus propre à recevoir les autres grains qu'on y voudra mettre dans la suite.

Le sainfoin mérite bien qu'on donne des soins à sa culture, car c'est assurément une des plus profitables plantes qu'on puisse cultiver. La luzerne ne peut venir que dans les terres fraîches, humides, & très-substantielles. Le treffle ne réussit que dans les bonnes terres : au lieu que le sainfoin s'accommode de toutes sortes de terres ; & quoiqu'il vienne mieux dans les unes que dans les autres, il subsiste dans les plus mauvaises.

Le sainfoin a cet avantage sur les prés ordinaires, qu'il fournit beaucoup plus d'herbe. Outre cela, on parvient plus fréquemment à le fanner à-propos ; car le pois de brebis, la vesse, la luzerne, le treffle, & même les foins ordinaires, doivent être fauchés, quand ces différentes plantes sont parvenues à leur maturité ; si l'on différoit, on couroit risque de tout perdre : que le tems soit à la pluie ou non, il faut les faucher, au risque de voir l'herbe pourrir sur le champ, si la pluie continue. Il n'en est pas de même du sainfoin ; car on peut le faucher en différens états avec un profit presqu'égal.

1°. On peut faucher le sainfoin avant que les fleurs soient du tout épanouies. Alors on a un fourrage fin qui est admirable pour les bêtes à cornes ; & ces sainfoins fauchés de bonne heure, fournissent un beau regain qui dédommage amplement de ce qu'on a perdu, en ne laissant pas parvenir la plante à toute sa longueur.

M. Tull prétend même que ce fourrage est si bon, qu'on peut se dispenser de donner de l'avoine aux chevaux, quand on leur fournit de cette nourriture. Il assure qu'il a entretenu pendant toute une année un attelage de chevaux en bon état, en ne leur donnant que de ce foin, quoiqu'ils fussent occupés à des travaux pénibles. Il ajoute qu'il a engraissé des moutons avec la même nourriture, plus promtement que ceux qu'on nourrissoit avec du grain. Mais on ne peut avoir de ce bon foin, que quand on le cultive suivant sa méthode : l'autre monte en fleur presqu'au sortir de terre.

2°. Si le tems est disposé à la pluie, on peut différer à faucher le sainfoin quand il est en fleur. Ce fourrage est encore fort bon pour les vaches, mais il faut prendre garde en le fannant de faire tomber la fleur, car les bestiaux en sont très-friands, & cette partie qui se détache aisément, les engage à manger le reste.

3°. Si la pluie continue, on peut laisser le sainfoin sur pied, jusqu'à ce qu'il soit entre fleur & graine. Alors la récolte est plus abondante ; non-seulement parce que la plante est parvenue à toute sa grandeur ; mais encore parce que l'herbe étant mieux formée, elle diminue moins en se séchant. Il est vrai que le fourrage n'est pas si délicat ; mais les chevaux s'en accommodent bien, parce qu'ils aiment à trouver sous la dent les graines de sainfoin qui commencent à se former.

4°. Si le tems continue à être à la pluie, plutôt que de s'exposer à voir pourrir sur terre son sainfoin, il vaut mieux le laisser sur pié. Car la graine mûrit & dédommage en bonne partie de la perte du fourrage ; non-seulement parce que cette graine peut se vendre à ceux qui veulent semer du sainfoin, mais encore parce que deux boisseaux de cette graine nourrissent aussi bien les chevaux, que trois boisseaux d'avoine : & généralement tous les bestiaux en sont très-friands, aussi bien que les volailles.

Lorsque la paille de ce sainfoin qui a fourni de la graine a été serrée à-propos, elle peut encore servir de fourrage au gros bétail. Ils la préferent au gros foin de prés-bas, & à la paille du froment ; mais pour qu'ils la mangent bien, il la faut hacher à-peu-près comme on fait la paille en Espagne, ou la battre avec des maillets, comme on fait le jonc marin dans quelques provinces.

Il nous reste à dire quelque chose de la façon de fanner le sainfoin. La faux le range par des especes de bandes, qu'on nomme des ondins, parce qu'on les compare aux ondes qui se forment sur l'eau. Dans le tems de hâle, le dessus des ondins est sec, un ou deux jours après qu'il a été fauché. Lorsqu'il est en cet état, le matin après que la rosée a été dissipée, on retourne les ondins l'un vers l'autre. Cette opération se fait assez vîte, en passant un bâton sous les ondins pour les renverser.

On les renverse l'un vers l'autre, pour que les deux ondins se trouvent sur la partie du champ qui n'a pas été labourée, & pour qu'il y ait moins de foin perdu ; parce que, quand on la ramasse, il suffit de faire passer le rateau, ou pour parler comme les fermiers, le fauchet sur les espaces.

Sitôt que les ondins retournés sont secs, on les ramasse avant la rosée du soir en petits moulons, qu'on appelle des oisons, parce qu'étant ainsi disposés, ils ressemblent à un troupeau d'oies répandues dans un champ, & comme le sainfoin est en plus grosses masses, il craint moins la rosée, & même la pluie quand elle n'est pas abondante.

Si on laissoit le sainfoin répandu fort mince sur tout le champ pendant une huitaine de jours, quand même il ne tomberoit point d'eau, il perdroit beaucoup de sa qualité. C'est pourquoi, sitôt qu'il est suffisamment sec, il faut le mettre en grosses meules, ou le serrer dans les granges : & à cette occasion, il est bon de remarquer, que supposant le sainfoin & le foin ordinaire également secs, on peut faire les meules de sainfoin beaucoup plus grosses que celles de foin, sans craindre qu'il s'échauffe, parce que les brins se pressant moins exactement les uns contre les autres, il passe entre deux de l'air qui empêche la fermentation.

On a observé que le sainfoin n'est jamais meilleur que quand il a été desseché par le vent, & sans le secours du soleil. Outre cela, une pluie qui feroit noircir le foin ordinaire, le treffle, & même la luzerne, n'endommage pas le sainfoin ; il n'est véritablement altéré que quand il est pourri sur le champ.

Quand le tems est disposé à la pluie, si le sainfoin n'est pas encore sec, on peut le ramasser en petits meulons, & on ne craindra pas qu'il s'échauffe, si l'on met au milieu de chaque meulon une corbeille, ou un fagot qui permette la circulation de l'air & l'évaporation des vapeurs ; mais sitôt que l'herbe est bien seche, il faut la serrer dans des granges, ou en former de grosses meules, & les couvrir avec du chaume.

Parlons à présent de la récolte du sainfoin qu'on a laissé mûrir pour la graine. Comme toutes les fleurs du sainfoin ne s'épanouissent que les unes après les autres, la graine ne mûrit pas non plus tout-à-la-fois. Si l'on coupoit le sainfoin lorsque les graines d'en bas sont mûres, on perdroit celles de la pointe. Si l'on attendoit pour faucher les sainfoins, que la graine de la pointe fût mûre, celle d'en bas seroit tombée & perdue. Ainsi il faut choisir un état moyen, & alors les graines qui sont encore vertes achevent de mûrir, & au bout de quelque tems, elles sont aussi bonnes que les autres.

Il faut bien se donner de garde de faucher, ni de ramasser ces sortes de sainfoins dans la chaleur du jour ; la plus grande partie de la graine seroit perdue. Le vrai tems pour ce travail, est le matin ou le soir, quand la rosée ou le serein rendent la plante plus souple.

S'il fait beau, le sainfoin se desseche assez en ondins, sans qu'il soit besoin de les retourner ; mais s'il a plû, & qu'on soit obligé de retourner les ondins, le mieux est pour ne point faire tomber la graine, de passer le bâton sous les épis & de renverser l'ondin de façon que les piés des sainfoins ne fassent que tourner comme sur un axe. Il ne faut pas attendre que le sainfoin soit fort sec pour le mettre en meules, car en couroit risque de perdre beaucoup de graines. Il y a des gens qui pour ne point courir ce risque, l'enlevent dans des draps ; alors on le peut serrer si sec qu'on veut, puisque la graine ne peut se perdre.

Mais si l'on veut battre le sainfoin dans le champ, il ne faut point faire de meules ; il suffit de ramasser le sainfoin en meulons, & pour lors il ne peut pas être trop sec. On prépare une aire à un coin d'un champ, ou bien l'on étend un grand drap par terre ; deux métiviers battent le sainfoin avec des fléaux, pendant que deux personnes leur en apportent de nouveau dans des draps, & deux autres nettoyent grossierement avec un crible la graine qui est battue. La graine ainsi criblée, & mise dans des sacs, est portée à la maison. A l'égard de la paille, on la ramasse en grosses meules pour la nourriture du bétail ; mais il faut empêcher qu'elle ne soit mouillée, parce qu'elle ne seroit plus bonne à rien.

Un article très-important, & néanmoins très-difficile, est de conserver la semence qui a été battue dans le champ ; car il n'y a pas le même inconvénient pour celle qu'on engrange avec la paille ; elle se conserve à merveille.

Celle qui est dépouillée de sa paille, a une disposition très-grande à fermenter, desorte qu'un petit tas est assez considérable pour que la graine du centre s'échauffe. Inutilement l'étendroit-on dans un grenier à sept ou huit pouces d'épaisseur ; si on ne la remuoit pas tous les jours, elle s'échaufferoit. Le meilleur moyen est de faire dans une grange un lit de paille, puis un lit fort mince de graine, un lit de paille & un lit de graine, & l'hiver on peut retirer cette graine, & la conserver dans un grenier ; car comme elle a perdu sa chaleur, elle ne court plus le même risque de se gâter.

Il faut terminer ce qui regarde le sainfoin, par avertir que si on ne faisoit pas paître les sainfoins par les bestiaux, ils seroient bien meilleurs qu'ils ne sont. M. Tull recommande sur-tout qu'on les défende du bétail la premiere & la seconde année & tous les ans au printems.

Enfin il prétend qu'il a rajeuni des pieces de sainfoin où le plant étoit languissant, en faisant labourer des plates-bandes de trois piés de largeur, & laissant alternativement des planches de sainfoin de même largeur. Il assure que ce sainfoin ayant étendu ses racines dans les plates-bandes labourées, avoit repris vigueur & fourni de très-bonne herbe. Voyez Tull, Horseboing Husbandry, p. 76 & suiv. ou le traité de M. du Hamel de la culture des terres, tom. I. (D.J.)

SAINFOIN, SAINT-FOIN ou GROS FOIN, (Mat. méd.) les anciens faisoient de cette plante beaucoup plus d'usage que nous. Dioscoride, Galien, Pline, &c. en parlent comme d'un remede usité, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur. Ils regardoient les feuilles de cette plante comme fortifiantes, résolutives, diaphorétiques & diurétiques : mais encore une fois, les modernes ne l'employent plus.

On a observé que les feuilles de sainfoin cueillies immédiatement avant l'apparition de la fleur, & séchées avec soin, prenoient la forme extérieure & l'odeur du thé verd : il ne seroit pas étonnant qu'elles eussent aussi la même vertu. Voyez THE. (b)


SAINGOUR(Géog. mod.) riviere d'Asie, dans l'Indoustan, sur la route d'Agra à Patna. Elle se perd dans le Géméné. (D.J.)


SAINTadj. (Gramm. & Théolog.) ce nom qui signifie pur, innocent, parfait, convient particulierement à Dieu qui est saint par essence.

Il a été communiqué aux hommes célebres par leur vertu & leur piété : les premiers fideles l'ont donné généralement à tous les chrétiens qui vivoient conformément aux loix de Jesus-Christ. Dans la suite le nom de saint & de très-saint, a été donné & se donne encore aux patriarches, aux évêques, aux prêtres, aux abbés, & aux personnes d'une éminente piété. Mais on a particulierement affecté le nom de saint, à ceux qui sont morts & que l'on croit jouir de la gloire éternelle. Les Grecs l'ont donné aux martyrs, à leurs patriarches, à leurs évêques morts dans la communion de l'Eglise catholique, & aux personnes qui avoient vécu & qui étoient mortes saintement. Dans l'église latine ce nom a été donné autrefois aux martyrs, & à tous ceux dont la sainteté étoit notoire. Depuis le xii. siecle on l'a réservé à ceux qui ont été canonisés par les papes après les informations & cérémonies accoutumées. Voyez CANONISATION.

Un des points qui divisent les Protestans d'avec les Catholiques, c'est que ceux-ci adressent aux saints des voeux & des prieres pour obtenir leur intercession auprès de Dieu ; ce que les Protestans condamnent comme une idolâtrie, prétendant que c'est assez honorer les saints, que de proposer leurs exemples à imiter. Voyez CULTE & INVOCATION.

Le nombre des saints reconnus pour tels est presque infini ; le pere Papebrock en compte dix-sept ou dix-huit cent pour le premier jour de Juin seulement ; ce ne sont pas seulement les Protestans qui ont trouvé étrange cette multitude prodigieuse de saints. Le savant pere Mabillon écrivain très-catholique, dans sa dissertation sur le culte des saints inconnus, observe qu'on rend des honneurs à des saints prétendus, qui peut-être n'étoient pas chrétiens, dont on ne sait pas même les noms, ou auxquels on adresse des prieres sans savoir par aucun jugement de l'Eglise, s'ils sont dans le ciel. Mais l'Eglise, loin d'autoriser les superstitions à cet égard, les condamne & veut qu'on ne reconnoisse pour saints, que ceux dont on a des actes authentiques. Bollandus, Rosweid, le pere Papebrock & autres jésuites, se sont attachés avec un zele infatigable à ce travail, & ont publié vingt-quatre volumes in-folio pour les six premiers mois de l'année, & depuis la mort du pere Papebrock, ses continuateurs en ont encore donné plusieurs. Voyez ACTES & BOLLANDISTES.

SAINT LE, (Hist. jud.) dans l'Ecriture, marque en particulier la partie du temple qui étoit entre le vestibule & le sanctuaire, & dans laquelle on voyoit le chandelier d'or, l'autel des parfums, & la table des pains de proposition.

Le saint ou les saints, sancta, se prend pour tout le temple, ou même pour le ciel : le Seigneur a regardé du haut de son saint, psal. cj. . 20. Louez le Seigneur dans son saint, ps. cl. . 1.

Le saint des saints, ou le sanctuaire, marque la partie la plus intérieure & la plus sacrée du temple, où étoit l'arche d'alliance, & où personne n'entroit jamais, sinon le grand-prêtre, une fois l'année au jour de l'expiation solemnelle. Voyez EXPIATION & SANCTUAIRE.

SAINT, SAINTETE, (Critique sacrée) ; sainteté signifie la pureté d'ame, Thess. iij. 13. la piété envers Dieu, Luc, j. 75. La sainteté, dit Platon, est cette partie de la justice qui consiste dans le service des dieux ; & celle qui consiste dans les devoirs des hommes envers les hommes, est la seconde partie de la justice. Mais la sainteté du temple dans l'Exode, c'est le temple de Jérusalem consacré au culte de Dieu seul. Les choses saintes sont les mysteres de la Religion, Matt. vij. 6. La qualification de saints, se donne dans le vieux Testament aux anges, aux prophetes, aux patriarches, aux sacrificateurs, au peuple juif ; dans le nouveau-Testament les apôtres honorent de ce titre les fideles & les chrétiens, parce qu'ils doivent mener une vie pure & religieuse. (D.J.)

SAINT, (Géog. mod.) les mots saint & sainte, ont été imposés en Géographie à plusieurs lieux où l'on a bâti des églises & des monasteres, auxquels on a donné le nom des saints dont on y révéroit la mémoire.

Ces églises & ces monasteres ont été avec le tems accompagnés de quelques maisons, & ont vu se former à l'ombre de leurs clochers, des villages, des bourgs, ou des villes, qui ont ensuite pris le nom du saint.

Des navigateurs ont trouvé des îles, des rivieres, des ports, dont ils ignoroient la dénomination, & ils leur ont donné celui du saint ou de la sainte, dont ils portoient eux-mêmes le nom, ou du saint dont l'église célébroit la mémoire le jour de la découverte.

Il est arrivé de cette maniere, que les noms de saint & de sainte, sont devenus assez ridiculement des noms géographiques ; de plus, ces noms géographiques en se multipliant prodigieusement, ont jetté une grande confusion dans cette science ; mais il n'y a point de moyen d'y remédier.

Les Italiens disent santo, pour saint ; seulement au lieu de santo, ils disent sant devant les mots qui commencent par une voyelle, & san devant ceux qui commencent par une consonne, sant'Ambrosio, sant'Agostino, san Paolo. Cette regle est la même dans les noms de lieux imposés par les Espagnols.

On ne trouvera guere dans ce Dictionnaire (& seulement sous leurs noms propres) que les endroits un peu considérables, nommés par les François saint, par les Italiens & les Espagnols santo, sant'ou san ; car les détails minucieux ne conviennent point à cet ouvrage. (D.J.)

SAINTS culte des, (Hist. ecclés.) ce n'est pas mon dessein de faire méthodiquement l'histoire de l'invocation & du culte des saints ; mais le lecteur sera peut-être bien-aise de trouver ici le morceau de M. Newton sur cette matiere, & qui n'a point encore été traduit en françois.

Trois choses, selon lui, donnerent occasion à ce culte ; 1°. les fêtes célébrées en mémoire des martyrs ; 2°. la coutume de prier auprès de leurs sépulchres ; 3°. les prétendus miracles opérés par leurs reliques.

Grégoire de Nysse rapporte que Grégoire évêque de Néocésarée & de Pont, s'étant apperçu que les jeux & les fêtes payennes retenoient le commun peuple dans l'idolâtrie, permit qu'on célébrât des fêtes en mémoire des martyrs, & que le peuple s'y divertît. On substitua bien-tôt après la fête de Noël aux bacchanales ; celle du premier Mai aux jeux de Flora ; celles de la sainte Vierge, de saint Jean-Baptiste, & des apôtres, aux fêtes marquées dans le vieux calendrier romain, les jours de l'entrée du soleil dans quelque signe du zodiaque. Cyprien ordonna de tenir un registre exact des actes des martyrs, afin d'en célébrer la mémoire ; & Felix évêque de Rome, jaloux de la gloire des martyrs, commanda d'offrir annuellement des sacrifices en leur nom.

La coutume de s'assembler dans les cimetieres où étoient les sépulchres des martyrs, laquelle commença à être en vogue du tems de la persécution de Dioclétien, contribua encore à l'établissement du culte des saints. Le concile d'Eliberi ou d'Elvire en Espagne, tenu en 305, défendit d'allumer pendant le jour des cierges dans les cimetieres des martyrs, de peur de troubler leur repos. Celui de Laodicée, tenu l'an 314, condamna ceux qui abandonnant les cimetieres des vrais martyrs, alloient faire leurs prieres auprès des sépulchres des martyrs hérétiques ; & l'an 324, un autre concile dénonça anathème à ceux qui par arrogance abandonneroient les congrégations des martyrs, les liturgies qu'on y lisoit, & la commémoration qu'on faisoit de ces athletes du Seigneur.

Avant qu'on eût la liberté de bâtir des églises pour y célébrer le service divin, on s'assembloit dans les cimetieres des martyrs ; on y faisoit tous les ans une commémoration de leur martyre ; on allumoit des flambeaux en leur honneur, & on jettoit de l'eau benite sur ceux qui y venoient pour leurs dévotions. Lorsqu'ensuite la paix fut donnée à l'Eglise, & qu'on bâtit des temples magnifiques pour s'y assembler, on transporta les corps des saints & des martyrs dans ces temples. L'empereur Julien reprocha aux chrétiens cette coutume.

Dans la suite, on attribua aux os des martyrs la vertu de faire taire les oracles, de chasser les démons, de guérir les malades, d'opérer toutes sortes de miracles ; c'est ce qu'on prouve par des témoignages de divers peres. On garda religieusement leurs reliques ; on s'imagina que les saints après leur mort, devenoient les protecteurs & comme les dieux tutélaires des lieux où étoient leurs os.

Enfin, on commença à leur rendre un culte religieux & à les invoquer, premierement en Egypte & en Syrie, ensuite à Constantinople, & dans les églises d'occident. Grégoire de Nazianze adresse des prieres à Athanase & à Basile ; & il rapporte que Justine fut protégée miraculeusement, parce qu'elle invoquoit la sainte Vierge. Grégoire de Nysse implora le secours d'Ephrem & du martyr Théodore. A Constantinople, l'invocation des saints fut inconnue jusqu'à l'année 379, que Grégoire de Nazianze la leur enseigna : saint Chrysostome l'appuya fortement ; mais l'empereur Théodose défendit quelque tems après, de déterrer les os des saints & des martyrs, ou de les transporter d'un lieu à un autre.

Sans adopter toutes les idées de M. Newton, on ne peut disconvenir qu'il n'y ait dans ce petit morceau des vûes très - justes sur l'origine du culte des saints ; & d'ailleurs il faut observer que ce beau génie n'avoit fait que jetter ces remarques sur le papier, sans y mettre la derniere main. (D.J.)


SAINT LOUISORDRE DE, (Géog. mod.) ordre de chevalerie en France, créé en 1693 par le roi Louis le Grand, pour honorer la valeur des ses officiers militaires. Le roi en est le grand-maître ; & par l'édit de création, il a sous lui 8 grands croix, 24 commandeurs, & les autres simples chevaliers. Mais en 1719, le roi actuellement régnant, rendit un autre édit portant confirmation de l'ordre, création d'officiers pour en administrer les affaires, augmentation de deux grands croix, de cinq commandeurs & de cinquante-trois pensions, nombre au reste qui n'est pas tellement fixe qu'il ne puisse être augmenté à la volonté du roi, puisqu'en 1740, on comptoit quatorze grands croix, & quarante-quatre commandeurs. Les maréchaux de France, l'amiral & le général des galeres sont chevaliers nés. Pour y être admis, il faut avoir servi dix ans en qualité d'officier, & faire profession de la religion catholique, apostolique & romaine ; cependant le tems du service n'est pas une regle si invariable qu'elle n'ait ses exceptions, le roi accordant quelquefois la croix à un jeune officier qui se sera distingué par quelque action extraordinaire de valeur.

L'ordre a 300000 livres de rente annuelle, qui sont distribuées en pensions de 6000 livres à chacun des grands - croix ; de 4000 & de 3000 livres aux commandeurs ; de 200 livres à un certain nombre de chevaliers : & ensuite depuis 1500 jusqu'à 800 livres à un grand nombre de chevaliers & aux officiers de l'ordre, ou par rang d'ancienneté, ou à titre de mérite, & sous le bon plaisir du roi. Ces fonds sont assignés sur l'excédent du revenu attaché à l'hôtel royal des invalides à Paris.

La croix de l'ordre est émaillée de blanc, cantonnée de fleurs-de-lis d'or, chargée d'un côté, dans le milieu, d'un saint Louis cuirassé d'or & couvert de son manteau royal, tenant de sa main droite une couronne de laurier ; & de la gauche une couronne d'épines & les cloux, en champ de gueules, entourée d'une bordure d'azur, avec ces lettres en or, Ludovicus magnus instituit 1693 ; & de l'autre côté, pour devise, une épée nue flamboyante, la pointe passée dans une couronne de laurier, liée de l'écharpe blanche, aussi en champ de gueules bordée d'azur comme l'autre, & pour legende ces mots : Bellicae virtutis praemium. Les grands-croix la portent attachée à un ruban large couleur de feu passé en baudrier, & ont une croix en broderie d'or sur le juste-au-corps & sur le manteau. Les commandeurs ont le ruban en écharpe, mais non la croix brodée, & les chevaliers portent la croix attachée à la boutonniere avec un ruban couleur de feu. Leur nombre n'est pas limité ; on en compte aujourd'hui plus de quatre mille.

Par édit de Louis XIV. donné au mois de Mars 1694, il est statué que " tous ceux qui seront admis dans cet ordre, pourront faire peindre ou graver dans leurs armoiries ces ornemens : savoir, les grands-croix, l'écusson accollé sur une croix d'or à huit pointes boutonnées par les bouts, & un ruban large couleur de feu autour dudit écusson, avec ces mots, Bellicae virtutis praemium, écrits sur ledit ruban, auquel sera attachée la croix dudit ordre ; les commandeurs de même, à la reserve de la croix sous l'écusson ; & quant aux simples chevaliers, il leur est permis de faire peindre ou graver au bas de leur écusson une croix dudit ordre attachée d'un petit ruban noué aussi de couleur de feu ".


SAINT-GRAAL(Hist. des pierres précieuses. Litholog.) vase précieux fait, à ce qu'on dit, d'une seule émeraude. On a béni & sanctifié ce vase sous le nom ridicule de saint-Graal. Les chanoines de l'église cathédrale de Genes en sont les dépositaires. Durant le séjour que Louis XII. fit à Genes, l'an 1502, les chanoines le lui firent voir.

Ce vase s'est toujours conservé dans le trésor de la métropole. Il est taillé en forme de plat d'un exagone régulier. Il a sept pouces de chaque côté, quatorze pouces de diametre, trois pouces & demi de creux, trois lignes d'épaisseur. On voit au-dessous du vase deux anses taillées dans la même pierre, & qui ont chacune trois pouces & demi de long, cinq lignes de diametre. Le vase pese un marc & demi ou douze onces.

La couleur de cette pierre est, au jour, d'un verd qui surpasse celui des autres émeraudes. A la lumiere des flambeaux, elle est transparente, nette & brillante ; on voit sur une de ses anses une entaille faite par un lapidaire, en présence de l'empereur Charles V. qui fut convaincu par cette épreuve, que c'étoit une vraie émeraude ; mais il est fort permis d'en douter.

Ce vase fut trouvé, disent les Génois, à la prise de Césarée. Les alliés partagerent le butin ; les Vénitiens s'emparerent de l'argent ; les Génois se contenterent de cette pierre. On lit dans un manuscrit de la métropole, que c'est le plat dans lequel Jesus-Christ mangea l'agneau pascal à la derniere cêne qu'il fit avec ses apôtres. La tradition de la république veut que ce soit le plat où fut présentée la tête de S. Jean-Baptiste.

Ces traditions ne demandent pas une réfutation sérieuse ; mais cette émeraude, si elle étoit vraie, seroit une piece singuliere. On ne la montre, pour le persuader au public, qu'avec de grandes formalités. Un prêtre en surplis & avec l'étole prend le vase, ayant passé au cou un cordon dont chaque bout est noué à chacune des anses. On ne la montre encore qu'aux personnes de distinction, & par un décret du sénat.

M. le chevalier de Cresnay, lieutenant général des armées navales, qui conduisit à Genes, par ordre du roi, madame infante, duchesse de Parme, sur la fin de l'année 1753, demanda à voir ce vase, & le vit avec tous les officiers de son escadre. M. de la Condamine l'a examiné de son côté, & en a parlé dans un mémoire qu'il a lu à l'académie des Sciences. (D.J.)


SAINT-PIERRESAINT-PIERRE

Jules II. sous qui la Peinture & l'Architecture commencerent à prendre de si nobles accroissemens, voulut que Rome eût un temple qui surpassât de beaucoup Sainte-Sophie de Constantinople. Il eut, dit M. de Voltaire, le courage d'entreprendre ce qu'il ne pouvoit jamais voir finir. Léon X. suivit ardemment ce beau projet. Il falloit beaucoup d'argent, & ses magnificences avoient épuisé son trésor. Il n'est point de chrétien qui n'eût dû contribuer à élever cette merveille de la métropole de l'Europe ; mais l'argent destiné aux ouvrages publics ne s'arrache jamais que par force ou par adresse. Léon X. eut recours, s'il est permis de se servir de cette expression, à une des clés de S. Pierre, avec laquelle on avoit ouvert les coffres des chrétiens pour remplir ceux du pape : il prétexta une guerre contre les Turcs, & fit vendre des indulgences dans toute la chrétienté, à dessein d'en employer le produit à la construction de son nouveau temple.

Le plus singulier de cette basilique, c'est qu'en y entrant on n'y trouve rien d'abord qui surprenne à un certain point : la symmétrie & les proportions y sont si bien gardées, toutes les parties y sont placées avec tant de justesse, que cet arrangement laisse l'esprit tranquille ; mais quand on vient à détailler les beautés de cet admirable édifice, il paroît alors dans toute sa magnificence. En voici seulement les principales dimensions.

Sa longueur est de 594 piés, sans compter le portique ni l'épaisseur des murs. La longueur de la croix est de 438 piés ; le dôme a 143 piés de diametre en-dedans ; la nef a 86 piés 8 pouces de largeur, & 144 de hauteur perpendiculaire ; la façade a 400 piés de profil : du pavé de l'église au haut de la croix qui surmonte la boule du dôme, on compte 432 piés d'Angleterre. Le portail est digne de la majesté du temple.

Ce sont d'abord plusieurs gros piliers qui soutiennent une vaste tribune, ces piliers forment sept arcades, qui sont appuyées, de marbre violet d'ordre ionique : le devant de la tribune est aussi orné de colonnes, & d'une balustrade de marbre ; au - dessus sont des fenêtres quarrées qui font un fort bel effet ; & le tout est terminé par une balustrade sur laquelle on a placé la statue de Notre-Seigneur & celles des douze apôtres, qui ont 18 piés de haut.

La coupole est sans-doute l'objet de ce temple le plus digne de nos regards : il ne restoit dans le monde que trois monumens antiques de ce genre ; une partie du dôme du temple de Minerve dans Athènes, celui du Panthéon à Rome, & celui de la grande mosquée à Constantinople, autrefois Sainte-Sophie, ouvrage de Justinien. Mais ces coupoles assez élevées dans l'intérieur, étoient trop écrasées au-dehors. Le Bruneleschi, qui rétablit l'Architecture en Italie au xjv. siecle, remédia à ce défaut par un coup de l'art, en établissant deux coupoles l'une sur l'autre dans la cathédrale de Florence ; mais ces coupoles tenoient encore un peu du gothique, & n'étoient pas dans les nobles proportions. Michel-Ange Buonaroti, donna le dessein des deux dômes de Saint-Pierre, & Sixte-Quint exécuta en vingt-deux mois cet ouvrage dont rien n'approche.

Toute la voute est peinte en mosaïque par les plus grands maîtres. Ce dôme est soutenu par quatre gros piliers, au bas desquels on a placé quatre statues de marbre blanc plus grandes que nature.

Urbain VIII. a fait construire pour sa part le grand autel de marbre de ce temple, dont les colonnes & les ornemens paroîtroient par-tout ailleurs des ouvrages immenses, & qui n'ont là qu'une juste proportion ; c'est le chef-d'oeuvre du Bernini, digne compatriote de Michel-Ange.

Le grand autel dont nous parlons est directement sous le dôme ; quatre colonnes de bronze torses, ornées de festons, soutiennent un baldaquin de métal ; quatre anges de même matiere plus grands que nature, posés sur chaque colonne ; & plusieurs petits anges distribués sur la corniche, donnent une majesté singuliere à cet autel.

La confession de Saint-Pierre, qu'on suppose l'endroit où cet apôtre a été enterré, est directement dessous : ce lieu, qui est interdit aux femmes, est tout revêtu de marbre, & magnifiquement décoré.

Tout reluit d'or & d'azur dans Saint-Pierre de Rome ; tous les piliers sont revêtus du marbre le plus poli ; toutes les voûtes sont de stuc à compartimens dorés.

On trouve dans ce lieu des morceaux de peinture des plus grands maîtres. Le cavalier Lanfranc a peint la voûte de la premiere chapelle. On voit dans la seconde un saint Sébastien du Dominiquain. Dans la chapelle du saint Sacrement est un tableau de la Trinité de Pierre Cortone, &c.

Les morceaux de sculpture surpassent peut-être tout le reste : le plus considérable est la chaire de S. Pierre. Cette chaire, qui n'est que de bois, est enchâssée dans une autre chaire de bronze doré, environnée de rayons, & soutenue par les quatre docteurs cardinaux de l'Eglise, Saint Ambroise, saint Jérôme, saint Augustin, & saint Grégoire, dont les statues plus grandes que nature, sont posées sur des piédestaux de marbre. Le dessein de ce bel ouvrage est encore du cavalier Bernin. Aux deux côtés de la chaire de S. Pierre sont deux superbes mausolées, l'un d'Urbain VIII. & l'autre de Paul III. (D.J.)


SAINT-THOMASSAINT-THOMAS


SAINT-THOMÉS. m. (Com. Monnoie étrangere) monnoie d'or que les Portugais ont fait battre à Goa ; elle vaut deux piastres, un peu plus ou un peu moins. (D.J.)


SAINT-VINCENTISLE DE, (Géog. mod.) l'une des Antilles située par les 13 degrés 3 minutes de latitude au nord de l'équateur, entre Sainte-Alousie & les Grenadins ; cette île qui peut avoir environ vingt lieues de tour, est possédée par deux sortes de sauvages distingués en caraïbes rouges & en caraïbes noirs ; les premiers sont les plus anciens ; leur taille est moyenne ; ils ont la peau d'une couleur bronzée, le front applati par art, & les cheveux très-longs & presque droits ; les seconds, dont l'origine vient, selon toutes les apparences, des negres fugitifs de la Barbade, sont grands, bien proportionnés ; leur couleur est d'un assez beau noir ; ils ont les cheveux crépus, & le front applati à l'imitation des précédens dont le nombre est considérablement diminué. Ces sauvages ont permis à quelques européens françois de s'établir parmi eux dans la partie occidentale du pays, après leur avoir fixé des limites au-delà desquelles ils ne peuvent s'étendre.

Le terrein de S. Vincent est fort montagneux, très-bien boisé, & arrosé de petites rivieres ; il produit beaucoup de tabac, du caffé, du coton, du mahis, & des légumes en abondance. Vers l'extrêmité septentrionale de l'île est une grosse montagne séparée des autres par des précipices & des ravines très-profondes, au milieu desquelles on voit encore aujourd'hui des traces bien sensibles des torrens de soufre & de matieres fondues, qui du sommet de la montagne coulerent jusqu'à la mer, lors de la fameuse irruption de son volcan en l'année 1719. Voyez SOUFRIERE.


SAINTAUBINET(Marine) c'est un pont de cordes supporté par des bouts de mâts, posés en-travers sur le plat-bord, à l'avant des vaisseaux marchands. Voyez encore PONT DE CORDES.


SAINTE-BARBES. f. (Marine) nom qu'on donne à la chambre des canonniers, parce qu'ils ont choisi sainte Barbe pour patrone. C'est un retranchement à l'arriere du vaisseau, au - dessus de la soue, & au-dessous de la chambre du capitaine. Voyez la Marine, Pl. IV. fig. 1. la sainte-Barbe, cotée 107. On l'appelle aussi gardiennerie, parce que le maître canonnier y met une partie de ses ustensiles. Il y a ordinairement deux sabords pratiqués dans l'arcasse, pour battre par derriere, & le timon ou barre du gouvernail y passe.


SAINTE-CROIXL'ILE DE, (Géog. mod.) l'une des Antilles située par les 17 degrés 36 minutes de latitude, au nord de l'équateur, à 15 ou 16 lieues dans l'est sud-est de Portorico, sa longueur est d'environ 9 lieues sur une largeur inégale ; son terrein produit les plus beaux arbres du monde, dont le bois est propre à construire de très-beaux meubles. Cette île, qui étoit sous la domination de la France, depuis l'établissement des Antilles, fut cédée vers le commencement du regne de Louis XV. aux Danois, qui y ont aujourd'hui une assez nombreuse colonie, malgré l'imtempérie du climat.


SAINTE-LUCIEBOIS DE, (Botan.) espece de cérisier sauvage. Voyez MAHALEB, (Botan.)


SAINTESou SAINCTES, (Géog. mod.) on écrivoit anciennement Xaintes ; ville de France, capitale de la Saintonge, sur la Charente, qu'on y passe sur un pont, à 16 lieues au sud est de la Rochelle, & à 25 au nord-est de Bourdeaux.

Cette ville, qui du tems d'Ammien Marcellin, étoit une des plus florissantes de l'Aquitaine, est aujourd'hui une petite & pauvre ville ; ses rues sont étroites, & les maisons mal bâties. Il y a cependant une sénéchaussée, un présidial, & une élection, qui est de la généralité de la Rochelle. Les Jésuites y ont tenu un college, & les Lazaristes y tiennent un séminaire.

L'évêché de Saintes, qui passe pour un des plus anciens des Gaules, est suffragant de Bourdeaux ; il vaut douze à quinze mille livres de revenu, toutes les charges acquittées. Il est composé de 565 églises, tant paroissiales que succursales ; ces dernieres sont au nombre d'environ 60. Le chapitre de la cathédrale est composé d'un doyen & de vingt-quatre chanoines, dont les quatre qui ont les dignités, sont nommés par l'évêque, quoique le chapitre soit indépendant de lui.

On a tenu divers conciles à Saintes ; savoir en 563, 1075, 1080, 1088 & 1096 ; c'est dans ce dernier que fut ordonné le jeûne des veilles des apôtres.

Il y a dans un fauxbourg de cette ville, une riche abbaye de bénédictines, fondée l'an 1047, sous le titre de Notre-Dame. Long. 37. 2. lat. 45. 39.

La ville de Saintes s'appelloit anciennement Mediolanum, comme Milan dans la Gaule cisalpine, & elle avoit un amphithéâtre avec beaucoup d'autres marques de grandeur lorsqu'elle étoit située sur une montagne. Cette ville que les auteurs, jusqu'au cinquieme siecle, appellent Mediolanum, ayant été entierement ruinée par le passage des Vandales, & des autres barbares qui traverserent les Gaules pour aller en Espagne, fut rebâtie dans une situation plus commode que l'ancienne, car elle est sur le bord de la Charente. Depuis ce tems-là, le nom Mediolanum n'a plus été en usage, on ne s'est servi que de celui du peuple Santones, d'où est venu le mot de Saintes.

Amelotte (Denys), pere de l'oratoire, naquit à Saintes, en 1606, & se montra de bonne heure ennemi de MM. de Port-royal, dans l'espérance d'obtenir un évêché. Il a donné une version du nouveau Testament en quatre volumes in -8°. qu'il mit au jour en 1666, 1667 & 1668. Cette version n'est pas fort exacte, & l'on y a trouvé des fautes assez grossieres, principalement pour ce qui regarde la critique. Le pere Amelotte mourut en 1678, âgé de soixante-douze ans. (D.J.)


SAINTETÉS. f. (Gramm. & Théolog.) qualité ou état d'un homme saint, ou exempt de péché. Voyez PECHE.

Sainteté se dit aussi des personnes sacrées, & des choses destinées au service de Dieu & aux usages de la religion. Voyez SACRE & SAINT.

On dit dans ce sens jours saints, ordonnances saintes, sainte Bible, saint Evangile, guerre sainte, &c. Les Catholiques romains appellent l'inquisition, le saint office, & le siege de Rome, le saint siege. Voyez INQUISITION, &c.

Sainte huile, eau sainte, &c. Voyez ONCTION, EAU, &c.

La Palestine est appellée par excellence la Terre sainte, & Jérusalem la sainte cité. Tel prince croyoit signaler sa religion en allant combattre pour la conquête de la Terre sainte. Voyez CROISADE.

Dans les pays catholiques, un tiers de l'année est employé en fêtes ou jours saints. Il n'y a point d'autres jours saints en Ecosse, que le Dimanche.

Semaine sainte, est la derniere semaine du carême, que l'on appelle aussi semaine de la passion. Voyez CAREME & PASSION.

On donne quelquefois le nom d'année sainte, à l'année du jubilé. Voyez JUBILE.

Il y avoit dans le tabernacle, & ensuite dans le temple de Salomon, deux lieux particuliers, dont l'un s'appelloit le lieu saint, sanctum, & l'autre, qui étoit le plus reculé, le saint des saints, sanctum sanctorum, ou le sanctuaire. Voyez SANCTUAIRE.

Le saint étoit séparé du saint des saints par un voile. L'arche de l'alliance étoit dans ce dernier. Voyez ARCHE.

Sainteté est un titre de vénération que l'on donne au pape, comme celui de majesté aux rois. Voyez TITRE, QUALITE.

Les rois même, quand ils écrivent au pape, lui donne le titre de sainteté ou de saint pere, en latin, sanctissime & beatissime pater. Voyez PAPE.

On donnoit autrefois le titre de sainteté à tous les évêques, comme on voit dans saint Augustin, Fortunat, Nicolas I. Cassiodore, &c. Saint Grégoire même en a appellé quelques-uns, votre béatitude & votre sainteté.

Les empereurs grecs de Constantinople portoient le titre de saint & de sainteté, à cause de l'onction de leur sacre. Ducange ajoute qu'on a aussi donné le nom de sainteté à quelques rois d'Angleterre, & que les orientaux l'ont souvent refusé au pape.


SAINTEURS. m. (Droit coutumier) vieux mot qui se trouve dans la coutume d'Haynault, ch. xxiij. où il est traité du rachat de servage, pour lequel est dûe quelque redevance à celui par lequel la personne a été affranchie. Un sainteur ou saintier étoit un serf d'église, un oblat, un homme qui par dévotion s'étoit fait serf d'un saint ou d'une sainte, patrons de cette église. Pour cet effet le sainteur se passoit la corde des cloches au cou, & mettoit sur sa tête, & quelquefois sur l'autel, quelques deniers de chevage ; voilà une idée folle, & qui tient bien de la barbarie des anciens tems. Comme les servitudes étoient différentes, dit M. de Lauriere, tous ceux qui étoient sainteurs ou saintiers des églises n'étoient pas serfs mainmortables & mor - taillables, ni hommes de corps.


SAINTOISLE, (Géog. mod.) petit pays de France, dans le diocèse de Toul en Lorraine, entre le Toulois & le Chaumontois. Ce petit pays est appellé dans les titres Segontensis pagus, ou comitatus Segintensis. Frédegaire parle d'un de ses comtes, & il y en eut d'autres que celui-là. Le Saintois changea son nom en celui de Vaudemont sur la fin du xj. siecle, & l'empereur l'érigea en comté, séparé du duché de Lorraine ; mais il y a été réuni par le duc René, l'an 1473. (D.J.)


SAINTONGELA, (Géog. mod.) province de France bornée au nord par le Poitou & l'Aunis, au midi par le Bourdelois, au levant par l'Angoumois & le Périgord, au couchant par l'Océan. Elle a environ 25 lieues de long, & 12 de large. La Charente la partage en méridionale & septentrionale. La premiere a Saintes, capitale, Marennes, Royan, Mortagne, &c. La seconde comprend Saint-Jean-d'Angeli, Tonnay-Charente, Taillebourg, &c.

Les Saintongeois, ainsi que Saintes, capitale du pays, ont tiré leur nom des peuples Santones, célebres dans les anciens auteurs, comme on le verra sous ce mot. Ils furent du nombre des Celtes jusqu'à ce qu'Auguste les joignit à la seconde Aquitaine. César dans ses commentaires vante la fertilité de la Saintonge, où le peuple helvétique qui quittoit son pays vouloit aller s'établir.

Les François occuperent la Saintonge après la défaite & la mort d'Alaric. Eudes, duc d'Aquitaine s'en rendit le maître absolu. Eléonore de Guienne en étoit en possession lorsqu'elle épousa Henri roi d'Angleterre ; il arriva de-là que ce pays fut possédé par les Anglois en pleine souveraineté, jusqu'à ce que Charles V. la leur enleva, & la réunit à la couronne, de laquelle elle n'a point été démembrée depuis : car on ne voit pas que le don que Charles VII. en avoit fait à Jacques I. roi d'Ecosse, l'an 1428, ait eu lieu.

La Saintonge & l'Angoumois font ensemble le douzieme gouvernement de France ; mais l'Angoumois est du parlement de Paris, & la Saintonge est du parlement de Bordeaux. Ses finances sont médiocres. Le domaine est presque entierement aliéné. Les douannes y sont très - considérables, & rapportent beaucoup aux fermiers.

Le pays produit du blé & des vins ; mais son principal commerce est le sel, qui est le meilleur de l'Europe. Ce commerce n'est pas néanmoins d'une grande utilité à la province, à cause des droits prodigieux que levent les fermiers, qui emportent la plus grande partie du profit. Les marais même de la basse Saintonge ne servent plus à-présent que de pâturages, qu'on appelle marais-gatz. Les principales rivieres qui traversent cette province, sont la Charente & la Boutonne.

Le Brouageais, petit pays, a été démembré de la Saintonge, & fait à-présent partie du gouvernement d'Aunis.

Jean Ogier de Gombault, l'un des premiers membres de l'académie françoise, & en son tems un poëte célebre, étoit un gentilhomme de Saintonge. Il s'acquit l'estime de Marie de Médicis, du chancelier Séguier, & des beaux esprits de son tems. Ses sonnets & ses épigrammes sont les meilleurs de ses ouvrages. Il composa les épigrammes dans sa vieillesse ; &, ce qui paroit singulier, elles sont en général supérieures à ses sonnets, parmi lesquels il y en a beaucoup de très-bons, quoique Despréaux dise :

A peine dans Gombault, Maynard & Malleville,

En peut on admirer deux ou trois entre mille.

Les vers de Gombault ont de la douceur, & sont tournés avec art ; ce qui caractérise encore ce poëte, c'est beaucoup de délicatesse. Il a fait des pieces de théâtre dont la constitution est dans le goût de son siecle, mais dont les détails méritent quelque estime.

Le dictionnaire & le supplément de Moréri ne font point mention de l'Amarante de Gombault : c'est une pastorale en cinq actes, où l'auteur a mis à la vérité trop d'esprit, mais où l'on trouve aussi dans quelques endroits le naturel qui convient au genre bucolique. La versification n'en est pas égale ; c'est un défaut ordinaire à cet auteur dans tous ses ouvrages un peu longs : il ne se soutient que dans ses petites poésies. Il étoit calviniste, & mourut en 1666, âgé de près de 100 ans. (D.J.)


SAINTREdroit de saintre ou de chaintre ou de chambre, (Jurisprud.) les seigneurs ont ce droit sur les lieux non cultivés, en chaume, en friche, en bruyeres, en buisson ; il consiste à y faire paître leur bétail, à l'exception de tous autres qu'ils en peuvent éloigner.


SAINTSplus communément SAINTES, ISLES DES, (Géog. mod.) ce sont trois petites îles situées en Amérique entre la pointe méridionale de la Guadaloupe, & la partie septentrionale de la Dominique, sous le vent de Marie-Galande.

Ces îles sont disposées de telle sorte qu'elles forment au milieu d'elles un port fort commode ; leur terrein quoique très-montagneux, produit du coton, du caffé, du tabac, du mahys & des légumes ; les habitans françois qui les occupent, élevent des bestiaux, des volailles, des cabris, des moutons & des cochons dont ils font commerce avec la Guadeloupe & la Martinique. Le pays est sain, à l'exception de quelques fievres annuelles ; & il manque d'eau courante.

SAINTS ou SAINTES, épithete qui précéde souvent le nom de plusieurs des îles Antilles, dont quelques-uns ont été obmis dans les volumes précédens.

Sainte-Alousie, voyez LUSSIE ou LUCIE.

Saint-Barthélemi, île appartenant aux François qui y cultivent du tabac, du coton & des légumes ; elle est située par les 17 degrés 45 minutes, entre Saint Martin & S. Christophe.

Saint-Christophe, cette île très-agréable qui dans le commencement fut établie en commun par les François & les Anglois, est restée à ces derniers depuis l'année 1702. Son climat est fort sain ; elle est située par les 17 degrés 26 minutes au nord de l'équateur, & peut avoir environ dix-huit lieues de tour.

Sainte-Croix, voyez l'article SAINTE-CROIX.

Saint-Eustache, île hollandoise, Voyez EUSTACHE.

Saint-Jean, petite île, l'une des vierges appartenant aux Danois, voisines de S. Thomas. Cette île est très-médiocre.

Saint-Martin, l'une des Antilles située par les 18 degrés de latitude au nord de l'équateur, entre l'Anguille & S. Barthélemi. Cette île est occupée en commun par les François & les Hollandois qui y cultivent du mahis, des feves, & autres légumes dont ils font commerce à la Martinique.


SAIOUNAH(Géog. mod.) ville d'Afrique, sur la côte orientale, dans le Zanguebar, & au midi de la ville de Sofala. (D.J.)


SAIPAou SAYPAN, (Géog. mod.) autrement nommée l'île de S. Joseph, Isle de l'océan oriental, dans l'Archipel de S. Lazare, c'est une des îles Marianes, & qui est la plus peuplée après celle de Guahan. Elle a environ 20 lieues de tour, & est toute montagneuse. Latit. selon le P. Gobien, 15. 20'. (D.J.)


SAIPUBISTUHS. m. (Hist. mod.) dixieme mois des Georgiens ; il répond à notre mois d'Octobre.


SAIQUES. f. (Marine) sorte de bâtiment grec, dont le corps est fort chargé de bois, qui porte un beaupré, un petit artimon & un grand mât, lequel s'éleve avec son mât de hune à une hauteur extraordinaire, étant soutenu par des galaubans & par un étai, qui répond à la pointe du mât de hune sur le beaupré. Il n'a ni misaine, ni perroquet, ni haubans, & son pachi porte une bonnette maillée. Les Turcs s'en servent, soit pour les voyages qu'ils font à la Mecque, ou pour le commerce du levant.


SAIRE LA(Géog. mod.) petite riviere de France, en basse - Normandie, au Cotentin. Elle a ses sources dans la forêt de Brix, court d'orient en occident, & se jette dans la mer, proche la pointe de Reville. (D.J.)


SAIS(Géog. anc.) ancienne ville de la basse-Egypte, dans le nôme qui en prenoit le nom de Saitès Nomos, & dont elle étoit la métropole, à deux schoënes du Nil. La notice de Léon le sage, la met au rang des villes épiscopales de la basse - Egypte, qui reconnoissoient Alexandrie pour leur métropole.

Sa plus grande gloire est d'avoir donné la naissance à Psammithicus. La victoire qu'il remporta sur ses ennemis l'an 670 avant J. C. le rendit maître de toute l'Egypte. Il donna des terres aux Grecs qui l'avoient soutenu, & ouvrit à leurs compatriotes l'accès de son pays. Il fit élever ses sujets dans la connoissance des arts & des sciences, & protégea leur commerce. Il mourut 626 ans avant J. C. & fut enterré à Saïs dans le temple de Minerve. (D.J.)


SAISIES. f. (Gram. & Jurisprud.) en général est un exploit fait par un huissier ou sergent, par lequel au nom du roi & de la justice, il arrête, & met sous la main du roi & de la justice, des biens ou effets auxquels le saisissant prétend avoir droit, ou qu'il fait arrêter pour sûreté de ses droits & prétentions.

On ne peut procéder par voie de saisie sur les biens de quelqu'un, qu'en vertu d'une obligation ou condamnation, ou pour cause de délit, quasi-délits, chose privilégiée, ou qui soit équivalent.

Pour saisir, il faut être créancier, soit de son chef, soit du chef de celui dont on est héritier.

Il y a diverses especes de saisies, savoir, pour les meubles, la saisie & arrêt, la saisie & exécution, la saisie gagerie, & pour les immeubles, la saisie réelle.

Ces différentes sortes de saisies, & quelques autres qui sont propres à certains cas, vont être expliquées dans les divisions suivantes.

Il y a plusieurs choses qui ne sont pas saisissables, savoir :

L'habit dont le débiteur est vêtu, ni le lit dans lequel il couche.

On doit aussi laisser au saisi une vache, trois brebis ou deux chevres, à moins que la créance ne fût pour le prix de ces bestiaux.

On ne peut pareillement saisir les armes, chevaux & équipages de guerre des soldats & officiers.

Les personnes constituées aux ordres sacrés ne peuvent être exécutées en leurs meubles destinés au service divin, ou servans à leur usage nécessaire, de quelque valeur qu'ils puissent être, ni même en leurs livres qui leur seront laissés jusqu'à la somme de 150 liv.

Les chevaux, boeufs & autres bêtes de labourage, charrues, charrettes & ustensiles servans à labourer & cultiver les terres, vignes & prés, ne peuvent être saisis, même pour les deniers du roi, à peine de nullité, si ce n'est pour fermages, ou pour le prix de la vente desdites choses.

