| |
| E | E, e, s. m. c'est la cinquieme lettre de la plûpart des alphabets, & la seconde des voyelles. Voy. les articl. ALPHABET, LETTRE, & VOYELLE.
Les anciens Grecs s'étant apperçus qu'en certaines syllabes de leurs mots, l'e étoit moins long & moins ouvert qu'il ne l'étoit en d'autres syllabes, trouverent à-propos de marquer par des caracteres particuliers cette différence, qui étoit si sensible dans la prononciation. Ils désignerent l'e bref par ce caractere E, , & l'appellerent , epsilon, c'est-à-dire petit e ; il répond à notre e commun, qui n'est ni l'e tout-à-fait fermé, ni l'e tout-à-fait ouvert : nous en parlerons dans la suite.
Les Grecs marquerent l'e long & plus ouvert par ce caractere H, , èta ; il répond à notre e ouvert long.
Avant cette distinction quand l'e étoit long & ouvert, on écrivoit deux e de suite ; c'est ainsi que nos peres écrivoient aage par deux a, pour faire connoître que l'a est long en ce mot ; c'est de ces deux E rapprochés ou tournés l'un vis-à-vis de l'autre qu'est venue la figure H ; ce caractere a été long-tems, en grec & en latin, le signe de l'aspiration. Ce nom èta vient du vieux syriaque hetha, ou de heth, qui est le signe de la plus forte aspiration des Hébreux ; & c'est de-là que les Latins prirent leur signe d'aspiration H, en quoi nous les avons suivis.
La prononciation de l'èta a varié : les Grecs modernes prononcent ita ; & il y a des savans qui ont adopté cette prononciation, en lisant les livres des anciens.
L'université de Paris fait prononcer êta. Voyez les preuves que la méthode de P. R. donne pour faire voir que c'est ainsi qu'il faut prononcer ; & sur-tout lisez ce que dit sur ce point le P. Giraudeau jésuite, dans son introduction à la langue greque ; ouvrage très-méthodique & très-propre à faciliter l'étude de cette langue savante, dont l'intelligence est si nécessaire à un homme de lettres.
Le P. Giraudeau, dis-je, s'explique en ces termes, pag. 4. " L'èta se prononce comme un ê long & ouvert, ainsi que nous prononçons l'ê dans procès : non-seulement cette prononciation est l'ancienne, poursuit-il, mais elle est encore essentielle pour l'ordre & l'oeconomie de toute la langue greque ".
En latin, & dans la plûpart des langues, l'e est prononcé comme notre e ouvert commun au milieu des mots, lorsqu'il est suivi d'une consonne avec laquelle il ne fait qu'une même syllabe, coe-lèbs, mèl, pèr, pa-trèm, omnipo-tèn-tèm, pès, èt, &c. mais selon notre maniere de prononcer le latin, l'e est fermé quand il finit le mot, mare, cubile, patre, &c. Dans nos provinces d'au-delà de la Loire, on prononce l'e final latin comme un e ouvert ; c'est une faute.
Il y a beaucoup d'analogie entre l'e fermé & l'i ; c'est pour cela que l'on trouve souvent l'une de ces lettres au lieu de l'autre, herè, herì ; c'est par la même raison que l'ablatif de plusieurs mots latins est en e ou en i, prudente & prudenti.
Mais passons à notre e françois. J'observerai d'abord que plusieurs de nos grammairiens disent que nous avons quatre sortes d'e. La méthode de P. R. au traité des lettres, p. 622, dit que ces quatre prononciations différentes de l'e, se peuvent remarquer en ce seul mot détèrrement ; mais il est aisé de voir qu'aujourd'hui l'e de la derniere syllabe ment n'est e que dans l'écriture.
La prononciation de nos mots a varié. L'écriture n'a été inventée que pour indiquer la prononciation, mais elle ne sauroit en suivre tous les écarts, je veux dire tous les divers changemens ; les enfans s'éloignent insensiblement de la prononciation de leurs peres ; ainsi l'ortographe ne peut se conformer à sa destination que de loin en loin. Elle a d'abord été liée dans les livres au gré des premiers inventeurs : chaque signe ne signifioit d'abord que le son pour lequel il avoit été inventé, le signe a marquoit le son a, le signe é le son é, &c. C'est ce que nous voyons encore aujourd'hui dans la langue greque, dans la latine, & même dans l'italienne & dans l'espagnole ; ces deux dernieres, quoique langues vivantes, sont moins sujettes aux variations que la nôtre.
Parmi nous, nos yeux s'accoûtument dès l'enfance à la maniere dont nos peres écrivoient un mot, conformément à leur maniere de le prononcer ; de sorte que quand la prononciation est venue à changer, les yeux accoûtumés à la maniere d'écrire de nos peres, se sont opposés au concert que la raison auroit voulu introduire entre la prononciation & l'ortographe selon la premiere destination des caracteres ; ainsi il y a eu alors parmi nous la langue qui parle à l'oreille, & qui seule est la véritable langue, & il y a eu la maniere de la représenter aux yeux, non telle que nous l'articulons, mais telle que nos peres la prononçoient, ensorte que nous avons à reconnoître un moderne sous un habillement antique. Nous faisons alors une double faute ; celle d'écrire un mot autrement que nous ne le prononçons, & celle de le prononcer ensuite autrement qu'il n'est écrit. Nous prononçons a & nous écrivons e, uniquement parce que nos peres prononçoient & écrivoient e. Voyez ORTOGRAPHE.
Cette maniere d'ortographier est sujette à des variations continuelles, au point que, selon le prote de Poitiers & M. Restaut, à peine trouve-t-on deux livres où l'ortographe soit semblable (traité de l'Ortogr. franç. p. 1.) Quoi qu'il en soit, il est évident que l'e écrit & prononcé a, ne doit être regardé que comme une preuve de l'ancienne prononciation, & non comme une espece particuliere d'e. Le premier e dans les mots empereur, enfant, femme, &c. fait voir seulement que l'on prononçoit émpereur, énfant, féme, & c'est ainsi que ces mots sont prononcés dans quelques-unes de nos provinces ; mais cela ne fait pas une quatrieme sorte d'e.
Nous n'avons proprement que trois sortes d'e ; ce qui les distingue, c'est la maniere de prononcer l'e ou en un tems plus ou moins long, ou en ouvrant plus ou moins la bouche. Ces trois sortes d'e sont l'e ouvert, l'e fermé, & l'e muet : on les trouve tous trois en plusieurs mots, fèrmeté, honnêteté, évêque, sévère, échèlle, &c.
Le premier e de fèrmeté est ouvert, c'est pourquoi il est marqué d'un accent grave ; la seconde syllabe me n'a point d'accent, parce que l'e y est muet ; té est marqué de l'accent aigu, c'est le signe de l'e fermé.
Ces trois sortes d'e sont encore susceptibles de plus & de moins.
L'e ouvert est de trois sortes ; I. l'e ouvert commun, II. l'e plus ouvert ; III. l'e très-ouvert.
I. L'e ouvert commun : c'est l'e de presque toutes les langues ; c'est l'e que nous prononçons dans les premieres syllabes de père, mère, frère, & dans il appèlle, il mène, ma nièce, & encore dans tous les mots où l'e est suivi d'une consonne avec laquelle il forme la même syllabe, à moins que cette consonne ne soit l's ou le z qui marquent le pluriel, ou le nt de la troisieme personne du pluriel des verbes ; ainsi on dit examèn, & non examén. On dit tèl, bèl, cièl, chèf, brèf, Josèph, nèf, relièf, Israèl, Abèl, Babèl, réèl, Michèl, mièl, plurièl, criminèl, quèl, naturèl, hôtèl, mortèl, mutuèl, l'hymèn, Sadducéèn, Chaldéèn, il viènt, il soûtiènt, &c.
Toutes les fois qu'un mot finit par un e muet, on ne sauroit soûtenir la voix sur cet e muet, puisque si on la soûtenoit, l'e ne seroit plus muet : il faut donc que l'on appuie sur la syllabe qui précede cet e muet ; & alors si cette syllabe est elle-même un e muet, cet e devient ouvert commun, & sert de point d'appui à la voix pour rendre le dernier e muet ; ce qui s'entendra mieux par les exemples. Dans mener, appeller, &c. le premier e est muet & n'est point accentué ; mais si je dis je mène, j'appèlle, cet e muet devient ouvert commun, & doit être accentué, je mène, j'appèlle. De même quand je dis j'aime, je demande, le dernier e de chacun de ces mots est muet ; mais si je dis par interrogation, aimé-je ? ne demandé-je pas ? alors l'e qui étoit muet devient e ouvert commun.
Je sai qu'à cette occasion nos Grammairiens disent que la raison de ce changement de l'e muet, c'est qu'il ne sauroit y avoir deux e muets de suite ; mais il faut ajoûter, à la fin d'un mot : car dès que la voix passe, dans le même mot, à une syllabe soûtenue, cette syllabe peut être précédée de plus d'un e muet, REDEmander, REVEnir, &c. Nous avons même plusieurs e muets de suite, par des monosyllabes ; mais il faut que la voix passe de l'e muet à une syllabe soûtenue : par exemple, de ce que je redemande ce qui m'est dû, &c. voilà six e muets de suite au commencement de cette phrase, & il ne sauroit s'en trouver deux précisément à la fin du mot.
II. L'e est plus ouvert en plusieurs mots, comme dans la premiere syllabe de fermeté, où il est ouvert bref ; il est ouvert long dans grèffe.
III. L'e est très-ouvert dans accès, succès, être, tempête, il èst, abbèsse, sans-cèsse, profèsse, arrêt, forêt, trève, la Grève, il rève, la tête.
L'e ouvert commun au singulier, devient ouvert long au pluriel, le chéf, les chèfs ; un mot bréf, les mots brèfs ; un autél, des autèls. Il en est de même des autres voyelles qui deviennent plus longues au pluriel. Voyez le traité de la prosodie de M. l'abbé d'Olivet.
Ces différences sont très-sensibles aux personnes qui ont reçu une bonne éducation dans la capitale. Depuis qu'un certain esprit de justesse, de précision & d'exactitude s'est un peu répandu parmi nous, nous marquons par des accens la différence des e. Voyez ce que nous avons dit sur l'usage & la destination des accens, même sur l'accent perpendiculaire, au mot ACCENT. Nos protes deviennent tous les jours plus exacts sur ce point, quoi qu'en puissent dire quelques personnes qui se plaignent que les accens rendent les caracteres hérissés, il y a bien de l'apparence que leurs yeux ne sont pas accoûtumés aux accens ni aux esprits des livres grecs, ni aux points des Hébreux. Tout signe qui a une destination, un usage, un service, est respecté par les personnes qui aiment la précision & la clarté ; ils ne s'élevent que contre les signes qui ne signifient rien, ou qui induisent en erreur.
C'est sur-tout à l'occasion de nos e brefs & de nos e longs, que nos Grammairiens font deux observations qui ne me paroissent pas justes.
La premiere, c'est qu'ils prétendent que nos peres ont doublé les consonnes, pour marquer que la voyelle qui précede étoit breve. Cette opération ne me paroît pas naturelle ; il ne seroit pas difficile de trouver plusieurs mots où la voyelle est longue, malgré la consonne doublée, comme dans grèffe, & nèfle : le premier e est long, selon M. l'abbé d'Olivet, Prosod. p. 74.
L'e est ouvert long dans abbèsse, profèsse, sans-cèsse, malgré l's redoublée. Je crois que ce prétendu effet de la consonne redoublée, a été imaginé par zèle pour l'ancienne ortographe. Nos peres écrivoient ces doubles lettres, parce qu'ils les prononçoient ainsi qu'on les prononce en latin ; & comme on a trouvé par tradition ces lettres écrites, les yeux s'y sont tellement accoûtumés, qu'ils en souffrent avec peine le retranchement : il falloit bien trouver une raison pour excuser cette foiblesse.
Quoi qu'il en soit, il faut considérer la voyelle en elle-même, qui en tel mot est breve, & en tel autre longue : l'a est bref dans place, & long dans grace, &c.
Quand les poëtes latins avoient besoin d'allonger une voyelle, ils redoubloient la consonne suivante, religio ; la premiere de ces consonnes étant prononcée avec la voyelle, la rendoit longue : cela paroît raisonnable. Nicot dans son dictionnaire, au mot aage, observe que " ce mot est écrit par double aa, pour dénoter, dit-il, ce grand A françois, ainsi que l' grec ; lequel aa nous prononçons, poursuit-il, avec traînée de la voix en aucuns mots, comme en Chaalons ". Aujourd'hui nous mettons l'accent circonflexe sur l'a. Il seroit bien extraordinaire que nos peres eussent doublé les voyelles pour allonger, & les consonnes pour abréger !
La seconde observation, qui ne me paroît pas exacte, c'est qu'on dit qu'anciennement les voyelles longues étoient suivies d's muettes qui en marquoient la longueur. Les Grammairiens qui ont fait cette remarque, n'ont pas voyagé au midi de la France, où toutes ces s se prononcent encore, même celle de la troisieme personne du verbe est ; ce qui fait voir que toutes ces s n'ont été d'abord écrites que parce qu'elles étoient prononcées. L'ortographe a suivi d'abord fort exactement sa premiere destination ; on écrivoit une s, parce qu'on prononçoit une s. On prononce encore ces s en plusieurs mots qui ont la même racine que ceux où elle ne se prononce plus. Nous disons encore festin, de fête ; la bastille, & en Provence la bastide, de bâtir : nous disons prendre une ville par escalade, d'échelle ; donner la bastonnade, de bâton : ce jeune homme a fait une escapade, quoique nous disions s'échapper, sans s.
En Provence, en Languedoc & dans les autres provinces méridionales, on prononce l's de Pasques ; & à Paris, quoiqu'on dise Pâques, on dit pascal, Pasquin, pasquinade.
Nous avons une espece de chiens qu'on appelloit autrefois espagnols, parce qu'ils nous viennent d'Espagne : aujourd'hui on écrit épagneuls, & communément on prononce ce mot sans s, & l'e y est bref. On dit prestolet, presbytere, de prêtre ; prestation de serment ; prestesse, celeritas, de praesto esse, être prêt.
L'e est aussi bref en plusieurs mots, quoique suivi d'une s, comme dans presque, modeste, leste, terrestre, trimestre, &c.
Selon M. l'abbé d'Olivet, Prosod. p. 79. il y a aussi plusieurs mots où l'e est bref, quoique l's en ait été retranchée, échelle : être est long à l'infinitif, mais il est bref dans vous êtes, il a été. Prosod. p. 80.
Enfin M. Restaut, dans le Dictionnaire de l'Ortographe françoise, au mot registre, dit que l's sonne aussi sensiblement dans registre que dans liste & funeste ; & il observe que du tems de Marot on prononçoit épistre comme registre, & que c'est par cette raison que Marot a fait rimer registre avec épistre : tant il est vrai que c'est de la prononciation que l'on doit tirer les régles de l'ortographe. Mais revenons à nos e.
L'é fermé est celui que l'on prononce en ouvrant moins la bouche qu'on ne l'ouvre lorsqu'on prononce un e ouvert commun ; tel est l'e de la derniere syllabe de fermeté, bonté, &c.
Cet e est aussi appellé masculin, parce que lorsqu'il se trouve à la fin d'un adjectif ou d'un participe, il indique le masculin, aisé, habillé, aimé, &c.
L'e des infinitifs est fermé, tant que l'r ne se prononce point ; mais si l'on vient à prononcer l'r, ce qui arrive toutes les fois que le mot qui suit commence par une voyelle, alors l'e fermé devient ouvert commun ; ce qui donne lieu à deux observations. 1°. L'e fermé ne rime point avec l'e ouvert : aimer, abîmer, ne riment point avec la mer, mare ; ainsi madame des Houlieres n'a pas été exacte lorsque dans l'idylle du ruisseau elle a dit :
Dans votre sein il cherche à s'abîmer ;
Vous & lui jusques à la mer
Vous n'êtes qu'une même chose.
2°. Mais comme l'e de l'infinitif devient ouvert commun, lorsque l'r qui le suit est lié avec la voyelle qui commence le mot suivant, on peut rappeller la rime, en disant :
Dans votre sein il cherche à s'abîmer,
Et vous & lui jusqu'à la mer
Vous n'êtes qu'une même chose.
L'e muet est ainsi appellé relativement aux autres e : il n'a pas, comme ceux-ci, un son fort, distinct & marqué : par exemple, dans mener, demander, on fait entendre l'm & le d, comme si l'on écrivoit mner, dmander.
Le son foible qui se fait à peine sentir entre l'm & l'n de mener, & entre le d & l'm de demander, est précisément l'e muet : c'est une suite de l'air sonore qui a été modifié par les organes de la parole, pour faire entendre ces consonnes. Voyez CONSONNE.
L'e muet des monosyllabes me, te, se, le, de, est un peu plus marqué ; mais il ne faut pas en faire un e ouvert, comme font ceux qui disent amène-lè : l'e prend plûtôt alors le son de l'eu foible.
Dans le chant, à la fin des mots, tels que gloire, fidele, triomphe, l'e muet est moins foible que l'e muet commun, & approche davantage de l'eu foible.
L'e muet foible, tel qu'il est dans mener, demander, se trouve dans toutes les langues, toutes les fois qu'une consonne est suivie immédiatement par une autre consonne ; alors la premiere de ces consonnes ne sauroit être prononcée sans le secours d'un esprit foible : tel est le son que l'on entend entre le p & l's dans pseudo, psalmus, psittacus ; & entre l'm & l'n de mna, une mine, espece de monnoie ; Mnemosyne, la mere des Muses, la déesse de la mémoire.
On peut comparer l'e muet au son foible que l'on entend après le son fort que produit un coup de marteau qui frappe un corps solide.
Ainsi il faut toûjours s'arrêter sur la syllabe qui précede un e muet à la fin des mots.
Nous avons déjà observé qu'on ne sauroit prononcer deux e muets de suite à la fin d'un mot, & que c'est la raison pour laquelle l'e muet de mener devient ouvert dans je mène.
2°. Les vers qui finissent par un e muet, ont une syllabe de plus que les autres, par la raison que la derniere syllabe étant muette, on appuie sur la pénultieme : alors, je veux dire à cette pénultieme, l'oreille est satisfaite par rapport au complément du rithme & du nombre des syllabes ; & comme la derniere tombe foiblement, & qu'elle n'a pas un son plein, elle n'est point comptée, & la mesure est remplie à la pénultieme.
Jeune & vaillant héros, dont la haute sages-se.
L'oreille est satisfaite à la pénultieme, ges, qui est le point d'appui, après lequel on entend l'e muet de la derniere syllabe se.
L'e muet est appellé féminin, parce qu'il sert à former le féminin des adjectifs ; par exemple, saint, sainte ; pur, pure ; bon, bonne, &c. au lieu que l'e fermé est appellé masculin, parce que lorsqu'il termine un adjectif, il indique le genre masculin, un homme aimé, &c.
L'e qu'on ajoûte après le g, il mangea, &c. n'est que pour empêcher qu'on ne donne au g le son fort ga, qui est le seul qu'il devroit marquer : or cet e fait qu'on lui donne le son foible, il manja : ainsi cet e n'est ni ouvert, ni fermé, ni muet ; il marque seulement qu'il faut adoucir le g, & prononcer je, comme dans la derniere syllabe de gage : on trouve en ce mot le son fort & le son foible du g.
L'e muet est la voyelle foible de eu, ce qui paroît dans le chant, lorsqu'un mot finit par un e muet moins foible :
Rien ne peut l'arrêter
Quand la gloire l'appelle.
Cet eu qui est la forte de l'e muet, est une véritable voyelle : ce n'est qu'un son simple sur lequel on peut faire une tenue. Cette voyelle est marquée dans l'écriture par deux caracteres ; mais il ne s'ensuit pas de-là que eu soit une diphtongue à l'oreille, puisqu'on n'entend pas deux sons voyelles. Tout ce que nous pouvons en conclure, c'est que les auteurs de notre alphabet ne lui ont pas donné un caractere propre.
Les lettres écrites qui, par les changemens survenus à la prononciation, ne se prononcent point aujourd'hui, ne doivent que nous avertir que la prononciation a changé ; mais ces lettres multipliées ne changent pas la nature du son simple, qui seul est aujourd'hui en usage, comme dans la derniere syllabe de ils aimoient, amabant.
L'e est muet long dans les dernieres syllabes des troisiemes personnes du pluriel des verbes, quoique cet e soit suivi d'nt qu'on prononçoit autrefois, & que les vieillards prononcent encore en certaines provinces : ces deux lettres viennent du latin amant, ils aiment.
Cet e muet est plus long & plus sensible qu'il ne l'est au singulier : il y a peu de personnes qui ne sentent pas la différence qu'il y a dans la prononciation entre il aime & ils aiment. (F)
|
| E | (Ecriture) dans l'italienne & la coulée, c'est la sixieme & la septieme partie de l'o, & sa premiere moitié. L'e rond est un demi-cercle, ou la moitié de l'o, auquel il faut ajoûter un quart de cercle qui fasse la seconde partie de cet e. Les deux premiers e se forment d'un mouvement mixte des doigts & du poignet. L'e rond s'exécute en deux tems. Voyez les fig. de ces différens e dans nos Planches, & dans nos exemples d'Ecriture.
|
| E REGIONE | terme d'Imprimerie ; on se sert fort souvent de ce mot dans l'Imprimerie, en parlant des choses qui s'impriment les unes vis-à-vis des autres, soit en diverses langues, soit lorsqu'on met différentes traductions en parallele pour l'instruction des lecteurs. On a souvent imprimé l'oraison dominicale en diverses langues, è regione. (D.J.)
|
| E | SI MI ; E. MI LA, ou simplement E. caractere ou terme de Musique, qui indique la note de la gamme que nous appellons mi. Voyez GAMME. (S)
|
| EACÉES | adj. f. pl. pris subst. (Myth.) étoient des fêtes solemnelles qu'on célébroit à Egine en l'honneur d'Eaque qui en avoit été roi, & qu'on disoit avoir dans les enfers la fonction de juge, parce qu'il s'étoit distingué sur la terre par sa droiture & son équité. Voyez FETE, &c. ENFER.
|
| EALÉ | S. f. (Hist. nat.) animal à quatre piés dont Pline donne la description suivante, à la suite de celles du lynx, du sphynx, & d'autres animaux d'Ethiopie. " L'éalé, dit-il, est de la grandeur de l'hippopotame (voyez HIPPOPOTAME) ; elle est noire ou rousse ; elle a la queue de l'éléphant (voyez ELEPHANT) ; la mâchoire de sanglier (voyez SANGLIER), & les cornes mobiles & longues d'une coudée & davantage ; elle combat tantôt avec l'une, tantôt avec l'autre, & s'en sert comme d'une arme offensive & défensive ". Nous ne connoissons aucun animal qui ait cette mobilité de cornes.
|
| EAQUE | S. m. (Myth.) un des trois juges des enfers. Il étoit fils de Jupiter & d'Europe ; d'autres disent d'Egine. Il se montra pendant sa vie si équitable envers les hommes, qu'après sa mort Pluton l'associa à Minos & à Rhadamante, pour les juger aux enfers. Voyez ENFER & EACEES.
|
| EARLDORMAN | S. m. (Hist. d'Angl.) le premier degré de noblesse chez les Anglo-Saxons. Comme l'origine de cette dignité, de ses fonctions, & de ses prérogatives, répand un grand jour sur les premiers tems de l'histoire de la Grande-Bretagne, il n'est pas inutile d'en fixer la connoissance, qui ne se trouve dans aucun dictionnaire françois.
Ce mot, qui dans son origine ne signifie qu'un homme âgé ou ancien, vint peu-à-peu à désigner les personnes les plus distinguées, apparemment parce qu'on choisissoit pour exercer les plus grandes charges, ceux qu'une longue expérience en pouvoit rendre plus capables : méthode que nous ne connoissons guere. Ce n'est pas seulement parmi les Saxons que ces deux significations se trouvent confondues ; on voit dans l'Ecriture-sainte, que les anciens d'Israël, de Moab, de Madian, étoient pris parmi les principaux de ces nations. Les mots, senator, sennor, signor, seigneur, en latin, en espagnol, en italien, & en françois, signifient la même chose.
Les ealdormans ou earldormans étoient donc en Angleterre les plus considérables de la noblesse, ceux qui exerçoient les plus grandes charges, & par une suite très-naturelle, qui possédoient le plus de biens. Comme on confioit ordinairement à ceux de cet ordre les gouvernemens des provinces ; au lieu de dire le gouverneur, on disoit l'ancien earldorman d'une telle province : c'est de-là que peu-à-peu ce mot vint à désigner un gouverneur de province, ou même d'une seule ville.
Pendant le tems de l'heptarchie, ces charges ne duroient qu'autant de tems qu'il plaisoit au roi, qui dépossédoit les earldormans quand il le jugeoit à-propos, & en mettoit d'autres en leur place. Enfin ces emplois furent donnés à vie, du moins ordinairement : mais cela n'empêcha pas que ceux qui les possédoient, ne pussent être destitués pour diverses causes. Il y en a des exemples sous les regnes de Canut, & d'Edoüard le Confesseur.
Après l'établissement des Danois en Angleterre, le nom d'earldorman se changea peu-à-peu en celui d'earl, mot danois de la même signification ; ensuite les Normands voulurent introduire le titre de comte, qui bien que différent dans sa premiere origine, désignoit pourtant la même dignité : mais le terme danois earl s'est conservé jusqu'à ce jour, pour signifier celui qu'en d'autres pays on appelloit comte. Voyez COMTE.
Il y avoit plusieurs sortes d'earldormans : les uns n'étoient proprement que des gouverneurs de province ; d'autres possédoient leur province en propre, comme un fief dépendant de la couronne, & qu'ils tenoient en foi & hommage ; de sorte que cette province étoit toûjours regardée comme membre de l'état. L'histoire d'Alfred le Grand fournit un exemple de cette derniere sorte d'earldormans, qui étoient fort rares en Angleterre. C'est ainsi qu'en France, vers le commencement de la troisieme race de nos rois, les duchés & les comtés qui n'étoient auparavant que de simples gouvernemens, furent donnés en propriété sous la condition de l'hommage.
Les earldormans, ou les comtes de cette espece, étoient honorés des titres de reguli, subreguli, principes ; il n'est pas même sans exemple, qu'on leur ait donné le titre de rois : quant aux autres, qui n'étoient que de simples gouverneurs, ils prenoient seulement le titre d'earldormans d'une telle province. Les premiers faisoient rendre la justice en leur propre nom : ils profitoient des confiscations, & s'approprioient les revenus de leur province. Les derniers rendoient eux-mêmes la justice au nom du roi, & ne retiroient que certains émolumens qui leur étoient assignés. Le comte Goodwin, quelque grand seigneur qu'il fût d'ailleurs, n'étoit que de ce second ordre.
A ces deux sortes de grands earldormans, on peut en ajoûter une autre ; savoir, de ceux qui sans avoir de gouvernement, portoient ce titre à cause de leur naissance, & parce qu'on tiroit ordinairement les gouverneurs de leur ordre : ainsi le titre d'earldorman ne désignoit quelquefois qu'un homme de qualité.
Il y avoit encore des earldormans inférieurs dans les villes, & même dans les bourgs : mais ce n'étoient que des magistrats subalternes qui rendoient la justice au nom du roi, & qui dépendoient des grands earldormans. Le nom d'alderman, qui subsiste encore, est demeuré à ces officiers inférieurs, pendant que les premiers ont pris le titre de earl ou de comte.
La charge d'earldorman étoit civile, & ne donnoit aucune inspection sur les affaires qui regardoient la guerre. Il y avoit dans chaque province un duc qui commandoit la milice : ce nom de duc, pris du latin dux, est moderne. Les Saxons appelloient cet officier heartogh : celui-ci n'avoit aucun droit de se mêler des affaires civiles. Son emploi étoit entierement différent & indépendant de celui de comte ; on trouve néanmoins quelquefois dans l'histoire d'Angleterre, que tantôt le titre de duc, tantôt celui de comte, sont donnés à une même personne : mais c'est qu'alors les deux charges se trouvoient réunies dans un même sujet, comme elles le furent assez communément vers la fin de l'heptarchie. Article de M. le Chevalier DE JAUCOURT.
| EARNE | (Géog. mod.) lac d'Irlande dans la province d'Ulster, au comté de Fermanagh.
|
| EAST-MEATH | (Géog. mod.) contrée d'Irlande dans la province de Leinster ; elle a titre de comté : Kelly en est la capitale.
|
| EASTRÉ | ou EASTRE, s. f. (Myth.) déesse des anciens Germains, en l'honneur de laquelle ils célébroient une fête au mois d'Avril. Comme ce terme Eastré vient de celui de résurrection, les détracteurs des fêtes de la religion chrétienne ont abusé de ce rapport, pour assûrer que nous tenions la célébration de la pâque des Eastrées gauloises : idée creuse, s'il en fut jamais, dans ce genre de conjectures.
|
| EAU | S. f. (Phys.) est un corps fluide, humide, visible, transparent, pesant, sans goût, sans odeur, qui éteint le feu, lorsqu'on en jette dessus en une certaine quantité, &c. Voyez FLUIDE, FEU, &c. Nous disons que l'eau est fluide & humide, car ces deux qualités ne sont pas identiques : le mercure, par exemple, est fluide sans être humide, &c. Voyez HUMIDE.
Nous ne parlerons point ici de l'utilité de ce fluide : elle est assez connue. L'eau étoit un des quatre élémens des anciens, voyez ELEMENS ; & Thalès la regardoit comme le principe de toutes choses. Cette opinion de Thalès étoit même plus ancienne que lui ; & M. l'abbé de Canaye a prouvé, dans une excellente dissertation, tome X. des mém. de l'académie des Belles-lettres, que le mot grec , dont les partisans de cette opinion se servoient pour désigner cette propriété prétendue de l'eau, signifie, non un principe purement méchanique & physique, mais une cause efficiente & primitive. Mais il ne s'agit point ici de ce que les philosophes anciens ou modernes ont pensé ou rêvé sur cette matiere ; il s'agit de recueillir les faits les plus certains, & les propriétés physiques de l'eau les mieux connues.
On peut distinguer trois sortes d'eaux : eau de pluie, qui forme les mares, les citernes, & plusieurs lacs : eau de source, qui forme les fontaines, les puits, les rivières, &c. eau de mer, qui est bitumineuse, amere, salée, & impotable. De cette division, il s'ensuit que l'eau n'est jamais absolument pure. L'eau de pluie même, en traversant l'air, & l'eau de source en traversant les terres, se chargent nécessairement d'une infinité de parties hétérogenes. Voyez EAUX MINERALES. L'eau la plus pure est celle qui coule à-travers un sable bien net & sur des caillous. Ce sont les particules hétérogenes dont l'eau est remplie, qui se combinant avec les particules de certains corps, ou s'insinuant dans leurs pores, changent ces corps en pierre, le fer en cuivre, &c. Il y a lieu de croire que l'eau de mer contient quelque chose de plus que du sel ; car en jettant du sel dans de l'eau commune, on n'en fera jamais d'eau de mer. On purifie l'eau de diverses manieres ; par filtration ou colature, voyez ces mots ; par congelation, parce que tout ce qu'il y a de spiritueux dans l'eau ne se gele pas, & que la gelée sépare de l'eau la plus grande partie des corps hétérogenes qui s'y trouvent ; par l'évaporation, qui éleve les parties aqueuses, & laisse tomber en-embas les parties grossieres ; par clarification, en y mêlant des corps visqueux, comme des jaunes d'oeuf, du lait, &c.
Si on met de l'eau pure dans des boules de métal que l'on soude ensuite, & qu'on veuille comprimer ces boules avec une presse, ou les applatir à coups de marteau, on trouvera que l'eau ne peut être condensée, mais qu'elle suinte en forme de rosée par les pores du métal : c'est-là le phénomene si connu qui prouve l'incompressibilité de l'eau. On peut conclure de-là, selon M. Musschenbroeck, que les particules de l'eau sont fort dures : ce que le même physicien prouve encore par la douleur qu'on sent en frappant vivement la surface de l'eau avec la main, & par l'applatissement des balles de fusil tirées dans l'eau.
Les parties de l'eau ont entr'elles beaucoup d'adhérence ; voyez ADHERENCE, COHESION, & les mém. de l'ac. de 1731 : c'est pour cela que des feuilles de métal appliquées sur la surface de l'eau, ne descendent point, parce que la résistance des particules de l'eau à être divisées, est plus grande que l'excès de pesanteur spécifique de ces feuilles sur celle d'un pareil volume d'eau. M. Musschenbroeck, article 607 de son essai de physique, rapporte une expérience qui prouve qu'un morceau de bois d'un pouce quarré, est attiré par l'eau avec une force de 50 grains.
La pesanteur spécifique de l'eau est à celle de l'or, comme 1000 est à 19640, ou environ comme un à 19 3/5. Mais l'eau est un peu plus pesante d'environ 1/60 en hyver, qu'en été ; parce qu'en général la chaleur raréfie les corps. Voyez CHALEUR, DILATATION, &c. De-là il s'ensuit que l'eau a beaucoup plus de pores que de matiere propre, au moins dans le rapport de 20 à 1, & probablement beaucoup au-delà. Voyez PORE, &c.
Les particules de l'eau, quoique très-fines, puisqu'elles pénetrent les métaux, ne peuvent presque pénétrer le verre. A l'égard du degré de finesse de ces parties & de leur figure, c'est ce que les Philosophes ne peuvent, & peut-être ne pourront jamais déterminer. L'eau échauffée se raréfie de la vingt-sixieme partie de son volume, à compter du point d'où elle commence à se geler, jusqu'à ce qu'elle soit bouillante. Bacon a prétendu que l'eau bouillie s'évapore moins que celle qui ne l'est pas. L'eau s'évapore moins que l'eau-de-vie, mais plus que le mercure ; & l'eau courante, moins que l'eau dormante. La vapeur de l'eau échauffée a une grande vertu élastique. Voyez les mots EOLIPILE, DIGESTEUR, EBULLITION, FEU, VAPEUR, &c. Voyez aussi MACHINES HYDRAULIQUES, & POMPE. On trouve même que cette vapeur a une force supérieure à celle de la poudre à canon : c'est ce que M. Musschenbroeck prouve par une expérience, rapportée §. 873 de son essai de physique ; 140 livres de poudre ne font sauter que 30000 livres pesant ; au lieu qu'avec 140 livres d'eau changée en vapeur, on peut élever 77000 livres. Plus la vapeur est chaude, plus elle a de force. La cause de ce phénomene, ainsi que de beaucoup d'autres, nous est entierement inconnue. La vapeur de l'eau, quoique comprimée par le poids de l'atmosphere, ne laisse pas de se dilater au point d'occuper un espace 14000 fois plus grand que celui qu'elle occupoit, & par conséquent elle se dilate bien plus que la poudre, puisque cette derniere, suivant les observations les plus favorables à sa raréfaction, ne se raréfie que 4000 fois au-delà de son volume. Il ne faut donc pas s'étonner si la vapeur de l'eau s'insinue si aisément dans les pores des corps. Sur les phénomenes de l'ébullition de l'eau, voyez EBULLITION.
Lorsqu'on a pompé l'air de l'eau, si on y remet une bulle d'air, l'eau l'absorbe bien vîte ; elle absorbera de même une seconde bulle, & ainsi de suite, jusqu'à ce qu'elle soit tout-à-fait imprégnée d'air : mais cet air ne se change jamais en eau, puisqu'on peut toûjours l'en retirer : comme aussi l'eau ne donne jamais d'autre air que celui qui s'y trouvoit, ou qu'on y a mis. Il se trouve dans notre atmosphère divers fluides élastiques, qui s'insinuent aussi dans l'eau. L'eau pleine d'air ou sans air, est à peu-près de la même pesanteur spécifique ; mais l'eau pleine d'air est seulement un peu plus raréfiée : d'où M. Musschenbroeck conclut que l'air enfermé dans l'eau, est à peu-près aussi dense que l'eau. Sur les phénomenes chimiques de l'eau, voyez la suite de cet article ; voyez aussi DISSOLUTION, EVAPORATION, &c.
L'eau éteint le feu, selon M. Musschenbroeck, parce que les corps ne brûlent qu'au moyen de l'huile qu'ils renferment, que l'huile brûlante a une chaleur de plus de 600 degrés, & que l'eau ne pouvant avoir une chaleur de plus de 212 degrés, n'en peut communiquer à l'huile. Il en rapporte encore d'autres raisons, qu'on peut voir dans son ouvrage, & que nous ne prétendons point garantir ; d'autant plus que l'eau jettée en petite quantité sur un grand feu, l'augmente au lieu de l'éteindre ; & qu'il y a des corps en feu, comme la poix, l'huile, &c. qu'on ne peut refroidir par le moyen de l'eau.
Sur les phénomenes de l'eau glacée, voyez CONGELATION, GLACE, GELEE, & DEGEL.
M. Mariotte prétend que l'état naturel de l'eau est d'être glacée, parce que la fluidité de l'eau vient du mouvement d'une matiere étrangere qui agite les parties de l'eau, & que le repos de cette matiere produit la glace. Il faudroit pour que cette raison fût bonne, 1°. que l'on connût bien certainement la cause de la congelation, 2° que le repos fût un état plus naturel aux corps que le mouvement. Voy. l'essai de physique de M. Musschenbroeck, d'où nous avons extrait la plus grande partie de cet article. (O)
EAU, (Hydraul.) L'eau, de même que les autres liqueurs, se tient de niveau dans quelque position qu'on la puisse mettre, c'est-à-dire en égale distance du centre de la terre.
Les eaux viennent ordinairement de sources naturelles, de ruisseaux, ou de machines qui les élevent des rivieres, des puits, & des citernes.
" Excepté les minérales & les intercalaires, elles se distinguent en eaux naturelles, artificielles, courantes, plates, jaillissantes, forcées, vives, dormantes, folles, eaux de pluie ou de ravines.
Les eaux naturelles sont celles qui sortant d'elles-mêmes de la terre, se rendent dans un réservoir & font joüer les fontaines continuellement.
Les artificielles ou machinales sont élevées dans un réservoir par le moyen des machines hydrauliques.
On appelle eaux jaillissantes, celles qui s'élevent en l'air au milieu des bassins, & y forment des jets, des gerbes, & des bouillons d'eau.
Les eaux plates sont plus tranquilles ; elles fournissent des canaux, des viviers, des étangs, des miroirs, & des pieces d'eau sans aucun jet.
Les eaux courantes, produites par une petite riviere ou ruisseau, forment des pieces d'eau & des canaux très-vivans.
Les eaux vives & roulantes sont celles qui coulent rapidement d'une source abondante, & que leur extrême fraîcheur rend peu propres à la boisson.
Celles qui fournissent aux jets d'eau sont appellées forcées ; elles se confondent avec les jaillissantes.
Les eaux dormantes, par leur peu de mouvement sujettes pendant l'été à exhaler de mauvaises odeurs, sont peu estimées.
On appelle eaux folles, des pleurs de terre qui produisent peu d'eau, & sont regardées comme de fausses sources qui tarissent dans les moindres chaleurs.
Les eaux de pluie ou de ravine sont les plus legeres de toutes ; elles ne sont pas les plus claires, mais elles se clarifient & s'épurent dans les citernes & les étangs qu'elles fournissent " Théorie & pratique du Jardinage, pag. 323. Voyez HYDRAULIQUES, DEPENSE, &c. (K)
EAU, (Jardin.) L'eau ne sera point ici considérée comme élément, mais par rapport à sa bonne qualité pour la conservation des plantes & de la santé.
Elle doit être transparente, legere, insipide : on l'éprouve avec la noix de galle ; & on observera qu'el le mousse avec le savon, & ne laisse aucune tache sur une assiette bien nette.
Par rapport au jardinage, il faut expérimenter si les légumes y cuisent facilement ; il y a de certaines qualités d'eau, où ils durcissent plutôt que de cuire.
On doit encore en consulter le goût, eu égard aux fruits, étant certain qu'ils conservent, ainsi que les légumes, celui que l'eau y a communiqué, en se filtrant à-travers les terres.
Dans le cas où les sources & l'eau de riviere manquent, on a recours aux eaux de pluie ramassées dans des citernes : elle est la plus legere, & imprégnée du nitre de l'air : elle est plus féconde & plus pure.
Si on est réduit à l'eau de puits, il faut absolument pour en corriger la crudité, la laisser dégourdir ou attiédir aux rayons du soleil dans un bassin, dans des cuvettes, ou dans des tonneaux défoncés & enfoüis dans la terre : on pourroit même y jetter un peu de colombine ou de crotin de mouton pour l'échauffer, avant que d'en arroser les plantes. (K)
EAU, (Chimie) cette substance appartient à la Chimie à plusieurs titres :
Premierement, comme principe constituant des corps naturels & des composés & mixtes artificiels, & l'un des derniers produits de leur analyse absolue.
L'eau considérée sous cet aspect est un élément ou premier principe, un corps particulier, simple, pur, indivisible, inproductible, & incommutable, que je prens ici dans son être solitaire & distinct, en un mot le corpuscule primitif de cet aggregé que tout le monde connoît sous le nom d'eau, & dont les propriétés physiques ont été exposées dans l'article EAU (Physique).
J'observe 1°. à propos de la doctrine des élémens ou premiers principes, adoptée ici formellement, que cette doctrine est directement opposée à l'opinion regnante, qui admet une matiere premiere, homogene, commune, universelle ; mais qu'une pareille matiere me paroît un être purement abstrait, & dont on doit nier l'existence dans la Nature. Voyez le mot PRINCIPE.
J'observe 2°. à propos des qualités d'inproductible & d'incommutable accordées à l'eau, que le dogme qui fait de cette substance le principe universel de tous les corps, & qui suppose par conséquent sa commutabilité, n'est qu'une opinion fondée sur des spéculations & des expériences illusoires ; que l'histoire si connue du saule de Vanhelmont, qui paroît avoir dû son accroissement & sa formation à l'eau seule ; celle de la citrouille élevée de la même maniere par Boyle ; le fait beaucoup plus décisif du chêne élevé dans l'eau par notre célebre académicien M. Duhamel ; les distillations répetées de l'eau, qui présentent toûjours un petit résidu terreux : que tout cela, dis-je, ne prouve pas que l'eau puisse être changée en terre, fournir seule des sels & des huiles, &c. car il n'est pas difficile de déterminer l'origine de la terre qui a formé les squeletes de ces végetaux, & qui a concouru à la production de leurs sels & de leurs huiles (V. VEGETATION) : que les savantes recherches dont M. Eller a composé son second mémoire sur les élémens (hist. de l'ac. roy. de Prusse, ann. 1746.), ne paroissent point assez décisives contre le sentiment que je défens : que c'est évidemment la vapeur de l'eau, comme telle, & non pas de l'eau changée en air, qui a fait descendre le mercure dans la jauge appliquée à une machine pneumatique, dans le récipient de laquelle ce savant médecin introduisit de l'eau en vapeur après l'avoir vuidé d'air : que c'est la vapeur de l'eau qui a constamment imposé, pour de l'air, à tous les physiciens qui ont crû que l'eau pouvoit être changée en air ; que c'est la vapeur de l'eau, & point du tout un air produit par l'eau, ou même dégagé de l'eau, qui agit dans la pompe à feu. Voyez VAPEUR, POMPE A FEU.
Personne ne pense plus aujourd'hui que l'air puisse devenir de l'eau en se condensant ; que les gouttes d'eau qui paroissent sur les vîtes d'un appartement dans certaines circonstances, soient de l'air condensé ; que les fontaines soient dûes à l'air condensé dans des concavités soûterraines, &c. (voyez AIR, FONTAINE, & VAPEUR) : tout ceci sera traité dans une juste étendue à l'article PRINCIPE, où il trouvera sa place plus convenablement qu'ici, lorsque nous établirons dans cet article l'improducibilité & l'incommutabilité des élemens ou premiers principes en général. Voyez PRINCIPE.
Je ferai encore une observation particuliere sur les qualités de corps pur, simple, & existant solitairement, que j'attribue à l'eau principe : il faut remarquer que ce ne sont pas ici des considérations abstraites, mais que l'eau existe physiquement dans cet état de pureté & de division actuelle, absolue, & qu'on pourroit appeller radicale, & que toute combinaison réelle de ce corps suppose cette division & cette pureté. Voyez MENSTRUE & PRINCIPE.
L'idée que la saine Chimie nous donne de l'eau principe étant ainsi déterminée, voici l'histoire chimique de cette substance.
L'eau concourt comme principe essentiel à la formation des sels, des huiles, des esprits ardens, & de toutes les matieres inflammables, de toutes les substances végétales & animales, & vraisemblablement des pierres proprement dites, & de tous les fossiles, excepté des substances métalliques.
L'eau constitue la base de toutes les humeurs animales ; de la seve & de tous les sucs végétaux, des vins, des vinaigres ; de la rosée, & de toutes les matieres connues en Physique sous le nom de météores aqueux. L'eau est essentielle à toute fermentation. Voyez SEL, HUILE, ESPRIT, FLAMME, PIERRE, FOSSILE, SUBSTANCES ANIMALES, VEGETAL, SUBSTANCES METALLIQUES, HUMEUR, SEVE, VIN, VINAIGRE, ROSEE, PLUIE, NEIGE, GRELE, FERMENTATION.
Boerhaave, & plusieurs autres physiciens, disent que l'eau est cachée dans un grand nombre de corps où il est merveilleux de la trouver, & cela (car Boerhaave s'explique) parce que ces corps n'ont aucune des qualités extérieures de l'eau, qu'ils ne sont ni mous ni humides, mais au contraire très-secs & très-compactes, tels que le plâtre employé, le vieux mortier, les parties très-dures des animaux, les bois les plus durs gardés dans des lieux secs & chauds pendant des siecles entiers, &c. Ceci est admirable en effet, comme tous les phénomenes naturels sont admirables, comme l'existence de l'univers est admirable, mais non pas étonnant, unique, incroyable ; puisque c'est au contraire un fait dérivé très-naturellement de cette observation générale, que les principes constituans des corps ne sont jamais sensibles, tant qu'ils sont actuellement combinés, & que l'eau ne se manifeste pas plus par ses caracteres sensibles dans l'esprit-de-vin rectifié, ou dans une huile, qui dans le tartre ou la stalactite, quoique les premieres substances soient liquides & humides, & que les dernieres soient seches & consistantes : en un mot, que l'eau puisse être renfermée dans des corps secs & durs, cela n'est un phénomene isolé, un objet d'admiration, stupendum, mirabile, (Boerhaave, el. chem. de aquâ, t. I. p. 314. ed. de Cavelier) que pour quiconque ne sait envisager un corps que sous l'image d'une masse revêtue de qualités sensibles, pour qui l'eau est toûjours une substance molle & fluide (sous une certaine température), un corps physique, un aggregé. Nous insistons sur les inconvéniens de cette mauvaise & très-peu philosophique acception, toutes les fois que l'occasion s'en présente, parce qu'on ne sauroit trop rappeller aux amateurs de la chimie (lectori philochimico), que la façon de concevoir contraire, est absolument propre & nécessaire au chimiste. Voyez la partie dogmatique de l'article CHIMIE.
Nous disons donc, mais sans annoncer cette vérité par une formule d'admiration, que l'eau est un des matériaux de la composition de plusieurs corps très-secs & très-durs. Nous savons ceci très-positivement, soit parce que quelques-uns de ces corps se forment sous nos yeux, que nous disposons nous-mêmes leurs principes à la combinaison, comme lorsque nous gachons le plâtre, que nous préparons le mortier, &c. (voyez PLATRE, MORTIER) ; soit parce que nous savons retirer cette eau de ces produits de l'art, & de plusieurs corps naturels, par le moyen du feu, & que nous en retirons en effet du plus grand nombre des corps secs & solides, à la formation desquels nous avons avancé que l'eau concouroit comme principe essentiel ; soit enfin parce que nous établissons par des analogies très-séverement déduites, l'origine de certains composés dont la Nature nous cache la formation, sur leur rapport avec d'autres corps dont l'eau est un principe démontré ; c'est ainsi que nous sommes fondés à admettre l'eau pour un des principes constituans de toutes les pierres qui ne sont pas produites ou altérées par le feu, par les phénomenes qui leur sont communs avec certaines substances salines. Voyez SEL & PIERRE.
Si l'on ne peut pas établir démonstrativement que l'eau fait dans ces corps consistans, la fonction d'une espece de mastic, qu'elle est le vrai moyen d'union de leurs autres matériaux, qu'elle soûtient & lie leur aggrégation ; on peut au moins se représenter assez exactement, sous cette image, sa maniere de concourir à la formation de ces corps. Quoi qu'il en soit, c'est à ce titre que nous l'employons dans la préparation du plâtre, du mortier, des colles, &c.
Secondement, l'eau appartient à la Chimie comme menstrue ou dissolvant. Voyez MENSTRUE.
L'eau est le dissolvant de tous les sels, des extraits des végétaux, des gommes, des mucilages, des corps muqueux, de certaines couleurs végétales telles que celle des fleurs de violette, du bois de Brésil, &c. d'une partie des gommes-résines, des esprits ardens, des savons, des sucs gélatineux & lymphatiques des animaux, & même de leurs parties solides, si on l'applique à ces dernieres substances dans la machine de Papin. Voyez MACHINE DE PAPIN ou DIGESTEUR.
Quoique l'eau ne dissolve pas le corps entier des terres, cependant elle prend quelques parties dans la plûpart des matieres terrestres, & sur-tout dans les terres & pierres calcaires ; elle agit très-efficacement sur la chaux (V. CHAUX) ; elle se charge de beaucoup de parties des terres & pierres gypseuses, calcinées ou non calcinées ; elle a aussi quelque prise sur les chaux métalliques, & même sur les substances métalliques inaltérées, principalement sur le fer, le mercure, & l'antimoine, ce qui est prouvé par les vertus médicinales des décoctions de ces substances. Tous les métaux triturés avec l'eau, passent pour fournir un certain sel ; l'or même, le plus fixe des métaux, par une longue trituration avec l'eau pure, fournit un sel jaune, selon la prétention de plusieurs habiles chimistes. M. Pott propose le doute suivant sur l'origine de ce produit, de l'existence duquel on pourroit peut-être douter aussi légitimement : an hic effectus tantum diutino triturationis motui, sali etiam ut vocant insipido in aquâ contento attribuendus sit, adhuc haereo. (Pott, historia particular. corporum solutionis, §. 3.) Bécher dit que l'eau distillée un grand nombre de fois devient si corrosive, qu'elle dissout les métaux. Phys. subt. sect. V. cap. xj. L'auteur de la chimie hydraulique a des prétentions singulieres sur cet effet de la trituration avec l'eau. Voyez HYDRAULIQUE, (Chimie).
Quoique l'eau ne dissolve pas proprement le soufre, les huiles, les baumes, les résines, les graisses, les beurres, les bitumes, &c. elle extrait pourtant quelque chose de toutes ces substances, & principalement des huiles par expression, des baumes, & des bitumes. Voyez HUILE.
Les pierres vitrifiables, comme le vrai sable, le caillou, &c. le bon verre, les émaux, les terres argilleuses bien cuites, le charbon, ne donnent absolument rien à l'eau.
Il faut observer sur ce que nous venons de dire de l'eau considérée comme menstrue, 1°. que selon la loi la plus générale de la dissolution (voyez MENSTRUE), l'eau ne dissout que des quantités déterminées de tous les corps consistans, que nous avons dit être entierement solubles par ce menstrue ; elle s'en charge jusqu'à un terme connu dans l'art sous le nom de saturation, & au-delà duquel la dissolution n'a plus lieu, tout étant d'ailleurs égal. Voyez SATURATION.
Le sucre est de tous les corps connus celui que l'eau dissout en plus grande quantité ; une partie d'eau tient deux parties de sucre en dissolution sous la température moyenne de notre climat ; car la même quantité d'eau très-chaude en dissout bien davantage (voyez MENSTRUE, SIROP) La quantité de la plûpart des sels requise pour saturer une certaine quantité d'eau, a été observée : Voyez SEL.
2°. Qu'on n'observe point une pareille proportion entre l'eau & les différens liquides avec lesquels elle fait une union réelle ; mais qu'au contraire une quantité d'eau quelconque se combine chimiquement avec une quantité quelconque d'un liquide auquel elle est réellement miscible. Un gros d'eau se distribue uniformément dans une pinte d'esprit-de-vin, & y éprouve une dissolution réelle, comme une pinte d'eau étend un gros d'esprit-de-vin, & contracte avec ce dernier liquide une union réelle ou chimique. En un mot, l'eau se mêle à tous les liquides solubles par ce menstrue, comme l'eau s'unit avec l'eau, l'huile avec l'huile, &c. Quelques chimistes, du nombre de ceux qui ont considéré les phénomenes chimiques le plus profondément, ont fait du mêlange dont nous parlons, une espece particuliere d'union, qu'ils ont distinguée de la dissolution ou union menstruelle : mais ce n'est pas ici le lieu d'examiner combien cette distinction est légitime. V. MENSTRUE.
C'est par la propriété qu'a l'eau de dissoudre certaines substances, qu'elle nous devient utile pour les separer de divers corps auxquels elles étoient unies. C'est par-là qu'elle fournit un moyen commode pour retirer les sels lixiviels de parmi les cendres, le nitre des platras, les extraits des végétaux, &c. en un mot, qu'elle est un instrument chimique de l'analyse menstruelle, dont l'application est très-étendue. Voyez MENSTRUELLE (Analyse). C'est à ce titre qu'elle a mille usages oeconomiques & diététiques ; qu'elle nous sert à blanchir notre linge, à dégraisser nos étoffes, à nous préparer des bouillons, des gelées, des sirops, des boissons agréables comme orgeat, limonade, &c. qu'elle nous fournit plusieurs remedes sous une forme commode, salutaire, & agréable. Voyez EAU, Pharmacie.
Il est essentiel de se ressouvenir que l'eau que le chimiste emploie à titre de menstrue doit être pure, & que celle que la Nature peut lui fournir ne l'est pas ordinairement assez pour les opérations qui demandent beaucoup de précision. La distillation lui offre un moyen commode & suffisant pour retirer de l'eau la moins chargée de parties étrangeres, telle que l'eau de neige, d'en retirer, dis-je, une eau qu'il peut employer comme absolument pure. L'eau de neige distillée est donc l'eau pure des laboratoires ; l'eau de pluie, l'eau de riviere, & même une eau commune quelconque, acquiert aussi par la distillation un degré de pureté qui peut être pris pour la pureté absolue.
L'ordre d'affinité de l'eau & de quelques-unes des substances que nous avons nommées, est tel que l'acide vitriolique & l'alkali fixe doivent être placés au premier rang, sans qu'on puisse leur assigner un ordre entr'eux ; car lorsqu'on verse un de ces deux corps sur une eau chargée de l'autre, il agit sur ce dernier avec tant d'énergie, qu'il est impossible de distinguer s'il en opere la précipitation avant la dissolution, comme cela s'observe sensiblement de l'alkali versé sur une dissolution de cuivre.
L'acide vitriolique a plus de rapport avec l'eau, que tous les autres acides ; il le leur enleve, il les concentre. L'ordre de tous ces autres acides entr'eux, quant à leur affinité avec l'eau, n'est pas connu, & n'est peut-être pas connoissable.
Les esprits ardens (ordinairement représentés dans les expériences chimiques par l'esprit-de-vin) occupent le second rang, du moins par rapport à l'alkali fixe ordinaire qui les déphlegme.
Je dis, du moins par rapport à l'alkali fixe, pour ne rien établir sur l'acide vitriolique, duquel on ne sait pas en effet s'il y a plus de rapport avec l'eau que l'esprit-de-vin ; car on n'apprend rien sur ce point par les phénomenes de la préparation de l'éther vitriolique (voyez ÉTHER VITRIOLIQUE), & je crois que personne ne s'est encore avisé de mêler de l'acide vitriolique concentré, à de l'esprit-de-vin foible, pour s'instruire du degré d'affinité dont il s'agit.
Je dis en second lieu, l'alkali fixe ordinaire ; car l'ordre de rapport de l'alkali fixe, de soude, de l'eau, & de l'esprit-de-vin, n'a pas été observé que je sache, & il ne paroît pas qu'il doive être le même que celui de l'alkali fixe ordinaire.
L'alkali volatil uni à l'eau est précipité par l'esprit-de-vin rectifié, comme il est évident par la production de l'offa de Vanhelmont. Voyez OFFA DE VANHELMONT.
Plusieurs sels neutres dissous dans l'eau, sont précipités par l'esprit-de-vin.
Plusieurs sels neutres unis à l'eau, sont précipités par l'alkali fixe, selon les expériences de M. Baron. (Voyez mém. étr. de l'acad. roy. des Scienc. vol. I.) Les sels neutres ont donc moins de rapport avec l'eau, que l'alkali fixe & que l'esprit-de-vin. Ils ont aussi avec ce menstrue une moindre affinité sans doute, que tous les acides minéraux ; mais ceci n'a pas été déterminé par des expériences, non plus que l'ordre d'affinité de toutes les autres substances solubles par l'eau.
Le chimiste qui se proposera d'étendre autant qu'il est possible, la table des rapports de M. Geoffroy, nous fournira sans doute toutes ces connoissances de détail, & il aura fait un travail très-utile.
Nous retirons dans les travaux ordinaires quelques utilités pratiques du petit nombre de connoissances que nous avons sur cette matiere : nous réduisons sous une forme concrete, des sels neutres très-avides d'eau, par le moyen de l'esprit-de-vin ; nous concentrons l'acide nitreux par l'acide vitriolique ; nous déphlegmons l'esprit-de-vin par le sel de tartre. Voyez la table des rapports au mot RAPPORT ; voyez PRECIPITATION.
Troisiemement, le chimiste employe l'eau comme instrument méchanique, ou, si l'on veut, physique ; il l'interpose entre le feu & certains corps auxquels il veut appliquer un feu doux, & renfermé dans l'étendue des degrés de chaleur dont ce liquide est susceptible. Cet intermede (que j'appellerai faux, voy. INTERMEDE) est connu dans l'art sous le nom de bain-marie (voyez FEU, Chimie). L'eau sert de la même façon dans la cuite des emplâtres qui contiennent des chaux de plomb. Voyez EMPLATRE.
L'eau est l'instrument essentiel de la pulvérisation philosophique, qu'on appelle aussi pulvérisation à l'eau. Voyez PULVERISATION.
Le lavage par lequel on sépare une poudre plus legere d'une poudre plus pesante, est encore une opération méchanique que le chimiste exécute par le moyen de l'eau. Voyez LAVAGE.
Il est aisé d'appercevoir que l'eau, dans les derniers usages que nous venons de rapporter, agit comme liquide, & non pas comme liquide tel ; & voilà pourquoi elle est dans ces cas un agent physique, & non pas un agent chimique. Voyez la partie dogmatique de l'article CHIMIE. (b)
Eau douce ou eau commune. L'eau que la nature nous présente sous la forme d'un corps aggregé, est encore un objet chimique, entant que les différentes substances dont elle est toûjours mêlée, ne peuvent être découvertes & définies que par des moyens chimiques.
L'eau qui paroît la plus pure, c'est-à-dire la plus limpide, la plus inodore & la plus insipide, celle que tout le monde connoît sous le nom d'eau douce ou d'eau commune, n'est pas exempte de mêlange, n'est pas un corps simple ou homogene. La distillation de la plus pure de ces eaux présente toûjours un résidu au moins terreux.
Les Naturalistes & les Médecins distinguent les différentes especes d'eau douce par divers caracteres extérieurs, & sur-tout par leur lieu ou leur origine. Nous adoptons cette division, puisqu'en effet c'est du lieu & de l'origine des eaux que dépendent les différences qui les spécifient chimiquement.
Il faut remarquer que nous ne comptons point parmi les matieres qui alterent la simplicité de l'eau douce, celles qui la troublent, qui sont simplement confondues avec l'élement aqueux, qui en sont séparables par la filtration, comme on les sépare en effet des eaux qu'on destine à la boisson. Voyez FILTRE & FONTAINE DOMESTIQUE.
Les principales especes d'eau douce, selon cette division, sont l'eau de pluie & de neige, l'eau de fontaine, l'eau de puits, l'eau de riviere, & l'eau croupissante.
Nous exposerons dans un instant la composition la plus ordinaire de chacune de ces eaux, d'après les connoissances positives que nous avons acquises sur cette matiere par divers moyens chimiques ; savoir la distillation, l'évaporation, & l'application de certains réactifs. Mais nous ne rapporterons ici que les résultats des recherches faites sur les eaux par ces moyens, nous réservant d'exposer leur emploi, leur usage & leur maniere d'agir, à l'article MINERALE, (Eau) ; car les eaux minérales étant plus manifestement & plus diversement composées que les eaux douces, les effets des moyens chimiques seront plus marqués, plus évidens, plus distincts.
La légereté de l'eau est un signe de sa pureté. On détermine la gravité spécifique d'une eau, en la comparant à l'eau très-pure des Chimistes ; savoir l'eau distillée de pluie ou de neige, par le moyen de divers aréometres. Voyez AREOMETRE.
Il est, outre ces moyens exacts, quelques signes auxquels on peut reconnoître la pureté des eaux ; & ces signes sont très-suffisans, quand il ne s'agit de la déterminer que relativement aux besoins ordinaires de la vie : les voici tels qu'ils sont rapportés dans Rieger, introductio ad notitiam rerum naturalium, d'après les anciens auteurs de Médecine, d'Histoire naturelle & d'Oeconomie rustique.
" Cette eau est bonne ou pure, qui étant roulée dans un vaisseau de cuivre, n'y laisse point de taches ; qui ayant boüilli dans un chauderon, & en ayant été versée par inclination, après qu'on l'y a laissée reposer un certain tems, n'a laissé au fond de ce vaisseau ni sable ni limon ; dans laquelle les légumes sont bientôt cuits ; dans le cours de laquelle il ne naît ni mousse ni jonc, & qui n'y laisse aucune espece d'ordure ; qui ne donne point un mauvais teint à ceux qui en font leur boisson ordinaire, qui les laisse joüir au contraire d'une santé robuste, d'une couleur fraîche & vermeille ; qui n'affecte ni leurs jambes, ni leurs yeux, ni leur gorge. Une couleur parfaitement limpide, une insipidité parfaite, & un manque absolu d'odeur, sont encore des caracteres essentiels à la bonne eau ; ensorte que Pline a eu raison de dire que la bonne eau devoit être en quelque maniere semblable à l'air.... Ajoutez à cela qu'elle dissout parfaitement le savon, qu'elle nettoye mieux le linge, qu'elle nourrit les meilleurs poissons, qu'elle tire mieux les teintures des diverses substances auxquelles on l'applique, comme le thé ; qu'elle est la plus propre à faire du bon mortier ; & qu'enfin on en prépare la plus excellente biere. Les eaux qui réunissent toutes ces propriétés, sont appellées légeres, vives, douces, subtiles, molles, mites, lenes ; celles qui ont les qualités contraires, sont appellées dures, crues, pesantes "
Eau de pluie & de neige. L'eau de pluie est ordinairement très-pure, elle a été élevée dans l'atmosphere par une véritable distillation ; cependant, soit qu'elle ait volatilisé une partie des matieres auxquelles elle étoit unie avant son élevation, soit qu'après avoir été parfaitement épurée par ce moyen, elle se soit chargée de nouveau de diverses substances répandues dans l'air, il est démontré par de bonnes expériences, que l'eau de pluie, dans le plus grand état de pureté où il paroisse possible de l'obtenir, contient encore quelques principes étrangers.
Si l'on veut recueillir de l'eau de pluie dans la vûe de l'examiner chimiquement, il faut pourvoir avec les soins les plus scrupuleux à ce qu'elle ne puisse contracter pendant cette opération le moindre mélange, la moindre altération : on doit la recevoir dans des vaisseaux de verre auparavant rincés avec de l'eau distillée, & exposés immédiatement à la pluie, après que l'air a été suffisamment purgé par une pluie précedente, dans un lieu écarté & découvert : on doit encore avoir soin d'enfermer cette eau dans des bouteilles de verre bien propres, dès qu'il a cessé de pleuvoir. C'est avec ces précautions que M. Marggraf a ramassé pendant l'hyver de 1751, l'eau de pluie sur laquelle ce savant chimiste a fait les expériences qu'il rapporte dans l'histoire de l'académie de Berlin, (année 1752) sous le titre d'Examen chimique de l'eau. Le résultat de cet examen, exécuté par le procédé le mieux entendu & le plus démonstratif, est que " cent mesures, chacune de trente-six onces d'eau de pluie, ont donné cent & quelques grains d'une terre blanche tirant sur le jaunâtre, & fort subtile, qui dans toutes ses relations & qualités ressembloit parfaitement à une véritable terre calcaire.... un vrai sel en forme de petite pique, tout-à-fait semblable au nitre, &.... quelques crystaux cubiques qui ne différoient en rien du sel commun de cuisine. Ces deux sels pesoient seulement quelques grains, & ils étoient d'une couleur brunâtre ; indice clair que cette eau, malgré toutes les précautions prises pour la recueillir, étoit cependant encore mêlée de particules visqueuses & huileuses ; ce qui ne pouvoit guere être autrement, puisque notre air en toute saison de l'année est abondamment rempli de diverses exhalaisons, comme les pluies de l'été le font très-souvent connoître par leur seule odeur.... Les parties salines & terrestres qui sont contenues dans l'eau de pluie recueillie très-pure, se découvrent assez manifestement, si on fait pourrir l'eau de pluie en l'exposant à la chaleur du soleil.... Je l'y exposai pendant les mois de Mai, Juin, Juillet, Août, jusqu'à la moitié de Sept. de l'année 1752, pendant lesquels mois il fit un tems assez chaud. Dans le commencement je n'observai aucun changement remarquable ; mais au bout d'un mois j'apperçûs un mouvement intérieur & de l'agitation : il s'élevoit de petites bulles, & on voyoit un limon verdâtre, assez semblable à celui qui couvre la surface de l'eau lorsqu'on dit qu'elle fleurit. Ce limon s'augmentoit de plus en plus, & s'attachoit en partie au fond, en partie aux côtés du vase. Si donc les parties susdites de notre eau de pluie étoient exemptes de mélange, & sur-tout que cette eau ne contînt point de parties mucilagineuses & huileuses, il n'y seroit arrivé aucune putréfaction ; mais la lenteur avec laquelle cette putréfaction arrive, en comparaison de celle qu'éprouvent d'autres eaux plus impures, vient de ce qu'il ne s'y trouve qu'une très-petite quantité des parties susdites : car l'eau poussée par la concentration de la même eau de pluie, faite en distillant, ayant été pareillement exposée à une égale chaleur du soleil, ne laissa pas appercevoir le moindre mouvement, bien loin d'éprouver la putréfaction & la séparation des parties terrestres.
Cent mesures d'eau de neige recueillie avec les précautions dont nous venons de parler pour l'eau de pluie, fournirent à M. Marggraf, par les mêmes moyens, soixante grains d'une véritable terre calcaire, & quelques grains de sel qui tenoient plus du sel de cuisine que du sel nitreux ; en quoi il différoit du sel extrait de l'eau de pluie, lequel avoit plus de rapport avec le nitre. Toute la différence donc entre l'eau de pluie & l'eau de neige, n'est d'aucune importance, & se réduit à ce que l'acide de l'eau de pluie est plus nitreux, & qu'elle renferme plus de terre calcaire ; au lieu que l'eau de neige a plûtôt un acide salin que nitreux, & contient une moindre quantité de terre calcaire. Au reste le peu de sel que j'avois tiré de l'eau de neige, étoit pareillement d'une couleur brunâtre ; ce qui est un indice qu'il y a aussi des parties mucilagineuses & huileuses. Ayant exposé mon eau de neige à la chaleur du soleil pendant l'été de cette année, il lui arriva exactement les mêmes accidens qu'à l'eau de pluie, & elle vint aussi à putréfaction ".
Vanhelmont rapporte, & c'est un fait très-connu à-présent, que l'eau la plus pure dont on approvisionne nos navires, éprouve sous la ligne une véritable putréfaction ; qu'elle devient roussâtre, ensuite verdâtre, & enfin rouge ; que dans ce dernier degré d'altération elle répand une puanteur insupportable, & qu'elle se rétablit ensuite d'elle-même en peu de jours. Le même phénomene observé par M. Marggraf sur l'eau de neige & sur l'eau de pluie, l'une & l'autre beaucoup plus pure que celle qu'on charge sur nos vaisseaux, rend le premier beaucoup moins singulier. La putrescibilité de nos meilleures eaux est toûjours cependant une de leurs propriétés qui mérite le plus d'attention. Voyez PUTREFACTION.
Voilà des expériences exactes, qui établissent une grande analogie entre l'eau de pluie & l'eau de neige ; ensorte que l'on doit au moins douter que l'opinion qui fait regarder l'eau de pluie comme très-salutaire pour la boisson, & l'eau de neige très- insalubre au contraire ; que cette opinion, dis-je, soit suffisamment fondée : ou penser au moins que l'insalubrité, la prétendue dureté, crudité, &c. des eaux des neiges ou des glaces fondues, dépendent de certains accidens arrivés à la neige pendant qu'elle couvroit la surface de la terre, qu'elle étoit retenue sur-tout pendant de longs hivers sur le sommet des montagnes.
Au reste il est très-raisonnable de penser que la composition de la pluie & de la neige doivent varier dans les différens pays, dans les différentes saisons, par les différens vents, & par les autres circonstances qui modifient diversement l'état de l'athmosphère. M. Hellot recueillit au mois d'Août 1735, dans des terrines isolées avec soin, de l'eau d'orage qui avoit une odeur sulphureuse, & qui précipitoit l'huile de chaux, comme auroit fait un esprit de vitriol très-affoibli. M. Grosse a eu du tartre vitriolé, en faisant dissoudre du sel de tartre pur dans de l'eau d'orage qu'il avoit ramassée à Passy en 1724. Voyez mémoire sur le phosphore de Kunckel, &c. à la fin ; mém. de l'académie royale des Sciences, année 1737.
L'eau de pluie & l'eau de neige se conservent très-bien, si on les ramasse avec les précautions rapportées à l'article CITERNE.
L'eau distillée de pluie ou de neige est inaltérable, si on l'expose même à la chaleur du soleil & à l'abord libre de l'air, selon l'expérience de M. Marggraf, que nous avons rapportée ci-dessus en passant, & dont nous faisons mention ici plus expressément, pour confirmer ce que nous avons avancé de la pureté de cette eau dans l'article EAU, (Chimie)
Eau de fontaine. Les variétés des eaux de fontaine sont très-considérables, parce que les entrailles de la terre que ces eaux parcourent, renferment une grande quantité de diverses matieres dont l'eau peut se charger par une vraie dissolution. Si quelques-uns de ces principes sont contenus dans une eau de source en une proportion suffisante pour altérer sensiblement les qualités extérieures de l'eau pure, une pareille eau est appellée minérale, voyez MINERALE, (Eau) Si au contraire elle n'est altérée par aucun principe qui se manifeste par des caracteres sensibles, tels que l'odeur, la saveur, la couleur, certains dépôts, des vertus médicinales évidentes, &c. elle est rangée parmi les eaux douces.
On trouve des eaux de fontaine qui sont autant ou plus pures que l'eau de neige : celles-ci naissent ordinairement dans les contrées où les pierres de la nature des grais, des quartz, des cailloux, sont dominantes. Les sources d'eau douce qui sortent d'un banc d'argile pure, sont aussi communément assez simples. Les pays où l'on ne trouve que des pierres & des terres calcaires, comme marbre, pierres coquilleres, craie, marne, &c. fournissent au contraire des eaux chargées d'une terre de ce genre, qui s'y trouve en partie nue, & en partie combinée avec un peu d'acide vitriolique sous la forme de selenite. La raison de ceci, c'est que la terre vitrifiable & la terre argilleuse ne sont que peu solubles, peut-être même absolument insolubles, par l'élément aqueux & par l'acide dont il peut être chargé, au lieu que les terres calcaires sont soûmises à l'action de ces menstrues.
Eau de puits. Il paroît que l'eau de puits ne doit pas différer originairement de l'eau de fontaine, & que si on la trouve plus communément chargée de terre & de diverses substances salines, c'est qu'étant ramassée dans une espece de bassin où elle est peu renouvellée, elle se charge de tout ce que l'eau qui vient de la surface de la terre, lui amene par une espece de lixiviation, & des ordures que l'air peut lui apporter sous la forme de poussière. Cette conjecture est d'autant plus fondée, que c'est une ancienne observation que l'eau de puits devient d'autant plus pure, qu'elle est plus tirée.
L'eau des puits varie considérablement dans les différens pays, & dans les différens lieux du même pays ; nouvelle preuve que sa composition lui vient principalement des couches de terre supérieures à celle dans laquelle se trouvent les sources du toît. Quoi qu'il en soit, on trouve des puits qui fournissent une eau aussi pure que la meilleure eau de rivière, mais toûjours avec la circonstance de les tirer sans interruption.
L'eau des puits de Paris est prodigieusement seleniteuse & chargée de terre calcaire ; dans quelques puits même, au point d'en être trouble. M. Marggraf a trouvé l'eau des puits de Berlin très-chargée de terre calcaire, & d'une petite portion de terre gypseuse : ces eaux lui ont fourni aussi du vrai sel marin & du nitre. Ce dernier produit mérite une considération particuliere, relativement à une prétention sur l'origine du nitre, contredite par un fait rapporté dans les mémoires de l'académie royale des Sciences, & par celui-ci. Voyez NITRE.
Eau de rivière. La composition de l'eau de rivière, en exceptant toûjours les matieres qui la troublent après les inondations, est dûe 1°. aux principes dont se sont chargées, dans les entrailles de la terre, les diverses fontaines dont les rivières sont formées : 2°. aux matieres solubles qu'elles peuvent détacher du fond même de leur lit : 3°. aux plantes qui végetent dans leur sein, & aux poissons qui s'y nourrissent : 4°. enfin aux diverses ordures, que les égoûts & les fossés qui s'y dégorgent peuvent leur amener des lieux habités, des terres arrosées, &c.
Comme les eaux de fontaine pures sont plus ordinaires que celles qui sont très-terreuses, & que ces dernieres se purifient vraisemblablement dans leur course, l'eau de rivière doit être peu chargée de matieres détachées de l'intérieur de la terre ; elle varie davantage, selon la nature du terrein qu'elle parcourt. Celle qui coule sur un beau sable, sur des gros caillous, ou sur une couche de pierre vitrifiable, est très-pure. Celles qui, comme la Marne, coulent dans un lit de craie, ou dans un terrein bas & marécageux, comme la plûpart des rivières de la Hollande & celles de la Marche de Brandebourg, selon Fréd. Hoffman ; celles-ci, dis-je, sont très-impures. La rapidité des rivières est encore une cause très-efficace de la pureté de leurs eaux, tant parce qu'elles s'épurent, qu'elles éprouvent une précipitation spontanée, une vraie décomposition par le mouvement intérieur de leurs parties, que parce que les rivieres rapides ne sont point poissonneuses, & qu'il ne peut croître que très-peu de plantes dans leur lit. Le Rhin, le Rhone, & presque toutes les grandes rivières du royaume, fournissent des eaux très-pures ; parce qu'elles coulent dans un beau lit, qu'elles sont rapides, & peu poissonneuses. Les rivières très-lentes & très-poissonneuses d'Hongrie, roulent une eau très-chargée de divers principes qui la disposent facilement à la corruption. Deux plantes dangereuses, l'hippuris & le conferva, ou mousse d'eau, s'étant extrèmement multipliées dans le lit de la Seine en l'année 1731, qui fut très-seche, il régna à Paris des maladies qui dépendoient évidemment de la qualité que ces plantes avoient communiquée à l'eau, selon l'observation de M. de Jussieu (Mém. de l'acad. roy. des Sc. ann. 1733). Toutes les immondices que les égoûts des villes peuvent porter dans une grande riviere, ne l'alterent pas au point qu'on l'imagine communément. L'eau de la Seine, prise au-dessous de l'hôtel-Dieu & de tous les égouts de Paris, & même dans le voisinage de ces égouts, & au-dessous des bateaux des blanchisseurs, n'est point sensiblement souillée ; la masse immense & continuellement renouvellée d'eau, dans laquelle ces ordures sont noyées, empêche qu'elles n'y soient sensibles : en un mot l'eau de la Seine, puisée sur le bord de la riviere, entre le pont-neuf & le pont-royal, sans la moindre précaution, est excellente pour la boisson & pour l'usage des arts chimiques ; & l'auteur des nouvelles fontaines domestiques a eu raison d'attribuer aux fontaines de cuivre, les dévoiemens qu'éprouvent assez ordinairement, par la boisson de l'eau de la Seine, les étrangers nouvellement transplantés à Paris, au lieu d'en accuser l'impureté de cette eau.