Les distributions quotidiennes & manuelles des chanoines & prébendes, les oblations, les sommes & pensions laissées pour alimens, les émolumens des professeurs des universités, les bourses des secrétaires du roi, les gages des officiers de la maison du roi faisant le service ordinaire, les appointemens des commis des fermes & autres sommes qui sont de même privilégiées, ne peuvent être saisies. (A)

SAISIE plus ample est une saisie réelle dans laquelle on a compris plus d'immeubles que dans une autre. Il est d'usage que la saisie réelle la plus ample prévaut sur celles qui le sont moins ; c'est-à-dire, que le créancier qui a fait la saisie la plus ample, est celui auquel on donne la poursuite de la saisie réelle. (A)

SAISIE ET ANNOTATION est celle qui se fait sur les biens des accusés absens. On l'appelle saisie & annotation, parce qu'anciennement on mettoit des panonceaux & autres marques aux héritages saisis. (A)

SAISIE ET ARRET est celle que le créancier fait sur son débiteur entre les mains d'un tiers qui doit quelque chose à ce même débiteur, à ce que ce tiers ait à ne se point dessaisir de ce qu'il a en ses mains au préjudice du saisissant.

La saisie & arrêt se peut faire sans titre paré, en vertu d'une ordonnance du juge sur requête.

Elle contient ordinairement assignation au tiers saisi pour affirmer ce qu'il doit, & pour être condamné à vuider ses mains en celles du saisissant. Voyez ARRET, CREANCIER, DEBITEUR, OPPOSITION. (A)

SAISIE EN EXECUTION est une saisie de meubles meublans, & autres effets mobiliers, tendante à enlever les meubles, & à les faire vendre, pour sur le prix en provenant être payé au saisissant ce qui lui est dû.

On ne peut saisir & exécuter sans avoir un titre paré & exécutoire contre celui sur lequel on saisit.

Cette saisie doit être précédée d'un commandement fait la veille.

Outre les formalités des ajournemens qui doivent être observés dans cette saisie, il faut que l'exploit de saisie contienne élection du domicile du saisissant dans le lieu où l'on saisit ; & si c'est dans un lieu isolé, il faut élire domicile dans la ville, bourg ou village plus prochain.

Les huissiers & sergens doivent marquer si leur exploit a été fait devant ou après midi.

Il faut aussi qu'ils soient assistés de deux records, qui doivent signer avec eux l'original & la copie de l'exploit.

Avant d'entrer dans une maison pour saisir, l'huissier doit appeller deux voisins pour y être présens, & leur faire signer son exploit ; & en cas de refus de leur part de venir ou de signer, il doit en faire mention.

S'il n'y a point de proches voisins, il faut, après la saisie, faire parapher l'exploit par le juge le plus prochain.

Quand les portes de la maison sont fermées, & qu'on fait refus de les ouvrir, l'huissier doit en dresser procès-verbal, & se retirer devant le juge du lieu pour se faire autoriser à faire faire ouverture des portes en présence de deux personnes que le juge nomme.

A Paris, on nomme un commissaire pour faire ouverture des portes.

La saisie doit contenir le détail de tous les effets qu'elle comprend.

S'il y a des coffres & armoires fermées, & que le débiteur refuse de les ouvrir, l'huissier peut se faire autoriser à les faire ouvrir pour saisir ce qui est dedans ; comme l'huissier doit établir un gardien aux choses saisies si le débiteur n'en offre pas un solvable, l'huissier peut laisser un de ses records en garnison, ou enlever les meubles & les mettre ailleurs à la garde de quelqu'un. Voyez COMMISSAIRE & GARDIEN.

Les meubles saisis ne peuvent être vendus que huitaine après la saisie.

S'il survient des oppositions à la vente, le saisissant doit les faire vuider dans un an, & faire vendre les meubles au plus tard dans deux mois après les oppositions jugées ou cessées.

Quand les saisies sont faites pour choses consistantes en espece comme des grains, il faut surseoir la vente des meubles saisis jusqu'à ce que l'on ait apprécié les choses dûes.

L'huissier doit signifier au saisi le jour & l'heure de la vente, à ce qu'il ait à y faire trouver des enchérisseurs si bon lui semble.

La vente doit se faire au plus prochain marché public aux jours & heures ordinaires des marchés.

Le gardien doit être assigné pour représenter les meubles, afin que l'huissier les puisse faire enlever & porter au marché.

Les choses saisies doivent être adjugées au plus offrant & dernier enchérisseur, & le prix payé comptant, sinon l'huissier en est responsable.

Le procès-verbal de vente doit faire mention du nom de ceux auxquels les meubles ont été adjugés.

Les diamans, bijoux & vaisselle d'argent ne peuvent être vendus qu'après trois expositions à trois jours de marché différens.

Les deniers provenans de la vente doivent être délivrés par l'huissier au saisissant jusqu'à concurrence de son dû, & le surplus au saisi, ou en cas d'opposition, à qui par justice sera ordonné. Voyez le titre XXXIII. de l'ordonn. de 1667, & les mots CREANCIER, DEBITEUR, EXECUTION, EXECUTOIRE, TITRE PARE, VENTE. (A)

SAISIE GAGERIE est une simple saisie de meubles meublans qui se fait, soit par le seigneur censier pour les arrérages de cens à lui dûs, soit par le propriétaire d'une maison pour ses loyers, soit par le créancier d'une rente fonciere pour les arrérages de sa rente. Voyez ci-devant GAGERIE. (A)

SAISIE FEODALE est celle que le seigneur dominant fait du fief mouvant de lui.

Cette saisie se fait en plusieurs cas, 1°. quand le fief est ouvert par succession, donation, vente, échange ou autrement, & que le vassal ne se présente pas pour faire la foi & hommage, & payer les droits. 2°. Lorsque le nouveau seigneur a fait assigner ses vassaux pour lui venir faire la foi, & qu'ils ne le font pas. 3°. Quand le vassal ne donne pas son aveu dans le tems de la coutume. 4°. Faute par le vassal de payer l'amende, pour n'avoir pas comparu aux plaids du seigneur.

Quand le vassal a été reçu en foi, le seigneur n'a plus qu'une simple action pour les droits.

La saisie féodale doit comprendre le fond du fief, mais en saisissant le fond, on peut aussi saisir les fruits.

En cas de saisie réelle du fief, la saisie féodale est préférée.

L'usufruitier du fief dominant peut saisir pour les droits à lui dûs.

Les apanagistes peuvent aussi saisir en leur nom.

Mais les engagistes ne le peuvent faire qu'avec la jonction du procureur du roi.

Le tems après lequel le seigneur peut saisir est différent, selon les coutumes. A Paris, le délai est de quarante jours, à compter de l'ouverture du fief.

Quant aux formalités de la saisie féodale, il faut en général y observer celles qui sont communes à tous les exploits, & en outre les formalités particulieres que la coutume du fief servant exige.

La saisie ne peut être faite qu'en vertu d'une commission spéciale du juge du seigneur ; ou s'il n'a point de justice, il faut s'adresser au juge royal du fief servant.

L'huissier doit se transporter au principal manoir de ce fief.

L'exploit doit contenir élection de domicile au château du fief dominant, ou chez le procureur-fiscal.

Quand la saisie est faite faute de foi & hommage, il n'est pas besoin d'établir commissaire, parce que comme elle emporte perte de fruits, le seigneur doit jouir par ses mains ; mais dans les autres cas où la saisie n'emporte pas perte de fruits, il faut y établir un commissaire.

La saisie féodale doit être signifiée au vassal en personne, ou domicile, ou au chef-lieu du fief servant, ou procureur-fiscal, receveur ou fermier.

On doit renouveller la saisie féodale tous les trois ans, à - moins que l'on ne soit en instance sur la saisie.

Si pendant que la saisie tient, il se trouve des arriere-fiefs ouverts, le seigneur suzerain les peut aussi saisir féodalement.

Le seigneur plaide toujours main-garnie pendant le procès ; c'est-à-dire que par provision il jouit des fruits. Voyez les auteurs qui ont traité des fiefs, & notamment les commentateurs de la coutume de Paris sur les articles 1, 2, 9, 28, 29, 30 & 31.

SAISIE MOBILIAIRE est celle par laquelle on n'arrête qu'un effet mobilier ; telles sont toutes les saisies & arrêts de sommes de deniers, de grains, fruits & revenus, & autres effets mobiliers, les saisies gageries, les saisies & exécution de meubles, à la différence de la saisie réelle, qui est une saisie immobiliaire, parce qu'elle a pour objet le fond même d'un immeuble. Voyez SAISIE & ARRET, SAISIE-EXECUTION, SAISIE GAGERIE, SAISIE REELLE. (A)

SAISIE ET OPPOSITION est la même chose que saisie & arrêt. Voyez ci-devant ARRET & SAISIE ET ARRET. (A)

SAISIE REELLE est un exploit par lequel un huissier saisit & met sous la main de la justice un héritage ou autre immeuble fictif, tel que des cens & rentes foncieres ou constituées dans les pays où elles sont réputées immeubles, offices, &c.

Il y a même certains meubles que l'on saisit réellement, tels que les vaisseaux & moulins sur bateaux.

On n'use point au contraire de saisie réelle pour les biens qui ne sont immeubles que par stipulation.

On appelle cette saisie réelle, parce qu'elle a pour objet un fond, & pour la distinguer des saisies mobiliaires qui n'attaquent que les meubles ou effets mobiliers ou les fruits.

On confond quelquefois la saisie réelle avec les criées & le decret, quoique ce soient trois choses différentes ; la saisie réelle est le premier acte pour parvenir à l'adjudication par decret, les criées sont des formalités subséquentes, & le decret est la fin de la saisie réelle.

Quelquefois aussi par le terme de saisie réelle on entend toute la poursuite, savoir la saisie même, les criées, le decret, & toute la procédure qui se fait pour y parvenir.

Chez les Romains, on usoit de subhastations, qui ressembloient assez à nos saisies réelles. Voyez SUBHASTATIONS.

La saisie réelle est donc le premier exploit que l'on fait pour parvenir à une vente par decret ; soit volontaire ou forcée.

Toute saisie réelle doit être précédée d'un commandement recordé, & doit être faite en vertu d'un titre paré.

Si celui sur lequel on saisit est mineur, il faut auparavant discuter ses meubles.

Il faut aussi avoir attention de faire la saisie réelle sur le véritable propriétaire, autrement elle seroit absolument nulle.

Si l'on saisit un fief, il suffit de désigner le corps du fief que l'on saisit ; mais quand on saisit les biens en roture, il faut détailler chaque corps d'héritage.

La saisie réelle doit être portée devant le juge auquel l'exécution du titre appartient.

Les juges des seigneurs en peuvent connoître, mais les criées doivent être certifiées devant le juge royal, lorsque la justice seigneuriale n'est pas assez considérable pour y faire la certification des criées.

La poursuite de la saisie réelle appartient naturellement à celui qui a saisi le premier.

Cependant si quelqu'autre créancier fait une saisie réelle plus ample, il doit avoir la poursuite.

Il en seroit de même, si le premier saisissant étoit désintéressé, ou qu'il négligeât de suivre sa saisie, un autre créancier pourroit se faire subroger a la poursuite.

Le commissaire établi à la saisie réelle doit faire enregistrer la saisie, afin qu'elle soit certaine & notoire.

Quand la saisie réelle n'a pour objet que de parvenir à un décret volontaire, on ne fait point de bail judiciaire ; mais dans le decret forcé, le commissaire à la saisie réelle fait convertir le bail conventionnel en judiciaire, s'il y en a un ; ou s'il n'y avoit point de bail, il établit un fermier judiciaire.

On doit ensuite procéder aux criées, & les faire certifier.

S'il survient des oppositions à la saisie réelle, soit afin d'annuller, soit afin de distraire ou afin de charge, afin de conserver ou en sousordre, on doit statuer sur les oppositions avant de passer outre à l'adjudication ; & si la saisie réelle est confirmée, on obtient le congé d'adjuger, c'est-à-dire un jugement portant, que le bien saisi sera vendu & adjugé par decret au quarantieme jour au plus offrant & dernier enchérisseur, qu'à cet effet les affiches seront apposées aux lieux où l'on a coutume d'en mettre.

Le poursuivant met au greffe une enchere de bien saisi, appellée enchere de quarantaine, contenant le détail des biens saisis & les conditions de l'adjudication.

Les quarante jours expirés depuis l'apposition des affiches, on met une affiche qui annonce que l'on procédera un tel jour à l'adjudication, sauf quinzaine.

Au jour indiqué, l'on reçoit les encheres ; & après trois ou quatre remises, l'on adjuge le bien saisi par decret au plus offrant & dernier enchérisseur.

Quand le decret est forcé, l'adjudicataire doit consigner le prix, après quoi l'on en fait l'ordre entre les créanciers.

Dans les decrets volontaires, les oppositions afin de conserver sont converties en saisies & arrêts sur le prix. Voyez les traités des criées de le Maitre, de Gouge, Bruneau ; le traité de la vente des immeubles par decret de M. d'Hericourt, & les mots CRIEES, DECRET FORCE, DECRET VOLONTAIRE, OPPOSITION, POURSUIVANT, VENTE PAR DECRET. (A)

SAISIE VERBALE étoit la saisie féodale, que dans la coutume d'Angoumois le simple seigneur du fief qui n'a point de sergens, ni autres officiers, & n'a seulement que justice fonciere, faisoit sous son sein privé & le scel de ses armes pour la faire signifier par un sergent emprunté. Voyez la coutume d'Angoumois, titre I. article 2. & Vigier sur cet article. (A)

SAISIE, dans le Commerce, se dit lorsque l'on arrête, ou que l'on s'empare de quelque marchandise, meuble ou autre matiere, soit en conséquence de quelque arrêt obtenu en justice, ou par quelqu'ordre exprès du souverain.

Les marchandises de contrebande, celles que l'on a fait entrer frauduleusement, ou que l'on a débarquées sans les faire intériner, ou que l'on a déchargées dans les endroits défendus, sont sujettes à la saisie. Voyez CONTREBANDE.

Dans les saisies en Angleterre, une moitié va à celui qui a déclaré, & l'autre moitié au roi. En France, lorsque l'on saisissoit des toiles peintes, &c. on avoit coutume d'en brûler la moitié, & d'envoyer l'autre chez l'étranger ; mais en 1715, il fut ordonné par un arrêt du conseil, que le tout seroit brûlé.


SAISINES. f. (Gram. & Jurisp.) signifie possession ; ce terme est opposé à celui de désaisine, qui signifie dévêtissement de possession.

Coutume de saisine, voyez ci-devant au mot COUTUME.

Saisine en cas de nouvelleté, est la possession qui a été troublée nouvellement, c'est-à-dire lorsque l'on est encore dans l'an & jour du trouble.

Simple saisine, est lorsque le possesseur qui se plaint d'avoir été troublé, allégue seulement qu'il avoit la possession depuis 10 ans ; mais non pas qu'il l'eût pendant l'an & jour qui ont précédé le trouble. Voyez le tit. 4. de la coutume de Paris, & les mots COMPLAINTE, ENSAISINEMENT, NANTISSEMENS, MISE DE FAIT, VEST & DEVEST. (A)

SAISINE, (Marine) petite corde qui sert à en saisir une autre.

SAISINE de beaupré, ou LIVRE, (Marine) on appelle ainsi plusieurs tours de corde qui tiennent l'aiguille de l'éperon avec le mât de beaupré.


SAISIRv. act. (Gram.) s'emparer, prendre, entrer en possession, livrer. Saisissez cette occasion ; saisissez -vous de cet homme ; je l'ai saisi de cet objet, le mort saisit le vif ; il a été saisi d'une colique ; le froid le saisit ; l'ambition l'a saisi ; saisi de colere, d'enthousiasme, de fanatisme ; il saisit facilement les choses les plus difficiles ; faites saisir ses biens, pour assurer votre dette ; le juge est saisi de la connoissance de cette affaire. Voyez SAISIE.

SAISIR, signifie arrêter, retenir quelque chose, comme marchandises, meubles, bestiaux, soit par autorité de justice, soit en conséquence des édits & déclarations du prince, soit enfin en vertu de ses ordres, ou de ceux de ses ministres. Voyez SAISIE.

SAISIR, (Marine) c'est amarrer, voyez AMARRER.


SAISISSANTadj. (Jurisp.) est le créancier qui a fait une saisie sur son débiteur. Dans les saisies mobiliaires, le premier saisissant est préféré aux autres, à-moins qu'il n'y ait déconfiture. Voyez CONTRIBUTION, CREANCIER, DETTE, SAISIE. (A)


SAISISSEMENTS. m. (Gram.) l'effet de quelque frayeur subite sur les personnes foibles. Cette nouvelle lui causa un saisissement mortel.

Saisissement se dit aussi de l'action de saisir ; le saisissement de l'épée.

L'exécuteur de la haute-justice appelle saisissement, les cordes dont il lie les mains & les bras du patient qui lui est abandonné.


SAISONS. f. (Cosmographie) on entend communément par saisons, certaines portions de l'année qui sont distinguées par les signes dans lesquels entre le soleil. Ainsi, selon l'opinion générale, les saisons sont occasionnées par l'entrée & la durée du soleil dans certains signes de l'écliptique ; ensorte qu'on appelle printems, la saison où le soleil entre dans le premier degré du belier, & cette saison dure jusqu'à ce que le soleil arrive au premier degré de l'écrevisse. Ensuite l'été commence, & subsiste jusqu'à ce que le soleil se trouve au premier degré de la balance. L'automne commence alors, & dure jusqu'à ce que le soleil se trouve au premier degré du capricorne. Enfin l'hiver regne depuis le degré du capricorne, jusqu'au premier degré du belier.

Il est évident que cette hypothèse des saisons n'est point admissible, parce qu'elle n'est pas vraie dans tous les lieux ; mais seulement pour ceux qui sont au nord de l'équateur. En effet, au sud de l'équateur, le printems dure tant que le soleil remplit son cours depuis le premier degré de la balance, jusqu'au premier degré du capricorne ; l'été, depuis celui-ci jusqu'au premier degré du belier, & ainsi de suite, tout au contraire de ce qui arrive vers le nord.

De plus, cette hypothèse de saisons ne convient point à la zone torride ; la preuve en est palpable, car on doit avouer que quand le soleil passe par ces lieux, il y a été, à-moins que quelque cause n'y mette obstacle. Par rapport aux cieux, & dans les lieux situés sous l'équateur, il ne doit être ni printems, ni automne, quand le soleil a passé le premier degré du belier, mais plutôt l'été ; car alors le soleil passe sur ces lieux, & ainsi y cause la plus grande chaleur. On ne peut donc pas y transporter l'été au premier degré de l'écrevisse ou du capricorne.

On en peut dire autant des lieux situés entre l'équateur & les tropiques, parce que le soleil y passe aussi, avant que d'arriver au premier degré de l'écrevisse ou du capricorne. Le même inconvénient se rencontre par rapport au printems & à l'automne sous la zone torride, puisqu'il paroît n'y avoir ni l'une, ni l'autre de ces deux saisons, sur-tout sous l'équateur.

D'autres auteurs déterminent les saisons par le degré de chaleur ou de froid, ou par l'approche & l'éloignement du soleil. L'idée que les Européens ont communément des saisons, renferme l'un ou l'autre de ces deux points, & sur-tout le froid & le chaud ; quoique les Astronomes aient encore plus d'égard au lieu du soleil dans l'écliptique. Il est certain qu'en beaucoup d'endroits sous la zone torride, les saisons ne répondent point au tems que le soleil s'en approche ou s'en éloigne, car on y compte l'hiver qui est pluvieux & orageux, quand ce devroit être l'été, puisque le soleil en est alors plus proche ; & tout au contraire, on y compte l'été quand le soleil s'en éloigne. En un mot, on y fait consister l'été dans un ciel clair ; & l'hiver dans un tems humide & pluvieux. Il est donc vrai que les idées des saisons different considérablement suivant les lieux ; cependant voici ce qu'on peut établir de raisonnable.

1°. Puisque dans plusieurs lieux, comme sous la zone torride, & même dans quelques endroits de la zone tempérée, la chaleur & le froid ne suivent pas le mouvement du soleil ; on ne doit pas penser que ce soit la chaleur & le froid qui font les saisons, à-moins qu'on ne distingue entre les saisons des cieux & celles de la terre. Je me sers de ces termes faute de meilleurs. Ainsi la saison de l'été terrestre d'un lieu, est le tems de l'année où il y a fait la plus grande chaleur. Mais l'été céleste, est le tems où l'on doit attendre la plus grande chaleur, à cause de la position du soleil : raisonnons de même par rapport à l'hiver. Or quoique l'été & l'hiver, tant terrestre que céleste, arrivent en plusieurs lieux dans le même tems de l'année, il y a pourtant des endroits sous la zone torride, où ils arrivent dans des tems différens. Il en faut dire autant du printems & de l'automne, tant céleste que terrestre.

2°. Comme il n'y a que peu d'endroits où l'été & l'hiver terrestre different du céleste, par rapport au tems de l'année, & que le plus souvent ils arrivent dans le même tems ; on doit donc appeller l'été, l'hiver, &c. céleste, simplement été, hiver, &c. sans y ajouter le mot de céleste ; mais quand on veut parler des saisons terrestres, il faut ajouter en les nommant le mot terrestre, pour les distinguer de celles qu'on nomme simplement été, hiver, quand il n'y a point de différence entre la terrestre & la céleste.

L'été céleste d'un lieu est la saison dans laquelle le soleil approche le plus de son zénith, & l'hiver celle où il s'en éloigne le plus. Le printems est la saison qui est entre la fin de l'hiver, & le commencement de l'été ; & l'automne se trouve entre la fin de l'été & le commencement de l'hiver. C'est ainsi qu'il faut entendre ces quatre saisons dans tous les lieux ; mais nous nous contenterons de remarquer ici que sous la zone temperée & la zone glaciale, les quatre saisons célestes sont presque de la même longueur ; & que sous la zone torride elles sont inégales, la même saison y étant différente selon les différens lieux.

La premiere partie de cette proposition est claire, parce que le soleil parcourt trois signes dans chaque saison ; ainsi les tems seront à-peu-près égaux à quelques jours près, c'est-à-dire que dans les lieux au nord, l'été est de 5 jours, & le printems de 4 jours plus longs que l'automne & l'hiver ; au lieu que dans les lieux placés au sud, l'automne & l'hiver l'emportent d'autant de jours sur le printems, à cause de l'excentricité du soleil.

3°. Dans les lieux placés sous l'équateur, les saisons sont doubles ; les deux étés sont fort courts, ainsi que les deux printems qui n'ont chacun que 30 jours. Les deux étés & les deux printems ont tout au plus 64 jours chacun, c'est-à-dire 2 mois & 2 ou 4 jours. Mais l'automne & l'hiver ont chacun 55 jours, c'est-à-dire les deux automnes 110 jours, & les deux hivers autant, c'est-à-dire près de 4 mois.

4°. Sous la zone torride, plus les lieux sont proches de l'équateur, plus leur été est long, & leur hiver court ; & l'automne & le printems plus ou moins longs qu'à l'ordinaire. Si les lieux ont moins de 10 degrés de latitude, l'été ne dure pas moins de six mois ; & l'on peut calculer par les tables de déclinaison, la longueur de chaque saison.

Il seroit trop long de déterminer ici dans quel mois de l'année les quatre saisons arrivent sur la terre sous la zone torride, sous la zone glaciale, & sous la zone temperée ; Varenius vous en instruira complete ment : je me borne à trois observations.

1°. Sous la zone tempérée, l'approche ou la distance du soleil est si puissante, quand on la compare aux autres causes, que cette approche ou distance sont presque les seules choses qui reglent les saisons. En effet, dans la zone temperée septentrionale, il y a printems & automne quand le soleil parcourt les signes depuis le belier par le cancer, jusqu'à la balance ; car alors il est plus proche de ces lieux : ensuite allant de la balance au belier par le capricorne, il forme l'automne & l'hiver ; mais sous la zone tempérée méridionale, c'est tout le contraire, & les autres causes ne détruisent jamais entierement l'effet de celle-ci, comme elles font sous la zone torride.

2°. Cependant les saisons different dans les divers endroits, de maniere qu'il fait plus chaud ou plus froid, plus sec ou plus humide dans un lieu que dans un autre, quoique dans le même climat ; mais elles ne different jamais de l'hiver à l'été, ni de l'été à l'hiver : car il y a des pays pierreux, d'autres marécageux ; les uns sont proches, les autres sont loin de la mer ; il y a des terres sablonneuses, d'autres sont argilleuses.

3°. La plûpart des lieux voisins du tropique sont fort chauds en été ; quelques-uns ont une saison humide, à-peu-près semblable à celle de la zone torride. Ainsi dans la partie du Guzarate, qui est au-delà du tropique, il y a les mêmes mois de sécheresse & d'humidité qu'en-dedans du tropique, & l'été se change en un tems pluvieux : cependant il y fait plus chaud, à cause de la proximité du soleil, que dans la partie seche de l'année quand il y a un peu de froid. Chez nous, nous ne jugeons pas de l'hiver & de l'été, par la sécheresse & l'humidité, mais par le chaud & le froid.

On trouvera dans la lecture des voyages, quantité de pays où les saisons sont fort différentes, quoique ces pays soient à-peu-près sous le même climat. Par exemple, l'air n'est pas si froid en Angleterre qu'en Hollande, ni qu'en Allemagne, & on n'y resserre point les bestiaux dans les étables en hiver. Il y a un pays, entre la Sibérie & la Tartarie, vers la partie septentrionale de la zone temperée, où il y a des campagnes excellentes, des prairies agréables, & presque point de froid en hiver. On y a bâti la ville de Toorne, qui est maintenant assez forte pour repousser les insultes des Tartares.

C'en est assez sur ce sujet, & d'ailleurs le lecteur curieux d'entendre la cause des différentes saisons qui regnent sur notre globe, en trouvera l'explication claire & solide à l'article PARALLELISME de l'axe de la terre. (D.J.)

SAISONS, (Mythol. Iconol. Sculpt. Poésie) les anciens avoient personnifié les saisons : les Grecs les représentoient en femmes, parce que le mot grec est du genre féminin. Les Romains qui appelloient les saisons anni tempora, du genre neutre, les exprimoient souvent par de jeunes garçons qui avoient des aîles, ou par de très-petits enfans sans aîles, avec les symboles particuliers à chaque saison. Le printems est couronné de fleurs, tenant à la main un cabri, qui vient en cette saison, ou bien il traît une brebis ; quelquefois il est accompagné d'un arbrisseau, qui pousse des feuilles & des rameaux. L'été est couronné d'épis de blé, tenant d'une main un faisceau d'épis, & de l'autre une faucille. L'automne a dans ses mains un vase plein de fruits & une grappe, ou bien un panier de fruits sur la tête. L'hiver bien vêtu, bien chaussé, ayant la tête voilée ou couronnée de branches sans feuilles, tient d'une main quelques fruits secs & ridés, & de l'autre des oiseaux aquatiques. Les aîles qu'on donne quelquefois aux quatre saisons, conviennent non-seulement au tems, mais aussi à toutes ses parties.

M. de Boze a décrit, dans les mémoires de littérature, un tombeau de marbre antique, découvert dans des ruines près d'Athènes. Les quatre saisons de l'année forment le sujet de la frise du couvercle de ce monument précieux. Elles y sont représentées sous autant de figures de femmes, que caractérisent la diversité de leurs couronnes, l'agencement de leurs habits, les divers fruits qu'elles tiennent, & les enfans ou génies qui sont devant elles. Le sculpteur ne les a pas placées dans leur ordre naturel, mais dans un ordre réciproque de contrastes ; qui donne plus de force & plus de jeu à sa composition. Ainsi l'été & l'hiver, saisons diamétralement opposées par leur température, sont désignées par les figures des deux extrêmités de la frise, l'une couchée de droite à gauche, & l'autre de gauche à droite ; entr'elles sont le printems & l'automne, comme participant également de l'été & de l'hiver ; les quatre génies sont rangés de même.

La premiere figure couchée de droit à gauche, représente l'été ; elle est à demi - nue, elle est couronnée d'épis, & elle en touche d'autres qui sont entassés dans sa corne d'abondance ; le génie qui est devant elle, en touche aussi, & tient de plus une faucille à la main.

L'hiver, qui est à l'autre extrêmité couchée de gauche à droite, paroît sous la figure d'une femme bien vêtue, & dont la tête est même couverte avec un pan de sa robe ; les fruits sur lesquels elle étend la main, sont des fruits d'hiver ; le génie qui est devant elle n'a point d'aîles, & au - lieu d'être nud comme les autres, il est bien habillé ; enfin il tient pour tout symbole un lievre, parce que la chasse est alors le seul exercice de la campagne.

L'automne est tournée du côté de l'été ; elle est couronnée de pampre & de grappes de raisin ; elle touche encore de la main droite des fruits de vigne ; & son petit génie en agence aussi dans sa corne d'abondance ; enfin elle est découverte dans cette partie du corps qui touche à l'été, & vêtue dans celle qui répond à l'hiver.

Le printems est adossé à l'automne sous la figure d'une femme couronnée de fleurs ; la corne d'abondance que son génie soutient en est pleine aussi. Un pié qu'elle étend du côté de l'hiver, est encore avec sa chaussure ; une partie de sa gorge est cachée, & elle n'en découvre que ce qui est du côté de l'été.

Toutes ces idées de sculpture sont fort ingénieuses ; mais les descriptions que les Poëtes ont fait des saisons ne sont pas moins pittoresques. Lisez seulement pour vous en convaincre celle d'Horace dans l'ode diffugere nives ; elle est peut-être moins enrichie d'images que la peinture du printems qui est dans l'ode solvitur acris hiems, mais elle est plus fournie de morale.

Frigora mitescunt zephyris : ver proterit aestas,

Interitura, simul

Pomifer autumnus fruges effuderit : & mox

Bruma recurrit iners

Damna tamen celeres reparant caelestia lunae.

Nos ubì decidimus

Quo pius Aeneas, quo Tullus dives, & Ancus

Pulvis & umbra summus.

" Les zéphirs succedent aux frimats ; l'été chasse le printems pour finir lui - même, sitôt que l'automne viendra répandre ses fruits ; & l'hiver tout paresseux qu'il est, remplacera bien-tôt l'automne. Cependant les mois recommençant toujours leur carriere, se hâtent de réparer ces pertes, en ramenant tous les ans les saisons dans le même ordre. L'homme seul périt pour ne plus renaître. Quand une fois nous avons été joindre le pieux Enée, le riche Tullus, & le vaillant Ancus, nous ne sommes plus qu'ombre & que poussiere, & nous le sommes pour toujours ".

Proterit aestas interitura, ces expressions figurées sont énergiques, & font un bel effet dans la poésie lyrique, qui permet, qui demande cette hardiesse. L'année est ici dépeinte comme un champ de bataille où les saisons se poursuivent, se combattent, & se détruisent. D'abord victorieuses, ensuite vaincues, elles périssent & renaissent tour - à - tour ; l'homme seul périt pour ne plus renaître.

Chaque saison lui dit :

Nous sommes revenues,

Vos beaux jours ne reviendront pas.

Enfin j'ai lû depuis peu un charmant poëme anglois sur les saisons, dont M. Thomson est l'auteur. Le génie, l'imagination, les graces, le sentiment regnent dans cet écrit, les horreurs de l'hiver même prennent des agrémens sous son heureux pinceau ; mais ce qui le caractérise en particulier, c'est un fond d'humanité, & un amour pour la vertu, qui respirent dans tout son ouvrage. (D.J.)

SAISONS FIXES DE L'ANNEE, (Médecine) ce sont celles dont la température ne varie point, & qui ne promettent que des maladies d'une espece favorable, & d'un prognostic aisé ; au-contraire les saisons variables sont celles qui sont inconstantes, changeantes, & dont on ne peut porter un jugement assuré.

Les saisons de l'année & leurs vicissitudes occasionnent de grands changemens dans les maladies, comme Hippocrate l'observe, ce qui fait que l'on doit avoir égard à leur température & à leurs altérations. Cela est si vrai que les praticiens les plus expérimentés s'attachent sur-tout à bien remarquer la différence des saisons, bien persuadés qu'elle influe infiniment sur le traitement des maladies, comme sur les tempéramens.

L'astronomie & la connoissance de l'air & des saisons est donc utile au médecin pour bien des raisons ; 1°. pour connoître les causes des maladies & des différens symptomes ; 2°. pour se mettre plus au fait des différentes altérations que l'air peut produire sur les tempéramens ; 3°. pour savoir varier les remedes, & reconnoître l'altération même qui peut arriver aux médicamens dans certaine constitution de la température des années & des saisons.

SAISON, (Agricult.) c'est une certaine portion de terre qu'on laboure chaque année, tandis qu'on laisse reposer les autres, ou qu'on les seme de menus grains. Les terres de France se partagent d'ordinaire en trois saisons ; une année on y seme du blé ; la deuxieme année on y seme des menus grains ; la troisieme on laisse reposer la terre. (D.J.)


SAITES(Hist. des Egyptiens) on appelle saïtes, les rois d'Egypte qui ont regné à Saïs, ville du Delta dans la basse Egypte ; on en compte trois dynasties. La premiere fut établie par Bochoris, l'an du monde 3265, & le 771 avant Jesus-Christ, & ne dura que 44 ans. La seconde eut pour chef Psammiticus, & commença l'an du monde 3308, & le 727 avant J. C. elle continua sous cinq de ses successeurs, & finit sous Psamménitus, qui fut vaincu par les Perses 525 ans avant Jesus-Christ. La troisieme fut renouvellée par Amyrtheus, l'an du monde 3623, & le 412 avant Jesus-Christ, & ne dura que six ans, sous ce prince seul. (D.J.)


SAJI(Géogr. anc.) ancien peuple de Thrace. Strabon, l. XII. p. 549, dit : Certains Thraces ont été appellés Sinthi, & ensuite Saji. C'est chez eux qu'Archiloque dit qu'il jetta son bouclier : ce sont à présent, poursuit Strabon, ceux que l'on appelle Sapae ; ils demeurent aux environs d'Abdere & des îles voisines de Lemnos. Parlant, l. X. p. 457. de l'île de Samothrace, il dit : Quelques-uns croyent qu'elle a eu le nom de Samo des Saji, peuples de Thrace qui l'ont autrefois habitée, aussi-bien que le continent. Il semble douter en cet endroit, si ces Saji sont le même peuple que les Sapaei & les Sinthes d'Homere, & il rapporte à cette occasion les deux vers d'Archiloque. (D.J.)


SAKARA(Géog. mod.) village d'Egypte, appellé communément le village des momies. A l'endroit qui renferme ces momies est un grand champ sablonneux où étoit peut-être autrefois la ville de Memphis ; du-moins Pline dit que les pyramides sont entre le Delta d'Egypte & la ville de Memphis, du côté de l'Afrique. Or le village de Sakara n'est éloigné des pyramides que d'environ trois lieues. Il n'y a que du sable tout-à-l'entour, & ce sable est d'une si grande profondeur, qu'on ne peut trouver le terrein solide en fouillant. Les momies sont sous deux des caves souterraines. Voyez MOMIE. (D.J.)


SAKÉAS. f. (Antiq. persanes) fête considérable des Cappadociens, qui se célébroit à Zéla & dans la Cappadoce avec grand appareil, en mémoire de l'expulsion des Sagues ; c'est le nom que les Persans donnoient aux Scythes. On solemnisoit la même fête en Perse, dans tous les lieux où l'on avoit reçu le culte d'Anaïtis ; on donnoit ce jour - là de grands repas, dans lesquels les hommes & les femmes croyoient honorer la déesse en buvant sans ménagement. Ctésias, Hist. de Perse, liv. II. a parlé du sakéa des Persans, & Bérose appelle de même les saturnales qui se célébroient à Babylone le 16 du mois Loüs ; dans cette fête on donnoit le nom de zoquane à l'esclave qui y faisoit le personnage de roi.

Dion Chrysostome, art. iv. de reg. parle vraisemblablement de la même fête qu'il appelle la fête des sacs : " Ne vous souvenez-vous pas, dit-il, de la fête des sacs que les Perses célebrent, & dans laquelle ils prennent un homme condamné à mort, le mettent sur le trône du roi, & après lui avoir fait goûter toutes sortes de plaisirs, le dépouillent de ses habits royaux, lui font donner le fouet, & le pendent ".

Mais Strabon est celui de tous les anciens qui paroît nous ramener à la véritable origine de cette fête, & nous apprendre en même tems à quelle divinité elle étoit consacrée ; or comme il devoit être très-instruit des coutumes & de la religion des peuples qui célébroient cette solemnité, étant né en Cappadoce ; je vais rapporter ce qu'il en dit. " Parmi les Scythes qui occupoient les environs de la mer Caspienne, il y en avoit que l'on nommoit Sakéa ou Saques ; ces Saques faisoient des courses dans la Perse, & pénétroient quelquefois si avant dans le pays, qu'ils allerent jusques dans la Bactriane & dans l'Arménie, & se rendirent maîtres d'une partie de cette province, qu'ils appellerent de leur nom Sakasene, d'où ensuite ils s'avancerent dans la Cappadoce, qui confine le Pont-Euxin. Un jour qu'ils célébroient une fête, le roi de Perse les ayant attaqués, les défit à plate couture. Pour éterniser la mémoire de cette victoire, les Perses éleverent un monceau de terre sur une pierre, dont ils formerent une petite montagne, qu'ils environnerent de murailles, & bâtirent dans l'enceinte un temple, qu'ils consacrerent à la déesse Anaïtis, & aux dieux Amanus & Anaudratus, qui sont les génies des Perses, & établirent en leur honneur une fête appellée saka, qui se célebre encore par ceux qui habitent le pays de Zéla, car c'est ainsi qu'ils nomment ce lieu. " (D.J.)


SAKINAC(Géog. mod.) baie du Canada, qui a 15 ou 16 lieues de longueur, & 6 d'ouverture. La riviere du même nom, & à laquelle on donne 50 lieues de cours, se décharge au fond de cette baie. (D.J.)


SAKISLES, (Géog. mod.) peuple sauvage de l'Amérique septentrionale, dans la nouvelle France ; ils sont brutaux, voleurs, & bons chasseurs. (D.J.)


SALILHA DO ou ILHA DO SALE, (Géog. mod.) en françois île du sel, île d'Afrique, sur la côte de Nigritie, & la plus orientale des îles du Cap-verd, entre lesquelles on la compte. Cette île s'étend huit ou neuf lieues du nord au sud, & elle n'en a au plus que deux de largeur. Elle est toute pleine de marais salans, & on lui a donné le nom de Salée, de la quantité de sel qui s'y congele naturellement. La stérilité de son terroir est si grande qu'on n'y voit que quelques arbustes du côté de la mer, quelques chevres, & des flamingos, qui sont des oiseaux sauvages assez semblables aux hérons. Latit. 16. (D.J.)


SALALA, (Géog. mod.) riviere d'Allemagne, dans la haute Saxe. Elle a sa source dans l'Eichtelberg en Franconie, où sont aussi les sources du Mein, de l'Egra, & du Nab. Elle entre en Misnie, arrose le duché d'Altenbourg, Naumbourg, Weissenfels, Mersbourg, Halle, Bernebourg, & se perd enfin dans l'Elbe, entre Dessau & Barbi, aux confins de la basse Saxe. (D.J.)

SALA, s. f. terme de Relation, nom d'une oraison des Musulmans. Le vendredi, qui est le jour de repos des Turcs, ils font, sur les neuf heures du matin, une oraison de plus que les autres jours, & cette oraison s'appelle sala. Après cette oraison, les gens de condition s'amusent aux exercices des chevaux, & les artisans peuvent ouvrir les boutiques, & travailler pour gagner leur vie. Duloir. (D.J.)


SALACERS. m. (Mytholog.) les plus savans Mythologues ignorent quel dieu étoit Salacer. Varron, de ling. latinâ, lib. IV. lui donne l'épithete de divus pater, & nous apprend seulement que ce dieu avoit un prêtre nommé flamen Salacris. (D.J.)


SALACIAS. f. (Mytholog.) surnom latin d'Amphitrite, ainsi nommé de l'eau salée ; d'autres en font une Néréïde, & d'autres une divinité de la mer. (D.J.)

SALACIA, (Géog. anc.) 1°. ancienne ville de l'Espagne lusitanique, au pays des Turdétains, selon Ptolémée, l. II. c. 5. Il la met auprès de l'embouchure du Calippus & de la ville de Caetobrix. Ses interpretes croyent que c'est Sétubal, & Clusius est de ce sentiment ; mais d'autres savans croyent que Sétubal, ville nouvelle, tient à-peu-près la place de Cetobriga ou Caetobrix, & que Salacia est aujourd'hui Alcacer-do-sal. Une inscription de Gruter, p. 13. n °. 16. montre que c'étoit un municipe ; & Pline, l. IV. c. 22. l'appelle ville impériale, Salacia, cognominata urbs imperatoria.

2°. Salacia, ancien lieu de l'Espagne tarragonoise. Antonin le met sur la route de Braga à Astorga, à vingt mille pas de la premiere. (D.J.)


SALADES. f. (Cuisine & Méd.) on donne ce nom à toutes les herbes qui se mangent avec le vinaigre, tant feuilles que racines. Les plus en usage sont la laitue, la chicorée blanche & sauvage, le pourpier, la pimprenelle, le cresson, le cochlearia, le cerfeuil, l'estragon, & toutes les plantes antiscorbutiques.

Les salades en général sont bonnes dans différentes maladies, & doivent être préférées aux remedes pris en décoction, en infusion, ou autrement, parce que le vinaigre & les aromates qui entrent dans la salade redonnent de la vigueur à l'estomac, lui rendent son ressort, & enfin servent à empêcher les irritations, les spasmes & les mouvemens convulsifs de ce viscere.

C'est pourquoi le vinaigre est si utile dans les hoquets, les affections nerveuses de l'estomac, dans le relâchement & l'atonie de la tunique musculeuse. Mais il faut éviter de prescrire ce remede dans l'acescence des humeurs, & lorsque l'estomac est gorgé d'acide.

La salade de cresson, de chicorée sauvage, de cochlearia est la meilleure parce que les parties volatiles de ces plantes tempérées par l'acide du vinaigre, forment un sel neutre, très-utile pour les tempéramens sanguins & humides.

SALADE, s. f. c'est, dans l'Art militaire, une espece de casque léger, assez semblable au pot en tête. On lui donne aussi le nom de bourguignote. La salade étoit appellée morion dans l'infanterie.

On voit, par les commentaires de Montluc, & les autres écrits militaires du même tems, qu'on donnoit le nom de salades aux gens de cheval qui en étoient armés. Ainsi, pour exprimer par exemple, qu'on avoit envoyé deux cent cavaliers dans un poste ou dans un détachement, on disoit, qu'on y avoit envoyé deux cent salades. (Q)


SALADIERS. m. (Gram.) plat de fayence ou de porcelaine, destiné à préparer & servir la salade.

SALADIER à jour, s. m. (terme de Vannier) sorte de petit panier à jour, haut d'un pié, avec un anse & un petit couvercle. (D.J.)


SALADINEadj. (Jurisprud.) Voyez ci - devant au mot DIXME, l'article DIXME SALADINE.


SALADOEL RIO, (Géog. mod.) nom de deux petites rivieres d'Espagne, dans l'Andalousie. L'une coule à une lieue de Xerès au midi, & se perd dans la baye de Cadix ; l'autre se jette dans le Xenil, entre Grenade & Ecija. (D.J.)


SALAGES. m. (Gram. & Jurisprud.) droit que quelques seigneurs ont de prendre une certaine quantité de sel sur chaque bateau qui passe chargé de sel dans leur seigneurie. (A)


SALAGOULA (Géog. mod.) petite riviere de France, en Languedoc. Elle a sa source dans le diocèse de Lodeve qu'elle arrose, & se perd dans la riviere de Lergue. (D.J.)


SALAGRAMAM(Hist. nat. & superstition) c'est le nom que les Indiens donnent à une pierre coquilliere ou remplie de coquilles fossilles, que l'on trouve dans la riviere de Gandica, qui se jette dans le Gange près de Patna. Cette pierre, qui est réputée sacrée, est communément noire, quelquefois marbrée & de différentes couleurs, de forme ronde ou ovale. Les Indiens croyent qu'elle a été rongée par un ver, & que le dieu Vistnou, changé en ver, est cause de la figure qu'on y voit. Si l'on consulte le dessein qui nous est parvenu dans les lettres édifiantes, le salagramam n'est qu'une pierre qui porte l'empreinte d'une corne d'ammon, & que l'on détache des roches de la riviere de Gandica. Les Indiens, plus superstitieux que physiciens, en distinguent différentes especes, consacrées à des dieux différens, & auxquels ils donnent des noms divers. Les Brames offrent des sacrifices de râclure de bois de santal à cette pierre divine, & lui font des libations. Voyez les lettres édifiantes, tome XXVI. page 399.


SALAIRES. m. (Gramm.) est un payement ou gage qu'on accorde à quelqu'un en considération de son industrie, ou en récompense de ses peines & des services qu'il a rendus en quelque occasion. Il se dit principalement du prix qu'on donne aux journaliers & mercenaires pour leur travail.

SALAIRE, porte, (Antiq. rom.) Salaria ; une des portes de l'ancienne Rome, ainsi nommée parce que c'étoit par là que le sel entroit dans la ville ; on l'appelloit autrement Quirinale, Agonale & Colline. (D.J.)


SALAISONS. f. (Commerce) ce mot se dit des choses propres à manger qui se salent avec du sel pour les pouvoir garder, & empêcher qu'elles ne se corrompent ; ainsi l'on dit faire la salaison des harengs, des saumons, des morues, des maquereaux, des sardines, des anchois. Trévoux. (D.J.)


SALAMANDRES. f. (Zoologie) reptile assez semblable au lézard, & qui vit sur terre, de même que dans l'eau.

Les reptiles, especes d'animaux les plus acrédités en merveilles chez le vulgaire toujours crédule, & les plus négligés par les gens du monde toujours légers ou toujours occupés de leurs plaisirs, attirent au contraire les regards des Physiciens, avides de s'instruire jusques dans les plus petits sujets de l'infinie variété du méchanisme de la nature. Graces à leurs recherches, les salamandres qui tiennent les premiers rangs dans la classe des reptiles, ont été dépouillées des singulieres propriétés qu'elles ne devoient qu'à l'erreur, & sont devenues en même tems un objet de curiosité. Justifions ces deux vérités par les observations de MM. du Verney, Maupertuis, du Fay & Wurffbainius.

Division des salamandres en terrestres & aquatiques. Tous les auteurs ont rangé les salamandres sous les deux classes générales de terrestres & d'aquatiques ; mais cette distinction paroît peu juste, parce que ces animaux sont réellement amphibies, & ne peuvent être appellés aquatiques, que parce qu'il s'en trouve un plus grand nombre dans l'eau que sur terre ; celles que l'on prend dans l'eau deviennent terrestres, lorsqu'on les ôte de l'eau ; & celles qu'on trouve sur terre vivent communément dans l'eau, lorsqu'on les y met ; mais les unes & les autres semblent encore aimer mieux la terre que l'eau.

On ne doit cependant pas nier qu'il ne puisse s'en rencontrer qui soient uniquement terrestres ; mais c'est ce dont aucun naturaliste n'a donné jusqu'à ce jour des expériences décisives. De plus, on est tombé dans deux excès opposés ; de ne pas assez distinguer des especes différentes, ou de les trop multiplier. Il est vrai qu'il est difficile de statuer le nombre des especes de salamandres, parce que le sexe & l'âge font de grandes variétés dans la même, & que pendant presque toute l'année on en trouve de tous les âges. La division faite par M. du Fay, des salamandres qu'on nomme aquatiques en trois especes ; cette division, dis-je, peche en ce qu'elle n'est que particuliere à une certaine étendue de pays ; c'est pourquoi sans rien statuer sur une énumération dont la fixation nous manque encore, il nous suffira de décrire la salamandre commune, que tout le monde connoît & qui se trouve par-tout.

Description générale de la salamandre commune. Elle est longue d'environ cinq pouces, & a la forme d'un lésard, si ce n'est que le corps est plus gros, & que la queue est plate ; sa peau n'est point écailleuse comme celle du lésard, mais remplie de petits tubercules, & comme chagrinée ; elle est brune sur le dos, jaune sous le ventre, & toute parsemée de bandelettes ou taches noires ; ces taches sont peu apparentes sur le dos, mais très-distinctes sur le ventre, à cause de son jaune orangé.

Sa tête est plate & large comme celle de la grenouille ; sa gueule est fort grande, garnie de petites dents ; ses yeux sont assez gros & saillans. On voit au-dessus de la mâchoire supérieure deux très-petites ouvertures, qui sont les narines ; ses pattes sont brunes par-dessus, jaunes par-dessous, & semées de taches noires comme le reste du corps : les pattes de devant n'ont que quatre doigts ; mais celle de derriere en ont cinq. Sa queue, qui est environ longue comme la moitié de son corps, ressemble à celle du lésard, si ce n'est qu'elle est plus grosse & plus charnue.

On en peut distinguer le sexe à la vue. On ne peut pas facilement distinguer le sexe par les parties extérieures de la génération ; elles sont pareilles dans l'un & dans l'autre, & à l'inspection on les jugeroit toutes femelles ; mais il y a dans d'autres parties du corps deux marques sensibles qui distinguent les mâles. La plûpart des auteurs les ont prises pour des marques caractéristiques d'especes différentes, & en ont ainsi multiplié le nombre par de faux signes.

Les mâles ont sur le dos une membrane large de deux lignes ou environ, dentelée comme une scie, qui prend son origine vers le milieu de la tête, entre les deux yeux, & se termine à l'extrêmité de la queue ; elle est plus étroite, & rarement dentelée le long de la queue ; mais elle élargit tellement la queue, que les mâles paroissent l'avoir de moitié plus large que les femelles. L'autre marque qui designe les mâles est une bande argentée qui est de chaque côté de la queue ; elle a deux à trois lignes de largeur ou environ, à l'origine de la queue, & va en diminuant jusqu'au bout. Cette bande est moins marquée lorsque les salamandres sont jeunes, mais elle devient plus sensible au bout de quelque tems ; elle ne se voit jamais que dans les mâles, non plus que la membrane dentelée dont je viens de parler.

Du domicile des salamandres. On trouve par-tout des salamandres, en France, en Allemagne, en Italie, dans de petits ruisseaux clairs, de petites fontaines, dans des lieux froids & humides, aux piés des vieilles murailles, d'où elles sortent quand il pleut, soit pour recevoir l'eau, ou pour chercher les insectes dont elles vivent, & qu'elles ne pourroient guere attraper qu'à demi noyés, &c. Au reste il s'en faut bien qu'elles aient l'agilité du lésard ; elles sont au contraire, paresseuses & tristes.

De la rosée & du lait qui suinte de leur peau. Quoique leur peau soit quelquefois seche comme celle du lésard, elle est le plus souvent enduite d'une espece de rosée qui la rend comme vernie, sur-tout lorsqu'on la touche, elle passe dans un moment de l'un à l'autre état. Outre ce vernis extérieur, il se filtre sous le cuir une espece de lait qui jaillit assez loin lorsqu'on presse l'animal.

Ce lait s'échappe par une infinité de trous, dont plusieurs sont sensibles à la vue sans le secours de la loupe, sur-tout ceux qui répondent aux mamelons de la peau. Quoique la premiere liqueur qui sert à enduire la cuticule de l'animal, n'ait aucune couleur & ne paroisse qu'un vernis transparent, elle pourroit bien être la même que le lait dont nous parlons, mais répandue en gouttes si fines & en si petite quantité, qu'il ne paroît point de sa blancheur ordinaire.

Ce lait ressemble assez au lait que quelques plantes jettent quand on les coupe ; il est d'une âcreté & d'une stipticité insupportable ; & quoique mis sur la langue, il ne cause aucun mal durable ; on croiroit voir une plissure à l'endroit qu'il a touché : certains poissons ont mérité le nom d'orties, par la ressemblance qu'ils ont avec cette plante lorsqu'on la touche. Notre salamandre pourroit être regardée comme le tithimale des animaux, si son lait étoit aussi corrosif, pris intérieurement ; cependant lorsqu'on écrase ou qu'on presse ce reptile, il répand une singuliere & mauvaise odeur.

Description anatomique de la salamandre. Mais ce ne seroit point connoître la salamandre que de s'en tenir à ces dehors extérieurs qui frappent la vue ; il faut pour s'instruire, entrer dans les détails anatomiques de la structure des parties qui distinguent les deux sexes. Quoique le mystere de la génération soit des plus cachés chez ces sortes d'animaux, cette obscurité ne doit qu'exciter davantage les recherches des Physiciens, pour décider s'ils sont vivipares, ovipares, ou l'un & l'autre.