Eau croupissante, stagnans. Le degré d'impureté auquel ces eaux -ci peuvent parvenir, n'a d'autres bornes que leur faculté de dissoudre, jusqu'à saturation, toutes les matieres qu'elles peuvent attaquer, les plantes, les poissons, les insectes, les fumiers, & toutes les matieres répandues sur la surface d'un terrein habité & cultivé. Leur état de composition se décele à la vûe, à l'odeur, & au goût. Nous ne saurions entrer dans un plus grand détail sur cette matiere. (b)
Eau salée, eau de la mer, des fontaines, & puits salans. Voyez MARIN (Sel), MER, PUITS SALANT, & SALINE.
Eaux minérales & médicinales, voyez MINERALES (Eaux).
EAU COMMUNE, (Pharm.) l'eau sert d'excipient dans un très-grand nombre de préparations pharmaceutiques. Il est celui des potions, des apozèmes, des bouillons, des tisanes, &c. On la prescrit souvent dans les remédes magistraux, sans dose déterminée, ou en s'en rapportant à l'expérience de l'apothicaire. Aquae communis quantum satis, ou quantum sufficit, dit-on dans ce cas : formule qui s'abrege ainsi, Aq. C. Q. S. Dissolve, dit-on encore, ou coque in sufficienti quantitate aquae communis, qu'on abrege ainsi, in S. Q. Aq. C. C'est souvent de l'eau de fontaine que les Médecins demandent dans ces cas ; & on trouve communément dans les ordonnances aqua fontana, au lieu d'aqua communis ; mais l'eau commune pure de fontaine, de cîterne, ou de riviere, est également bonne pour tous les usages pharmaceutiques.
L'eau a un usage particulier dans la cuite des emplâtres. Voyez EMPLATRE.
Elle est la base des émulsions, du plus grand nombre de sirops, &c. Voyez EMULSION & SIROP. (b)
EAU, (Med.) L'eau douce, ou l'eau commune, appartient, à la Médecine à deux titres : premierement, comme chose non-naturelle, ou objet diététique : secondement, comme un remede. Nous allons la considérer sous ces deux points de vûe dans les deux articles suivans.
EAU COMMUNE, (Diéte) Personne n'ignore les principaux usages diététiques de l'eau ; l'eau pure est la boisson commune de tous les animaux : & quoique les hommes l'ayent chargée dès long-tems de diverses substances, comme miel, lait, extrait leger de quelques plantes, diverses liqueurs fermentées, &c. que plusieurs même lui ayent absolument substitué ces dernieres liqueurs, il est cependant encore vrai que l'eau pure est la boisson la plus générale des hommes.
Cette boisson salutaire a été de tout tems comblée des plus grands éloges par les Philosophes & par les Médecins ; la santé la plus constante & la plus vigoureuse a été promise aux buveurs d'eau, comme un ample dédommagement des plaisirs passagers que l'usage des liqueurs fermentées auroit pû leur procurer. La loi de la nature interpretée sur l'exemple des animaux, a fourni aux apologistes de l'eau un des argumens, sur lesquels ils ont insisté avec le plus de complaisance. Plusieurs médecins de ce siecle nous ont donné des explications physiques & méchaniques des bons effets de l'eau. Mais il est un autre ordre de médecins qui échangeroient volontiers ces savantes spéculations, contre une bonne suite d'observations exactes. Nous nous en tiendrons avec ceux-ci, à ce que nous apprend sur ce point important de diéte, un petit nombre de faits dont la certitude est incontestable.
Premierement, nous n'avons aucun moyen d'apprécier au juste l'utilité de l'eau, considérée génériquement comme boisson, mise en opposition avec la privation absolue de toute boisson. Les exemples des gens qui ne boivent point, sont trop rares pour que nous puissions évaluer contradictoirement les effets absolus de l'eau dans la digestion, la circulation, la nutrition, les secrétions. Il est prouvé cependant par plus d'une observation, qu'on peut vivre & se bien porter sans boire.
Secondement : les bûveurs d'eau, mis en opposition avec les bûveurs de vin (selon la maniere ordinaire de considérer les vertus diététiques de l'eau), joüissent plus communément d'une bonne santé que ces derniers. Les premiers sont moins sujets à la goutte, aux rougeurs des yeux, aux tremblemens de membres, & aux autres incommodités, que l'on compte avec raison, parmi les suites funestes de l'usage des liqueurs spiritueuses. Voyez VIN, (Diete)
Les bûveurs d'eau sont peu sujets aux indigestions ; l'eau est, selon la maniere de parler vulgaire, le meilleur dissolvant des alimens. La plûpart des personnes qui se portent bien, éprouvent après le repas, pendant lequel elles n'ont bû que de l'eau, cette légereté de corps & cette sérénité paisible de l'ame, qui annoncent la digestion la plus facile & la meilleure.
En mangeant des fruits ou des sucreries, il faut boire nécessairement de l'eau ; le palais même qui est le premier juge des boissons & des alimens, décide par un sentiment très-distinct en faveur de l'eau.
Les bûveurs d'eau passent pour très-vigoureux avec les femmes, dans l'exercice vénérien ; mais peut-être ne se sont-ils fait une réputation à cet égard, que par la comparaison qu'on a faite de leur talent avec l'impuissance des hommes perdus d'ivrognerie. Voyez VIN, (Diete)
Au reste, il n'est personne qui n'apperçoive que ce sont moins ici les propriétés réelles de l'eau, que l'exemption des inconvéniens qu'entraîne l'usage immodéré des liqueurs fermentées. Voyez l'article VIN, (Diete)
Il n'est pas vrai que les paysans des pays où les liqueurs vineuses manquent, soient plus forts & plus laborieux que ceux où ces liqueurs sont si communes, que le paysan en peut faire sa boisson ordinaire. Voyez VIN, (Diete) & CLIMAT, (Med.)
En général, il vaut mieux boire l'eau froide que chaude. Dans le premier état, elle remplit mieux les vûes de la nature, c'est-à-dire, qu'elle pourvoit mieux au besoin que l'on cherche à satisfaire en bûvant de l'eau ; elle appaise la soif, & ranime davantage, reficit ; elle plaît à l'estomac sain, comme au palais. L'eau chaude, au contraire, ne desaltere point & ne ranime point ; elle ne plaît point à l'estomac, non plus qu'aux organes du goût : les nausées & le vomissement qu'elle excite, quand elle est échauffée à un certain degré, en sont une preuve. Cette observation générale n'empêche point que dans certains cas particuliers, dans celui où se trouvent, par exemple, les personnes qui ont l'estomac trop sensible, ou pour exprimer un état plus évident, les personnes qui ont éprouvé que l'eau froide dérangeoit leur digestion, ou même leur causoit des coliques, des hoquets, &c. accidens qu'on observe quelquefois chez des femmes vaporeuses, & chez certains mélancoliques, on ne doive user d'eau chaude. V. COLIQUE, HOQUET, HISTERIQUE (Passion), MELANCOLIE, HIPPOCONDRIAQUE.
Il n'est pas si évident que, dans le cas des simples rhûmes, où l'on est assez généralement dans l'usage de chauffer l'eau qu'on boit, cette pratique soit aussi nécessaire que dans le cas précédent. Dans le premier, elle est fondée sur un fait : dans le dernier, ce pourroit bien n'être que sur une prétention ; il sera cependant toûjours prudent de boire chaud pendant qu'on est enrhûmé, jusqu'à ce qu'il soit décidé par des bonnes observations, que la boisson de l'eau froide n'est pas dangereuse dans les rhûmes. On a prétendu en Angleterre, qu'elle étoit curative. Voy. l'article suivant.
Au reste, en continuant à reclamer les observations, nous établirons que dans les sujets sains, la boisson de l'eau froide, & même à la glace, ne produit aucun mal connu ; & que l'usage habituel de l'eau chaude (ou des infusions théiformes qui sont la même chose, à quelque legere nuance d'activité près), affoiblit l'estomac, rend le corps lourd & paresseux, & l'esprit sans chaleur & sans force.
Ce que nous venons d'établir, ne détruit point cette sage loi diététique, qui défend de boire de l'eau froide quand le corps est très-échauffé par un exercice violent : mais dans ce cas même, la boisson de l'eau froide est sujette à peu d'inconvéniens, si l'on continue à s'échauffer après avoir bû. Les chasseurs des pays chauds, suans à grosses gouttes, boivent sans s'arrêter de l'eau des fontaines qu'ils trouvent sur leur chemin, & ils prétendent qu'ils ne s'en sont jamais trouvés mal. Il ne seroit pourtant pas prudent de boire de l'eau trop froide, même avec cette précaution.
L'eau bûe en trop grande quantité pendant les chaleurs de l'été, dispose à suer, & affoiblit singulierement. Voyez CLIMAT, (Med.) Plus on la boit chaude, plus elle produit ces effets.
L'eau la plus pure est la meilleure pour la boisson. Voyez ci-dessus, à l'article EAU DOUCE (Chimie), quelle est la plus pure des différentes eaux douces, & à quels signes on la reconnoît. Nous n'en savons pas plus sur le choix des eaux, que ce qu'en ont écrit les anciens médecins. Nous sommes, avec raison ce semble, de l'avis de Celse sur cette matiere. Voici comme il s'en explique. L'eau la plus legere, dit-il, (c'est-à-dire la meilleure à boire, levissima stomacho, minime gravis), est l'eau de pluie ; ensuite l'eau de source, de riviere, ou de puits ; celles que fournissent les neiges & les glaces fondues, viennent après celles-là. Les eaux de lac sont plus pesantes (sous-entendez à l'estomac) que celles-ci ; & les plus lourdes sont enfin les eaux d'étang ou de marais, ex palude.
Les eaux des neiges & des glaces fondues, passent pour la principale cause des goëtres & des tumeurs écroüelleuses, auxquelles sont sujets les habitans des montagnes. Voyez GOETRE & ECROUELLES. Les eaux croupissantes, palustres, causent aux hommes qui les boivent les maux suivans, qu'Hippocrate a très-bien observés & décrits dans son traité, de aere, aquis & locis : toute eau qui croupit, dit ce pere de la Médecine, doit être nécessairement chaude, lourde, & puante en été ; froide, & troublée par la neige & la glace (sur-tout par le dégel) en hyver ; ceux qui la boivent ont des rates amples & engorgées, & les ventres durs, resserrés, & chauds ; les clavicules, les épaules, & la face déprimées ; ils sont maigres, mangeurs, & altérés ; leurs ventres ne peuvent être évacués que par les plus forts médicamens ; ils sont sujets en été à des dissenteries, des cours de ventre & des fievres quartes : ces maladies étant prolongées, disposent de pareils sujets à des hydropisies mortelles. En hyver, les jeunes gens sont sujets à des péripneumonies, & à des délires ; & les vieillards, à des fievres ardentes, à cause de la dureté de leur ventre. Les femmes sont sujettes à des tumeurs oedémateuses ; elles conçoivent difficilement, & accouchent avec peine de foetus grands & bouffis : les enfans de ces pays sont sujets aux hernies ; les hommes aux varices & aux ulceres des jambes. Il est impossible que des sujets ainsi constitués, puissent vivre long-tems ; & en effet, ils vieillissent & meurent de bonne-heure, &c.
On a imaginé divers moyens de purifier les mauvaises eaux. Le meilleur & le plus praticable est de les faire bouillir après les avoir exposées à la putréfaction, & ensuite de les filtrer, ou de les laisser déposer par le repos. Voyez FONTAINE DOMESTIQUE. On peut aussi les faire bouillir, sans les avoir laissées pourrir ; mais la dépuration sera alors moins parfaite. Voyez PUTREFACTION.
L'application extérieure de l'eau est encore de notre sujet. L'immersion totale du corps dans l'eau est généralement connue sous le nom de bain. Voyez BAIN. L'habitude de laver tous les matins, ou dans d'autres intervalles reglés, les piés, les mains, & la tête avec de l'eau froide, a été célébrée par plusieurs auteurs. Locke propose, dans son traité de l'éducation des enfans, de les y soûmettre dès l'âge le plus tendre ; cet illustre Anglois s'appuie sur l'exemple de tous les peuples du Nord, où on nous assûre que c'est une pratique absolument établie depuis long-tems. Les partisans de cet usage prétendent que non seulement il peut procurer au corps une vigueur peu commune, mais encore qu'il met presque absolument à l'abri de tous rhûmes, fluxions, douleurs, & autres incommodités qui sont dûes dans les sujets ordinaires, à leur sensibilité au froid, & à l'humidité de l'air, auxquels on est inévitablement exposé. Ces avantages sont très-grands assûrément, & il paroît assez raisonnable de ne pas les regarder comme des promesses vaines. Nous avons déjà, ce qui est beaucoup, une forte présomption qu'au moins cette méthode est sujette à peu d'inconvéniens réels. Il est peu de personnes saines, qui ayant essuyé une longue pluie qui a percé leurs habits jusqu'au corps, ayent été réellement incommodées par cet accident. L'habitude doit rendre l'application extérieure de l'eau froide, moins dangereuse encore sans contredit. On a poussé les prétentions plus loin, en faveur de l'application dont il s'agit ; on l'a érigée en remede de la foiblesse de tempérament actuelle, même chez les enfans.
Les femmes, pendant le tems des regles ou des vuidanges, ne doivent point tremper les piés ou les mains dans l'eau froide, ni s'exposer d'aucune autre façon au contact immédiat de l'eau froide. On a vû souvent ces évacuations s'arrêter par cette cause, avec tous les accidens dont ne sont que trop souvent suivies ces suppressions. Voyez REGLES & VUIDANGES. C'est cependant encore ici une cause de maladie, que l'habitude rend sans effet. Les femmes du peuple font leur ménage, lavent leur linge, &c. sans inconvénient, pendant leurs regles & pendant leurs vuidanges : mais leur exemple en ceci, comme sur tous les autres points de régime, ne conclut rien pour les personnes élevées délicatement, pour les corps qui ne sont pas familiarisés avec ces sortes d'épreuves.
Tout le monde sait que les personnes qui sont exposées par état à souffrir la pluie, à garder long-tems des habits mouillés sur le corps, à dormir sur la terre humide, quelquefois dans une vraie boue, ou même dans l'eau, &c. tels que les soldats, les pêcheurs de profession, les chasseurs passionnés, ceux qui travaillent sur les rivieres, &c. que ces personnes disje, sont très-sujettes aux douleurs rhûmatismales, & même à certaines paralysies. Voyez RHUMATISME & PARALYSIE.
Les ouvriers & les manoeuvres, qui ont continuellement les jambes dans l'eau, sont particulierement sujets à une espece d'ulceres malins qui attaquent cette partie, & qui sont connus sous le nom de loups. Voyez LOUPS (Chirurgie).
EAU COMMUNE, (Mat. med.) Ce n'est rien que les éloges qu'on a accordés à la boisson ordinaire de l'eau pure, dans l'état de santé, en comparaison de ceux qu'on lui a prodigués à titre de remede ; elle a réuni les suffrages des Medecins de tous les siecles ; Avicenne & ses disciples ont été les seuls qui ayent paru en redouter l'usage dans les maladies.
C'est contre cette crainte systématique, qui avoit apparemment séduit quelques esprits au commencement de ce siecle, que Hecquet s'éleva avec tant de zele & de bonne-foi. Personne n'ignore l'excès jusqu'auquel il poussa ses prétentions, plus systématiques encore, en faveur de la boisson de l'eau : la mémoire toute récente de sa méthode, & plus encore le portrait le plus ressemblant que nous a tracé l'ingénieux auteur de Gilblas, sous le nom du docteur Sangrado, rendent présente cette singuliere époque de l'histoire de la Medecine, à ceux même qui ne connoissent point les écrits aussi bisarres que fanatiques de ce medecin. Fridéric Hoffman entreprit à peu-près dans le même tems d'établir, dans une dissertation faite à dessein, que l'eau étoit la vraie medecine universelle : mais ce célebre medecin, peut-être plus blamable en cela, mais cependant moins dangereux qu'Hecquet, ne pratiqua point d'après ce dogme ; il employa beaucoup de remedes, il eut même des secrets ; il ne fut qu'un panégyriste rationnel de sa prétendue medecine universelle. Quelques auteurs modernes, beaucoup moins connus, nous ont donné aussi des explications physiques & méchaniques des effets de l'eau. L'opinion du public, & sur-tout des incrédules en Medecine, est encore très-favorable à ce remede ; & enfin quelques charlatans en ont fait en divers tems un spécifique, un arcane.
En reduisant tous ces témoignages, & les observations connues à leur juste valeur, nous ne craindrons pas d'établir.
1°. Que la méthode de traiter les maladies aiguës par le secours de la boisson abondante des remedes aqueux, des délayans dont l'eau fait le seul principe utile (V. DELAYANT), est vaine, inefficace, & souvent meurtriere ; qu'elle mérite sur-tout cette derniere épithete, si on soûtient l'action de la boisson par des fréquentes saignées ; que l'eau n'est jamais un remede véritablement curatif.
2°. Que la nécessité, & même l'utilité de la boisson dans le traitement des maladies aiguës, à titre de secours secondaire, disposant les organes & les humeurs à se préter plus aisément aux mouvemens de la nature, ou à l'action des remedes curatifs ; que l'utilité de la boisson, dis-je, à ce titre n'est rien moins que démontrée ; qu'aucune observation claire & précise ne reclame en sa faveur ; & qu'on trouveroit peut-être plus aisément des faits, qui prouveroient qu'elle est nuisible dans quelques cas.
3°. Que certaines méthodes particulieres, nées hors du sein de l'art, & qui ont eu une vogue passagere dans quelques pays, telles que celle d'un ecclésiastique anglois nommé M. Hancock, & celle du P. Bernardo-Maria de Castrogianne capucin sicilien ; que ces méthodes, dis-je, ne sauroient être tentées qu'avec beaucoup de circonspection, & même de méfiance, par les Medecins légitimes. Le premier des deux guérisseurs que nous venons de nommer, donnoit l'eau froide comme souverain fébrifuge ; & il prétend avoir excité, dans tous les cas où il a éprouvé ce remede, des sueurs abondantes qui prévenoient les fievres qui auroient été les plus longues & les plus dangereuses, telles que la fievre maligne, &c. si on donnoit le remede à tems, c'est-à-dire dès le premier ou le second jour de la maladie, & qu'il l'enlevoit même quelquefois lorsqu'elle étoit bien établie, c'est-à-dire si elle étoit déjà à son quatrieme ou à son cinquieme jour. Le capucin a guéri toutes les maladies aiguës & chroniques, en faisant boire de l'eau à la glace, & observer une diete plus ou moins severe. M. Hancock guérissoit par les sueurs ; le capucin avoit grand soin de les eviter, il ne vouloit que des évacuations par les selles. On trouvera ces deux méthodes exposées dans le recueil intitulé vertus de l'eau commune ; la premiere dans une dissertation fort sage & fort ornée d'érudition médicinale ; & la seconde avec tout l'appareil de témoignages qui annoncent le charlatanisme le plus décidé. Le remede anglois contre la toux, savoir quelques verres d'eau froide prise en se mettant au lit, qui est un rejetton du système du chapelain Hancock, dont quelques personnes font usage parmi nous, ne sauroit passer pour un remede éprouvé.
4°. Les vertus réelles & évidentes de l'eau se réduisent à celles-ci : l'eau chaude est réellement un sudorifique léger & innocent ; les infusions théiformes, qui ne sont que de l'eau dont la dégoutante fadeur est corrigée, excitent doucement la transpiration de la peau & des poumons (voyez SUDORIFIQUE) ; elles sont stomachiques (voyez STOMACHIQUE). L'eau tiede fait vomir certains sujets par elle-même, & facilite l'action des vomitifs irritans dans tous les sujets (voyez VOMITIF) ; prise en abondance elle nettoye l'estomac des restes d'une mauvaise digestion, & remédie quelquefois aux indigestions, en faisant passer dans le canal intestinal la masse d'alimens qui irritoit ou affaissoit l'estomac. L'eau froide calme, du moins pour un tems, la chaleur de l'estomac & les légeres ardeurs d'entrailles ; elle appaise la soif ; elle rafraîchit réellement & utilement tout le corps, en certains cas, comme dans ceux où l'on a contracté une augmentation de chaleur réelle par l'action d'une chaleur extérieure, ou par l'usage des liqueurs fermentées ; elle remet très-efficacement l'estomac qui a été fatigué par un excès de vin, hesternâ crapulâ. Un ou deux verres d'eau fraîche pris deux heures après le repas, préviennent les mauvais effets des digestions fougueuses chez les personnes vaporeuses de l'un & de l'autre sexe (voy. PASSION HYSTERIQUE & MELANCOLIE HYPOCONDRIAQUE). Des personnes qui avoient l'estomac foible & noyé de pituite ou de glaires, se sont sort bien trouvées de l'habitude qu'elles ont contractée d'avaler quelques verres d'eau fraîche le matin à jeun.
Nous n'avons parlé jusqu'à présent que des effets de l'eau prise intérieurement ; ses usages extérieurs ne sont pas moins étendus, peut-être sont-ils plus réels, au moins plus efficaces. L'eau s'applique extérieurement sous la forme de bain. (voyez BAIN & ses diverses especes, DEMI-BAIN, LOTION DES PIES, pediluvium, LOTION DES MAINS & DU VISAGE, aux articles BAIN & LOTION.
L'eau froide jettée avec force sur le visage, arrête les évanoüissemens (voyez EVANOUISSEMENT) ; elle produit quelquefois le même effet, au moins pour un tems, dans certaines hémorrhagies (voyez HEMOSTATIQUE) ; mais plusieurs autres liqueurs froides procureroient le même soulagement. (b)
EAUX DISTILLEES, (Chimie médicinale) Les eaux distillées dont il est ici question, sont le produit le plus mobile de la distillation des végétaux & des animaux, celui qui se sépare de ces substances exposées au degré de chaleur de l'eau bouillante, & même à un feu inférieur à ce degré.
La base de ces liqueurs est de l'eau ; & même la partie qui n'est pas eau, dans celles qui sont le plus chargées de divers principes, est si peu considérable, qu'elle ne sauroit être déterminée par le poids ni par la mesure.
Les différens principes qui peuvent entrer dans la composition des eaux distillées, sont 1°. la partie aromatique des plantes & des animaux : 2°. une certaine substance qui ne peut pas être proprement appellée odeur ou parfum, puisqu'elle s'éleve des substances même que nous appellons communément inodores, mais qui se rend pourtant assez sensible à l'odorat pour fournir des caracteres plus ou moins particuliers de la substance à laquelle elle a appartenu ; cette partie aromatique & cette substance beaucoup moins sensible, sont connues parmi les Chimistes sous le nom commun d'esprit recteur, que Boerhaave a remis en usage : 3°. les alkalis volatils spontanées des végétaux : 4°. la partie vive de plusieurs plantes, qui a imposé à Boerhaave & à ses copistes pour de l'alkali volatil, telle que celle de l'ail, de l'oignon, de la capucine, de l'estragon, &c. 5°. l'acide volatil spontanée que j'ai découvert dans le marum, & qu'on trouvera peut-être dans quelques autres plantes.
C'est pour l'usage médicinal que l'on prépare communément les eaux distillées, & l'on expose au feu les matieres desquelles on les retire, dans un appareil tel qu'il est impossible de pousser la distillation au-delà de la production de ces eaux, qui sont l'unique objet de cette opération. L'artiste retire de cette méthode beaucoup de commodité, puisqu'il est toûjours sûr de son opération, sans qu'il soit obligé à gouverner son feu avec une attention pénible, & qui pourroit souvent être insuffisante.
Les produits qu'un plus haut degré de feu détacheroit des sujets de l'opération dont il s'agit, mêlés, quoiqu'en petite quantité, à une eau distillée, la coloreroient, lui donneroient une odeur d'empyreume, altéreroient ses vertus médicinales, & la disposeroient à une altération plus prompte : voilà précisément les inconvéniens qu'on évite dans le procédé que nous avons annoncé & que nous allons exposer.
On exécute cette opération dans deux appareils différens ; la maniere de procéder par le premier appareil consiste à placer les matieres à distiller dans une cucurbite de cuivre étamé, ou d'étain pour le mieux, à adapter cette cucurbite dans un bain-marie, à la recouvrir d'un chapiteau armé d'un réfrigérant, & à distiller par le moyen du feu appliqué au bain, jusqu'à ce que la liqueur qui passe soit trop peu chargée d'odeur ou trop peu sapide. V. les Pl. de Chim.
On peut exécuter aussi cette opération par l'application du feu nud, au moyen d'un ancien alembic appellé chapelle ou rosaire, voyez CHAPELLE. Boerhaave expose ses matieres au feu nud ; voyez son premier procédé, el. chim. tom. II. & il est obligé de mesurer par le thermometre le degré de chaleur qu'il employe, ce qui est d'une pratique très-incommode.
Dans le second appareil on met les matieres à distiller dans une cucurbite de cuivre étamé ; on verse sur ces matieres une certaine quantité d'eau ; on recouvre la cucurbite d'un chapiteau armé de son réfrigérant, & on retire par le moyen du feu appliqué immédiatement à la cucurbite, une certaine quantité de liqueur déterminée par une observation transmise d'artiste à artiste, & conservée dans les pharmacopées. Voyez les Planches de Chimie.
On traite ordinairement par le premier procedé les fleurs odorantes, telles que les roses, les oeillets, la fleur d'orange, celle de muguet, de tilleul, &c. On distille toûjours, selon le même procedé, le petit nombre de substances animales dont les eaux distillées sont en usage en Médecine ; savoir ; le miel, le lait, la bouse de vache, le frai de grenouilles, l'arriere-faix, le jeune bois de cerf, les limaçons, &c.
Les eaux distillées de cette premiere maniere, sont connues dans quelques livres sous le nom d'eaux essentielles.
On distille aussi au bain-marie, & sans addition, les plantes cruciferes, telles que le cochlearia & le cresson, pour faire ce qu'on appelle les esprits volatils de ces plantes. On distille ces mêmes plantes par le même procédé, mais en ajoûtant de l'esprit-de-vin pour faire leurs esprits volatils. On a coûtume d'ajoûter aussi un peu d'eau dans la distillation des fleurs d'orange au bain-marie.
On traite de la seconde maniere toutes les autres substances végétales, dont on s'est avisé de retirer des eaux distillées, plantes fraîches & seches, fleurs, calices, semences, écorces, bois, racines, &c. & même la plûpart de celles que nous venons de donner pour les sujets ordinaires de la distillation au bain-marie.
Les produits de cette derniere opération s'appellent proprement eaux distillées.
Il faut observer que lorsque ces dernieres eaux sont bien préparées, & sur-tout lorsqu'elles ont été très-chargées des principes volatils des plantes par des cohobations répetées (voyez COHOBATION), elles ne retiennent que bien peu de l'eau étrangere qui a été employée dans leur distillation, & qu'elles sont comprises par conséquent dans la définition que nous avons donnée des eaux distillées en général, qui paroîtroit, sans cette réflexion, ne convenir qu'aux eaux essentielles.
Les eaux essentielles, retirées des substances odorantes, sont cependant plus aromatiques & plus durables que celles qui sont retirées des mêmes substances par l'addition de l'eau. Cela vient, pour la partie aromatique, de ce que dans la premiere opération toute la partie aromatique du sujet traité passe avec l'eau essentielle ; au lieu que dans la seconde, une partie de ce principe reste unie à une huile essentielle qui s'éleve avec l'eau dans la distillation du plus grand nombre des plantes odorantes (voyez HUILE ESSENTIELLE). Les eaux distillées par la seconde méthode sont moins durables, parce que l'eau qu'on employe à leur distillation, & le plus haut degré de feu qu'on leur applique, volatilisent une certaine matiere mucilagineuse qui forme des especes de réseaux ou nuages qui troublent après quelques mois la limpidité de ces eaux, & qui les corrompt à la fin, qui les fait graisser. Les eaux les plus sujettes à cette altération, sont celles qu'on retire des plantes très-aqueuses, insipides, & inodores ; telles sont l'eau de laitue, l'eau de pourpier, de bourache, de buglose, &c.
Voilà donc les principales différences des deux opérations : l'addition d'une eau étrangere & un feu plus fort, distinguent la derniere de la premiere. On verra à l'article FEU, qu'un corps exposé à la chaleur de l'eau, dans l'appareil que nous appellons bain-marie, ne prend jamais le même degré de chaleur que le bain, & par conséquent qu'il ne contracte jamais celui de l'eau bouillante.
Après avoir donné une idée générale de ces opérations, voici les observations particulieres que nous croyons les plus importantes.
Premierement, il importe très-fort pour l'exactitude absolue de la préparation, & plus encore pour son usage médicinal, que les vaisseaux qu'on employe à la distillation des eaux dont il s'agit, ne puissent leur communiquer rien d'étranger, & sur-tout de nuisible. C'est pour se conformer à cette regle (qui n'est qu'une application d'une loi générale du manuel chimique), que nous avons recommandé de se servir de cucurbites d'étain autant qu'il étoit possible : il est plus essentiel encore que les chapiteaux soient faits de ce métal, que les principes les plus actifs élevés dans la distillation dont nous parlons n'attaquent point, du moins sensiblement, au lieu que le cuivre est manifestement entamé par plusieurs de ces principes. Voyez CHAPITEAU.
La pauvreté chimique ne permet pas de penser aux chapiteaux d'argent ou d'or, qui seroient sans contredit les meilleurs. Les alembics de verre, recommandés dans la pharmacopée de Paris pour la distillation des plantes alkalines, ne peuvent servir que pour un essai, ou dans le laboratoire d'un amateur, mais jamais dans celui d'un artiste qui exécute ces distillations en grand : car la fracture à laquelle ces vaisseaux sont sujets, la prodigieuse lenteur de la distillation dans les alembics dont on ne peut presque pas rafraîchir les chapiteaux, l'impossibilité d'en avoir d'une certaine capacité ; tout cela, dis-je, rend cette opération à-peu-près impraticable. On a eu raison cependant de préferer les vaisseaux de verre aux vaisseaux de cuivre, malgré tous les inconvéniens de l'emploi des premiers ; mais l'étain, comme nous l'avons déjà observé, n'est pas dangereux comme le cuivre, & il en a toutes les commodités.
2°. Si le réfrigérant adapté au chapiteau d'étain, ne condense pas assez au gré de l'artiste certains principes très-volatils, il a la ressource du serpentin ajoûté au bec du chapiteau. Voyez SERPENTIN.
3°. Si les substances à distiller sont dans un état sec ou solide, il est bon de les faire macérer à froid ou à chaud, pendant un tems proportionné à l'état de chaque matiere. Les bois & les racines seches doivent être rapés, les racines fraîches pilées ou coupées par rouelles ; les écorces seches, comme celles de canelle, concassées, &c. N. B. Que les bois, les racines, & les écorces se traitent par le second procédé.
4°. L'on doit avoir soin dans la distillation avec addition d'eau, de ne remplir la cucurbite que d'une certaine quantité de matiere, telle que le plus grand volume qu'elle acquerra dans l'opération, n'excede pas la capacité de la cucurbite ; car si ces matieres en se gonflant passoient dans le chapiteau, non-seulement l'opération seroit manquée, mais même si le bec du chapiteau venoit à se boucher, ce qui arrive souvent, dans ce cas le chapiteau pourroit être enlevé avec effort, & l'artiste être blessé ou brûlé. Les plantes qu'on appelle grasses, & sur-tout celles qui sont mucilagineuses, font sur-tout risquer cet accident.
5°. Aucun artiste n'observe les doses d'eau prescrites dans la plûpart des pharmacopées, & il est en effet très-inutile d'en prescrire : la regle générale qu'ils se contentent d'observer, est d'employer une quantité d'eau suffisante, pour qu'il y ait au fond du vaisseau, sous la plante, le bois ou l'écorce traitée, toutes matieres qui surnagent pour la plûpart ; qu'il y ait, dis-je, au fond de la cucurbite trois ou quatre pouces d'eau, plus ou moins, selon la capacité du vaisseau, ou un ou deux pouces au-dessus des bois plus pesans que l'eau, comme gayac, &c.
6°. On ne voit point assez à quoi peut être bonne l'eau demandée dans la pharmacopée de Paris, dans les distillations exécutées par notre premier procédé : il semble qu'il vaudroit mieux la supprimer.
Les eaux distillées sont ou simples ou composées. Les eaux simples sont celles qu'on retire d'une seule substance distillée avec l'eau : les eaux composées sont le produit de plusieurs substances distillées ensemble avec l'eau.
Nous n'avons parlé jusqu'à présent que des eaux distillées proprement dites, c'est-à-dire de celles qui ne sont mêlées à aucun principe étranger, ou tout au plus à une petite quantité d'eau commune, qui est une substance absolument identique avec celle qui constitue leur base.
Il est outre cela dans l'art plusieurs préparations, soit simples soit composées, qui portent le nom d'eau spiritueuse, ou même d'eau simplement, & qui sont des produits de la distillation de diverses substances aromatiques avec les esprits ardens ou avec le vin ; telles sont l'eau de cannelle spiritueuse, l'eau de mélisse ou eau des carmes, l'eau de la reine d'Hongrie, &c. On prépare ces eaux comme les eaux distillées proprement dites : les regles de manuel sont les mêmes pour les deux opérations ; il faut seulement ne pas négliger dans la distillation des eaux spiritueuses, les précautions qu'exige la distillation des esprits ardens. Voyez VIN.
Au reste, toutes les préparations de cette espece ne sont pas connues dans l'art sous le nom d'eau ; cette dénomination est bornée par l'usage à un certain nombre : plusieurs autres exactement analogues à celles-ci portent le nom d'esprit (voyez ESPRIT) ; ainsi on dit eau de cannelle & esprit de lavande, de thim, de citron ; eau vulneraire & esprit carminatif de Sylvius. N. B. qu'il faut se servir scrupuleusement de ces noms, quelque arbitraires qu'ils soient ; car si vous dites eau de lavande, par exemple, au lieu de dire esprit de lavande, vous désignerez une autre préparation très-arbitrairement nommée aussi, savoir la dissolution de l'huile de lavande dans l'esprit de vin.
On trouvera un exemple de distillation d'une eau essentielle à l'article ORANGE, d'une eau distillée simple au mot LAVANDE, d'une eau distillée composée proprement dite au mot MENTHE, d'une eau spiritueuse simple au mot ROMARIN, d'une eau spiritueuse composée à l'article MELISSE. On fera d'ailleurs mention des différentes eaux distillées dans les articles qui traiteront en particulier des matieres dont on retire ces eaux, ou qui leur donnent leur nom. Les eaux qui sont connues sous des noms particuliers tirés des vertus qu'on leur attribue, ou de quelque autre qualité, auront leur articles particuliers, du moins celles qui sont usuelles ou qui méritent de l'être ; car nous ne chargerons point ce Dictionnaire de la description d'une eau générale, d'une eau impériale, d'une eau prophylactique, d'une eau épileptique, d'une eau de lait alexitere, &c.
De tous les remedes inutiles dont l'ignorance & la charlatanerie remplirent les boutiques des apothicaires, lors de la conquête que fit la Chimie, de la Médecine & de la Pharmacie, nul ne s'est multiplié avec tant d'excès que les eaux distillées. Les vûes chimériques de séparer le pur d'avec l'impur, de concentrer les principes des mixtes, d'exalter leurs vertus médicinales qu'on crut principalement remplir par la distillation ; ces vûes chimériques, dis-je, nous ont fourni plus d'eaux distillées parfaitement inutiles, que les connoissances réelles des propriétés de diverses plantes ne nous en ont procuré dont on ne sauroit trop célebrer les vertus.
Les eaux distillées des plantes parfaitement inodores, sont privées absolument de toute vertu médicinale, aussi-bien que les eaux distillées des viandes, du lait, & des autres substances animales dont nous avons fait mention au commencement de cet article. Elles ne different de l'eau pure que par une saveur & une odeur herbacée, laiteuse, &c. & par la propriété de graisser, dont nous avons déjà parlé. Zwelfer a le premier combattu la ridicule confiance qu'on eut pour ces préparations, & sur-tout le projet de nourrir un malade avec de l'eau distillée de chapon (Voyez CHAPON, Diete & Matiere médicale) ; & Gédéon Harvée a mis tous ces remedes à leur juste valeur, dans l'excellente satyre qu'il a faite de plusieurs secours inutiles employés dans la pratique ordinaire de la medecine, sous le titre de Ars curandi morbos expectatione. Les Apothicaires de bon sens ne distillent plus la laitue, la chicorée, la pariétaire, la trique-madame, ni toutes ces autres plantes dont on trouve une longue liste dans la nouvelle pharmacopée de Paris, p. 182. Au reste si on pouvoit se nourrir expectatione, comme on peut guérir expectatione, l'eau de chapon, dont la mode est passée, auroit bien pû être encore pendant quelques générations une grande ressource diététique, comme les eaux distillées inodores paroissent destinées à occuper encore pendant quelque tems un rang dans l'ordre des médicamens.
Les eaux distillées aromatiques sont cordiales, toniques, antispasmodiques, stomachiques, sudorifiques, emmenagogues, alexiteres, & quelquefois purgatives, comme l'eau -rose (voyez ROSE.) Voyez ce que nous disons de l'usage particulier de chacune, connoissance plus positive que celle de toutes ces généralités, aux articles particuliers des différentes plantes odorantes employées en Medecine.
Les eaux distillées des plantes alkalines ou cruciferes de Tournefort, sont principalement employées comme antiscorbutiques ; elles ont aussi plusieurs autres usages particuliers, dont il est fait mention dans les articles particuliers : voyez sur-tout COCHLEARIA & CRESSON.
Les eaux distillées spiritueuses possedent toutes les vertus des précédentes, & même à un degré supérieur ; & de plus elles sont employées dans l'usage extérieur, comme discussives, repercussives, vulnéraires, dissipant les douleurs : on les respire aussi avec succès dans les évanoüissemens legers, les nausées, &c.
Outre toutes ces acceptions plus ou moins propres du mot eau, on l'employe encore dans un sens bien moins exact pour désigner plusieurs substances chimiques & pharmaceutiques : on connoît sous ce nom des infusions, des décoctions, des dissolutions, des ratafiats, des préparations même dont l'eau n'est pas un ingrédient, telles que l'eau de Rabel, l'eau de lavande, &c. Les principales eaux chimiques ou pharmaceutiques très-improprement dites, sont les suivantes :
EAU ALUMINEUSE, n'est autre chose qu'une dissolution d'alun dans des eaux prétendues astringentes.
Prenez des eaux distillées de roses, de plantain & de renoüée, de chacune une livre ; d'alun purifié trois gros : faites dissoudre votre sel, & filtrez : gardez pour l'usage.
EAUX ANTIPLEURETIQUES (les quatre) sont les eaux distillées de scabieuse, de chardon-beni, de pissenlit, & de coquelicot.
On peut avancer hardiment que de ces quatre eaux, trois sont absolument incapables de remplir l'indication que les anciens medecins se proposoient en les prescrivant ; savoir d'exciter la sueur. Ces trois eaux sont celles de scabieuse, de pissenlit, & de coquelicot. Ces eaux ne sont chargées d'aucune partie médicamenteuse des plantes dont elles sont tirées (voyez EAU DISTILLEE, SCABIEUSE, PISSENLIT, PAVOT ROUGE). L'eau distillée de chardon-beni (du moins celle du chardon-beni des Parisiens), a une vertu plus réelle. Voyez CHARDON-BENI.
Que peut-on espérer en général des premieres & de la derniere dans le traitement de la pleurésie ? Ceci sera examiné à l'article Pleurésie. Voy. PLEURESIE.
EAU DE CAILLOUX : on appelle ainsi une eau dans laquelle on a éteint des cailloux rougis au feu. C'étoit autrefois un remede, aujourd'hui ce n'est rien.
EAU DE CHAUX (premiere & seconde) voyez CHAUX.
EAU DES CARMES ou DE MELISSE composée, voyez MELISSE.
EAU DE CASSE-LUNETTE, (Pharm.) on a donné ce nom à l'eau distillée de la fleur de bluet. Voy. BLUET.
EAUX CORDIALES, (les quatre) les eaux qui sont connues sous ce nom dans les pharmacopées, sont celles d'endive, de chicorée, de buglose & de scabieuse. Ces eaux ne sont point cordiales ; elles sont exactement insipides, inodores & sans vertu. Voyez l'article EAUX DISTILLEES, vers la fin.
EAU-FORTE : c'est un des noms de l'acide nitreux en général. Les matérialistes & les ouvriers qui employent l'acide nitreux, appellent eau-forte l'acide retiré du nitre par l'intermede du vitriol. V. NITRE.
EAU DE GOUDRON, c'est une infusion à froid du goudron. Voyez GOUDRON.
EAU MERCURIELLE : les Chirurgiens appellent, ainsi la dissolution de mercure par l'esprit de nitre, affoiblie par l'addition d'une certaine quantité d'eau distillée. Voyez MERCURE.
Il est essentiel d'employer l'eau distillée, pour étendre la dissolution du mercure dont il s'agit ici ; car il est très-peu d'eaux communes qui ne précipitent cette dissolution.
EAU-MERE : on appelle ainsi, en Chimie, une liqueur saline inconcrescible, qui se trouve mêlée aux dissolutions de certains sels, & qui est le résidu de ces dissolutions épuisées du sel principal par des évaporations & des crystallisations répetées. Les eaux-meres les plus connues sont celle du nitre, celle du sel marin, celle du vitriol, & celle du sel de seignette. Voyez NITRE, SEL MARIN, VITRIOL, SEL DE SEIGNETTE.
EAU DE MILLE-FLEURS, (Pharmac.) on appelle ainsi l'urine de vache, aussi-bien que l'eau que l'on retire par la distillation de la bouse de cet animal. Voyez VACHE.
EAU PHAGEDENIQUE : prenez une livre d'eau premiere de chaux récente, trente grains de mercure sublimé corrosif, mêlés & agités dans un mortier de marbre : c'est ici un sel mercuriel précipité. Voyez MERCURE.
EAU DE RABEL, ainsi nommée du nom de son inventeur, qui la publia vers la fin du dernier siecle.
Prenez quatre onces d'huile de vitriol, & douze onces d'esprit de vin rectifié ; versez peu-à-peu dans un matras l'acide sur l'esprit-de-vin, en agitant votre vaisseau, & gardez votre mélange dans un vaisseau fermé, dans lequel vous pouvez le faire digérer à un feu doux.
L'eau de Rabel est l'acide vitriolique dulcifié. Voyez ACIDE VITRIOLIQUE, au mot VITRIOL.
EAU REGALE : le mélange de l'acide du nitre & de celui du sel marin, est connu dans l'art sous le nom d'eau régale. Voyez REGALE (Eau)
EAU SAPHIRINE, EAU BLEUE, ou COLLYRE BLEU, (Pharm. & mat. med. externe) Collyre, c'est-à-dire remede externe ou topique, destiné à certaines maladies des yeux. Voyez COLLYRE, TOPIQUE, MALADIE DES YEUX, sous le mot OEIL.
En voici la préparation, d'après la pharmacopée universelle de Lemery.
Prenez de l'eau de chaux vive filtrée, une chopine ; de sel ammoniac bien pulverisé, une dragme : l'une & l'autre mêlés ensemble, seront jettés dans un vaisseau de cuivre, dans lequel on les laissera pendant la nuit ; après quoi on filtrera la liqueur, qui sera gardée pour l'usage.
L'eau saphirine n'est autre chose qu'une eau chargée d'une petite quantité d'huile de chaux, & d'un peu d'alkali volatil, coloré par le cuivre qu'il a dessous. Voyez SEL AMMONIAC & CUIVRE.
Cette eau est un collyre irritant, tonique & dessicatif. Voyez les cas particuliers dans lesquels il convient, à l'article MALADIE DES YEUX, sous le mot OEIL.
EAU VERTE ou EAU SECONDE : les ouvriers qui s'occupent du départ des matieres d'or & d'argent, appellent ainsi l'eau -forte chargée du cuivre qu'on a employé à en précipiter l'argent. Voyez DEPART.
EAU-DE-VIE, produit immédiat de la distillation ordinaire du vin. Voyez VIN.
EAU VULNERAIRE, V. VULNERAIRE (Eau). (b)
EAU-DE-VIE, (Art méchan.) fabrication d'eau-de-vie. La chaudière dont on se sert pour cette distillation, est un vaisseau de cuivre en rond, de la hauteur de deux piés & demi, & de deux piés de diamêtre ou environ, dont le haut se replie sur le dedans en talus montant, comme si elle devoit être entierement fermée, & où pourtant il y a une ouverture de neuf à dix pouces de diamêtre, avec un rebord de deux pouces ou à-peu-près : on appelle l'endroit où la chaudiere se replie avec son rebord, le collet. Cette chaudière contient ordinairement quarante veltes, à huit pintes de Paris la velte. Cette mesure est différente en bien des endroits où l'on fabrique de l'eau-de-vie. Il y a des chaudieres plus grandes & plus petites.
Cette chaudiere est placée contre un mur, à un pié d'élévation du sol de la terre, dans une maçonnerie de brique jointe avec du mortier de chaux & de sable, ou de ciment, qui la joint & la couvre toute entiere jusqu'au bord du tranchant du collet, sauf le fond qui est découvert. Cette chaudière est soûtenue dans cette maçonnerie par deux ou trois ances de cuivre, longues chacune de cinq pouces, & d'un pouce d'épaisseur, qui sont adhérantes à la chaudière. Cette maçonnerie prend depuis le sol de la terre ; & le vuide qui reste depuis le sol de la terre jusqu'à la chaudiere, s'appelle le fourneau. Ce fourneau a deux ouvertures, l'une dans le devant, & l'autre au fond : celle du devant est de la hauteur du fourneau, & d'environ dix à onze pouces de large : c'est par-là qu'on fait entrer le bois sous la chaudiere. L'ouverture du fond est large d'environ quatre pouces en quarré ; elle s'éleve dans une cheminée faite exprès, par où s'échappe la fumée. Il y a à chacune de ces ouvertures, une plaque de fer que l'on ôte & que l'on replace au besoin, pour modérer l'action du feu : on en parlera ci-après.
C'est cette chaudière qui contient le vin, où il boût par l'action du feu que l'on entretient dessous. On ne remplit pas en entier la chaudiere de vin, parce qu'il faut laisser un espace à l'élévation du vin, quand il boût, afin qu'il ne surmonte pas au-dessus de la chaudiere. L'ouvrier (que l'on nomme un brûleur, ce sont ordinairement des tonneliers) qui travaille à la conversion du vin en eau-de-vie, sait l'espace qu'il doit laisser vuide pour l'élévation du vin bouillant. La plûpart de ces brûleurs, pour connoître ce vuide, appliquent leurs bras au pli du poignet sur le tranchant du bord de la chaudiere, & laissent pendre leur main ouverte & les doigts étendus dans la chaudiere ; & lorsqu'ils touchent du bout du doigt le vin qui est dans la chaudiere, il y a assez de vin, & il n'y en a pas trop.
Ce vuide est toûjours ménagé, quoiqu'on mette autre chose que du vin dans la chaudière ; car il faut savoir qu'après la bonne eau-de-vie tirée, il reste une quantité d'autre eau-de-vie (qu'on appelle seconde), qui n'a presque pas plus de force ni de goût que si on mêloit dans de bonne eau-de-vie 4/5 d'eau commune ; dans laquelle seconde pourtant il y a encore une partie de bonne eau-de-vie que l'on ne veut pas perdre, & que l'on retire en la faisant bouillir une seconde fois avec de nouveau vin dans la chaudière : on appelle cette seconde fois, une seconde chauffe ou une double chauffe, parce qu'ordinairement on remet dans la chaudiere tout ce qui est venu de la premiere chauffe, soit bonne eau-de-vie ou seconde ; ainsi il faut moins de vin à cette double chauffe qu'à la premiere. Il y a des gens qui à toutes les chauffes mettent à part la bonne eau-de-vie qui en vient : on appelle cela lever à toutes les chauffes. Pour la seconde chauffe ils ne mettent que la seconde qui est venue de la premiere chauffe : il y a quelquefois jusqu'à 60 ou 70 pintes de seconde, plus ou moins, suivant la qualité du vin. On dira ci-après comment on connoît qu'il n'y a plus d'esprit dans ce qui vient de la chaudière, & que ce qui y reste n'est bon qu'à être jetté dehors.
Lorsque la chaudière est remplie jusqu'où elle doit l'être, on met du feu sous le fourneau ; on se sert d'abord de bois fort combustible, comme du sarment de vigne, du bouleau ou autre menu bois, qui donnant plus de flamme que le gros bois, a une chaleur plus vive : on en met sous le fourneau, & on l'y entretient toûjours vif, autant qu'il en faut pour faire bouillir cette chaudière ; on appelle cela, en termes de l'art, mettre en train. Quand la chaudière commence à bouillir, c'est-à-dire quand elle est assez chaude pour ne pouvoir plus y souffrir la main, on la couvre d'un autre vaisseau que l'on appelle un chapeau. Ce chapeau est un vaisseau de cuivre fait en cone applati, dont la partie étroite entre dans le bord du collet de la chaudière, & s'y joint le plus juste qu'il est possible. Ce cone applati & renversé, peut avoir douze à treize pouces. Le diamêtre de la partie étroite est celui du collet de la chaudière, sauf la liberté d'entrer dans ce collet ; & le diamêtre du haut peut avoir sept à huit pouces de plus. Il y a à ce chapeau une ouverture ronde, de quatre pouces de diamêtre, à laquelle est joint & bien soudé un tuyau de cuivre qu'on appelle la queue du chapeau, d'environ deux piés de long, qui va toûjours en diminuant jusqu'à la réduction d'un pouce de diamêtre au bout.
On couvre cette chaudière avec le chapeau : on appelle cela coiffer la chaudière, pour empêcher l'exhalaison de la fumée du vin, parce que c'est dans cette fumée que se trouve l'esprit du vin qui fait l'eau-de-vie. On fait ensorte qu'il ne reste entre le chapeau & le collet de la chaudière aucune ouverture par où la fumée puisse s'échapper ; & pour y réussir, après que le chapeau est entré & bien enfoncé dans le collet de la chaudière, on met de la cendre seche autour du collet, pour la fermer presque hermétiquement.
Ce tuyau ou cette queue de chapeau va se joindre dans un autre vaisseau de cuivre ou d'étain, que l'on appelle serpentine, parce qu'elle est faite en serpent replié. C'est un ustensile fait de différens tuyaux adaptés & soudés les uns aux autres en rond & en spirale, qui n'en font qu'un. Ce tuyau peut avoir un pouce & demi de diamêtre à son embouchure, & est réduit à un pouce à son extrémité ; il est composé de six à sept tournans en spirale, élevés les uns sur les autres d'environ six à sept pouces, ensorte que la serpentine, dans toute sa hauteur appuyée sur ses tournans, peut avoir trois piés & demi ou environ. Ces tuyaux tournans sont assujettis par trois bandes de cuivre, ou du même métal dont est la serpentine, qui y sont jointes du haut en-bas pour en empêcher l'abaissement.
On unit la queue du chapeau à la serpentine, en faisant entrer le petit bout de la queue du chapeau dans l'ouverture du haut de la serpentine, où cette queue entre d'un pouce & demi ou environ : on lutte bien l'un & l'autre avec du linge & de la terre grasse bien unie, afin qu'il ne sorte point de fumée qui vienne de la chaudière.
Cette serpentine est, comme l'on doit le comprendre, éloignée du corps de la chaudière & de la maçonnerie qui l'environne, de l'espace de dix pouces ou environ : elle est placée dans un tonneau ou autre vaisseau de bois fait en forme de tonneau, que l'on appelle pipe en bien des endroits. Cette serpentine y est posée debout & à-plomb, penchant néanmoins tant-soit-peu sur le devant, pour faciliter l'écoulement de la liqueur qui y passe : elle y est assujettie ou par des pattes de fer, des crampons & des pieces de bois qui, sans l'endommager, peuvent la rendre immobile & la tenir dans un état stable. Il y a à cette pipe trois trous ou ouvertures, l'un au haut, du côté de la chaudière, par lequel sort de la longueur d'un pouce le bout d'en-haut de la serpentine ; l'autre trou au bas, dans le devant de la pipe, par où sort de la longueur de trois pouces ou environ, le petit bout de la serpentine ; & un autre trou dans le derrière de la pipe, où l'on a ajusté une fontaine ou gros robinet. Lorsque la serpentine est bien posée dans la pipe, & que la pipe elle-même est bien assujettie en équilibre, on bouche bien les trois trous de la pipe : on calfeutre les deux premiers avec de l'étoupe ou de vieilles cordes effilées ou épluchées, autour du tuyau sortant de la serpentine ; & le troisieme, qui est celui de derrière, doit être bien fermé par la fontaine que l'on y a fait entrer.
Pour savoir si la serpentine est bien posée & a assez de pente, on prend une balle de fusil qui ne soit pas d'un trop gros calibre, & on la laisse couler dans la grande ouverture de la serpentine ; elle doit rouler aisément, faire tous les tours de la serpentine, & sortir par le petit bout : alors elle est bien posée. Si la balle s'arrête dans la serpentine, ce qui peut quelquefois être causé par un grain de soudure des tuyaux, que le poëlier aura laissé échapper dans le dedans des tuyaux, en la soudant, ou parce que la serpentine n'est pas bien soudée : il faut faire sortir cette balle ; & pour y réussir, il faut mettre dans le trou de la serpentine la queue du chapeau renversé, c'est-à-dire son vuide en-dehors, & jetter dans ce chapeau environ un seau d'eau, laquelle s'écoulant à force dans cette serpentine, entraînera avec elle la balle qui y est restée ; & si la pipe n'est pas droite ou posée comme il faut, il faut la rétablir, & remettre cette balle jusqu'à ce qu'elle passe.
Pour savoir s'il n'y a point de petits trous à la chaudière, au chapeau ou à la serpentine, il faut, pour la serpentine, la remplir d'eau avant de la mettre dans la pipe, boucher bien le trou d'en-bas avec un bouchon de liége qui ferme bien juste, & souffler par le gros bout avec un soufflet qui prenne bien juste : s'il y a quelque sinus, l'eau sortira par-là, attendu que le vent du soufflet la presse vivement : alors il faut faire souder cet endroit avant de la mettre dans la pipe ; s'il n'y a point de trou, on sentira que l'eau fait résistance au vent du soufflet : on le retire, parce que la serpentine est bien jointe & bien soudée. Pour le chapeau, il faut le mettre entre ses yeux & le jour, le vuide du côté des yeux ; s'il y a des sinus, on les verra ; s'il n'y en a point, le chapeau est en bon état. Pour la chaudière on s'apperçoit qu'il y a un ou des trous, quand on voit dégoutter du vin dans le feu, ou quelqu'endroit de la maçonnerie mouillé : il faut alors demaçonner la chaudière, pour réparer le mal.
Quand tous les ustensiles sont en ordre, on remplit la pipe d'eau froide, n'importe de quel fond elle vienne, soit de rivière, de puits, de pluie, ou de mer : celle de mer est la moins bonne, parce qu'elle est plûtôt chaude. Il faut que l'eau surmonte la serpentine d'environ un pié. Cette eau sert à rafraîchir l'eau-de-vie qui sort bouillante de la chaudière, en s'élevant en vapeur vers les parois du chapeau, s'écoule par l'ouverture du chapeau, passe dans la queue de ce chapeau, & de-là dans les tours de la serpentine, & en sort par le petit bout, où elle est reçûe dans un bassiot couvert, qui est dans un trou en terre au bas de la pipe, & où elle entre au moyen d'un petit vase de cuivre ou d'autre métal, qui est fait en forme d'un petit entonnoir plat, que l'on place sur le petit bout de la serpentine : cet entonnoir est percé à l'autre bout d'un trou, sous lequel il y a une petite queue ou douille, qui entre dans un trou fait exprès au bassiot, par où se vuide l'eau-de-vie qui vient de la chaudière. On appelle le trou en terre où l'on place le bassiot, faux bassiot. On donne à ces ustensiles les noms qui sont en usage dans la province où l'on s'en sert.
On a dit que cette eau dans la pipe sert à rafraîchir l'eau-de-vie avant qu'elle entre dans le bassiot ; car quand elle y entre chaude, elle est ordinairement âcre, ce qui lui vient des parties du feu dont elle est remplie en sortant de la chaudière ; & plûtôt elle se décharge de ces parties ignées, & plus l'eau-de-vie est douce & agréable à boire, sans rien perdre de sa force : ainsi il est à-propos de rafraîchir cette eau de la pipe de tems en tems, en y en mettant de nouvelle, afin qu'elle soit toûjours froide s'il est possible : car plus l'eau-de-vie vient froide, & meilleure elle est. Il faut toûjours de nouvelle eau à toutes les chauffes.
Ce bassiot est fait avec des douves, comme sont celles des tonneaux ; il est lié avec des cerceaux, comme on lie les tonneaux ; il est fermé ou foncé dessus & dessous pour la conservation, & empêcher l'évaporation de l'eau-de-vie qui y entre. Ce bassiot a deux trous sur son fond d'en-haut, qui ont chacun leur bouchon mobile ; l'un des trous est celui où entre la queue du petit entonnoir, & l'autre sert pour sonder & voir combien il y a d'eau-de-vie de venue. Ce bassiot est jaugé à la jauge d'usage dans le pays, afin que l'on puisse savoir précisément ce qu'il contient. On sait ce qu'il y a dedans d'eau-de-vie, quoiqu'il ne soit pas plein ; on a pour cela un bâton fait exprès, sur lequel on a mesuré exactement les pots & veltes de liqueur que l'on y a mise, à mesure qu'on l'a jaugé, tellement que quand il n'y a dans le bassiot que quatre, cinq, six, sept pots plus ou moins de liqueur, en coulant le bâton dedans & l'appuyant au fond du bassiot, l'endroit où finit la hauteur de la liqueur qui est dans le bassiot, doit marquer sur le bâton le nombre des pots ou veltes qui y sont contenues, & cela par des marques graduées & numérotées, qui sont empreintes ou entaillées sur ce bâton. Ce bassiot doit être posé bien à-plomb & bien solide dans le faux bassiot. On sait que pour un pot il faut deux pintes, & que la velte contient quatre pots.
On a dit qu'au fourneau qui est sous la chaudiere, il y avoit deux ouvertures ; l'une pour y faire entrer le bois, & l'autre pour laisser échapper la fumée. Ces deux ouvertures ont chacune leur fermeture de fer ; celle de devant par une plaque de fer, avec une poignée, pour la placer ou l'enlever à volonté : on appelle cette plaque, une trappe. L'ouverture de la fumée a également sa fermeture, mais elle n'est pas placée à l'orifice du trou ; on sait que par ce trou, la fumée du feu monte dans la cheminée pour se répandre dans l'air ; la fermeture de ce trou est placée au-dessus de la maçonnerie de la chaudiere, un peu sur le côté : ensorte que le tuyau de cette fumée, qui prend sous la chaudiere, est un peu dévoyé, pour gagner le conduit de la cheminée. Cette fermeture consiste dans une plaque de fer, longue environ d'un pié, & large de quatre pouces & demi, ce qui doit boucher le tuyau de la cheminée : ainsi ce tuyau ne doit avoir que cela de largeur, & être presque quarré ; on appelle cette fermeture, une tirette, parce qu'on la tire pour l'ôter, & on la pousse pour la remettre, c'est-à-dire pour ouvrir & fermer ce trou, qui répond au-dehors au-dessus de la chaudiere par une fente, dans le mur du tuyau de la cheminée ; il ne faut pas néanmoins que cette tirette bouche tout-à-fait le tuyau de la cheminée, parce que pour l'entretien du feu, il faut qu'il s'en exhale un peu de fumée, sans quoi il seroit étouffé sous le fourneau : ainsi il peut rester autour de la tirette une ligne ou deux de vuide.
Ces deux plaques de fer servent pour entretenir le feu sous le fourneau dans un degré égal de chaleur ; & quand il n'y a pas assez d'air, on tire tant-soit-peu la tirette ; s'il y en a trop, on la pousse tout-à-fait : de façon que le feu qui est sous la chaudiere, n'étant point animé par un air étranger, brûle également, & entretient le bouillon de la chaudiere dans une égale effervescence, ce qui fait que l'eau-de-vie vient toûjours presque également & doucement ; ce qui contribue beaucoup à sa bonté.
Quand la chaudiere est coiffée, on continue à mettre du menu bois sous le fourneau, jusqu'à ce que la vapeur qui sort du vin, & qui monte au fond du chapeau, soit entrée dans la serpentine, & soit sur le point de gagner les tours de la serpentine ; ce que l'on connoît en mettant la main sur le bout de la queue du chapeau, du côté de la serpentine : s'il est bien chaud, c'est une preuve qu'il y a passé de la vapeur assez considérablement pour l'échauffer : alors on met du gros bois sous le fourneau ; ce sont des bûches coupées de longueur, pour ne pas exceder celle du fourneau, & ne pas empêcher que l'on n'en ferme bien l'ouverture avec la trappe ; on y met de ce gros bois autant qu'il en faut pour remplir le fourneau presqu'en entier, & assez suffisamment pour faire venir toute la bonne eau-de-vie ; car le fourneau une fois fermé, on ne doit plus l'ouvrir : on laisse cependant parmi ces bûches assez de vuide pour l'agitation de l'air. On appelle cela, garnir la chaudiere. Lorsque le fourneau est rempli, on met la trappe pour en boucher l'ouverture d'entrée, & on pousse la tirette pour en fermer l'ouverture de la cheminée : ce que l'on n'avoit pas fait, lorsque l'on mettoit la chaudiere en train ; l'eau-de-vie alors vient tranquillement, & le courant ne doit avoir qu'une demi-ligne ou environ de diametre ; plus le courant est fin, & plus l'eau-de-vie est bonne. C'est au brûleur, comme conducteur de la chaudiere, à voir comment ce courant vient : car quelquefois, surtout dans le commencement, il est trouble & gros, parce que l'on n'a pas garni & fermé les ouvertures assez tôt ; & le feu alors ayant trop d'activité, fait monter le vin de la chaudiere par son bouillon, par l'ouverture du chapeau, qui passe ainsi dans la serpentine, & en sort de même : quand on a un ouvrier entendu & soigneux, cela n'arrive point ; mais si cela arrivoit, il faudroit sur le champ jetter un peu d'eau froide sur le chapeau & sur la serpentine, pour arrêter & réprimer cette vivacité du feu : cela ordinairement ne dure qu'un bouillon, parce que le gros bois qu'on a mis dans le fourneau sous la chaudiere, & la suppression de l'air par les fermetures des trous, amortit cette vivacité. S'il étoit entré de cette liqueur trouble dans le bassiot, il faudroit l'ôter en la vuidant, pour ne pas la laisser mêlée avec la bonne eau-de-vie, car cela la rendroit trouble & défectueuse. Lorsque c'est une premiere chauffe que l'on repasse une seconde fois dans la chaudiere, cette liqueur trouble mêlée avec l'autre, n'y fait rien : car on remettra le tout dans la chaudiere pour une seconde chauffe. L'on doit savoir que le grand nombre des brûleurs & de ceux qui font convertir leurs vins en eaux-de-vie, font deux chauffes pour une, la simple & la double ; la simple, c'est la premiere fois ; la double, c'est la seconde fois, dans laquelle on repasse tout ce qui est venu dans la premiere avec de nouveau vin, autant qu'il en faut pour achever de remplir la chaudiere jusqu'au point où elle doit l'être. Supposé que l'on s'apperçoive que le bois ne brûle point sous la chaudiere par le défaut de sa qualité, & qu'il n'a pas assez d'air, il faut lui en donner en tirant un peu la tirette : cela le ranimera ; mais d'abord que l'on s'apperçoit que l'eau-de-vie vient mieux, & par conséquent que le bois brûle mieux, il faut repousser cette tirette & fermer. Il ne faut presque jamais ôter la trappe pendant que l'eau-de-vie vient, on couroit des risques de faire venir trouble : car le feu étant animé par l'air qui entre sous le fourneau, peut tellement prendre de l'activité, que le bouillon du vin en devienne trop élevé, & qu'il ne surmonte jusqu'au trou du chapeau, & de-là ne coule dans la serpentine. Il peut même arriver encore d'autres accidens plus funestes : car le bouillon du vin étant très-violent, peut faire sauter le chapeau de la chaudiere, & répandre le vin qui prend feu alors comme la poudre, ou comme l'eau-de-vie même, ce qui peut mettre le feu dans la maison, brûler les personnes, & causer un incendie des plus fâcheux ; car le feu prenant dans la chaudiere, il s'en éleve une flamme que l'on ne peut éteindre qu'avec de très-grandes peines & beaucoup de danger, & tout ce qui se rencontre de combustible est incendié. Ce sont des malheurs qui arrivent quelquefois par l'ignorance, l'imprudence, ou la négligence de l'ouvrier brûleur ; c'est à quoi il faut bien prendre garde, & on y veille dès qu'on coiffe la chaudiere, en assujettissant bien le chapeau, le calfeutrant bien avec de la cendre, & prenant dans la suite garde à ménager bien son feu : c'est pourquoi il faut bien visiter la serpentine & le chapeau, pour voir s'il n'y a point de trou ; car s'il y en avoit un, quelque petit qu'il pût être, cela causeroit de la perte par l'écoulement de l'eau-de-vie, & exposeroit aux accidens du feu, qu'il faut éviter.
Quand la chaudiere est en bon train, que le bassiot pour la réception de l'eau-de-vie est bien posé, on laisse venir l'eau-de-vie tout doucement, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus d'esprit supérieur dans le vin ; car il faut savoir que dans le vin il y a trois sortes de choses, un esprit fort & supérieur, un esprit foible ou infirme, & une partie épaisse, compacte & flegmatique. L'esprit fort & supérieur, est celui qui forme l'eau-de-vie, qui est inflammable, évaporable, fort, brûlant, savoureux, brillant comme du crystal, qui avec sa force a de la douceur, qui est agréable à l'odorat & au goût, quoique violent : cet esprit, quand le feu le détache par son activité des parties grossieres qui l'enveloppent, forme une liqueur extrêmement claire, brillante, vive, & blanche ; ce que nous appellons eau-de-vie, la bonne & forte eau-de-vie. L'esprit foible & infirme, est celui qui s'exhale des parties épaisses, après que l'esprit fort comme plus subtil est sorti : cet esprit foible est assez clair, blanc, transparent ; mais il n'a pas, comme l'esprit fort, cette vivacité, cette inflammabilité, cette saveur, ce bon goût & cette bonne odeur qu'a l'esprit fort : cet esprit n'est dit foible & infirme, que parce qu'il est composé de quelques parties d'esprit fort, & de parties aqueuses & flegmatiques, lesquelles étant supérieures de beaucoup à celles de l'esprit fort, l'absorbent & le rendent tel qu'on vient de le dire ; & comme il y a encore dans ce mêlange des particules de l'esprit fort que l'on veut avoir, & qui feront, comme le pur esprit fort, de bonne eau-de-vie, c'est ce qui fait qu'après la bonne eau-de-vie tirée, on laisse venir jusqu'à la fin cet esprit foible, pour le repasser dans une seconde chauffe. On appelle cet esprit foible, en terme de fabrication d'eau-de-vie, la seconde, c'est-à-dire la seconde eau-de-vie. La troisieme partie du vin, qui est le reste du dedans de la chaudiere, après que ces deux esprits en sont sortis, est une matiere liquide, trouble & brune, qui n'a aucune propriété pour tout ce qui regarde l'eau-de-vie : aussi la laisse-t-on couler dehors par des canaux faits exprès, où elle se vuide par un tuyau de cuivre long d'un pié & de deux pouces de diametre, qui est joint & soudé à la chaudiere sur le côté près le fond, afin que tout puisse se bien vuider ; lequel tuyau est bien & solidement bouché pendant toute la chauffe. On appelle cette derniere partie du vin, la décharge, c'est-à-dire cette partie grossiere qui chargeoit les esprits du vin, & que le feu a séparée & divisée.
On laisse venir cette eau-de-vie dans le bassiot jusqu'à ce qu'il n'y ait plus d'esprit fort ; & pour le connoître, on a une petite bouteille de crystal bien transparente, longue de quatre à cinq pouces, d'un pouce de diametre dans son milieu, & d'un peu moins dans ses extrémités : on l'appelle une preuve, parce qu'elle sert à éprouver ; avec laquelle bouteille on reçoit du tuyau même de la serpentine, cette eau-de-vie qui en vient ; on emplit cette bouteille jusqu'aux deux tiers ; & en mettant le pouce sur l'embouchure & frappant d'un coup ou deux ferme dans la paume de l'autre main, ou sur son genou, & non sur une matiere dure, parce qu'on casseroit la bouteille, on excite cette liqueur, qui devient bouillonnante, & qui forme une quantité de globules d'air dans le haut de cette liqueur : c'est par ce moyen & la disposition, grosseur, & stabilité de ces globules, que les connoisseurs savent qu'il y a encore, ou qu'il n'y a plus de cet esprit fort à venir ; & même avant qu'il soit tout venu, c'est-à-dire quand il est proche de sa fin, ces globules de la preuve commencent à n'avoir plus le même oeil vif, la même grosseur, la même disposition, & la même stabilité ; & quand tout cet esprit fort est venu, il ne se forme plus ou presque plus de globules dans la preuve ; & quoique l'on frappe comme ci-devant, elle ne forme plus qu'une petite écume, qui est presqu'aussi-tôt passée qu'apperçûe. Les ouvriers d'eau-de-vie appellent cela, la perte ; ainsi on dit, la chaudiere commence à perdre, ou est perdue, c'est-à-dire qu'il n'y a plus d'esprit fort & de preuve à venir : & ce qui vient ensuite est la seconde.
Quand on veut avoir de l'eau-de-vie très-forte, on leve le bassiot dès qu'elle perd ; on n'y laisse entrer aucune partie de seconde : on appelle cela, couper à la serpentine, ou de l'eau-de-vie coupée à la serpentine. Et pour recevoir ensuite la seconde, on place un autre bassiot où étoit le premier, qui reçoit cette seconde, comme le premier avoit reçu la bonne eau-de-vie.
Mais comme cette eau-de-vie coupée à la serpentine n'est pas une eau-de-vie de commerce, où on ne la demande pas si forte ; quoiqu'on l'y reçoive bien, quand on la vend telle ; les brûleurs-marchands-vendeurs y laissent venir une partie de la seconde, qui tempere le feu & la vivacité de cette premiere eau-de-vie.
Il y a eu dans une province du royaume (l'Aunis) où l'on fabrique beaucoup d'eau-de-vie, des contestations au sujet de ce mêlange de la seconde avec la bonne eau-de-vie, ou de l'eau-de-vie forte ; les acheteurs disoient qu'il y avoit trop de seconde, & que cela rendoit l'eau-de-vie extrêmement foible au bout de quelques jours, sur-tout après quelque transport & trajet sur mer ; les vendeurs de leur côté disoient que non, & qu'ils fabriquoient l'eau-de-vie comme ils avoient toûjours fait, & que s'il y avoit de la fraude, elle ne venoit pas de leur part : ensorte que cela mettoit dans ce commerce d'eau-de-vie des contestations qui le ruinoient ; chacun crioit à la mauvaise foi, chacun se plaignoit, & peut-être les deux parties avoient raison de se plaindre l'une de l'autre. Sur ces contestations, & pour rétablir & faire refleurir cette branche du commerce, le Roi, par les soins & attentions de M. de Boismont, intendant de la province, a interposé son autorité ; & par son arrêt du conseil du 10 Avril 1753, sa Majesté a ordonné, art. 1. que les eaux-de-vie seront tirées au quart, garniture comprise, c'est-à-dire que sur seize pots d'eau-de-vie forte il n'y aura que quatre pots de seconde. Pour entendre ceci, il faut se rappeller ce que l'on a ci-devant dit ; que la forte eau-de-vie venoit dans le bassiot ; qu'elle étoit forte jusqu'à ce qu'elle eût perdu ; que pour savoir ce qui en étoit venu, & combien il y en avoit dans le bassiot, on avoit un bâton fait exprès, sur lequel il y avoit des marques numérotées qui indiquoient la quantité de liqueur qu'il y avoit dans le bassiot : ainsi supposant qu'en sondant avec le bâton, il marque qu'il y a de la liqueur jusqu'au n°. 20, cela veut dire qu'il y a vingt pots d'eau-de-vie dans le bassiot ; ainsi y ayant vingt pots d'eau-de-vie forte, on peut la rendre & la conserver bonne, marchande, & conforme à l'arrêt du conseil, en y laissant venir cinq pots de seconde, qui se mêlant avec les 20 pots d'eau-de-vie forte, en composent 25 : c'est ce qu'on appelle lever au quart, parce que le quart de 20 est 5, & que l'on ne leve le bassiot qu'après que ces 5 pots de seconde sont mêlés avec les 20 pots d'eau-de-vie forte : & ainsi soit qu'il y ait plus ou moins d'eau-de-vie forte de venue dans le bassiot, on prend le quart de ce qui est venu pour la laisser venir en seconde. Ces pots de seconde sont appellés la garniture, par l'arrêt du conseil.
Lorsque cette eau-de-vie est venue avec sa garniture, on leve le bassiot sur le champ pour y en placer un autre, afin de recevoir tout le reste de la seconde ; & l'on peut dès ce moment vuider ce premier bassiot, & mettre cette bonne eau-de-vie dans un tonneau ou futaille, appellée barrique ou piece ; & l'on peut dire qu'il y a dans cette barrique 25 pots de bonne eau-de-vie marchande, & faite conformément aux intentions du Roi.
Cette futaille, piece, ou barrique, doit être fabriquée suivant le réglement porté par l'arrêt du conseil du 17 Août 1743, rendu aux instances de M. de Barentin, intendant alors de la province, qui vouloit soûtenir ce commerce, où il voyoit dès-lors naître des contestations qui le ruineroient infailliblement, si l'on n'alloit au-devant par l'interposition de l'autorité souveraine ; ces futailles doivent donc être faites conformément à ce réglement, pour qu'elles puissent jauger juste & velter juste, en terme de commerce, ce qu'elles contiennent ; ce que l'on sait par le moyen d'une jauge ou velte numérotée & graduée suivant toutes les proportions géométriques, & approuvée par la police des lieux, laquelle velte l'on glisse diagonalement dans la barrique par la bonde d'icelle.
Il y a pour ce commerce d'eau-de-vie des courtiers auxquels on peut s'adresser : ces gens-là sont chargés de la part des marchands-commissionnaires, ou autres, de l'achat de cette liqueur ; & comme dans les contestations reglées par l'arrêt du conseil de 1753, les courtiers avoient été compris dans les plaintes respectives, le Roi par son édit a établi dans la ville de la Rochelle des agréeurs, pour l'acceptation & pour le chargement des eaux-de-vie : ensorte que sur le certificat des agréeurs à l'acceptation, les eaux-de-vie sont réputées bonnes ; & sur le certificat des agréeurs au chargement, les eaux-de-vie ont été embarquées & chargées bonnes, & cela afin de faire cesser les plaintes des marchands-commettans des provinces éloignées, qui se plaignoient qu'on leur envoyoit de l'eau-de-vie trop foible.
C'est ainsi que se fabrique & se commerce l'eau-de-vie, qui a un flux & reflux continuel dans le prix.
Comme l'on veut conserver tout ce qui est esprit dans le vin que l'on brûle, on fait l'épreuve à la fin de la chauffe, pour savoir s'il y a encore quelque esprit dans ce qui vient de la chaudiere ; & pour cela l'ouvrier brûleur reçoit du tuyau de la serpentine dans un petit vase, un peu de la liqueur qui vient ; & une chandelle flambante à la main, il verse de cette liqueur sur le chapeau brûlant de la chaudiere, & presente la flamme de la chandelle au courant de cette liqueur versée : si le feu y prend, & qu'il y ait encore quelque peu de flamme bleuâtre qui s'éleve, c'est une marque qu'il y a encore de l'esprit dans ce qui vient, & on attend qu'il n'y en ait plus. Quand la flamme de la chandelle n'y prend point, ce n'est plus qu'un flegme inutile : ainsi on leve le chapeau de la chaudiere, & on laisse échapper par le tuyau qui est au-bas de la chaudiere, toute la décharge, c'est-à-dire toute cette liqueur grossiere, impure, & inutile qui reste dans la chaudiere, qui s'écoule dehors, ou dans des trous ou fossés faits exprès, où elle se perd dans les terres ; après quoi on recharge la chaudiere avec de nouveau vin, on y met la seconde que l'on a reçue, & on fait la chauffe comme la premiere fois. Il faut 24 heures pour les deux chauffes, la simple & la double.
Lorsque l'on a deux chaudieres, on les accole l'une contre l'autre ; mais il faut autant de façon à chacune, c'est-à-dire il faut les mêmes ustensiles, un fourneau à part, une cheminée à part, & une conduite & un gouvernement à part. Si on a plusieurs chaudieres, on peut les construire dans le même endroit, mais toûjours chacune doit être garnie de ses ustensiles particuliers.