On peut regarder comme épiderme, la pellicule dont la salamandre se dépouille tous les quatre ou cinq jours. Si on la disseque lorsqu'elle vient de s'en dépouiller, il est impossible de détacher de son corps une autre pellicule ; si elle est prête à la quitter, elle s'enleve très - facilement. Cette peau étant vue au microscope, paroît n'être qu'un tissu de très-petites écailles, ou plutôt l'enveloppe des mamelons du cuir ; au-dessous de cette peau on trouve le cuir qui est assez solide, & on le détache des muscles auxquels il est adhérent par des fibres lâches.

Le bas-ventre a trois muscles distincts ; l'un droit avec des digitations, couvre la région antérieure ; & les deux autres obliques, font les parties latérales ; ayant détaché ces muscles, on découvre le péritoine, qui est adhérent au foie par un petit ligament ; le péricarde semble être formé par une continuité du péritoine. Le coeur est au-dessus du foie, & appliqué immédiatement sur l'oesophage.

Le foie est très-grand, & séparé en deux lobes ; sous le lobe droit est la vésicule du fiel, qui n'est attachée que par son canal ; elle est transparente & remplie d'une liqueur verdâtre. Au-dessous du foie on voit quelques replis des intestins ; les sucs graisseux qui sont d'un jaune orangé, & les ovaires dans les femelles.

Dans l'hypogastre on trouve la vessie adhérente au péritoine par un petit vaisseau : si on la souffle par l'anus ou le canal commun, on voit qu'elle est en forme de coeur. Il y a aux deux côtés du foie, deux especes de vessies remplies d'air ; elles sont très-minces, longues, & finissent en pointe. Voilà toutes les parties qui paroissent lorsqu'on a ouvert la capacité du ventre.

Voici maintenant celles qui sont plus cachées ; le foie & les intestins étant ôtés ou éloignés de leur place, on verra que les sacs graisseux sont séparés en plusieurs lobes, & entourés d'une membrane très-déliée, parsemée de vaisseaux sanguins qui les attachent aux ovaires & aux trompes dans les femelles ; & aux enveloppes des testicules & du canal déférent dans les mâles.

Des parties de la génération de la salamandre mâle. Pour suivre d'abord l'anatomie du mâle, on remarque le long de l'épine deux petits tuyaux blancs, qu'on peut appeller canaux déférens, qui font plusieurs plis & replis ; ils se terminent en devenant à rien par leur partie supérieure, dans la membrane qui les attache, & aboutissent vers l'anus à l'extrêmité d'un petit faisceau de filets blancs, qu'on peut regarder comme les vésicules séminales. Ce petit faisceau remonte le long du canal déférent & les reins, & a environ six à sept lignes de long.

On a trouve beaucoup de variété dans les testicules de cet animal. Le plus souvent il n'y en a que deux, qui sont d'un blanc jaunâtre, de la forme d'une petite feve, assez longs, & ayant chacun une espece de petite glande plus blanche, & presque transparente, appliquée sur la partie supérieure ; ensorte qu'elle semble ne faire qu'un corps avec le testicule, & qu'elle n'en est distinguée que par la couleur. Quelquefois les testicules sont en forme de poire assez irréguliere, & dont la pointe est tournée vers le bas. Assez souvent ils sont joints l'un à l'autre par une espece de petit corps glanduleux. Quelquefois on trouve distinctement quatre testicules, dont les deux inférieurs sont plus petits que les supérieurs. On remarque cette variété dans les différens âges & les différentes especes de salamandres mâles.

La partie supérieure de chaque testicule est attachée au sac pulmonaire vers le milieu de sa longueur par un petit vaisseau ligamenteux ; ou plutôt ce petit vaisseau ne fait que passer dans la membrane qui attache le sac pulmonaire, & va se perdre dans la même membrane proche du canal déférent.

Le canal déférent se trouve vers l'anus ; dans cet endroit est un corps cartilagineux, long d'environ deux lignes, en forme de mitre, qui selon toutes les apparences, tient lieu de verge à cet animal ; car il est vraisemblable que la salamandre s'accouple réellement, quoiqu'aucun physicien n'ait peut-être pas encore vû cet accouplement ; mais ce qui doit persuader qu'il se fait, c'est que les salamandres sont vivipares.

Wurffbainius rapporte qu'il en a vû une faire trente-quatre petits tous vivans ; & M. Maupertuis assure avoir vû une fois dans une salamandre quarante-deux petits, & dans une autre cinquante-quatre, presque tous vivans, aussi bien formés & plus agiles que les grandes salamandres. Celui qui feroit une distinction & qui diroit que les salamandres terrestres sont vivipares, & par conséquent se doivent accoupler ; mais que les aquatiques sont ovipares, & frayent seulement à la maniere des poissons, on pourroit lui répondre que les organes paroissant les mêmes dans les unes que dans les autres, il y a apparence que la génération se doit faire de la même maniere.

Des parties de la génération de la salamandre femelle. On trouve dans les parties intérieures de la femelle, des différences très-sensibles, & les organes très-distingués ; en ouvrant la capacité du ventre, on découvre les ovaires & les sacs graisseux. Lorsqu'on a enlevé les sacs graisseux, l'on voit que les ovaires sont composés de plusieurs lobes, renfermés par une même membrane, qui les separe entr'eux, & les attache aux sacs graisseux, aux trompes, & aux sacs pulmonaires. Cette membrane est toute parsemée de vaisseaux sanguins, qui se partagent en de très-petites branches, sur la surface des ovaires. Les oeufs ne sont point flottans dans la capacité de l'ovaire, mais ils y adherent intérieurement, & vraisemblablement passent de-là dans la trompe.

Après avoir enlevé les ovaires, on découvre les trompes ; elles prennent depuis le col, & faisant plusieurs plis & replis, elles se terminent à l'anus. M. Duverney a fait voir qu'elles avoient à leur extrêmité supérieure, une espece d'ouverture ou de pavillon, par lequel entrent les oeufs. Lorsqu'ils sont entrés dans les trompes, ils acquierent beaucoup plus de grosseur qu'ils n'en avoient dans l'ovaire ; & lorsqu'ils sont arrivés à l'extrêmité inférieure, ils sortent par le canal commun.

Les trompes sont remplies dans toute leur longueur d'une liqueur épaisse, trouble, jaunâtre, en assez grande quantité, & qui ne sort point par le canal commun. Est-ce cette matiere visqueuse qui entoure les oeufs, & qui sert de premier aliment au petit germe qui doit éclorre ? Les trompes se terminent avec le rectum, & le col de la vessie, dans un gros muscle, auquel est attaché l'extrêmité des reins qui adherent aux trompes, dans presque toute leur longueur ; desorte qu'en enlevant ce muscle, on enleve en même tems les reins, les trompes, l'intestin & la vessie.

Il n'y a point de matrice dans cet animal ; ce sont les trompes qui en servent, puisqu'on y trouve quelquefois des petits tout formés.

La salamandre n'est ni dangereuse, ni venimeuse. Parlons maintenant des propriétés attribuées faussement à la salamandre, & de celles qu'elle possede réellement.

Les anciens, & plusieurs naturalistes modernes, ont regardé la salamandre comme un animal des plus dangereux ; si on les en croyoit, des familles entieres sont mortes, pour avoir bû de l'eau d'un puits où une salamandre étoit tombée. Non-seulement, ajoutent-ils, sa morsure est mortelle, comme celle des viperes, mais elle est même plus venimeuse, parce que sa chair, reduite en poudre, est un poison, au lieu que celle de la vipere est un remede.

Tous ces préjugés ont été généralement reçus, jusqu'à ce que des physiciens de nos jours les aient détruits par des expériences expresses. Ils ont fait mordre divers animaux dans les parties les plus délicates, par des salamandres choisies ; ils leur ont fait avaler des salamandres entieres, coupées par morceaux, hachées, pulvérisées ; ils leur ont donné à boire de l'eau dans laquelle on avoit jetté des salamandres. Ils les ont nourris des mets trempés dans le prétendu venin de ce reptile. Ils ont injecté de son poison dans des plaies faites à dessein ; & néanmoins, aucun accident n'est survenu de tous ces divers essais. En un mot, non-seulement la salamandre n'est plus un animal dangereux, de la morsure duquel on ne peut guerir, c'est au-contraire l'animal du monde le moins nuisible, le plus timide, le plus patient, le plus sobre, & le plus incapable de mordre. Ses dents sont petites & serrées, égales, plus propres à couper qu'à mordre, si la salamandre en avoit la force, & elle ne l'a point.

Elle ne vit point dans le feu. Tandis que cette pauvre bête inspiroit jadis aux uns de l'horreur, par le venin redoutable qu'on lui supposoit, elle excitoit dans l'esprit d'autres personnes une espece d'admiration, par la propriété singuliere dont on la croyoit douée, de vivre dans le feu. Voilà l'origine de deux célébres devises que tout le monde connoît ; celle d'une salamandre dans le feu qu'avoit pris François I. avec ces mots, nutrio & extinguo, j'y vis, & je l'éteins ; & celle que l'on a faite pour une dame insensible à l'amour, avec ce mot espagnol, mas yelo que fuego, froide même au milieu des flammes.

On regardoit la salamandre comme l'amiante des animaux ; & toute fabuleuse qu'en paroisse l'histoire, elle s'étoit si bien accréditée parmi les modernes, sur des mauvaises expériences, qu'on a été obligé de les répeter en divers lieux, pour en détromper le public. En France, par exemple, M. de Maupertuis n'a pas dédaigné de vérifier ce conte ; quelque honteux, dit-il lui-même, qu'il soit au physicien, de faire une expérience ridicule, c'est pourtant à ce prix qu'il doit acheter le droit de détruire certaines opinions, consacrées par des siecles : M. de Maupertuis a donc jetté plusieurs salamandres au feu : la plûpart y périrent sur le champ ; quelques-unes eurent la force d'en sortir à demi - brûlées, mais elles ne purent résister à une seconde épreuve.

Cependant il arrive quelque chose d'assez singulier lorsqu'on brûle la salamandre. A peine est-elle sur le feu, qu'elle paroît couverte de ce lait dont nous avons parlé, qui se raréfiant à la chaleur, ne peut plus être contenu dans ses petits réservoirs ; il s'échappe de tous côtés, mais en abondance sur la tête, & sur tous les mamelons, & se durcit d'abord, quelquefois en forme de perles.

C'est cet écoulement qui a vraisemblablement donné lieu à la fable de la salamandre ; toutefois il s'en faut beaucoup, que le lait dont il s'agit ici, sorte en assez grande quantité, pour éteindre le moindre feu ; mais il y a eu des tems, où il n'en falloit guere davantage, pour faire un animal incombustible. Ainsi, l'on auroit dû se dispenser de rapporter dans les Transactions philosophiques, n °. 21. & dans l'abrégé de Lowthorp, vol. II. p. 86. la fausse expérience du chevalier Corvini, faite à Rome, sur une salamandre d'Italie, qui se garantit, dit-on, de la violence du feu deux fois de suite ; la seconde fois pendant deux heures, & vécut encore pendant neuf mois depuis ce tems-là. Les ouvrages des sociétés, & sur-tout des sociétés de l'ordre de celles d'Angleterre, doivent avoir pour objet de nous préserver des préjugés, bien loin d'en étendre le cours.

Elle vit au contraire dans l'eau glacée. Non-seulement les salamandres ne vivent pas dans le feu, mais tout au contraire, elles vivent ordinairement, & pendant assez long-tems, dans l'eau qui s'est glacée par le froid. A mesure que l'eau dégele, on les voit expirer plus d'air que d'ordinaire, parce qu'elles en avoient fait une plus grande provision dans leurs poumons, tandis que l'eau se geloit. On dit qu'on a trouvé quelquefois en été dans des morceaux de glaces, tirées des glacieres, des grenouilles qui vivoient encore : on rapporte aussi dans l'histoire de l'acad. des Sciences, année 1719, qu'on a vu dans le tronc bien sec d'un arbre, un crapaud très-vivant, & très-agile. Si ces deux derniers faits, qui sont peut-être faux, se trouvent un jour confirmés, cette propriété seroit commune à ces différens animaux.

Elle subsiste long-tems sans manger. Les salamandres peuvent vivre plus de six mois sans manger, comme M. du Fay l'a expérimenté. Ce n'est pas qu'il eût dessein de les priver d'alimens, pour éprouver leur sobriété, mais il ne savoit de quoi les nourrir. tout-au-plus elles se sont quelquefois accommodées ou de mouches à demi-mortes, ou de la plante nommée lentille aquatique, ou de ce frai de grenouille, dont naissent ces petits lésards noirs, auxquels on voit pousser les pattes, dans le tems qu'ils ne sont pas plus gros que des lentilles, mais tout cela, elles le prenoient sans avidité, & s'en passoient bien.

Elle change fréquemment de peau. Les salamandres qui sont dans l'eau, de quelqu'âge & de quelqu'espece qu'elles soient, changent de peau tous les quatre ou cinq jours au printems & en été, & environ tous les 15 jours en hiver, ce qui est peut-être une chose particuliere à cet animal ; elles s'aident de leur gueule & de leurs pattes pour se dépouiller, & l'on trouve quelquefois de ces peaux entieres, qui sont très-minces, flottantes sur l'eau. Cette peau étendue sur un verre plan, & vue au microscope, paroît transparente, & toute formée de très-petites écailles.

Il arrive quelquefois aux salamandres un accident particulier ; il leur reste à l'extrêmité d'une patte, un bout de l'ancienne peau, dont elles n'ont pu se défaire : ce bout se corrompt, leur pourrit cette patte, qui tombe ensuite, & elle ne s'en porte pas plus mal ; tout indique qu'elles ont la vie très-dure.

Elle a des ouies qui s'effacent au bout d'un certain tems. Dans un certain tems de l'âge d'une salamandre, on lui voit, lorsqu'elle est dans l'eau, deux petits pennaches, deux petites houpes frangées, qui se tiennent droites, placées des deux côtés de sa tête, précisément comme le sont les ouies des poissons ; & ce sont en effet des ouies, des organes de la respiration ; mais ce qui est très-singulier, au bout de trois semaines, ces organes s'effacent, disparoissent, & n'ont par conséquent plus de fonction. Il semble alors que les salamandres fassent plus d'effort pour sortir de l'eau, qui ne leur est plus si propre, cependant elles y vivent toujours. M. du Fay en a conservé pendant plusieurs mois, après la perte de leurs ouies, dans de l'eau où il les avoit mises. Il est vrai qu'elles paroissent aimer mieux la terre, mais peut-être aussi cette nouvelle eau leur convenoit - elle moins que celles où elles étoient nées. Le lésard est le seul animal que l'on sache, qui perde ses ouies de poisson ; mais il les perd pour devenir grenouille, & en se dépouillant d'une enveloppe générale, à laquelle ses ouies étoient attachées ; ce qui est bien différent de la salamandre.

Elle périt si on lui jette du sel sur le corps. Quoiqu'elles aient la vie extrêmement dure, on a trouvé le poison qui leur est mortel, c'est du sel en poudre. Wurffbainius l'a dit le premier, & M. du Fay en a vérifié l'expérience. Il n'y a pour les tuer, qu'à leur jetter du sel pulvérisé sur le corps ; on voit assez par les mouvemens qu'elles se donnent, combien elles en sont incommodées ; il sort de toute leur peau, cette liqueur visqueuse, qu'on a cru qui les préservoit du feu, & elles meurent en 3 minutes.

L'histoire naturelle des salamandres demande de nouvelles recherches. La salamandre pourra sans - doute fournir encore un grand nombre d'observations, & il y en avoit plusieurs dans les papiers de M. Duverney, trouvés après sa mort, qui n'ont point été imprimées. Nous n'avons touché que quelques-unes des propriétés connues de ce reptile ; mais combien y en a-t-il, qui nous sont inconnues ? Combien de faits qui la concernent, qui méritent d'être approfondis ? Tel est, par exemple, celui de sa génération ; s'il y a des salamandres vivipares, n'y en auroit - il pas aussi d'ovipares ? Des physiciens ont trouvé des petits formés dans leurs corps ; d'autres disent avoir vu des salamandres frayer à la maniere des poissons.

La salamandre a fourni de nouveaux termes inintelligibles à la science hermétique. Au reste, il n'étoit guere possible que la célébrité de cet animal ne vînt à fournir des termes au langage des alchymistes & des chymistes, & c'est ce qui est arrivé. Ainsi, dans la philosophie hermétique, la salamandre qui est conçue & qui vit dans le feu, dénote ou le soufre incombustible, ou la pierre parfaite au rouge, qui sont autant de mots inintelligibles. En chymie, le sang de la salamandre, désigne les vapeurs rouges, qui, dans la distillation de l'esprit de nitre, remplissent le récipient de nuées rouges ; ce sont les parties les plus fixes & le plus fortes de l'esprit ; mais ce terme offre une chimere ; car le nitre ne donne point de vapeurs dans la distillation.

Elle n'a point de vertus médicinales. Entre les médecins qui se sont imaginés que la salamandre n'étoit pas sans quelque vertu médicinale, les uns l'ont mise au nombre des dépilatoires en l'appliquant extérieurement. Les autres ont recommandé ses cendres pour la cure des ulceres scrophuleux, en en saupoudrant les parties malades. D'autres encore en ont vanté la poudre, pour faciliter l'évulsion des dents ; mais il est inutile de faire une liste de puérilités.

Auteurs. Ce n'est pas Aldrovandi, Gesner, Rondelet, Charleton, Jonston, &c. qu'il faut lire sur la salamandre ; c'est Wurffbainius (Joh. Pauli) salamandrologia, Norib. 1683. in -4°. avec figures, & mieux encore les mémoires de MM. de Maupertuis & du Fay, qui sont dans le recueil de l'acad, des Sciences, années 1727 & 1729. (D.J.)

SALAMANDRE FOSSILE, (Hist. nat.) quelques auteurs se sont servis de ce nom pour désigner l'amianthe, à cause de la proprieté qu'il a de ne souffrir aucune altération de la part du feu. Ils l'appellent en latin salamandra lapidea. Voyez LIN FOSSILE & AMIANTHE.

SALAMANDRE de pierre, (Hist. nat.) nom donné par quelques auteurs à la pierre connue sous le nom d'amianthe ou de lin fossile.


SALAMANQUE(Géog. mod.) ville d'Espagne au royaume de Léon, sur la riviere de Tormes, qu'on y passe sur un ancien pont de pierre bâti par les Romains ; elle est à 40 lieues au midi de Léon, & à 36 au nord - ouest de Madrid. Long. suivant Harris, 18. 11. 45. lat. 41. 12.

C'est une des plus anciennes villes d'Espagne, ornée d'églises magnifiques, & peuplée de religieux & d'écoliers nobles & roturiers, qui y jouissent de grands privileges. Les couvents y sont nombreux & très riches, sur-tout celui de S. Dominique, de S. François, & de S. Bernard.

On trouve hors de Salamanque un beau chemin, large & pavé, fait par les Romains, & qui conduisoit à Mérida, & de là à Séville ; ce chemin fut reparé par l'empereur Adrien, comme il paroît par l'inscription suivante qu'on y a découverte. Imp. Caesar. divi. Trajani parthici. F. divi Nervae nepos Trajanus. Hadrianus aug. pontif. max. trib. pot. V. cos. iij. restituit.

L'évêché de Salamanque, fondé sur la fin du vj. siecle, & détruit sous la domination des Maures, s'étend aujourd'hui sur deux cent quarante paroisses, & l'évêque jouit de quatorze mille ducats de revenu.

L'université de Salamanque, la plus fameuse de toute l'Espagne, fut fondée par Ferdinand III. vers le milieu du xiij. siecle, des débris de celle de Palencia. Elle est composée, dit-on, de quatre-vingt professeurs, qui ont chacun mille écus de pension. Le recteur de cette université jouit de grands privileges, & est assis sous un dais dans les assemblées publiques. Le maître des écoles crée tous les officiers de l'université, est toujours ecclésiastique, & a huit mille ducats d'appointement. On dit que l'université est riche de quatre-vingt mille écus de rente.

Malgré tant de richesses & de splendeur apparentes, il ne sort pas de cette université un seul savant connu dans le reste de l'Europe ; toutes les sciences qu'on y cultive, se bornent au droit canon, à la théologie, & à la philosophie scholastique ; on enseigne dans les deux principales chaires, la doctrine de S. Thomas d'Aquin, le docteur angélique, & celle de Jean Scot, le docteur subtil, qui établit le premier l'immaculée conception de la sainte Vierge. La bibliotheque de cette université est presque vuide de livres, & ceux qui s'y trouvent sont tous enchaînés.

Aguirre, (Joseph Saëns de) cardinal, de l'ordre des bénédictins, naquit à Salamanque en 1630, & mourut à Rome en 1699. Ses principaux ouvrages sont, 1°. une histoire des conciles d'Espagne. 2°. Une collection des conciles de la même nation. 3°. Une philosophie scholastique, en 3. vol. in-fol. 4°. Une défense de la chaire de S. Pierre, contre la déclaration de l'assemblée du clergé de France de 1682, touchant la puissance ecclésiastique & politique. C'est cette défense qui lui valut le chapeau que le pape Innocent lui donna en 1686. Dans sa collection des conciles d'Espagne, il y a joint plusieurs dissertations pour soutenir les fausses décrétales des papes, ou pour m'expliquer plus clairement, une cause insoutenable. Il paroît qu'il avoit plus d'étude & de lecture, que de génie & de critique. (D.J.)


SALAMBOS. f. (Mythol.) c'étoit la Vénus des Babyloniens, depuis qu'Alexandre eut établi l'empire des Macédoniens en Asie, elle étoit adorée à Tyr & en Syrie, sous le nom d'Astarté. Voyez Saumaise, sur Lampridius, cap. vij. de la vie d'Héliogabale, & Selden, de diis Syris syntagm. II. c. jv. (D.J.)


SALAMIAH(Géog. mod.) ville d'Asie, dans la Perse, sur la rive orientale du Tigre, à une journée de Mosal, en descendant le fleuve vers Bagdat. (D.J.)


SALAMINE(Géog. anc.) en latin Salamina & Salamis. 1°. Petite île de Grece, dans le golfe saronique, vis-à-vis d'Eleusine. Scylax dit, dans son périple : " Tout près de ce temple d'Eleusine, est Salamine, île, ville & port ". La longueur de cette île, selon Strabon, l. IX. étoit de soixante & dix ou quatre-vingt stades. Il y a eu une ville de même nom dans cette île, & cette ville a été double ; l'ancienne étoit au midi de l'île, du côté d'Engia, & la nouvelle étoit dans un golfe & sur une presqu'île du côté de l'Attique. Séneque, dans ses Troades, v. 844. lui donne le surnom de vera, la vraie Salamine, pour la distinguer de celle de Cypre, bâtie ensuite par Teucer, sur le modele de la Salamine de l'Attique.

Strabon, l. VIII. nous apprend que l'île de Salamine a été anciennement nommée Sciras, Cichria, & Pityusa. Les deux premiers noms étoient des noms de héros ; le troisieme vient des pins qui y étoient en abondance. Aujourd'hui on la nomme Colouri.

Il n'est point de voyageur un peu curieux qui se trouvant dans le parage de cette île, sinus Salaminiacus, ne veuille la parcourir, parce qu'elle fut autrefois un royaume, dont Télamon & Ajax qui y naquirent, porterent la couronne ; parce qu'elle est fameuse par la déroute de la nombreuse flotte de Xerxès, victoire de Thémistocle à jamais mémorable ; & finalement pour avoir donné le jour au poëte Euripide, dans la soixante-quinzieme olympiade.

2°. Salamine, ville de l'Asie mineure dans l'île de Cypre ; c'est la même que celle que Teucer y fit bâtir. Horace lui fait dire, ode 7. l. I.

Nil desperandum, duce & auspice Teucro ;

Certus enim promisit Apollo

Ambiguam tellure novâ Salamina futuram.

" Teucer est à votre tête, il est votre garant ; ne desespérez de rien. Apollon, toujours infaillible dans ses oracles, nous offre une seconde patrie dans une terre étrangere ; il nous y promet une autre Salamine, qui balancera un jour la gloire de celle que nous quittons ".

Teucer banni de son pays, prit son parti en homme de coeur, & il n'eut pas sujet de s'en repentir. Sa bonne fortune le conduisit en Cypre, grande île au fond de la Méditerranée ; Bélus qui en étoit le maître, lui permit de s'y établir ; il y bâtit la nouvelle Salamine, qui fut capitale d'un petit royaume, où sa postérité régna depuis pendant plus de huit cent ans jusqu'au court regne d'Evadoras, dont on lit l'éloge dans Isocrate.

Scylax, dans son périple, donne à Salamine de Cypre un port fermé & commode pour hyverner. Diodore de Sicile dit qu'elle étoit à deux cent stades de Citium. Son église étoit fort ancienne ; S. Paul y vint avec S. Barnabé, & y convertit Sergius, act. xiij. v. 5. aussi cette église se vantoit-elle de posséder le corps entier de S. Barnabé, & de n'être pas moins apostolique qu'Antioche : elle gagna son procès sur ce point au concile de Constantinople.

La ville fut ensuite nommée Constantia ; & c'est sous ce nom qu'elle est qualifiée métropole de l'île de Chypre, dans les notices d'Hiéroclès & de Léon le sage : le lieu où elle étoit garde encore le nom de Constantia, car il s'appelle Porto-Constanza.

Sozomène (Hermias), savant historien ecclésiastique du cinquieme siecle, étoit natif de Salamine dans l'île de Cypre. Il fréquenta long-tems le barreau à Constantinople, & mourut vers l'an 450 de J. C. Il nous reste de lui une histoire ecclésiastique en grec, depuis l'an 324 jusqu'à l'an 439. On trouve dans cette histoire imprimée au louvre, l'usage & les particularités de la pénitence publique dans les premiers siecles de l'église.

Mais c'est dans l'île de Salamine du golfe Saronique, qu'Euripide vit le jour l'an premier de la soixante-quinzieme olympiade, un peu avant que Xerxès entrât dans l'Attique. Qu'importe de rechercher s'il étoit noble ou roturier, puisque le génie annoblit tout ? Il apprit la rhétorique sous Prodicus, la morale sous Socrate ou sous un autre philosophe, & la physique sous Anaxagoras ; & quand il eut vû les persécutions qu'Anaxagoras souffrit pour avoir dogmatisé contre l'opinion populaire, il s'appliqua tout entier à la poésie dramatique, & y excella. Il étoit alors âgé de dix-huit ans. Que ceci ne nous porte point à croire qu'il négligea dans la suite de sa vie l'étude de la morale & de la physique : ses ouvrages témoignent tout le contraire ; & même il fit souvent paroître dans ses pieces, qu'il suivoit les opinions de son maître Anaxagoras.

Il composa un grand nombre de tragédies qui furent fort estimées & pendant sa vie & après sa mort ; l'on peut citer de bons juges, qui le regardent comme le plus accompli de tous les poëtes tragiques. Il fut nommé le philosophe du théatre par les Athéniens. Vitruve le dit positivement. Origène, Clément d'Alexandrie & Eusebe, le témoignent aussi.

Je n'ignore pas que les critiques sont fort partagés sur la primauté d'Eschyle, de Sophocle, & d'Euripide. Chacun de ces poëtes a des partisans qui lui donnent la premiere place ; il se trouve aussi des connoisseurs qui ne veulent rien décider : Quintilien semble choisir ce parti ; cependant il est aisé de voir qu'à tout prendre il donne le prix à Euripide. Des modernes ont dit assez bien, sans juger ce grand procès, que Sophocle représente les hommes tels qu'ils devroient être, mais qu'Euripide les peint tels qu'ils sont. Si le dernier n'a pas égalé Sophocle dans la majesté & dans la grandeur, il a compensé cela par tant d'autres perfections, qu'il peut aspirer au premier rang.

Ceux qui croyent que si les poëtes de Rome n'ont guere parlé d'Euripide, c'est à cause que les syllabes de son nom n'avoient pas la quantité qui pouvoit le rendre propre à entrer dans les vers latins, donnent une conjecture fort vraisemblable. Le dieu même de la poésie, l'Apollon de Delphes, fut contraint de ceder aux loix de la quantité : il ne trouva point d'autre expédient que de renoncer au vers hexametre, & de répondre en vers ïambiques, quand il fallut nommer Euripide ; desorte que s'il n'eût su faire que des vers hexametres, il auroit fallu qu'il eût supprimé la sentence definitive qui régla le rang entre trois illustres personnages. Voici cette sentence célebre, que Suidas nous a conservée, au mot .


SALAMINIUS(Mythol.) Jupiter est quelquefois désigné sous ce nom, à cause du culte particulier qu'on rendoit à ce dieu dans cette île de la Grece, vis-à-vis d'Eléusis. (D.J.)


SALANA(Géog. mod.) petite riviere d'Italie, au royaume de Naples, dans la Calabre ulterieure qu'elle arrose ; elle se jette ensuite dans le phare de Messine, près du bourg de Siglio. (D.J.)


SALANCHES(Géog. mod.) petite ville de Savoye, capitale du haut-Faussigni, à deux lieues audessus de Cluse, au sud-est. Ce n'est proprement qu'un méchant bourg, au milieu duquel passent deux ruisseaux du même nom, qui vont se perdre dans l'Arve. Long. 24. 20. lat. 45. 58. (D.J.)


SALANDRA(Géog. mod.) bourgade d'Italie, au royaume de Naples, dans la Basilicate, à trois lieues de Tricario, sur la petite riviere qu'on nomme Salandra & Salandrella. La bourgade est bâtie sur les ruines d'Acalandra ; la riviere est l'Acalandrum de Pline, l. I. c. xx. elle se jette dans le golfe de Tarente, entre l'embouchure du Basiento, Camentum, & celle d'Agri, Acyris. (D.J.)


SALANDRELLA(Géog. mod.) petite riviere d'Italie, au royaume de Naples ; elle se jette dans le golfe de Tarente, entre l'embouchure du Basiento, & celle de l'Agri. (D.J.)


SALANGAN(Hist. nat.) c'est le nom que les habitans des îles Philippines donnent à l'oiseau dont le nid est un manger si délicieux pour les Chinois ; il est de la grosseur d'une hirondelle de mer, ou d'un martinet, & il attache son nid aux rochers. Voyez NIDS D'OISEAUX.


SALANKEMEN(Géog. mod.) & par les Hongrois, Zalonkemen, qui est la bonne orthographe ; ville de la Hongrie, dans l'Esclavonie, sur le Danube, au confluent de la Teisse, à 12 milles au nord-ouest de Belgrade. On dispute si l'Acumincum d'Ammien Marcellin, est Salankemen, Cametz, ou Peterwaradin. Long. 37. 43. lat. 45. 17.

Ce fut devant cette ville que se donna, en 1691, une fameuse bataille entre les Turcs & les Impériaux, qui furent plus heureux que sages. Les Turcs avoient à leur tête, Mustapha Cuprogli, fils, petit-fils de grand visir, & parvenu lui-même à cette premiere dignité : il ne respiroit que la guerre, blâmant toute proposition de paix. Il avoit commencé par réformer les abus d'une mauvaise administration de sept ans, & par le rétablissement des finances. En ouvrant la campagne sous le regne d'Achmet III, il employa la religion & la sevérité des moeurs ; toutes les mosquées de Constantinople & les pavillons du camp, retentirent de prieres ; une foule de jeunes garçons qui suivoient l'armée, affreux instrumens de débauche & de dépense, furent chassés sous peine de mort, s'ils reparoissoient ; il ne s'agissoit plus que de rendre le courage aux troupes ; le visir s'en chargeoit, en leur traçant la route de Vienne avec le sabre de son pere Cuprogli.

Il avoit déja remporté une victoire complete sur les Impériaux, soumis l'Albanie, la Bulgarie, & repris toute la Servie, Belgrade même, malgré une garnison de six mille hommes ; enfin l'année suivante il vint camper devant Salankemen, sur les bords du Danube. Le prince Louis de Bade, général des Impériaux, fut à peine arrivé pour le combattre, qu'il sembla n'avoir plus que le parti de la retraite. Les Turcs l'attaquerent avec tant de fureur & de conduite, que sa perte paroissoit inévitable ; le champ de bataille étoit déja couvert de chrétiens expirans ; mais la fortune de Léopold voulut qu'un boulet emportât le visir, qui n'avoit guere joui de sa haute fortune, il périt dans le moment où il étoit le plus glorieux & le plus nécessaire. L'aga des janissaires auroit pu le remplacer : un autre boulet l'étendit mort, & les infideles consternés abandonnerent la victoire, qui n'eut cependant d'autre suite que la prise de Lippa, ville infortunée, sans-cesse prise & reprise, également maltraitée par les amis & par les ennemis. Les sauvages dans les forêts sont plus heureux. L'abbé Coyer. (D.J.)


SALANTadj. (Gram.) épithete que l'on donne aux fontaines dont les eaux sont salées, & aux marais où l'on fait du sel. Voyez SEL, LINESINES.


SALAPIA(Géog. anc.) ancienne ville d'Italie, dans la Pouille daunienne, selon Pline, l. III. c. xj. qui ajoute qu'elle est fameuse par l'amour qu'y fit Hannibal, à une beauté de cette ville. Il y a eû deux villes de ce nom, ou plutôt la même ville a été en deux lieux différens. L'ancienne Salapia, dans sa premiere situation, avoit été bâtie par Diomède, & fut abandonnée à cause de l'air mal-sain ; les habitans s'allerent établir en un lieu plus sain, à quatre milles de-là, vers la mer. La ville est détruite, & le lieu conserve le nom de Salpe. (D.J.)


SALAPINA PALUS(Géog. anc.) marais voisin de la ville de Salapia, d'où il tiroit son nom ; Lucain, l. V. v. 377. en parle à l'occasion des barques que l'on amassa de tous les endroits :

Quâ recipit Salapina palus, & subdita Sypûs

Montibus.

Vitruve, l. I. c. jv. dit que Marcus Hostilius, qui transporta les habitans d'un endroit à l'autre, après ce changement de lieu, ouvrit ce lac du côté de la mer, & en fit un port pour le municipe de Salapia. Cela s'accorde avec Strabon, l. VI. qui dit que Salapia étoit le port d'Argypine. (D.J.)


SALAPITIUM(Littérat.) bouffonnerie ; les uns prétendent qu'il faut dire salaputium, & d'autres encore salicipium. Vossius s'est finalement déclaré pour salapitium ; sur cela il nous apprend que salapitta, dans les meilleures gloses, signifie un soufflet, & que de-là est venu que les bouffons, qui se laissoient donner cent coups sur le visage pour divertir le peuple, ont été appellés salpitones, du mot grec , qui veut dire sonner de la trompette, parce qu'à l'exemple des trompettes, ils enfloient les joues de leur mieux, afin que les soufflets qu'ils recevoient, fissent plus de bruit, & divertissent davantage les assistans ; en un mot, Vossius tire de cette remarque, l'origine du mot bouffon, parce que bouffer & enfler signifient la même chose. (D.J.)


SALARIA(Géog. anc.) nom de deux villes de l'Espagne tarragonoise, l'une au pays des Bastitains, dans les terres, l'autre au pays des Orétains, dans les terres semblablement ; c'est Ptolémée qui les distingue ainsi : Salaria in Bastitanis, longitude 13. lat. 39. 20. Salaria in Oretanio. Longit. 9. 24. latit. 40.

La derniere est entre la Guadiana & le Tage ; les Espagnols croyent que c'est présentement Cazorla. La premiere est aux environs du Xucar, selon les indices de Ptolémée. On a des inscriptions où on lit Col. Jul. Salariensis, & Pline, l. III. c. iij. parle d'une colonie nommée de même. (D.J.)


SALASSESLES, (Géog. anc.) Salassi, ancien peuple d'Italie, dans les Alpes. Strabon, liv. IV. p. 205. en décrit aussi le pays. Le canton des Salasses, dit-il, est grand, dans une profonde vallée entre des montagnes qui l'enferment de tous côtés, quoiqu'en quelques endroits le terrein s'éleve un peu vers les montagnes au-dessous desquelles est cette vallée. Il dit encore que la Doria traverse ce pays-là, & qu'elle est d'une grande utilité aux habitans pour laver l'or. C'est pour cela qu'en quelques endroits ils l'avoient partagée en quantité de coupures, qui réduisoient presqu'à rien cette riviere.

Lorsque les Romains furent une fois maîtres des Alpes, les Salasses perdirent leur or, & la jouissance de leur pays ; l'or fut affermé ; & les Salasses qui conserverent encore les montagnes, furent réduits à vendre de l'eau au fermier dont l'avarice donnoit lieu à de fréquentes chicanes.

De cette maniere ils furent tantôt en paix, tantôt en guerre avec les Romains ; & s'adonnant au brigandage, ils faisoient beaucoup de mal à ceux qui traversoient leur pays, qui est un passage des Alpes. Lorsque Decimus Brutus, s'enfuyant de Modène, faisoit défiler son monde, ils lui firent payer tant par tête ; & Messala, hivernant dans le voisinage, fut obligé d'acheter d'eux du bois de chauffage & des javelots de bois d'orme, pour exercer ses soldats.

Ils oserent même piller la caisse militaire de César, & arrêterent des armées auprès des précipices, faisant semblant de raccommoder les chemins, ou de bâtir des ponts sur les rivieres. Enfin César les subjugua, & les vendit tous à l'encan, après les avoir menés à Ivrée, où l'on avoit mis une colonie romaine pour s'opposer aux courses des Salasses. On compta entre ceux qui furent vendus, huit mille hommes propres à porter les armes, & trente-six mille en tout. Terentius Varron eut tout l'honneur de cette guerre.

Auguste envoya trois mille hommes au lieu où Terentius Varron avoit eu son camp. Il s'y forma une ville qui fut nommée Augusta Praetoria ; c'est aujourd'hui Aoste ou Aouste, qui donne le nom à la vallée qui appartient à la maison de Savoye. (D.J.)


SALATLE, (Géog. mod.) riviere de France, en Languedoc. Elle a sa source au sommet des Pyrénées, dans la montagne de Salau, passage d'Espagne, court dans le comté de Conserans, & se jette enfin dans la Garonne à Foure. Cette riviere, comme l'Ariege, roule quelques petites paillettes d'or, que de pauvres paysans d'autour de S. Girons, s'occupent à ramasser, mais dont ils tirent à-peine de quoi vivre. (D.J.)


SALAYASIRS. m. (Ornithol.) nom que les habitans des Philippines donnent à la plus petite espece de canards connue, & qu'on trouve en quantité sur leurs lacs & leurs marais ; ces sortes de canards ne sont pas plus gros que le poing, & ont le plumage admirable.


SALBANDESS. f. pl. (Hist. nat. Minéral.) les minéralogistes allemands se servent de ce mot pour désigner les parties de la roche d'une montagne qui touchent immédiatement à un filon métallique, & qui séparent ou tranchent la mine d'avec ce qui n'en est point. On pourroit en françois rendre ce mot par lisieres ou aîles, parce que ces salbandes terminent les côtés du filon, comme la lisiere termine une étoffe. Chaque filon réglé a quatre salbandes, c'est-à-dire, quatre côtés par lesquels il se distingue de la roche qui l'environne ; savoir, au-dessus & au-dessous de lui, & à ses deux côtés. Dans ces parties le filon est quelquefois tranché net, ou distingué de la roche comme si on lui eût taillé un canal avec le ciseau & le maillet : en un mot, les salbandes sont les parois du conduit dans lequel un filon est renfermé. Quelquefois on trouve entre le filon & la roche qui lui sert d'enveloppe, une terre fine, molle & onctueuse, que les mineurs allemands nomment besteg ou bestieg ; ils la regardent comme un signe favorable qui annonce la présence d'une mine de bonne qualité. On regarde aussi comme un bon signe lorsque les salbandes, ou la pierre qui sert d'écorce & d'enveloppe au filon, est du spath ou du quartz, parce que les pierres sont les matrices, ou les minieres les plus ordinaires des métaux. Voy. FILONS, MINIERES, MINE, &c. (-)


SALCAHUILE DE, (Matiere médic. des anc.) salcae oleum, excellente huile qui se faisoit à Alexandrie avec quantité de plantes aromatiques ; on en composoit de plusieurs especes, dont Aëtius Tetrab. I. serm. j. a détaillé les préparations.


SALDAE(Géog. anc.) ancienne ville d'Afrique. Ptolémée, liv. IV. c. ij. la nomme ainsi au pluriel, lui donne le titre de colonie, & la met dans la Mauritanie césarienne. Pline, liv. V. c. ij. nous apprend que c'étoit une colonie d'Auguste, & l'appelle Salde ; ce doit être Saldae au pluriel. Martien écrit de même, & Antonin met Saldis à l'ablatif, à trente-cinq mille pas de Rusazis. La notice épiscopale d'Afrique met entre les évêques de la Mauritanie & Sitifi, Pascase de Salde, Pascasus salditanis. Quelques-uns croyent que c'est Bugie, d'autres que c'est Alger. (D.J.)


SALDAGNA(Géog. mod.) petite ville d'Espagne, dans la vieille Castille, au couchant d'Aguilardel Campo, & au pié de la montagne appellée Pegna de san Roman, sur la riviere de Carrion.


SALDITSS. m. (Hist. nat. Botan.) plante en forme d'arbrisseau de l'île de Madagascar ; il porte des fleurs couleur de feu, en forme de panache. Sa graine a la grosseur & le goût du pignon. C'est un vomitif très-violent, & qui peut passer pour un poison. On assure que sa racine prise en poudre en est l'antidote.


SALDUBA(Géog. anc.) ancienne ville d'Espagne, dans la Bétique, sur la côte. Pline, liv. III. c. j. après avoir dit que Barbesula est accompagnée d'une riviere de même nom, ajoute, item Salduba ; il en est de même de Salduba. On croit qu'aujourd'hui cette ville est Marbella, & que la riviere est Rio - Verde.


SALEadj. (Gramm.) mal propre, couvert d'ordure. Cette ville est sale. Du linge sale ; un habit sale ; du papier sale ; une couleur sale. Il se dit aussi au figuré. Des paroles sales ; des idées, des images sales ; une parole sale.


SALÉadj. (Gramm.) en qui l'on remarque le goût du sel, soit qu'il en contienne ou non. De la viande salée, du pain salé, des eaux salées. Voyez SEL.

SALE, (Géog. mod.) ville d'Afrique en Barbarie, sur la côte occidentale du royaume de Fez, & sous l'autorité du roi de Maroc. Cette ville est remarquable par son antiquité ; mais elle est encore plus connue par ses corsaires nommés Saletins, & par son commerce, quoique son havre ne soit propre que pour de petits bâtimens. Elle a de bonnes forteresses pour sa défense, & est divisée comme Fez, en ville vieille & en ville nouvelle, qui sont seulement séparées par la riviere de Garrou. Le roi de France a un consul à Salé ; mais ce caractere est assez infructueux, parce que celui qui en est revêtu n'est guere moins exposé qu'un simple marchand aux caprices des habitans. On compte qu'ils sont environ vingt-mille. Ils se qualifient Andalous, comme ceux de Tetouan. Salé est situé à environ 45 lieues au couchant de Fez. Long. 11. 6. lat. 34. 2. (D.J.)


SALÉELA RIVIERE, (Géog. mod.) il y a deux rivieres de ce nom en Amérique, l'une dans la Guadeloupe, qu'elle sépare de la grande terre, l'autre dans la partie la plus méridionale de la Martinique.


SALEM(Géog. sacrée) nom commun à quelques villes ou lieux de la Palestine. Il y avoit une Salem qui appartenoit aux Sichémites ; il y avoit un autre lieu de ce nom dans la campagne de Scytopolis, à huit milles de cette ville ; il y avoit une troisieme Salem ou Salim au bord du Jourdain, où S. Jean baptisoit. Les septante ont quelquefois appellé Salem la ville de Silo ; enfin Jérusalem aussi nommée quelquefois par abréviation Salem dans l'Ecriture : par exemple, on lit au pseaume lxxv. sa demeure est dans Salem, & son temple dans Sion. (D.J.)


SALEME(Géog. mod.) petite ville de Sicile, dans la vallée de Mazara, sur une montagne, à 18 milles au nord-est de Mazara. Long. 50. 30. lat. 38. 5.


SALENAE(Géogr. anc.) ancienne ville de l'île d'Albion, au pays des Catyeuchlani, selon Ptolémée, liv. II. ch. iij. Ses interprêtes croyent que le nom moderne est Saludy.


SALENTIAou SALLENTIAE, (Géog. anc.) ancienne ville de la grande Grèce, au pays des Messapiens, selon Etienne le géographe.


SALENTINSLES, (Géog. anc.) Salentini ; ancien peuple de la grande Grèce. Leur pays s'appelloit Salentina regio. Ptolémée n'y met au bord de la mer que le promontoire nommé Sapygium & Salentinum promontorium. Léandre croit que le pays des Salentins répond à la terre d'Otrante ; cela n'est pas exactement vrai en tout. (D.J.)


SALEPSALOP & SULAP, s. m. (Diete & Mat. méd.) racine ou bulbe farineuse, ou, pour mieux dire, gommeuse, dont la substance est entierement soluble dans la salive & dans les liqueurs aqueuses, qui est inodore, qui n'a d'autre saveur que celle des gommes & des mucilages, qui est fort en usage chez les Turcs, & dont on commence à se servir aussi à Paris. Voici ce qu'en dit M. Geoffroi le cadet dans un des mémoires de l'académie royale des Sciences pour l'année 1740.

On a découvert, en examinant avec attention le salep des Turcs, que c'étoit la bulbe d'une espece d'orchis ou satyrion. C'est une racine blanche ou roussâtre, selon qu'elle est plus ou moins récente. Les Orientaux nous l'envoyent transparente avec un fil de coton. Elle est en usage pour rétablir les forces épuisées ; c'est un restaurant pour les phthisiques ; & on la donne avec succès dans les dyssenteries bilieuses, selon Degnerus, qui a publié deux dissertations sur cette maladie, & qui se servoit du salep des Turcs comme d'un remede, pour ainsi dire, spécifique. Le même académicien a réussi à mettre les bulbes de nos orchis dans le même état que le salep, à imiter parfaitement cette préparation, dont les moyens sont inconnus. Voyez à l'article SATYRION, comme M. Geoffroi s'y est pris.

Quant à la maniere de se servir du salep, voici ce qui en est dit dans une lettre sur cette drogue, que le sieur Andri, droguiste de Paris, a fait mettre au journal de Médecine, Septembre 1759. Suivant Albert Seba, les Chinois & les Persans en prennent la poudre, à la dose d'un gros, deux fois le jour dans du vin ou du chocolat.

Le pere Serici nous apprend que les Indiens en prennent une once le soir à l'eau & avec du sucre ; mais la plus saine partie, ainsi que l'européen, le prend au lait, à la dose d'une demi-once ; on le pulvérise dans un mortier, & on fait bouillir cette farine dans du lait avec du sucre pendant un demi - quart d'heure ; il en résulte une bouillie agréable, avec laquelle on fait son dejeuner ; on peut y mettre quelques gouttes d'eau rose ou de fleurs d'orange.

Degnerus a donné une préparation un peu plus détaillée de ce remede. On fait infuser un gros de cette racine réduite en poudre très-fine, dans huit onces d'eau chaude ; on la fait dissoudre à une douce chaleur, on la passe ensuite dans un linge pour la purifier des petites ordures qui pourroient s'y être jointes ; la colature reçue dans un vase, se congele, & forme une gelée mucilagineuse très-agréable : on en donne au malade de deux heures en deux heures, & de trois heures en trois heures une demi-cuillerée, une cuillerée entiere, plus ou moins, suivant l'exigence des cas.

Cette préparation dictée par Degnerus paroît la meilleure, sur-tout quand on ne veut point faire une bouillie, mais qu'on veut donner ce remede dans quelque véhicule liquide, comme dans l'eau simple, dans du vin, dans de la tisane ; la gelée s'y étendra beaucoup mieux que la poudre : on prend, par exemple, le poids de vingt - quatre grains de cette poudre qu'on humecte peu-à-peu d'eau bouillante ; la poudre s'y fond entierement, & forme un mucilage qu'on étend par ébullition dans une chopine ou trois demi-septiers d'eau ; on est maître de rendre cette boisson plus agréable en y ajoutant du sucre, ou quelques légers parfums, ou quelques syrops convenables à la maladie, comme le syrop de capillaire, de pavot, de citron, d'épine-vinette, &c. On peut aussi couper cette boisson avec moitié de lait, ou en mêler la poudre, à la dose d'un gros, dans un bouillon. (b)


SALERv. act. (Gram.) c'est méler du sel à quelque chose. On sale le pain, la viande, le beurre, le poisson.

SALER les cuirs, (Tannerie) c'est les saupoudrer de sel marin & d'alun, ou de natrum, après qu'ils ont été abattus ou levés de dessus les animaux, pour empêcher qu'ils ne se corrompent, jusqu'à ce qu'on les porte chez les Tanneurs. Savary. (D.J.)


SALERANS. m. (Papeterie) on nomme ainsi dans nos papeteries, une espece de maître ouvrier ou d'inspecteur, qui a soin de faire donner au papier tous ses apprêts, comme de le coller, presser, secher, rogner, lisser, plier, le mettre en mains & en rames. On l'appelle saleran, parce qu'il est le maître de la salle où l'on donne ces dernieres façons au papier. (D.J.)


SALERNE(Géog. mod.) ville d'Italie, aujourd'hui au royaume de Naples, sur le bord de la mer, capitale de la principauté citérieure, au fond d'un golfe de même nom, à douze lieues au sud-est de Naples, & à égale distance au midi de Bénévent. Long. 32. 20. latit. 40. 46.

Cette ville est ancienne, & faisoit autrefois partie du petit pays des Picentins, dont Picentia étoit alors la capitale. Strabon dit que les Romains fortifierent Salerne pour y mettre garnison, & qu'elle étoit un peu plus haute que le rivage. Tite-Live nous apprend, l. XXXII. c. 29, que cette ville devint colonie romaine.

Après la ruine de l'empire d'Occident par les Barbares venus des pays septentrionaux, les Lombards & les Goths se firent des établissemens aux dépens de l'empire grec, qui s'étoit ressaisi d'une partie de l'Italie, sur-tout dans ce qu'on appelle aujourd'hui le royaume de Naples. Mais il n'étoit pas en état de se soutenir contre tant d'ennemis qui l'attaquoient de tous les côtés. Les Lombards formerent des duchés & des principautés, comme Capoue, Salerne, & tant d'autres villes qui étoient alors les résidences de souverains qui s'y maintinrent, moyennant quelques soumissions à l'empire Grec.

Charlemagne, qui détruisit le royaume des Lombards, ne toucha point à ces souverainetés, qui étoient subordonnées à l'empire d'Orient ; ainsi, au commencement de l'onzieme siecle, Salerne étoit capitale d'une principauté, dont le seigneur avoit un très-beau pays. Guaimare, prince de Salerne, regnoit de cette maniere, lorsqu'une centaine de gentils-hommes normands délivrerent cette ville des Sarrazins qui étoient venus pour la piller.

" Ces François, partis en 983 des côtes de Normandie pour aller à Jérusalem, passerent à leur retour sur la mer de Naples, & arriverent à Salerne dans le tems que cette ville venoit de se racheter à prix d'argent. Ils trouverent les Salertins occupés à rassembler le prix de leur rançon, & les vainqueurs livrés dans leur camp à la sécurité d'une joie brutale & de la débauche. Cette poignée d'étrangers, reproche aux assiégés la lâcheté de leur soumission ; & dans l'instant marchant avec audace au milieu de la nuit, suivis de quelques Salertins qui osent les imiter, ils fondent dans le camp des Sarrazins, les étonnent, les mettent en fuite, les forcent de remonter en désordre sur leurs vaisseaux, & non-seulement sauvent les trésors de Salerne, mais ils y ajoutent les dépouilles des ennemis ".

Gisulphe, fils & successeur de Guaimare, se trouva fort mal de n'avoir pas ménagé ces mêmes Normands. Ils l'assiégerent, prirent sa ville, le chasserent du pays, & le réduisirent à aller vivre à Rome des bienfaits du pape. Maîtres de Salerne, ils la fortifierent, & en formerent une nouvelle principauté, dont dix-neuf princes de la postérité de Tancrede jouirent successivement.