Les termes dont on s'est servi pour la fabrication & le commerce de cette eau-de-vie, peuvent être différens dans les différentes provinces où l'on fait de l'eau-de-vie : mais le fond de la fabrique & du commerce, est toûjours le même. Voyez l'article DISTILLATION, & la Planche du Distillateur.
EAUX-FORTES, (Chimic) dans la préparation du salpetre, & d'autres opérations de la même nature, on donne le nom d'eaux-fortes à celles qui sont très-chargées ou de sel, ou plus généralement des matieres qui y sont en dissolution.
* EAUX SURES, (Teinture) eau commune, aigrie par la fermentation du son : c'est une drogue non colorante. On donne le même nom au mêlange d'alun & de tartre, qui sert à éprouver les étoffes par le débouilli. Voyez DEBOUILLI & TEINTURE.
EAU DONNER, (Teinture) c'est achever de remplir la cuve qui ne jette pas du bleu, & y mettre de l'indigo pour qu'elle en donne.
EAUX AMERES DE JALOUSIE, (Hist. anc.) il est parlé dans la loi de Moyse, d'une eau qui servoit à prouver si une femme étoit coupable ou non d'adultere.
Voici comment on procédoit : le prêtre présentoit à la femme l'eau de jalousie, en lui disant : " Si vous vous êtes retirée de votre mari, & que vous vous soyez souillée en vous approchant d'un autre homme, &c. que le Seigneur vous rende un objet de malédiction, & un exemple pour tout son peuple, en faisant pourrir votre cuisse & enfler votre ventre ; que cette eau entre dans vos entrailles, pour faire enfler votre ventre & pourrir votre cuisse ". Et la femme répondra, ainsi soit-il. Le prêtre écrira ces malédictions dans un livre, & il les effacera ensuite avec l'eau amere. Lorsqu'il aura fait boire à la femme l'eau amere, il arrivera que si elle a été souillée, elle sera pénétrée par cette eau, son ventre s'enflera, & sa cuisse pourrira, &c. Que si elle n'a point été souillée, elle n'en ressentira aucun mal, & elle aura des enfans. Num. cap. v. Voilà une pratique qui prouve certainement que Jehova n'étoit pas seulement le Dieu des Juifs, mais qu'il en étoit encore le souverain, & que ces peuples vivoient sous une théocratie. Chambers. (G)
EAU LUSTRALE, (Myth.) ce n'étoit autre chose que de l'eau commune, dans laquelle on éteignoit un tison ardent tiré du foyer des sacrifices. Cette eau étoit mise dans un vase, qu'on plaçoit à la porte ou dans le vestibule des temples ; & ceux qui y entroient s'en lavoient eux-mêmes, ou s'en faisoient laver par les prêtres, prétendant avoir par cette cérémonie acquis la pureté de coeur nécessaire pour paroître en présence des dieux. Dans certains temples il y avoit des officiers préposés pour jetter de l'eau lustrale sur tous les passans ; & à la table de l'empereur, ils en répandoient quelques gouttes sur les viandes. Dans toute maison où il y avoit un mort, on mettoit à la porte un vase d'eau lustrale, préparée dans quelqu'autre lieu où il n'y avoit point de mort : on en lavoit le cadavre ; & tous ceux qui venoient à la maison du mort, avoient soin de s'asperger de cette eau, pour se préserver des souillures qu'ils croyoient contracter par l'attouchement ou par la vûe des cadavres. Chambers. (G)
EAU-BENITE, (Hist. ecclésiast.) eau dont on fait usage dans l'Eglise romaine après l'avoir consacrée avec certaines prieres, exorcismes & cérémonies. Celle qu'on fait solennellement tous les dimanches dans les paroisses, sert pour effacer les péchés véniels, chasser les démons, préserver du tonnerre, &c. c'est ce que dit le dictionnaire de Trévoux.
Les évêques grecs ou leurs grands vicaires font le 5 Janvier sur le soir l'eau-benite, parce qu'ils croyent que Jesus-Christ a été baptisé le 6 de ce même mois ; mais ils n'y mettent point de sel, & ils trouvent fort à redire (on ne sait pas pourquoi) que nous en mettions dans la nôtre. On boit cette eau-benite, on en asperge les maisons, on la répand chez tous les particuliers ; ensuite le lendemain jour de l'épiphanie, les papas font encore de l'eau-benite nouvelle qui s'employe à benir les églises prophanées & à exorciser les possédés.
Les prélats arméniens ne font de l'eau-benite qu'une fois l'année ; & ils appellent cette cérémonie le baptême de la croix, parce que le jour de l'épiphanie ils plongent une croix dans l'eau, après avoir récité plusieurs oraisons. Dès-que l'eau-benite est faite, chacun en emporte chez soi ; les prêtres arméniens, & sur-tout les prélats, retirent de cette cérémonie un profit très-considérable.
Il y avoit parmi les Hébreux une eau d'expiation dont parle le chap. xjx. du livre des nombres. On prenoit de la cendre d'une vache rousse, on mettoit cette cendre dans un vase où l'on jettoit de l'eau, avec laquelle on faisoit des aspersions dans les maisons, sur les meubles, & sur les personnes qui avoient touché quelque chose d'immonde. Telle est apparemment l'origine de benir avec de l'eau, vers le tems de pâques, dans quelques pays catholiques, les maisons, les meubles, & même les alimens.
Enfin les Payens avoient aussi leur eau sacrée. Voyez l'article EAU LUSTRALE.
Il est assez vraisemblable, comme le prétend le P. Carmeli, que la connoissance qu'on avoit des vertus de l'eau, engagea les hommes à s'en servir pour les cérémonies religieuses. Ils observent que cet élément entretenoit, nourrissoit & faisoit végéter les plantes ; ils lui trouverent la propriété de laver, de nettoyer & de purifier les corps. Ils regarderent en conséquence les fleuves, les rivieres & les fontaines, comme des symboles de la divinité ; ils porterent dès-lors jusqu'à l'idolatrie le respect qu'ils avoient pour l'eau, & lui offrirent un encens sacrilége. Enfin elle fut employée dans les rits sacrés presque par tous les peuples du monde ; & cet usage est venu jusqu'à nous. Il ne faut donc point douter que l'eau d'expiation des Juifs, l'eau lustrale des Payens, & l'eau-benite des Chrétiens, ne partent du même principe ; mais l'application en est bien différente, puisque nous ne sommes ni Juifs ni Payens. Article de M. le Chevalier DE JAUCOURT.
| EAUSE | (Géog. mod.) ville d'Armagnac en Gascogne. C'est la capitale de l'Eausan. Long. 17. 42. lat. 43. 56.
|
EAUX ET FORESTS | (Jurispr.) On comprend ici sous le terme d'eaux les fleuves, les rivieres navigables, & autres ; les ruisseaux, étangs, viviers, pêcheries. Il n'est pas question ici de la mer ; elle fait un objet à part pour lequel il y a des reglemens & des officiers particuliers.
Le terme de forêts signifioit anciennement les eaux aussi-bien que les bois, présentement il ne signifie plus que les forêts proprement dites, les bois, garennes, buissons.
Sous les termes conjoints d'eaux & forêts, la Jurisprudence considere les eaux, & tout ce qui y a rapport, comme les moulins, la pêche, le curage des rivieres ; elle considere de même les forêts, & tous les bois en général, avec tout ce qui peut y avoir rapport.
Les eaux & forêts du prince, ceux des communautés & des particuliers, sont également l'objet des lois, tant pour déterminer le droit que chacun peut avoir à ces sortes de biens, que pour leur conservation & exploitation.
On entend aussi quelquefois par le terme d'eaux & forêts les tribunaux & les officiers établis pour connoître spécialement de toutes les matieres qui ont rapport aux eaux & forêts.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que les eaux & forêts ont mérité l'attention des lois ; il paroît que dans tous les tems & chez toutes les nations, ces sortes de biens ont été regardés comme les plus précieux.
Les Romains qui avoient emprunté des Grecs une partie de leurs lois, avoient établi plusieurs regles par rapport aux droits de propriété ou d'usage que chacun pouvoit prétendre sur l'eau des fleuves & des rivieres, sur leurs rivages, sur la pêche, & autres objets qui avoient rapport aux eaux.
La conservation & la police des forêts & des bois paroît sur-tout avoir toûjours mérité une attention particuliere, tant à cause des grands avantages que l'on en retire par les différens usages auxquels les bois sont propres, & sur-tout pour la chasse, qu'à cause du long espace de tems qu'il faut pour produire les bois.
Aussi voit-on que dans les tems les plus reculés il y avoit déjà des personnes préposées pour veiller à la conservation des bois.
Salomon demanda à Hiram roi de Tyr, la permission de faire couper des cedres & des sapins du Liban pour bâtir le temple.
On lit aussi dans Esdras, lib. II. cap. ij. que quand Nehemias eut obtenu du roi Artaxercès surnommé Longuemain, la permission d'aller rétablir Jerusalem, il lui demanda des lettres pour Asaph garde de ses forêts, afin qu'il lui fît délivrer tout le bois nécessaire pour le rétablissement de cette ville.
Aristote en toute république bien ordonnée desire des gardiens des forêts, qu'il appelle , sylvarum custodes.
Ancus Martius quatrieme roi des Romains, réunit les forêts au domaine public, ainsi que le remarque Suétone.
Entre les lois que les décemvirs apporterent de Grece, il y en avoit qui traitoient de glande, arboribus, & pecorum pastu.
Ils établirent même des magistrats pour la garde & conservation des forêts, & cette commission étoit le plus souvent donnée aux consuls nouvellement créés, comme il se pratiqua à l'égard de Bibulus & de Jule-César, lesquels étant consuls, eurent le gouvernement général des forêts, ce que l'on désignoit par les termes de provinciam ad sylvam & colles ; c'est ce qui a fait dire à Virgile : Si canimus sylvas, sylvae sunt consule dignae. Voyez Suétone en la vie de Jule-César.
Les Romains établirent dans la suite des gouverneurs particuliers dans chaque province pour la conservation des bois, & firent plusieurs lois à ce sujet. Ils avoient des forestiers ou receveurs établis pour le revenu & profit que la république percevoit sur les bois & forêts, & des préposés à la conservation des bois & forêts nécessaires au public à divers usages, comme Alexandre Severe, qui les réservoit pour les thermes.
Lorsque les Francs firent la conquête des Gaules, ce pays étoit pour la plus grande partie couvert de vastes forêts, ce que nos rois regarderent avec raison comme un bien inestimable.
La conservation des bois paroissoit dès-lors un objet si important, que les gouverneurs ou gardiens de Flandres, avant Baudoüin surnommé Bras-de-fer, étoient nommés forestiers, à cause que ce pays étoit alors couvert pour la plus grande partie de la forêt Chambroniere : le titre de forestiers convenoit d'ailleurs aussi-bien aux eaux qu'aux forêts.
Les rois de la seconde race défendirent l'entrée de leurs forêts, afin que l'on n'y commît aucune entreprise. Charlemagne enjoignit aux forestiers de les bien garder ; mais il faut observer que ce qui est dit des forêts dans les capitulaires, doit quelquefois s'entendre des étangs ou garennes d'eau, qui étoient encore alors comprises sous le terme de forêts.
Aymoin fait mention que Thibaut Filetoupe étoit forestier du roi Robert, c'est-à-dire inspecteur général de ses forêts. Il y avoit aussi dès-lors de simples gardes des forêts, appellés saltuarios & sylvarios custodes.
La plus ancienne ordonnance que l'on ait trouvée des rois de la troisieme race, qui ait quelque rapport aux eaux & forêts, est une ordonnance de Louis VI. de l'an 1115, concernant les mesureurs & arpenteurs des terres & bois.
Mais dans le siecle suivant il y eut deux ordonnances faites spécialement sur le fait des eaux & forêts ; l'une par Philippe-Auguste, à Gisors en Novembre 1219 ; l'autre par Louis VIII. à Montargis en 1223.
Les principaux réglemens faits par leurs successeurs, par rapport aux eaux & forêts, sont l'ordonnance de Philippe-le-Hardi, en 1280 ; celle de Philippe-le-Bel, en 1291 & en 1309 ; celle de Philippe V. en 1318, de Charles-le-Bel, en 1326 ; du roi Jean, en 1355 ; de Charles V. en 1376 ; de Charles VI. en 1384, 1387, 1402, 1407 & 1415 ; de François I. en 1515, 1516, 1518, 1520, 1523, 1534, 1535, 1539, 1540, 1543, 1544 & 1545 ; d'Henri II. en 1548, 1552, 1554, 1555, 1558 ; de Charles IX. en 1561, 1563, 1566 & 1573 ; d'Henri III. en 1575, 1578, 1579, 1583 & 1586 ; d'Henri IV. en 1597 ; de Louis XIII. en 1637, & de Louis XIV. au mois d'Août 1669.
Cette derniere ordonnance est celle qu'on appelle communément l'ordonnance des eaux & forêts, parce qu'elle embrasse toute la matiere, & résume ce qui étoit dispersé dans les précédentes ordonnances. Elle est divisée en trente-deux titres différens, qui contiennent chacun plusieurs articles. Elle traite d'abord dans les quatorze premiers titres, de la compétence des officiers des eaux & forêts ; savoir de la jurisdiction des eaux & forêts en général, des officiers des maîtrises, des grands-maîtres, des maîtres particuliers, du lieutenant, du procureur du roi, du garde-marteau, des greffiers, gruyers, huissiers-audienciers, gardes généraux, sergens & gardes des forêts & bois tenus en grueries, grairies, &c. des arpenteurs, des assises, de la table de marbre, des juges en dernier ressort, & des appellations.
Les titres suivans traitent de l'assiette, balivage & martelage, & vente des bois ; des recollemens, des ventes, des chablis & des menus marchés ; des ventes & adjudications ; des panages, glandées & paissons ; des droits de pâturage & panage ; des chauffages & autres usages des bois, tant à bâtir qu'à réparer ; des bois à bâtir pour les maisons royales & bâtimens de mer ; des eaux & forêts, bois & garennes tenus à titre de doüaire, &c. des bois en gruerie, grairie, tiers & danger ; des bois appartenans aux ecclésiastiques & gens de main-morte ; des bois, prés, marais, landes, pâtis, pêcheries, & autres biens appartenans aux communautés & habitans des paroisses ; des bois appartenans à des particuliers ; de la police & conservation des forêts, eaux & rivieres ; des routes & chemins royaux ès forêts & marche-piés des rivieres ; des droits de péages, travers & autres ; des chasses, de la pêche, enfin des peines, amendes, restitutions, dommages-intérêts & confiscations.
Nous avons crû ne pouvoir mieux faire que de rapporter ainsi les titres de cette ordonnance, pour faire connoître exactement quelles sont les matieres qu'elle embrasse, & que l'on comprend sous les termes d'eaux & forêts.
Depuis l'ordonnance de 1669, il est encore intervenu divers édits, déclarations & arrêts de réglemens, pour décider plusieurs cas qui n'étoient pas prévûs par l'ordonnance.
Les tribunaux établis pour connoître des matieres d'eaux & forêts, & de tout ce qui y a rapport, sont, 1°. les juges en dernier ressort, composés de commissaires du parlement, & d'une partie des officiers de la table de marbre, pour juger les appellations des maîtrises, grueries royales, grueries particulieres non royales, & de toutes les autres justices seigneuriales, sur le fait des réformations, usages, abus, délits & malversations commis dans les eaux & forêts, & sur les faits de chasse au grand-criminel ; 2°. les tables de marbre du palais de Paris, de Roüen, Dijon, Bordeaux, Metz & autres, pour juger les appellations ordinaires des maîtrises ; 3°. les maîtrises particulieres ; 4°. les grueries royales, 5°. les grueries en titre, non royales, & les autres justices seigneuriales, lesquelles, sans avoir le titre de gruerie, en ont tous les attributs.
La compétence de chacun de ces tribunaux sera expliquée en son lieu, aux mots GRUERIE, JUGES EN DERNIER RESSORT, MAITRISE, TABLES DE MARBRE, & JUSTICE SEIGNEURIALE.
Les officiers des eaux & forêts étoient anciennement nommés forestiers, maîtres des garennes, & depuis, maîtres des eaux & forêts.
Ceux qui ont présentement l'inspection & jurisdiction sur les eaux & forêts, sont les grands-maîtres, les maîtres particuliers, les gruyers, verdiers.
Il y a aussi dans les tables de marbre, maîtrises & grueries, d'autres officiers, tels que des lieutenans, un procureur du roi, un garde-marteau, un greffier, des huissiers-audienciers, des sergens-garde-bois, des sergens-gardes-pêche, des arpenteurs, des receveurs & collecteurs des amendes, &c. Nous expliquerons ce qui concerne ces différens officiers, soit en parlant des tribunaux où ils exercent leurs fonctions, soit dans les articles particuliers de ces officiers, pour ceux qui ont une dénomination propre aux eaux & forêts, tels que les gardes-marteau, gardes-chasse, sergens-à-garde, sergens-forestiers, sergens-gardes-pêche.
Plusieurs matieres des eaux & forêts se trouvent déjà expliquées ci-devant aux mots AIRE, ALLUVION, ATTERISSEMENT, BAC, BALIVEAUX, BATARDEAUX, BOIS, BRUYERES, BUCHERONS, BUCHES, CANAUX, CAPITAINERIES, CEPEES, CHABLIS, CHARMES, CHASSE, CHEMINS, CHENE, CHOMMAGE, COLLECTEUR DES AMENDES, CORMIERS, COUPES, CURAGE, DANGER, DEFFENDS, DEFRICHEMENT, DELITS, DOUBLEMENT.
Nous expliquerons le surplus ci-après, aux mots ECUISSER, ECLUSES, ENCROUER, ESHOUPER, ESSARTER, ETALON, ETANT, ETANG, FAUCHAISON, FLOTTAGE, FORETS, FOSSE, FOUEE, FRAY, FURTER, FUTAYE, GARENNES, GISANT, GLANDEE, GORDS, HALOTS, HAUTE-FUTAYE, LANDES, LAPINS, LAYES, MARTEAU, MARTELAGE, MERREIN, MOULINS, NAVIGATION, PAISSONS, PALUDS, PANAGE, PARCS, PAROI, PATURAGE, PATIS, PEAGES, PERTUIS, PECHE, PIES-CORMIERS, POCHES, POISSON, RABOUGRIS, RABOULIERES, RECEPAGE, RECOLLEMENS, RESERVES, RIVERAINS, RIVIERE, ROUTES, RUISSEAU, SEGRAIRIES, SOUCHETAGE, TAILLIS, TERRIERS, TIERS & DANGER, TIERS-LOT, TRIAGE, VENTE, VISITE, USAGE, USAGERS, & plusieurs autres termes qui ont rapport à cette matiere. (A)
EAU, (Jurispr.) suivant le droit romain, l'eau de la mer, celle des fleuves & des rivieres en général, & toute eau coulante, étoient des choses publiques dont il étoit libre à chacun de faire usage.
Il n'en est pas tout-à-fait de même parmi nous : il n'est pas permis aux particuliers de prendre de l'eau de la mer, de crainte qu'ils n'en fabriquent du sel, qui est un droit que nos rois se sont réservé.
A l'égard de l'eau des fleuves & des rivieres navigables, la propriété en appartient au roi, mais l'usage en est public.
Les petites rivieres & les eaux pluviales qui coulent le long des chemins, sont aux seigneurs hauts-justiciers : les ruisseaux appartiennent aux riverains.
Il est libre à chacun de puiser de l'eau dans les fleuves, rivieres & ruisseaux publics ; mais il n'est point permis d'en détourner le cours au préjudice du public ni d'un tiers, soit pour arroser ses prés, pour faire tourner un moulin, ou pour quelqu'autre usage, sans le consentement de ceux auxquels l'eau appartient.
Le droit actif de prise d'eau peut néanmoins s'acquérir par prescription, soit avec titre ou sans titre, comme les autres droits réels ; par une possession du nombre d'années requis par la loi du lieu.
Mais la faculté de prendre de l'eau ne se prescrit point par le non-usage, sur-tout tandis que l'écluse où l'on puisoit l'eau est détruite.
Celui qui a la source de l'eau dans son fonds, peut en disposer comme bon lui semble pour son usage ; au-lieu que celui dans le fonds duquel elle ne fait simplement que passer, peut bien arrêter l'eau pour son usage, mais il ne peut pas la détourner de son cours ordinaire. Voyez au code de aquaeduct. Franç. Marc, tome I. quest. dlxxxjx. & dxcvij. Henrys, tome II. liv. IV. quest. xxxv. & xxxvij. Basset, tome II. liv. III. tit. vij. ch. 1 & 7. (A)
EAU BOUILLANTE, (Jurispr.) servoit autrefois d'épreuve & de supplice. Voyez ci-après EPREUVE DE L'EAU BOUILLANTE, & aux mots BOUILLIR, PEINE, SUPPLICE.
EAU CHAUDE, voyez ci-dev. EAU BOUILLANTE.
EAU FROIDE, voyez ci-après EPREUVE DE L'EAU FROIDE. (A)
EAU, (Marine) Faire de l'eau, en terme de marine, ou faire aiguade, c'est remplir des futailles destinées à contenir l'eau nécessaire pour les besoins de l'équipage pendant le cours du voyage. Il faut, autant qu'il est possible, ne choisir que des eaux de bonne qualité & saines, tant pour éviter les maladies que les mauvaises eaux peuvent causer, que parce qu'elles se conservent mieux, & sont moins sujettes à se corrompre.
Eau douce, on donne ce nom aux eaux de fontaine, de riviere, &c.
Eau salée, c'est l'eau de la mer.
Eau saumache, c'est de l'eau qui, sans avoir tout le sel & l'âcreté de l'eau de mer, en tient cependant un peu ; ce qui se trouve quelquefois, lorsqu'on est obligé de prendre de l'eau dans des puits que l'on creuse sur le bord de la mer : on ne s'en sert que dans un grand besoin.
Eau basse, eau haute ou haute eau, morte eau, se disent des eaux de la mer lorsqu'elle monte ou descend. Voyez MAREE.
Faire eau, terme tout différent de faire de l'eau : il se dit d'un vaisseau où l'eau entre par quelqu'ouverture, de quelque cause qu'elle provienne, soit dans un combat par un coup de canon reçû à l'eau, c'est-à-dire dans les parties qui sont sous l'eau ; soit par quelques coutures qui s'ouvrent, ou toute autre voie par où l'eau pénetre dans la capacité du vaisseau.
Eau du vaisseau, c'est la trace que le navire laisse sur l'eau dans l'endroit où il vient de passer ; c'est ce qu'on appelle le sillage, l'oüaiche ou la seillure. Lorsqu'on suit un vaisseau de très-près, & qu'on marche dans son sillage, on dit être dans ses eaux.
Mettre un navire à l'eau, c'est le mettre à la mer, ou le pousser à l'eau de dessus le chantier, après sa construction ou son radoub. Voyez LANCER. (Z)
EAU DE NEF, terme de Riviere, est la portion d'eau qui coule entre deux bateaux sur lesquels sont posées deux pieces de bois, par-dessus lesquelles on décharge le vin.
EAU, (Manége) envisagée par ses usages relativement aux chevaux.
1°. Elle en est la boisson ordinaire.
Je ne sai comment on pourroit accorder les idées d'Aristote, & de quelques écrivains obscurs qui n'ont parlé que d'après lui, avec celles que nous nous formons des effets que cet élément produit dans nos corps & dans celui des animaux. Ce philosophe, à l'étude & aux observations duquel Alexandre en soûmit une multitude de toute espece, ne me paroît point aussi superieur dans les détails, qu'il l'a été par rapport aux vûes générales. A l'en croire, les chevaux & les chameaux boivent l'eau trouble & épaisse avec plus de plaisir que l'eau claire ; la preuve qu'il en apporte, est qu'ils la troublent eux-mêmes : il ajoûte que l'eau chargée de beaucoup de particules hétérogenes, les engraisse, parce que dès-lors leurs veines se remplissent davantage.
La seule exposition des faits allégués par ce grand homme, & des causes sur lesquelles il les appuie, suffiroit aujourd'hui pour en demontrer la fausseté ; mais peut-être des personnes pénétrées d'une estime aveugle & outrée pour les opinions des anciens, me reprocheroient de n'avoir qu'un mépris injuste pour ces mêmes opinions : ainsi je crois devoir, en opposant la raison à l'autorité, me mettre à l'abri du blâme auquel s'exposent ceux qui tombent dans l'un ou dans l'autre de ces excès.
Il est singulier que le même naturaliste, qui, pour exprimer le plaisir que le cheval ressent en se baignant, le nomme animal philolutron, philydron, soit étonné de voir qu'il batte & qu'il agite communément l'eau au moment où il y entre, & n'impute cette action de sa part qu'au dessein & à la volonté de la troubler, pour s'en abreuver avec plus de satisfaction. Il me semble qu'en attribuant ces mouvemens, que nous ne remarquons que rarement dans les chevaux accoûtumés à boire dans la riviere, au desir naturel à l'animal philolutron, de faire rejaillir par ce moyen l'eau sur lui-même, ou de s'y plonger, on ne se seroit pas si éloigné de la vraisemblance.
L'expérience est mille fois plus sûre que le raisonnement. Présentez à l'animal de l'eau trouble, mais sans odeur ou mauvais goût, & de l'eau parfaitement limpide, il s'abreuvera indifféremment de l'une ou de l'autre : conduisez-le dans une riviere, dès qu'il sera véritablement altéré, il boira sur le champ, & ne cherchera point d'abord à en troubler l'eau : permettez-lui de la battre & de l'agiter à son gré, il s'y couchera infailliblement : examinez enfin ce dont ont été témoins nombre d'écrivains qui ont enrichi le recueil curieux qui a pour titre, Scriptores rei rusticae veteres, &c. & ce dont vous pouvez vous assûrer par vous-même, vous verrez que beaucoup de chevaux brûlant d'une soif ardente, ne sont point pressés de l'étancher, lorsqu'on ne leur offre à cet effet qu'une eau sale & brouillée. Aristote, Crescentius, Ruellius & quelques autres, prêtent donc à l'animal une intention qu'il n'a point, & ont laissé échapper celle qu'il a réellement, & qui lui est suggérée par un instinct & par un goût qu'ils reconnoissoient néanmoins en lui.
Il n'est pas douteux que c'est ce même goût qui le sollicite & qui l'engage à plonger sa tête plus ou moins profondément dans l'auge ou dans le seau qui contient sa boisson. Cette action, à laquelle il ne se livre que lorsque l'altération n'est pas considérable, a cependant occasionné de nouveaux écarts. Pline en a conclu que les chevaux trempent les nazeaux dans l'eau quand ils s'abreuvent. Jerôme Garembert, quest. xlv. a avancé qu'ils y plongent la tête jusqu'aux yeux, tandis que les ânes & les mulets hument du bord des levres. Un naturaliste moderne, qui sans doute n'a vérifié ni l'un ni l'autre de ces faits, & qui n'a peut-être prononcé que sur la foi des Naturalistes qu'il a consultés, n'a pas craint de regarder la froideur de l'eau qui frappe la membrane muqueuse de l'animal au moment où il boit, comme la cause d'une maladie dont la source n'est réellement que dans le sang : il suggere même un expédient assez particulier pour la prévenir. Il conseille à cet effet d'essuyer les nazeaux du cheval chaque fois qu'il a bû. Telle est la triste condition de l'esprit humain, les vérités les plus sensibles se dérobent à lui ; & des écrits dans lesquels brillent l'érudition & le plus profond savoir, sont toûjours semés d'une foule d'erreurs.
Ce n'en seroit pas une moins grossiere que d'imaginer sur le nom & sur la réputation d'Aristote, que l'eau trouble engraisse le cheval, & lui est plus salutaire que d'autre. Pour peu que l'on soit éclairé sur le méchanisme des corps animés, on rejette loin de soi le principe pitoyable sur lequel est établie cette doctrine. Il seroit très-difficile de découvrir la sorte d'élaboration à la faveur de laquelle des corpuscules terrestres & grossiers aideroient à fournir un chyle balsamique, & propre à une assimilation d'où résulteroit une homogenéité véritable. Non-seulement le fluide aqueux dissout les humeurs visqueuses, entretient la fluidité du sang, tient tous les émonctoires convenables ouverts, débarrasse tous les conduits, & facilite merveilleusement la plus importante des excrétions, c'est-à-dire la transpiration insensible ; mais sans son secours la nutrition ne sauroit être parfaitement opérée : il est le véhicule qui porte le suc nourricier jusque dans les pores les plus tenus & les plus déliés des parties. Il suit de cette vérité & de ces effets, que les seules eaux bienfaisantes seront celles qui, legeres, pures, simples, douces & claires, passeront avec facilité dans tous les vaisseaux excrétoires ; & nous devons penser que celles qui sont crues, pesantes, croupissantes, inactives, terrestres, & imprégnées en un mot de parties hétérogenes grossieres, forment une boisson très-nuisible, attendu la peine qu'elles ont de se frayer une route à travers des canaux, à l'extrémité desquels elles ne parviennent jamais sans y causer des obstructions. J'avoue que celles-ci, eu égard à la construction de l'animal, à la force de ses organes digestifs, au genre d'alimens dont il se nourrit, &c. ne sont point aussi pernicieuses pour lui que pour l'homme : nous ne devons pas néanmoins nous dispenser de faire attention aux différentes qualités de celles dont nous l'abreuvons. Les eaux trop vives suscitent de sortes tranchées, des avives considérables. Les eaux de neige provoquent ordinairement une toux violente, un engorgement considérable dans les glandes sublinguales & maxillaires ; elles excitent en même tems dans les jeunes chevaux un flux considérable par les nazeaux, d'une humeur plus ou moins épaisse, & d'une couleur plus ou moins foncée.
Le tems & la maniere d'abreuver ces sortes d'animaux, sont des points qui importent essentiellement à leur conservation.
On ne doit jamais, & dans aucune circonstance, les faire boire quand ils ont chaud, quand ils sont essoufflés, & avant de les avoir laissé reposer plus ou moins long-tems. L'heure la plus convenable pour les abreuver, est celle de huit ou neuf heures du matin, & de sept ou huit heures du soir. En été on les abreuve trois fois par jour, & la troisieme fois doit être fixée à environ cinq heures après la premiere. Il est vrai qu'eu égard aux chevaux qui travaillent & aux chevaux qui voyagent, un pareil régime ne sauroit être exactement constant ; mais il ne faut point absolument s'écarter & se départir de la maxime qui concerne le cheval hors d'haleine, & qui est en sueur. Nos chevaux de manége ne boivent qu'une heure ou deux après que nos exercices sont finis ; le soir on les abreuve à sept heures, & toûjours avant de leur donner l'avoine : cette pratique est préférable à celle de leur donner le grain avant la boisson, à moins que le cheval ayant eu très-chaud, on ne lui donne une mesure d'avoine avant & après qu'il aura bû.
Plusieurs personnes sont en usage d'envoyer leurs chevaux boire à la riviere ; cette habitude, blâmée d'un côté par Xénophon, & loüée de l'autre par Camerarius, ne sauroit être improuvée, pourvû que l'on soit assûré de la sagesse de ceux qui les y conduisent, qu'on ne les y mene pas dans le tems le plus âpre de l'hyver, & qu'on ait l'attention à leur retour, non-seulement d'avaler avec les mains l'eau dont leurs quatre jambes sont encore mouillées, mais de leur essuyer & de leur sécher parfaitement les piés.
Ceux qui abreuvent l'animal dans l'écurie doivent, en hyver, avoir grand soin de lui faire boire l'eau sur le champ & aussi-tôt qu'elle est tirée. Dans l'été au contraire il est indispensable de la tirer le soir pour le lendemain matin, & le même matin pour le soir du même jour. Je ne suis point sur ce fait d'accord avec Camerarius ; il invective vainement les palefreniers qui offrent à boire à leurs chevaux de l'eau qui a séjourné dans un vase, parce qu'elle a été exposée à la chûte de plusieurs ordures ; il veut qu'elle soit tirée fraîchement & présentée aussi-tôt à l'animal : mais les suites funestes d'une pareille méthode observée dans le tems des chaleurs, n'ont que trop énergiquement prouvé la séverité avec laquelle elle doit être proscrite. On peut parer cependant à la froideur de l'eau & à sa trop grande crudité, soit en y trempant les mains, soit en y jettant du son, soit en l'exposant au soleil, soit en la mêlant avec une certaine quantité d'eau chaude, soit enfin en l'agitant avec une poignée de foin, autrement on couroit risque de précipiter le cheval dans quelque maladie sérieuse. J'ajoûterai qu'il est essentiel de s'opposer à ce qu'il boive tout d'une haleine ; on doit l'interrompre de tems en tems quand il s'abreuve, de maniere qu'il ne s'essouffle pas lui-même, & que sa respiration soit libre ; c'est ce que nous appellons couper, rompre l'eau à l'animal.
Une question à décider, est celle de savoir s'il convient mieux d'abreuver un cheval dans la route, ou d'attendre à cet effet que l'on soit arrivé au lieu où l'on doit s'arrêter. Si l'on consultoit M. de Soleysel sur cette difficulté, on trouveroit qu'il a prononcé pour & contre. Dans le chapitre xxjx. de la seconde partie de son ouvrage, édition de l'année 1712, chez Emery, il charge le bon sens de conclure pour lui, que les chevaux doivent boire en chemin, par la raison que s'ils ont chaud en arrivant, on est un tems infini sans pouvoir les faire boire, & que la soif les empêchant de manger, une heure ou deux s'écoulent, ensorte qu'ils sont obligés de repartir n'ayant ni bû ni mangé, ce qui les met hors d'état de fournir le chemin. Dans le chapitre suivant il recommande expressément de prendre garde aux eaux que les chevaux boivent, particulierement en voyage, car de-là dépend, dit-il, la conservation de leur vie ou leur destruction ; or le bon sens indique ici une contradiction manifeste : en effet, si je dois d'une part abreuver mon cheval dans la route, plûtôt que de patienter jusqu'au moment où j'arriverai ; & si de l'autre il est très-important que je considere la nature des eaux dont je l'abreuve, je demande quels seront les moyens par lesquels je jugerai sainement de la différente qualité de celles que je rencontrerai en cheminant. Je crois donc que la seule inspection n'étant pas capable de donner des lumieres suffisantes pour observer avec fruit, la prudence exige qu'on ne fasse jamais boire les chevaux à la premiere eau que l'on découvre. Il vaut mieux différer jusqu'à ce que l'on soit parvenu dans l'endroit où l'on s'est proposé de prendre du repos & de satisfaire ses autres besoins. Les habitans de ce lieu instruits par l'expérience des eaux plus ou moins favorables à l'animal, dissiperont toutes nos inquiétudes & toutes nos craintes à cet égard ; nous ne nous exposerons point, en un mot, au danger d'abreuver nos chevaux d'une eau souvent mortelle pour eux, telles que celles de la riviere d'Essone sur le chemin de Fontainebleau à Paris, d'une autre petite riviere qui passe dans le Beaujolois, & d'une multitude de petits torrens dans lesquels nul cheval ne boit qu'il ne soit atteint de quelques maladies très-vives & très-aiguës. Le moyen de parer l'inconvénient de la trop grande chaleur & de la sueur de l'animal lorsqu'il arrive, est très-simple : il ne s'agit que de ralentir son allure environ une demi-lieue avant de terminer sa marche ; alors il entre dans son écurie sans qu'on apperçoive aucuns signes de transpiration & de fatigue, & un quart-d'heure de repos suffit, pour qu'il puisse sans péril manger les alimens qu'on lui présente, & ensuite être abreuvé. On doit en user de même relativement aux chevaux de carosse, & aux autres chevaux de tirage. Il est rare qu'ils puissent boire commodément en route, les uns & les autres étant attelés ; mais la précaution de les beaucoup moins presser à mesure que l'on approche de l'alte, est très-utile & très-sage. Celle d'abreuver les chevaux avant de partir, n'est bonne qu'autant que la boisson précede d'environ une heure l'instant du départ ; des chevaux abreuvés que l'on travaille sur le champ, cheminent moins aisément, avec moins de vivacité & de legereté, & ont beaucoup moins d'haleine.
Selon Aristote, les chevaux peuvent se passer de boisson environ quatre jours ; je ne contredis point ce fait dont je n'ai pas approfondi la vérité : il en est qui boivent naturellement moins les uns que les autres : il en est qui boivent trop peu, ceux-ci sont communément étroits de boyaux : il en est aussi que la fatigue, le dégoût, empêche de s'abreuver ; en cherchant à aiguiser leur appétit par différentes sortes de masticatoires, on réveille en eux le desir de la boisson : il en est enfin que des maladies graves mettent hors d'état de prendre aucune sorte d'alimens solides ou liquides ; nous indiquerons en parlant de ces maladies, & quand l'occasion s'en présentera, les moyens d'y remédier.
Je ne place point au rang de ces maux les excroissances qui surviennent dans la partie de la bouche que nous nommons le canal, & que l'on observe à chaque côté de la langue, précisément à l'endroit où se termine le repli formé par la membrane qui revêt intérieurement la mâchoire inférieure. Ces excroissances, assez semblables par leur figure à des nageoires de poissons, sont ce que nous nommons barbes ou barbillons. On doit les envisager uniquement comme un allongement de cette membrane, qui toûjours abreuvée par la salive, & plus humectée qu'ailleurs par la grande quantité d'humeurs que les glandes sublinguales filtrent & fournissent à cet endroit, peut se relâcher dans cette portion plus aisément que dans le reste de son étendue, le tissu en étant d'ailleurs naturellement très-foible. Ce prolongement empêche les chevaux de boire aussi librement qu'à l'ordinaire ; ainsi lorsqu'ils témoignent non-seulement quelque répugnance pour la boisson, mais un desir de s'abreuver qu'ils ne peuvent satisfaire que difficilement & avec peine, il faut rechercher si les barbillons n'en sont pas l'unique cause ; en ce cas on tient la bouche du cheval ouverte par le moyen du pas-d'âne (voyez PAS-D'ANE), & l'on retranche entierement avec des ciseaux la portion prolongée de la membrane ; on peut laver ensuite la bouche de l'animal avec du vinaigre, du poivre, & du sel : pour cet effet on trempe dans cet acide un linge entortillé au bout d'un morceau de bois quelconque ; on en frotte la partie malade, après quoi on retire le pas-d'âne, & on fait mâcher le linge pendant un instant au cheval. Nombre de personnes ajoûtent à cette opération, celle de lui donner un coup de corne (voyez PHLEBOTOMIE) : dès-lors on n'employe point le vinaigre ; & on se contente, quand une suffisante quantité de sang s'est écoulée, de présenter du son sec à l'animal.
Pour opérer avec plus de succès, & sans offenser les parties voisines de celles qu'on doit couper, il est bon de se servir de ciseaux dont les branches soient tellement longues, que la main de l'opérateur ne soit point empêchée par les dents du cheval sur lequel il travaille ; il faut encore que l'extrémité des lames au lieu d'être droite soit recourbée, non de côté, mais en-haut, & que chaque pointe de ces mêmes lames ait un bouton. Voyez ONGLEE.
Il est des circonstances dans lesquelles nous sommes obligés de communiquer à l'eau simple & commune, dont nous abreuvons les chevaux, des vertus qu'elle n'auroit point, si nous n'y faisions quelques additions & des mêlanges appropriés aux différens cas qui se présentent.
L'eau blanche est, par exemple, la boisson ordinaire des chevaux malades. Elle ne doit cette couleur qu'au son que nous y ajoûtons ; mais il ne suffit pas pour la blanchir d'en jetter, ainsi que plusieurs palefreniers le pratiquent, une ou deux mesures dans l'eau dont est rempli le seau ou l'auge à abreuver. Elle n'en reçoit alors qu'une teinture très-foible & très-legere ; & elle participe moins de la qualité anodine, tempérante & rafraîchissante de cet aliment, dont elle est plûtôt empreinte par la maniere dont on l'exprime, que par la quantité que l'on en employe très-inutilement. Prenez une jointée de son ; trempez vos deux mains qui en sont saisies dans l'auge ou dans le seau ; exprimez fortement & à plusieurs reprises l'eau dont le son que vous tenez est imbû, le liquide acquerra une couleur véritablement blanche ; laissez ensuite tomber le son dans le fond du vase ; reprenez, s'il en est besoin, une seconde jointée, & agissez-en de même, la blancheur du liquide augmentera ; & le mêlange sera d'autant plus parfait, que cette blancheur ne naît que de l'exacte séparation des portions les plus déliées du solide, lesquelles se sont intimement confondues avec celles de l'eau.
Nous n'en usons pas ainsi, lorsque pour soûtenir l'animal dans des occurrences d'anéantissement, nous blanchissons sa boisson par le moyen de quelques poignées de farine de froment. Si nous précipitions sur le champ la farine dans l'eau, elle se rassembleroit en une multitude de globules d'une grosseur plus ou moins considérable. Si nous l'y trempions comme le son, pour exprimer ensuite le fluide, il en résulteroit une masse que nous aurions ensuite une peine extrême à diviser ; il faut donc, à mesure que l'on ajoûte le froment en farine, le broyer sec avec les doigts, & le laisser tomber en poudre, après quoi on agite l'eau & on la met devant l'animal, qui s'en abreuve quand il le peut ou quand il le veut.
L'eau miellée forme encore une boisson très-adoucissante ; il ne s'agit que de mettre une plus ou moins forte dose de miel dans l'eau que l'on veut donner à boire au cheval, & de l'y délayer autant qu'il est possible. Il est néanmoins beaucoup de chevaux auxquels elle répugne, & qui n'en boivent point.
Souvent aussi la maladie & le dégoût sont tels, que nous sommes contraints de ne nourrir l'animal qu'en l'abreuvant. Alors nous donnons à la boisson encore plus de consistance, en y faisant cuire ou de la mie de pain, ou de l'orge mondé, ou de la farine d'orge tamisée ; nous passons ensuite ces especes de panades, & nous les donnons au cheval avec la corne.
Du reste nous employons les décoctions, les infusions, les eaux distillées, &c.
Je ne puis rapporter qu'un seul exemple de l'efficacité des eaux minérales données en boisson à l'animal ; mais je suis convaincu qu'elles lui seroient très-salutaires, si on les prescrivoit à-propos, & si on ajoûtoit ce secours à tous ceux que nous avons tirés de la Medecine du corps humain. Il étoit question d'un cheval poussif ; les eaux minérales du Mont-d'or, très-propres à la cure de l'asthme, le rétablirent entierement.
2°. Les avantages que l'animal retire de l'usage extérieur de l'eau sont sensibles.
On peut dire que ses effets relativement à l'homme & au cheval sont les mêmes. Si l'eau froide excite dans les fibres une véritable constriction, si elle contraint les pores de la peau à se resserrer, c'en est assez pour pénétrer les raisons de la prohibition des bains entiers, eu égard à tout animal en sueur, & pour être instruit du danger éminent qu'il y auroit de le tenir alors le corps plongé dans une riviere. Si en même tems ce fluide doit être envisagé toûjours à raison de sa froideur comme un repercussif, on ne doit point être étonné qu'on le prescrive dans les cas de fourbure, de crampes, d'entorses récentes, &c. & qu'on ordonne de l'employer en forme de bains pédilaves, lorsqu'à la suite d'un certain travail ou de trop de repos, ou d'autres causes quelconques, on veut prévenir ou dissiper l'engorgement des jambes en augmentant la force & la résistance des solides, & en les disposant à résister à l'affluence trop promte & trop abondante des humeurs sur ces parties.
Ce seroit perdre un tems précieux, que de rechercher ce que les anciens ont écrit sur cette matiere : quel fruit pourrions-nous en attendre ? d'une part nous verrions Buellius soûtenir gravement que dès les premiers cinq mois on doit mener le poulain à l'eau, & le faire souvent entrer entierement dans la riviere afin de lui enseigner à nager : de l'autre nous ne serions que surpris du ton dogmatique & imposant avec lequel Columelle & Camérarius énoncent tous les principes qu'ils ont affecté de répandre sur ce point ; l'un dans son traité sur les chevaux, chapitre v ; & l'autre dans son hippocom. Abandonnons donc ces auteurs ; les propriétés que nous avons assignées à l'eau froide suffiront pour indiquer les cas où elle nous conduira à la guérison de l'animal.
Je ne conçois pas pourquoi nous bannissons ou nous oublions les bains d'eau chaude. Il est constant qu'ils ne peuvent que ramollir des fibres roides, tendues, & resserrées par les spasmes ; ils procurent un relâchement dans toute l'habitude du corps ; ils facilitent la circulation, ouvrent les pores, raréfient le sang, facilitent la dilatation du coeur & des arteres, & disposent enfin l'animal aux effets des médicamens qui doivent lui être administrés dans nombre de maladies. Je les ai employés très-souvent ; & les épreuves que j'en ai faites m'ont persuadé que les succès qui suivroient cette pratique, sont tels qu'ils doivent nous faire passer sur les difficultés que nous offrent d'abord l'appareil & les préparations de ces sortes de remedes. Les douches d'eau simple & commune, froide ou chaude, injectée de loin sur l'animal avec une longue & grande seringue, semblable à celle dont les Maréchaux se servent communément pour donner des lavemens, ou versée de haut par le moyen d'une forte éponge que l'on exprime, sont encore d'une ressource admirable dans une multitude d'occasions. Celles d'eau commune dans laquelle on a fait bouillir des plantes qui ont telles & telles qualités selon le genre des maux que l'on doit combattre, ne sont pas d'une moindre utilité ; & personne n'ignore les effets salutaires des fomentations & des bains artificiels résolutifs, astringens, anodins, fortifians, émolliens, &c. suivant les vertus communiquées à l'eau par les plantes médicinales auxquelles on l'associe. Plusieurs se servent de tems en tems du bouillon de tripe ou de l'eau dans laquelle on a lavé la vaisselle, mit harspuolen, pour laver les jambes des chevaux : ces especes de fomentations onctueuses ne sont pas à dédaigner ; elles maintiennent les fibres dans un degré de souplesse qui en facilite le jeu, & elles préviennent ces retractions fréquentes des tendons qui arquent la jambe, & qui boutent ou boulletent presque tous les chevaux après un certain tems de service.
Les douches d'eaux minérales enfin, les applications des boues ou des sédimens épais de ces mêmes eaux, sont des remedes recommandables. J'ai vû deux chevaux de prix entierement délaissés à la suite d'un effort de reins, auquel on n'avoit pû radicalement remédier, & qui pouvoient à peine traîner leur derriere lorsqu'ils avoient cheminé l'espace d'une demi-lieue ; les douches des eaux d'Aix en Savoie leur rendirent toute leur force & toute leur vigueur.
Chevaux qui craignent l'eau, chevaux qui s'y couchent. Rien n'est plus incommode que le vice dont sont atteints les premiers, & rien n'est en même tems plus dangereux que le défaut des seconds ; je suggérerai ici en peu de mots les moyens de corriger l'un & l'autre.
Les chevaux qui redoutent l'eau au point de se défendre vivement, lorsqu'on veut les faire entrer dans une riviere, soit pour les abreuver, soit pour les y baigner, ou pour la leur faire guéer dans une route, ne peuvent être la plûpart affectés de terreur que conséquemment au bruit ou à la vivacité de son cours. Il ne s'agiroit que d'y accoûtumer leurs oreilles & leurs yeux prudemment & avec patience : la dureté, les coups, la rigueur, la surprise, sont de vaines armes pour les vaincre ; & l'expérience nous apprend que l'effroi des châtimens est souvent plus préjudiciable, que celui du premier objet appréhendé. Tâchons donc toujours de leur donner l'habitude de reconnoître & de sentir l'objet qu'ils craignent. Si nous n'imputons leur desobéissance qu'à l'étonnement que leur cause le bruit de l'eau lorsqu'ils en abordent, il est bon de les attacher pendant quelque tems dans le voisinage d'un moulin, insensiblement on les en approche, & enfin on les tient vis-à-vis la roue de ce même moulin, entre deux piliers, régulierement une heure ou deux dans la journée, ayant soin de les flater & de leur donner du pain, ou quelques poignées d'avoine. On pratique ensuite la même chose, relativement à l'effroi qu'occasionne en eux la rapidité des eaux qui roulent ; après quoi on tente de les conduire dans la riviere même, en observant d'y faire entrer un autre cheval avant eux, & de le leur faire suivre en les caressant. On doit avoir attention de ne les y point d'abord mener trop avant ; il n'est question dans le commencement que de les déterminer à obéir : on les y maintient plus ou moins de tems, & on les ramene à l'écurie. On gagne par cette voie peu-à-peu l'animal ; & non-seulement, si les coups n'ont pas précédé cette méthode & ne l'ont pas rebuté, il n'aura pas besoin de l'exemple d'un autre cheval pour se soûmettre, mais il passera enfin sans peine la riviere entiere, dès que le cavalier qui le monte l'en sollicitera.
Il en est qui par une forte exception au terme générique d'animal philolutron, se gendarment au moindre attouchement & à l'impression la plus legere de l'eau, ou de quelqu'autre liquide sur leur peau. Cette répugnance quelquefois naturelle, mais provenant le plus souvent de la brutalité des palefreniers qui les épongent, cessera de subsister, si on les mouille legerement & avec douceur, & si les caresses accompagnent cette action, qu'il faut répéter dans l'écurie presque toutes les heures, & qui doit nécessairement précéder celle de les mener à l'eau. Au surplus, si cette crainte a sa source dans la nature de l'animal, il redoutera la riviere. Quand elle n'a pour cause que la rigueur des traitemens qu'il a essuyés, il y entre & y nage franchement sans aucun effroi : c'est ce dont j'ai été témoin plusieurs fois, & spécialement eu égard à un cheval qu'un écuyer sexagénaire s'occupoit à châtier & assommer de coups de foüet à l'écurie, sous prétexte de le mettre sur les hanches, & le tout tandis qu'on lui lavoit les crins. Cet animal qu'il faisoit baigner trois fois par jour pendant une heure au moins, dans l'espérance, disoit-il, de l'apprivoiser, sembloit se plaire dans l'eau : mais dès qu'on l'abordoit en tenant une éponge, & qu'on vouloit sur-tout entreprendre d'en peigner & d'en mouiller la criniere, il se défendoit avec fureur. Ce même écuyer m'ayant consulté, & m'ayant ingénument avoüé qu'il étoit l'auteur des desordres de son cheval, j'imaginai de l'en corriger, en l'exposant plusieurs jours sous une gouttiere, de maniere que l'eau qui en tomboit frappoit directement sur son encolure. Dans ce même tems, un palefrenier le flattoit, lui présentoit du pain, lui manioit les crins ; il y passa bien-tôt l'éponge & le peigne, & l'animal fut enfin réduit.
Quelquefois l'appréhension du cheval que l'on veut embarquer, naît de l'aspect seul du bateau : alors on doit le familiariser avec l'objet ; quelquefois aussi elle est suscitée par le bruit que font les piés sur les planches : en ce cas il faut recourir à une partie de l'expédient que j'ai proposé dans mon nouveau Newkastle, pour dissiper la frayeur dont sont saisis quelques chevaux, qui refusent & se défendent, lorsqu'ils ont à peine fait deux pas sur un pont de bois : substituez des plateaux de chêne au pavé qui garnit la place qu'ils occupent dans l'écurie, le cheval étant sur ces plateaux, ses piés feront le même bruit que lorsqu'il entrera ou remuera dans le bateau, & il sera conséquemment forcé de s'y accoûtumer.
On risque souvent sa vie avec ceux qui se couchent dans l'eau. Il en est qui se dérobent à cet effet si subtilement, & d'une maniere si imperceptible, que le cavalier n'a pas même le tems de se servir de sa main & de ses jambes pour les soûtenir & pour les en empêcher. On ne sauroit leur faire perdre ce vice sans une grande attention à leur mouvement, qu'il est nécessaire de prévenir. Je dois néanmoins avertir qu'il est rare que les éperons & les autres châtimens suffisent pour les en guérir ; mais j'ai éprouvé sur un des plus beaux chevaux limousins, dont cette dangereuse habitude diminuoit considérablement le prix, un moyen qui le rendit très-docile, & qui lui ôta jusqu'au desir de se coucher. Je le montai, après m'être pourvû de deux ou trois flacons de verre recouverts d'osier, & remplis d'eau ; je le menai à un ruisseau, & je saisis exactement le tems où il commençoit à fléchir les jambes, pour lui casser sur la nuque un de ces mêmes flacons : le bruit du verre, l'eau qui passoit au-travers de l'osier, & qui couloit dans ses oreilles, fit sur lui une telle impression, qu'il se hâta de traverser ce ruisseau ; je le lui fis repasser, & j'usai du même châtiment : au bout de cinq ou six jours, l'animal gagnoit avec rapidité, & sans aucun dessein de s'arrêter, l'autre côté du torrent : & depuis cette leçon il n'a jamais donné le moindre signe de la plus legere envie de se plonger dans l'eau. On peut encore prendre, au lieu des flacons, deux balles de plomb, percées & suspendues à une petite ficelle ; on les lui laisse tomber dans les oreilles lorsqu'il est prêt à se coucher ; & s'il continue son chemin, on les retire. (e)
EAUX, (Manege & Maréchall.) maladie cutanée qui tire sa dénomination du premier de ses symptomes, & à laquelle sont très-sujets les jeunes chevaux, qui n'ont pas jetté ou qui n'ont jetté qu'imparfaitement, ainsi que tous les chevaux de tout âge qui sont épais, dont les jarrets sont pleins & gras, dont les jambes sont chargées de poils, & qui ont été nourris dans des terreins gras & marécageux, &c.
Elle se décele par une humeur foetide, & par une sorte de sanie, qui sans ulcérer les parties, suintent d'abord à-travers les pores de la peau qui revêt les extrémités inférieures de l'animal, spécialement les postérieures. Dans le commencement, on les apperçoit aux paturons : à mesure que le mal fait des progrès, il s'étend, il monte jusqu'au boulet, & même jusqu'au milieu du canon ; la peau s'amortit, devient blanchâtre, se détache aisément & par morceaux ; & le mal cause l'enflûre totale de l'extrémité qu'il attaque. Selon les degrés d'acrimonie & de purulence de la matiere qui flue, & selon le plus ou le moins de corrosion des tégumens, la partie affectée est plus ou moins dégarnie de poil : l'animal qui ne boitoit point d'abord, souffre & boite plus ou moins : & il arrive enfin que la liaison du sabot & de la couronne à l'endroit du talon, est en quelque façon détruite.
Lorsque je remonte aux causes de la maladie dont il s'agit, je ne peux m'empêcher d'y voir & d'y reconnoître le principe d'une multitude d'autres maux que nous ne distinguons de celui-ci qu'attendu leur situation, & dont les noms & les divisions ne servent qu'à multiplier inutilement les difficultés, & qu'à éloigner le maréchal du seul chemin qui le conduiroit au but qu'il se propose. Tels sont les arêtes ou les queues de rat, les grappes, les mules traversines, la crapaudine humorale, les crevasses, le peigne, le mal d'âne, &c. qui ne sont, ainsi que les eaux, que des maladies cutanées, produites par une même cause générale interne, ou par une même cause générale externe : quelquefois par l'une & l'autre ensemble.
Supposons, quant à la premiere, une lymphe plus ou moins âcre, & plus ou moins épaisse ; sa viscosité l'empêchant de s'évaporer par la transpiration, elle gonflera les tuyaux excrétoires de la peau, & elle ne pourra que séjourner dans le tissu de ce tégument, sur lequel elle fera diverses impressions, selon la différence de son caractere. Si elle n'est pas infiniment grossiere & infiniment visqueuse, les embarras & les engorgemens qu'elle formera, ne seront pas fort considérables : il en résultera une crasse farineuse, comme dans ce que nous nommons peignes secs. Est-elle chargée de beaucoup de parties sulphureuses, qui par l'évaporation de ce qu'il y avoit de plus tenu & de plus aqueux, s'unissent & se dessechent, & ses sels sont-ils fortement embarrassés & émoussés par ces parties ? elle produira des croûtes : c'est ce que nous voyons dans les arêtes ou queues de rat crustacées. Enfin est-elle imprégnée de beaucoup de sels dont l'action se développe, attendu le peu de parties sulphureuses qu'elle contient, & qui seules pourroient y former obstacle ? elle déchirera, elle rongera le tissu de la partie où elle sera arrêtée, les houpes nerveuses & les petits vaisseaux cutanés, corrodés ; l'animal ressentira ou des douleurs ou des picotemens incommodes : il en découlera une sanie plus ou moins épaisse, & plus ou moins foetide : & telle est celle qui suinte dans la maladie qui fait l'objet de cet article, dans les arêtes humides, dans les peignes avec écoulement, & dans toutes les autres affections qui ne partent que d'une seule & même source. Que si d'un autre côté ces maladies auxquelles non-seulement le vice de la lymphe, mais encore l'obstruction des tuyaux excrétoires donnent lieu, ont été simplement occasionnées par des causes externes, capables de favoriser cette obstruction, elles seront plus aisément vaincues ; & ces causes externes n'étant que la crasse, la boue, & d'autres matieres irritantes, il s'ensuit que nous pouvons placer, sans crainte de nous égarer, les porreaux & les javarts dans la même cathégorie, soit que nous les envisagions comme ayant leur principe dans l'intérieur, soit que nous les considérions comme provenant de l'extérieur. Du reste, s'il y a cause externe & cause interne tout ensemble, le mal sera plus rebelle : mais le succès ne sauroit en être douteux. J'avoue cependant que les eaux ont été quelquefois suivies de maux extrêmement dangereux, comme de fics, ou crapauds, de javarts encornés, &c. Mais cet évenement n'a rien d'étonnant, lorsque l'on considere que toutes les maladies qui ont jusqu'ici extérieurement attaqué l'animal, n'ont été combattues qu'avec des remedes externes, comme si la cause ne résidoit pas dans l'intérieur : or s'attacher simplement à dessécher des eaux, des solandres, des crevasses, &c. c'est pallier le mal, c'est négliger d'aller à son principe, c'est détourner seulement, & jetter sur d'autres parties l'humeur, qui ne peut acquérir que des degrés de perversion, capables de susciter des maladies véritablement funestes.
On doit débuter dans le traitement de celle-ci, par les remedes généraux, & non par l'application des dessiccatifs, plûtôt nuisibles dans les commencemens, que salutaires ; il faut conséquemment pratiquer une legere saignée à la jugulaire ; le même soir du jour de cette saignée, donner à l'animal un lavement émollient, afin de le disposer au breuvage purgatif qu'on lui administrera le lendemain matin, & dans lequel on n'oubliera point de faire entrer l'aquila alba, ou le mercure doux. Selon les progrès du mal, on réitérera le breuvage, que l'on fera toûjours précéder par le lavement émollient. Le cheval suffisamment évacué, on le mettra à l'usage du crocus metallorum, donné chaque matin dans du son (car on lui retranchera l'avoine) à la dose de demi-once, dans laquelle on mêlera d'abord trente grains d'oethiops minéral fait sans feu, que l'on augmentera chaque jour de cinq grains jusqu'à la dose de soixante ; on continuera le crocus & l'oethiops à cette même dose de soixante grains, encore sept ou huit jours, plus ou moins, selon les effets de ces médicamens : effets dont on jugera par l'inspection des parties, sur lesquelles le mal avoit établi son siége. La tisane des bois est encore, dans ces sortes de cas, d'un très-grand secours ; on fait bouillir de salsepareille, squine, sassafras, gayac, égale quantité, c'est-à-dire trois onces de chacun, dans environ quatre pintes d'eau, jusqu'à réduction de moitié ; on passe cette décoction ; on y ajoûte deux onces de crocus metallorum ; on remue, & l'on agite bien le tout ; on humecte le son que l'on présente le matin à l'animal, avec une chopine de cette tisane que l'on charge plus ou moins proportionnément au besoin & à l'état du malade ; & si le cheval refusoit cet aliment ainsi détrempé, on lui donneroit la boisson avec la corne. La poudre de vipere n'est pas d'une moins grande ressource : on prend des viperes desséchées, on les pulvérise, & l'on jette la poudre d'une vipere entiere, chaque jour, dans le son. Souvent elle répugne au cheval : alors on la mêle avec du miel, & l'on en fait plusieurs pilules, que l'on fait avaler à l'animal.
Quant aux remedes qu'il convient d'employer extérieurement, on ne doit jamais en tenter l'usage, que lorsque l'animal a été suffisamment évacué, & qu'on la tenu quelques jours à celui du crocus & de l'oethiops, ou de la tisane, ou des viperes. Jusque-là il suffit de couper le poil, de graisser la partie malade, & il est important de laisser fluer la matiere morbifique ; mais une partie de cette même matiere s'étant échappée au moyen des purgatifs, & par les autres médicamens qui ont provoqué une plus abondante secrétion de l'humeur perspirable, il est tems alors d'en venir aux remedes externes : ceux-ci ne peuvent être suggérés que par le plus ou le moins de malignité des symptomes qui se manifestent au-dehors. Il est rare qu'après l'administration des médicamens que j'ai prescrits, ils se montrent tels qu'on les a vûs ; souvent l'enflûre est dissipée, la partie se desseche d'elle-même, & il ne s'agit alors que de la laver avec du vin chaud, & de la maintenir nette & propre : quelquefois aussi on apperçoit encore un leger écoulement : dans cette circonstance il s'agit de substituer au vin dont on se servoit, de l'eau-de-vie & du savon ; & si le flux est plus considérable, on bassinera l'extrémité affectée avec de l'eau, dans laquelle on aura fait bouillir de la couperose blanche & de l'alun, ou avec de l'eau seconde ; & l'on ne craindra pas de repurger l'animal, qui parviendra à une entiere guérison sans le secours de cette foule de recettes d'eaux, d'emmiellures, & d'onguens, vainement prescrits par M. de Soleysel, & par Gaspard Saunier.
J'ai observé qu'il peut arriver que la liaison du sabot & de la couronne commence à se détruire : alors on desséchera les eaux à cet endroit seul, en y mettant de l'onguent pompholix, & on les laissera fluer par-tout ailleurs, jusqu'au moment où on pourra recourir aux remedes externes que j'ai recommandés. Il peut se faire aussi qu'ensuite des érosions & des plaies faites conséquemment à la grande acrimonie de l'humeur, les chairs surmontent : alors on se servira de legers caustiques, que l'on mêlera avec de l'aegyptiac pour les consumer, & on suivra dans le traitement la même méthode que dans celui des plaies ordinaires.
Les eaux qui endommagent quelquefois la queue, qui occasionnent la chûte des crins dont le tronçon est garni, & qui en changent la couleur, doivent être regardées comme une humeur dartreuse, contre laquelle on procédera en employant les remedes avec lesquels on a combattu les autres eaux. Cette sorte de dartre qui reconnoît les mêmes causes, est quelquefois tellement opiniâtre, que je n'ai pû la dissiper qu'en frottant tout le tronçon dont j'avois fait couper les crins avec l'onguent napolitain, après néanmoins avoir administré intérieurement les remedes généraux & spécifiques.
La crainte de ne pas trouver l'occasion de parler dans le cours de cet ouvrage, des arêtes ou queues de rat, des crevasses, & de la crapaudine humorale, m'oblige à en dire un mot ici ; d'autant plus que ces maladies ayant, ainsi que je l'ai remarqué, le même principe que celle sur laquelle je viens de m'étendre, ne demandent pas un traitement différent.
Le siége des arêtes ou queues de rat est fixé sur la partie postérieure de la jambe, c'est-à-dire le long du tendon. Il en est de deux especes : les unes sont crustacées, les autres coulantes. Les premieres sont sans écoulement de matiere ; les secondes se distinguent par des croûtes humides & visqueuses, qui laissent des impressions dans le tissu de la peau, d'où il découle une sérosité ou une lymphe roussâtre, âcre, & corrosive, qui ronge communément les tégumens. Ces croûtes qui rarement affectent les extrémités antérieures, & qui sont plus ou moins élevées, sont appellées, par quelques personnes, des grappes.
Les crevasses sont situées dans le pli des paturons, soit au-devant, soit au derriere de l'animal ; elles sont comme autant de gersures ou de fentes, d'où suintent des eaux plus ou moins foetides, & qui sont accompagnées souvent d'enflûre & d'une inflammation plus ou moins forte. Quelques-uns les confondent avec ce que nous nommons mules traversines : mais l'erreur est d'autant plus excusable, que les unes & les autres ne different que par la situation ; car les dernieres s'annoncent par les mêmes signes dans le pli de l'articulation du paturon avec le boulet. L'onguent pompholix succédant aux remedes intérieurs, est un dessiccatif des plus convenables & des plus efficaces.
La crapaudine humorale naît le plus souvent de cause interne, & elle est infiniment plus dangereuse que cette sorte d'ulcere que nous appellons du même nom, & qui ne provient que d'une atteinte que le cheval se donne lui-même à l'extrémité du paturon sur le milieu de cette partie, en passageant & en chevalant : cette atteinte se traite de la même maniere que les plaies. Quant à la crapaudine dont il est question, elle est située comme l'autre sur le devant du paturon, directement au-dessus de la couronne : d'abord on apperçoit sur cette partie une espece de gale d'environ un pouce de diametre, le poil tombe, & la matiere qui en découle est extrêmement puante ; elle est même quelquefois si corrosive & tellement âcre, qu'elle sépare l'ongle & qu'elle provoque la chûte du sabot. Voyez PIES. On conçoit par conséquent combien il importe d'y remédier promtement, & d'en arrêter les progrès ; ce que l'on ne peut faire qu'au moyen des médicamens ordonnés pour les eaux. Elle produit encore des soies ou piés de boeuf. Voyez SOIES, PIES, &c. (e)
EAU, chez les Jouailliers, est proprement la couleur ou l'éclat des diamans & des perles. Elle est ainsi appellée, parce qu'on croyoit autrefois qu'ils étoient formés d'eau. Voyez PIERRE PRECIEUSE, &c.
Ainsi on dit, cette perle est d'une belle eau. Voyez PERLE. L'eau de ce diamant est trouble. Voyez DIAMANT.
Ce terme s'employe aussi quelquefois, quoique moins proprement, pour signifier la couleur d'autres pierres précieuses. Voyez PIERRE PRECIEUSE, &c. Chambers.
* EAU, (donner l') Drap. Teintur. Tann. Chapel. Cette maniere de parler est synonyme à lustrer ou à apprêter. On lustre une étoffe en la mouillant légerement, & en la passant, soit à la presse, soit à la calendre à froid ou à chaud.
EAU, (donner une) Plumas. c'est passer les plumes naturellement noires dans un bain de teinture, moins pour les teindre que pour les lustrer, & leur communiquer plus d'éclat.
EAU-FORTE, (jetter l') Relieur. On met l'eau-forte mitigée avec trois quarts d'eau sur le veau qui couvre les livres, lorsque l'on veut faire paroître sur le veau de grosses ou petites taches, ou d'autres figures, selon que le relieur la dirige. Elle imite aussi les taches du caffé au lait, quand la jaspure est plus serrée.
Les cartons & le veau étant battus, on glaire le livre ; & quand la glaire est seche, on jette l'eau forte par grosses ou petites gouttes. On dit, jetter l'eau-forte.
EAU DE SENTEUR, (Distillat.) On appelle ainsi la partie odoriférante de différentes substances, telles que l'orange, la mille-fleur, le nard, le napse, la rose, l'oeillet, &c. qui en sont extraites par la distillation ou l'infusion, ou l'expression, que les distillateurs de profession & les parfumeurs vendent, ou dont ils se servent pour donner de l'odeur à leurs marchandises. Voyez l'article DISTILLATION.
|
| EBARBER | v. act. terme de Fondeur de caracteres d'Imprimerie ; c'est ôter avec un canif les bavures qui s'échappent quand le moule où l'on a fondu la lettre n'est pas exactement fermé, & que le visiteur content de la fonte de la lettre en a fait la rompure, c'est-à-dire qu'il a assez paré le jet de la lettre qui n'y tient que par un petit lien gros à peine d'une demi-ligne. Lorsque la lettre a été ébarbée, on l'écrene, si elle est de nature à être écrenée. Voyez ECRENER ; voyez aussi les Planches du Fondeur de caracteres.
EBARBER, en terme de Doreur, c'est ôter les parties superflues qui excedent le relief d'une piece d'ouvrage. On ébarbe à la lime. Voyez LIME.
* EBARBER, (Manufact. en drap.) c'est couper au ciseau les grands poils qui excedent les bords des lisieres à toutes les étoffes en laine qui les ont étroites. On donne cette façon aux étoffes en blanc avant la teinture ; on ne la donne aux autres qu'au sortir de la presse : c'est communément l'ouvrage des garçons drapiers.
EBARBER, (à la Monnoie) c'est couper ou unir à-peu près les lames brutes, après qu'elles sont refroidies & sorties des moules ; on se sert de serpes pour emporter les parties qui bavent le long des lames lors de la fonte.
EBARBER, terme de Papeterie : c'est rogner légerement avec de gros ciseaux les mains de papier, avant que de les empaqueter par rames. Voyez PAPIER.
|
| EBARBOIR | S. m. (Chauderonnerie, & autres Arts où le terme & l'opération d'ébarber ont lieu) petit instrument de fer un peu courbe par le bout & très-tranchant, à l'usage des droüineurs ou des petits chauderonniers qui courent la campagne. Ils s'en servent pour ébarber les cuilleres & les salieres d'étain qu'ils fondent dans des moules de fer qu'ils portent avec eux. Voyez CHAUDERONNIER.
|
| EBARBURES | EBARBURES
|
| EBAROUI | adj. (Marine) Vaisseau ébaroüi se dit d'un bâtiment qui, pour avoir été exposé trop longtems aux grandes sécheresses & à l'ardeur du soleil, se trouve assez desseché pour que les bois travaillent, & que les bordages en se retirant fassent entr'ouvrir les coutures. Pour éviter cet inconvénient, on fait jetter beaucoup d'eau de tous côtés pour bien mouiller & abreuver les bois. (Z)
|
| EBAUCHE | ESQUISSE, s. f. termes techniques. L'ébauche est la premiere forme qu'on a donnée à un ouvrage ; l'esquisse n'est qu'un modele incorrect de l'ouvrage même qu'on a tracé légerement, qui ne contient que l'esprit de l'ouvrage qu'on se propose d'exécuter, & qui ne montre aux connoisseurs que la pensée de l'ouvrier. Donnez à l'esquisse toute la perfection possible, & vous en ferez un modele achevé. Donnez à l'ébauche toute la perfection possible, & l'ouvrage même sera fini. Ainsi quand on dit d'un tableau, j'en ai vû l'esquisse, on fait entendre qu'on en a vû le premier trait au crayon que le peintre avoit jetté sur le papier ; & quand on dit, j'en ai vû l'ébauche, on fait entendre qu'on a vû le commencement de son exécution en couleur, que le peintre en avoit formée sur la toile. D'ailleurs le mot d'esquisse ne s'employe guere que dans les arts où l'on passe du modele à l'ouvrage ; au lieu que celui d'ébauche est plus général, puisqu'il est applicable à tout ouvrage commencé, & qui doit s'avancer de l'état d'ébauche à l'état de perfection. Esquisse dit toûjours moins qu'ébauche, quoiqu'il soit peut-être moins facile de juger de l'ouvrage sur l'ébauche que sur l'esquisse. Voyez ESQUISSE.
EBAUCHE, en Architecture ; c'est la premiere forme qu'on donne à un quartier de pierre ou à un bloc de marbre avec le ciseau, après qu'il est dégrossi à la scie & à la pointe, suivant un modele ou un profil. C'est aussi un petit modele de terre ou de cire taillé au premier coup avec l'ébauchoir, pour en voir l'effet avant de le terminer. (P)
EBAUCHE, ébauches en Gravûre, c'est l'action de préparer & de mettre par masses les ouvrages de gravûre au premier trait de burin. Voyez MASSES.
EBAUCHE, ébaucher en Peinture, c'est disposer avec des couleurs les objets qu'on s'est proposé de représenter dans un tableau, & qui sont déjà dessinés sur une toile imprimée, sans donner à chacun le degré de perfection qu'on se croit capable de leur donner, en les finissant. Les peintres ébauchent plus ou moins arrêté ; il y en a qui ne font qu'un leger lavis de couleur & de térébenthine, ou même de grisaille ou camayeu. Les Sculpteurs disent aussi, ébaucher une figure, un bas-relief. (R)
|
| EBAUCHER | v. act. en terme d'Epinglier fabriquant d'aiguilles pour les Bonnetiers, est l'action d'aiguiser en pointe avec une lime rude l'aiguille du côté seulement où l'on fera le bec. Voyez BEC.
EBAUCHER, en terme d'Epinglier, c'est l'action de dégrossir la pointe d'une épingle sur une meule tailladée en gros, pour la préparer à recevoir le degré de finesse qui lui est propre. Voyez la figure dans la I. Planche de l'Epinglier. On voit, même Planche, le tourneur qui fait tourner la meule par le moyen d'une grande roue sur laquelle & sur la poulie de la meule passe une corde sans fin. Voyez la figure de la meule représentée en particulier dans la Planche du Cloutier d'épingles.
EBAUCHER, en terme d'Eventailliste, c'est peindre d'une couleur un peu plus légere que celle dont on s'est servi pour coucher ; ou plûtôt c'est former les premieres ombres. Voyez PEINTURE.
EBAUCHER, chez les Filassiers, se dit de la premiere façon qu'on donne à la filasse, en la faisant passer sur un seran dont les pointes sont fort grosses, & que l'on nomme ébauchoir de l'usage qu'on en fait ; on donne d'abord cette préparation à la filasse pour commencer à fendre les pattes, & la faire passer successivement sur des serans plus fins.
EBAUCHER, c'est, en terme de Formier, l'action de dégrossir ou d'enlever du bois encore en bloc le plus gros, & lui donner la premiere apparence de forme.
EBAUCHER, en terme de Lapidaire, c'est donner la premiere façon aux pierres & aux crystaux bruts & grossiers sur une roue de plomb hachée, pour les préparer à être taillées dans la forme qu'on veut leur faire prendre.
EBAUCHER, en terme de Planeur ; désigne proprement l'action d'éteindre les coups de tranche des marteaux à forger, de tracer les bouges, marlies, &c. de les dégager, & de donner à la piece en gros la forme qu'elle doit avoir après sa perfection. Voy. BOUGES, MARLIES, &c.
|
| EBAUCHOIR | S. m. (Arts méchaniq.) outil commun à tous les ouvriers qui ébauchent leurs ouvrages, avant que de les finir.
EBAUCHOIR des Charpentiers, est un ciseau à deux biseaux qui leur sert à ébaucher les mortoises, les pas, les embrevemens. Voyez la Planche des outils du Charpentier.
EBAUCHOIR, c'est un seran que les Filassiers appellent ainsi, parce que ses dents assez rases & grosses ne sont propres qu'à ébaucher ou donner la premiere façon au chanvre. Voyez l'article SERAN, l'article CHANVRE, & les Planches du Cordier.
EBAUCHOIR, c'est une espece de ciseau à manche dont se servent les sculpteurs qui travaillent en stuc & en plâtre, pour ébaucher leurs ouvrages. Voy. l'article STUCATEUR, & la Planche de Stuc, fig. 4.
EBAUCHOIRS, outils de Sculpture ; ce sont de petits morceaux de bois ou de buis, qui ont environ sept à huit pouces de long ; ils vont en s'arrondissant par l'un des bouts, & par l'autre ils sont plats & à onglets. Il y en a qui sont unis par le bout, qui est onglet, & ils servent à polir l'ouvrage ; les autres ont des ondes ou dents. On les appelle ébauchoirs bretelés ; ils servent à bretter la terre. Voyez les Planches de Sculpture.
|
| EB | ou JUSSANT, s. m. (Marine) il se dit du mouvement des eaux lorsque la mer descend, & qu'elle reflue. (Z)
|
| EBENE | S. m. (Hist. nat.) est une sorte de bois qui vient des Indes, excessivement dur & pesant, propre à recevoir le plus beau poli ; c'est pour cela qu'on l'employe à des ouvrages de mosaïque & de marqueterie, &c. Voyez BOIS, MOSAÏQUE, &c.
Il y a trois sortes d'ébenes ; les plus en usage parmi nous, sont le noir, le rouge & le verd : on en voit de toutes ces especes dans l'île de Madagascar, où les naturels du pays les appellent indifféremment hazon mainthi, c'est-à-dire bois noir. L'île de Saint-Maurice, qui appartient aux Hollandois, fournit aussi une partie des ébenes qu'on employe en Europe.