Le port de cette ville étoit un des plus fréquentés de cette côte, avant que celui de Naples lui eût enlevé son commerce ; ce port n'est plus rien aujourd'hui, qu'on a abattu le grand mole qui l'enveloppoit, & qui mettoit les vaisseaux à l'abri des orages. Il ne reste plus à cette ville, que le commerce de terre pour la faire subsister. Ses rues sont vilaines & fort étroites ; mais elle a quelques palais aux environs de la place, au-dessus de laquelle est le château.

Salerne fut honorée de la qualité d'archevêché l'an 974 par Boniface VII. Son université, aujourd'hui très-méprisée, a été autrefois fameuse pour la médecine.

C'est à Salerne qu'est mort en 1085 le pape Grégoire VII. qui avoit été si fier & si terrible avec les empereurs & les rois. Il s'étoit avisé d'excommunier Robert, prince de Salerne, & le fruit de l'excommunication, fut la conquête de tout le Bénéventin par le même Robert. Le pape lui donna l'absolution, & accepta de lui la ville de Bénévent, qui, depuis ce tems-là, est toujours demeurée au saint siege.

Bientôt après éclaterent les grandes querelles entre l'empereur Henri IV. & Grégoire VII. L'empereur s'étant rendu maître de Rome en 1084, assiégeoit le pape dans ce château, qu'on a depuis appellé le château Saint-Ange. Robert accourt alors de la Dalmatie, où il faisoit des conquêtes nouvelles, délivre le pape malgré les Allemands & les Romains réunis contre lui, se rend maître de sa personne & l'emmene à Salerne, où ce pape, qui déposoit tant de rois, mourut le captif & le protégé d'un gentilhomme normand.

Masuccio, auteur du xv. siecle, peu connu, étoit de Salerne. On a de lui en italien cinquante nouvelles, dans le goût de celles de Boccace, c'est-à-dire, très-licencieuses. Elles ont été imprimées plusieurs fois, & pillées par des auteurs de même caractere ; témoin les contes du monde adventureux, imprimés à Paris en 1555 in-8 °. La premiere édition du livre de Masuccio a pour titre il novellino, & parut à Naples en 1476, in fol. Elle fut suivie de plusieurs autres, faites à Venise en 1484, en 1492, en 1503 avec figures ; en 1522, en 1525, in-8 °. en 1531, in-8 °. en 1535, in-8 °. en 1541, in-8 °. &c. Malgré toutes ces éditions, un satyrique d'Italie (Francesco Doni) a eu raison de se divertir de l'auteur, en lui attribuant ironiquement un ouvrage imaginaire, intitulé : Masuccio commento sopra la prima giornata del Boccaccio. (D.J.)

SALERNE, golfe de, (Géog. mod.) golfe de la Méditerranée, sur la côte orientale du royaume de Naples. C'est le Paestanus sinus des anciens. (D.J.)


SALERONS. m. (Orfévrerie) c'est la partie d'une saliere où l'on met le sel. Dict. de l'acad. (D.J.)


SALERS(Géog. mod.) petite ville ou bourgade de France, dans la basse-Auvergne, à six lieues d'Aurillac, dans les montagnes. On y commerce en bétail. (D.J.)


SALESOLE, (Géog. mod.) riviere d'Asie, dans l'Anatolie ; elle arrose la partie orientale de la Caramanie, & se perd dans le golfe de Satalie, vis-à-vis de l'île de Chypre. (D.J.)


SALETÉS. f. (Gram.) ordure qui s'est attachée à quelque chose, & dont il faut la nettoyer. La saleté d'une table, d'une chambre, d'un lit, du linge, des habits. Au figuré, il n'y a guere que les ignorans & les libertins qui disent habituellement des saletés. Ce poëte n'a que sa saleté.


SALETIO(Géog. anc.) & Salisso par Antonin, ancienne ville de la Germanie, sur le Rhin, à sept milles italiques de Strasbourg, en allant vers Saverne. Beatus Rhenanus croit que son nom moderne est Selza. (D.J.)


SALEURS. m. (Gram.) celui qui sale. Ce mot s'employe dans la pêche des harengs & de la morue. Il y a des saleurs en titre.

On donnoit autrefois le même nom de saleur, à des especes de devins qui prétendoient connoître l'avenir aux mouvemens de différentes parties du corps qu'ils saupoudroient de sel. Cette espece de divination se désignoit par le nom de salissation, salissatio.


SALFELD(Géog. mod.) 1°. petite ville d'Allemagne, au cercle de la haute Saxe, dans la Misnie, sur la Sala, à environ sept lieues au-dessus d'Iène, avec titre de principauté. Elle appartient à la maison de Saxe-Gotha. L'ordre de S. Benoît y possédoit une riche abbaye, qui a été réunie au domaine par les électeurs de Saxe, dans le tems de la réformation. La principauté peut avoir douze lieues de long sur trois de large. C'est un pays de montagnes, où se trouvent quelques mines de cuivre, de plomb & de vitriol.

2°. Salfeld, petite ville du royaume de Prusse, dans la Poméranie, à cinq lieues de la petite ville de Holtaud, vers le midi. (D.J.)


SALGANÉE(Géogr. anc.) ancienne ville de Grèce dans la Béotie, sur l'Euripe, au passage pour aller dans l'Eubée. Etienne dit Salganens. Tite-Live la met auprès de l'Hermeus, qui doit avoir été une montagne ou une riviere. On la nomme à présent Salganico ; c'est une petite ville de la Livadie. (D.J.)


SALHBERGou SALBERG, (Géog. mod.) petite ville de Suede, en Westmanie, sur la riviere de Salha, près d'une montagne, où sont des mines d'argent, que les Russes ruinerent dans la guerre qu'ils eurent avec les Suédois, terminée par la paix de Nydetat. (D.J.)


SALIA(Géog. anc.) riviere d'Espagne, dans l'Asturie, aux confins de la Cantabrie. Elle donnoit le nom au peuple Saleni, qui étoit dans ces cantons, & que Ptolémée semble nommer Selini : elle le donnoit aussi au lieu Salaniana, dont parle Antonin dans son itinéraire. Cette riviere est aujourd'hui la Saïa. C'est, au jugement de Pinto, la Sauga de Pline. (D.J.)


SALIAES. f. pl. on sous-entend virgines, (Hist. Rom.) filles qu'on prenoit à gage ; elles servoient le pontife à l'autel ; elles portoient l'apex & les paludamenta, & marchoient en dansant.


SALIANS. m. (Hist. nat.) oiseau du Brésil & de l'île de Maragnan ; il est de la grosseur d'un coq-d'inde ; il a le bec & les jambes d'une cigogne, & se sert de ses aîles avec aussi peu de facilité que l'autruche ; mais il est si promt à la course, que les chiens les plus légers ne peuvent l'atteindre. On le prend ordinairement dans des piéges.


SALICAIRES. f. (Hist. nat. Bot.) salicaria, genre de plante à fleur en rose, composée de plusieurs pétales, disposés en rond dans les échancrures du calice qui est en forme de tuyau. Le pistil s'éleve du fond du calice, & devient dans la suite un fruit ou une coque ovoïde, qui a deux capsules, & qui renferme des semences ordinairement petites, attachées au placenta, & enveloppées le plus souvent par le calice. Tournefort, Inst. rei herb. Voyez PLANTE.

Tournefort compte dix especes de salicaire, & nomme pour la premiere, celle qui porte des fleurs purpurines, salicaria vulgaris purpurea, foliis oblongis. I. R. H. 253.

Sa racine est grosse comme le doigt, ligneuse, blanche, vivace ; elle pousse des tiges qui s'élevent quelquefois en bonne terre, jusqu'à la hauteur de cinq piés, roides, anguleuses, rameuses, rougeâtres. Ses feuilles sont entieres, oblongues, pointues, semblables à celles de la lysimachie, mais plus étroites, & d'un verd plus foncé ; elles sortent de chaque noeud des tiges, deux à deux, trois à trois, & environnent ensemble la tige.

Ses fleurs sont petites, verticillées au milieu des branches, ramassées en épis, purpurines, composées chacune de six pétales, disposées en rose, avec douze étamines d'un rouge pâle, qui en occupent le milieu.

Après la chûte des fleurs, il leur succede des capsules oblongues, pointues, couvertes & partagées en deux loges, remplies de semences menues. Cette plante croît abondamment aux lieux humides, marécageux, & le long des eaux ; elle fleurit en Juin & Juillet. On l'estime détersive & rafraîchissante ; mais elle est de peu d'usage.

M. de Tournefort est le premier qui ait nommé cette plante salicaire, salicaria, soit parce qu'elle vient communément parmi les saules, salices, ou plutôt parce que ses feuilles ressemblent à celles du saule. (D.J.)


SALICITES. f. (Hist. nat. Litholog.) nom donné par quelques naturalistes à une pierre composée de petits corps marins ou de pierres lenticulaires, qui étant posées sur le tranchant, présentent une figure semblable à celle des feuilles d'un saule. C'est la même pierre que l'on appelle aussi pierre frumentaire, lapis frumentarius helveticus.


SALICOQUEVoyez SQUILLE.


SALICORNIES. f. (Botan.) genre de plante dont voici les caracteres ; elle n'a qu'une feuille lisse, pleine de suc, semblable à un poireau, & composée d'écailles articulées comme le bouis. Sa fleur est à pétale, nue, & croît dans les endroits où les écailles s'unissent. Son fruit est une vessie qui contient une semence. Linnaeus caractérise ainsi ce genre de plante : le calice est de forme tétragonale, ventrue, tronquée & subtile ; il n'y a point de couronne à la fleur ; l'étamine est un filet unique, simple & chevelu ; la bossette de l'étamine est arrondie ; le germe du pistil est de forme ovale, oblongue ; le stile est placé sous l'étamine ; le stigma est fendu en deux ; il n'y a point d'enveloppe particuliere au fruit, mais le calice devient plus gros & contient une seule graine.

On ne compte qu'une espece de salicornie, nommée par Tournefort salicornia geniculata, annua, coroll. 51. Ses cendres sont d'un grand usage dans les manufactures de savon & dans les verreries. (D.J.)


SALICOTSterme de pêche, sorte de poissons. Description de leur pêche. La pêcherie du palais, lieu dans le ressort de l'amirauté de Marennes, sur la côte du Ponant, dans laquelle on fait la pêche de ces poissons, qu'on appelle la santé, salicots ou grand barbeau, est particuliere à ce lieu. Pour établir cette pêcherie, on plante dans la roche de petits sapins de vingt-deux à vingt-quatre piés de hauteur ; on les range en quarré, on les enfonce environ de deux piés, & on les dispose de maniere qu'ils se trouvent placés un peu en talut, pour les écarter par le bas, & leur donner une assiette plus ferme ; ensuite à cinq piés environ du bout d'en-haut, on forme avec des traverses une espece de plancher que l'on couvre de broussailles & de branches d'osier ; on fait aussi autour du quarré une enceinte de pareil clayonnage de la hauteur d'environ trois piés, la pêcherie est éloignée de la côte d'environ dix brasses à la pleine mer.

Pour former un accès facile à ces pêcheries, qui sont plusieurs sur différentes lignes, on plante à la côte d'autres perches au pié du rivage à la pêcherie ; ces perches ont deux traverses qui conduisent au premier palais ; la traverse d'en-bas sert aux pêcheurs de marche-piés ; & celle d'en-haut de soutien & de guide, ce qu'on appelle le chemin ou la galerie.

Cette pêche ne se fait que de haute-mer, & seulement depuis le mois de Mars & d'Avril, jusqu'à la fin de Juillet ; ce sont presque les femmes seules qui s'employent à cette pêche ; elles ont pour cet effet quatre à cinq trullottes, ou petites trulles, formées de la même maniere que celles des pêcheurs des monarts ; elles mettent à côté de cet instrument deux pierres pour le faire caler, & pour appât dans le fond du sac des cancres ou crabes dont on ôte l'écaille ; la trullotte est amarrée par un bout de ligne passée au-travers du bout du bouson qui est le morceau de bois, au travers duquel passe la croisée où est amarré le sac ; la femme qui pêche, releve de tems en tems & successivement ses trullottes, pour en retirer la santé qui s'y peut trouver.

Les gros vents, surtout ceux d'ouest & du sud-ouest, détruisent souvent ces pêcheries, qui sont libres, & dont on est obligé de renouveller tous les ans les sapins ; cette précaution n'empêche pas qu'il n'y arrive souvent des accidens, soit que les vents fassent tomber à la mer les femmes en allant dans leurs palais, ou que les pieux se cassent quand elles y sont à pêcher.

Il faut du beau tems & du calme pour faire cette pêche avec succès, elle ne dure que deux heures seulement toutes les marées : savoir, une heure avant le plein de la mer, & une heure après le jussant. Voyez nos Planches de Pêche, qui représentent ces sortes de pêcheries.


SALIENSS. m. pl. (Hist. anc.) nom qu'on donnoit autrefois à des prêtres de Mars qui étoient au nombre de douze, institués par Numa. Ils portoient des robes de différentes couleurs avec la toge bordée de pourpre, & des bonnets très-hauts faits en cône, à quoi quelques-uns ajoutent un plastron d'acier sur la poitrine.

On les appelloit Salii, du mot saltare, danser, parce que ces prêtres lorsqu'ils avoient fait leurs sacrifices, alloient par les rues en dansant ; ils tenoient à leur main gauche de petits boucliers, nommés ancilia, & à la droite une lance ou bâton, avec lequel ils frappoient en cadence sur les boucliers les uns des autres, en chantant des hymnes en l'honneur des dieux.

Il y avoit deux compagnies ou colleges de Saliens. Les anciens Saliens établis par Numa, s'appelloient Palatini : les autres institués par Tullus Hostilius, se nommoient Collini ou Agonales. Servius dit cependant qu'il y avoit deux colleges de prêtres Saliens, institués par Numa, savoir les Collini & les Quirinales : & deux autres classes instituées par Tullus, savoir les Pavorii & les Pallorii, c'est-à-dire prêtres de la peur & de la pâleur, que les Romains adoroient aussi-bien que la fievre. Il est assez douteux que ces derniers fussent véritablement du college des Saliens, puisque Plutarque assure que les véritables Saliens étoient les prêtres des dieux belliqueux, & la peur & la pâleur ne sont rien moins que des divinités guerrieres : à moins qu'on ne dise que dans les combats elles sont connues des vaincus, & en ce cas l'office des Pavoriens & des Palloriens auroit été de les détourner des armées romaines.

Les Saliens avoient coutume de chanter principalement une chanson ancienne, appellée saliare carmen ; & après la cérémonie, ils faisoient entr'eux un grand festin, delà vint le mot de saliares epulae, ou saliares dapes, pour signifier un bon repas.

Ces prêtres avoient un chef de leur corps, qu'on appelloit praesul ou magister saliorum. Il marchoit à la tête, & commençoit la danse : les autres imitoient tous ses pas & toutes ses attitudes. Le corps entier de ces prêtres étoit appellé collegium saliorum.

Festus Pompeius fait mention de filles Saliennes, virgines saliares ; qui étoient gagées par les Saliens pour se joindre avec eux dans leurs cérémonies. Ces filles avoient une espece d'habillement militaire, appellé paludamentum. Elles portoient de grands bonnets ronds comme les Saliens, & faisoient comme eux des sacrifices avec des pontifes dans le palais des rois : mais Rosin, l. III. des antiquités romaines, remarque que Festus est le seul auteur qui parle de ces prêtresses, & ne paroît pas adopter ce sentiment comme quelque chose de certain.

M. Patin, prétend qu'on voit la figure d'un prêtre Salien sur une médaille de la famille Saquinia. Cette figure porte un bouclier d'une main, & un caducée de l'autre. Mais elle paroît avoir le regard trop grave & trop tranquille pour un personnage aussi impétueux qu'étoient les Saliens dans leurs cérémonies, de plus le bouclier qu'elle porte, ne paroît point être le même que celui qu'on appelloit ancyle : car le bouclier de la figure est entiérement rond, & n'est échancré nulle part. Enfin peut - on supposer qu'un prêtre de Mars qui est le dieu de la guerre, eût été représenté ayant en main un caducée qui est le symbole de la paix ? Il y a donc apparence que cette figure dont M. Patin parle, n'est point celle d'un prêtre salien.

Au reste les Saliens avoient été en usage en d'autres villes d'Italie, avant que d'être établis à Rome, & Hercule avoit eu ses Saliens plus anciennement que Mars. Ceux de ce dernier devoient être de famille patricienne, & ils étoient reçus fort jeunes dans ce college, puisque Marc Aurele y fut admis à l'âge de huit ans. On dit que leurs filles ne pouvoient être du nombre des vestales. Outre les anciens Saliens, fondés par les rois de Rome, on en trouve d'autres, nommés Augustales, Hadrianales, Antonini, qu'on croit avoir été des prêtres consacrés au culte de ces empereurs après leur apothéose.


SALIERES. f. (ustensile de ménage) sorte de petit vaisseau de bois qu'on remplit de sel, & qu'on pend au jambage de la cheminée pour le faire sécher.

SALIERE, s. f. (Gram.) ustensile domestique, autre petit vaisseau plat de crystal, de verre, de fayance, d'or & d'argent, qu'on remplit de sel égrugé, & qu'on met sur la table.

SALIERE, (Littérat.) salillum, salinum, concha salis ; les anciens mettoient le sel au rang des choses qui devoient être consacrées aux dieux ; c'est dans ce sens qu'Homere & Platon l'appellent divin. Vous croyez sanctifier vos tables en y mettant les salieres & les statues des dieux, dit Arnobe. Aussi n'oublioit-on guere la saliere sur la table ; & si l'on avoit oublié de la servir, on regardoit cet oubli comme d'un mauvais présage, aussi-bien que si on la laissoit sur la table, & qu'on s'endormît ensuite. Festus rapporte à ce sujet l'histoire d'un potier, qui à ce que croyoit le vulgaire, avoit été puni par les dieux de cette faute ; s'étant mis à table avec ses amis près de sa fournaise toute allumée, & s'étant endormi pris de vin, & accablé de sommeil, un débauché qui couroit la nuit, vit la porte ouverte, entra, & jetta la saliere au milieu de la fournaise, ce qui causa un tel embrasement, que le potier fut brûlé avec la maison. Cette superstition n'est point encore éteinte dans l'esprit de beaucoup de gens, qui sont affligés, si un laquais a oublié de mettre la saliere sur la table, ou si quelqu'un vient à la renverser. Les Romains avoient pris des Grecs ce scrupule ridicule qui a passé jusqu'à nous.

Festus nous apprend encore sur l'usage des salieres à Rome ; qu'on mettoit toujours la saliere sur la table, avec l'assiette dans laquelle on présentoit aux dieux les prémices ; sa remarque nous procure l'intelligence de ce passage de Tite-Live, lib. XXVI, ch. xxxvj. Ut salinum, patellamque Deorum causâ habere possint. " Qu'ils puissent retenir une saliere & une assiette, à cause des dieux. " C'est encore la même remarque qui sert à éclaircir ces vers de Perse, satyre iij.

Sed ruri paterno

Est tibi far modicum, purum & sine labe salinum

Quid metuas ? Cultrixque foci secura patella.

" Que craignez-vous ? Vous avez un joli revenu de votre patrimoine ; votre table n'est jamais sans une saliere propre, & sans l'assiette qui sert à présenter aux dieux les prémices. "

Souvent les salieres que les anciens mettoient sur leurs tables, avoient la figure de quelque divinité. Sacras facitis mensas salinorum appositu & simulacris Deorum. Horace a dit de même.

Splendet mensa tenui salinum.

L'ancien commentateur a observé sur ce vers, que salinum propriè est patella, in quâ diis primitiae cum sale offerebantur, Stace confirme cet usage.

Et exiguo placuerunt farre salina.

Tite-Live, l. XXVI, ut salinum patellamque deorum causâ habeant. Valere-Maxime, en parlant de la pauvreté de Fabricius & d'Emilius : uterque, dit - il, patellam Deorum, & salinum habuit.

Ce fait présupposé, il n'est plus surprenant que les Romains se soient imaginés que la divinité qui présidoit à la table, se tînt offensée, lorsque sans respect on renversoit le sel ; mais on doit s'étonner de ce que dans le christianisme, des personnes, d'ailleurs éclairées, soient encore dans ces idées ridicules, de craindre quelque malheur à cause du renversement d'une saliere. (D.J.)

SALIERE, en terme de Diamantaire, c'est un ustensile de bois, monté sur une patte, & dont la partie supérieure un peu creusée en forme de saliere, reçoit dans un autre trou fait à son centre & qui descend assez bas, la coquille sur laquelle on monte le diamant en soudure. Voyez METTRE EN SOUDURE, & la fig. Pl. du Diamantaire. R la saliere, S, la coquille dans laquelle est monté un diamant.

SALIERES, (Maréchall.) Les salieres du cheval sont à un bon pouce au-dessus de ses yeux. Lorsque cet endroit est creux & enfoncé, il dénote un vieux cheval, ou un cheval engendré d'un vieil étalon. Les jeunes chevaux ont cet endroit ordinairement plein de graisse, laquelle s'affaisse en vieillissant, & devient creux à-peu-près comme celui d'une saliere où l'on met du sel.


SALIÉS(Géogr. mod.) bourgade de Gascogne, dans le Béarn ; elle est remarquable par ses deux sources d'eau salée qui sont très-abondantes. (D.J.)


SALIGNAC(Géog. mod.) autrefois petite ville, aujourd'hui petit bourg de France dans le haut Périgord, célebre pour avoir donné son nom à la maison dont étoit issu l'illustre Fénélon, archevêque de Cambrai. Son Télémaque immortalise sa mémoire. Long. 18. 56. lat. 45. 38. (D.J.)


SALIGNIMARBRE, (Lithol.) Le marbre nommé saligni, est un certain marbre d'Italie, qui ressemble à une congelation. Il a le grain fort rude & fort gros, est un peu transparent, & jette un brillant semblable à celui qui paroît dans le sel, d'où lui vient son nom. (D.J.)


SALIGNONS. m. (Salines) pain de sel blanc qui se fait avec l'eau des fontaines salées, qu'on fait évaporer sur le feu. Ces sortes de pains se dressent dans des éclisses comme des fromages, avant qu'ils ayent pris entierement leur consistance ; on en fait aussi dans des sebilles de bois. Le sel de Franche-Comté & de Lorraine se fait en salignon. Savary. (D.J.)


SALINadj. (Gram.) où l'on remarque le goût du sel, ou qui est de la nature du sel. Cette substance est saline. On trouve au sang un goût salin.

SALIN, s. m. (terme de regrattier de sel) Dans le commerce de sel à petite mesure, on appelle le salin une espece de bacquet de figure ovale, dans lequel les vendeuses renferment le sel qu'elles débitent aux coins des rues de la ville de Paris. Quelques-unes l'appellent saniere. Trévoux. (D.J.)


SALINASSALINAS


SALINELLOLE, (Géog. mod.) riviere d'Italie, au royaume de Naples, dans l'Abruzze ultérieure. Elle a sa source aux montagnes près d'Ascoli, & se jette dans le golfe de Venise, entre les embouchures de Vibrato & du Tordino. (D.J.)


SALINESusines où l'on fabrique le sel. Il y a les marais salans où tout le travail tend à tirer le sel des eaux de la mer ; & les fontaines salantes, où tout le travail tend à tirer le sel marin des fontaines qui le tiennent en dissolution. Nous allons exposer ce qui concerne ces différens travaux, & commencer par les marais salans.

Des marais salans. Pour la construction de ces sortes d'édifices, il faut une terre argilleuse ou terre glaise qui ne soit nullement pierreuse ; si le fonds de cette terre tire sur le blanc, elle fera le sel blanc : ce sel est propre à la saliere : les Espagnols & les basques l'enlevent.

Si le fond se trouve rougeâtre, le sel tirera sur la même couleur ; mais le fonds du terrein sera plus ferme : il est propre pour le commerce de la mer Baltique.

Si le sel est verd, il vient d'un terrein verdâtre, il est propre à la salaison de la morue, du hareng & de toutes sortes de viandes ; le sel gris que l'on nomme sel commun, est le même sel que le verdâtre, mais il est plus chargé de vase.

Il faut toujours tâcher d'établir ses marais en un lieu autant uni que faire se pourra, & veiller à ce que les levées que l'on fera du côté de la mer empêchent l'eau de passer dessus : il est très-important de faire cette observation avant que de construire les marais, sur-tout ceux qui sont au bord de la mer, les autres n'en ont pas besoin. Lorsque l'on a trouvé le terrein, comme on le desire, il faut observer de situer autant qu'il est possible, les marais, de maniere à recevoir les vents du nord-est & un peu du nord-ouest. Car les vents les plus utiles sont depuis le nord-ouest, passant par le nord jusqu'à l'est-nord : les autres vents sont trop mous pour faire saler ; il ne faut pas ignorer qu'un vent fort & un air chaud font saler avec promtitude.

Pour construire un marais, l'on choisit la saison de l'hiver ; alors les laboureurs sont moins occupés, leurs terres sont ensemencées ; mais on peut les construire en tout tems, lorsqu'on a des ouvriers. Il est à propos d'avoir un entrepreneur dont le prix se regle par livre de marais ; c'est l'entrepreneur qui paye ses ouvriers, à moins qu'un particulier ne fît travailler à la journée. Pour la conduite du marais il faut un homme entendu à la planimétrie, & qui ait la connoissance du flux & reflux de la mer, afin de faire creuser le jas, & de poser la vareigne ; ces deux points importent beaucoup à ce qu'un marais ne puisse manquer d'eau en aucun tems ; c'est en quoi la plus grande partie des marais de la saline de Marenne péche, faute d'expérience des constructeurs. Il seroit à souhaiter que tous les maîtres de marais fussent au fait de l'arpentage, & c'est ce qui n'est pas ; ils se contentent pour la plûpart de mesurer le tour d'une terre, & d'en prendre le quart, qu'ils multiplient par le même nombre pour avoir le quarré : cette méthode peut passer pour les terreins quarrés, mais elle devient insuffisante quand la terre a plusieurs angles rentrans. On sent combien il est important que celui qui a la conduite de l'ouvrage, connoisse le local du marais par pratique.

Chaque marais devroit avoir son jas à lui seul pour plus grande commodité ; on peut cependant les accoupler, comme il paroît sur notre plan, & sur celui de la prise du marais de Chatellars ; le marais en seroit toujours mieux, les sauniers seroient moins paresseux à fermer la vareigne ou écluse, & ne se remettroient pas de ce soin les uns aux autres, ce qui fait que bien souvent le marais manque d'eau. Il faut que la sole du jas ne soit élevée que de six pouces au plus, au-dessus du mort de l'eau ; par ce moyen, lors même que l'eau monte le moins, le marais ne peut en manquer ; il ne faut prendre que deux piés d'eau au plus, quoiqu'on en puisse prendre jusqu'à six dans la plus forte maline, ou au plus gros de l'eau, voilà sur quoi on doit se régler. Pour la vareigne, elle auroit huit piés de haut sur deux de large, qu'il ne faudroit pas de portillons, quoique les sauniers en demandent toujours ; ce portillon est sujet à bien des inconvéniens, le saunier se fiant sur ce que le portillon doit se refermer de lui-même quand la mer se retire, ne veille pas à son écluse, cependant le portillon s'engage, le jas se vuide & devient hors d'état de saler, si c'est sur la fin de la maline ; lorsque la maline d'après vient, le saunier prend de l'eau de tous les côtés, cette eau est froide, elle échaude le marais qui par conséquent devient bien souvent hors d'état de saler de plus d'un mois & par delà ; s'il avoit la précaution de mettre l'eau peu-à-peu, il ne tomberoit jamais dans cet inconvénient, le marais ne se refroidiroit pas.

Ensuite on fait les conches à même niveau, & on place le gourmas entre les conches & le jas, comme il est figuré A A, & au plan à la lettre P. Le gourmas est une piece de bois percée d'un bout à l'autre, à laquelle on met un tampon du côté des conches ; on l'ôte pour faire courir l'eau du jas aux conches avec vivacité ; mais quand il y a 5 à 6 pouces d'eau sur les conches, on le remet pour se servir ensuite des trous qui sont dessus le gourmas au nombre de 4 à 5, d'un pouce de diamêtre ; le gourmas est sous l'eau au niveau de la solle, du jas, & des conches ; on le referme avec des chevilles ; quand le saunier prend de l'eau des conches pour entretenir les conchées & le maure, il ouvre une ou deux chevilles, & quelquefois les quatre, pour que l'eau vienne moins vîte que par sa voie ordinaire, & par conséquent elle refroidit moins l'eau des conches.

Le maure est un petit canal d'un pié environ de largeur, marqué par la lettre S ; il fait le tour du marais un pouce plus bas que les conches ; lorsqu'il est au bout, il entre dans la table marquée D, & passe par divers pertuis marqués d d ; le pertuis est un morceau de planche percé de plusieurs trous, qui sont bouchés avec des chevilles, pour ménager l'eau nécessaire dans les tables qui ont au plus 2 pouces à 2 pouces 1/2 d'eau ; de la table il va au muant marqué F, où il conserve la même hauteur d'eau ; du muant il entre par l'endroit marqué O dans le brassour désigné par les lignes ponctuées.

On fait au bout du brassour, avec la cheville V, qui a un pié de long sur huit lignes de diamêtre, des petits trous entre deux terres marqués e, e, e, e, au plan ; c'est par ces trous que l'on fait entrer un pouce d'eau au plus dans les aires pour faire le sel ; l'aire est de deux pouces plus bas que le brassour & le muant ; quand on voit qu'il y a assez d'eau dans les aires pour faire le sel, on referme les trous, en frottant le dedans du brassour avec une pelle marquée T ; on oblige les terres de se rapprocher & de boucher la superficie du trou, pour qu'il n'entre plus d'eau, & le trou reste fait.

Un bon marais doit avoir pour le muant 32 à 33 piés de largeur ; la longueur n'est pas fixe ; les tables avec le maure 30 piés. On met quelquefois une velle marquée H aux deux tiers de largeur du côté du marais, & un tiers du côté des bosses ou morts. Les aires ont 18 à 19 piés de longueur, sur autant de largeur ; elles sont inégales aux croisures de la vie marquée G, qui a 4 ou 5 piés de longueur. Les velles des deux côtés des aires sont de 18 pouces, & en-dedans de 17 piés. Ce sont les beaux marais qui sont faits sur ces proportions. Les aires des croisures qui font les chemins de traverse qui servent à porter le sel sur la bosse, sont plus petites, attendu que leur largeur est prise sur les aires les plus proches de ces mêmes croisures. Cet inconvénient se pourroit corriger si on vouloit y prêter attention : il y a de largeur 180 piés. Celui des marais de Chatelars a dans son milieu 126 piés de large, & au bout 162 ; c'est pourquoi il ne peut avoir que trois rangs d'aires, encore est-il gêné pour ses vivres. Sa longueur est de 195 toises. Quand on fait des marais, la longueur n'est pas déterminée, on se conforme au terrein ; observant cependant que le plus long est le meilleur.

Dans les anciens marais les jas n'ont pas de proportion, mais la grandeur de celui-ci est proportionnée au nombre de livres de marais : il a 19 toises. Les terres d'un jas de cette grandeur sont commodes à faire à cause du charroi ; l'étendue n'en étant pas considérable, rend le transport des terres facile. Les bosses entre jas & marais ont 8 toises ; elles seroient meilleures à 12 & même à 16, comme celles d'entre les deux jas, qui ont 15 toises & demie. La longueur s'en fait aussi à-proportion du marais. Les conches qui répondent aux jas par les gourmas marqués P sur une partie du marais mise en grand pour que l'on voye mieux le cours des eaux qui entrent du même jas dans chaque gourmas ; ces conches, dis-je, sont séparées par une petite velle au milieu, qui fait que quoique la vareigne soit commune aux deux jas, & que les jas ayent communication l'un dans l'autre, les conches sont séparées, elles ont leurs eaux à part ; ces conches ont 182 piés de largeur, mais elles ont sur le côté du marais une petite conche de six toises de large, la longueur en est indéterminée au-moins pour les marais que l'on voudroit construire, car le jas, le marais & les conches qui sont sur ce plan font voir ce que l'on peut faire de livres de marais sur un terrein de 64362 toises quarrées, dont 900 font le journal. Les marais faits suivant ce plan, tant les marais réguliers que ceux qui ne le sont pas, font ensemble 38 livres une aire, savoir 20 carreaux à la livre ; chaque livre a sur les vivres du marais à proportion comme sur les bosses, tables, muants, conches, jas & sarretieres, s'il s'en rencontre aux propriétés du marais. Il faut observer que beaucoup de jas servent à plusieurs marais ; ils ont un nombre d'écluses : celui qu'on nomme jas de l'épée, qui est devenu gaz, ou perdu, avoit, lorsqu'il servoit, 23 vareignes ; il fournissoit près de 200 livres de marais ; il n'étoit pas meilleur pour cela.

Les marais se mettent au coy au mois de Mars. Pour vuider les eaux par le coy, lettre K & H, on observe de boucher les conduits des tables pour qu'elles ne vuident pas ; on largue, on vuide l'eau du muant, ensuite avec le boguet P, on commence à nettoyer celles des aires qui sont au haut du marais, & l'on renvoye l'eau au muant, pour qu'il vuide toujours au coy : c'est ce que l'on appelle limer un marais. Quand les aires sont nettoyées, on en fait autant au muant ; ensuite pour faire passer les eaux des tables au muant & par les brassours, on garnit les aires pour qu'elles ne sechent pas trop. On nettoye les tables, on fait venir l'eau des conches par le maure qui se rend aux tables, & le marais est prêt à saler. Le saunier devroit aussi nettoyer les conches, les eaux en seroient plus nettes. On jette les boues sur les bosses avec un boguet S ; il commence quelquefois à saler au mois de Mai, mais c'est ordinairement au mois de Juin, ce qui dure jusqu'à la fin de Septembre, quelquefois même jusqu'au 10 ou au 15 Octobre, mais cela est rare. Dans toutes les malines qui sont ordinairement au plein & au renouvellement de la lune, on se sert du gros de la mer qui est environ trois jours avant ou après le plein, pour recevoir de l'eau ; les malines qui sont faites de façon que les marées sont à trois piés & demi au-dessus du mort de l'eau, manquent ordinairement au mois de Juillet, tant par la faute des sauniers, que par la mauvaise construction des jas.

On connoît que le sel se forme quand l'eau rougit ; c'est en cet état qu'étant réchauffé par le soleil & par le vent, il se crême de l'épaisseur du verre : alors on le casse, il va au fond, & c'est ce qu'on nomme le brasser ; il s'y forme en grains gros comme des pois, pour lors on l'approche de la vie G avec le rouable qui sert à nettoyer le marais ; ensuite on prend l'outil Q, qui se nomme le servion : il ne differe du rouable qu'en ce qu'il est un peu plus panché, & qu'il a le manche plus court. On s'en sert pour mettre le sel en pile sur la vie ; & lorsque le marais est tiré d'un bout à l'autre, on le porte sur les piles ou pilots faits en cône ; il y a aussi des piles qui sont ovales par le pié, & qui vont en diminuant par le haut, telles qu'on les voit au côté du cartouche où je représente les charrois ; ces piles se nomment vaches de sel. A mesure qu'on tire le sel sur la vie, on garnit les aires de nouvelle eau, pour la préparer à saler. Quand un marais commence à saler, il ne donne du sel que tous les huit jours ; & lorsqu'il s'échauffe, on en tire deux & trois fois par semaine : il s'en est vû même, mais cela est rare, d'où l'on en tiroit tous les jours.

Il est bon d'observer que quand un marais est en train de saler, ou trop échauffé à saler, & qu'il passe des nuages qui donnent un brouillard un peu fort ; le marais en sale beaucoup plus, parce qu'il anime la sole du marais ; & quand il ne mouille pas, on rafraîchit le marais par les faux gourmas marqués b sur le plan ; ce qui empêche que l'eau dans sa course ne se refroidisse ; on abrége en outre son chemin par des petits canaux qui viennent de la table au muant, dont un est marqué g g ; ils sont rangés de distance en distance, comme ceux que l'on nomme faux gourmas : je n'en ai marqué que quelques-uns, pour éviter la quantité des lettres répétées ; j'ai fait de même pour les brassours marqués O, & j'ai seulement ponctué les autres pour faire connoître les petits canaux qui servent à faire entrer l'eau dans ceux qu'on nomme porte-eau de la table ; on fait au muant comme on a fait aux aires, avec le piquet & la palette, pour mettre le sel sur la pile ; on se sert pour cela d'un sac garni de paille ; on le nomme bourreau Y. Un homme le met sur ses épaules ; un second tenant deux morceaux de bois ou de planche, nommés seaugeoire, longs de 8 pouces, sur 2 de large, avec une poignée, figure b b, s'en sert pour remplir le panier X, & le met sur le dos de celui qui a le sac ; celui-ci court toujours, & monte sur la pile. Quand il sale beaucoup, ces gens sont tourmentés par un mal qui leur vient aux piés, & que l'on nomme seaunerons ; mais il n'est pas dangereux, quoiqu'il cause de vives douleurs ; il leur survient encore des crevasses en divers endroits des mains. Quand on veut avoir du sel à l'usage de la table, on leve la crême qui se forme sur l'eau ; ce sel est d'un grain très - fin, & blanc comme de la neige.

Lorsqu'il ne sale plus, on laboure & on ensemence les terres : cet ouvrage se fait à bras, parce qu'on ne peut le faire autrement. Dans l'usage du marais, on se sert d'un outil appellé serrée R, que le saunier nomme la clé du marais, parce qu'effectivement c'est l'instrument le plus utile à sa construction. Il est d'égale grosseur d'un bout à l'autre ; & de plus il a des pointes à l'un de ses bouts qui vont en s'élargissant ; voilà sa vraie forme, & non celle que des auteurs différens de plans de marais lui ont donnée. On doit remarquer encore qu'ils ont mis leur échelle de 200 toises, quoiqu'elle ne soit que de 33 toises 4 piés ; en outre, sur leur plan, ils prennent la fosse du gourmas R, pour le jas ou jars ; ils posent la vareigne T, où elle ne peut être ; parce que où est S, doit être un morceau du jas, & non à l'endroit marqué R. Par conséquent ils mettent un chenal à l'autre bout du marais, & c'est celui qui doit répondre à l'écluse qui va au jas. Ces auteurs ont été mal instruits ; d'ailleurs tout leur marais est fort bon en corrigeant ces fautes d'explication. De plus ils font encore voir le bout du brassour ouvert en correspondance des aires, ce qui n'est pas ; c'est avec le piquet que l'on communique l'eau, comme je l'ai dit ailleurs ; sa coupe ne doit avoir que 5 pouces au plus d'élévation ; & sa hauteur environ 5 piés ; les piles de sel doivent avoir 10 & 12 piés pour les plus hautes ; la leur seroit de 25 piés, ou suivant leur échelle de 25 toises ; ce qui ne peut être. On aura dans nos Planches la prise du marais de Chatelars qu'on a levée sur les lieux avec les mesures les plus justes ; l'on y voit où la vareigne est posée, le tour que les eaux font pour se rendre au muant ; c'est le vrai chenal, le jas, & tout ce qui en dépend. On apperçoit sur notre plan régulier, la course des eaux, à commencer à la vareigne, jusqu'à la coiment où elle va se rendre : l'eau parcourt 2380 toises sur un seul côté du marais, & autant, à quelque chose près, de l'autre côté. Le jas contient 2406 toises 54 piés cubes d'eau, ou environ, en supposant que le jas a deux piés.

Explication des outils. 30. Le rouable est un morceau de planche long de 2 piés, & large de 3 pouces & demi. Au milieu est une mortaise quarrée où l'on fait entrer de force un manche, nommé queue du rouable, long de 10 à 11 piés ; on s'en sert pour nettoyer le marais, & pour pousser les boues ou faignes au bord du marais : il sert aussi à brasser le sel quand il se forme, & à le pousser au bord de la vie.

40. Le servion est un morceau de planche, large de dix pouces, sur un pié de haut mis en pente ; le manche a 4 piés & demi ou 5 piés de long ; il a de plus un support qui le traverse, & qui va aboutir par un bout à l'autre extrêmité de la planche ; on s'en sert à retirer le sel du bord de la vie ; on met le sel en pile dessus pour égoutter ; c'est pour cela qu'il est percé de plusieurs trous.

32. Le boguet est une pelle de deux morceaux, comme on le voit au plan ; le manche a 4 à 4 piés & demi de long ; on s'en sert pour jetter sur les côtés des bosses les boues qui leur servent de fumier ; ces terres de marais étant grasses ou argilleuses sont aussi très-légeres, & par conséquent très-bonnes pour les semences.

26. Les saugeoires sont deux petits morceaux de planche longs de 9 à 10 pouces, sur 2 & demi de large ; sur le milieu de l'extrêmité du haut sont cloués deux petits morceaux de bois, longs de 4 pouces ; ils servent de manche pour les prendre de plat en chaque main ; c'est avec quoi on met le sel dans le panier.

24. Le panier est grand de deux piés ; il en a un de largeur, & sept de profondeur ; on en a plusieurs ; il sert à prendre le sel sur la vie pour le porter sur la pile, pilot, cône, ou vache de sel.

27. Le bourreau est un sac où l'on met un peu de paille ; celui qui porte le sel le met sur son épaule pour empêcher le panier de le blesser.

36. La serrée R, que le sommier nomme la clé du marais, sert à le construire, à boucher & déboucher les pertuis, à raccommoder les velles lorsque l'eau les gâte, ou à raccommoder les trous que les cancres pourroient faire au chantier des claires ou levées.

V. Le picquet est un morceau de bois pointu, long de 10 à 11 pouces, sur 10 à 11 lignes de diamêtre ; il sert à faire les trous au bout du brassour, pour faire entrer l'eau aux aires.

T. La patelle sert à reboucher la superficie des trous du côté du brassour ; elle sert aussi à déboucher les lames d'eau qui prennent l'eau des tables au muant & ailleurs.

41. La beche sert à donner le premier labour aux bosses, le vrai terme est rompre les bosses ; on se sert au second labour d'un outil appellé fesour ou marre.

25. La pelle est d'un seul morceau, longue de 3 piés 1/2, le bas est large de 9 pouces sur un pié de long ; elle est creuse en-dedans, & arrondie vers le manche ; elle sert à prendre le sel à la pile pour le mettre dans des sacs, où se fait le charroi, & à bord à jetter le sel de la barque à bord du navire, c'est ce que l'on nomme lemper. Il tombe sur le pont, d'où on le met dans le boisseau pour le mesurer, avant de le laisser tomber dans le panneau du navire pour aller à fond-de-cale ; alors on se sert de pelles pour le jetter également en avant & en arriere du navire pour faire son chargement.

37. Le boisseau est une mesure qui peut avoir en hauteur 17 pouces, sur 11 1/2 de large par en-haut, & 11 pouces par en-bas ; il tient, mesure de Brouage, 31 pintes 1/2 d'eau, il est fait de mairain & cerclé comme un tonneau ; il a de plus deux oreilles, où est attaché ou amarré un bout de corde long de 2 piés, que deux hommes tiennent pour le renverser en présence d'un commis des fermes & du mesureur. Le mesureur est un homme qui a prêté serment à l'amirauté en présence de deux négocians.

28. Les gaffes sont de diverses grandeurs, il y en a de 20 à 25 piés de long, elles servent au transport du sel ; les barques, par exemple, qui le transportent s'en servent pour pousser, quand elles veulent monter ou descendre d'un chenal ; on dit monter un chenal, pour dire y entrer, & descendre un chenal pour en sortir, il y a une petite gaffe de 6 à 7 piés de long qui sert au bateau de la barque ; 31. la fourche sert au même usage.

Le salé ou trident est un instrument très propre à prendre des anguilles au jas & aux conches.

28. Le sard blanc est une herbe dont on nourrit les chevaux, c'est celle que l'on met sur les huîtres qu'on porte à Paris.

33. Sart ou selin est un sart qui est rond, plein d'eau & de noeuds.

40. Autre espece qu'on appelle sart brandier ; le saunier en fait des balais pour nettoyer les aires où il bat son grain.

35. Autre espece nommée sart lisop, il est bon pour les douleurs & pour prendre les bains.

34. Le tamarin est une plante dont le bois brûle tout verd, il sert aux sauniers pour se chauffer ; ils en font aussi des cercles pour les petits barrils dans lesquels ils portent leur boisson à l'ouvrage.

Du charrois du sel. Les piles de sel sont de diverses formes ; les unes sont rondes, les autres longues, arrondies sur les bouts, & couvertes avec de la paille dont on a retiré le grain, ou avec une herbe qui vient dans les marais jas ou perdus que l'on nomme ronche ; on a soin de la tremper auparavant dans l'eau salée, pour empêcher les corbeaux ou groles de les découvrir l'hiver ; on ne découvre que le côté de la pile qu'on veut entamer, ce que l'on fait au nord de la pile autant qu'on le peut, par ce moyen on perd moins de sel, si on est surpris par le mauvais tems ; c'est une précaution que doit avoir le juré ; le juré est le maître du charroi, c'est lui qui fait agir & qui paye ; il tient un livre coté & paraphé qui se nomme livre de retallement ; il y écrit le jour qu'a commencé & fini le charroi, la quantité de muids, de bosses ou ras, & les sacs qui sont de surplus du muid ; ce livre fait foi en justice, parce que le juré a prêté serment.

Le charroi se fait en présence du commis des fermes qui en prend compte, pour être d'accord avec celui du bord du navire ; il met un homme à bécher le sel, un autre à remplir les sacs, & un troisieme pour les charger & les arranger sur les chevaux dont le nombre est limité par le juré, suivant le chemin qu'il y a à faire ; les chevaux sont conduits par des jeunes gens de douze à treize ans, on les nomme asniers ; l'endroit où on prend le sel se nomme l'attelier ; l'asnier à pié conduit les chevaux au bord de la barque, là un homme exprès pour cela ouvre un peu le sac & le laisse tomber dans une poche que lui présente un autre homme, pour pouvoir prendre le sac de dessus le cheval sans qu'il soit lié ; cela fait, un troisieme vient par-derriere & renverse le sac sur celui qu'on nomme le déchargeur, celui qui renverse se nomme le pousse-cul, & celui qui reçoit le sel dans son pochon, le porteur de gagne. Le pousse-cul suit le déchargeur sur la planche, & lorsqu'il est au bout, il saisit les extrêmités du sac qu'il soutient ; alors le déchargeur largue ou lâche son bout, & tout le sel tombe, aussi-tôt le pousse-cul rapporte le sac à l'ânier, qui monte sur le cheval & retourne en courant à l'attelier.

On se sert de la planche O au plan pour aller de la barque à terre & pour le charroi du sel ; on la nomme planche de charge, elle a d'ordinaire 36 à 40 piés de long, sur 18 à 20 pouces de large, & 3 à 3 pouces 1/2 d'épaisseur. Une barque à charge est une barque vuide ou qui vient de vuider, qui a monté à la charge que le marchand lui a indiqué.

Il y a plusieurs barques dans un seul chenal ; on est quelquefois obligé de les haler, soit parce que le vent est contraire, soit parce qu'il n'en fait pas du-tout ; pour y suppléer, ces barques ont un petit bateau que le mousse mene pour passer celui qui hale, lorsque la mer est haute & qu'il se rencontre un ruisseau qu'il ne sauroit passer sans ce secours, comme on le voit au plan ; 15 la barque, 16 l'homme, 17 le bateau & le mousse.

Un ruisseau est un petit chenal ou canal à l'usage des marais, le chenal en fournit beaucoup de ses deux côtés.

Quand les barques sont chargées, elles mettent dehors du chenal ; si le vent est bon, elles appareillent, c'est-à-dire qu'elles hissent ou haussent leurs voiles qui ne sont que deux, la grand voile & un faux socq. Dès qu'elles sont dehors du chenal, elles mouillent si le navire n'est pas prêt, & attendent qu'il soit arrivé pour vuider. Quelquefois les barques sont chargées, & le navire est encore en Hollande ; cela arrive lorsque le navire est obligé de relâcher pour quelque raison que ce soit. Le bourgeois ou marchand ayant reçu avis du départ de son navire sitôt qu'il est hors du port, fait charger ses barques ; & comme le navire est retardé dans son cours, il faut qu'elles attendent son arrivée ; les marchands s'entre-aident en ces occasions en se donnant les uns aux autres du sel qu'ils se rendent ensuite.

Explication du marais, jas & conches. A Les bosses sont des terreins qui appartiennent au maître du marais, mais les grains, les potages, & tout ce qui s'y recueille appartient au saunier, le maître n'y prétend rien ; il y en a cependant quelques-uns qui ont une espece de gabelles dessus, par exemple, une ou deux mesures de pois ou de fêves ; cette mesure pese environ 37 livres, d'autres ont 2 à 3 1/0 d'huîtres ; mais il n'en est pas de même du sel, le propriétaire en a les 2/3, & est sujet aux réparations des jas, conches & vareignes ; le saunier a son 1/3 quitte. Le maître a la liberté de vendre son sel sans consulter le saunier, & le saunier ne peut en vendre sans un ordre de son maître ; mais avec un ordre, il peut vendre & passer police avec les marchands. Plusieurs maîtres de marais laissent leur procuration à des personnes du lieu, qui ont soin de vendre le sel, de veiller sur les sauniers & de prendre leurs intérêts en tout.

B Le jas est le plus grand réservoir, on y met deux piés d'eau, comme je l'ai dit ailleurs.

E Les conches reçoivent l'eau du jas ; on en modere la hauteur par les gourmas, en ne laissant entrer que 4 à 5 pouces d'eau qu'on entretient par les chevilles du gourmas.

S Le mors est un petit canal qui reçoit l'eau, la conduit autour du marais, & retourne dans la table D par un pertuis ; ce pertuis est un morceau qui arrête l'eau du mors, & qui au moyen des petits trous qui y sont & qu'on bouche avec des chevilles, ne laisse entrer dans la table qu'autant d'eau que le saunier juge à propos. Quand il y a deux pouces d'eau dans la table qui élonge le marais d'un bout à l'autre, l'eau entre par les deux bouts dans le muant F ; le muant qui est au milieu du marais, fournit les petits canaux de 6 pouces de large, nommés brassours O, & les brassours par le moyen d'un piquet en fournissent aux aires ; l'aire est de deux pouces plus bas que le muant, & n'a que 3/4 de pouce de hauteur d'eau.

G La vie du marais est un chemin entre les deux grands rangs d'aires élevé de 5 pouces au plus, & large de 4 à 5 piés ; c'est sur la vie qu'on retire le sel.

H Velles de marais ou de conches sont celles qui entourent les aires, ou qui séparent les eaux de la table en divers endroits, comme aux conches ; elles ont, comme la vie, 5 pouces de haut, font faire aux eaux tous les détours nécessaires, & font qu'elles ne se communiquent que quand le saunier le juge à propos ; au bout de ces velles, les eaux se détournent, c'est ce qu'on nomme les aviraisons, ce qui signifie en terme de saunier détourner l'eau ; elles ont depuis 11 jusqu'à 13 & 14 pouces de large.

K Anternons sont des levées qui sont à la traverse des marais, elles sont aussi hautes que larges, c'est à ces passages qu'on met plusieurs pertuis. Il y a de distance en distance des levées plus larges, qu'on nomme croisures, elles sont aussi larges que les vies ; on s'en sert pour porter le sel sur les bosses.

R Le coi est un morceau de bois percé d'un bout à l'autre, il sert à vuider le marais pour le nettoyer. Quand le marais manque d'eau & que la vareigne ne peut en prendre, on en prend par le coi ; mais cette ressource est mauvaise & désavantageuse pour le maître du marais, parce que cette eau est trop froide.

V b sont des gourmas faits comme celui qui est marqué P, on les appelle faux-gourmas, parce qu'ils ne tirent pas l'eau du jas, mais des conches en droiture. On en met plusieurs qui servent à rafraîchir le marais quand il sale trop, & que le sel n'est pas de qualité requise.

e e Les sarretieres.

h h est une loge ou cabane où couche le saunier pendant l'été.

f f Les clairées ou réservoirs sont ordinairement au-bas des sarretieres où le premier occupant les a faites ; elles n'appartiennent pas au marais, à-moins que le maître ne les ait fait faire à ses dépens : le premier qui les a fait construire en est propriétaire, on les fait sans aucune mesure, elles couvrent un chantier élevé qui est entre les deux de chaque côté de 4 à 5 piés de large, sur 2 piés à 2 piés 1/2 de haut. Tous les terreins paroissent les mêmes, mais ils ne font pas tous les huîtres aussi bonnes, elles sont moins vertes dans une partie des sarretieres que dans l'autre. Du côté de la Sendre, entre le chenal des faux & le chenal de Marennes elles sont très-inférieures ; entre le chenal de Marennes & celui de Lusac un peu meilleures ; entre celui de Lusac & celui de Recoulenne, elles sont les meilleures de la saline : mais au-dessous du chenal des faux elles ne reverdissent pas. Pour élever de bonnes huîtres, il faut avoir au-moins quatre clairées, dont on laisse une toujours vuide. On pêche les bonnes huîtres sur les sables & les rochers de daire, elles sont de la grandeur d'un denier ou d'une piece de 24 sols au plus, il ne faut pas qu'elles soient épaisses : on les porte dans une clairée où on les laisse deux ans ; au bout de ce tems, on sépare celles qui sont en paquet, ce qui est commun, sans blesser les tais ou écailles, & on les met dans une seconde clairée où on les range une-à-une sans se toucher. Une chose fort surprenante est que quand vous les mettriez c'en-dessus-dessous, vous les trouveriez droites le lendemain, elles se redressent au retour de la marée : à trois ans, elles sont belles, on en porte en cet état à Paris, mais elles ne sont pas aussi bonnes qu'à 4 & à 5 ans ; c'est le tems où elles sont dans toute leur bonté. Celui qui a des clairées doit veiller à toutes les malines ou gros de l'eau, voir si la mer n'a pas gâté les chantiers, & si les cancres ne font point de trous, afin de les raccommoder sur le champ, de peur qu'elles manquent d'eau, sur-tout au mort de l'eau que la mer les couvre ; elles supporteroient deux événemens dangereux, l'un dans le grand chaud, parce qu'étant à sec elles mourroient ou creveroient, comme disent les sauniers ; l'autre dans le grand froid, où elles se geleroient ; mais quand elles ont 2 piés ou 2 piés & demi d'eau, elles ne courent pas ce risque, parce que l'eau étant toujours agitée, ne se gele pas. D'ailleurs la mer est moins sujette à geler que l'eau douce. Les huîtres sont sujettes à une maladie quand elles restent trop long-tems dans une clairée, il s'y attache un limon qui les empoisonne, & qu'il faut ôter en raclant les écailles & en les changeant de clairée. Il faut nettoyer la clairée, & la mettre à sec au mort de l'eau ; il faut de plus empêcher la mer d'y entrer pendant cinq à six jours pour laisser sécher ce limon ; quand il est sec, le saunier le détache, on y laisse entrer l'eau qui le porte au-loin, & la clairée est en état d'en recevoir, quand le saunier en aura de nouvelles ; il n'y en mettra cependant pas de grandes la même année crainte d'accident ; il sera plus sûr d'en mettre des petites qui ne risquent rien, parce que cette maladie ne les prend qu'à deux ou trois ans : les sauniers mettent aussi des huîtres qui viennent de Bretagne, mais elles ne deviennent jamais aussi bonnes ; les connoisseurs s'en apperçoivent bien ; elles sont aisées à connoître par les écailles qui sont épaisses & qui paroissent doubles ; les bonnes au contraire ont les écailles fines & unies ; les sauniers nomment tais ce que nous appellons écailles.

Explication de l'écluse ou vareigne. a Boyart de haut est composé de deux pieces de bois, à deux piés de distance, séparés par quatre morceaux de bois e, qu'on appelle traverses.

b Boyart de bas qui ne differe de l'autre qu'en ce qu'il est plus grand ; celui qui est sur le plan est tiré sur un véritable.

c Ces deux pieces se nomment pieces droites, quoiqu'elles soient courbes.

d Les poteaux, ils sont à coulisse en-dedans, la porte glisse dans une mortaise qui y est pratiquée d'un pouce & demi de profondeur sur autant de largeur.

e Traverses qui sont au tiers de haut en dedans, pour assujettir les pieces nommées droites & pour retenir les terres ; les pieces droites sont garnies de planches à cet effet.

f Soubarbe, c'est une traverse qui est vis-à-vis des deux poteaux, au ras de la chapesolle 9 ou son surre de dessous, elle a aussi une rainure où entre le bas de la porte. La soubarbe est de la même grosseur que les poteaux.

i Bordeneau ou porte à coulisse, il est très-utile pour retenir les eaux qui entrent dans le jas, dumoins on est sûr que le saunier ne sauroit le négliger sans beaucoup de malice, au-lieu que le portillon qui bat contre les poteaux à coulisse & contre la soubarbe n'est d'aucune utilité, il rend le saunier paresseux.

Les vareignes sont construites sans fer, toutes de bois, & garnies de gournables ou chevilles, au-lieu de cloux. Le fer ne sauroit durer, à cause du sel contenu dans les eaux qui le rongeroit bientôt.

Description abrégée de la maniere dont se font les sels blancs artificiels dans les sauneries de la basse Normandie. Les sauneries doivent être établies sur des bas fonds aux environs des vases & des embouchures des rivieres, pour que le rapport des terres que fait continuellement la marée, en puisse mieux saler les greves, & les rendre plus propres à la fabrique de cette sorte de sel, dont la préparation & la main-d'oeuvre se font généralement par-tout de la maniere que nous allons l'expliquer ; quelquefois une partie des greves est mouillée plusieurs fois toutes les grandes mers, plus ou moins, suivant que les sauneries sont placées ; mais il faut que la marée couvre les greves au moins toutes les pleines mers, c'est-à-dire tous les quinze jours.

Lorsque ceux qui veulent établir une saunerie ont trouvé une place convenable, ils la brisent & la rendent la plus plate & horisontale qu'il est possible ; soit que cette place soit ancienne ou nouvelle, on la laboure avec une charrue ordinaire attelée de chevaux ou de boeufs, en commençant par le bord de la greve & finissant dans le centre, toujours en tournant ; après quoi on la herse comme une autre terre, en l'unissant le plus qu'il est possible avec un instrument qu'ils nomment haveau ; on fait ordinairement cette préparation la veille de la grande mer de Mars, afin que la marée qui doit couvrir la greve, le gravois ou terroir de la saline puisse y mieux opérer en s'imbibant d'autant plus dans le fond qu'elle sale davantage, & qu'elle unit d'autant plus qu'elle y rapporte beaucoup de sable & de sédiment ; ce qu'elle a fait aussi tout l'hiver qu'elle a couvert les greves des salines toutes les grandes mers. Quand la greve est ainsi préparée, & que les chaleurs l'ont désséchée, on voit aux beaux tems clairs & de soleil vif, la superficie du sable ou greve toute blanche de sel, pour lors on releve cette superficie environ quelques lignes d'épaisseur, suivant le degré de blancheur qu'on y remarque ; on releve aussi le sable par ondées ou petits sillons que les sauniers nomment havelées ; éloignés les uns des autres de six à sept piés au plus ; on fait cette manoeuvre que l'on appelle haveler, avec les haveaux dont on s'est déja servi pour unir le fond à la premiere préparation, il faut une personne pour conduire la tête du haveau, & une autre pour conduire & lever le haveau en mettant toujours les ramassées au bout des dernieres ondées.

Après les havelées finies, on les coupe par petits monceaux, que l'on appelle mêlées, éloignées les unes des autres de six à sept piés ; après quoi on attelle un petit tombereau qu'ils nomment banneau, d'une ou de deux bêtes, le plus souvent d'un ou deux boeufs, que l'on conduit entre les ételées ; pour lors quatre personnes, deux avant & deux arriere, ramassent ou chargent le sable des ételées dans le banneau, qu'un cinquieme conduit au gros monceau, qui est le magasin des sauneries ou des salines.

Près du grand monceau est le quin, le réservoir ou bassin dans lequel les sauniers prennent l'eau dont ils lavent le sable ; cette eau du quin est celle que la marée y rapporte toutes les grandes mers, où elle couvre les greves & remplit le quin.

Lorsque les ételées sont relevées, on repasse de nouveau le haveau sur la greve, comme on l'a fait ci-devant à sa premiere préparation, & on continue la même manoeuvre autant de tems que le soleil & la chaleur en font sortir le sel ; les heures les plus propres sont depuis dix heures du matin jusqu'à deux ou trois heures après midi ; on ne peut être trop promt à haveler ou relever les ételées.

Quand les sauniers veulent faire leur eau de sel, ils prennent au gros monceau le sable que l'on met dans les fosses, qui sont de petits creux ronds d'environ deux piés & demi de diamêtre, profonds de 12 à 14 pouces au plus ; le fond de ces fosses est cimenté de glaise & de foin haché, pour que l'eau qui coule dessus ne se dévoie point, mais qu'elle tombe directement dans le tuyau qui conduit de chaque fosse au canal du réservoir, qui est la tonée de la saline ; autour du fond il y a des petites jentes ou douvelles de hêtre d'un pouce de haut, qui entourent le fond de la fosse, & sur lesquelles sont placées des douves à deux chanteaux, éloignés l'un de l'autre au plus d'une ligne ; on place sur les douves du glu de l'épaisseur d'environ un pouce, sur quoi on met le sable que l'on repasse en l'unissant autant qu'il est possible.

Quand la fosse est ainsi préparée & pleine de sable, on prend dans un tonneau enfoui à portée des fosses, de l'eau que l'on a tirée du sable précédent de la seconde mouillée, c'est-à-dire, des sables que l'on a rechargé d'eau après que la premiere propre à faire le sel en a été tirée.

On charge les fosses ordinairement deux fois par jour ; la premiere eau, qui est la franche saumure, où la bonne eau est quelquefois 4 à 6 heures à passer, suivant que le sable est bien uni & fort pressé, après quoi on appelle du relai la seconde eau que l'on fait passer sur le même sable des fosses, & qui devient la bonne eau au saunier des premieres fosses que l'on recharge ensuite ; l'eau filtre ainsi au-travers du glu du fond des fosses, autant de jour comme de nuit.

Il faut pour faire toutes les préparations un tems sec & chaud ; car on ne peut travailler aux greves, & ramasser le sable sans soleil & sans chaleur. Les sauniers font du sel toute l'année lorsqu'ils ont provision de sable ; mais on n'en ramasse ordinairement que depuis le commencement de Mai jusqu'à la fin d'Août, suivant que la saison est favorable.

On a dit que la premiere eau est la vraie saumure ; elle coule directement par les canaux de chaque fosse dans le tonneau de la saline, qui est placé à côté des fourneaux ; quand on fait le relai ou la seconde eau, on perce le tuyau pour que cette eau ne tombe que dans le tonneau du relai voisin des fosses ; les pluies, comme on le peut voir, font beaucoup de tort à cette manufacture ; elles détruisent aussi les havelées & ételées des greves, qui sont ainsi entierement perdues.

Quand on a tiré la saumure & le relai des greves, qui sont dans les fosses, il ne reste plus qu'une espece de vase que les sauniers rejettent, & que la marée remporte.

Pour vérifier si la saumure est bonne & forte, on a une petite balle de plomb, grosse au plus comme une poste à loup, couverte de cire, qui la rend grosse comme une balle de mousquet ; il faut qu'elle surnage sur cette eau ou premiere saumure ; alors on la jette dans des plombs placés sur des fourneaux dans la saline ; les plombs ou chaudieres qui sont au nombre de trois (& même le plus souvent quelques sauneries n'en ont que deux) sont de forme parallelogramme, ayant 2 1/2 piés de long, sur deux piés de large, & le rebord 2 pouces d'épaisseur, & le tout environ 6 lignes d'épaisseur ; ils sont peu élevés au-dessus de l'atre du fourneau qui est enfoncé, & dont l'ouverture est par-devant. Ils ont chacun deux évens par-derriere : le feu est continuel depuis le lundi, soleil levant, jusqu'au dimanche soleil levant.

Lorsque les sauniers font six jours de la semaine, ou au-moins, ils sont obligés d'avoir été préalablement avertir les commis aux quêtes le samedi de la semaine précédente.

Quand on commence la semaine, & que l'on a allumé le feu au fourneau, on remplit les plombs de saumure que l'on fait bouillir sans discontinuer jusqu'à ce que le sel soit achevé, ce qui dure environ deux heures & demi, à trois heures au-plus ; après que toute l'eau est évaporée, on ramasse promtement le sel avec un rabot, & on l'enleve avec une petite pelle semblable à celles avec lesquelles on leve le sable des havelées, & on jette le sel dans des corbeilles, que l'on nomme marvaux à égoutter ; ces marvaux sont faits en pointes comme les formes où l'on met égoutter les sucres ; après que le sel est égoutté, on le trouve en pierre que l'on met dans les colombiers, & que les sauniers ne peuvent livrer qu'à ceux qui sont porteurs des billets des commis ; les pierres sont plusieurs mois à se former ; un plomb n'en peut faire au plus que deux par an.

On laisse égoutter le sel qu'on releve des plombs environ 5 ou 6 heures ; après quoi on le jette en grenier. Une erre ou relais de sel des plombs ne peut emplir une de ces corbeilles, chaque erre ne formant qu'un carte de plus de boisseau.

Il faut relever les plombs tous les deux jours au-moins pour les rebattre, & les repousser, parce que l'activité du feu & la crasse qui se forme sur les plombs les fait enfoncer, & qu'il faut les redresser & les nettoyer pour qu'ils bouillent plus aisément. Les sauniers appellent ce travail corroyer les plombs ; ce qui se fait au marteau.

Les fourneaux ne peuvent durer au plus que deux mois, après quoi on les démolit pour les rebâtir de nouveau, parce que les premiers se sont engraissés des écumes du sel ; on en brise les matériaux le plus menu qu'il est possible, & on en met la valeur de deux corbeillées dans une mouquée ou relevée de sable dans les fosses, lorsque les sauniers s'apperçoivent qu'elle n'est pas assez forte.

On brûle dans les fourneaux de petites buches & des fagots. Le bois de hêtre pour les buches & de chêne pour les fagots sont estimés les meilleurs bois ; dans les lieux où le bois est rare, on se sert au même usage de joncs marins.

Les sauniers se relaient les uns les autres pour veiller sur les fourneaux, & entretenir toujours le feu en état de faire bouillir également la saumure des différens plombs ; on écume le sel quand il commence à bouillir, avec le même rabot avec lequel on le ramasse quand il est achevé.

L'usage des propriétaires de ces salines & des sauniers qui y travaillent est de partager ; de cette maniere le propriétaire fournit tous les ustensiles & instrumens & le sable, & les sauniers n'ont que la septieme partie du prix de la vente ; il fournit en argent au receveur de la gabelle la valeur d'un boisseau & demi de sel au prix qu'il est quêté ou fixé, en outre les 4 sols pour livre du prix du boisseau & demi ; mais cet usage est particulier à quelques salines.

Le sel fabriqué, comme nous venons de dire, doit se consommer dans les pays des environs, étant ailleurs défendu & de contrebande, il ne va guere que 4 à 5 lieues au plus. Il est de mauvaise qualité, ce qui se reconnoit sur-tout dans les chairs qui en sont préparées, & qui ne se peuvent bien conserver ; c'est pourquoi quand on veut faire des salaisons d'une bonne qualité, on ne se sert quand on le peut que des sels de Brouage qui sont bien plus doux, au-lieu que ceux-ci sont très-âcres & très-corrosifs.

Enumération des instrumens nécessaires aux Sauniers, fabricateurs de sel blanc ramassé des greves. Les charrues semblables à celles de terre ; les herses semblables. Les haveaux sont composés d'une planche d'environ 4 piés de long, de 10 à 12 pouces de haut posée de champ ou cant, le bas en droite ligne & le haut chantourné. Dans cette planche sont emmanchés deux bâtons qui forment le brancart où on atelle la bête qui doit tirer cette machine. Il y a encore deux autres morceaux de bois qui servent de poignées pour gouverner cette machine. Voyez fig.

Banneau ou tombereau, est un tombereau dont les côtés ou bords sont fort bas ; le tombereau même est petit.

Les tonnes sont de grosses futailles qui sont enterrées.

Rabot est une douve centrée du fond du tonneau qui est emmanché.

Les fourneaux sont très-bas, & sont presque posés à rez-de-chaussée. Il y a un creux qui forme l'aire, enfoncé de 20 à 25 pouces.

Crochet de fer, sorte de tisard.

Les pics à démolir sont les mêmes que ceux des maçons.

Le puchoir est un petit tonneau contenant 6 à 8 pintes, avec lequel les sauniers puisent de la saumure dans la tonnée pour en emplir les plombs ; il est pour cet effet emmanché un peu de côté, pour que le saunier prenne plus aisément de la saumure ; le manche est long pour qu'il puisse la renverser où il veut.

Eprouvette. Le petit puchoir d'épreuve est un petit barril de bois que l'on remplit de saumure, dont on fait l'épreuve avec la balle de plomb enduite de cire, dont nous avons parlé ; une tassée de saumure suffit pour cela.

Des fontaines salantes. On donne ce nom à des usines où l'on ramasse les eaux des fontaines salantes, où on les fait évaporer, & où l'on obtient par ce moyen du sel de la nature & de la qualité du sel marin.

Il y a peu de royaumes qui ne soient pourvûs de cette richesse naturelle. Le travail n'est pas le même par-tout. Nous allons parler des salines qui sont les plus à notre portée, décrivant sur quelques-unes toute la manoeuvre, exposant seulement de quelques autres, ce qui leur est particulier.

Voici ce que nous savons des salines de Moyenvic, de Salmes, de Baixvieux, d'Aigle, de Dieuze, de Rosieres, & des bâtimens de graduation construits en différens endroits. On peut compter sur l'exactitude de tout ce que nous allons dire.

SALINE DE MOYENVIC. Moyenvic est situé sur la riviere de Seille, à dix lieues de Metz, entre Ive & Marsal, à environ demi-lieue de l'un & de l'autre.

On ne découvre rien sur la propriété de la saline avant l'an 1298, que Gerard, 68e évêque de Metz, acquit de quelques seigneurs particuliers les salines de Marsal & de Moyenvic, & les réunit à l'évêché. Raoul de Coucy, 76e. évêque, engagea environ l'an 1390, le château de Moyenvic à Henri Gilleux, 60 muids de sel à Robert duc de Bar, & 10 muids à Philippe de Boisfremont. Conrard Bayer de Roppart, 77e. évêque, retira cet engagement l'an 1443. Mais lui & son frere Théodoric Bayer arrêtés prisonniers par l'ordre du duc René, roi de Naples & de Sicile, il en coûta pour sa liberté à l'évêque plusieurs seigneuries, & notamment les salines, que le duc lui restitua dans la suite. En 1571, le cardinal de Lorraine administrateur, & le cardinal de Guise, évêque, laisserent en fief au duc de Lorraine les salines de l'évêché, moyennant 4500 liv. monnoie de Lorraine, & 400 muids de sel. Les ducs devenus propriétaires des salines, étoient obligés suivant le 70e. article du traité des Pyrénées, de fournir le sel nécessaire à la consommation des évêchés, à raison de 16 liv. 6 sols le muid. Enfin celle de Moyenvic fut cédée au roi par le 12e. article de celui de 1661 ; mais ruinée par les guerres, le roi en ordonna le rétablissement en 1673. Depuis ce tems, les charges se sont payées par moitié entre la France & la Lorraine, à des conditions que nous ne rapporterons pas, parce qu'elles ne sont pas de notre objet.

Les eaux salées viennent de deux puits. Le sel gemme, dont il y a plusieurs montagnes & une infinité de carrieres dans la profondeur des terres, est en abondance dans le terrein de Lorraine. Les eaux, en traversant ces carrieres, se chargent de parties de sel ; & plus le trajet est long, plus le degré de salûre est considérable. Mais comme les amas de sel sont distribués par veines, par couches, par cantons, il arrive nécessairement qu'une source d'eau douce se trouve à côté d'une source d'eau salée. Les sources d'eau salées coulent par différentes embouchures, & donnent plus ou moins d'eau, selon que la saison est plus ou moins pluvieuse. On a observé, dit l'auteur instruit des mémoires qu'on nous a communiqués sur cette matiere, que plus les sources sont abondantes, plus leurs eaux sont salées, ce qu'il faut attribuer à l'accroissement de vîtesse & de volume avec lequel elles battent alors les sinuosités qu'elles rencontrent dans les carrieres de sel qu'elles traversent.

Il y a plusieurs sources salées en différens endroits de la saline de Moyenvic. On les a rassemblées dans deux puits, dont les eaux mêlées portent environ quinze degrés & demi de salûre. Le sel s'en extrait par évaporation, comme nous allons l'expliquer.

Les eaux du grand puits sortent de sept sources différentes en qualité & en quantité. Leur mêlange porte 14 à 15 degrés de salure.

Pour connoître le degré de salure, on prend cent livres d'eau qu'on fait évaporer par le feu jusqu'à siccité, & le degré de salure s'estime par le rapport du poids du sel qui reste dans la chaudiere après la cuite, au poids de l'eau qu'on a mise en évaporation.

Autre moyen : c'est d'avoir un tube de verre qu'on remplit d'eau salée, & dans lequel on laisse ensuite descendre un bâton de demi-calibre. Il est clair que l'eau pesant plus ou moins sous un pareil volume, qu'elle est plus ou moins chargée de parties salées, le bâton perd plus ou moins de son poids, & descend plus ou moins profondément.

Les sept sources du grand puits arrivent par différens rameaux qui occupent toute sa circonférence & fournissent environ deux pouces quatre lignes d'eau ; c'est-à-dire, que, si l'on formoit un solide de ces eaux sortantes, elles formeroient un cylindre de deux pouces quatre lignes de diamêtre. Mais l'auteur exact après lequel nous parlons, nous avertit que cette estimation ne s'est pas faite avec beaucoup de précision ; & il n'est pas difficile de s'en appercevoir : car ce n'est pas assez d'avoir le volume d'un fluide en mouvement, il faut en avoir encore la vîtesse.

Ce puits a 52 piés de profondeur, sur 18 de diamêtre par le bas & de 15 par le haut. Le dedans est revêtu d'un double rang de madriers, derriere lesquels il y a un lit de courroi qu'on prétend être de 18 à 20 piés d'épaisseur, & dont l'usage est d'empêcher l'infiltration des eaux douces. On voit la forme du puits, Pl. a. b. c.

On éleve les eaux avec une chaîne sans fin qui se meut sur une poulie garnie de cornes de fer, appellée bouc. Elle est composée de 180 chaînons de 10 pouces de longueur chacun, garnis de 5 en 5 de morceaux de cuirs appellés bouteilles, qui remplissent le diamêtre d'un cylindre de bois creux dans toute sa longueur, appellé buse, & posé perpendiculairement. Les cuirs forcent successivement l'eau à s'élever dans une auge, d'où elle est conduite dans les baissoirs ou magasins d'eau.

La poulie appellée bouc, est attachée à une piece de bois posée horisontalement, ayant à son extrêmité une lanterne dans laquelle une roue de 24 piés de diamêtre & de 175 dents vient s'engrener ; ce rouage tourne sur son pivot, & est mis en mouvement par huit chevaux attelés deux à deux à quatre branches ou leviers. Le pivot est posé sur sa crapaudine, & arrêté en-haut par un gros arbre placé horisontalement.

Le tirage se doit faire rapidement ; parce que les bouteilles ne remplissant pas exactement le diamêtre de la buse, l'eau retomberoit, si le mouvement qui l'éleve n'étoit plus grand que celui qu'elle recevroit de sa pesanteur, desorte que les chevaux vont toujours le galop. Cette machine est simple & fournit beaucoup : mais il est évident qu'elle peut être perfectionnée par un moyen qui empêcheroit l'eau élevée de monter en partie.

On peut réduire ce changement à deux points : le premier, à mesurer l'extrême vîtesse avec laquelle on est contraint de faire mouvoir la machine.

Le second, à éviter l'inconvénient dans lequel on est quand il survient quelqu'accident à la machine, & qu'il faut approvisionner les baissoirs.

Les bouteilles dont on se sert, sont composées de quatre morceaux de cuir, entre lesquels il y a trois bouts de chapeaux, le tout forme une épaisseur de 8 lignes.

Pour fixer ces morceaux de cuir aux chaînons, il y a quatre chevilles de bois qui les traversent ; mais quelque soin que l'on prenne pour les bien ajuster, le mouvement est si rapide, les chocs & les frottemens sont si violens, que ces morceaux de feutre & de cuir n'étant maintenus par aucun corps solide, & d'ailleurs humectés par l'eau, cedent au poids de la colonne.

Pour remédier à cet inconvénient, on propose des patenotres de cuivre garnies de cuir. Ces patenotres seront composées de deux platines d'environ 2 lignes d'épaisseur aux extrêmités, revenant à un pouce dans le milieu, non compris une espece de bouton d'environ deux pouces de hauteur, dans lequel sera un oeillet pour recevoir le chaînon, tant à la platine de dessus qu'à celle de dessous. On laissera entre ces deux platines environ quatre lignes de vuide, pour recevoir deux morceaux de cuir fort. Ces cuirs excéderont les platines de la patenotre d'environ 3 lignes seulement, pour empêcher le corps de la buse d'être endommagé par le frottement du cuir des platines qui n'auront que 4 pouc. 81. de diamêtre. Ces cuirs seront percés quarrément, afin que les deux platines puissent s'emboîter aisément au moyen d'un fer qui les traversera, & des deux ne fera qu'un corps. Le pié cube d'eau salée pese environ 75 liv. 3/4.

Les baissoirs choment quand la machine ne peut travailler.

Pour prévenir les chomages, il faudroit construire une seconde buse en disposant la roue horisontale, de façon qu'elle fît mouvoir les chaînes des deux buses à-la-fois : ce qu'on voit exécuté, fig. 2. Pl. a.

Le pivot de la roue horisontale est placé vis-à-vis le milieu des deux buses ; & on a joint au treuil de la lanterne, dans les fuseaux de laquelle les dents de la roue horisontale s'engrènent, un rouet qui au moyen des deux autres lanternes fait mouvoir les boucs.

En 1723 on rechercha les sources d'eaux salées, qui pouvoient se trouver dans l'intérieur de la saline. Dans la fouille, on en découvrit une, dont l'épreuve réiterée indiqua que la salure étoit de 22 degrés. Le conseil ordonna en 1724 la construction d'un puits pour ses eaux.

Ici l'élévation des eaux se fait par un équipage de pompes composé de deux corps, l'une foulante, & l'autre aspirante. C'est un homme qui fait mouvoir la roue en marchant dedans : cet homme s'appelle le tireur. Les eaux de ce puits se rendent dans les baissoirs, & fortifient celles du grand puits ; de maniere que leur mêlange est de 15 degrés 1/2 de salure.

On entend par baissoirs, des réservoirs ou des magasins d'eau ; le bâtis en est de bois de chêne, & de madriers fort épais contenus par des pieces de chêne d'environ un pié d'équarrissage, soutenus par de pareilles pieces de bois qui leur sont adossées par le milieu. La superficie de ces magasins est garnie & liée de poutres aussi de chêne, d'un pié d'épaisseur, & placées à un pié de distance les unes des autres. Les planches & madriers qui les composent sont garnis dans leurs joints de chantouilles de fer, de mousse & d'étoupe poussées à force & avec le ciseau, & gaudronnées.

Le bâtis est élevé au-dessus du niveau des poëles. Ce magasin d'eau est divisé en deux baissoirs en parties inégales ; la plus grande a 82 piés 4 pouces 8 lignes de longueur, sur 21 piés 6 pouces de largeur ; la petite, 48 piés 8 pouces de longueur, sur 21 piés 6 pouces de largeur : & l'une & l'autre 4 piés 11 pouces de haut, qui ne peuvent donner que 4 piés 6 pouces d'eau dans les poëles, parce qu'ils sont percés à 5 pouc. du fond. Le toisé de ces baissoirs donne 13645 piés cubes 6 pouces d'eau ; comme ils communiquent par le moyen d'un échenal, l'eau y est toujours de niveau ; ils abreuvent 5 poëles par dix conduits. Voyez les fig. d e.

Ces poëles sont séparées par des murs mitoyens, de maniere toutefois que la communication est facile d'une poële à une autre par le dedans du bâtiment. Il y en a quatre de 28 piés de longueur, sur 32, mesure de Lorraine, où le pié est de 10 pouces 5 lignes de roi.

Chaque poële est composée depuis 260 jusqu'à 290 platines de fer battu, chacune de 2 à 2 piés & 1/2 de longueur, sur 1 pié & 1/2 de largeur, & de 4 lignes d'épaisseur au milieu, & 2 lignes 1/2 sur les bords : ces platines sont cousues ensemble par de gros clous rivés par les deux bouts.

Chaque poële est garnie par-dessous de plusieurs anneaux de fer de 4 à 5 pouces de diamêtre, appellés happes, où passent des crocs de fer de 2 piés & 1/2 de longueur, ou environ. Le croc est recourbé par l'extrêmité de façon à entrer dans la happe qui lui sert d'anneau, ensorte qu'il est semi-circulaire. La pointe du haut, longue de cinq pouces ou environ, en est seulement abattue, & tient à de grosses pieces de sapin qu'on appelle bourbons. Chaque bourbon a 30 piés de longueur, sur 6 pouces en quarré ; il y en a 16 sur la longueur de la poële, espacés de 6 en 6 pouces, & appuyés sur deux autres pieces de bois de chêne beaucoup plus grosses, posées sur les faces de la longueur de la poële. Ces deux dernieres pieces se nomment machines.

Une poële ainsi armée est établie sur quatre murs, à l'angle de chacun desquels il y a un saumon de fonte de fer qui la soutient. Chaque saumon a environ un pié en quarré, & cinq piés de long.

Ces quatre murs ont environ cinq piés de hauteur, sur deux d'épaisseur, & forment le même quarré que la poële ; ils sont séparés en-dedans par un autre mur appellé barange, d'environ trois piés de hauteur, & ouverts sur le devant dans toute leur hauteur de deux entrées d'environ trois piés de largeur, & sur le derriere de deux trouées de même hauteur, mais d'un pié & demi seulement de large. Celles-ci servent de cheminées ; c'est par les autres qu'on jette le bois, les fascines, &c. & qu'on gouverne le feu. Les murs de refend servent à la séparation des bois & des braises ; ils sont faits de cailloutage & des pierres de sel qui se forment par le grand feu, lorsqu'il se fait des gouttieres aux poëles, avec de la glaise mêlée de cendres & de crasse provenant des cuites ; cette composition résiste à la violence du feu pendant plusieurs abattues.

Au derriere de chaque poële, & à l'ouverture des cheminées, il y a deux poëlons de 8 à 10 piés de longueur, sur 6 à 7 de largeur, & 10 à 11 de profondeur. Chacun est composé de 28 platines : c'est dans ces poëlons que les conduits ou échenaux amenent les eaux des baissoirs, d'où elles se rendent dans les poëles après avoir reçu un premier degré de chaleur.

Chaque poële est servie par une brigade de 14 ouvriers ; savoir deux maîtres, deux socqueurs, deux salineurs, quatre sujets, & quatre brouetteurs.

On compte le travail des poëles par abattues, composées chacunes de 18 tours, le tour est de 24 heures. Voilà le tems nécessaire à la formation des sels. Lorsqu'une abattue est finie, on laisse reposer la poële pendant six jours, qu'on employe à la raccommoder. Une poële fournit ordinairement depuis 27, 28, jusqu'à 30 ou 31 abattues.

Avant que de mettre une poële en feu, les maîtres, socqueurs & salineurs l'établissent sur son fourneau, & sont dans l'usage de lui donner deux pouces à deux pouces & demi de pente sur le devant, parce que le feu de devant est toujours plus violent ; ensuite ils ferment les joints des platines avec des étoupes, & enduisent le fond de chaux détrempée : ce travail s'appelle clistrer une poële.

La poële clistrée, on passe les crocs dans les happes, on les place sur les bourbons, on établit entre les bourbons & la poële des éperlans ou rouleaux de bois d'un pouce & demi de diamêtre ou environ, pour contenir la poële & arrêter autant que faire se peut les efforts du feu : après quoi on ouvre les conduits des poëlons, & l'on charge la poële d'un pouce d'eau, pour empêcher que le feu d'environ 300 fagots qui ont été jettés dessous ne brûle les étoupes qui bouchent les joints des platines.

Ce premier travail s'appelle échauffée, & se commence entre onze heures & midi ; ensuite les salineurs jettent du bois de corde dans le fourneau, & chargent la poële d'eau jusqu'à 15 à 16 pouces de hauteur ; on diminue ensuite de moitié ou environ le volume d'eau que donnent les échenaux. Le salinage dure environ cinq heures, & consume à-peu-près huit cordes de bois ; pendant ce tems la poële bout toujours à grand feu, & est continuellement abreuvée de l'eau des poëlons. Quoique les poëlons fournissent sans cesse, cependant la poële se trouve réduite après le tems du salinage à 13 ou 14 pouces d'eau, parce que l'évaporation causée par l'ardeur d'un feu extraordinairement violent, est plus grande que le remplacement continuel qui se fait par le secours des poëlons.

Il paroît dans ce tems une crême luisante sur la superficie de l'eau, à-peu-près comme il arrive sur un bassin de chaux fraîchement éteinte : alors on ferme entierement les robinets ; & les maîtres, les salineurs & les sujets remettent la poële aux socqueurs. Ce passage des uns aux autres s'appelle rendre la mure aux socqueurs.

Les socqueurs à qui les brouetteurs ont fait provision de quatre cordes de gros bois, les jettent dans le fourneau à quatre reprises différentes, dans l'intervalle d'environ trois heures ; ils nomment ce travail la premiere, la seconde, la troisieme & la quatrieme chaude ; ces quatre chaudes donnent ordinairement une diminution de quatre pouces d'eau dans la poële.

Sur les dix à onze heures du soir les socqueurs remuent d'heure en heure les braises du fourneau jusqu'à deux heures du matin, & plus souvent, lorsque les braises s'amortissent trop promtement. On donne à ce travail le nom de raillées, parce que l'instrument que l'on employe s'appelle raille : le raille n'est autre chose qu'une longue perche de toute la longueur du fourneau, au bout de laquelle est un morceau de planche.

La chaleur de ces braises donne à la mure presque le dernier degré de cuisson ; & sur les deux heures, lorsque les braises sont amorties, les socqueurs jettent dans le fourneau en deux ou trois fois seize chers de fascines de 20 fagots chacun : après quoi ils remuent de nouveau ces braises jusqu'à quatre heures du matin, que se fait la brisée.

Quelquefois par des accidens, soit de vents contraires à cette opération, soit par la mauvaise qualité des bois, ou parce qu'ils ont été mal administrés dans l'intervalle du salinage ou du soccage, les ouvriers sont forcés d'ajouter quatre à cinq cent fagots à la consommation ordinaire, pour hâter cette cuisson, sans quoi elle anticiperoit sur le tour suivant. C'est ce que les ouvriers appellent entr'eux courir à la paille.

Lorsque le premier sel est formé, les salineurs & les sujets le tirent de la poële avec des pelles courbes, & le mettent égoutter sur deux claies appellées chevres, qui sont posées au milieu des deux côtés de la poële ; & à mesure que le monceau grossit, on l'entoure avec des sangles pour le soutenir & l'élever à la hauteur qu'exige la quantité du sel formé.

Après que le premier sel est tiré, les socqueurs jettent dans le fourneau environ 400 fascines à trois tems, ce qu'ils appellent donner trois chaudes ; & cette opération conduit au dernier degré de cuisson, ce qui reste dans la poële. Cette eau porte ordinairement 38 à 40 degrés de salure.

La formation de ce dernier sel ne finit que sur les dix heures du matin : on le met comme le premier sur les claies ou chevres, où ils restent l'un & l'autre pour se sécher & s'égoutter pendant le tems du tour suivant.

Il y a toujours un des 14 ouvriers de la brigade qui veille sur la poële à tour de rôle pendant la nuit ; ses fonctions consistent à avoir l'oeil aux accidens imprévus, & à faire venir aux heures marquées les ouvriers de rechange au poste & au travail qui leur est assigné.

Nous venons de parcourir les différentes manoeuvres qui s'employent à la fabrication du sel ; supposons maintenant qu'une abattue soit finie, pour voir ce qui se passe jusqu'à ce qu'une autre recommence.

Nous avons dit que l'on donnoit six jours d'intervalle entre chaque abattue, pendant ce tems les maîtres & les socqueurs ôtent les cendres du fourneau, & les portent au cendrier dans des civieres appellées banasses : ces cendres appartiennent au fermier de l'ambauchure (voyez plus bas ce que c'est) ; il en retire environ 800 livres par an. Ensuite on laboure l'âtre du fourneau pour le remettre de niveau, en applanissant les bosses qui se sont faites par les gouttieres de la poële, & les crasses qui en proviennent, ainsi que l'écume que la poële a rendue pendant le tems de la formation, sont enlevées par les sujets & les brouetteurs, & répandues dans l'intérieur de la saline, tant pour élever les endroits qui sont encore inondés par les eaux de la seille, que pour empêcher que les habitans ne se servent des crasses & écumes, dont ils tireroient une assez grande quantité de sel en les faisant recuire.

Pendant le tems de la cuisson, l'écume se tire avec six cuilleres de fer appellées augelots, placées séparément entre les bourbons sur le derriere de la poële. On a fait l'épreuve d'en mettre au-devant ; mais ils ne se chargeoient que de sel, parce que le feu étant plus violent en cet endroit, & l'eau plus agitée par les bouillons, l'écume étoit chassée à l'arriere, comme il arrive à un pot-au-feu. L'augelot est à demeure appuyé sur le fond de la poële, & le mouvement de l'eau y porte les crasses, qui ensuite n'en sortent plus par l'effet de la composition de cet instrument. C'est une platine de fer dont les bords sont repliés de quatre pouces de haut ; le fond en est plat, & peut avoir 18 pouces de long sur 10 de large. Ce qui est une fois jetté dans ce réduit, ne recevant plus d'agitation par les bouillons, y reste jusqu'à ce qu'on l'ôte ; il a à cet effet une queue, ou plutôt une main de fer d'environ deux piés de long. On le retire ordinairement, quand les dernieres chaudes du soccage sont données.

Les six jours d'intervalle d'une abattue à l'autre sont employés non-seulement aux différentes opérations dont nous venons de parler, mais ils sont encore nécessaires à laisser reposer la poële, à la visiter, à y réparer les crévasses & le dommage que le feu peut y avoir causés, à l'écailler, & à la préparer à une autre abattue.

L'abattue finie, les maîtres, les salineurs aidés des socqueurs & des sujets, étançonnent la poële par-dessous, la détachent des crocs qui la soutiennent, ôtent les bourbons, à l'exception de trois, la nettoyent, & en tirent les crasses : ce travail s'appelle socquement des poëles.

L'écaillage suit le socquement. On commence par échauffer la poële à sec, afin qu'elle résiste, sans se fendre, à la violence des coups qu'il est nécessaire de lui donner pour briser & détacher les écailles qui sont extrêmement adhérentes, & ont quelquefois 2 pouces d'épaisseur. Le tout s'enleve ordinairement en trois quarts d'heure de tems ; mais il ne faut pas moins de trente ouvriers qui frappent tout-à-la-fois en divers endroits, à grands coups de massues de fer. Cependant il y a des écailles si opiniâtres qu'il faut les enlever au ciseau. Les Maréchaux rassurent ensuite les cloux étonnés, en remettent des neufs où il est nécessaire, & des pieces aux endroits défectueux.

Ces réparations faites, le directeur, les contrôleurs des bancs, & ceux des cuites en font la visite, & vérifient le travail des maréchaux.

Voyons maintenant ce qu'une poële en feu peut produire de sel, & à combien le muid revient au fermier.

La poële s'évalue à 240 muids par abattue ; l'abattue est de 18 tours, & le tour de 24 heures : donc la poële fait 20 abattues par an, & son produit annuel est de 4800 muids.

Mais il y a des accidens. Le froid, les vents, la vétusté des poëles & les tours en ont. Les premiers sont toujours moins abondans, & ne donnent ordinairement que 12 à 13 muids : les premiers de tous n'en donnent que quatre au plus, soit parce que la poële n'est pas échauffée, soit parce que les gouttieres ne sont pas encore étanchées ; du 5e. au 14e. il se fait 15 à 16 muids ; les derniers en donnent moins, parce que l'écaille de la poële qui est alors forte & épaisse, affoiblit l'action du feu : ce qui bien combiné réduit l'abattue à 220 muids, & le produit annuel de la poële à 4400 ; sur quoi déduisant le déchet à raison de 7 à 8 pour 0/0, on peut assurer que la saline qui travaille à trois poëles bien soutenues, fabriquera par an douze mille trois à quatre cent muids de sel.

Mais les dépenses en bois, en réparations, en poëles, poëlons, &c. se montent à 325369. 2. 7. ce qui divisé par 27654, quantité de muids de sel fabriqués pendant les années 1727 & 8, de même que 325369 2. 7. sont les dépenses de ces deux années, donne le muid de sel à 11 l. 5 s. 3 d. (au reste tout a bien changé de prix depuis le tems que ces calculs ont été faits).

La chevre est une espece d'échafaudage composé de deux pieces de bois de six piés de longueur, liées par deux barres d'environ cinq piés, posées sur les bourbons qui se trouvent au milieu de la poële. Cet échaffaud a une pente très-droite, & forme un talud glissant sur lequel est posée une claie soutenue à son extrêmité par un pivot haut de huit pouces, qui lui donne moins de pente qu'à l'échaffaud.

Lorsqu'il est question de procéder à la brisée, le contrôleur des cuittes, celui qui est de semaine pour ouvrir les bancs, les ouvriers de la brigade se rassemblent ; on ouvre les bancs, & alors un des ouvriers detache la sangle qui soutient la chevre, ôte les rouleaux, & faisant sauter le pivot d'un coup de massue, donne un mouvement à la chevre qui coule par son propre poids, & se renverse sur le seuil du banc. Cette opération se fait en même tems des deux côtés de la poële qui est chargée de deux chevres égales.

Le sel demeure dans les bancs pendant dix-huit jours, au bout desquels on le porte dans les magasins, & ce n'est que lorsqu'il y est, que les contrôleurs s'en chargent en recette.

Ce relevement se fait dans des especes de hottes de sapin appellées tandelins qui sont étalonnées sur la mesure de deux vaxels. Cet étalonnage n'est pas juridique ; il n'est que pour l'intérieur de la saline. Mais le vaxel est étalonné juridiquement en présence des officiers de M. le duc de Lorraine, à Bar où la matrice est déposée. Le vaxel est à-peu-près de la figure d'un muid en largeur, mais il a moitié moins de profondeur. Il contient environ 41 livres de sel : ce qui fait autour de 650 livres par muid, sel de magasin ; car celui des bancs est plus léger, n'ayant point encore acquis son dépôt.

Droit des quatre francs deux gros. Ce droit se leve sur tous les sels qui sortent de la saline pour le fournissement des magasins, tant du département de Metz, que de celui de la saline, à raison de quatre francs deux gros pour chacun muid de sel. Il n'est point exigible sur les sels destinés pour les greniers de Metz & Verdun pour la gabelle d'Alsace & sur ceux qui se délivrent en vente étrangere.

L'embauchure, c'est le fournissement général des ustensiles nécessaires pour le chargement des sels, l'entretien des poëles, &c. les dépenses de réparation des murs, des fourneaux, des atres, fourniture de bourbons, claies, chevres, vaxels, &c.

Les fonctions principales du directeur receveur sont de régir la saline, de recevoir les soumissions pour les traites à faire, en l'absence des fermiers, ou de renouveller pour les voitures des sels, faire exploiter les bois affectés à la saline, & tenir la main à ce que les employés fassent leur devoir, distribuer le sel pour les entrepôts, &c.

Il y a des contrôleurs des bancs, contrôleurs des cuites.

Les veintres sont au nombre de quatre : deux résident à la saline, les autres au-dehors. Ils ont inspection sur les ouvriers boquillons, qu'ils mettent en nombre suffisant dans les coupes, & qu'ils éveillent.

Il y a des portiers.

Sel en pain. Les rois de France & d'Espagne devenus successivement possesseurs de la Franche-Comté, ont conservé l'usage & les différentes formes du sel en pain. Il s'en fabrique de neuf sortes, dont huit pour la province, & un pour le canton de Fribourg.

Gros sel d'ordinaire. Ce pain pese 3 livres 8 onces, ce qui fait pour la charge, composée de 48 pains, 168 livres. Sa forme est ronde & un peu creuse dans le milieu ; il est destiné aux communautés du bailliage d'Amont, à la ville & partie du bailliage de Salins.

Petit sel d'ordinaire. Ce pain pese environ deux livres & demie & la charge de 120 livres. Il est marqué de deux cercles qui regnent autour. Il est destiné aux communautés du bailliage d'Aval.

Petit sel de poste d'ordinaire, pese communément 2 livres 10 onces, & par conséquent la charge est de 126 livres. C'est à l'usage des communautés du bailliage de Salins.

Sel roture, ou d'extraordinaire, marchand dans toute la province, & destiné à subvenir aux besoins de ceux qui n'ont pas assez de sel d'ordinaire, doit peser 3 livres, & la charge 144. Sa figure est comme celle du gros sel d'ordinaire, il n'en differe que par le poids.

Sel marque de redevance. La distribution s'en fait, suivant l'état du roi, aux parties qui y sont employées. Il doit peser 2 livres & 1/2, & la charge 120 livres. Sa forme est celle du sel de poste.

Sel rosiere de redevance. Il se délivre pareillement, en conséquence de l'état du roi ; le pain pese 3 livres 5/8, & la charge 144.

Gros salé de la grande saline à 8 pour charge. Ces gros salés sont affectés aux propriétaires d'états de la grande saline, & aux cours supérieures de Comté. Chacun de ces salés doit peser 12 livres 5/8, figuré comme le moule de la forme d'un chapeau.

Gros salé de la grande saline à 12 pour charge. Même destination que ceux à 8 pour charge, dont ils ne different que de grosseur & de poids ; pese 8 livres chacun.

Sel de Fribourg, se délivre au canton de Fribourg, en exécution d'un traité du roi. Il ressemble au gros sel d'ordinaire ; pese chacun 2 livres 6 onces.

SALINES DE BEXVIEUX ET D'AIGLE appartenantes au canton de Berne, & celle de MOUTIERS en Tarentaise, pays de Savoye, appartenante à sa majesté le roi de Sardaigne, où il y a des galeres, ou bâtimens de graduation.

La graduation est une opération par laquelle on fait évaporer par le moyen de l'air & sans le secours du feu, plusieurs parties douces de l'eau salée, en l'élevant plusieurs fois au haut d'un bâtiment construit à cet effet, par le moyen de plusieurs corps de pompes qu'une eau courante met en mouvement, & la faisant retomber autant de fois de 20 à 25 piés de haut sur plusieurs étages de fascines ; d'où il résulte une grande diminution dans la consommation du bois, & dans les autres dépenses relatives à la fabrication du sel.

Plus la construction des bâtimens destinés à la graduation est parfaite, plus les différentes économies sont sensibles & utiles. Pour déterminer avec certitude l'étendue des bâtimens nécessaires à graduer l'eau d'une source salée, il en faut connoître avec précision le degré de salure. Un long usage a fait remarquer à MM. de Berne que les bâtimens de graduation à une seule colonne de fascines étoient sujets à perdre des portions de sel, en ce que quand il y a beaucoup d'agitation dans l'air, les particules d'eau salée dérivent de la perpendiculaire, & sont emportées lors de leurs divisions. Pour remédier à cet inconvénient, ils ont fait construire un bâtiment auquel ils ont donné 25 piés de largeur au-lieu de 18 qu'avoient seulement les anciens, & ils ont mis double colonne de fascines, qui n'ont que l'ancienne largeur par le haut, mais qui s'accroissant par le bas, prennent la forme d'une pyramide tronquée.

Le méchanisme de la graduation paroît très-simple, & quand on l'a vu pendant 24 heures, on croit le savoir & le posséder à fond ; cependant il y a une infinité de particularités intéressantes qui ne se présentent que successivement ; & sans toutes ces connoissances réunies, on court risque de tomber dans des erreurs qui coûtent cher.

La saline de Bexvieux & celle d'Aigle sont situées vis-à-vis S. Maurice, à l'entrée de la gorge du Vallais, à deux lieues l'une de l'autre.

Il n'y a qu'une source à la saline de Bexvieux ; elle sort d'une montagne appellée le fondement. On l'a découverte en 1664, & l'on pénétra fort avant dans le roc pour en rassembler les filets ; mais on n'est parvenu à la maintenir dans un haut degré de salure qu'en y creusant de tems en tems ; par la raison que les terres qu'elle parcourt ne contenant, selon toute apparence, que des portions & des rameaux de sel, ces rameaux s'épuisent par le mouvement continuel des eaux, qui ne reprennent une haute salure qu'en leur frayant une route nouvelle ; ensorte que cette source est actuellement plus basse de 250 piés que le niveau du terrein où on l'a trouvée originairement, ce qui a obligé de faire des galeries à différentes hauteurs pour en procurer l'écoulement.

Mais comme en approfondissant la source, le travail des galeries se multiplioit, & que la dépense croissoit à proportion, MM. de Berne prévoyant que cette entreprise deviendroit à la fin insoutenable, s'ils ne rencontroient quelque moyen plus simple, faisoient consulter par-tout les ingénieurs les plus habiles ; mais inutilement, jusqu'à ce que M. le baron de Boëux, gentilhomme saxon, leur inspira un vaste dessein, pour lequel il eut sept mille louis de récompense, & quinze cent pour son voyage sur les lieux.

Ce dessein consiste à introduire un gros ruisseau dans l'intérieur de la montagne, par la cime du rocher, pour faire mouvoir plusieurs corps de pompes, au moyen d'une grande roue de 36 piés de diamêtre, posée à plus de 800 piés de hauteur perpendiculaire de l'entrée du ruisseau dans le rocher ; & ce rocher est en partie de marbre, en partie d'albâtre, & de pierre dure ; un mineur n'en emportoit guere plus d'un pié cube en huit jours ; cependant cette montagne est traversée à jour dans plusieurs endroits, & il y a cinq autres galeries, de 3 piés de large, & de 6 piés de haut, qui font en tout plus de 3000 toises de longueur, & de 7 millions 28000 piés cubes. La nature de ce travail, le tems, la dépense, & la grandeur de l'entreprise, sont autant de sujets d'étonnement pour le voyageur, & autant de preuves du cas que l'état de Berne fait de son trésor, & du desir qu'il a de se passer de l'étranger.

Le degré de la source est variable : quand elle est à sa plus grande richesse, elle porte jusqu'à 20 ou 22 parties, épreuve du feu, ce qui feroit près de 28 à l'épreuve du tube ; son plus bas a été à 8 degrés ou à 10, elle produit ordinairement 500 livres pesant d'eau par quart-d'heure ; ces eaux sont conduites de la source, par sa pente naturelle, à la saline de Bexvieux, par des tuyaux de bois de sapin, dans une distance de 5/4 de lieue, où elle est reçue dans des reservoirs, & de-là reprise par un mouvement de pompes que l'eau fait agir, pour la porter dans de grandes galeries appellées bâtimens de graduation, qui peuvent la fortifier jusqu'à 27 degrés ; de-là elle passe par sa pente naturelle dans les bernes ou bâtimens de cuite.

La même montagne fournit encore une autre source, foible, qu'on sépare de la précédente, & qui s'étend par des canaux de sapin, jusqu'à Aigle, lieu distant de-là de deux lieues.

Cette source est fort chargée de soufre & de bitume ; l'odeur en est forte, & l'on en voit sortir l'exhalaison en tourbillon de fumée, même pendant l'été, à l'issue des galeries qui donnent entrée dans la montagne. Les lampes des mineurs enflammoient quelquefois cette matiere, sur-tout dans les galeries en cul-de-sac, où il n'y a point d'air passant, alors elle chassoit avec impétuosité tout ce qui lui resistoit, brûloit, pénétroit les corps ; il y avoit des ouvriers blessés & étouffés de la sorte ; pour éviter cet inconvénient, on établit de distance en distance de gros soufflets de forge, que l'on agitoit sans-cesse pour chasser cette vapeur. C'est ainsi qu'on en usoit lorsque M. Dupin visita ces travaux ; cependant le sel de cette source est beau, bon, sain, crystallin, & blanc comme la neige ; le soufre contribue à lui donner cette blancheur, sans lui laisser son odeur.