Les auteurs & les voyageurs ne sont point d'accord sur l'arbre dont on tire l'ébene noir ; suivant quelques-unes de leurs observations, on pourroit croire que c'est une sorte de palmier. Le plus digne de foi est M. de Flacourt, qui a résidé pendant plusieurs années à Madagascar en qualité de gouverneur. Il nous assûre que cet arbre devient très-grand & très-gros ; que son écorce est noire, & ses feuilles semblables à celles de notre myrte, d'un verd-brun foncé.
Tavernier nous atteste que les habitans des Isles ont soin d'enterrer leurs arbres lorsqu'ils sont abattus, pour les rendre plus noirs. Le P. Plumier parle d'un autre arbre d'ébene noir qu'il a découvert à Saint Domingue, & qu'il appelle spartium portulacae foliis aculeatum ebeni materiae. L'île de Candie produit aussi un petit arbrisseau connu des Botanistes sous le nom d'ebenus cretica.
Pline & Dioscorides disent que le meilleur ébene vient d'éthiopie, & le plus mauvais, des Indes ; Théophraste préfere au contraire celui des Indes. De toutes les couleurs d'ébenes, le noir est le plus estimé. L'ébene le plus beau est noir comme jayet, sans veine & sans écorce, très-pesant, astringent, & d'un goût âcre.
Son écorce infusée dans de l'eau, est, dit-on, bonne pour la pituite & les maux vénériens ; c'est ce qui a fait que Matthiolus a pris le guaïac pour une sorte d'ébene. Lorsqu'on en met sur des charbons allumés, il s'en exhale une odeur agréable. L'ébene verd prend aisément feu, parce qu'il est gras : lorsqu'on en frotte une pierre, elle devient brune. C'est de ce bois que les Indiens font les statues de leurs dieux & les sceptres de leurs rois. Pompée est le premier qui en ait apporté à Rome, après avoir vaincu Mithridate. Aujourd'hui que l'on a trouvé tant de manieres de donner la couleur noire à des bois durs, on employe moins d'ébene qu'autrefois.
L'ébene verd se trouve à Madagascar, à Saint-Maurice, dans les Antilles, & sur-tout dans l'île de Tabago. L'arbre qui le produit est très-touffu ; ses feuilles sont unies, & d'un beau verd : sous sa premiere écorce il y en a une seconde, blanche, de la profondeur de deux pouces ; le reste, jusqu'au coeur, est d'un verd foncé, tirant sur le noir : quelquefois on y rencontre des veines jaunes. L'ébene ne sert pas seulement aux ouvrages de mosaïque, on l'employe encore dans la teinture, & la couleur qu'on en tire est un très-beau verd.
Quant à l'ébene rouge, appellée aussi grenadille, on n'en connoît guere que le nom.
Les Ebénistes, les Tabletiers, &c. font souvent passer pour de l'ébene le poirier & d'autres bois, en les ébénant ou leur donnant la couleur noire de l'ébene. Pour cet effet ils se servent d'une décoction chaude de noix de galles, de l'encre à écrire, d'une brosse rude, & d'un peu de cire chaude qui fait le poli ; d'autres se contentent de les chauffer ou brûler. Dict. de Comm. de Trévoux, & Chambers.
EBENE FOSSILE, (Hist. nat.) Agricola & quelques autres Naturalistes ont donné ce nom à une espece de terre alumineuse fort noire, à cause de sa ressemblance avec le bois d'ébene. Peut-être aussi est-ce une espece de terre bitumineuse, analogue au jayet. (-)
|
| EBENFORT | (Géog. mod.) ville de l'archiduché d'Autriche en Allemagne.
|
| EBÉNISTE | S. m. Menuisier qui travaille en ébene. On donne le même nom à ceux qui font des ouvrages de rapport, de marqueterie & de placage, avec l'olivier, l'écaille & autres matieres.
Ces matieres coupées ou sciées par feuilles, sont appliquées avec de la bonne colle d'Angleterre sur des fonds faits de moindres bois, où elles forment des compartimens. Voyez MARQUETERIE.
Quand les feuilles sont plaquées, jointes & collées, on laisse la besogne sur l'établi ; on la tient en presse avec des goberges, jusqu'à-ce que la colle soit bien seche. Les goberges sont des perches coupées de longueur, dont un bout porte au plancher, & dont l'autre est fermement appuyé sur la besogne avec une cale ou coin mis entre l'ouvrage & la goberge.
Les Ebénistes se servent des mêmes outils que les autres Menuisiers ; mais comme ils employent des bois durs & pleins de noeuds, tels que les racines d'olivier, de noyer & autres, qu'ils appellent bois rustiques, ils ont des rabots autrement disposés que dans la Menuiserie ordinaire, qu'ils accommodent eux-mêmes selon qu'ils en ont besoin ; ils en font dont le fer est demi-couché, d'autres où il est debout, & d'autres dont les fers ont des dents. Lorsqu'ils travaillent sur du bois rude, ils se servent de ceux dont le fer est à demi-couché : si le bois est extraordinairement rude & dur, ils employent ceux dont le fer est debout ; & lorsque la dureté du bois est si excessive qu'ils craignent de l'éclater, ils se servent de ceux qui ont de petites dents, comme des limes ou truelles brettées, afin de ne faire que comme limer le bois, ce qui sert aussi à le redresser.
Lorsqu'ils ont travaillé avec ces sortes d'outils, ils en ont d'autres qu'ils nomment racloirs, qui s'affutent sur une pierre à huile ; ils servent à emporter les raies ou bretures que le rabot debout & celui à dents ont laissées, & à finir entierement l'ouvrage. Dict. de Comm. & Chambers.
|
| EBERBACH | (Géog. mod.) ville du palatinat du Rhin, sur le Neckre en Allemagne.
|
| EBERSTEIN | (Géog. mod.) partie de la Soüabe en Allemagne ; elle a titre de comté : le château d'Eberstein en est le chef-lieu.
|
| EBIONITES | S. m. pl. (Théol.) anciens hérétiques qui parurent dans le premier siecle de l'Eglise, & qui entr'autres choses nioient la divinité de J. C. Voyez ARIENS. La plus commune opinion est que leur chef s'appelloit Ebion, & qu'ils en ont tiré leur nom : ils parurent vers l'an 75 de J. C.
Selon quelques-uns, le mot Ebionites vient du mot hébreu ebion, qui signifie pauvre, & fut donné à ces hérétiques à cause des idées basses qu'ils avoient de J. C. étymologie un peu forcée.
Les Ebionites se disoient disciples de S. Pierre, & rejettoient S. Paul, sur ce qu'il n'étoit pas Juif d'origine, mais un Gentil prosélyte. Ils observoient, comme les fideles, le dimanche, donnoient le baptême & consacroient l'Eucharistie, mais avec de l'eau seule dans le calice. Ils soûtenoient que Dieu avoit donné l'empire de toutes choses à deux personnages, au Christ & au diable ; que le diable avoit tout pouvoir sur le monde présent, le Christ sur le siecle futur ; que le Christ étoit comme l'un des anges, mais avec de plus grandes prérogatives ; que Jesus étoit né de Joseph & de Marie par la voie de la génération, & qu'ensuite, à cause de ses progrès dans la vertu, il avoit été choisi pour fils de Dieu par le Christ, qui étoit descendu en lui d'en haut en forme de colombe. Ils ne croyoient pas que la foi en Jesus-Christ fût suffisante pour le salut, sans les observances légales, & se servoient de l'évangile de S. Matthieu, qu'ils avoient tronqué, sur-tout en en retranchant la généalogie. Ils retranchoient aussi divers autres endroits des Ecritures, & rejettoient tous les prophetes depuis Josué, ayant en horreur les noms de David, Salomon, Isaïe, Ezéchiel, Jéremie, &c. ce qui, pour le dire en passant, prouve combien ils étoient différens des Nazaréens, avec lesquels on les a quelquefois confondus ; car les Nazaréens recevoient comme Ecritures-saintes tous les livres contenus dans le canon des Juifs. Enfin les Ebionites adoroient Jérusalem comme la maison de Dieu : ils obligeoient tous leurs sectateurs à se marier, même avant l'âge de puberté, & permettoient la polygamie. Fleuri, hist. ecclés. tome I. liv. II. tit. xlij. pag. 236 & suiv. (G)
|
| EBIZELER | dans l'Horlogerie & les autres arts méchaniques, signifie la même chose que chamfriner. Voyez CHAMFRINER.
|
| EBOTTER | est le même qu'éteter. Voy. ETETER.
|
| EBOUGEUSE | S. f. (Manuf. en laine) femme qu'on employe dans ces manufactures, à ôter avec des pincettes de fer, les noeuds, pailles & bourats qui se trouvent aux étoffes au sortir du métier.
|
| EBOULER | v. act. & neut. (Jardin.) se dit d'une terrasse, d'un mur ou d'une berge de terre tombée faute de soûtien ou de bonne construction. (K)
|
| EBOURGEONNER | v. act. (Jardin.) L'ébourgeonnement est l'art de supprimer avec autant d'oeconomie que de connoissance, les bourgeons surnuméraires d'un arbre, pour lui donner une belle forme, contribuer à sa santé & à sa fertilité : c'est le but de l'ébourgeonnement.
C'est encore par le moyen de l'ébourgeonnement qu'on ôte la confusion des branches d'un arbre pour le soulager, pour lui faire rapporter de plus beaux fruits, de meilleur goût, & pour le faire durer plus long-tems.
La Quintinie veut qu'on ébourgeonne les buissons comme les arbres d'espalier & de contr'espalier.
On ne doit ébourgeonner les arbres que quand les bourgeons ont environ un pié de long, pour laisser aux arbres jetter leur feu, pour ainsi dire, & amuser la séve ; sans cette précaution l'ébourgeonnement est nuisible aux arbres.
Il faut couper avec la serpette, tout près de l'écorce, les bourgeons ; ce qui fait aller de pair cette opération avec la taille. Ceux qui cassent avec les doigts & arrachent les bourgeons, laissant de petites esquilles, & faisant des plaies inégales à chaque endroit, occasionnent l'arrivée de la gomme aux fruits à noyaux, ce qui cause leur perte certaine.
L'ébourgeonnement doit toûjours être accompagné du palissage, il n'y a que les mauvais jardiniers qui en usent autrement. On doit ébourgeonner tout ce qui pousse par-devant & par-derriere un arbre, pour le faire jetter des deux côtés. Les branches chiffonnes, celles de faux bois, sont du nombre de celles qu'on doit ébourgeonner, à moins qu'il n'y ait une nécessité d'en laisser quelques-unes pour garnir l'arbre.
Si l'on faisoit réflexion à la quantité de branches que l'on coupe à un arbre, soit en le taillant, soit en l'ébourgeonnant, & en retranchant les branches de devant & de derriere à chaque pousse, on verroit qu'on en supprime au moins les trois quarts. Si donc à cette prodigieuse suppression de tant de parties d'un arbre, on joint encore celles des extrémités de tous les rameaux, il sera impossible qu'ils s'allongent : c'est le moyen de les faire souvent avorter, ou du moins de les rendre stériles.
Ces rameaux ainsi ménagés prennent de l'étendue, & procurent au centuple ce qu'ils ont coûtume de donner.
Il faut donc, en ôtant aux arbres toutes les branches de devant & de derriere, qui font la moitié d'eux-mêmes, les dédommager, en leur laissant pousser par les côtés les rameaux dans toute leur longueur, & les étendant suivant la force des arbres.
Quand on ôte à la séve les vaisseaux & les récipiens qui sont les instrumens de son ressort & de son jeu, on lui ôte les moyens d'agir, & il faut nécessairement que la disette ou la mortalité suivent d'un pareil traitement.
Par le moyen de l'allongement des branches des côtés, on répare en quelque sorte, & autant qu'il est possible, ce qu'on est forcé de couper aux arbres par-devant & par-derriere.
On doit ébourgeonner les vignes, alors ce mot doit s'entendre autrement que pour les arbres fruitiers : on ébourgeonne les vignes, non-seulement quand on supprime les bourgeons surnuméraires, mais encore quand on arrête par-en-haut les bourgeons. Il en est de même quand on détache en cassant les faux bourgeons qui poussent d'ordinaire à chaque noeud à côté des yeux, à commencer par le bas. (K)
|
| EBOUZINER | en Architecture, c'est ôter d'une pierre ou d'un moilon, le bouzin, le tendre, les moies, & l'atteindre avec la pointe du marteau jusqu'au vif. (P)
|
| EBRAISOIR | S. m. terme de Chauff. & d'autres ouvriers de la même espece ; espece de pelle de fer dont on se sert pour tirer la braise des fourneaux, quand on veut en diminuer le feu, ou conserver la braise qui s'y consumeroit sans effet : on employe aussi le même instrument à attiser les bois, dont la flamme se réveille quand on en détache les charbons.
|
| EBRANCHÉ | adj. (Jardin.) il se dit d'un arbre qui a une branche rompue, ou à qui l'on a coupé une branche. L'arbre est ébranché, lorsque la branche qui manque a été détruite par accident ou par la main du jardinier.
EBRANCHE, adj. en terme de Blason, se dit d'un arbre dont on a coupé les branches.
Dorgello en Westphalie, d'or à deux troncs d'arbre ébranchés, arrachés & écotés de sable en deux pals.
|
| EBRANLER | verbe act. c'est par des secousses réitérées communiquer du mouvement, & faciliter le déplacement d'un ou de plusieurs corps fortement arrêtés par des obstacles : il se dit aussi au figuré. On ébranle un homme fort ; on ébranle un rocher. Dans cette métaphore l'effet des moyens moraux est comparé à celui des moyens physiques.
EBRANLER UN CHEVAL, (Manége) terme qui n'est pas généralement adopté, & qui ne sauroit être regardé comme un des mots propres de l'art : quelques écuyers l'employent le plus souvent, relativement aux chevaux qu'ils mettent entre les piliers, soit qu'ils commencent à les faire ranger & mouvoir de côté & d'autre ; soit qu'ensuite de cette premiere leçon, & après les avoir insensiblement fait donner dans les cordes, ils les attaquent légerement de la chambriere, pour en tirer quelque tems de piaffer. Ceux-là pratiquent bien, parce qu'ils pratiquent avec ordre & avec douceur. J'en ai connu que l'on regardoit comme de grands hommes, sans doute parce qu'on en jugeoit par le rang qu'ils tenoient, qui débutoient en les assommant de coups, qui les gendarmoient, les estrapassoient, & en forçoient les reins & les jarrets, ne prétendant néanmoins que les ébranler par ce moyen. Voy. PILIERS. (e)
|
| EBRASEMENT | S. m. (Coupe des pierres) élargissement intérieur des côtés du jambage d'une porte ou d'une fenêtre. Les portes des anciennes églises de Paris & de Reims son ébrasées en-dehors. (D)
|
| EBRASER | v. act. (Architecture) c'est élargir en-dedans la baie d'une porte ou d'une croisée, depuis la feuillure jusqu'au parpain du mur, ensorte que les angles de dedans soient obtus : latin, explicare. Les ouvriers disent embrasser. (P)
|
| EBRBUHARITE | ou EBIBUHARIS, s. m. pl. (Hist. mod.) sorte de religieux mahométans, ainsi nommés d'Ebrbuhar ou Ebibuhar leur chef. Ils sont grands contemplatifs, & passent presque toute leur vie dans leurs cellules à se rendre dignes de la gloire céleste, par un grand détachement des biens du monde, & par des moeurs fort austeres. La pureté de leur ame leur rend, disent-ils, le saint lieu de la Mecque aussi présent dans leur cellule, que s'ils en faisoient réellement le pélerinage, dont ils se dispensent sous ce prétexte ; ce qui les fait regarder comme des hérétiques par les autres Musulmans, chez qui le voyage de la Mecque est un des principaux moyens de salut. Ricaut, de l'Empire Ottom. (G)
|
| EBRE | (Géog. mod.) fleuve qui a sa source dans les montagnes de Santillane, sur les confins de la vieille Castille en Espagne ; traverse l'Aragon & la Catalogne, & se jette dans la Méditerranée au-dessus de Tortose.
|
| EBRETAUDER | v. act. (Drap.) terme usité dans les manufactures de Normandie : c'est tondre une étoffe de laine en premiere voie, ou façon, ou coupe ; car on dit l'un ou l'autre indistinctement.
|
| EBREUIL | (Géog. mod.) ville d'Auvergne en France ; elle est sur la Scioule. Long. 20. 40. latit. 46. 5.
|
| EBRILLADE | S. f. (Manége) terme imaginé par Salomon de la Broue, le premier écuyer françois qui ait écrit sur la science du Manége. Il l'a employé pour exprimer le mouvement desordonné du cavalier qui, tenant une rêne dans chaque main, n'agit que par secousse avec l'une ou l'autre de ces rênes, lorsqu'il veut retenir son cheval, ou plus communément lorsqu'il entreprend de le tourner. On conçoit que la barre sur laquelle se transmet l'impression de cet effort dur & subit, ne peut en être que vivement endommagée. Ce mot, dont la signification est restrainte à ce seul sens, a vieilli, ainsi que beaucoup d'autres : il est rarement usité parmi nous. Ce n'est pas que la main de nos piqueurs, & même celle de nombre d'écuyers qui pratiquent de nos jours, soit plus perfectionnée & moins cruelle que celle des piqueurs & des maîtres qui étoient contemporains de la Broue ; mais nous nous servons indifféremment du terme de saccade, qu'il n'a néanmoins appliqué que dans le cas de la secousse des deux rênes ensemble, pour désigner toute action soudaine, brutale & non mesurée, capable d'égarer une bouche, ou tout au moins de falsifier l'appui ; soit qu'elle parte d'une main seule, soit qu'elle soit opérée par toutes les deux à la fois. Après ce détail, on trouvera peut-être singulier que plusieurs auteurs, & la Broue lui-même, ayent conseillé de recourir aux ébrillades, comme à un châtiment très-propre à corriger le cheval dans une multitude d'occasions. (e)
|
| EBROUEMENT | S. m. (Manége) mouvement convulsif produit par l'irritation de la membrane pituitaire, soit en conséquence de l'acrimonie du mucus, soit ensuite de l'impression de certaines odeurs fortes, ou de certains médicamens que nous nommons errines.
Il ne peut & ne doit être véritablement comparé qu'à ce que nous appellons, relativement à l'homme, éternuement.
Aristote a recherché pourquoi de tous les animaux, celui qui éternue le plus souvent est l'homme. Probl. sect. x. probl. 49. ibid. sect. xxxiij. probl. 11.
Cette même question a excité la curiosité d'Aphrodisée, liv. I. prob. 144.
Schoock, après avoir réfléchi sur la difficulté de désigner positivement les animaux dans lesquels cette sorte de convulsion a lieu, nomme les chiens, les chats, les brebis, les boeufs, les ânes, les renards, & les chevaux.
Quoi qu'il en soit, la comparaison de l'ébrouement & de l'éternuement me paroît d'autant plus juste, que le méchanisme de l'un & de l'autre n'a rien de dissemblable. D'abord la poitrine de l'animal est fortement dilatée, il inspire une grande quantité d'air ; mais cet air bientôt chassé, sort avec véhémence & avec impétuosité, en balayant les fosses nazales, & en emportant avec lui la mucosité qu'il rencontre sur son passage. Or je dis que les particules âcres du mucus, des ptarmiques, ou des corps odorans qui suscitent ce mouvement convulsif, appliquées sur le nerf nazal, y font une impression dont participent l'intercostal & le vague, & conséquemment tous les nerfs qui se distribuent aux muscles de la respiration. Ces nerfs agités, les uns & les autres de ces muscles se contractent, les inspirateurs entrent les premiers en contraction ; de-là la dilatation subite & extraordinaire du thorax, dilatation qui est promtement suivie d'un resserrement violent : car les expirateurs, dont les nerfs toûjours irrités augmentent la résistance, l'emportent bientôt sur les premiers, pressent le diaphragme, & compriment tellement les poumons, que l'air est expulsé avec une violence considérable. Il est vrai que la contraction & l'effort ne sont pas toûjours aussi grands ; mais l'une & l'autre sont proportionnés à l'action des corps qui ont sollicité les nerfs : suivant la vivacité de cette action, le jeu des muscles sera plus ou moins sensible.
On ne doit pas confondre, au surplus, avec l'ébrouement proprement dit, cette expiration plus marquée qu'à l'ordinaire, & qui se manifeste dans certains chevaux à la vûe de quelques objets qui les effrayent, à l'approche de quelques odeurs qu'ils craignent, ou lorsqu'ils sont enfin extrêmement animés ; ce qui est parfaitement exprimé dans la traduction & dans le commentaire de Castalio sur le texte du livre de Job, ch. xxxjx. de la conduite admirable de Dieu dans les animaux : cùm terror fit ejus nasibus decorus ; à quoi il ajoûte, ad formidabilia fumat generosè nasibus, nihil formidans. Munster & Mercer n'ont admis aucune différence entre l'ébrouement & l'expiration dont il s'agit. Le premier, que quelques-uns envisagent comme un des hommes les plus versés dans la langue hébraïque, traduit de cette maniere le même passage hébreu, virtus narium ejus, & il l'explique ensuite en disant, id est fremitus & sternutatio ejus. Le second l'interprete dans sa glose, de façon à nous prouver qu'il ne distingue pas seulement l'ébrouement du hennissement : vehemens sonitus quem sternutans edit, terrorem affert omnibus qui audiunt. Il est certain néanmoins que plus un cheval est recherché, plus il a de l'ardeur, plus la respiration est forte & fréquente en lui ; & cette fréquence occasionnant dans les nazaux une plus vive collision de l'air, il expire avec bruit, il souffle : mais l'ébrouement n'est point réel. L'expiration est-elle plus remarquable à la vûe d'un objet qui lui inspire de la crainte, l'émotion donnera lieu à une contraction dans laquelle on trouvera la raison de cette expiration augmentée : que si certaines odeurs l'occasionnent, ce n'est que parce que l'animal, par un instinct naturel, cherche à éloigner de lui les choses qui peuvent lui procurer une sensation nuisible ou desagréable.
L'ébrouement est un signe favorable dans un cheval qui tousse, voyez POUSSIF ; & dans les chevaux qui jettent, voyez GOURME, FAUSSE GOURME, MORVE. (e)
|
| EBROUER | (s') Manége ; voyez EBROUEMENT.
|
| EBSOM | (SEL DE) Chimie & Matiere medicale ; c'est un sel vitriolique à base terreuse auquel un sel de cette nature retiré de la fontaine d'Ebsom en Angleterre, a donné son nom. On distribue dans les différentes parties de l'Europe, sous le nom de sel d'Ebsom, des sels de ce genre qui se ressemblent par plusieurs propriétés communes, mais qui different entr'eux par quelques caracteres particuliers, mais moins essentiels. Nous parlerons de tous ces sels, de leurs qualités communes & de leurs différences dans un article destiné aux sels vitrioliques en général, que nous placerons après l'article VITRIOL. Voyez cet article.
|
| EBULLITION | EFFERVESCENCE, FERMENTATION, (Gramm. & Chimie) Ces trois mots ne sont point synonymes, quoiqu'on les confonde aisément. M. Homberg est un des premiers qui en a expliqué la différence, & qui en a fait l'exacte distinction.
On appelle en Chimie ébullition, lorsque deux matieres en se pénétrant font paroître des bulles d'air, comme il arrive dans les dissolutions de certains sels par les acides.
On nomme effervescence, lorsque deux matieres qui se pénetrent produisent de la chaleur, comme il arrive dans presque tous les mêlanges des acides & des alkalis, & dans la plûpart des dissolutions minérales.
On appelle enfin fermentation, lorsque dans un mixte il se fait naturellement une séparation de la matiere sulphureuse avec la saline, ou lorsque par la conjonction de ces deux matieres il se compose naturellement un autre mixte.
Puisqu'il y a, suivant les expériences de l'illustre Boyle, des ébullitions, même assez violentes, sans aucune chaleur, dont quelques-unes bien loin de s'échauffer, se refroidissent considérablement pendant l'ébullition, comme il arrive dans le mêlange d'huile de vitriol & du sel armoniac, & que d'un autre côté il se trouve des effervescences très-considérables sans aucune ébullition, comme dans le mêlange de l'huile de vitriol & de l'eau commune ; il résulte que les ébullitions & les effervescences font distinctes, & ne sont pas non plus des fermentations ; parce que le caractere de la fermentation consiste dans une séparation naturelle de la matiere sulphureuse d'avec la saline, ou dans une conjonction naturelle de ces deux matieres, laquelle est souvent accompagnée d'effervescence : ce qui s'observe particulierement lorsque la matiere sulphureuse, aussi-bien que la saline, sont dans un haut degré de raréfaction.
Cependant la raison pourquoi on a confondu ces trois actions sous le nom de fermentation, est que les fermentations s'échauffent ordinairement, en quoi elles ressemblent aux effervescences, & qu'elles sont presque toûjours accompagnées de quelque gonflement, en quoi elles ressemblent aux ébullitions. Art. de M(D.J.)
EBULLITION, s. f. (Physique) est l'état de l'eau ou de toute autre fluide que la chaleur fait bouillir. Voyez BOUILLIR & EFFERVESCENCE.
Si l'eau bout dans un pot ouvert, elle a la plus grande chaleur qu'elle puisse recevoir, lorsqu'elle est comprimée par le poids de l'atmosphere. La chaleur de l'eau est indépendante de la violence de l'ébullition & de sa durée ; l'eau moins comprimée par l'atmosphere bout plûtôt, & elle bout fort vîte dans le vuide. L'eau qui bout dans un pot ouvert reçoit ordinairement une chaleur de deux cent douze degrés au thermometre de Fahrenheit. Plus l'air est pesant, plus il faut que l'eau soit chaude pour bouillir. Le dessous d'un chauderon où l'eau bout est beaucoup moins chaud, qu'il ne l'est au moment où l'eau cesse de bouillir.
A l'égard de la cause de l'ébullition, nous avons rapporté historiquement au mot BOUILLIR celle que les physiciens en donnent ordinairement, & qu'ils attribuent à l'air qui se dégage des particules de l'eau ; mais d'autres physiciens rejettent cette cause, & croyent que l'ébullition vient des particules de l'eau même, qui sont changées par l'action du feu en vapeur très-dilatée, & qui s'élevent du fond du vase à la surface. Voici en substance les raisons de leur opinion. 1°. L'ébullition se fait dans la machine du vuide, lorsqu'on y fait chauffer de l'eau auparavant purgée d'air. Ce n'est donc point l'air qui la produit ; c'est dans ce cas la chaleur qui raréfie l'eau : ce sont les termes de M. Musschenbroeck, §. 879. de ses essais de Phys. 2°. L'eau ne cesse point de bouillir qu'elle ne soit évaporée ; or comment peut-on concevoir que l'air renfermé dans l'eau, & qui en fait au plus la trentieme partie, puisse suffire à toute cette ébullition ? 3°. Quoique les liqueurs ne contiennent pas toutes la même quantité d'air, toutes paroissent bouillir également. 4°. Plus l'eau est libre de s'évaporer, c'est-à-dire plus le vase dans lequel on la met est ouvert, moins elle soûtient de degrés de chaleur sans bouillir. 5°. Plus une liqueur est subtile, & par conséquent facile à réduire en vapeur, moins il faut de chaleur pour la faire bouillir. Ainsi l'esprit-de vin bout à une moindre chaleur que l'eau, & l'eau à une moindre chaleur que le mercure. Voy. tout cela plus en détail dans les mém. & l'hist. de l'académ. 1748. Voyez aussi DIGESTEUR & VAPEUR. La plus forte preuve (ajoûte-t-on) qu'on allegue en faveur de l'opinion commune sur la cause de l'ébullition, est le phénomene de l'éolipyle ; mais les partisans de l'opinion dont nous rendons compte ici, prétendent dans leur système expliquer ce phénomene, du moins aussi-bien. Voyez EOLIPYLE. Encore une fois nous ne sommes ici qu'historiens, ainsi que dans la plûpart des explications physiques que nous avons rapportées ou que nous rapporterons par la suite dans ce Dictionnaire. (O)
EBULLITION, (Medecine) petites tumeurs qui se forment & s'élevent sur la surface du corps en très-peu de tems ; on les attribue ordinairement à l'effervescence du sang : c'est ce qui fait appeller cette éruption cutanée, ébullition de sang. Elles sont de différente espece, & demandent par conséquent différens traitemens. Voyez EFFLORESCENCE, ERUPTION, EXANTHEME. (d)
EBULLITION, (Manége & Maréchallerie) maladie legere que l'on nomme encore dans l'homme échauboulures, pustules sudorales.
Elle se manifeste dans les chevaux par des élevures peu considérables, & qui sont simplement accompagnées de démangeaison. Ces élevures sont ou plus ou moins multipliées, & semées dans une plus ou moins grande étendue de la surface du corps. Quelquefois aussi elles arrivent seulement à de certaines parties, telles que l'encolure, les épaules, les bras, les côtes, & les environs de l'épine.
Il est aisé de les distinguer des boutons qui désignent & qui caractérisent le farcin, 1°. par la promtitude avec laquelle elles sont formées, & par la facilité avec laquelle on y remédie : 2°. elles ne sont jamais aussi volumineuses : 3°. elles n'en ont ni la dureté ni l'adhérence : 4°. elles sont circonscrites, n'ont point entr'elles de communication, & ne paroissent point en fusées : 5°. elles ne s'ouvrent & ne dégénerent jamais en pustules : 6°. enfin elles n'ont rien de contagieux.
Cette maladie suppose presque toûjours une lymphe saline & grossiere, dont les parties les plus aqueuses s'échappent sans aucun obstacle par la voie de la transpiration & de la sueur, tandis que la portion la moins subtile & la moins ténue ne peut se faire jour & se frayer une issue, lorsqu'elle est parvenue à l'extrémité des vaisseaux qui se terminent au tégument. Ces dernieres particules poussées sans cesse vers la superficie par celles qui y abordent & qui les suivent, sont contraintes d'y séjourner. De leur arrêt dans les tuyaux capillaires qu'elles engorgent & qu'elles obstruent, résultent les tumeurs nombreuses qui sont dispersées à l'extérieur, & un plus grand degré d'acrimonie annoncé par la démangeaison inséparable de cette éruption, & qui ne doit être attribuée qu'à l'irritation des fibres nerveuses.
Un exercice outré, un régime échauffant, suscitent la rarescence du sang & des humeurs : trop de repos en provoque l'épaississement, la transpiration interceptée par une crasse abondante qui bouche les pores, donne lieu au séjour de la matiere perspirable, & même au reflux dans la masse, qui peut en être plus ou moins pervertie ; & toutes ces causes différentes sont souvent le principe & la source des ébullitions.
On y remédie par la saignée, par une diete humectante & rafraîchissante, par des lavemens, par des bains ; il ne s'agit que de calmer l'agitation desordonnée des humeurs, de diminuer leur mouvement intestin, de corriger l'acrimonie des sucs lymphatiques, de les délayer ; & bien-tôt les fluides qui occasionnoient les engorgemens reprenant leur cours, ou s'évacuant en partie par la transpiration, toutes les humeurs dont il s'agit s'évanoüiront. (e)
|
| ECACHER | v. act. Ce verbe marque une maniere de froisser, de briser par une pression violente.
ECACHER, en terme de Cirier, c'est pêtrir la cire, & la manier assez pour n'y point laisser de parties plus dures les unes que les autres, ce qui feroit rompre l'ouvrage. On n'écache que la cire qu'on veut travailler à la main ; voyez TRAVAILLER A LA MAIN. On ne se sert quelquefois non plus que des mains, mais il y a des Ciriers qui écachent sur une espece de table qu'ils appellent brès.
ECACHER, terme de Taillandier, il se dit des faucilles, croissans, &c. Lorsque ces ouvrages sont forgés, au lieu de les blanchir à la lime, ils les dressent ou écachent sur la meule.
ECACHER, (Tireur d'or) c'est une des opérations du fileur d'or ; elle consiste à applatir le fil, en le faisant passer entre deux meules de son moulin. Voyez l'article OR.
|
| ECAFFER | v. act. chez les Vanniers, c'est aiguiser un pé par le bout, ensorte qu'il soit assez plat pour embrasser & faire plusieurs tours sur le moule de l'ouvrage.
|
| ECAGNE | S. f. (Rub.) se dit d'une des portions d'un écheveau lorsqu'il se trouve trop gros & la soie ou le fil trop fins pour supporter le dévidage en toute sa grosseur ; quand on met l'écheveau en écagnes, il faut prendre garde de ne faire que le moins de bouts qu'il est possible. L'écheveau se place pour cette opération sur les tournettes, & à force de chercher du jour pour parvenir à sa séparation, on en vient à bout ; le tems que l'ouvrier semble perdre pour faire cette division, est bien racheté par la diligence & la facilité avec lesquelles il dévide ensuite ces petites portions d'un gros écheveau.
|
| ECAILLAGE | S. m. (Saline) c'est une opération, qui, dans les fontaines salantes, suit celle qu'on appelle le soquement. Pour écailler, on commence par échauffer la poële à sec, afin qu'elle résiste à la violence des coups qu'il faut lui donner pour briser & détacher les écailles qui y sont adhérentes, & qui ont quelquefois jusqu'à deux pouces d'épaisseur. L'écaillage se fait communément en trois quarts-d'heure de tems, mais on n'y employe pas moins de trente ouvriers, qui frappent tous à la fois en divers endroits à grands coups de massue de fer ; cependant il y a des écailles si opiniatres, qu'il faut les enlever au ciseau.
|
| ECAILLE | sub. f. (Ichthiologie) c'est en général cette substance toûjours résistante & quelquefois fort dure, qui couvre un grand nombre de poissons, & qui peut s'en détacher par piece. On donne le même nom d'écaille, à cette substance dans la carpe ou le brochet, dans l'huître, & dans la tortue, quoiqu'elle soit fort différente pour la forme, la consistance, & les autres qualités, dans ces trois especes d'animaux. On a appellé dans plusieurs occasions écaille, tout ce qui se détachoit des corps en petites parties minces & legeres, par une métaphore empruntée de l'écaille des poissons.
ECAILLE, GRANDE ÉCAILLE, (Hist. nat. Ichthiologie) poisson commun en Amérique ; on le prend dans les culs-de-sacs, au fond des ports, & dans les étangs qui communiquent avec la mer. Il s'en trouve quelquefois de 3 à 4 piés de longueur ; ses écailles sont argentées, & ont donné au poisson le nom qu'il porte ; elles sont beaucoup plus larges qu'un écu de 3 livres ; c'est un des meilleurs poissons qu'on puisse manger à toutes sausses ; sa chair est blanche, grasse, délicate, & d'un très-bon goût. Cet article est de M. LE ROMAIN.
ECAILLES D'HUITRE, (Pharmacie, Matiere méd.) Voyez HUITRE.
ECAILLES, en Architecture, petits ornemens qui se taillent sur les moulures rondes en maniere d'écailles de poisson, coulées les unes sur les autres. On fait aussi des couvertures d'ardoise en écaille, comme au dôme de la Sorbonne ; ou de pierre avec des écailles taillées dessus, comme à un des clochers de Nôtre-Dame de Chartres ; en latin squamae. (P)
ECAILLES, (Stucateur) éclats ou recoupes du marbre, dont on fait de la poudre de stuc : en latin caementa marmorea. (P)
ECAILLE D'HUITRE, (Manége & Maréchallerie) Nous n'employons cette expression que pour mieux peindre la difformité de l'ongle des piés combles ; elle peut être comparée avec raison à celle de ces écailles. Voyez PIE. (e)
ECAILLE, ECAILLE, (Peinture) On dit qu'un tableau s'écaille, lorsqu'il s'en détache de petites parcelles qu'on appelle écailles. Les peintures à fresque sont sujettes à s'écailler. Le stuc s'écaille aisément. On dit, le tableau s'écaille, est tout écaillé. (R)
* ECAILLE, (Art méchaniq.) il est commun à presque tous les ouvriers qui travaillent les métaux à la forge & au marteau ; ce sont les pieces minces qui s'en séparent & qui se répandent autour de l'enclume.
* ECAILLE, (Tapisserie) espece de bergame, ainsi nommée de sa façon, où l'on a imité l'écaille de poisson.
|
| ECAILLÉ | en termes de Blason, se dit des poissons.
|
| ECAILLERS | S. m. pl. (Commerce) gens qui vont prendre les huîtres à la barque, & qui les vendent en détail dans les rues.
ECAILLER, v. act. (Saline) Voyez l'art. ECAILLAGE.
|
| ECAILLEUX | adj. (Anatomie) qui a du rapport à l'écaille. Il y a la suture écailleuse. Voyez les articles ARTICULATION & SUTURE.
|
| ECAILLONS | S. m. pl. (Manége & Marechall.) expression ancienne, inusitée aujourd'hui, & à laquelle nous avons substitué les termes de crocs ou de crochets. C'est ainsi que nous nommons à présent les quatre dents canines du cheval, que nos peres appelloient écaillons. Ces quatre dents canines sont celles dont les jumens sont dépourvues, à l'exception de celles auxquelles nous donnons le nom de brehaigne. Voyez FAUX MARQUE. (e)
|
| ECALE | terme de Blondier, c'est la cinquieme partie d'un tiers ; voyez TIERS. Toutes les écales sont séparées les unes des autres, & contiennent chacune plusieurs centaines, dans lesquelles on les découpe encore. Ces centaines ne se voyent point ; au contraire elles sont appliquées les unes aux autres de distance en distance, par de legeres couches d'une gomme aussi blanche que la matiere ; par-là on empêche la soie de s'écarter & de se mêler.
ECALE, s. f. (à la Monnoie) au pié du balancier il y a une profondeur d'environ 3 piés, où le monnoyeur se place pour être à portée de mettre commodément les flancs sur les quarrés. Les ouvriers appellent cette profondeur écale ou fosse. Voyez BALANCIER.
|
| ECALLER | v. act. (Jardinage) se dit des châtaignes, des noix, & autres fruits quand on les sort de leurs écailles. (K)
|
| ECANG | S. m. (Oecon. rustiq.) morceau de bois dont on se sert quand on écangue le lin. Voy. ECANGUER.
|
| ECANGUER | v. act. (Oeconomie rustique) manoeuvre qui se pratique sur le lin & autres plantes de la même espece, & dont l'écorce s'employe au même usage. Ecanguer, c'est faire tomber toute la paille par le moyen d'une planche échancrée d'un côté à la hauteur de ceinture d'homme, & tenue droite sur une base. On fait passer la moitié de la longueur du lin dans l'échancrure ; on empoigne l'autre, & l'on fait tomber toute la paille en frappant avec un morceau de bois, jusqu'à-ce qu'il ne reste que la soie, Quand on a écangué ce bout, on écangue l'autre. L'ouvrier qui fait cette opération, s'appelle l'écangueur, & le morceau de bois dont il se sert, écang. Voyez l'article LIN.
|
| ECANGUEUR | S. m. (Oeconomie rustiq.) ouvrier qui écangue le lin. Voyez ECANGUER.
|
| ECAQUEUR | S. m. (Pêche) celui qui est chargé de caquer le hareng, dans la pêche au hareng. Voyez HARENG.
|
| ECARISSOIR | S. m. en terme de Bijoutier & autres ouvriers en métaux, c'est une aiguille ou fil rond d'acier, dont on applatit & élargit un bout : on y forme une pointe, & on trempe cette partie de l'aiguille ; on forme ensuite sur la pierre à l'huile, le long des deux pans de cette partie large, deux tranchans, & on se sert de cet outil pour nettoyer le dedans des charnons des tabatieres ; cette opération rend les dedans des charnons exactement ronds, bien égaux de grosseur, nettoyés d'impuretés.