On associe à cette derniere source, celle de la montagne de Panet, & leurs eaux vont mêlées, dans les reservoirs ou bâtimens de graduation, prendre, de foibles qu'elles sont, jusqu'à 25 à 27 degrés de salure ; on pourroit les pousser plus loin, mais l'eau trop chargée de sel devient gluante, pâteuse, & ne coule plus aisément par les petits robinets destinés à la répandre en forme de pluie, sur différens étages de fascines qu'elle doit traverser pour arriver à son bassin ; elle s'y attache, se fige, empêche l'effet de l'air, & par conséquent de l'évaporation, quand le tems est convenable, c'est-à-dire gai & sec ; on pousse la graduation depuis un degré & demi jusqu'à dix, en 24 heures. Avant cette découverte il falloit 6 cordes & demie de bois, pour fournir 25 quintaux ; maintenant 3 cordes & demie en donnent 80. Il est inutile d'insister sur l'importance d'économiser le bois.

Comme ce n'est point ici un systême nouveau dont l'événement soit équivoque, ni de ces imaginations philosophiques, tant de fois proposées, souvent essayées, mais dont l'essai en grand a toujours trompé la promesse ; que c'est au-contraire une expérience confirmée par un grand nombre d'années, à la saline de Slutz en Alsace, dans les deux salines de Suisse, & dans celle de Savoye, c'est refuser un avantage certain que de ne pas user d'une telle découverte.

Il y a des bâtimens de graduation à la saline de Moutiers en Tarentaise ; ce sont même les seuls dont nous ferons mention, les autres ne différant de ceux de nos salines, non plus que le reste de la manoeuvre, que par la différence des lieux. Le roi de Sardaigne ayant appris les services que M. le baron de Boëux avoit rendus au canton de Berne, l'appella à la saline de Moutiers, où il fit construire des bâtimens de graduation au nombre de cinq, dont deux ont 440 pas communs de longueur, & les trois autres 320 pas chacun. Ils ont tous 18 piés de large, sur 25 de haut, à prendre du rez-de-chaussée jusque sous la sabliere. La masse d'épines par où les eaux se filtrent, a 6 piés de large, occupe toute la longueur du bâtiment, & la hauteur depuis le bassin ou cuve basse, jusqu'à la sabliere ; ces cuves basses sont fournies par le grand reservoir, dont les eaux sont relevées dans les auges de filtration autant de fois qu'il est nécessaire, par plusieurs corps de pompes qui jouent continuellement, auxquelles l'Isere donne le mouvement ; les eaux sont poussées par la graduation depuis 2 degrés, qui est leur état naturel, jusqu'à 25 & 27.

Le degré s'estime par la livre sur le cent, ainsi la salure est à 20 degrés si l'évaporation étant faite sur 100 livres, il en reste 20.

SALINE DE DIEUZE, il y auroit beaucoup à gagner, à perfectionner les fourneaux ; voici comme on pourroit s'y prendre. L'ouverture superficielle seroit la même qu'aux anciens, c'est - à - dire de 28 piés sur 24 ; les côtés en talud, dont la ligne de pente seroit le côté d'un triangle équilatéral ; la distance de l'aire à la poële, inégale, savoir de 4 piés à l'embouchure, finissant à deux au plus, à l'endroit de la sortie ; il n'y auroit qu'une ouverture de 2 piés de large, & de 4 piés de haut, pour jetter le bois ; cette ouverture, avec un chassis ou huisserie de fer, à laquelle seroit suspendue une porte brisée de même matiere, que l'on ouvriroit ou fermeroit selon le besoin ; on pratiqueroit aux côtés deux fenêtres, pour juger de l'état des feux & de la poële, tout son quarré seroit exactement fermé pour concentrer la chaleur ; l'ouverture du derriere, ou la cheminée, auroit 2 piés de haut, sur 8 piés de large ; ayant remarqué que la chaleur qui sort par cette ouverture étoit fort considérable, on continueroit le fourneau de 9 à 10 piés de large, sur 12 de long, finissant à 7 piés ; l'on appliqueroit dessus un poëlon de même dimension ; l'ouverture ou cheminée de ce second poëlon, donnant encore beaucoup de chaleur, on en ajouteroit un troisieme, à 7 piés de base, finissant à 4, sur 7 à 8 piés de long, ensorte que l'un & l'autre de ces deux poëlons, ressembleroit à des cones tronqués, l'ouverture du dernier poëlon, destiné pour laisser échapper l'air & la fumée, n'auroit qu'un pié de haut, sur 18 pouces de large, & pourroit se fermer par un regitre. Voyez le plan ci-dessus. Dans les bâtimens qui auroient assez de profondeur, on pourroit multiplier les poëlons, pourvû qu'on proportionnât à leur nombre les pentes du fourneau.

Ce fourneau n'auroit pas les mouvemens des autres, le feu y seroit moins concentré, il agiroit avec plus de force, il se répandroit moins au-dehors, il seroit moins diminué au-dedans par l'accès de l'air froid, &c.

On a exécuté ces idées à Dieuze, & c'est tout ce qu'il y a de remarquable ; du reste, le sel s'y fabrique comme à Moyenvic & à Châteausalin.

SALINE DE ROZIERE, particularité des poëles de Roziere. Derriere les poëles il y a des poëlons qui ont 21 piés de long sur 5 de large, & derriere ces poëlons une table de plomb, à peu près de même longueur & largeur, sur laquelle sont établies plusieurs lames de plomb posées de champ, de hauteur de 4 pouces, qui forment plusieurs circonvallations. Toute cette machine s'appelle exhalatoire ; la destination de l'exhalatoire est d'évaporer quelques parties de l'eau douce, en profitant de la chaleur qui sort par les tranchées ou cheminées de la grande poële, & de dégourdir l'eau avant qu'elle tombe dans la grande chaudiere.

Particularités de la fabrication de sel au même endroit. Lorsque les maréchaux ont mis la poële en état, les ouvriers, dès quatre heures du matin, mettent le feu sous le poëlon, avec des éclats de buches, & cependant ils donnent de l'eau aux exhalatoires, laquelle se rend dans le poëlon. Ce poëlon contient de la muire grasse, autant qu'il a été possible d'en ramasser, ce sont les eaux les plus fortes que l'on ait dans le cours ordinaire de la formation du sel, par le moyen du feu.

Si la muire retirée de l'abattue, a été abondante, elle suffit seule à l'opération ; si on juge qu'il n'y en ait pas suffisamment, on jette dans le poëlon du sel de socquement : c'est ainsi que l'on appelle le dernier sel qui reste au fond de la poële, qui est d'un brun jaune, non loyal & marchand, & mêlé de corps étrangers.

Les ouvriers ont toujours de ce sel en quantité, pour parer aux accidens contraires à la formation dont la foiblesse des eaux est très - susceptible : le mauvais tems, le grand vent, le bois d'une moindre qualité, &c. peuvent faire cesser & baisser la poële à un point que l'on ne pourroit la relever & la faire schlotter, tout se perdroit sans former du sel.

Lorsque l'eau, versée des exhalatoires dans le poëlon où est la muire ou le sel de socquement, se dispose à bouillir, on remplit entierement de bois le fourneau de la grande poële, en laissant des jours entre les buches que l'on croise à cet effet ; on allume ce bucher, & sitôt que la poële a pris chaleur, on l'arrose avec la composition du poëlon, que l'on puise avec des vaisseaux appellés seillotes.

Quand le fer de la poële est bien chaud, & qu'il commence à être encrouté de sel formé par l'arrosement susdit, on y laisse entrer l'eau naturelle jusqu'à ce qu'elle soit à peu près pleine ; ensuite on donne quatre chaudes consécutives, c'est-à-dire qu'on charge quatre fois ce fourneau de bois ; la derniere chaude finit à trois heures après midi ; dans l'intervalle de ces chaudes, on leve les augelots, ou ces especes de caisses de fer, avec une ance, qui se posent aux angles & le long des côtés de la poële, & dans lesquels le schlot se dépose.

Cette premiere opération se fait par le maître, le salineur & le boeuf ; c'est ainsi que l'on nomme l'ouvrier qui décharge le bois des charettes, le jette sur la poële, & fait les autres menus services.

A trois heures après midi le socqueur se charge de la poële, il donne la derniere chaude avec le salineur qui se retire à six heures ; le socqueur rabat les braises, & laisse couler de nouvelle eau du poëlon dans la poële, suivant la force de sa muire ; on ne commence à tirer le sel que le 3 ou 4e jour, quelquefois en petite quantité, quelquefois assez abondamment, suivant les accidens survenus pendant la cuisson.

On compte le salinage par abattues, les abattues par tour, le tour est de 24 heures, & il y en a 13 dans une abattue ; chaque tour commence à 4 heures du matin : le produit en sel est plus ou moins grand.

Il n'y a en cette saline que cinq ouvriers, parce qu'ils ne sont pas obligés à travailler le bois.

L'été est la saison la plus favorable au salinage, il y en a bien des raisons qui se présenteront.

On a choisi pour cette comparaison deux mois d'hiver, pendant lesquels le nombre des abattues & des cordes de bois a été à-peu-près le même que dans deux mois d'été.

Lorsque la muire ou l'eau des sources salées, a senti le feu pendant quelque tems, elle devient trouble & elle commence à déposer un corps étranger, de couleur cendrée, gras au toucher, grumeleux ; en continuant de le frotter entre les doigts, on le croiroit plein de sablon assez fin ; cette matiere se nomme schlot, ou terre & crasse de poële ; c'est cette matiere qui forme le corps de l'écaille ou équille ; elle se durcit sur le fond de la poële, devient aussi solide que de la pierre commune, & lie le premier sel qui tombe sur fond ; son dépôt progressif est fini lorsque le grain de sel commence à paroître à la superficie de la muire.

Pour diminuer l'épaisseur de l'écaille qui diminue l'action du feu & ruine les fers, on se sert des augelots, le schlot s'y dépose ; on le jette, parce qu'on sait par expérience qu'il ne contient presque point de sel ; il fait périr les arbres, s'il pénetre jusqu'à la racine ; en le travaillant avec art & sans mêlange, on en tire un sel pareil à celui d'Epson.

On en tire encore d'autres sels ; en l'examinant, il donne des crystaux depuis 6 jusqu'à 18 & 20 lignes de long, & depuis 1 jusqu'à 3 1/2 lignes de largeur ; ce sont des prismes à six pans irrégulierement réguliers ; les deux surfaces du petit diamêtre sont à-peu-près doubles de largeur des deux surfaces qui terminent chaque extrêmité du grand diamêtre ; chacun des deux bouts est terminé en pointe de diamans, par six triangles dont les bases sont égales aux deux plus larges superficies, & aux quatre petites alternes.

Addition à ce qui a été dit des bâtimens de graduation. Pour former le sel de mer on dispose des aires ou bassins, qui ont beaucoup de superficie & peu de profondeur, dans lesquels on introduit l'eau de la mer par des rigoles ; le soleil & l'air agissent sur cette eau, ils l'enlevent, l'évaporent dans un espace de tems plus ou moins long, suivant l'ardeur du soleil, la qualité & l'activité du vent, étant à observer que la saison de l'été la plus chaude, est celle que l'on saisit pour cette opération. Le sel, comme plus pesant que les parties aqueuses, demeure inébranlable aux chocs qu'il reçoit, l'action du soleil, les secousses & les ébranlemens de l'air, l'élevent seulement jusqu'à une hauteur de quelques piés, mais il retombe après quelques pirouettemens, ses parties se réunissent, se crystallisent, & forment enfin un corps solide, dont la figure est communément cubique.

L'art a cherché à imiter la nature par les bâtimens de graduation ; pour cela il n'a que changé la forme de l'évaporation ; celle de la nature se fait dans une disposition horisontale, celle de l'art dans une disposition verticale.

Les bâtimens de graduation sont à jour, élevés de 20 à 25 piés de la cuve à la sabliere ; on force l'eau que l'on veut graduer, à monter par les pompes jusqu'au haut de ces bâtimens, d'où elle se distribue dans des augets de 4 à 5 pouces de largeur & autant de profondeur, disposés suivant la longueur du bâtiment, parsemés de petits robinets à six pouces de distance les uns des autres, qui ne laissent échapper l'eau que par gouttes, lesquelles rencontrant dans leur route une masse de fascines de 20 à 25 piés de haut, sur 10 de large, se subdivisent & multiplient leurs surfaces à l'infini ; ensorte que l'air auquel cette subdivision donne beaucoup de prise, emporte dans l'espace, comme une rosée, les parties douces de l'eau qui se sont trouvées soumises à son action, pendant que les parties qui demeurent chargées de sel, déterminées par le poids, décrivent constamment une perpendiculaire, & se précipitent dans le bassin destiné à les recevoir, d'où elles sont ensuite élevées par d'autres pompes qui les portent dans une autre division d'augets, pour retomber, par la même manoeuvre que ci-devant, dans une autre division de bassin, & successivement jusqu'au dernier, le nombre étant proportionné au degré de la salure de l'eau. On donne aux plus foibles, telles que celles d'un degré & demi ou deux degrés, jusqu'à sept divisions, & l'on peut les pousser jusqu'à 30 degrés en trois jours dans la bonne saison.

Plus la disposition des bâtimens est parfaite, plus les différentes économies sont sensibles. Leur forme, leur exposition, la maniere d'élever les eaux, l'attention au progrès de la salure pour éviter un travail inutile & ménager un tems précieux, le gouvernement des robinets qu'il faut conduire suivant les changemens & le caprice du vent, & mille autres détails que l'on croiroit indifférens, sont d'une importance extrême.

Pour pouvoir déterminer avec certitude l'étendue des bâtimens nécessaires à graduer une source salée, il en faut connoître avec précision la possibilité & la qualité. Mais pour en donner une idée générale, de même que de l'économie qui en résulte, on dira que pour faire par le moyen de la graduation 7000 tonneaux de sel de 650 pesant chacun, avec de l'eau à 4 degrés ou à 4 pour 0/0, il faut 3000 piés de bâtiment & 5000 cordes de bois, & que sans cela, il en couteroit 32000 cordes pour pareille quantité.

On ne connoît point l'auteur de cette machine ; mais il est à présumer qu'elle est fort ancienne, & que la saline de Soultz en basse Alsace, a fourni le modele de celles qu'on a établies dans la suite. C'est surement la plus ancienne. Celles de Suisse, de Savoye & d'Allemagne sont absolument modernes, & il est étonnant que l'on n'ait pas plus tôt fait attention à celle de Soultz, qui est sur le grand chemin de Strasbourg à Mayence, & exposée à la vue de tout le monde. Il n'y a personne à Soultz ni aux environs, qui sache l'origine de cette saline ; le plus ancien titre qui existe est un contrat d'acquisition de 1665.

Elle subsistoit avant les guerres de Suede, pendant lesquelles elle fut ruinée. Rétablie à la paix, elle fut donnée à emphithéote par la maison de Fleckenstein à celle de Krug, moyennant le dixieme du produit en sel. Krug la rendit à Furst, qui la répara de nouveau. Cette saline peut fournir annuellement environ 140 muids, de 650 livres chacun.

Les eaux des fontaines salantes passent par des carrieres souterraines de sel gemme, où elles se chargent de parties de sel, & contractent un degré de salure plus ou moins fort, suivant qu'elles en parcourent sans interruption un plus ou moins long espace, étant à observer que ces roches sont par veines, par couches & par cantons ; & c'est la raison pour laquelle on voit côte à côte une source d'eau douce & une autre d'eau salée ; desorte que la terre étant extrêmement variée dans sa composition, les eaux qui en sortent participent de tous ses différens modes, & elles se trouvent imprégnées de parties de sel à proportion des différences de leurs positions.

La mer est trop éloignée pour s'imaginer qu'elle soit la cause de la salure de ces eaux ; l'eau filtrée dans les terres pendant un si long trajet, se dépouilleroit nécessairement de son sel, à-moins qu'on ne supposât qu'elles sont apportées de la mer ici par un canal fort droit & fort large, ce qui s'oppose à la raison & à l'expérience, par laquelle nous remarquons que l'eau de ces sources vient par différentes embouchures, & qu'elles croissent ou diminuent suivant que la saison est seche ou pluvieuse.

On remarque même que plus elles sont abondantes, plus elles sont salées ; ce qui provient de ce qu'ayant alors plus de volume, de poids & de vîtesse, elles frappent avec plus de violence & émoussent avec plus de facilité les angles des sinuosités qu'elles parcourent, & en entraînent aussi les particules jusqu'où le niveau leur permet d'arriver.

Voilà ce qui nous restoit à ajouter à cet article, d'après lequel on aura, je crois, une connoissance suffisante de ce que c'est que les fontaines salantes ; & les usines qu'on appelle salines. Voyez encore les articles SEL, SEL GEMME, SEL MARIN, & l'art. suiv.

SALINES DE FRANCHE-COMTE, il y en a deux dont l'abondance des sources, la qualité des eaux, & le produit en sel sont fort différens. La saline de Montmorot inférieure en tout à celle de Salins, n'a sur elle que l'avantage de l'avoir précédée. Mais détruite par le feu, ou abandonnée pour quelque autre raison, elle a été oubliée pendant plusieurs siecles, & c'est seulement vers le milieu de celui-ci que l'on a pensé à la relever. Au contraire depuis plus de douze cent ans que la saline de Salins subsiste, elle a toujours été entretenue avec un soin particulier, & a paru mériter l'attention de tous les souverains à qui elle a appartenu. Elle est beaucoup plus considérable que l'autre, & c'est par elle que nous commencerons cet article.

SALINE DE SALINS, (a) elle est divisée en deux parties que l'on distingue par grande & petite saline. Il y a une voûte soûterreine de 206 piés de longueur, 7 piés 5 pouces de haut, & 5 piés de largeur, qui donne communication de l'une à l'autre, ensorte qu'elles ne font ensemble qu'une seule & même maison. Elle est située au centre de Salins, dans une gorge fort étroite. Le rempart la sépare de la riviere de Furieuse, & elle est fermée par un mur du côté de la ville, à qui elle a donné la naissance & le nom. Car Salins a commencé par quelques habitations construites pour les ouvriers qui travailloient à la formation du sel.

Les eaux précieuses de cette saline en avoient fait un domaine d'un grand revenu, & ce fut un de ceux que S. Sigismond, roi de Bourgogne, donna au commencement du vj. siecle, pour doter le monastere d'Agaune. Ce monastere posséda dès-lors Salins en toute propriété jusqu'en 943, que Meinier, abbé d'Agaune, le donna en fief à Albéric, comte de Bourgogne & de Mâcon. Nous ne trouvons rien qui nous apprenne si l'établissement de cette saline est de beaucoup antérieur au vj. siecle. Strabon assure qu'on faisoit grand cas à Rome des chairs salées dans le pays des Séquanois ; mais ce passage ne peut pas s'appliquer à la saline de Salins plutôt qu'à celle de Lons-le-Saunier, qui est sûrement plus ancienne, & à laquelle par cette raison il semble mieux convenir.

La grande saline occupe un terrein irrégulier qui a 143 toises dans sa plus grande longueur du septentrion au midi, & 50 toises dans sa plus grande largeur du levant au couchant. La petite saline placée au septentrion de la grande, & dans la même position, a 40 toises de longueur & 25 de largeur.

Cette derniere renferme un puits appellé puits à muire. Il est à 66 piés de profondeur, depuis la voûte supérieure jusqu'au fond du récipient qui reçoit les eaux salées, & il a 30 piés de largeur, de toutes faces, présentant la forme d'un quarré. L'on y descend par un escalier, & l'on trouve au fond deux belles sources salées (b) qui dans 24 heures produisent 160 muids, mesure de Paris. L'eau claire, transparente, & à 17 degrés, est conduite par un tuyau de bois, dans le récipient des eaux salées. Il est à 5 piés de distance construit en pierre, & contient 47 muids. A côté de ce récipient, il en est un autre de la contenance de 61 muids, dans lequel se rassemblent les eaux de 4 sources (c) une fois plus abondantes que les deux premieres ; mais qui étant seulement à 3 degrés, sont pour cela nommées petites eaux. On en éleve une partie pour des usages qui seront expliqués dans la suite.

En termes de saline, l'on entend par degrés la quantité de livres de sel renfermées dans cent livres d'eau ; c'est-à-dire que 100 liv. pesant d'eau des deux premieres sources qui sont à 17 degrés, rendront après l'évaporation, 17 liv. de sel ; & par la même raison, 100 liv. des quatre dernieres sources, ou petites eaux à 5 degrés, n'en rendront que 5 liv. La pinte de Paris des eaux à 17 degrés, contenant 48 pouces cubes, pese 35 onces 1/4 ; & celle des eaux à 5 degrés, pese 32 onces 5/8.

On connoît le degré des eaux, en réduisant à siccité, par le moyen du feu, une quantité d'eau d'un poids connu, & celui du sel formé donne le degré. Sur cette opération, on a établi une éprouvette qui démontre d'abord la quantité de sel contenu dans 100 liv. pesant d'eau. Cette éprouvette est un cylindre d'étain, d'argent, &c. que l'on introduit perpendiculairement dans un tube de même matiere rempli de l'eau qu'on veut éprouver. Au haut du cylindre sont gravées des lignes circulaires distantes l'une de l'autre, dans des proportions déterminées par l'épreuve du feu. Ce cylindre se soutenant plus ou moins dans l'eau, suivant qu'elle est plus ou moins salée, & par conséquent plus ou moins forte, en désigne les degrés, par le nombre des lignes qui s'apperçoivent au-dessus du niveau de l'eau. Il ne faut pas que l'éprouvette soit en bois, parce que le sel s'y imbibant, donneroit ensuite à l'eau un degré de salure qu'elle n'auroit pas. D'ailleurs, le bois se gonflant ou se resserrant, suivant la sécheresse ou l'humidité de l'air, mettroit toujours un obstacle à la justesse de l'opération.

(a) La ferme générale soustraitant depuis long-tems la saline de Salins, il y a deux régies dans cette saline : celle de l'entrepreneur, dont nous indiquerons les employés dans la suite de ces notes, & celle de la ferme générale, dont nous allons d'abord donner une idée, parce qu'elle n'a point de rapport à toutes les manoeuvres que nous détaillerons, & qui regardent l'entrepreneur.

La régie de la ferme générale consiste à veiller à l'exécution du traité fait avec l'entrepreneur, à recevoir de lui les sels formés ; en faire faire les livraisons, percevoir le prix des sels d'ordinaire & Rozieres ; des Salaigres, Bez & Poussets, & de payer les dépenses assignées sur le produit.

Ses employés sont un receveur général - inspecteur, un contrôleur des salines, un contrôleur à l'emplissage des bosses, un contrôleur au pesage, un contrôleur-géometre, deux contrôleurs aux passavants, huit guettes, faisant les fonctions de portier, & chargés de fouiller les ouvriers & ouvrieres qui sortent des salines ; deux gardes attachés à la saline.

(b) Il y en a même trois : 1°. la bonne source a dix-sept degrés : 2°. le surcroit a dix-huit degrés deux tiers : 3°. le vieux puisoir ; mais cette derniere source n'a que deux tiers de degrés. Aussi ne la réunit-on avec les deux premieres que lorsque l'on fait l'épreuve juridique des eaux. C'est un ancien usage qui n'en est pas plus raisonnable pour cela. Dès que l'épreuve est finie, on renvoie le vieux puisoir dans le puits des petites eaux.

(c) La premiere est le vieux puisoir dont on a parlé dans la note précédente : la seconde s'appelle le durillon ; les autres sont sans nom, & aussi foibles en salure.

L'étain paroit préferable à l'argent, parce qu'il ne se charge pas de verd-de-gris ; & l'on doit toujours avoir soin de laver l'éprouvette avec de l'eau douce après qu'on s'en est servi, autrement elle cesse d'être juste.

Nous observerons ici, qu'il n'y a que les matieres salines qui marquent à l'éprouvette ; parce que le sel seul, pouvant se placer dans les petits interstices qui sont entre les globules de l'eau, la rend plus forte, plus difficile à céder, & s'y insinue même jusqu'à une quantité assez considérable, sans la faire augmenter de volume ; mais l'on auroit beau charger une eau douce de boue, & d'autres parties étrangeres, si on la met à l'éprouvette, le cylindre restera à la marque de l'eau douce, sans indiquer le moindre degré de salure.

Il y avoit autrefois une ancienne éprouvette en usage à Salins, dont le degré étoit d'un tiers plus foible que celui de la nouvelle dont nous venons de parler, c'est-à-dire qu'au lieu d'indiquer une livre de sel renfermée dans 100 liv. d'eau, il n'en indiquoit que les deux tiers d'une livre ; c'est à quoi il faut faire attention, quand on lit quelques mémoires ou procès-verbaux sur cette saline, & les officiers qui font tous les mois la visite des sources pour en constater les degrés, les comptent encore aujourd'hui suivant l'ancien usage.

La grande saline renferme deux puits dans lesquels il se trouve beaucoup de sources, salées & douces. Le premier est appellé puits d'amont ; & le second, puits agray ; & quoique l'un & l'autre soient désignés par le nom de puits, ils n'en ont point la forme. Ce sont de grandes & spacieuses voûtes souterreines bien travaillées, & construites solidement. Elles commencent au puits d'amont ; on y descend par un escalier en forme de rampe, composé de 61 marches. On arrive sur un plancher de 21 piés de long, sur 15 piés de large, sous lequel se trouve un grand nombre de sources de différens produits. Elles sont toutes séparées, non par des peaux de boeufs, comme on le lit dans le Dict. de Commerce, mais avec de la terre glaise préparée & battue, que l'on nomme conroi (d), & couverte par des trapes que l'on leve au besoin.

Il y a sept de ces sources (e) qui par de petites rigoles faites avec le conroi dont on vient de parler, sont amenées dans deux récipiens ménagés dans un même bassin de bois attenant au plancher, & de la contenance de 37 muids, 2 quarts, 58 pintes, mesure de Salins. (f) Elles fournissent par demi-heure 17 quarts, 12 pintes d'une eau à 10 degrés. Les autres, à l'exception de deux nommées les changeantes, n'étant qu'à 1, 2 degrés, ou même la plûpart totalement douces, elles sont rassemblées dans un récipient voisin, de même nature que le premier, & de la contenance de 15 muids, toujours mesure de Salins.

Les deux sources dites premiere & seconde changeantes, parce qu'elles ont souvent varié, ainsi que la troisieme changeante, sont à 2 degrés 2/3. & fournissent par demi-heure 1 quart 50 pintes. Un cheneau de bois les amene dans le récipient des eaux salées, d'où elles sont élevées séparément (g) pour des usages dont nous parlerons dans la suite.

La voûte en cet endroit a 39 piés de haut, à compter depuis le fond des récipiens, jusques sous la clé des arcades, & 44 piés de largeur : le tout à une seule arcade & sans piliers. Elle est construite ainsi dans la longueur de 178 piés ; de-là elle n'a plus que 17 piés de haut sous clé, sur 20 de large, & 148 de longueur ; cette partie sert à communiquer aux sources dites le puits à gray. En cet endroit la voûte a 46 piés de large, sur 34 de hauteur, & 176 de longueur. L'on trouve à l'extrêmité un plancher de 13 piés de large sur la longueur de 25 ; sous lequel sont sept petites sources salées à 13 degrés, couvertes par des trapes, comme au puits d'amont, & conduites par des rigoles de terre glaise dans un petit bassin de réunion où tombe encore un filet d'eau au même degré, dont l'on ignore la source. De ce bassin, où elles prennent le nom de grand coffre, elles sont envoyées par des tuyaux de bois de 18 toises de longueur au récipient des eaux salées, contenant 28 muids. A 18 pouces du fond de ce récipient, il sort encore une source nommée la chevre ; elle est à 10 degrés, & se mêle avec les autres. Leur produit total donne dans 24 heures, 145 muids à 12 degrés 2/3.

L'on doit observer que dans le nombre des sept premieres sources, il y en a une, d'un produit peu considérable, qui tarit dans les tems de grande pluie, & ne reparoît que dans les tems de sécheresse. Autour du plancher qui les couvre, il se trouve encore huit ou dix petites sources presque douces, qui réunies par un cheneau, vont tomber ensemble dans leur récipient, contenant 78 muids.

Toutes les sources salées des trois puits fournissent dans 24 heures 527 muids, dont le mêlange dans la cuve du tripot est ordinairement à 14 degrés. Elles sont mesurées le premier de chaque mois en présence des officiers de la jurisdiction des salines, & des préposés des fermiers. Les quantités de muids rapportées ci-dessus ont été calculées, de même que le degré des eaux, sur le produit total de plusieurs années dont on a tiré le commun. Ces sources augmentent ou diminuent proportionnellement au plus ou moins de pluie qui tombe ; & l'on a remarqué que les années qui étoient abondantes en neige étoient celles où les sources produisoient davantage. En général, plus le produit des sources augmente, & plus elles sont salées ; elles paroissent toutes venir du couchant, & passer sous la montagne sur laquelle est bâti le fort Saint-André.

Les eaux salées & douces des deux salines sont élevées (h) avec des pompes aspirantes, au moyen

(d) Les cinq premieres sources formées de différens sillets, se réunissent dans le plus grand des deux récipiens, & y coulent sous les dénominations que nous allons rapporter.

La premiere, dite les trois anciennes, est à onze degrés de salure.

La seconde s'appelle le corps de plomb ; elle est au même degré que les trois anciennes.

La troisieme ou la petite roue, est à douze degrés.

La quatrieme est nommée la nouvelle source ; ses eaux sont à quatre degrés trois quarts.

La cinquieme dite la troisieme changeante, est à quatre degrés & demi.

(e) Il y a deux préposés pourvûs d'office par le roi pour veiller à l'entretien du conroi qui sépare les sources salées & douces, & conduit leurs eaux dans les bassins qui leur sont destinés. Ils sont aussi chargés d'accompagner les officiers des salines, lorsqu'ils vont faire l'épreuve juridique des sources, d'y suivre le montier de garde dans sa visite hebdomadaire, & d'y conduire les étrangers. On les nomme conducteurs conroyeurs des sources. L'un est pour la grande saline & l'autre pour la petite.

(f) La pinte de Salins contient 64 pouces cubes, & il faut 240 pintes pour le muid.

La pinte de Paris ne contient que 48 pouces cubes, & il en faut 288 pour le muid.

La différence du muid de Salins est donc de 1544 pouces cubes, dont il est plus grand que le muid de Paris, ou de 32 pintes mesure de Paris, qui ne valent que 24 pintes mesure de Salins.

(g) Quoique ces eaux soient élevées séparément, on les réunit aussi avec les premieres, lorsque l'on fait la reconnoissance juridique des sources. C'est à-peu-près comme si une femme, toutes les fois qu'elle visiteroit ses diamans, y méloit des cailloux fangeux qui leur ôteroient de leur éclat & de leur prix, & qu'elle ne feroit entrer dans son écrin que les jours où elle en voudroit examiner la richesse. L'exemple d'une grand-mere imbécille seroit-il suffisant pour autoriser une conduite aussi ridicule ?

(h) Quatre charpentiers attachés aux salines sont chargés de l'entretien des rouages, & des ouvrages qui sont au compte de l'entrepreneur.

L'entretien des bâtimens, & toutes les grosses réparations, sont au compte du roi.

d'une machine hydraulique établie à chaque puits. Les eaux salées sont conduites par différens cheneaux dans le grand récipient appellé tripot ; c'est une vaste cuve toute en pierres de taille asphaltée, & garnie en-dehors de terre glaise bien battue ; elle contient 5568 muids, mesure de Paris. De-là ces eaux sont encore élevées avec des pompes, & distribuées par plusieurs chénaux dans les nauds ou réservoirs, établis près des chaudieres où elles sont bouillies ; on les y fait couler par le moyen d'une échenée que l'on retire ensuite lorsque la chaudiere est remplie, les pompes qui élevent les eaux douces ou peu salées, & qui les jettent dans le canal dit de Cicon, jouent par les mêmes rouages qui font mouvoir celles des eaux salées.

Le canal de Cicon qui reçoit toutes les sources douces de la grande saline, ainsi que les eaux qui ont servi aux machines hydrauliques, commence à l'extrêmité de la voûte du puits d'amont. A cet endroit élevé de 10 piés au-dessus du niveau des sources salées, on en voit une d'eau douce, abondante, claire, & bonne à boire. De-là le canal continue jusqu'à l'autre extrêmité de la voûte dite le puits à gray, où il reçoit encore les eaux qui ont fait mouvoir la machine hydraulique construite pour les pompes de la cuve du tripot ; alors il est fait en voûte, & passe sous la ville de Salins, à 25 piés de profondeur. Il a 332 toises de longueur ; 4 piés de large, sur 6 de hauteur commune, à compter depuis l'extrêmité de la voûte du puits à gray, jusqu'à l'endroit où il jette ses eaux dans la riviere de Furieuse.

Les eaux douces ou peu salées du puits amuré à la petite saline, ainsi que celles qui font mouvoir les machines hydrauliques pour les pompes qui les élevent, sont aussi reçues dans un canal de 53 toises de longueur, du même nom & de la même construction que celui de la grande saline auquel il se réunit.

Les voutes souterreines qui renferment les sources des puits d'amont & à gray, regnent sous le pavé de la grande saline, du septentrion au midi ; leur longueur totale est de 502 piés. On en attribue la construction aux seigneurs de la maison de Salins, qui commencerent à régner vers l'an 941, en la personne d'Albéric de Narbonne, comte de Mâcon & de Bourgogne, sire de Salins.

Nous avons dit que toutes les eaux salées de la grande & de la petite saline, se rassembloient dans la cuve du tripot, d'où elles étoient distribuées dans les réservoirs établis près des chaudieres.

Ces chaudieres ou poëles, toutes désignées par un nom particulier (i), sont au nombre de neuf, avec chacune un poëlon qui les joint par-derriere. Il y en a deux à la petite saline, & sept à la grande. Chaque chaudiere avec son poëlon a un emplacement séparé, & un réservoir ou naud fait de madriers de sapin pour y déposer les eaux nécessaires aux cuites. Cet emplacement s'appelle berne (k) ; il a 64 piés de long sur 38 de large.

Toutes les poëles sont de figure ovale, & les poëlons de celle d'un quarré long plus étroit dans le bout opposé à celui qui touche la chaudiere. Les dimensions communes d'une poële sont de 27 piés 2 pouces de longueur, 22 piés 8 pouces de largeur, & 1 pié 5 pouces de profondeur. Elle contient 90 muids d'eau ; celles du poëlon sont de 18 piés de long, 10 piés 6 pouces de large, & 1 pié 3 pouces de profondeur ; il contient 30 muids. L'un & l'autre sont composés de platines (l) de fer cousues ensemble avec de gros clous rivés, & sont suspendus sur un fourneau, la poële par 135 barres de fer de 4 piés de longueur, & le poëlon par 20 autres barres longues de 6 piés. Ces barres appellées chaînes, sont rivées par-dessous la chaudiere, & accrochées dans le dessus à des anneaux de fer tenans à des pieces de bois de sapin (m), qui traversent la largeur de la poële, & sont appuyées sur deux grosses poutres que soutiennent quatre dés de maçonnerie appellés piles, qui s'élevent de 3 à 4 piés aux quatre angles des murs du fourneau.

Le fourneau est creusé dans le terrein en même longueur & en même largeur que la poële & le poëlon. Le devant fermé par un mur, forme une ouverture ou gorge de 4 piés 6 pouces de hauteur, sur 15 à 16 pouces de largeur. C'est par-là que l'on jette le bois sur une grille de 10 piés de long & de 4 piés de large, placée à 6 piés de distance de la gorge du fourneau, sous le milieu de la poële dont elle est éloignée de 4 piés 6 pouces. Cette grille est composée de gros barreaux de fonte, distans de 3 pouces les uns des autres, pour que la braise puisse tomber dans un fondrier de 3 piés 6 pouces de profondeur & de 4 piés de largeur, creusé depuis l'extrêmité de la grille jusqu'à l'ouverture de la gorge à laquelle il vient aboutir pour faciliter le tirage des braises. Depuis les bords du fondrier, le terrein s'éleve en talud jusqu'aux côtés de la poële (n) ; de façon qu'il n'en est plus qu'à 8 pouces de distance. Il s'éleve de même depuis le bout de la grille jusqu'à l'extrêmité du poëlon, dont alors il ne se trouve plus éloigné que de 10 à 11 pouces. Le fourneau est fermé tout-autour avec de la terre (o), à l'exception de 4 soupiraux de 15 pouces de largeur, que l'on ouvre & ferme, suivant les besoins.

L'activité du feu se trouve dans le centre de la poële : l'air fait couler la flamme sous le poëlon (p), & la fumée s'échappe derriere par une ouverture de 6 à 7 piés de largeur, sur 10 à 11 pouces de hauteur.

La formation du sel se fait dans 3, 4, & quelquefois 5 bernes à-la-fois. Il faut 17 à 18 heures pour une cuite (q) : ensorte que les 16 cuites consécutives, qu'on appelle une remandure, emportent 11 ou 12 jours & autant de nuits d'un travail non interrompu à la même poële. On fait dans le même tems 16 cuites au poëlon, & le sel s'y trouve ordinairement formé 3 ou 4 heures avant celui de la poële (r). La

(i) Les chaudieres de la grande saline sont beauregard, chatelain, comtesse, glapin, grand bief, martinet, & petit bief. Celles qui sont à la petite saline s'appellent l'une chaudiere du creux, & l'autre chaudiere de soupat.

(k) Chaque berne est distinguée par le nom de la chaudiere qu'elle renferme.

(l) Les platines du fond s'appellent tables ; celles des bords versats, dont le haut est terminé par des cercles de fer nommés bandes de toises.

Les poëles sont composées de 350 tables ; de 100 versats, de 195 chaînes, & de 7500 clous.

(m) Le nom de ces pieces de bois est traversiers. Elles sont au nombre de 22, distantes de 10 pouces l'une de l'autre, & ayant chacune 9 à 10 pouces d'équarrissage. Les deux poutres sur lesquelles elles sont appuyées, s'appellent pannes ou pesnes.

(n) Les murs des côtés de la poële se nomment macelles.

(o) Cette partie qui touche les bords de la poële s'appelle rond.

(p) Les poëlons ne sont pas anciens. Il n'y a pas trente ans qu'ils sont en usage dans la saline de Salins. C'est M. Dupin, fermier général, qui les y a introduits. Il en résulte une épargne de bois considérable, & relative à la quantité d'eau que l'on bouillit au poëlon, sans augmenter sensiblement le feu de la poële.

(q) Autrefois la cuite ne duroit que douze heures ; mais le sel en étoit moins pur & moins beau, l'eau n'ayant pas le tems de scheloter assez, ni le sel celui de se former. Aussi étoit il sans consistance, & comme de la poussiere.

(r) Les fevres ou maréchaux chargés de l'entretien des poëles, car on n'en fait jamais de neuves à Salins, étoient autrefois pourvûs de leur office par le roi ; ce qui les mettoit à l'abri de la révocation, & étoit contre le bien du service. On a supprimé ces charges, & les maréchaux sont à présent aux gages de l'entrepreneur, qui avec des appointemens fixes, leur accorde encore onze deniers par charge de toute espece de sel formé, afin de les intéresser par-là à apporter tous leurs soins à l'entretien des chaudieres, & à prévenir les coulées.

Les maréchaux des salines sont à présent au nombre de neuf : il y a quatre maîtres & cinq compagnons.

raison de cette différence est que l'on ne remplit jamais le poëlon déja beaucoup plus petit, afin que l'évaporation s'y faisant plus vîte, on puisse y remettre de l'eau pour la cuite suivante, pendant qu'il y a encore du feu sous la chaudiere.

Avant de commencer une remandure, on prépare la chaudiere 1°. en bridant les chaînes ou barres de fer qui soutiennent la poële & le poëlon, c'est-à-dire, en les assujettissant toutes à porter également ; 2°. en nattant avec de la filasse les joints & les fissures qui auroient échappé à la vigilance des maréchaux ; 3°. en enduisant la surface de la poële & du poëlon avec de la chaux vive délayée fort claire dans de l'eau extrêmement salée, appellée muire cuite, parce qu'elle provient de l'égout du sel en grain : ces trois opérations s'appellent faire la remandure. Ensuite, & immédiatement avant de commencer la premiere cuite, on allume un petit feu sous la poële pour faire sécher lentement la chaux, & on l'arrose avec cette même muire cuite ; ce qui s'appelle essaler, pour que le tout forme un mastic capable de boucher exactement les fissures, & d'empêcher la poële de couler (s).

Le travail d'une cuite est divisé en quatre opérations, connues sous les noms d'ébergémuire, les premieres heures, les secondes heures, & le mettre-prou. On entend par le terme d'ébergémuire, l'opération de faire couler dans la poële les eaux de son réservoir ; elle dure quatre heures, pendant lesquelles on fait du feu sous la chaudiere, en l'augmentant à proportion qu'elle se remplit. Lorsqu'elle est pleine, le service des premieres heures commence ; il dure quatre heures. Alors on fait un feu violent pour faire bouillir l'eau ; de façon cependant qu'elle ne s'échappe point par-dessus les bords ; le service des secondes heures dure aussi quatre heures. Il consiste à entretenir un feu modéré, & à le diminuer peu-à-peu, afin que le sel, qui commence alors à se déclarer puisse se configurer plus favorablement. Le mettre-prou, derniere opération de la cuite, dure cinq heures, pendant lesquelles l'ouvrier jette peu de bois, & seulement pour entretenir le feu, jusqu'à ce que le sel soit entierement formé, & qu'il ne reste que très-peu d'eau dans la poële.

Alors l'on ne jette plus de bois ; quatre femmes nommées tirari de sel, le tirent avec des tables de fer aux bords de la chaudiere, & d'autres ouvriers appellés aides, l'enlevent dans des gruaux (t) de bois, & le portent partie dans les magasins du sel en grains, & partie dans l'ouvroir, dont nous parlerons plus bas, pour y être formé en pains. Lorsque tout le sel est enlevé, on remplit la poële pour une seconde cuite, & ainsi des autres.

Quatre ouvriers & deux femmes sont attachés au service de chaque berne ; les ouvriers que l'on nomme ouvriers de berne (u), travaillent ensemble à préparer la chaudiere ; ce que l'on appelle faire la remandure. Ensuite ils se relevent pour le travail de la cuite ; ensorte que chacun d'eux faisant une de ces quatre opérations, se trouve avoir fait quatre cuites à la fin de la remandure.

Les deux femmes s'appellent aussi femmes de berne ; l'une dite tirari de feu, est occupée à tirer quatre fois par cuite les braises qui tombent de la grille dans le fondrier. Elle employe à cet usage une espece de pelle à feu longue de 20 pouces, large de 14, & dont les bords dans le fonds ont un pié d'élévation. Cette pelle est attachée à une grande perche de bois ; on l'appelle épit. L'autre femme dite eteignari, éteint la braise avec de l'eau, à mesure que la premiere l'a tirée. Toutes les deux sont encore chargées de tirer le sel aux bords du poëlon, lorsqu'il y est formé ; les tiraris de sel dont on a parlé, ne sont que pour la chaudiere.

Les seize cuites consécutives qui composent une remandure, produisent communément 1200 quintaux de sel, & consomment environ 90 cordes de bois. Une corde a 8 piés de couche, sur 4 piés de hauteur ; & la buche a 3 piés & demi de longueur. On fait année commune dans les salines de Salins 132 remandures, qui produisent autour de 158000 quintaux de sel blanc comme la neige, & agréable au gout, pour la formation desquels on consomme près de 11800 cordes de bois (x).

Après que la remandure est finie, on enleve le

(s) La vivacité du feu que l'on fait au fourneau se portant contre le fond de la poële, la tourmente, la bossue, & quelquefois en perce les tables, ou les disjoint. Alors la muire passant par ces ouvertures tombe dans le fourneau, c'est ce que l'on nomme coulée. Pour y remédier, un ouvrier monte sur les traverses de la poële, rompt avec un outil tranchant à l'endroit qu'on lui indique, l'équille qui couvre la place où la chaudiere est percée, & y jette de la chaux vive détrempée. C'est pendant le tems des coulées que se forment les salaigres. La chaleur du fourneau saisissant vivement l'eau qui s'échappe, en attache le sel au fond de la poële, où, lorsque la coulée est longue & considérable, il forme des especes de stalactites qui pesent jusqu'à 30 ou 40 livres ; on ne peut les détacher qu'à la fin de la remandure, quand le fourneau est refroidi. Les petits morceaux de salaigres qui se trouvent dans les cendres des ouvroirs ou des fourneaux, se nomment bez. Il n'y a de différence que dans la grosseur.

Il sembleroit aux chymistes que ces matieres exposées quelquefois pendant dix ou douze jours à une chaleur violente & continuelle, ne peuvent point conserver de salure, parce que l'acide marin emporté par l'activité du feu, doit se dissiper entierement, & laisser à nud la base alkaline dans laquelle il étoit engagé. Cependant les salaigres contiennent encore beaucoup de parties salines ; les pigeons en sont très-friands, & ceux qui ont des colombiers recherchent avec empressement cette espece de pétrification.

Les soins que l'on apporte aujourd'hui aux poëles de Salins empêchant presque entierement les coulées, & par conséquent la formation des salaigres, les fayanciers qui en faisoient grand usage pour leur fabrication, prennent pour y suppléer, des équilles des poëles. Ils les achetent à un prix plus bas, quoiqu'elles renferment beaucoup plus de sel. On vendoit les salaigres 15 liv. le quintal, ce qui étoit plus cher que le sel, & les équilles leur sont données pour 10 liv.

(t) Le portage des sels enlevés de la chaudiere se fait dans des gruaux de la contenance d'environ trente livres. Les aides qui en sont chargés ont chacun 13 sols 4 den. par remandure de la grande saline, & 1 liv. 2 sols 2 den. 2 tiers pour la petite saline.

Le montier de service compte les gruaux de sel sortis de la chaudiere, sur le pié de dix pour onze, qui sont effectivement portés dans les magasins. Le onzieme est retenu pour prévenir les déchets.

Il y a huit montiers, six à la grande saline & deux à la petite. Leurs fonctions sont de veiller sur toutes les parties du service de la formation des sels ; suivre les opérations des cuites, la fabrication des pains, avoir l'oeil sur l'entretien des rouages, enfin sur tout ce qui a rapport au bien du service.

Ils se relevent à la grande saline par garde de trois à trois alternativement, pendant 24 heures, tant de jour que de nuit.

(u) Il y a trente six ouvriers & dix-huit femmes de berne.

(x) L'entrepreneur avec qui la ferme générale soustraite pour la formation des sels, & toutes les opérations qui y sont relatives jusqu'à leur délivrance, est tenu tant par son traité (voyez celui de 1756 avec Jean Louis Soyer), que par les arrêts des 24 Mars 1744, & 30 Mars 1756, de réduire la consommation des bois nécessaires pour la cuite des sels, à la quantité de 15784 cordes ; & de former par an 150773 quintaux 40 livres, ou 111684 charges en toute espece de sels ; les charges évaluées sur le pié de 135 liv. Le prix lui en est payé à raison de 2 liv. 6 sols pour les sels en grains, & de 2 liv. 15 sols pour les sels en pains.

S'il excede la quantité de bois qui lui est accordée, il le paye à raison de 24 liv. la corde ; & si la consommation est moindre, la ferme générale lui donne 3 liv. par corde de bois épargné.

Les bois que l'on amene dans la saline pour la cuite des muires, y sont entassés en piles fort élevées, parce que l'emplacement est étroit. Ces piles se nomment chales ; ceux qui les élevent enchaleurs, & leur manoeuvre enchalage.

peu d'eau qui reste dans la poële (y), & l'on trouve au fond une croute blanchâtre appellée équille, depuis 1 jusqu'à 3 pouces d'épaisseur, & si dure qu'on ne peut la détacher qu'en la cassant avec des marteaux pointus. Elle est formée du premier sel qui, se précipitant au fond de la poële, s'y attache, s'y durcit, par la violente chaleur qu'il y éprouve ; la pureté de l'eau salée à Salins fait que l'équille n'y renferme pas beaucoup de matieres étrangeres ; elles sont presque toutes enlevées par les bassins que l'on met dans la poële, pour que l'ébullition de l'eau les y fasse déposer, & il s'y en mêle fort peu avec l'équille, dont 18 livres en rendent 17 d'un sel très-bon & très-pur. On la brise sous une meule ; ensuite elle est fondue dans de grands bassins de bois avec les petites eaux du puits amuiré, qui se chargent des parties de sel qu'elle contient. On met assez d'équilles pour que les eaux puissent acquérir quatorze degrés de salure, & alors elles sont aussi envoyées à la cuve du tripot.

Le sel en grains que l'on doit délivrer en cette nature est porté de la chaudiere dans des magasins nommés étuailles de sel trié. Il y en a neuf (z) dans la grande saline pour contenir ces sels, & leur faire acquérir le dépôt de six semaines convenu par les traités avec les Suisses, auxquels ils sont destinés. Le tems du dépôt se compte du jour où l'étuaille est remplie. Ces neuf magasins peuvent contenir ensemble 51000 quintaux. Il n'y en a point à la petite saline, où tout le sel en grains est ensuite formé en pains.

De ces neuf magasins, il y en a huit qui ont de grandes cuves au-dessous : l'une est construite en pierre, & les autres en bois ; elles reçoivent l'égoût du sel en grains. La plus petite de ces cuves contient 285 muids, & la plus grande 1700 muids. La neuvieme étuaille n'a, au-lieu de cuve, qu'un chéneau qui conduit son égoût au tripot. C'est cet égout des sels que l'on nomme muire cuite ; elle est ordinairement à 30 degrés (a). On la conduit dans une cuve particuliere, où l'on amene aussi des petites eaux à 5 degrés du puits à muire, ainsi que les changeantes du puits d'amont, jusqu'à ce que le mêlange total ne soit plus qu'à 14 degrés ; alors l'on envoie encore ces eaux dans la cuve du tripot.

Le sel en grains, que l'on destine à être formé en pains, est porté, au sortir de la chaudiere, dans une grande salle appellée ouvroir. Chaque berne a le sien ; l'ouvroir a environ 60 piés de long sur 30 de large : dans un coin de chacun sont établies de longues tables de bois élevées à hauteur d'appui, dont une partie en plan incliné s'appelle sille, & sert à déposer les sels en grains que l'on apporte de la poële ; l'autre partie, nommée massou, est faite avec des madriers creusés d'environ 6 pouces, & destinés pour y fabriquer les pains. Un petit bassin reçoit les muires qui s'égouttent du sel déposé sur la sille ; il y est attenant, & on l'appelle l'auge du massou. Cette muire sert pour paîtrir le sel dans le massou, & aider ses parties à se serrer plus aisément.

Quatre femmes (b) sont chargées de former & de sécher les pains de sel. Elles ont chacune leurs fonctions particulieres : la premiere se nomme mettari, parce qu'elle remplit l'écuelle ou moule dans lequel elle forme le pain avec le sel qu'elle a paîtri.

La seconde se nomme fassari. C'est elle qui donne la derniere forme au pain en passant les mains pardessus pour l'unir, & ôter le sel qui excede l'écuelle ; ensuite elle la renverse dans une autre plus grande, appellée siche, qui est remplie de sel épuré, détache le pain du moule, & le porte sur le sel en grains qui est uni sur la sille.

C'est-là que les deux autres femmes, nommées sécharis, viennent le prendre chacune à leur tour, & le font sécher sur la braise (c) qui est allumée au milieu de l'ouvroir, & répandue dans toute sa longueur.

Six rangs de pains de sel arrangés les uns à côté des autres forment ce que l'on appelle un feu. Il faut ordinairement dix heures pour faire sécher un de ces feux. C'est à cet usage que l'on emploie les braises tirées des fourneaux des bernes ; mais elles ne suffisent pas, & l'on est encore obligé d'en acheter (d).

Après que les pains sont séchés, les sécharis les enlevent de dessus les braises, & les empilent de chaque côté de l'ouvroir : ensuite vient un ouvrier qui les range dans une espece de panier de la largeur du pain, & assez haut pour en contenir douze l'un sur l'autre. Il est construit avec deux baguettes courbées & entrelacées de filets d'écorce de tilleul. Cette opération s'appelle enbenater ; celui qui la fait, benatier (e) ; le panier, benaton, & lorsqu'il est rempli de 12 pains de sel, benate, dont quatre font une charge. Lorsque ces sels sont enbenatés, on les porte au-dessus de l'ouvroir dans le magasin, appellé étuaille de sel en pains.

Tous les sels formés dans les salines de Salins se délivrent tant aux cantons suisses, qu'aux habitans de la province de Franche-Comté. Ceux-ci n'ont que du sel en pains, & le sel en grains, appellé sel trié, est uniquement destiné pour les Suisses.

Il y a d'anciens traités entre le roi & les cantons catholiques du corps helvétique pour une fourniture au volume de 8250 bosses de sel en grains. La bosse (f) est un tonneau de sapin, qui a des mesures

(y) Cette eau, qui est le résidu de 16 cuites, s'appelle eau-mere ; elle est très - salée, mais chargée de parties grasses & huileuses. On la mêle avec des eaux foibles pour les fortifier.

(z) Les neuf étuailles des sels en grains ont chacune un nom particulier ; étuaille de Me François, Pierre vers comtesse ; Pierre vers glapin ; les Allemands vers comtesse ; les Allemands vers glapin ; beauregard ; roziere ; la potesne & les biefs.

Elles ont chacune deux serrures à clés différentes, dont l'une est entre les mains du contrôleur à l'emplissage des bosses, l'autre entre celles des moutiers.

(a) L'eau ne peut jamais avoir plus de 33 degrés de salure ; lorsqu'on l'a portée à ce point, elle est saturée, & ne fond plus le sel qu'on lui présente.

(b) Ces femmes ont pour les quatre 8 livres dix sous de fixe par remandure, & 10 livres 6 sous 8 deniers par 400 champs de sel de toute espece ; ce qui fait pour chaque ouvriere 2 deniers 27/64 par 75 pains de sel qu'elles forment.

Ces femmes, dites femmes d'ouvroir, sont au nombre de 40, dont 28 à la grande saline, & 12 à la petite.

(c) Lorsque les braises qui ont servi au desséchement des pains de sel sont consumées, on en lessive les cendres pour en extraire les parties salines que les pains de sel y ont laissées. Cette opération a un inconvénient, c'est que si l'on retire le sel marin, on extrait en même tems le sel de cendre qui l'altere : on emploie à cet usage les petites eaux du puits à muire.

(d) Avant d'employer les petites braises au desséchement des sels en pain, on les met sur un crible de fer, pour en séparer la poussiere & toutes les parties trop menues ; c'est cette criblure que l'on nomme chanci.

On en distingue de deux especes dans la saline de Salins ; le chanci noir est la criblure des braises qui sont amenées aux salines ; & le chanci blanc est la criblure de celles que l'on tire des fourneaux des bernes. Cette seconde espece est beaucoup plus estimée & plus recherchée que la premiere ; l'une & l'autre se donne en forme de gratification : la délivrance s'en fait dans des besives de bois.

(e) Le benatier est encore chargé de prendre les benates de sel sur la place, à mesure que les poulins les y apportent, & de les arranger sur les voitures des sauniers, après avoir vérifié le compte des charges des benates, & des pains délivrés pour chacune.

(f) Il y a deux especes de bosses ; les longues & les courtes ; la dimension des premieres est fixée à 1 pié 6 pouces 8 lignes de diamêtre des fonds mesurés intérieurement à l'endroit des sables, ou traverses : 6 piés 2 pouces 6 lignes de circonférence extérieure du ventre, & 3 piés 9 pouces 8 lignes de hauteur dans oeuvre entre les deux fonds.

Les bosses courtes doivent avoir 1 pié 9 pouces de diamêtre des fonds ; 6 piés 8 pouces de circonférence, & 3 piés, pouce 10 lignes de hauteur, mesurés de même que les longues.

La premiere espece de bosses est la seule dont on se servoit précédemment ; mais la difficulté de trouver une quantité suffisante de douves assez hautes, a obligé en 1745 d'en fabriquer d'une espece plus courte, en regagnant par la circonférence ce qu'on perdoit sur la hauteur : ainsi les bosses longues & les courtes contiennent la même quantité de sel.

Le remplissage des bosses se fait par les manoeuvres - aides au poulinage : ils chargent le sel du magasin dans des gruaux, & l'apportent dans la salle, où ils le versent dans la bosse. Après les quatre premiers gruaux versés, l'aide au poulinage destiné à la manoeuvre du foulage, entre dans la bosse, foule le sel avec ses piés, & continue ensuite la même chose de quatre en quatre mesures : cette opération s'appelle piétinage.

Lorsque la bosse est remplie, on la laisse pendant huit jours sur son fonds, après lesquels l'aide au poulinage monte de nouveau sur la bosse, la foule de 18 coups de pilon, & fait remplir de sel le vuide qui s'est formé ; ce qui s'appelle fierlinage. Ce mot vient de l'allemand vierling, ou en l'écrivant comme il se prononce, fierling, quart, mesure de Berne. La bosse en doit contenir seize ; ensuite elle est fermée, numérotée, marquée, & mise en rang pour entrer dans les premiers pesages, & être délivrée aux voituriers. Les poulins ont 16 deniers par bosses, pour y apporter le sel, les remplir & fierliner, suivant l'usage que nous avons rapporté.

On appelle envoi, l'expédition de trois ou quatre cent bosses délivrées les jours indiqués pour les chargemens aux communautés qui les voiturent d'entrepôt en entrepôt jusqu'à Grandson & Yverdun.

Lorsqu'elles y sont arrivées, elles doivent encore y rester trois semaines en dépôt ; on les mesure de nouveau, & l'entrepreneur des voitures, à qui le fermier passe pour déchet 9 pour 100 en-dedans, c'est-à-dire qu'il lui en livre 100 pour 91 qu'il lui compte, est tenu de les remplir de façon qu'il n'en revienne pas de plaintes.

Il y a deux salles pour le remplissage des bosses ; l'une appellée la grande salle, en contient environ 600 longues & 400 courtes ; la deuxieme dite salle de l'ancienne forge, contient 400 bosses longues & 300 courtes.

Chaque salle a pour le pésage des bosses deux balances, dont l'une se meut par un balancier, & l'autre par un cric ; elle a aussi deux portes opposées pour la commodité des voitures, qui entrent par l'une afin de charger les bosses, & sortent par l'autre : chaque porte a deux serrures à clés différentes, qui sont comme celles des étuailles partagées entre le contrôleur à l'emplissage & le moutier.

On appelle pousset le sel qui se répand sur le plancher pendant le remplissage des bosses, & qui, foulé aux piés par les ouvriers & les voituriers, ressemble à un sable noir & rempli d'ordures. Les habitans de la campagne le mêlent avec la nourriture de leurs bestiaux, & ils l'achetent dix livres dix sols le quintal : on en donne aussi par gratification aux voituriers qui les premiers frayent les chemins fermés par l'abondance des neiges, & à ceux qui perdent des boeufs en voiturant les bosses.

Quatorze ouvriers nommés bossiers travaillent à la fabrication des bosses dans un attelier qui est dans l'intérieur de la saline, & où on leur amene les douves, fonds & cercles nécessaires.

fixes & déterminées. Elle est réputée contenir 560 livres de sel ; ainsi les 8250 bosses forment la quantité de 46200 quintaux.

Ces sels sont fournis par préférence, & rendus aux frais du roi dans les magasins de Granson & Yverdun en Suisse, où ils sont livrés à chaque canton à un prix fort au-dessous de ce qu'il en coute pour la formation & pour la voiture (g).

On fournit de plus 4570 quintaux de sel en 816 bosses pour le remplissage, & pour les déchets que l'on suppose arriver dans la route. Cette quantité est délivrée gratis : ainsi le total des sels en pains fournis aux cantons catholiques en exécution des traités du roi, est de 50770 quintaux.

Indépendamment du sel en grain, on delivre encore chaque année au canton de Fribourg, en vertu des anciens traités du roi, 4300 charges de sel en pain, du poids de 114 livres la charge, ce qui fait 4902 quintaux. Ce sel est levé à Salins aux frais du canton, qui ne le paye non plus que fort au-dessous du prix de la formation.

Outre ces traités sur lesquels le roi donne une indemnité considérable à ses fermiers, il est encore fait par ceux-ci, suivant la possibilité ou la convenance, d'autres traités avec des cantons protestans (h) pour 35 à 40 mille bosses : ensorte que la formation en sel de Salins pour les différens cantons suisses peut être évaluée, année commune, à 90000 quintaux.

Nous avons dit que l'on ne délivroit que du sel en pain aux habitans de la province de Franche-Comté, & cela est vrai, à l'exception des 164 quintaux de sel en grains distribués par gratification, tant aux principaux officiers de la province & de la ville de Salins, qu'aux officiers & employés des salines.

Avant l'établissement de la saline de Montmorot, celle de Salins fournissoit toute la province ; mais aujourd'hui elle ne délivre plus, année commune, que 67000 quintaux de sel formé en pains.

Il y a neuf especes de sel en pain ; & on les distingue par des marques particulieres à chacune par leur grosseur & par leur poids. Tous les pains sont de forme ronde ; le dessous est à-peu-près convexe, & le dessus contient les marques distinctives. Les moules de chacune de ces especes sont étalonnés sur des matrices qui restent au greffe des salines, & dont les originaux sont à la chambre des comptes de Dole.

La délivrance de ces sels est faite une partie par charge ; la charge est composée de quatre benates, & la benate de douze pains ; & l'autre partie en gros pains de 12 & de 18 livres : la destination & les prix en sont différens.

Des neuf especes de sel rapportées ci-dessus, les trois premieres, appellées sel d'ordinaire (i), sont accordées aux villes & communautés qui les font lever (k) chaque mois dans les salines. La quantité de

(g) Les cantons de Lucerne, Ury, Schwitz, Undervald le haut & le bas, & de Zug, payent la bosse de sel, 20 liv. 16 sols 4 den.

Fribourg, qui outre son sel en pains, a encore 1500 bosses de sel trié, le paye 23 liv. 6 sols 8 den. la bosse.

Soleure n'en donne que 22 liv. 1 sol 8 den.

Et le canton de Berne sur lequel on passe, & qui pour raison de ses péages, a 700 bosses de sel, les paye néanmoins beaucoup plus cher ; il en donne 28 liv. 5 sols.

Pour les 4300 charges de sel en pains qui sont fournis de plus à Fribourg, ce canton la paye à raison de 6 liv. la charge.

(h) La ferme générale a traité avec le canton de Zurich pour lui fournir annuellement quatre mille bosses au volume, & au prix de 36 liv. 10 sols par bosse.

Elle a encore traité avec le canton de Berne pour lui fournir par an vingt quatre mille quintaux de sel trié, au prix de 6 liv. 10 sols par quintal. Une partie de cette fourniture est faite par la saline de Salins, & l'autre par celle de Montmorot.

Ces deux traités, tant avec Zurich qu'avec Berne, sont de la même date. Ils sont faits également pour 24 ans, & ont commence au premier Octobre 1744.

(i) Les trois especes de sel d'ordinaire étant destinées à la fourniture de la Franche-Comté, comme il ne subsistoit anciennement dans cette province que trois bailliages, celui d'amont, celui d'aval & celui de Dole, toutes les villes & communautés ont été employées dans les rôles sous ces trois divisions, ainsi que les especes de sel qui leur sont affectées.

Le gros ordinaire se délivre aux bailliages d'amont & de Dole.

Le petit ordinaire au bailliage d'aval.

Et le sel de porte à quelques communautés du voisinage de Salins, probablement pour les attacher au service des salines.

Quoique ces bailliages aient été supprimés par la création de quatorze nouveaux bailliages, on n'a apporté aucun changement dans l'attribution des sels aux villes & communautés, qui pour cette délivrance, sont toujours réputées appartenir aux anciens bailliages dont elles faisoient partie.

(k) C'est dans les dix premiers jours de chaque mois que les communautés affectées à la saline de Salins, ainsi que les magasineurs, y envoyent lever les premieres leur sel d'ordinaire, & les seconds le sel roziere. Les voituriers qui viennent chercher ces sels se nomment sauniers. Le receveur après avoir vû leur procuration, leur donne un billet de délivrance, qu'ils vont porter à des employés établis sous le nom de contrôleurs aux passavants. Ces commis, au nombre de deux, enregistrent le billet, & expédient ensuite au nom de chaque communauté, avec celui du saunier, les passavans, qui le mois suivant, doivent être rapportés avec la décharge des échevins & des curés des lieux.

Les passavans sont donc des especes de saufs - conduits qui empêchent que ceux qui en sont munis, ne soient arrêtés par les gardes.

Les sauniers payent 13 deniers pour le chargement de chaque charge de sel levé à la grande saline, & 8 deniers seulement pour celui qu'ils levent à la petite. La ferme abandonne ce droit aux poulins qui portent les sels au devant de la saline sur la place où l'on charge les voitures.

Le poulin auquel les sauniers donnent leurs billets de délivrance, les remet à mesure qu'il délivre la quantité de sel énoncée au guette, qui à la porte de la saline, compte sur un chapelet les charges que l'on en sort, & vérifie si elles quadrent avec l'énoncé du billet.

On oblige les sauniers d'amener à Salins douze mesures de blé, en venant lever leur sel ; faute de quoi il leur est refusé. Cette loi est très-sage pour prévenir les disettes auxquelles la ville seroit exposée sans cela.

ce sel fut fixée en 1657 ; mais étant devenue insuffisante par l'accroissement des habitans, on y a suppléé par une quatrieme espece, dite sel rosiere ou d'extraordinaire. Il en est formé différens magasins où chaque particulier va, suivant ses besoins, en acheter au prix fixé par un tarif.

La cinquieme espece de sel en pains est appellée sel de Fribourg. Voyez ci-dessus.

Les quatre dernieres, dont deux sont en gros pains, appellés pour cela gros salés, se délivrent sous le titre de sel de redevance : 1°. pour anciennes fondations faites en faveur des églises, communautés religieuses & hôpitaux de la province : 2°. pour une partie des francs salés des anciens & des nouveaux officiers du parlement, de la chambre des comptes, des chancelleries, & d'autres officiers de la province ; on appelle franc-salé le droit qu'ils ont de lever, les uns gratis, & les autres à un prix très-modique, le sel qui leur est fixé : 3°. pour le rachat du droit de muire que différens particuliers avoient sur les salines.

Ce droit étoit fort ancien : il venoit de ce que divers particuliers, au tems que les salines appartenoient aux seigneurs de Salins, s'étoient associés pour travailler aux voûtes qui renferment les sources. Pendant ce travail, ils avoient aussi découvert d'autres sources salées, & ils en avoient séparé quelques-unes qui se mêloient avec les douces. Ce fut pour les récompenser que le prince leur accorda annuellement une certaine quantité d'eau salée qui se trouva divisée en 419 parts, lorsque les rois d'Espagne prirent possession de la Franche-Comté. Ces parts étoient appellées quartier, & chaque quartier étoit de 30 seaux d'eau salée.

Les rois d'Espagne devenus maîtres des salines formerent le dessein de réunir ces quartiers à leur domaine. Ils n'y trouverent de difficulté que de la part des gens d'église qui en possédoient la plus grande partie, vraisemblablement ensuite des dons qu'on leur en avoit fait. L'affaire fut portée à Rome, où elle ne fut cependant pas décidée à l'avantage des ecclésiastiques. Leurs portions furent estimées, & l'on en créa des rentes & redevances en sel, comme l'on avoit fait pour l'achat des droits des autres particuliers qui s'étoient prêtés de bonne grace à cet arrangement. Ce sont ces rentes & redevances, qu'on appelle rachat de droit de muire. (l)

Tous les bois qui se trouvent dans les quatre lieues autour de la ville de Salins ont été affectés pour la fourniture des salines, par un réglement de la cour du premier Avril 1727. Les forêts comprises dans ces quatre lieues, que l'on nomme l'arrondissement des salines (m) forment ensemble un total de 45340 arpens, dont environ les deux tiers sont au roi, & le reste appartient tant aux communautés qu'aux particuliers, qui ne sont pas les maîtres d'en disposer, & auxquels l'on n'accorde que le bois nécessaire à leurs usages. On leur paie le surplus à un prix fixé par la cour.

Le roi a établi par arrêt du 18 Janvier 1724, un commissaire général pour l'administration & la police des bois, ainsi que pour les chemins & rivieres de l'arrondissement. Cette administration est connue sous le nom de réformation des salines. Elle connoît tant au civil qu'au criminel, de toutes matieres concernant la police & l'administration des forêts.

La réformation est composée d'un commissaire général, d'un subdélégué, d'un lieutenant, d'un procureur du roi, d'un substitut du procureur du roi, de deux gardes-marteaux, d'un ingénieur & directeur des ouvrages, d'un receveur des épices & amendes, de deux arpenteurs, d'un garde-général collecteur des amendes, de deux gardes-généraux, & de 38 autres gardes particuliers.

Il y a encore dans cette saline une autre jurisdiction, à laquelle la maîtrise des eaux & forêts de Salins a été réunie en 1692. Elle connoît tant au civil qu'au criminel, & sauf l'appel à la chambre des comptes de Dole, de tout ce qui concerne les gabelles, conformément aux édits de 1703 & 1705. Elle est en même tems établie pour faire la visite des sources, & connoître de la police intérieure des salines. Cette jurisdiction a pour chef un juge visiteur des salines & maître particulier des eaux & forêts ; ses autres officiers sont les mêmes qu'à la réformation.

Le revenu annuel des salines de Salins peut être évalué, tous frais faits, aux environs de sept cent mille livres, dont quatre cent cinquante mille viennent de la Suisse. Il étoit plus considérable avant que la moitié de la Franche-Comté se fournît en sel de Montmorot.

SALINE DE MONTMOROT. Cette saline, remarquable par ses bâtimens de graduation, est située à 8 lieues sud-ouest de Salins, dans une petite plaine, entre la ville de Lons-le-Saunier, & le village dont elle porte le nom.

Il y a déja eu autrefois à Lons-le-Saunier des salines qui ont long-tems été les seules de la Franche-Comté. On prétend qu'elles existoient avant la venue des Romains dans les Gaules. La ville étoit connue sous le nom latin Laedo, tiré du grec, qui veut dire flux & reflux. D'anciens mémoires assurent qu'on en observoit un dans les eaux salées du puits de Lons - le - Saunier, & que c'est de - là que cette ville a pris son nom. D'autres soutiennent que le mot de Lons, son ancienne dénomination françoise, à laquelle on a ajouté le-Saunier depuis trois siecles seulement, signifioit un vaisseau de 24 muids qui recevoit

(l) L'entrepreneur des salines a pour la partie des bois grand nombre d'employés, dont voici les noms & les fonctions.

Deux visiteurs des bois taillis chargés de suivre l'exploitation des forêts appartenant tant au roi qu'aux communautés.

Trois taxeurs, dont deux à la saline & un au chantier de la ville. Ils sont établis à l'entrée des deux salines pour taxer aux voituriers le montant de leurs voitures : si le voiturier est mécontent il fait mouler son bois.

Deux buralistes ; ils retirent des mains des voituriers les billets des taxeurs, & leur en donnent d'autres sur lesquels ils vont se faire payer du prix de leur voiture chez le payeur des bois.

Un garde visiteur ; il est chargé de faire des visites dans les maisons des villages, autour des forêts & des routes, d'empêcher le vol des bois, & remplacer au besoin les visiteurs & les taxeurs.

Trois commis aux entrepôts ; ils font les fonctions de buralistes & de taxeurs pour les bois qui arrivent à leurs entrepôts.

Cinq commis tailleurs des futaies de sapin ; ils sont préposés à l'exploitation des futaies, & des bois taillis sous futaies ; font façonner les douves & bois de construction, réduire ce qui n'y est pas propre en bois de corde, & les délivrent aux voituriers.

(m) Par arrêt du 4 Août 1750, les bois situés dans les deux lieues excédentes les quatre premieres, furent encore mis sous la jurisdiction de la réformation, & affectés en cas de besoin, au service des salines.

Mais cette nouvelle affectation n'a pas encore été exécutée, à cause des différens ordres que le ministre a donnés pour y surseoir ; il y a même apparence que l'on pourra s'en passer toujours, si l'on continue à bien administrer les bois compris dans les quatre premieres lieues de l'arrondissement.

les eaux salées, & duquel elles couloient dans les chaudieres. Mais l'une de ces opinions n'est pas plus certaine que l'autre ; & elles pourroient bien n'être toutes les deux que le fruit de l'imagination échauffée de quelques étymologistes. Pendant les travaux que l'on a faits dans le puits de Lons-le-Saunier pour l'établissement de la nouvelle saline, on n'y a point remarqué ce flux & reflux dont il est parlé. D'ailleurs le mot de Lons vient probablement de celui de Laedo, & c'est sans raison qu'on lui va chercher une étymologie particuliere.

Si l'on ignore en quel tems les salines de Lons-le-Saunier furent établies, la cause & l'époque de leur destruction ne sont pas moins inconnues. On a trouvé dans les creusages qui ont été faits, une grande quantité de poulies, de rouages, d'arbres de roue à demi brûlés, & l'on peut conjecturer de-là, que ces salines périrent par le feu.

La ville de Lons-le-Saunier, dans une requête présentée en 1650 au conseil des finances du roi d'Espagne, exposa que ses anciennes salines avoient été détruites en 1290, pour mettre celles de Salins en plus grande valeur ; & qu'elle avoit obtenu sur ces dernieres 96 charges de sel par mois. Ce droit lui avoit été accordé en forme de dédommagement par Marie de Bourgogne & Charles V. son petit-fils ; elle en avoit joui jusqu'aux guerres, & aux pestes des années 1636 & 1637 ; & elle demandoit à y être rétablie. Elle obtint ce qu'elle desiroit ; mais enfin cet ancien droit a été réduit en argent, & c'est pour l'acquiter que le roi lui accorde encore à présent 1000 liv. par année pour les salines de Salins.

Cependant, quoique la chûte de celles de Lons-le-Saunier soit fixée dans l'acte que nous venons de citer, à l'année 1290, il est certain qu'elle est postérieure à cette époque. Philippe de Vienne, en 1294, légua par son testament à Alaïs sa fille, abbesse de l'abbaye de Lons-le-Saunier 18 montées de muire à prendre au puits de Lons-le-Saunier, pour elle & pour les abbesses qui lui succéderoient.

C'est au commencement du xiv. siecle qu'on peut vraisemblablement rapporter la destruction de ces salines, & l'on ne trouve point de titre plus moderne qui en fasse mention.

Quoi qu'il en soit, il paroît certain que les eaux qu'on y bouillissoit étoient meilleures que celles dont la nouvelle saline fait usage. Si elles n'eussent été qu'à 2, 7 & 9 degrés, comme on les voit aujourd'hui, il eût fallu une dépense trop considérable pour en tirer le sel ; les bâtimens de graduation n'étoient pas connus alors. Quand ces anciennes salines furent abandonnées, on tâcha d'en perdre les sources en les noyant dans les eaux douces ; l'on n'a pu ensuite les en séparer entierement ; & c'est à ce mêlange encore subsistant, que nous devons attribuer la foiblesse des eaux que Montmorot emploie à présent.

Ce n'est qu'en 1744, que cette nouvelle saline a été établie, avec des bâtimens de graduation, dont les trois aîles forment un demi-cercle, qu'elle ferme en partie par le devant. Les puits dont elle tire ses eaux salées, sont situés à différentes distances hors de son enceinte, ainsi que les bâtimens de graduation. Ce sont de véritables puits, dont les sources saillissent presque toutes du fond. Ils n'ont rien de curieux, & ne méritent pas que l'on en donne ici la description. Ils sont, comme à Salins, au nombre de trois.

Le puits de Lons-le Saunier, ainsi nommé parce qu'il se trouve dans cette ville, fournit dans 24 heures, depuis 1400 jusqu'à 1700 muids d'eau seulement à 2 degrés. Elle est un peu chaude, & le thermometre plongé dans ce puits monte de 4 degrés. Les eaux élevées par des pompes, sont conduites dans des canaux souterreins à la distance d'un quart de lieue, jusqu'à l'aîle de graduation, dite de Lons-le-Saunier.

Le puits Cornoz est éloigné de 34 toises de l'aîle de graduation, à laquelle il donne son nom, & où ses eaux vont se rendre. Il forme deux puits placés l'un à côté de l'autre, dans une même enceinte, pour recevoir deux différentes sources. L'une a 7 degrés & donne environ 200 muids d'eau par 24 heures ; & l'autre 3 degrés, n'en fournit que 12.

Le puits de l'étang du Saloir renferme plusieurs sources salées, qui, par des canaux souterreins, sont conduits à une demi-lieue, dans le bâtiment de graduation, dit du puits Cornoz. La principale à 9 degrés tombe dans le puits où elle se rend par un petit canal taillé dans le roc, & elle fournit 53 muids d'eau par 24 heures. Différentes autres sources à 3 & 4 degrés sortent du fond de ce même puits, & forment un mêlange d'eaux de 6 à 7 degrés, dont le produit varie depuis 63 jusqu'en 73 muids par 24 heures.

On voyoit autrefois dans le même endroit un étang qui y avoit été formé pour submerger les sources salées, & c'est de-là que ce puits a pris le nom de l'étang du Saloir. Il fut creusé en 1733 à 57 piés 4 pouces de profondeur, à laquelle on trouva le rocher d'où sortoit la principale source salée ; & dès ce tems on établit là une saline, qui fournissoit environ dix mille quintaux de sel. Mais elle fut supprimée quand l'on construisit celle de Montmorot, où furent amenées les eaux du puits de l'étang du Saloir.

Ce puits, le plus important des trois par le degré de salure où sont ses eaux, fut mal construit dans les commencemens. Il est tout entouré d'eaux douces, qu'on n'en détourna pas avec assez de soin, ensorte qu'elles y pénétrerent, & affoiblirent de beaucoup les sources salées. On leur a depuis creusé un puisard où elles vont se rendre près du puits à muire, & d'où elles sont élevées par des pompes. Mais cet ouvrage nécessaire n'a pas rendu aux sources leur même degré, qui, en 1734, étoit à 11, & se trouve réduit à 8 ou à 9, encore n'est-on pas assuré qu'elles restent longtems dans le même état ; elles varient beaucoup. La principale source, qui étoit entierement perchée dans le roc, est descendue en partie, & pousse plus de sa moitié par le fond du puits. Plus bas est une source d'eau douce fort abondante, que l'on force à remonter sur elle-même pour la conduire au puisard. Il est fort à craindre que les sources salées continuent à descendre, & s'enfonçant davantage, ne se perdent entierement dans les eaux douces. Il faudroit donc chercher à parer cet accident, qui ébranleroit la saline, & faire de nouvelles fouilles, pour tâcher de découvrir de nouvelles sources.

Les bâtimens de graduation ont été inventés pour épargner la grande quantité de bois que l'on consommeroit en faisant entierement évaporer par le feu les eaux à un foible degré de salure ; car sur 100 livres d'eau, il y en aura 98 à évaporer, si elles ne contiennent que 2 livres de sel. Si au-contraire elles en renferment 16, il n'y aura que 84 livres d'eau à évaporer. Par conséquent dans ce dernier cas on brûlera un septieme de bois de moins que dans le premier, pour avoir 7 fois plus de sel.

Ainsi, supposons qu'il faille 3 piés de bois cubes pour évaporer un muid d'eau, on ne brûlera que 252 piés de bois pour avoir 16 muids de sel, si on se sert d'une eau à 16 degrés. Si au-contraire elle n'est qu'à 2 seulement, pour avoir la même quantité de sel, il faudra brûler 2353 piés de bois. La raison en est sensible. Dans le premier cas, 100 muids d'eau contenant 16 muids de sel, il n'en reste que 84 à évaporer ; mais dans le second, il faut 800 muids d'eau pour en avoir 16 de sel ; & l'on a par conséquent 784 muids à évaporer. Voilà donc 700 muids de plus, pour lesquels il faut consommer 2100 piés de bois, que l'on eût épargnés dans la totalité en se servant d'une eau à 16 degrés.

Ce léger calcul suffit pour démontrer que si l'on bouillissoit des eaux à 2, 3 & 4 degrés, la dépense en bois excéderoit de beaucoup la valeur du sel que l'on retireroit. Mais on a trouvé le moyen de les employer avantageusement, en les faisant passer par des bâtimens de graduations ; ainsi nommés, parce que les eaux s'y graduent, c'est-à-dire, y acquierent de nouveaux degrés de salure, à mesure que l'air, emportant leurs parties douces, qui sont les plus légeres, les fait diminuer en volume.

Les bâtimens de graduation de la saline de Montmorot sont divisés en trois aîles, ou corps séparés, étendus sur quatre niveaux, & placés à différentes expositions.

L'aîle de Lons-le-Saunier, alignée de l'est-sud-est à l'ouest-nord-ouest, a 147 fermes, ou 1764 piés de longueur. Elle ne reçoit uniquement que les eaux à 2 degrés, provenant de Lons-le-Saunier. On appelle ferme une étendue de 12 piés renfermée entre deux piliers.

L'aîle du puits Cornoz, alignée du sud au nord, contient 78 fermes, ou 936 piés. Elle reçoit les eaux des deux puits Cornoz & de l'étang du Saloir.

L'aîle de Montmorot, alignée du sud-sud-ouest au nord-nord-est, a sur deux différens niveaux 162 fermes ou 1944 piés : plus basse que les deux autres aîles, elle reçoit leurs eaux, déja graduées en partie, & acheve de leur faire acquerir le dernier degré de salure qu'elles doivent avoir, pour être de-là renvoyées aux baissoirs ou bassins construits près des poëles.

Ces trois aîles ont ensemble 1944 piés de longueur, sur la hauteur commune de 25 piés, & communiquent l'une à l'autre par des canaux de bois qui conduisent les eaux à-proportion des besoins & de la graduation plus ou moins favorable.

Dans toute la longueur de chaque bâtiment regne un bassin ou réservoir construit en madriers de sapin joints & serrés avec soin, pour recevoir & retenir les eaux salées. Il est posé horisontalement sur des piliers de pierre, & a 24 piés de largeur dans oeuvre sur 1 pié 6 pouces de profondeur : les trois contiennent ensemble 17688 muids d'eau.

Au-dessus & dans le milieu des bassins sont élevées deux masses paralleles d'épines, distantes de trois piés l'une de l'autre ; elles ont chacune 4 piés 9 pouces de largeur dans le bas, & 3 piés 3 pouces dans le haut, & forment une ligne de 22 piés & demi de hauteur sur la même longueur que les bassins.

L'on a placé au sommet de chaque colonne d'épines, des cheneaux de 10 pouces de profondeur, sur un pié de largeur. Ils sont percés des deux côtés de 3 en 3 piés, & distribuent par des robinets les eaux qui coulent dans d'autres petits cheneaux, creusés de 6 lignes, longs de 3 piés, sur 2 à 3 pouces de large, & crenelés par les bords. C'est par ces petites entailles que ceux-ci partagent les eaux qu'ils reçoivent, & les étendent goutte-à-goutte sur toutes les surfaces d'épines, dont les pointes les subdivisent encore & les atténuent à l'infini.

Au milieu de ces deux rangs de cheneaux, & sur le vuide qui se trouve entre les deux masses d'épines, est un plancher pour faire le service des graduations, ouvrir & fermer les robinets, suivant le vent plus ou moins fort, & le côté d'où il vient. Tout l'édifice est surmonté d'un couvert, pour empêcher les eaux pluviales de se mêler avec les salées.

Cinq roues de 28 piés de diametres, que fait mouvoir successivement la petite riviere de Valiere, portent à leur axe des manivelles de fonte qui, en tournant, tirent & poussent des balanciers, dont le mouvement prolongé jusque dans les bâtimens, y fait jouer 40 pompes. Elles sont dressées dans les bassins, d'où elles élevent les eaux salées dans les cheneaux graduans, & leur en fournissent à-proportion de ce qu'ils en distribuent sur les épines.

L'art de graduer consiste donc à étendre les surfaces des eaux, & à les exposer à l'air, pour les faire tomber en pluie à-travers une longue masse d'épines. Par-là les parties les plus légeres, qui sont les douces, se volatilisent & se dissipent, tandis que les autres, plus pesantes par le sel qu'elles contiennent, se précipitent dans le bassin, d'où elles sont remontées pour être de nouveau exposées à l'air, jusqu'à ce qu'elles aient acquis le degré de salure que l'on se propose. Celui auquel on les bouillit communément à Montmorot, est de 12 à 13 ; lorsqu'on leur en fait acquérir davantage, elles n'ont pas le tems de se dégager entierement des parties étrangeres, grasses & terreuses, qui doivent tomber au fond de la poële avant que le sel se déclare.

Il entre ordinairement par jour aux bâtimens de graduation 1200 muids d'eau, & il s'en évapore 900, ce qui feroit par 100 piés de bâtiment, une évaporation d'environ 18 muids d'eau : on a tiré ce jour commun sur l'année entiere de 1759.

Il faut observer qu'il y a des tems, tels que ceux des fortes gelées, où l'on ne gradue point du tout, parce que l'eau se gelant dans les pompes & sur les épines, feroit briser toute la machine. Mais la violence même du froid qui empêche l'évaporation des eaux, y supplée en les graduant par congélation. On perd alors en entier les eaux foibles du puits de lons-le-saunier, & l'on remplit les bassins avec celles des puits Cornoz & de l'étang du Saloir, qui sont à 6 & à 9 degrés. Il n'y a que le flegme, ou les parties douces qu'elles contiennent qui se gelent. Quand elles le sont, on casse la glace, & l'on renvoie aux baissoirs, ou reservoirs établis près des poëles, l'eau salée, qui dans les grands froids acquiert ainsi par la seule congélation, jusqu'à 4 & 5 degrés de plus. Mais le degré n'est pas égal dans tous les bassins ; il est toujours relatif à la quantité des parties douces contenues dans l'eau, & qui sont les seules susceptibles de gelée : ensorte que l'on acquiert quelquefois du degré sur les eaux foiblement salées, tandis qu'on n'en acquiert point de sensible sur celles qui le sont beaucoup.

Les tems les plus favorables pour la graduation, sont les tems secs avec un air modéré. Les grands vents perdent beaucoup d'eau ; ils la jettent hors des bâtimens, & emportent à la fois les parties salées & les douces. Lorsque l'air est très humide, & pendant les brouillards fort épais, l'eau, loin d'acquérir de nouveaux degrés, perd quelquefois un peu de ceux qu'elle avoit déjà. Elle se gradue, mais foiblement, par les tems presque calmes. L'air, comme un corps spongieux, passant sur les surfaces de l'eau, s'imbibe & se charge de leurs parties les plus légeres. Aussi les grandes chaleurs ne produisent-elles pas la graduation la plus avantageuse, parce que l'air se trouvant alors condensé par les exhalaisons de la terre, perd de sa porosité, & conséquemment de son effet.

Nous pensons qu'il y auroit un moyen de tirer encore un plus grand avantage des différentes températures de l'air, dont dépend absolument la graduation. Il faudroit construire un bâtiment à trois rangs paralleles d'épines, où les vents les plus violens gradueroient toutes les eaux, sans les perdre. S'ils emportoient celles de la premiere & de la seconde ligne, ils les laisseroient tomber à la troisieme, qui achevant de rompre leur impétuosité déjà affoiblie, ne leur laisseroit plus jetter au-dehors que les parties de l'eau les plus légeres. Un second bâtiment à deux rangs d'épines, serviroit pour les tems où l'air est médiocrement agité. Enfin il y en auroit un troisieme à un seul rang, & c'est sur celui-ci que l'on gradueroit les eaux, lorsque l'air presque tranquille, ne pouvant agir qu'à-travers une seule masse d'épines, perdroit entierement sa force s'il en rencontroit une seconde, & y laisseroit retomber les parties douces qu'il auroit emportées de la premiere.

Les eaux en coulant sur les épines, y laissent une matiere terreuse, sans salure & sans goût, qui s'y durcit tellement au bout de 7 à 8 ans, que l'air n'y pouvant plus passer, on est obligé de les renouveller. Les épines de leur côté rendent l'eau graisseuse, & lui donnent une couleur rousse. C'est pour cette raison que dans les salines où il y a des bâtimens de graduation, le sel n'est jamais si blanc que lorsqu'on bouillit les eaux telles qu'elles sortent de leurs sources.

Les eaux graduées au degré qu'on se propose, ou auquel l'on peut les amener, sont conduites par des tuyaux de sapin, dans deux reservoirs placés derriere les bernes, & de-là sont distribuées aux poëles qui y répondent. Ces bassins que l'on nomme baissoirs, forment un quarré long de 44 piés, sur 10 de large & 5 de profondeur ; ils contiennent chacun 262 muids d'eau.

Il y a six poëles à Montmorot, dont chacune forme aussi un quarré long de 26 piés, sur 22 de largeur & 18 pouces de profondeur, & contient environ 100 muids d'eau. C'est dans les angles où l'eau ne bouillit jamais, que le schelot s'amasse en plus grande quantité. La premiere poële est la seule qui ait derriere elle un poëlon : encore le sel que l'on y forme est-il si brun, & si chargé de parties étrangeres, que l'on est ordinairement obligé de le refondre.

La cuite ne se divise dans cette saline, qu'en deux opérations ; le salinage & le soccage.

On entend par salinage, tout le tems qui est employé à faire réduire l'eau salée, jusqu'à ce que le sel commence à se déclarer à sa surface. Il s'opere toujours par un feu vif, & dure plus ou moins, ce qui va de 16 à 24 heures, suivant le degré de salure qu'ont les eaux. C'est pendant ce tems que l'eau jette une écume qu'il faut enlever avec soin, & que le schelot, c'est-à-dire que les matieres terreuses, & autres parties étrangeres renfermées dans les eaux, s'en dégagent & se précipitent au fond de la poële. Mais il faut pour cela une forte ébullition : aussi dans les poëlons où l'eau ne bouillit point, l'on ne tire jamais de schelot. Il reste mêlé avec le sel, qui pour cette raison est plus brun, plus pesant & bien moins pur que celui formé dans les poëles. On y amasse toujours la quantité de 16 pouces de muire brisante, c'est-à-dire d'eau dont le sel commence à paroître ; ce qui oblige de remplir la poële à plusieurs reprises, lorsque l'ébullition a diminué le volume d'eau salée que l'on y avoit mise.

Le schelot que l'on tire des poëles dans de petits bassins nommés augelots, que l'on met sur les bords, & où il va se précipiter, parce que l'eau est plus tranquille, sert à former à Montmorot les sels purgatifs d'epsom & de glauber, & la potasse qui sert à la fusion des matieres dans les verreries. Voyez SEL D'EPSON, DE GLAUBER & POTASSE.

Le soccage comprend tout le tems que le sel reste à se former. Il commence dès que l'eau qui bouillit dans la poële est parvenue à 24 ou 25 degrés. C'est alors de la muire brisante, au-dessus de laquelle nagent de petites lames de sel, qui s'accrochant les unes aux autres en forme cubique, s'entraînent mutuellement au fond de la poële. Plus le feu est lent pendant le soccage, & plus le grain du sel est gros. Sa qualité en est meilleure aussi, parce qu'il se dégage plus exactement des graisses & des autres vices que l'eau renferme encore. Cette seconde & derniere opération dure 16 heures pour les sels destinés à être mis en grains, 20 heures pour les sels en grains ordinaires, & 70 heures pour ceux à gros grains. Ces trois différentes especes de sel sont les seules que l'on forme à Montmorot.

Lorsque le sel est formé, il reste encore au fond de la poële des eaux qui n'ont pas été réduites, & que l'on nomme eaux-meres. Elles sont ameres, pleines de graisse, de bitume, & fort chargées de sel d'epsom & de glauber. Elles sont très-difficiles à réduire, & il faut avoir grand soin de ne pas mettre la poële à siccité, pour qu'elles ne communiquent pas au sel les vices qu'elles contiennent. Elles en ont plus ou moins, suivant que les eaux salées dont l'on se sert sont plus ou moins pures. Le sel, au sortir de la poële, est imbibé de ces eaux qu'il faut laisser égoutter. Lorsqu'elles sont sorties des sels, elles prennent le nom d'eaux-grasses ; mais leur nature est toujours à-peu-près la même que celle des eaux-meres. L'une & l'autre sont très-vicieuses à Montmorot, & il seroit à desirer qu'on n'en fît aucun usage.

Neuf cuites font une remandure qui dure plus ou moins, suivant l'espece de sel qu'on veut former.

L'on fait par année, à cette saline, environ 60 mille quintaux de sel, dont la moitié est délivrée en pains, à différens cantons suisses, suivant des traités particuliers faits avec la ferme générale, & l'autre moitié formée en pains, est vendue à différens bailliages de la province. Mais comme Salins fournit de plus aux Suisses les 38 mille quintaux que Montmorot donne pour lui à la province, il s'ensuit toujours que cette derniere saline fait entrer en France environ 350 mille livres par année.

Le sel que Montmorot délivre à la province, étoit séché sur les braises, ainsi qu'on le pratique à Salins ; mais il se trouvoit toujours une odeur fort désagreable dans la partie inférieure des pains, qui d'ailleurs brûlée par l'activité du feu, avoit la dureté du gypse, beaucoup d'amertume, & fort peu de salure. Ces défauts exciterent des réclamations de la part de la Franche-Comté, & donnerent lieu à plusieurs remontrances de son parlement ; le roi en conséquence envoya dans la province, en 1760, un commissaire pour examiner si les plaintes étoient fondées, & pour faire l'analyse des sels de Montmorot.

On n'a trouvé dans cette saline aucune matiere pernicieuse ; les sels en grains que l'on en tire sont très-bons, & les défauts dont l'on se plaignoit justement dans les sels en pains, ne provenoient que du vice de leur formation.

Les eaux grasses à Montmorot contiennent beaucoup de sels d'epsom & de glauber, sont ameres & chargées de graisse & de bitume. Cependant l'on s'en servoit pour paîtrir les sels destinés à être mis en pains. Quand l'on porte les pains de sel sur les braises, on les y pose sur le côté, ensorte que les eaux grasses dont ils étoient imprégnés, descendant de la partie supérieure à la partie basse qui touche le brasier, s'y trouvoient saisies par la violence de la chaleur. Là les graisses dont elles sont chargées se brûloient, & par leur combustion donnoient une odeur insupportable d'urine de chat à cette partie toujours pleine de taches & de trous par les vuides qu'elles y laissoient, & les charbons qu'elles y formoient. Le sel d'epsom s'y desséchoit aussi ; & au-lieu de s'égoutter dans les cendres avec l'eau qui l'entraînoit, il restoit adhérant au bas du pain, où il formoit, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, des especes de grumeaux jaunâtres & d'une grande amertume.

L'on a essayé de former à Montmorot les pains de sel avec de l'eau douce, & alors ils ont été beaucoup moins défectueux que quand ils étoient pêtris avec l'eau grasse ; mais tant qu'ils ont été séchés sur les braises, on leur a toujours trouvé un peu de l'odeur dont nous avons parlé ; & l'on n'est parvenu à les en garantir entierement que par le moyen des étuves faites pour leur desséchement. C'est un canal où l'on conduit la chaleur de la poële à côté de laquelle il est construit. Il est couvert de plaques de fer qui s'échauffent par ce courant de feu, & sur lesquelles on met les pains de sel, après y avoir fait une légere couche de cendre pour que le sel ne touche pas le fer.

Il y a à présent à Montmorot deux étuves divisées chacune en deux corps, & séchant ensemble cent charges de sel. Nous joignons ici le plan de celle qui est au deuxieme ouvroir. Les pains de sel formés, non plus avec l'eau grasse, mais avec l'eau qui sort des bâtimens de graduation, & séchés doucement par la chaleur modérée des étuves, sont très - beaux, & n'ont ni odeur ni amertume ; mais il ne souffre pas si bien le transport, & tombe plus tôt en déliquescence. Les plaintes de la province ont cessé, & le sel en pains de Montmorot n'est plus actuellement fort inférieur à celui que Salins fournit. Il est beaucoup moins pénétrant ; & en général les fromages salés avec le sel de Montmorot ne sont pas si-tôt faits, & ont besoin de plus de tems pour prendre le sel, que ceux que l'on sale avec celui de Salins. Au reste, cette différence n'en apporte aucune dans leur qualité qui est également bonne. Mais le préjugé contraire est si fort universel, qu'il auroit peut-être fallu le respecter, parce que les fromages font une branche considérable du commerce de la Franche-Comté.

Explication des plans des nouvelles étuves établies aux salines de Montmorot.

1. Poële à cuire les sels.

2. Ouvroir où l'on forme les sels en pains, & où on les faisoit dessécher étendus sur les braises.

3 & 4. Premier & second corps d'étuve nouvellement construites pour faire dessécher les sels en pains.

5. Entrée du fourneau sous la poële.

6. Ouverture pour le passage de la fumée que l'on ferme ou que l'on ouvre par un empêlement, pour ôter ou prendre la chaleur ; la conduire aux étuves pour les échauffer.

7. Tranchées creusées de 15 à 18 pouces, sur la largeur de 5 piés, couvertes de larges pierres, soutenues au milieu par un petit mur marqué 8, laquelle tranchée conduit la chaleur aux étuves.

8. Est encore un petit mur de brique construit dans la partie inférieure de l'étuve pour supporter les platines de fer, sur lesquelles sont placées sept rangées de pain de sels dans l'étuve du quatrieme ouvroir, & six seulement dans celle du deuxieme ouvroir ; dans lequel petit mur on a pratiqué de petits intervalles pour que la chaleur puisse s'étendre plus également dans chaque collatéral de l'étuve.

9. Désigne des tuyaux construits à l'extrêmité de chaque corps d'étuve, pour passer la fumée ; le premier débouche dans la berne, à-travers le mur que l'on a percé à cet effet, & le second est monté pardessus les combles : on a pratiqué un glissoir dans chaque tuyau de l'étuve du quatrieme, pour retenir la chaleur, & la renvoyer en entier alternativement dans un seul corps d'étuve, suivant que l'exige le service.

10. Désigne, dans les plans de coupe, les terreins rapportés pour élever l'étuve quelques pouces audessus du niveau du dessous de la poële, pour donner une légere montée à la fumée, & la faire tirer plus rapidement au débouché.

11. Sont des grands volets que l'on peut baisser ou élever, au moyen des poulies, suivant le degré d'évaporation qui se fait au commencement du desséchement, & pour tenir la chaleur concentrée, lorsque la grande évaporation est faite, & précipiter le desséchement des pains.

L'étuve au deuxieme ouvroir est couverte dans les tems nécessaires, par des tables que l'on ôte lors du chargement de l'étuve, dont le service se fait par les côtés sans qu'il soit besoin d'entrer dedans, n'ayant de largeur en tout que ce qu'il en faut pour que les secharis puissent atteindre le milieu ; ce qui ne se pratique pas de même à l'étuve du quatrieme ouvroir, où il est nécessaire d'entrer dans l'étuve, ce qui en rend le service moins promt.

12. Trotoirs pour le service de l'étuve au second ouvroir.

13. Sille & massous.

14. Cuve qui reçoit l'égoût de la sille.

15. Autre cuve où les formari ou fassari prennent l'eau nécessaire lors de la formation.

La différence des deux étuves consiste en ce qu'au second ouvroir, chaque corps d'étuve a son canal particulier qui y conduit la chaleur dès le fourneau de la poële, où chaque canal a son empâlement, au-lieu qu'à l'étuve du quatrieme, le canal est commun pour les deux corps ; la premiere contient environ 40 charges, & l'autre 60. Les deux derniers articles sont de M. l'abbé FENOUILLOT.

SALINES DES ILES ANTILLES, ce sont des étangs d'eau de mer, ou grands réservoirs formés par la nature au milieu des sables, dans des lieux arides, entourés de rochers & de petites montagnes dont la position se trouve ordinairement dans les parties méridionales de presque toutes les îles Antilles ; ces étangs sont souvent inondés par les pluies abondantes, & ce n'est que dans la saison seche, c'est-à-dire vers les mois de Janvier & de Février, que le sel se forme ; l'eau de la mer étant alors très-basse, & celle des étangs n'étant plus renouvellée, il s'en fait une si prodigieuse évaporation par l'excessive chaleur du soleil, que les parties salines n'ayant plus la quantité d'humidité nécessaire pour les tenir en dissolution, sont contraintes de se précipiter au fond & sur les bords des étangs, en beaux crystaux cubes, très-gros, un peu transparens & d'une grande blancheur. Il se rencontre des cantons dont l'athmosphere qui les environne est si chargée de molecules salines, qu'un bâton planté dans le sable à peu de distance des étangs, se trouve en vingt-quatre heures totalement couvert de petits crystaux brillans, fort adhérens ; c'est ce qui a fait imaginer à quelques espagnols du pays de former des croix de bois, des couronnes, & d'autres petits ouvrages curieux.

Les îles de Saint-Jean-de-Portorico, de Saint-Christophe, la grande terre de la Guadeloupe, la Martinique & la Grenade, ont de très-belles salines, dont quelques-unes pourroient fournir la cargaison de plusieurs vaisseaux ; le sel qu'elles produisent est d'un usage journalier, mais il n'est pas propre aux salaisons des viandes qu'on veut conserver long-tems ; on prétend qu'il est un peu corrosif. M. le Romain.

SALINE, (Commerce) ce mot se dit ordinairement des poissons de mer que l'on a fait saler pour les conserver. Il se fait en France & dans les pays étrangers un négoce très-considérable de saline. Les poissons qui en font le principal objet, sont la morue, le saumon, le maquereau, le hareng, l'anchois & la sardine.

SALINES, la vallée des (Géogr. sacrée) vallée de la Palestine que les interpretes de l'Ecriture mettent communément au midi de la mer Morte, du côté de l'Idumée. M. Halifax dans sa relation de Palmyre, parle d'une grande plaine remplie de sel, d'où l'on en tire pour tout le pays. Cette plaine est environ à une lieue de Palmyre, & elle s'étend vers l'Idumée orientale, dont la capitale étoit Bozza. Il est assez vraisemblable que cette plaine de sel est la vallée des salines de l'Ecriture. (D.J.)


SALINS(Géog. mod.) ville de France en Franche-Comté, dans une vallée, entre deux montagnes, sur le ruisseau de Forica, à six lieues au midi de Besançon. Elle est défendue par le fort Saint-André. Il y a quatre paroisses & trois chapitres. Les peres de l'Oratoire y ont un college. Cette ville prend son nom du sel qu'on y fait avec le feu, & dont on fournit la province & une partie de la Suisse. Long. 23. latit. 46. 57.

Lisolas (François baron de) né à Salins en 1613, s'attacha aux intérêts de la maison d'Autriche, à laquelle il rendit de grands services par ses négociations & par ses écrits. Il fut employé dans tous les traités les plus importans, & mourut en 1677, un peu avant les conférences de Nimegue. Son principal ouvrage est intitulé Bouclier d'état & de justice, dans lequel il entreprit de réfuter les droits que Louis XIV. prétendoit avoir sur divers états de la monarchie d'Espagne. Cet ouvrage plut beaucoup à la maison d'Autriche, & fut d'autant plus desagréable à la France, qu'elle étoit mal fondée dans ses prétentions. (D.J.)

SALINS, terme de Pêche ; sorte de pêcherie formée de filets que l'on peut rapporter à l'espece des hauts parcs. Les mailles des rets qu'ils nomment salins sont de deux sortes ; les plus larges mailles ont un pouce en quarré, & les plus serrées ont seulement neuf lignes aussi en quarré.

La pêche avec les rets nommés salins doit être regardée comme une espece de haut parc, de perches & de filets à queue ou fond de verveux ; les pêcheurs qui s'en servent les tendent ordinairement à l'embouchure des canaux ou des achenaux ; pour cet effet ils plantent d'un bord & d'autre trois ou quatre perches hautes d'environ dix à douze piés, comme sont les rets des hauts parcs ; le bas du rets est aux deux côtés ; sur la perche qui est près de terre est amarré un petit bout de ligne pour pouvoir lever le filet dans le premier instant que le jussant commence à se déclarer ; les pêcheurs soit à pié, soit avec les filadieres, levent aussitôt chaque bout du filet qu'ils amarrent au haut des perches, au pié desquelles le rets est arrêté de maniere qu'ils arrêtent tout le poisson que la marée a fait monter ; on y prend des mulles, des lubines, des aloses, des galles & gasts, & autres semblables poissons ronds & longs.

Cette sorte de pêcherie ne se faisant ordinairement que durant les chaleurs des mois de Juin, Juillet & Août, est très-nuisible à la multiplication du poisson, sur-tout si on se sert de mailles serrées, mais avec des rets d'un calibre de 15 à 18 lignes environ, & sans enfouir le bas du filet. Cette espece de pêche pourroit être innocente ; ce rets est de l'espece de ceux que les pêcheurs bas normands placent entre les rochers.

On appelle aussi salins des sortes de fouannes qui ont sept branches ou dents ébarbelées ; celle du milieu l'est des deux côtés, & les six autres seulement du côté de dedans ; elles ont une douille de fer, & sont emmanchées d'une perche d'environ deux brasses de long. Voyez FOUANNE, dont les salins sont une espece.

SALINS, cour des (Hist. de la Rochelle) on nommoit autrefois à la Rochelle la cour des salins, une jurisdiction qui y fut établie vers l'année 1635, avec un impôt très-fort sur les sels de Brouage & de l'île de Ré. La cour des salins fut supprimée quelque tems après ; mais le droit subsiste encore presqu'en entier.


SALIQUESadj. pl. (Hist. mod.) nom qu'on donne communément à un recueil de loix des anciens françois, par une desquelles on prétend que les filles des rois de France sont exclues de la couronne.

Plusieurs auteurs ont écrit sur les loix saliques ; mais comme MM. de Vertot & de Foncemagne, de l'académie des Inscriptions, en ont traité d'une maniere plus intéressante, nous tirerons de leurs mémoires sur ce sujet ce que nous en allons dire, d'autant plus qu'ils se réunissent à penser que ce n'est pas précisément en vertu de la loi salique que les filles de France sont exclues de la couronne.

Selon M. l'abbé de Vertot, il n'est pas aisé de décider quel est l'auteur des loix saliques, & bien moins de fixer l'époque & l'endroit de leur établissement. Quelques historiens prétendent que la loi salique tire cette dénomination salique d'un certain seigneur appellé Salegast, qui fut, dit-on, un de ceux qui travaillerent à la compilation de cette loi. C'est le sentiment d'Othon de Frisingue, liv. IV. Aventin dans le IV. liv. de son histoire de Baviere, rapporte l'étymologie de ce mot salique au mot latin sala, comme si les premieres loix des Francs avoient été dressées dans les salles de quelques palais. D'autres auteurs le font venir d'une bourgade appellée Salectinie, qu'ils placent comme il leur plait, sur les rives de l'Yssel ou du Sal. Enfin on a eu recours jusqu'à des fontaines & des puits de sel, & de-là on n'a pas épargné les allégories sur la prudence des premiers François.

Mais il est plus naturel de rapporter l'épithete de salique à cette partie des Francs qu'on appelloit saliens : hac nobilissimi Francorum, qui salici dicuntur, adhuc utuntur lege, dit l'évêque de Frisingue.

Nous avons deux exemplaires de ces loix. Le plus ancien est tiré d'un manuscrit de l'abbaye de Fulde, imprimé en 1557 par les soins de Jean Basile Herold. L'autre édition est faite sur la réformation de Charlemagne ; & il y a à la fin de cet exemplaire quelques additions qu'on attribue aux rois Childebert & Clotaire. Mais l'un & l'autre exemplaire paroissent n'être qu'un abregé d'un recueil plus ancien. Quelques-uns attribuent ces loix à Pharamond & d'autres à Clovis.

Quoi qu'il en soit, on lit à l'article 62 de ces loix un paragraphe conçu en ces termes : de terrâ vero salicâ nulla portio hereditatis mulieri veniat, sed ad sexum virilem tota terrae hereditas perveniat ; c'est-à-dire pour ce qui est de la terre salique, que la femme n'ait aucune part dans l'héritage, mais que tout aille au mâle. C'est de ce fameux article dont on fait l'application au sujet de la succession à la couronne, & l'on prétend qu'elle renferme une exclusion entiere pour les filles de nos rois.

Pour éclaircir cette question, il est bon de remarquer que dans ce chapitre lxij. il s'agit de l'aleu, de alode, & qu'il y avoit dans la Gaule françoise & dans les commencemens de notre monarchie, des terres allodiales auxquelles les femmes succédoient comme les mâles, & des terres saliques, c'est-à-dire conquises par les Saliens, qui étoient comme des especes de bénéfices & de commanderies affectées aux seuls mâles, & dont les filles étoient exclues comme incapables de porter les armes. Tel est le motif & l'esprit de cet endroit de la loi salique, qui semble ne regarder que la succession & le partage de ces terres saliques entre les enfans des particuliers.

Le vulgaire peu éclairé, dit M. de Foncemagne, entend par le mot de salique, une loi écrite qui exclut formellement les filles du trône. Ce préjugé qui n'a commencé à s'accréditer que sur la fin du xv. siecle, sur la parole de Robert Guaguin & de Claude de Seyssel, les premiers écrivains françois qui aient cité la loi salique comme le fondement de la masculinité de la succession au royaume de France ; ce préjugé est aussi mal appuyé qu'il est universel ; car 1°. le paragraphe 6. de l'article 62. est le dernier d'un titre qui ne traite que des successions entre les particuliers, & même des successions en ligne collatérale. Rien ne nous autorise à le séparer des paragraphes qui le précedent pour lui attribuer un objet différent, rien ne fonde par conséquent l'application que l'on en fait à la couronne. Peut-on croire en effet que les auteurs de la loi aient confondu dans un même chapitre, deux especes de bien si réellement distingués l'un de l'autre, soit par leur nature, soit par leurs prérogatives ; le royaume & le patrimoine des personnes privées ? peut-on supposer qu'ils aient reglé par un même decret l'état des rois & l'état des sujets ? Il y a plus, qu'ils aient renvoyé à la fin du décret l'article qui concerne les rois, comme un supplément ou comme un accessoire, & qu'ils se soient expliqués en deux lignes sur une matiere de cette importance, tandis qu'ils s'étendoient assez au long sur ce qui regarde les sujets ? 2°. Le texte du code salique doit s'entendre privativement à toute autre chose, des terres de conquête qui furent distribuées aux François à mesure qu'ils s'établissoient dans les Gaules, en récompense du service militaire, & sous la condition qu'ils continueroient de porter les armes, & la loi déclare que les femmes ne doivent avoir aucune part à cette espece de bien, parce qu'elles ne pouvoient acquiter la condition sous laquelle leurs peres l'avoient reçu. Or il est certain par les formules de Marculfe, que quoique les femmes n'eussent aucun droit à la succession des terres saliques, elles y pouvoient cependant être rappellées par un acte particulier de leur pere. Si le royaume avoit été compris sous le nom de terre salique, pourquoi au défaut des mâles les princesses n'auroient-elles pas été également rappellées à la succession à la couronne ? Mais le contraire est démontré par un usage constant depuis l'établissement de la monarchie, & dont l'origine se perd dans les tenebres de l'antiquité. Car pour ne nous en tenir qu'à la premiere race de nos rois, Clotilde, fille de Clovis, ne fut point admise à partager avec ses freres, & le roi des Wisigoths qu'elle avoit épousé, ne reclama point la part de sa femme. Théodechilde, fille du même Clovis, fut traitée comme sa soeur. Une autre Théodechilde, fille de Thierry I. selon Flodoard, & mariée au roi des Varnes, selon Procope, subit le même sort. Théodebalde succeda seul à son pere Théodebert au préjudice de ses deux soeurs, Ragintrude & Bertoare. Chrodsinde & Chrotberge survécurent à Childebert leur pere ; cependant Clotaire leur oncle hérita du royaume de Paris. Alboin, roi des Lombards, avoit épousé Closinde, fille de Clotaire I. Mais après la mort de son beau-pere, Alboin ne prit aucunes mesures pour faire valoir les droits de sa femme. Ethelbert, roi de Kent, avoit épousé la fille aînée de Charibert, qui ne laissa point de fils ; cependant le royaume de Paris échut aux collatéraux, sans opposition de la part d'Ethelbert. Gontran avoit deux filles, lorsque se plaignant d'être sans enfans, il désigna son neveu Childebert pour son successeur. Chilperic avoit perdu tous ses fils, Basine & Rigunthe lui restoient encore, lorsqu'il répondit aux ambassadeurs du même Childebert ; " Puisque je n'ai point de postérité masculine, le roi votre maître, fils de mon frere, doit être mon seul héritier ". Tous ces divers exemples démontrent que les filles des rois étoient exclues de la couronne ; mais l'étoient-elles premierement par la disposition de la loi salique ?

M. de Foncemagne répond, que le chapitre lxij. du code salique peut avoir une application indirecte à la succession au royaume. De ce que le droit commun des biens nobles ; dit-il, étoit de ne pouvoir tomber, pour me servir d'une expression consacrée par son ancienneté, de lance en quenouille, il faut nécessairement conclure que telle devoit être à plus forte raison la prérogative de la royauté, qui est le plus noble des biens, & la source d'où découle la noblesse de tous les autres. Mais la loi en question renferme seulement cette conséquence, elle ne la développe pas, & c'en est assez pour que nous puissions soutenir que les femmes ont toujours été exclues de la succession au royaume de France par la seule coutume, mais coutume immémoriale, qui sans être fondée sur aucune loi, a pû cependant être nommée loi salique, parce qu'elle tenoit lieu de loi, & qu'elle en avoit la force chez les François. Agathias qui écrivoit au sixieme siecle, appelloit déjà cette coutume la loi du pays, , & dès-lors elle étoit ancienne, puisque Clovis I. au préjudice de ses soeurs Alboflede & Lantilde avoit succédé seul à son pere Chilpéric. Les François l'avoient empruntée des Germains chez qui on la trouve établie dès le tems de Tacite, qui remarque comme une exception aux coutumes universellement établies parmi les Germains, que les Sitons qui faisoient partie des Sueves, étoient gouvernés par une femme : caetera similes, dit cet historien, uno differunt, quod foemina dominatur ; de morib. Germanor. in fine, ou pour parler plus exactement, dès le tems de Tacite elle étoit observée par les François, que l'on comprenoit alors sous le nom de Germains, commun à toutes les nations germaniques. Ils l'apporterent au-delà du Rhin comme une maxime fondamentale de leur gouvernement, laquelle avoit peut-être commencé d'être usitée parmi eux, avant même qu'ils eussent connu l'usage des lettres. C'est ce qui faisoit dire au fameux Jérôme Bignon, qu'il faut bien que ce soit un droit de grande autorité, quand on l'a observé si étroitement, qu'il n'a point été nécessaire d'en rédiger une loi par écrit. De l'excellence des rois & du royaume de France, pag. 286.

Les recherches également curieuses & solides de ces deux académiciens confondent pleinement l'opinion téméraire de l'historien Duhaillant, qui avance que le paragraphe 6. de l'article 62. concernant la terre salique, avoit été interpolé dans le chapitre des aleuds par Philippe-le-Long, comte de Poitou, ou du-moins qu'il fut le premier qui se servit de ce texte pour exclure sa niece, fille de Louis-le-Hutin, de la succession à la couronne, & qui fit, dit cet écrivain, croire au peuple françois, ignorant des lettres & des titres de l'antiquité des Francs, que la loi qui privoit les filles de la couronne de ce royaume, avoit été faite par Pharamond.

Que cette loi, dit M. l'abbé de Vertot, ait été établie par Pharamond ou par Clovis, princes qui vivoient l'un & l'autre dans le cinquieme siecle, cela est assez indifférent. Mais l'existence des loix saliques, & plus encore leur pratique sous nos rois de la premiere & de la seconde race est incontestable. Il ne se trouve aucun manuscrit ni aucun exemplaire sans l'article 62. qui exclut de toute succession à la terre salique, preuve que ce n'est pas une interprétation. Le moine Marculphe, qui vivoit l'an 660, cite expressément cette loi dans ses formules, & enfin on étoit si persuadé, même dans le cas dont parle. Duhaillant, que tel avoit toujours été l'usage du royaume que, selon Papire Masson, les pairs & les barons, & selon Mézerai, les états assemblés à Paris déciderent que la loi salique & la coutume inviolable gardée parmi les François, excluoient les filles de la couronne ; & de même quand après la mort de Philippe-le-Long, Edouard III. roi d'Angleterre, descendu par sa mere Isabelle de Philippe-le-Bel, se porta pour prétendant au royaume de France. " Les douze pairs de France & les barons s'assemblerent à Paris, dit Froissart, liv. I. chap. xxij. au plus tôt qu'ils purent, & donnerent le royaume d'un commun accord à Messire Philippe de Valois, & en ôterent la reine d'Angleterre & le roi son fils, par la raison de ce qu'ils dient que le royaume de France est de si grande noblesse qu'il ne doit mie par succession aller à femelle ". Mém. de l'acad. des Inscrip. tom. II. Dissert. de M. l'abbé de Vertot, sur l'origine des loix saliques, pag. 603 & suiv. pag. 610, 611, 615, & 617. & tom. VIII. Mém. hist. de M. de Foncemagne, pag. 490, 493, 495, & 496.

SALIQUE, terre, (Hist. de France) on nommoit ainsi chez les Francs des terres distinguées d'autres terres, en ce qu'elles étoient destinées aux militaires de la nation, & qu'elles passoient à leurs héritiers. On peut, dit M. le président Hainault, distinguer les terres possédées par les Francs depuis leur entrée dans les Gaules, en terres saliques, & en bénéfices militaires. Les terres saliques, continue-t-il, étoient celles qui leur échurent par la conquête, & elles étoient héréditaires : les bénéfices militaires, institués par les Romains avant la conquête des Francs, étoient un don du prince, & ce don n'étoit qu'à vie : il a donné son nom aux bénéfices possédés par les ecclésiastiques ; les Gaulois de leur côté, réunis sous la même domination, continuerent à jouir, comme du tems des Romains, de leurs possessions en toute liberté, à l'exception des terres saliques, dont les Francs s'étoient emparés, qui ne devoient pas être considérables, vu le petit nombre des François & l'étendue de la monarchie. Les uns & les autres, quelle que fût leur naissance, avoient droit aux charges & au gouvernement, & étoient employés à la guerre sous l'autorité du prince qui les gouvernoit. (D.J.)


SALIRv. act. (Gram.) c'est rendre sale. Voyez les articles SALE & SALETE. On salit une étoffe ; on salit ses mains ; les discours deshonnêtes salissent l'imagination.


SALIS D'ORse dit en Peinture d'un fond d'or qu'on salit avec des couleurs plus ou moins brunes, dont on fait les ombres qui donnent la forme aux objets qu'on s'est proposé d'imiter. Les espaces d'or non salis sont les rehauts ou lumieres ; ces sortes d'ouvrages ne différent du rehaussé d'or que par la manoeuvre, & produisent le même effet. Voyez REHAUT.


SALISBURY(Géog. mod.) Salesbury, Sarisbury, ou New-Sarum ; ville d'Angleterre, capitale du Wiltshire, sur l'Avon, à 70 milles au sud-ouest de Londres. C'est une des belles villes du royaume, remarquable en particulier par sa cathédrale d'architecture gothique. Salisbury a le titre de comté depuis Guillaume le Conquérant, & son évêché est suffragant de Cantorbery. Long. 15. 53. lat. 51. 4.

On doit distinguer dans l'histoire deux villes de Salisbury, l'ancienne (Old Salisbury) & la moderne. L'ancienne étoit la Sorviodunum des Romains, & elle est nommée dans les chroniques bretonnes, Salesbiria, Saresbiria, Saerbiria, &c. Cette ancienne place fut abandonnée des habitans, sous le regne de Richard I., & l'on transporta la ville dans l'endroit où elle est aujourd'hui.

Bennet (Thomas), célebre théologien du xviij. siecle, y naquit en 1673, & mourut à Londres en 1728, âgé de 55 ans. Voici la liste de ses principaux ouvrages écrits en anglois. 1°. Réponse aux raisons des non-conformistes sur leur séparation de l'église anglicane. 2°. Réfutation du papisme. 3°. Traité du schisme. 4°. Réfutation du quakérisme. 5°. Histoire de l'usage public des formulaires de prieres. 6°. Droits du clergé de l'église chrétienne. 7°. Discours sur la Trinité, ou examen des sentimens du docteur Clarcke sur cette matiere. 8°. Grammaire hébraïque.

Il s'est fait plusieurs éditions de la plûpart des ouvrages que nous venons de nommer, & ils sont tous exempts des défauts qu'on trouve dans la plûpart des livres polémiques. Celui contre le docteur Clarcke est rempli de témoignages d'honnêteté & de politesse : " je me rappelle, dit-il, que quand je vous témoignois par lettres, que je désapprouvois votre opinion, vous eûtes la bonté de souffrir ma sincérité, avec cette patience, cette candeur, cette douceur, qui éclate constamment dans toute votre conduite. "

Ditton (Humfroi), étoit aussi natif de Salisbury. Il cultiva les mathématiques & la théologie. On a de lui un excellent ouvrage, intitulé ; démonstration de la religion chrétienne, où il se propose de raisonner sur ce sujet, d'après la méthode des géometres. Il mourut en 1715, à l'âge de 40 ans.

Massinger (Philippe), poëte dramatique, naquit à Salisbury, vers l'an 1585. Il a composé plusieurs comédies & tragédies, qui ont été jouées avec applaudissement. Langlaine en a rendu compte dans son livre, intitulé : account of the dramatics english poëts, à Oxford 1691, in-8 °. Massinger mourut en 1640, & fut enterré dans le même tombeau où repose Fletchers. (D.J.)


SALITIOS. f. (Hist. anc.) exercice militaire, qui consistoit à voltiger sur un cheval de bois ; on sautoit, tantôt à droite, tantôt à gauche, ayant une épée nue à la main.


SALIVAIREadj. en Anatomie, ce qui est relatif à la salive. Le conduit salivaire de Nuck. Le conduit salivaire de Coschwitz. Le conduit salivaire de Stenon. Voyez NUCK, STENON, &c.


SALIVANTadj. (Thérapeutique) remede salivant, ou sialagogue, c'est-à-dire, remede excitant la salivation, ou l'excrétion, & l'évacuation abondante de la salive.

Les remedes salivans sont de deux especes, savoir : 1°. Ceux qui étant appliqués immédiatement aux organes qui séparent la salive, ou du moins à l'extrêmité de leurs tuyaux excrétoires, en déterminent abondamment l'écoulement. Ces remedes sont connus dans l'art, sous le nom de masticatoire. Voyez MASTICATOIRE ; & même l'action de mâcher à vuide, ou d'écarter & de rapprocher alternativement les mâchoires, est une cause très-efficace de l'écoulement de la salive, auquel une prétendue compression des glandes parotides, ne contribue en rien pour l'observer en passant. Voyez l'article SECRETION.

2°. Les salivans sont des remedes qui étant pris intérieurement, ou introduits par quelque voie que ce soit, dans les voies de la circulation, agissent par une détermination qui mérite éminemment le nom d'élective (Voyez REMEDE & MEDICAMENS), sur les organes excrétoires de la salive, & déterminent un flux abondant de cette humeur. La médecine ne possede qu'un remede qui soit doué de cette vertu ; savoir, le mercure & ses diverses préparations. Voyez MERCURE, matiere médicale. Voyez SALIVATION. (b)


SALIVATIONSALIVATION

D'abord, il faut observer que quoique le mercure agisse sur les glandes salivaires, il ne se porte pas plutôt vers ces glandes que vers les intestins. 2°. Si le mercure se répand également par-tout, il faut chércher dans le seul tissu des glandes salivaires, la raison pour laquelle ce fluide fait une évacuation par ces glandes. 3°. Le tissu des glandes salivaires peut être forcé plus facilement que celui des autres couloirs : ainsi le mercure dilate leurs conduits ; les parties mercurielles qui viennent ensuite, les dilatent toujours davantage ; cette dilatation étant faite, les humeurs se jettent en plus grande quantité vers les endroits dilatés, ainsi il pourra s'y faire un grand écoulement, tandis qu'il ne s'en fera pas dans un autre, & cela par la même raison, que la transpiration étant extraordinaire, le ventre est fort resserré. 4°. Il y a un autre phénomene qui arrive dans l'usage du mercure, & auquel il faut faire attention pour expliquer la salivation ; c'est qu'il survient souvent des gonflemens à la tête, or ces gonflemens n'arrivent que par les obstructions que le mercure cause dans les vaisseaux capillaires, ces obstructions ramassent le sang, & le sang ramassé pousse plus fortement & en plus grande quantité la salive dans les tuyaux secrétoires ; il faut ajouter à cela que le mercure fait une grande impression sur le tissu de la bouche & dans les parties voisines ; & comme les ramifications des nerfs sont très-nombreuses & très-sensibles dans la bouche & sur le visage, l'irritation y deviendra plus aisée & plus fréquente ; cette raison jointe à celle que nous venons de donner peut servir à expliquer la salivation causée par le mercure.

Il résulte de toutes ces remarques, que selon toute apparence, la vertu & l'énergie qu'a le mercure à procurer la salivation dépend de deux qualités principales ; savoir, sa grande divisibilité & sa figure sphérique qu'on trouve jusque dans ses petites molécules.

De la grande divisibilité & de la figure sphérique du mercure, il s'ensuit qu'il peut être porté jusqu'aux extrêmités les plus reculées du corps ; qu'il peut pénétrer la masse du sang & la lymphe, s'insinuer entre les molécules le plus étroitement condensées de ces liqueurs, & par conséquent les diviser. De plus, les molécules les plus grossieres de la lymphe s'arrêtant un peu aux orifices des vaisseaux ; & étant mêlées avec des globules de mercure, elles sont brisées par la force de la contraction des vaisseaux, & par le mouvement continuel de protrusion des liqueurs, elles sont divisées, & acquierent enfin assez de fluidité pour pouvoir passer au-travers des plus petits tuyaux du corps.

Si nous faisons attention aux émonctoires du corps par où peut passer la lymphe trop épaisse, nous n'en trouverons que de deux sortes ; savoir les glandes intestinales & les salivaires. Les couloirs des reins & de la peau, ne laisseront échapper que la lymphe la plus ténue, à cause de la petitesse des vaisseaux ; c'est pourquoi les sudorifiques sont de moindre utilité que le mercure dans les maux vénériens, parce qu'ils chassent seulement par les pores de la peau la lymphe fluide, & qu'ils ne peuvent dissoudre celle qui est épaisse.

Mais les glandes salivaires & intestinales peuvent séparer les sucs épais ; ainsi lorsque l'on employe le mercure, cette lymphe épaisse sort ou par ces deux émonctoires, ou par l'un d'eux seulement, selon que la lymphe qui est dissoute se répand dans le corps en plus ou moins grande quantité. Communément les glandes salivaires versent cette lymphe, parce qu'ayant un sentiment plus vif & plus exquis que celles des intestins, elles sont ébranlées plus fortement par les picotemens que cause cette lymphe âcre, de-sorte qu'elles expriment les sucs qu'elles contiennent, & en attirent d'autres ; cependant on comprend facilement que l'évacuation de cette lymphe se fait par les glandes salivaires ou intestinales, selon le différent degré d'irritation, parce qu'en excitant une plus violente irritation, par le moyen d'un purgatif, dans les glandes intestinales, on arrête la salivation, & l'humeur est portée hors du corps par les intestins. (D.J.)


SALIVES. f. (Physiolog.) humeur claire, transparente, abondante, fluide, qui ne s'épaissit point au feu, qui n'a point d'odeur ni de goût, & qui est séparée par les glandes salivaires, d'un sang pur artériel. Elle devient fort écumeuse étant battue ou fouettée, âcre quand on a grand faim, pénétrante, détersive, résolutive quand on a long-tems jeuné. Elle augmente la fermentation dans les sucs des végétaux & dans les syrops. Après une très-longue abstinence elle purge quelquefois le gosier, l'oesophage, l'estomac & les entrailles ; les hommes & les animaux l'avalent dans l'état sain, pendant le sommeil de même qu'en veillant.

De ces diverses propriétés de la salive, on peut déduire aisément la nature de cette liqueur ; elle n'est à proprement parler qu'un savon fouetté ; les tuyaux qui la séparent sont très-subtils, ils ne laissent point échapper de matiere grossiere, mais seulement une matiere huileuse fort atténuée, mêlée avec l'eau par le moyen des sels & par le mouvement des arteres, & enfin extrêmement raréfiée ; après qu'elle a eté déposée dans les cellules salivaires, elle est encore battue par le mouvement des arteres voisines.

Il suit 1°. que la salive doit être fort délayée & fort transparente, car la division & le mêlange produit cet effet.

2°. Qu'elle doit être écumeuse, car comme elle est un peu visqueuse à cause de son huile, l'air y forme facilement de petites bulles dont l'assemblage fait l'écume.

3°. Elle ne doit pas s'épaissir sur le feu, car les parties huileuses étant fort divisées, elles s'élevent facilement quand la chaleur vient à les raréfier ; elles deviennent donc plus légeres que l'air, au - lieu que la lymphe, par exemple, a des parties huileuses & épaisses, qui laissent d'abord échapper l'eau à la premiere chaleur, & alors ses parties huileuses sont pressées encore davantage l'une contre l'autre par la pesanteur de l'athmosphere de l'air ; de plus la salive contient beaucoup d'air qui se raréfie sur le feu, & écarte les parties qui composent la salive.

4°. La salive n'a presque ni goût ni odeur, car le sel qui s'y trouve est absorbé dans une matiere huileuse & terreuse ; mais cela ne se trouve ainsi que dans ceux qui se portent bien ; car dans ceux qui sont malades, la chaleur alkalise, ou tend à alkaliser les sels, alors la salive peut avoir divers goûts ; elle produira même divers effets, qui pourront marquer un acide ou un alkali. On ne doit donc pas prendre pour regle les opérations chymiques qu'on peut faire sur la salive : outre que les matieres décomposées forment avant la décomposition un assemblage bien différent de celui qu'elles nous présentent étant décomposées ; nous venons de voir que les maladies peuvent y causer des altérations.

5°. La salive dans ceux qui jeûnent doit être âcre, détersive, & résolutive ; alors la chaleur tend à alkaliser les liqueurs du corps, il faut en conséquence que la salive contracte quelque âcreté ; comme on sait que le savon est un composé de sel & d'huile, il n'est pas surprenant que la salive qui est formée par les mêmes principes soit détersive ; enfin elle doit être résolutive ; car outre que par son action elle débouche les pores, elle agite en même tems les vaisseaux, & y fait couler les liqueurs par cette agitation.

6°. La salive peut contribuer à la fermentation ; car les sels étant volatilisés, peuvent se détacher facilement ; ainsi ils pourront alors exciter une fermentation dans les corps où il se trouvera des matieres propres à les décomposer.

7°. Ce que le microscope nous découvre dans la salive, n'est pas contraire à ce que nous venons d'établir ; il nous y fait voir des parties rameuses qui nagent dans de l'eau ; or ces parties rameuses sont les parties de l'huile.

8°. Dans les maladies, le goût de la salive est mauvais ; comme les humeurs séjournent & s'échauffent, elles deviennent âcres, & par conséquent la salive qui en est le produit, doit causer une impression désagréable ; quand on ne sent plus de mauvais goût, c'est un signe que la santé renaît, car c'est une marque que les liqueurs coulent, & ne s'échauffent plus comme auparavant. C'est sur ce principe que les Médecins regardent souvent la langue, & sont attentifs aux impressions qu'y laissent les maladies.

9°. La salive ayant un mauvais goût, les alimens nous paroissent désagréables, parce que leurs molécules se mêlent avec celles de la salive.

Parlons à présent des usages de la salive. Mais pour les mieux comprendre, il faut se rappeller qu'elle est composée d'eau, & d'une assez grande quantité d'esprits, d'un peu d'huile & de sel, qui mêlés ensemble, forment une matiere savonneuse.

Les alimens étant atténués par le mouvement de la mastication, la salive qui s'exprime par cette même action, & se mêle exactement avec eux, contribue 1°. à les assimiler à la nature du corps, dont ils doivent être la nourriture ; 2°. marie les huiles avec les matieres aqueuses ; 3°. produit la dissolution des matieres salines ; 4°. la fermentation ; 5°. un changement de goût & d'odeur ; 6°. un mouvement intestin ; 7°. une réfection momentanée ; 8°. quoiqu'insipide, c'est par elle que s'appliquent à l'organe du goût les corps savoureux.

La salive étoit d'une absolue nécessité. 1°. Il étoit besoin d'une liqueur qui humectât continuellement la bouche pour faciliter la parole, & oindre le gosier pour faire avaler les alimens qui sans cela ne pourroient point glisser. 2°. Il falloit un fluide qui pût dissoudre les sels & les matieres huileuses, & c'est ce que peut faire la salive par sa partie aqueuse, par son sel & par son huile ; si elle eût été entierement huileuse, elle n'auroit point dissout les matieres salines ; & si elle n'eût été qu'une eau pure, elle n'auroit point eu d'ingrès dans les matieres grasses. 3°. Il étoit nécessaire qu'il coulât dans la bouche une liqueur qui pût mêler les matieres huileuses, & celles qui sont aqueuses ; une liqueur saline, aqueuse & savonneuse peut se faire parfaitement, parce que le savon s'unit avec ces deux matieres. 4°. Si la salive avoit eu quelque goût ou quelque odeur, il eût été impossible que nous eussions apperçu le goût ou l'odeur des alimens. 5°. Les sels n'agissent point qu'ils ne soient dissous ; il a fallu un dissolvant qui fût toujours prêt dans la bouche ; la salive passe encore dans la masse du sang avec les alimens, & peut-être qu'elle se perfectionne toujours davantage pour venir reproduire les mêmes effets.

Puisque la salive ne se sépare d'un sang artériel très-pur, qu'après y avoir été élaborée par un artifice merveilleux, se déchargeant dans la bouche, & se mêlant aux alimens, on a tort de la rejetter.

La trop grande excrétion de salive trouble la premiere digestion, & conséquemment celles qui suivent, produit la soif, la sécheresse, l'atrabile, la consomption, l'atrophie. Mais si elle n'est point filtrée dans la bouche, ou du moins si elle l'est en bien plus petite quantité que de coutume, la manducation des alimens, le goût, la déglutition, la digestion sont empêchés, & la soif est en même tems augmentée.

L'écoulement de la salive augmente ou diminue, selon la différente position du corps. 1°. Si on lie le nerf qui va à une glande salivaire, la filtration de la salive ne cesse pas d'abord, mais elle se fait plus lentement. 2°. Si on lie les veines jugulaires à un chien, la salive coule en si grande abondance, que cet écoulement ressemble au flux de bouche que donne le mercure ; cela vient de ce que le sang étant arrêté dans les veines jugulaires, les arteres qui sont dans les glandes qui filtrent la salive, se gonflent, battent plus fortement, & poussent par-là plus de liqueur dans les filtres salivaires. 3°. La nuit il coule dans la bouche moins de salive que durant le jour, parce que durant le sommeil les glandes ne sont pas agitées par les muscles & par la langue, comme elles sont quand nous veillons ; d'ailleurs la transpiration qui augmente durant la nuit, diminue l'écoulement de la salive ; c'est pour la même raison que cet écoulement cesse durant les grandes diarrhées. 4°. Dans certaines maladies, comme la mélancolie, par exemple, la salive coule en grande quantité ; cela vient de ce que le sang trouvant des obstacles dans les vaisseaux mésentériques qui sont alors gonflés & remplis d'un sang épais, le sang se jette en plus grande quantité vers les parties supérieures, & en commun il s'y filtre plus de liqueur. 5°. Dans l'esquinancie la salive coule en grande quantité, parce que les vaisseaux qui vont aux glandes, s'engorgent à cause de l'inflammation ; ainsi l'irritation exprime plus de salive. 6°. Quand la mâchoire est luxée, on éprouve un grand écoulement de salive ; mais cet écoulement ne vient que de ce que les organes de la déglutition sont dérangés. 7°. Dans les petites véroles confluentes, il arrive une grande sputation, parce que la transpiration étant arrêtée, les glandes salivaires reçoivent plus de salive. Ajoutez à cela les pustules qui se forment au gosier. 8°. Pour le crachement qui vient dans la phthisie commençante, il est produit par des obstacles qui empêchent le sang de circuler librement ; on n'a qu'à se rappeller ce qui arrive par la ligature des veines jugulaires, & on expliquera facilement tous les phénomenes de cette espece.

La salivation peut être causée par les matieres âcres ; l'usage du tabac, par exemple, fait cracher beaucoup : ce que les purgatifs âcres produisent dans les intestins, le tabac le produit ici ; il irrite les nerfs, il donne de l'action aux vaisseaux capillaires : tout cela cause un engorgement qui pousse la salive dans les couloirs avec plus de force & en plus grande quantité ; en un mot, le tabac agit comme les vésicatoires ; mais la matiere qui produit la salivation la plus abondante, c'est le mercure. Voyez SALIVATION mercurielle. (Physiol.)

Non-seulement la salive peut être plus ou moins abondante, suivant la disposition des corps, comme on l'a remarqué : non-seulement le mercure peut en produire une évacuation prodigieuse & contre nature par les glandes salivaires, mais de plus, la salive peut être viciée singulierement dans différentes maladies. Il est rapporté dans les journaux d'Allemagne, qu'une vieille femme malade mit de sa salive sur la bouche d'un enfant, & qu'il survint d'abord à cet enfant plusieurs croutes galeuses sur les levres. On lit dans les Transactions philosophiques qu'une jeune femme ayant négligé de se faire têter, rendoit une salive toute laiteuse ; & quand cela lui arriva, ses mamelles se désenflerent. On lit encore dans les mémoires des curieux de la nature, qu'un particulier maladif & pituiteux crachoit une salive qui se coaguloit, & formoit une espece de chaux. (D.J.)

SALIVE maladies de la, (Médec.) I. La salive abonde en plus grande quantité dans la bouche, 1°. dans le tems de la mastication, de la succion & du bâillement, lorsqu'on se porte bien ; 2°. quand on fait usage de quelques remedes, comme de mercure, de mastic, de tabac, de jalap, de méchoacan, de remedes antimoniaux, on rejette encore davantage de salive ; & si cette évacuation ne procure pas la guérison de quelque maladie, elle prive le corps de l'humeur savonneuse qui lui est naturelle, & retarde l'élaboration du chyle ; 3°. lorsqu'au retour de la salive par les jugulaires, il se rencontre quelque obstacle dans l'angine, dans le gouêtre & les autres tumeurs du gosier, si on rejette trop de salive, cet accident menace d'un danger qu'on ne peut prévenir, qu'en dissipant la cause comprimante ; 4°. la salive qui vient à la suite de l'irritation de la bouche, de la détention, de l'odontalgie, soulage rarement, & cause même d'autres maux qui naissent du défaut de secrétion ; 5°. dans le dégoût, la nausée, & les autres maladies du ventricule, l'abondance de salive est un signe de cacochymie, qu'il faut arrêter par le moyen des stomachiques, en évacuant cet amas de mauvaises humeurs ; 6°. dans les maladies hypocondriaques, hystériques, convulsives, la grande salivation est souvent une marque d'un paroxisme prochain ; 7°. dans le scorbut, dans le catharre, & les maladies qui viennent de l'acrimonie des humeurs, l'abondance de salive annonce d'ordinaire la colliquation, sans qu'on en ressente du soulagement ; 8°. cette sécretion est salutaire dans la petite vérole ; souvent enfin elle est symptomatique.

II. Quand la salive abonde dans la bouche en quantité, elle produit la sécheresse & la malproprété de la bouche, la soif & la difficulté de la déglutition ; l'usage d'une boisson abondante acidulée diminue tous ces maux ; dans les maladies aiguës il faut y ajouter les remedes nitreux.

III. Une salive plus épaisse, plus tenace, plus glutineuse, accompagnée d'écume, prouve que les humeurs ne sont pas assez tenues ; il les faut diviser à l'aide des résolutifs, des délayans internes & d'une boisson abondante. La salive trop divisée a rarement lieu dans les maladies, excepté dans celles qui viennent de la colliquation des humeurs.

IV. La salive âcre, corrompue, fétide, acide, amere, salée, douçâtre, exige un traitement tiré de ces boissons dont on vient de faire mention.

V. La salive mêlée de pus marque quelque réservoir caché qu'il faut découvrir, ouvrir, vuider & déterger ensuite. (D.J.)


SALLANDLE, (Géog. mod.) petite contrée des Pays-Bas, aux Provinces-unies. Elle fait partie de la province d'Overissel. Elle est située entre la Dwente & la Trente, qui font deux autres parties de la même province. Elle renferme plusieurs bourgs considérables, & entr'autres villes, Deventer, Zwol & Campen. Le nom de Salland est composé de Sal & land. Sal est la même riviere que l'Issel, & land veut dire pays. Ainsi Salland désigne le pays de l'Issel, parce qu'en effet il est situé sur cette riviere. (D.J.)


SALLES. f. (Architect. antiq. & mod.) c'est la premiere, la plus grande piece d'un appartement, & ordinairement la plus décorée. Les Italiens disent sala.

Il y a des salles au rez-de-chaussée ; il peut y en avoir à tous les étages où se trouvent de grands appartemens. Vitruve parle de trois sortes de salles qu'il nomme tétractiles, corinthiennes & égyptiennes.

Les salles tétractiles étoient des salles qui avoient quatre colonnes ; on les faisoit quarrées, & les colonnes servoient non-seulement à proportionner la largeur avec la hauteur, mais aussi à affermir l'étage de dessus.

Les salles corinthiennes, c'est-à-dire, selon la maniere des Corinthiens, étoient de deux sortes ; les unes avoient leurs colonnes simplement posées sur le pavé, les autres étoient assises sur des piédestaux ; mais en ces deux manieres les colonnes étoient toujours près du mur. Les entablemens se faisoient de stuc ou de bois, & il n'y avoit jamais qu'un rang de colonnes ; les voûtes étoient ou en plein ceintre, ou surbaissées, n'ayant de trait qu'un tiers de la largeur de la salle, & elles devoient être enrichies de compartimens de stuc & de peinture. La longueur de ces salles seroit celle d'un quarré & deux tiers de leur largeur.

Les salles égyptiennes, assez semblables aux basiliques, avoient un portique dans leur pourtour ; car les colonnes étoient éloignées du mur, de même qu'aux basiliques, & sur ces colonnes il y avoit un entablement. L'espace d'entre les colonnes & le mur étoit couvert d'une plate-forme avec une balustrade tout-autour. Dessus ces mêmes colonnes il y avoit un mur continu, avec des demi-colonnes en-dedans moindres d'un quart que celles d'en-bas ; aux entre-colonnes on pratiquoit des fenêtres pour donner du jour à la salle. Les salles égyptiennes devoient être magnifiques & d'une proportion admirable, tant à cause de l'ornement des colonnes, qu'à cause de leur hauteur, parce que le sofite ou plafond étoit audessus de la corniche du second ordre ; il est aisé de juger combien ces salles étoient commodes & propres à faire des assemblées, & à donner toutes sortes de divertissemens.

SALLE, se dit aussi de certains lieux publics où les maîtres reçoivent leurs écoliers, & leur donnent des leçons à danser, ou en fait d'armes ; & c'est ce qu'on nomme salle de danse, salle d'escrime, &c.

Salle d'assemblée, est celle que l'on destine dans une maison pour y recevoir la compagnie.

Salle des gardes, est chez les rois & princes, le lieu de leurs palais où sont leurs gardes.

Salle d'audience, est une piece du grand appartement d'un prince pour recevoir & donner audience à des ministres de princes étrangers, ou autres personnes.

Salle de bal, grande piece qui sert pour les concerts & les danses, avec tribunes élevées pour la musique, comme celle du grand appartement du roi à Versailles. Il y a aussi des salles de ballets, des salles de comédie, des salles de machines, &c.

Salle à manger, piece au rez-de-chaussée près du grand escalier, & séparée de l'appartement : ces sortes de salles étoient appellées cyzicènes chez les anciens.

Salle du commun, piece près de la cuisine & de l'office où mangent les domestiques.

Salle de bain, c'est la principale piece de l'appartement du bain, où sont la cuve & autres ustensiles nécessaires pour le bain.

Salle d'eau, espece de fontaine plus basse que le rez-de-chaussée, où l'on descend par quelques degrés, & qui est pavée de compartimens de marbre avec divers jets d'eau, & entourée d'une balustrade, comme la salle d'eau de la vigne du pape Jules à Rome.

Salle de jardin, c'est un grand espace de figure réguliere, bordé de treillage, & renfermé dans un bosquet, pour servir à donner des festins, ou à tenir bal dans la belle saison ; comme la salle du bas du petit parc de Versailles, qui est entourée d'un amphithéâtre avec sieges de gazon, & un espace ovale au milieu un peu élevé & en maniere d'arene, pour y pouvoir danser la nuit à la lumiere des flambeaux.

Le mot de salle, selon Ménage, vient de l'allemand salh qui veut dire la même chose. Ducange le dérive de sala, qui dans la basse latinité signifie une maison ; mais je crois l'étymologie de Ménage plus vraisemblable. (D.J.)

SALLE, terme de relation, c'est le nom que nos voyageurs donnent aux poches qu'ont les singes aux deux côtés de la mâchoire, où ils serrent ce qu'ils veulent garder. (D.J.)

SALLE-D'ARMES, (Escrime) endroit où s'assemblent les écoliers pour apprendre l'art de l'escrime. Dans une salle-d'armes il doit y avoir des fleurets, voyez FLEURETS, un plastron, voyez PLASTRON, & des sandales : la sandale est un soulier dont l'empeigne est coupée au-dessous de la boucle, & laisse toute l'extrêmité du pié découverte. Les escrimeurs mettent une de ces sandales au pié droit, afin qu'en frappant du pié à terre l'orteil ne se blesse point.


SALLIUS LAPIS(Hist. nat. Lithol.) nom d'une pierre blanche, fort pesante & friable, qui guérissoit, dit-on, les vertiges, qui empêchoit d'avorter, & qui étoit un bon remede pour les maux d'yeux, lorsqu'on la broyoit avec du lait.


SALLONS. m. (Architect.) grande piece située au milieu du corps d'une maison, ou à la tête d'une galerie, ou d'un grand appartement. Sa forme ordinaire est celle d'un rectangle, dont la longueur est à la largeur comme 4 à 3, ou tout-au-plus comme 2 à 1. Ses faces doivent être en symmétrie ; & comme sa hauteur comprend ordinairement deux étages, & qu'il a deux rangs de croisées, l'enfoncement de son plafond doit être ceintré, ainsi qu'on le pratique dans les palais d'Italie. Il y a des sallons quarrés comme celui de Clagny ; de ronds & d'ovales, comme ceux de Vaux & du Rincy ; d'octogones, comme celui de Marly, & d'autre figure. On décore les sallons avec des colonnes corinthiennes qui bordent des glaces ou des tableaux ; mais cette décoration qui comporte une grande richesse, est tout-à-fait arbitraire. On en peut voir un beau modele dans les Pl. VIII. & IX. du tome I. du traité de la décoration des édifices, par M. Jacques-François Blondel.

C'est dans les sallons qu'on se repose lorsqu'on vient de la chasse, ou de la promenade, qu'on joue & qu'on donne des repas de conséquence. Daviler. (D.J.)

SALLON DE TREILLAGE, (Jardinage) espece de grand cabinet dans un jardin, rond ou à pans, fait de treillage de fer & de bois, & couvert de verdure. On trouvera des figures de sallon de treillage dans la théorie & la pratique du jardinage. (D.J.)


SALLUVIENSLES, Salluvii, Salvii, Sallyes, Sallycus, (Géog. anc.) voyez ce dernier mot. Les Salluviens étoient un peuple originaire de Ligurie, établi dans la contrée des Gaules, que nous appellons aujourd'hui la Provence. Les Marseillois ayant réclamé le secours des Romains contre ces peuples, le consul M. Fulvius Flaccus fut envoyé contr'eux l'an de Rome 627 ; il les défit, & en triompha. C'est le premier triomphe des Romains sur les Gaulois transalpins. C. Sextius continua la guerre contre ces mêmes peuples en qualité de proconsul, & il acheva de les soumettre en 629. Il bâtit en ce pays une ville, qui, à cause de l'abondance de ses eaux & du nom de son fondateur, fut appellée Aquae Sextiae ; c'est Aix, capitale de la Provence. (D.J.)


SALM(Géog. mod.) petite ville des Pays-bas, au duché de Luxembourg, à trois lieues de Roche-en-Famine, avec titre de comté. Long. 23. 24'. lat. 50. 6. (D.J.)

SALM, LA, (Géog. mod.) en latin Salmona, petite riviere d'Allemagne dans l'Eistel & dans l'électorat de Trèves. Elle se jette dans la Moselle à 2 lieues au-dessous de Trèves. (D.J.)


SALMA(Géog. mod.) nom de deux villes de l'Arabie-heureuse. Long. de l'une, selon Ptolémée, 70. 30. lat. 26. long. de l'autre, 63. 20. lat. 24. 20. (D.J.)


SALMACIS(Géogr. anc.) fontaine d'Asie dans la Carie. Elle ne doit pas être loin de la ville du même nom, & peut-être lui donnoit-elle son nom. Cette fontaine avoit, disoit-on, la réputation de rendre mous & efféminés ceux qui bûvoient de ses eaux. Strabon, l. XIV. plus judicieux que le vulgaire, ne croit point qu'elle eût cette propriété ; mais, selon lui, ce défaut de ceux qui en bûvoient venoit de leurs richesses & de leur intempérance.

Vitruve, l. II. c. viij. en donne une autre raison. Il y a, dit-il, tout auprès de la fontaine de Salmacis un temple de Vénus & de Mercure. On croit faussement qu'elle donne la maladie de l'amour à ceux qui en boivent ; mais il n'y aura point de mal à rapporter ce qui a donné lieu à ces faux bruits qui se sont répandus par-tout. Il faut savoir, continue-t-il, que les Grecs qui s'établirent en cet endroit, charmés de la bonté de cette eau, y éleverent des cabanes, & qu'ensuite ils attirerent des montagnes les barbares, les engagerent à s'amollir, c'est-à-dire à adoucir la férocité de leurs moeurs, & à se policer en se soumettant aux loix, & en s'accoutumant à une vie moins sauvage.

Festus en indique une raison bien différente ; il avoue que cette fontaine étoit très-funeste à la pudicité, & ceux qui en alloient boire s'exposoient à la perdre, non que l'eau eût par elle-même aucune qualité, mais parce que pour y aller il falloit passer entre des murs qui resserroient le chemin, & donnoient par-là occasion aux débauchés de surprendre les jeunes filles qu'ils deshonoroient, sans qu'elles pussent leur échapper. Ovide, que l'opinion du peuple accommodoit mieux, l'a embrassée.

Cui non audita est obscaenae Salmacis unda ?

C'est ce qu'il dit dans le XV. liv. de ses métamorphoses vers 319. On peut voir comment il a traité la fable de la nymphe Salmacis, l. IV. fab. 11. (D.J.)

SALMACIS, s. f. (Mytholog.) nom d'une nymphe tellement amoureuse d'Hermaphrodite, fils de Mercure & de Vénus, que l'ayant surpris comme il se baignoit dans une fontaine de Carie, elle se jetta dedans & en l'embrassant étroitement, elle pria les dieux de les unir pour jamais. Sa priere fut exaucée, leurs deux corps n'en firent plus qu'un, où étoit néanmoins conservé le sexe de l'un & de l'autre. La fable ajoute que depuis cette fontaine située près d'Halicarnasse fut nommée Salmacis, & que tous ceux qui s'y baignoient devenoient efféminés. (D.J.)


SALMANTICA(Géog. anc.) ancienne ville de la Lusitanie, chez les Vettons, selon Ptolémée, liv. XXI. c. v. Plutarque l'appelle Salmatica, & dit que c'est une grande ville. Il est à croire que Salmantica ou Salmatica est Salamanque. (D.J.)


SALMASTRE(Géog. mod.) ville d'Asie dans la Perse, résidence d'un kan qui y commande, à quatre journées de Tauris & à vingt-huit d'Alep. C'est, dit Tavernier, l. III. c. iv. une jolie ville sur les frontieres des anciens Assyriens & des Medes, & la premiere de ce côté-là des états du roi de Perse. Les guerres du dernier siecle & de celui-ci ont vraisemblablement ruiné cette ville. (D.J.)


SALMES. m. (Comm.) en italien salma, mesure des liquides, dont on se sert dans la Calabre & dans la Pouille, provinces du royaume de Naples. Le salme est de dix stars, & le star de 32 pignatolis ou pots, qui font à-peu-près la pinte de Paris, ainsi le salme contient environ 320 pots ou pintes. Salme est aussi un poids de 25 livres. Salme, c'est encore une mesure de grains dont on se sert à Palerme. Le salme contient 16 tomolis, & le tomolis 4 mondels, 10 salmes deux septiemes font le last d'Amsterdam. Voyez LAST. Dict. de Comm. & de Trév.


SALMEROS. m. (Ichthyol.) espece de petit saumon de riviere ou de lac, qu'on trouve ordinairement près de la ville de Trente. Sa figure est longue & ovalaire, son museau est gros, sa bouche est garnie de dents, sa tête est ronde, son dos est noirâtre, ses côtés sont blanchâtres, son ventre est rouge. Ce poisson tient un peu de la truite. Sa chair a la couleur & le goût de celle du saumon ordinaire ; elle est tendre, friable, nourrissante, excellente à manger, mais de peu de garde. (D.J.)


SALMES(Géog. mod.) on écrit aussi Salme, petite ville ou bourg de Lorraine au pays de Vosge, sur les frontieres de la basse Alsace, près de la riviere de Brusch, à 8 lieues de Strasbourg, à 22 de Nancy & à 14 de Marsal, avec titre de comté. Long. 24. 56'. lat. 48. 35'. (D.J.)


SALMIS. m. (Cuisine) ragoût qu'on fait avec des bécasses, des alouettes, des grives, & autres pieces de gibier roties à la broche, dépecées ensuite & cuites sur un réchaud avec du vin, des petits morceaux de pain, & autres ingrédiens propres à piquer le goût.


SALMIGONDIS. m. (Science étym.) assaisonnement composé de différentes choses. On disoit du tems de Rabelais salmigondin ; à présent on ne connoît plus que le mot vulgaire salmigondi, qui est la même chose que pot pourri. On dérive ce mot de salgami conditum. Les anciens ont appellé salgamum toutes sortes de légumes, comme raves, choux, concombres, &c. que l'on mettoit dans un pot avec du sel pour les conserver ; l'on s'est servi sur cet exemple du mot salmigondi, pour exprimer des ragoûts composés de plusieurs sortes de choses. (D.J.)


SALMONE(Géog. anc.) ville ancienne du Péloponnèse, dans la Pisatide, selon Strabon, l. VIII. Il dit qu'il y avoit une source de même nom, d'où sort l'Enipe, nommé ensuite Barnichius, qui se va perdre dans l'Alphée. (D.J.)


SALMONÉES. m. (Mythol.) frere de Sisyphe, étoit fils d'Eole & petit-fils d'Hellen. Ayant conquis toute l'Elide jusqu'aux rives de l'Alphée, il eut la témérité de vouloir passer pour un dieu. Pour cet effet, il bâtit un pont d'airain, sur lequel il faisoit rouler un chariot qui imitoit le bruit du tonnerre, & de son char il lançoit des torches allumées sur quelques malheureux qu'il faisoit tuer à l'instant, pour inspirer plus de terreur à ses sujets. " J'ai vu, dit Enée, dans les horreurs d'un cruel supplice, l'impie Salmonée, qui eut l'audace de vouloir imiter le foudre du maître du monde : armé de feux, ce prince parcouroit sur son char la ville d'Elis, exigeant de ses sujets les mêmes honneurs qu'on rend aux immortels. Insensé, qui par le vain bruit de ses chevaux & de son pont d'airain, croyoit contrefaire un bruit inimitable " ! Mais Jupiter lança sur lui le véritable foudre, l'investit de flamme (ce n'étoient pas de vains flambeaux), & le précipita dans l'abîme du Tartare. (D.J.)