ECARISSOIR, en terme de Cirier, c'est un instrument de buis à deux angles ou pans, avec lequel on forme ceux d'un flambeau, qui se roule d'abord en rond comme un cierge.
ECARISSOIR, terme de Doreur en feuilles, il se dit d'un foret aigu par les deux bouts, qui se monte sur le vilebrequin, & ne differe de l'alesoir qu'en ce que celui-ci ouvre le trou & l'élargit autant qu'on veut, & que l'écarissoir le continue tel qu'il l'a commencé sans l'élargir. Voyez Planche du Doreur.
ECARISSOIR, en termes d'Eperonnier, est un poinçon à pans, dont on se sert pour applatir une piece, & la rendre, pour ainsi parler, de niveau à sa surface. Voyez les Planches de l'Eperonnier.
ECARISSOIR, est un instrument de Vannier, composé de deux especes de crochets tranchans, qu'on éloigne & qu'on approche autant que l'on veut l'un de l'autre par le moyen d'une vis, & entre lesquels on tire le brin d'osier qu'on veut équarrir. Voyez les Planches du Vannier.
|
| ECARLATE | (Teint.) c'est l'une des sept belles teintures en rouge Voyez TEINTURE.
On croit que la graine qui la donne, appellée par les Arabes kermès, se trouve sur une espece de chêne qui croît en grande quantité dans les landes de Provence & du Languedoc, d'Espagne & de Portugal : celle du Languedoc passe pour la meilleure ; celle d'Espagne est fort petite, & ne donne qu'un rouge blanchâtre. Cette graine doit se cueillir dès qu'elle est mûre ; elle n'est bonne que quand elle est nouvelle, & elle ne peut servir que dans l'année où on la cueille : passé ce tems, il s'y engendre une sorte d'insecte qui la ronge. Le P. Plumier qui a fait quelques découvertes sur la graine d'écarlate, a observé que le mot arabe kermès qui signifie un petit vermisseau, convient assez bien à cette drogue, qui est l'ouvrage d'un insecte, & non pas une graine. L'arbrisseau sur lequel on la trouve, s'appelle ilex aculeata cocci-glandifera. On voit au printems sur ses feuilles & sur ses rejettons, une sorte de vésicule, qui n'est pas plus grosse qu'un grain de mil ; elle est formée par la piquûre d'un insecte qui y dépose ses oeufs : à mesure que cette vésicule croît, elle devient de couleur cendrée, rouge en-dessous ; & quand elle est parvenue à sa maturité, ce qu'il est facile de connoître, on la recueille en forme de petites noix de galles. Voyez COCHENILLE.
La cosse de ces noix est legere, fragile, & couverte tout autour d'une pellicule, excepté à l'endroit où elle sort de la feuille. Il y a une seconde peau sous la premiere, qui est remplie d'une poudre partie rouge & partie blanche. Aussitôt que ces noix sont cueillies, on en exprime le jus, & on les lave dans du vinaigre, pour ôter & faire mourir les insectes qui y sont logés : car sans cette précaution, ces petits animaux se nourrissent de la poussiere rouge qui y est renfermée, & on ne trouve plus que la cosse.
La graine d'écarlate sert aussi en Medecine, où elle est connue sous le nom arabe de kermès. Voyez KERMES & TEINTURE. Chambers.
ECARLATE ou CROIX DE CHEVALIER, ou CROIX DE JERUSALEM, (Jardin.) flos Crustantinopolus, est une plante qui à l'extrémité de sa tige produit beaucoup de boutons formant un parasol, lesquels s'étant ouverts, semblent autant de petites croix d'écarlate. Elle demande une terre à potager, & beaucoup de soleil. Elle se multiplie par sa graine. (K)
|
| ECARLINGUE | voyez CARLINGUE.
|
| ECART | S. m. (Gram.) on donne en général ce nom au physique, à tout ce qui s'éloigne d'une direction qu'on distingue de toute autre, par quelque consideration particuliere ; & on le transporte au figuré, en regardant la droite raison, ou la loi, ou quelque autre principe de logique ou de morale, comme des directions qu'il convient de suivre pour éviter le blâme : ainsi il paroît qu'écart ne se devroit jamais prendre qu'en mauvaise part. Cependant il semble se prendre quelquefois en bonne, & l'on dit fort bien : c'est un esprit servile qui n'ose jamais s'écarter de la route commune. Je crois qu'on parleroit plus rigoureusement en disant, sortir ou s'éloigner ; mais peut-être que s'écarter se prend en bonne & en mauvaise part, & qu'écart ne se prend jamais qu'en mauvaise : ce ne seroit pas le seul exemple dans notre langue où l'acception du nom seroit plus ou moins générale que celle du verbe, où même le nom & le verbe auroient deux acceptions tout-à-fait différentes.
ECART, (Manege & Maréchall.) terme employé dans l'hippiatrique, pour signifier la disjonction ou la séparation accidentelle, subite, & forcée du bras d'avec le corps du cheval ; & si cette disjonction est telle qu'elle ne puisse être plus violente, on l'appelle entr'ouverture.
Les causes les plus ordinaires de l'écart sont, ou une chûte, ou un effort que l'animal aura fait en se relevant, ou lorsqu'en cheminant l'une de ses jambes antérieures, ou toutes deux ensemble, se seront écartées & auront glissé de côté & en-dehors. Cet accident qui arrive d'autant plus aisément, qu'ici l'articulation est très-mobile & joüit d'une grande liberté, occasionne le tiraillement ou une extension plus ou moins forte de toutes les parties qui assujettissent le bras, qui l'unissent au tronc, & qui l'en rapprochent : ainsi tous les muscles, qui d'une part ont leurs attaches au sternum, aux côtes, aux vertebres du dos, & de l'autre à l'humerus & à l'omoplate, tels que le grand & le petit pectoral, le grand dentelé, le sous-scapulaire, l'adducteur du bras, le commun ou le peaucier, le grand dorsal, & même le ligament capsulaire de l'articulation dont il s'agit, ainsi que les vaisseaux sanguins, nerveux, & lymphatiques, pourront souffrir de cet effort, sur-tout s'il est considérable. Dans ce cas, le tiraillement est suivi d'un gonflement plus ou moins apparent ; la douleur est vive & continuelle ; elle affecte plus sensiblement l'animal, lorsqu'il entreprend de se mouvoir ; elle suscite la fievre & un battement de flancs très-visible ; les vaisseaux capillaires sont relâchés ; quelques-uns d'entr'eux, rompus & dilacérés, laissent échapper le fluide qu'ils contiennent, & ce fluide s'extravase ; les fibres nerveuses sont distendues ; & si les secours que demande cette maladie ne sont pas assez promts, il est à craindre que les liqueurs stagnantes dans les vaisseaux, & celles qui sont extravasées, ne s'épaississent de plus en plus, ne se putréfient, & ne produisent en conséquence des tumeurs, des dépôts dans toutes ces parties lésées, dont le mouvement & le jeu toûjours difficiles & gênés, ne pourront jamais se rétablir parfaitement.
Il est certain que le gonflement & la douleur annoncée par la difficulté de l'action du cheval, sont les seuls signes qui puissent nous frapper. Or dans la circonstance d'une extension foible & legere, c'est-à-dire dans les écarts proprement dits, dont les suites ne sont point aussi funestes, le gonflement n'existant point, il ne nous reste pour unique symptome extérieur, que la claudication de l'animal. Mais ce symptome est encore très-équivoque, si l'on considere, 1°. combien il est peu de personnes en état de distinguer si le cheval boite de l'épaule, & non de la jambe & du pié : 2°. les autres accidens qui peuvent occasionner la claudication, tels que les heurts, les coups, un appui forcé d'une selle qui auroit trop porté sur le devant, &c. Nous devons donc avant que de prescrire la méthode curative convenable, déceler les moyens de discerner constamment le cas dont il est question, de tous ceux qui pourroient induire en erreur.
Un cheval peut boiter du pié & de la jambe, comme du bras & de l'épaule. Pour juger sainement & avec certitude de la partie affectée, on doit d'abord examiner si le mal ne se montre point par des signes extérieurs & visibles, & rechercher ensuite quelle peut être la partie sensible & dans laquelle réside la douleur. Les signes extérieurs qui nous annoncent que l'animal boite du pié ou de la jambe, sont toutes les tumeurs & toutes les maladies auxquelles ces parties sont sujettes ; & quant aux recherches que nous devons faire pour découvrir la partie atteinte & vitiée, nous débuterons par le pié. Pour cet effet si l'on n'apperçoit rien d'apparent, on frappera d'abord avec le brochoir sur la tête de chacun des clous qui ont été brochés, & on aura en même tems l'oeil sur l'avant-bras de l'animal, & près du coude ; si le clou frappé occasionne la douleur, soit parce qu'il serre, soit parce qu'il pique le pié (V. ENCLOUURE), on remarquera un mouvement sensible dans ce même avant-bras, & ce mouvement est un signe assûré que l'animal souffre. Que si en frappant ainsi sur la tête des clous il ne feint en aucune façon, on le déferrera : après quoi on serrera tout le tour du pié, en appuyant un des côtés des triquoises vers les rivures des clous, & l'autre sous le pié à l'entrée de ces mêmes clous ; dès qu'on verra dans l'avant-bras le mouvement dont j'ai parlé, on doit être certain que le siége du mal est en cet endroit. Enfin si en frappant sur la tête des clous, & si en pressant ainsi le tour du pié avec les triquoises, rien ne se découvre à nous, nous parerons le pié & nous le souderons de nouveau. Ne dévoilons-nous dans cette partie aucune des causes qui peuvent donner lieu à l'action de boiter ; remontons à la jambe ; pressons, comprimons, tâtons le canon, le tendon : prenons garde qu'il n'y ait enflûre aux unes ou aux autres des différentes articulations, ce qui dénoteroit quelqu'entorse, & de-là passons à l'examen du bras & de l'épaule ; manions ces parties avec force, & observons si l'animal feint ou ne feint pas ; faisons le cheminer : dans le cas où il y aura inégalité de mouvement dans ces parties, & où la jambe du côté malade demeurera en arriere & n'avancera jamais autant que la jambe saine, on pourra conclure que le mal est dans le bras & dans l'épaule. Voici de plus une observation infaillible. Faites marcher quelque tems l'animal ; si le mal attaque le pié, il boitera toûjours davantage ; si au contraire le bras est affecté, le cheval boitera moins : mais le siége de ce même mal parfaitement reconnu, il s'agiroit encore de trouver un signe univoque pour s'assûrer de la véritable cause de la claudication, & pour ne pas confondre celle qui suit & que suscitent un heurt, une contusion, un froissement quelconque, avec celle à laquelle l'écart & l'entr'ouverture donnent lieu : or les symptomes qui caractérisent les premieres, sont 1°. l'enflûre de la partie ; 2°. la douleur que l'animal ressent lorsqu'on lui meut le bras en-avant ou en arriere : au lieu que lorsqu'il y a écart, effort, entr'ouverture, le cheval fauche en cheminant, c'est-à-dire qu'il décrit un demi-cercle avec la jambe ; & ce mouvement contre nature qui nous annonce l'embarras qu'occasionnent les liqueurs stagnantes & extravasées, est précisément le signe non douteux que nous cherchions.
On procede à la cure de cette maladie différemment, en étayant sa méthode sur la considération de l'état actuel du cheval, & sur les circonstances qui accompagnent cet accident. Si sur le champ on est à portée de mettre le cheval à l'eau & de l'y baigner, de maniere que toutes les parties affectées soient plongées dans la riviere, on l'y laissera quelque tems, & ce répercussif ne peut produire que de bons effets. Aussi-tôt après on saignera l'animal à la jugulaire, & non à l'ars, ainsi que nombre de maréchaux le pratiquent : car il faut éviter ici l'abord trop impétueux & trop abondant des humeurs sur une partie affoiblie & souffrante, & cette saignée dérivative seroit plus nuisible que salutaire. Quelques-uns d'entr'eux font aussi des frictions avec le sang de l'animal, à mesure qu'il sort du vaisseau qu'ils ont ouvert ; les frictions en général aident le sang extravasé à se dissiper, à rentrer dans les canaux déliés qui peuvent l'absorber, & consolent en quelque façon les fibres tiraillées : mais je ne vois pas quelle peut être l'efficacité de ce fluide dont ils chargent l'épaule & le bras, à moins qu'elle ne réside dans une chaleur douce, qui a quelque chose d'analogue à la chaleur naturelle du membre affligé. Je crois, au surplus, qu'il ne faut pas une grande étendue de lumieres pour improuver ceux de ces artisans, qui, après avoir lié la jambe saine du cheval de maniere que le pié se trouve uni au coude, le contraignent & le pressent de marcher & de reposer son devant sur celle qui souffre (ce qu'ils appellent faire nager à sec), le tout dans l'intention d'échauffer la partie & d'augmenter le volume de la céphalique, ou de la veine de l'ars, qui ne se présente pas toûjours clairement aux yeux ignorans du maréchal : une pareille pratique est évidemment pernicieuse, puisqu'elle ne peut que produire des mouvemens forcés, irriter le mal, accroître la douleur & l'inflammation ; & c'est ainsi qu'un accident leger dans son origine & dans son principe, devient souvent funeste & formidable.
Quoi qu'il en soit, à la saignée, au bain, succéderont des frictions faites avec des répercussifs & des résolutifs spiritueux & aromatiques. Les premiers de ces médicamens conviennent lorsque les liqueurs ne sont point encore épanchées ; appliqués sur le champ, ils donnent du ressort aux parties, préviennent l'amas des humeurs, & parent aux engorgemens considérables : quant aux résolutifs, ils atténueront, ils diviseront les fluides épaissis, ils remettront les liqueurs stagnantes & coagulées dans leur état naturel, & ils les disposeront à passer par les pores, ou à regagner le torrent : on employera donc ou l'eau-de-vie, ou l'esprit-de-vin avec du savon, ou l'eau vulnéraire, ou la lessive de cendre de sarment, ou une décoction de romarin, de thym, de sauge, de serpolet, de lavande bouillie dans du vin ; & l'on observera que les résolutifs médiocrement chauds, dans le cas d'une grande tension & d'une vive douleur, sont préférables à l'huile de laurier, de scorpion, de vers, de camomille, de romarin, de pétrole, de terebenthine, & à tous ceux qui sont doüés d'une grande activité. Les lavemens émolliens s'opposeront encore à la fievre que pourroit occasionner la douleur, qui exciteroit un éréthisme dans tout le genre nerveux, & qui dérangeroit la circulation. De plus, on doit avoir égard au plus ou moins de gonflement & d'enflûre ; ce gonflement ne peut être produit que par l'engorgement des petits vaisseaux qui accompagnent les fibres distendues, ou par l'extravasion des liqueurs qui circulent dans ces mêmes vaisseaux, & dont quelques-uns ont été dilacérés : or ces humeurs perdent bientôt leur fluidité, & se coagulent ; & si l'on employe des remedes froids & de simples répercussifs, ils ne pourroient qu'en augmenter l'épaississement. Dans quelque circonstance que l'on se trouve, la saignée est toûjours nécessaire ; elle appaise l'inflammation ; elle calme la douleur ; elle facilite enfin la résolution des liqueurs épanchées, en favorisant leur rentrée dans des canaux moins remplis.
La résolution est sans doute la terminaison la plus desirable ; mais si le mal a été négligé, si les engorgemens ont été extrêmes, s'il y avoit surabondance d'humeurs dans l'animal au moment de l'écart ou de l'entr'ouverture, s'il n'avoit pas entierement jetté la gourme, si en un mot les liqueurs épaissies & extravasées ne peuvent pas être repompées ; nous exclurons les résolutifs, & nous aurons recours aux médicamens maturatifs, à l'effet de donner du mouvement à ces mêmes liqueurs, de les cuire, de les digérer, & de les disposer à la suppuration. On oindra donc & l'épaule & le bras en-dehors de côté, & principalement à l'endroit de l'ars en remontant, avec du basilicum ; & si la douleur étoit trop forte, ainsi que la tension, on mêleroit avec le basilicum un tiers d'onguent d'althaea : cette partie, que l'on lavera chaque fois que l'on réitérera l'onction avec une décoction émolliente, étant détendue, on examinera si l'on peut appercevoir quelque fluctuation ; en ce cas, on fera ouverture dans le point le plus mou, pour procurer l'issue à la matiere suppurée. Mais si cette voie ne s'offre point, on y passera un séton ou une ortie (voyez ORTIE & SETON) : car il faut absolument dégager & débarrasser le membre d'une humeur qui lui ravit son action & son jeu. Le pus ainsi écoulé, on peut revenir aux répercussifs, non moins propres lorsque les dépôts sont prêts à être dissipés, que lorsqu'ils commencent à se former ; aprés quoi on n'oublie point de purger l'animal & l'on termine ainsi la cure.
Le régime qu'observera le cheval pendant le traitement, sera tel : qu'on le tiendra à l'eau blanche, au son ; que le fourrage ne lui sera pas donné en grande quantité, & qu'on lui retranchera l'avoine. De plus, on lui accordera du repos, il ne sortira point de l'écurie, il y sera entravé ; & si l'on craignoit le desséchement de l'épaule (Voy. EPAULE), on pourra attacher au pié de l'extrémité affectée, un fer à patin (Voyez FER), mais seulement à la fin de la maladie, & pour ne l'y laisser que quelques heures par jour.
Ces sortes d'écarts, ou d'entr'ouvertures anciennes ou mal traitées, ne sont jamais radicalement guéries ; l'animal boite de tems en tems. Les Maréchaux alors tentent les secours d'une roue de feu. V. FEU. J'apprécierai dans cet article cette méthode ; mais je puis assûrer en attendant, que les boues des eaux minérales chaudes sont un spécifique admirable, & procurent l'entier rétablissement du cheval. (e)
ECART, (Manege & Maréchall.) Faire un écart, expression dont on se sert communément pour désigner l'action d'un cheval qui, surpris à l'occasion de quelque bruit ou de quelque objet dont il est subitement frappé, se jette tout-à-coup de côté. Les chevaux ombrageux & timides sont sujets à faire de fréquens écarts. Les chevaux qui se défendent font aussi des écarts. Voyez OMBRAGEUX & FANTAISIE. (e)
ECART, en termes de Blason, se dit de chaque quartier d'un écu divisé en quatre : on met au premier & au quatrieme écart, les armes principales de la maison ; & celles des alliances, au second & au troisieme.
ECART, terme de Jeu, se dit à l'hombre, au piquet & à d'autres jeux, des cartes qu'on rebute, & qu'on met à-bas pour en reprendre d'autres au talon, si c'est la loi du jeu ; car il y a des jeux où l'on écarte sans reprendre.
|
| ECARTELÉ | adj. terme de Blason qui se dit de l'écu divisé en quatre parties égales, en banniere ou en sautoir. Voyez ECARTELER & SAUTOIR.
Crevant, écartelé d'argent & d'azur.
|
| ECARTELER | v. n. & act. en termes de Blason, c'est diviser l'écu en quatre quartiers ou davantage, ce qui arrive lorsqu'il est parti & coupé, c'est-à-dire divisé par une ligne perpendiculaire & une horisontale. Voyez QUARTIER.
On dit que quelqu'un porte écartelé, quand il porte l'écu ainsi parti & coupé.
On écartele en deux manieres, en croix & en sautoir. L'écart en sautoir se fait par une ligne horisontale & une perpendiculaire, qui se croisent à angles droits. L'écart en sautoir se fait par deux lignes diagonales qui se coupent au centre de l'écu.
Quand l'écart est fait en croix en blasonnant, on nomme d'abord les deux quartiers du chef, premier & second ; & ceux de la pointe, troisieme & quatrieme, en commençant par la droite.
Quand il est fait en sautoir, on nomme le chef & la pointe, premier & second quartiers ; le côté droit est le troisieme, le gauche est le quatrieme.
Celui qui a amené l'usage d'écarteler, est, à ce qu'on dit, René roi de Sicile en 1435, qui écartela de Sicile, d'Aragon, de Jérusalem, &c. L'écartelure sert quelquefois à distinguer les puînés de l'aîné.
Colombiere compte douze façons d'écarteler ; d'autres en comptent davantage, dont voici les exemples. Parti en pal, quand l'écu est divisé du chef à la pointe ; voyez PAL : parti en croix, quand la ligne perpendiculaire est traversée d'une horisontale d'un côté de l'écu à l'autre ; voyez CROIX : parti de six pieces, quand l'écu est divisé en six parts ou quartiers : parti de dix, de douze, de seize, de vingt, & de trente-deux, quand il est divisé en dix, douze, &c. parties ou quartiers. Voyez Chambers & Ménetr.
|
| ECARTELURE | S. f. terme de Blason, division de l'écu écartelé. Lorsqu'elle se fait par une croix, le premier & le second écart ou quartier sont ceux d'en-haut, & les deux autres sont les quartiers d'enbas, en commençant à compter par le côté droit. Si elle se fait par un sautoir, ou par le tranché & taillé, le chef & la pointe font le premier & le second écart ou quartier ; le flanc doit faire le troisieme, & le gauche le quatrieme Voyez ECARTELER. Ibid.
|
| ECARTEMENT | S. m. (Docimasie) phénomene par lequel de petits grains d'argent se détachent d'un bouton d'essai, & sont poussés au loin. Cet inconvénient a lieu quand on le retire de dessous le moufle immédiatement après son éclair ; & il vient de ce que l'air frappant le bouton, refroidit & condense sa surface, qui se resserrant sur elle-même, force l'argent qu'elle renferme de jaillir par la compression qu'elle lui fait éprouver. On juge bien que cet accident rend l'essai faux. Voyez ESSAI. Article de M. DE VILLIERS.
|
| ECARTER | METTRE à L'ECART, ELOIGNER, synon. (Gramm.) Ces trois verbes ont rapport à l'action par laquelle on cherche à faire disparoître quelque chose de sa vûe, ou à en détourner son attention. Eloigner est plus fort qu'écarter, & écarter que mettre à l'écart. Un prince doit éloigner de soi les traîtres, & en écarter les flateurs. On écarte ce dont on veut se débarrasser pour toûjours. On met à l'écart ce qu'on veut ou qu'on peut reprendre ensuite. Un juge doit écarter toute prévention, & mettre tout sentiment personnel à l'écart. (O)
ECARTER, (s') Docimas. se dit du bouton de fin, qui étant exposé à l'air aussi-tôt que l'essai est passé, petille & lance au loin de petits grains d'argent. C'est ce qui dans les monnoies se nomme vessir. Quand on a laissé figer le culot jusqu'à un certain point, alors il ne se vessit plus, il se raméfie. Voyez RAMEFIER. Un très-petit regule d'argent, comme d'un trente-deuxieme de grain, ne s'écarte point, mais il se boursouffle, & il garde ordinairement la même figure qu'auparavant. Voyez ESSAI. Article de M. DE VILLIERS.
* ECARTER, ELOIGNER, SEPARER, (Arts méchaniq.) On éloigne sans effort un objet d'un autre. Ecarter semble supposer quelque lien qui donne de la peine à rompre. Eloigner marque une distance plus considérable qu'écarter. On sépare les choses mêlées ou du moins unies, & l'on n'a aucun égard à la distance. Les choses peuvent être séparées & contiguës.
ECARTER, terme de Brasserie ; il se dit lorsque le cordon qui est formé sur le levain autour du douvin, couvre toute la superficie de la cuve, & ne laisse aucune clairiere ni miroir.
ECARTER, v. act. à l'Hombre, au Piquet & autres Jeux ; c'est séparer de son jeu les cartes qu'on juge mauvaises : il y a de l'habileté à bien écarter. Voyez ECART.
|
| ECASTOR | (Hist. anc.) jurement des femmes dans l'antiquité, correspondant à l'édepol, le jurement des hommes. Ecastor signifie par le temple de Castor, & édepol, par le temple de Pollux. Voy. CASTOR & POLLUX.
|
| ECATOIR | S. m. (Fourbisseur) sorte de ciselet qui sert à sertir ou resserrer plusieurs pieces d'une garde d'épée l'une contre l'autre. Voyez la fig. dans la Pl. du Fourbisseur.
|
| ECATONPHONEUME | S. m. (Myth.) sacrifice qu'on faisoit à Mars lorsqu'on avoit défait cent ennemis de sa propre main. Les Athéniens & les Lemniens célébroient l'écatonphoneume ; il consistoit à immoler un homme : deux Crétois & un Locrien eurent ce rare & cruel honneur. Mais le sacrifice d'un homme ayant révolté les Athéniens, ils substituerent à cette victime un porc châtré, qu'ils appellerent néphrende, sine renibus. L'écatonphoneume passa de la Grece en Italie. Sicinius Dentatus offrit le premier dans Rome ce sacrifice, après être sorti vainqueur de cent vingt combats particuliers, avoir reçû plus de quarante blessures, avoir été couronné vingt-six fois, & avoir reçû cent quarante brasselets.
|
| ECBOLIQUE | S. m. (Thérapeutique) remede destiné à provoquer la sortie du foetus ; son action est la même que celle des aristolochiques & des emmenagogues, dont les premiers se prescrivent pour faire couler les vuidanges, & les derniers pour provoquer le flux menstruel ; ou plûtôt ce n'est qu'un même médicament que l'on désigne sous l'un ou l'autre de ces trois noms, selon la vûe qu'on se propose en l'ordonnant. Ils sont compris sous la dénomination commune d'utérin. Voyez UTERIN, (Thérapeutique) (b)
|
| ECCLESIARQUE | S. m. (Hist. ecclésiast.) on donnoit anciennement ce titre à ceux qui étoient chargés de veiller à l'entretien des églises, de convoquer les paroissiens, d'allumer les cierges avant l'office, de lire, de chanter, de quêter, &c. en un mot de remplir toutes les fonctions de nos marguilliers qui leur ont succédé sous un nom différent, avec ce que le tems apporte en tout de mieux ou de pis.
|
| ECCLESIASTE | S. m. (Théolog.) nom d'un des livres de l'ancien Testament, ainsi appellé d'un mot grec qui signifie prédicateur, soit parce que l'auteur de l'ecclésiaste y prêche contre la vanité & le peu de solidité des choses du monde, soit parce qu'il recueille, comme un prédicateur, différentes sentences ou autorités des sages, pour prouver les vérités qu'il rassemble.
Les sentimens sont partagés sur l'auteur de ce livre ; le plus grand nombre des savans l'attribue à Salomon : les Juifs ont assûré que c'étoit le dernier de ses livres, & un fruit de sa pénitence. Quoique l'Eglise n'ait pas adopté cette derniere opinion, elle croit pourtant que l'ecclésiaste a pour auteur Salomon ; fondée, 1°. sur ce que le titre du livre porte que son auteur est fils de David & roi de Jérusalem ; 2°. sur plusieurs passages qui s'y rencontrent, & qui ne peuvent être applicables qu'à ce prince particulierement. &c.
Grotius s'est élevé contre un sentiment si unanime, prétendant que l'ecclésiaste est postérieur à Salomon, & qu'il a été écrit après la mort de ce prince, on ne sait par quels auteurs, qui, pour donner plus de crédit à leur ouvrage, l'ont publié sous le nom de Salomon, en observant d'y peindre & d'y faire parler ce roi comme un homme touché & pénitent de ses desordres passés, & la preuve qu'il en apporte, c'est qu'on trouve dans ce livre des termes qui ne se rencontrent que dans Daniel, Esdras, & les paraphrases chaldéennes : allégation bien frivole, car Grotius a-t-il prouvé que Salomon n'entendoit pas la langue chaldéenne ? Ce prince qui surpassoit tous les hommes en science, & qui avoit commerce avec tous les potentats voisins de ses états, & avec leurs sages, pouvoit très-bien entendre la langue d'un peuple aussi proche de lui que l'étoient les Chaldéens. D'ailleurs la raison de Grotius iroit donc à prouver que Moyse n'est pas l'auteur de la Genèse, parce qu'on trouve dans ce livre deux ou trois mots qui ne peuvent venir que de racines arabes ; & parce qu'on en trouve plusieurs dans le livre de Job qui sont dérivées de l'arabe, du chaldéen & du syriaque, il s'ensuivroit donc qu'un Arabe, un Chaldéen & un Syrien seroient les auteurs de ce livre, qu'on n'attribue pourtant constamment qu'à une seule personne, soit Moyse, soit Salomon. Pour revenir à ce mélange si leger du chaldaïque avec l'hébreu dans l'ecclésiaste, quelques-uns croyent qu'il pourroit venir d'Isaïe, à qui l'on attribue d'avoir recueilli & mis en ordre les ouvrages de Salomon.
Un professeur de Wirtemberg prétend que la véritable raison qui empêchoit Grotius de reconnoître Salomon pour auteur de l'ecclésiaste, c'est qu'il trouvoit que pour son tems il parloit trop clairement & trop précisément du jugement universel, de la vie éternelle & des peines de l'enfer ; comme si ces vérités ne se trouvoient pas aussi nettement énoncées dans le livre de Job, dans les pseaumes & dans le pentateuque, dont les deux derniers sont évidemment antérieurs à Salomon.
Quelques anciens hérétiques ont crû au contraire que l'ecclésiaste avoit été composé par un impie qui ne reconnoissoit point d'autre vie. Voyez le dictionn. de Trév. Moréry, & Chambers. (G)
ECCLESIASTE, Prédicateur : on trouve dans les historiens du xvj. siecle, que Luther, quand il commença à répandre ses erreurs, prit le titre d'ecclésiaste de Wirtemberg ; & à son exemple quelques ministres protestans se le sont aussi arrogé : c'étoient des prédicateurs sans mission légitime. Voyez MISSION. (G)
|
| ECCLESIASTIQUE | S. m. (Théolog.) nom d'un des livres de l'ancien Testament, qu'on attribue à Jesus fils de Sirach : on n'est point d'accord sur le tems où il a été composé, l'original hébreu ne subsiste plus.
Les Juifs n'ont point mis cet ouvrage au rang des livres canoniques ; & dans les anciens catalogues des livres sacrés reconnus par les Chrétiens, il n'est mis qu'au nombre de ceux qu'on lisoit dans l'Eglise avec édification, & distingué des livres canoniques : cependant plusieurs peres des premiers siecles l'ont cité sous le nom d'Ecriture-sainte. Saint Cyprien, S. Ambroise & S. Augustin l'ont reconnu pour canonique, & il a été déclaré tel par les conciles de Carthage, de Rome sous le pape Gelase, & de Trente. Le P. Calmet en attribue la composition au traducteur du livre de la Sagesse.
On trouve souvent dans les manuscrits & dans les imprimés le livre de l'ecclésiastique cité par cette abréviation, eccli. pour le distinguer de l'ecclésiaste qu'on désigne par celle-ci, eccle. ou eccl. (G)
ECCLESIASTIQUE, adj. se dit de tout ce qui appartient à l'Eglise. Voyez EGLISE.
Ainsi l'histoire ecclésiastique est l'histoire de ce qui est arrivé dans l'Eglise depuis son commencement ; M. Fleuri nous l'a donnée dans un ouvrage excellent qui porte ce titre : il a joint à l'ouvrage des discours raisonnés, plus estimables & plus précieux encore que son histoire. Ce judicieux écrivain, en développant dans ces discours les moyens par lesquels Dieu a conservé son Eglise, expose en même tems les abus de toute espece qui s'y sont glissés. Il étoit avec raison dans le principe, " qu'il faut dire la vérité toute entiere ; que si la religion est vraie, l'histoire de l'Eglise l'est aussi ; que la vérité ne sauroit être opposée à la vérité, & que plus les maux de l'Eglise ont été grands, plus ils servent à confirmer les promesses de Dieu, qui doit la défendre jusqu'à la fin des siecles contre les puissances & les efforts de l'enfer ". (O)
Nouvelles ecclésiastiques, est le titre très-impropre d'une feuille, ou plûtôt d'un libelle périodique, sans esprit, sans vérité, sans charité, & sans aveu, qui s'imprime clandestinement depuis 1728, & qui paroît régulierement toutes les semaines. L'auteur anonyme de cet ouvrage, qui vraisemblablement pourroit se nommer sans être plus connu, instruit le public quatre fois par mois des avantures de quelques clercs tonsurés, de quelques soeurs converses, de quelques prêtres de paroisse, de quelques moines, de quelques convulsionnaires, appellans & réappellans ; de quelques petites fievres guéries par l'intercession de M. Paris ; de quelques malades qui se sont crûs soulagés en avalant de la terre de son tombeau, parce que cette terre ne les a pas étouffés, comme bien d'autres. A ces objets si intéressans le même auteur a joint depuis quelque tems de grandes déclamations contre nos académies, qu'il assûre être peuplées d'incrédules, parce qu'on n'y croit pas aux miracles de saint Medard, qu'on n'y a point de convulsions, & qu'on n'y prophétise pas la venue d'Elie. Il assûre aussi que les ouvrages les plus célebres de notre siecle attaquent la religion, parce qu'on n'y parle point de la constitution unigenitus ; & qu'ils sont l'apologie du matérialisme, parce qu'on n'y soûtient pas les idées innées. Quelques personnes paroissent surprises que le gouvernement qui réprime les faiseurs de libelles, & les magistrats qui sont exempts de partialité comme les lois, ne sévissent pas efficacement contre ce ramas insipide & scandaleux d'absurdités & de mensonges. Un profond mépris est sans doute la seule cause de cette indulgence : ce qui confirme cette idée, c'est que l'auteur du libelle périodique dont il s'agit est si malheureux, qu'on n'entend jamais citer aucun de ses traits, humiliation la plus grande qu'un écrivain satyrique puisse recevoir, puisqu'elle suppose en lui la plus grande ineptie dans le genre d'écrire le plus facile de tous. Voyez CONVULSIONNAIRES. (O)
ECCLESIASTIQUE, (Jurisprud.) il se dit des personnes & des choses qui appartiennent à l'église.
Les personnes ecclésiastiques ont d'abord été appellées clercs, & on leur donne encore indifféremment ce nom, ou celui d'ecclésiastiques simplement. On comprend sous ce nom tous ceux qui sont engagés dans l'état ecclésiastique, c'est-à-dire qui sont destinés au service de l'église, à commencer depuis le souverain pontife & les autres archevêques, évêques & abbés ; les prêtres, diacres, soûdiacres ; ceux qui ont les quatre ordres mineurs, & jusqu'aux simples clercs tonsurés.
Le nombre des clercs ou ecclésiastiques étoit autrefois réglé : il n'y avoit point d'ordination vague : chacun étoit attaché par son ordination à une église particuliere, aux biens de laquelle il participoit à proportion du service qu'il lui rendoit. Le concile de Nicée & celui d'Antioche ordonnent encore la stabilité des clercs dans le lieu de leur ordination.
Présentement ce ne sont ni les bénéfices ni les dignités & offices dans l'église, qui donnent à ceux qui en sont pourvus la qualité de personnes ecclésiastiques, mais le caractere qu'ils ont reçû par le ministere de leur supérieur ecclésiastique. Pour avoir ce caractere, il suffit d'être engagé dans les ordres de l'église, ou au moins d'avoir reçû la tonsure. Le nombre des clercs n'est plus limité, & l'on en reçoit autant qu'il s'en présente de capables, sans qu'ils ayent aucun titre, c'est-à-dire aucun bénéfice ni patrimoine, excepté pour l'ordre de prêtrise, à l'égard duquel il faut un titre clérical. Voyez TITRE CLERICAL.
Les moines & religieux étoient autrefois personnes laïques ; ils ne furent appellés à la cléricature que par le pape Sirice, à cause de la disette qu'il y avoit alors de prêtres, par rapport aux persécutions que l'on faisoit souffrir aux chrétiens.
Dans le jx. siecle l'état des moines étoit regardé comme le premier degré de la cléricature. Photius fut d'abord fait moine, ensuite lecteur.
Présentement tous les religieux & religieuses, les chanoines réguliers, les chanoinesses, les soeurs & freres convers dans les monasteres, les soeurs des communautés de filles qui ne font que des voeux simples, même les ordres militaires qui sont réguliers ou hospitaliers, sont réputés personnes ecclésiastiques, tant qu'ils demeurent dans cet état.
On fait néanmoins une différence entre ceux qui sont engagés dans les ordres ou dans l'état ecclésiastique, d'avec ceux qui sont simplement attachés au service de l'église ; les premiers sont les seuls ecclésiastiques proprement dits, & auxquels la qualité d'ecclésiastiques est propre : les autres, tels que les religieuses & chanoinesses, les freres & soeurs convers, les ordres militaires réguliers & hospitaliers, ne sont pas des ecclésiastiques proprement dits, mais ils sont réputés tels, c'est pourquoi ils sont sujets à certaines régles qui leur sont communes avec les clercs ou ecclésiastiques, & participent aussi à plusieurs de leurs priviléges.
On distingue aussi deux sortes d'ecclésiastiques, les uns qu'on appelle séculiers, d'autres réguliers. Les premiers sont ceux qui sont engagés dans l'état ecclésiastique, sans être astraints à aucune autre regle particuliere. Les réguliers sont ceux qui, outre l'état ecclésiastique, ont embrassé un autre état régulier, c'est-à-dire qui les astraint à une regle particuliere, comme les chanoines réguliers, tous les moines & religieux, & même ceux qui sont d'un ordre militaire régulier & hospitalier.
Les ecclésiastiques considérés collectivement, forment tous ensemble un ordre ou état que l'on appelle l'état ecclésiastique, ou de l'Eglise, ou le clergé.
Ceux qui sont attachés à une même église, forment le clergé de cette église ; si ce sont des chanoines, ils forment une collégiale ou chapitre. Les ecclésiastiques de toute une province ou diocèse, forment le clergé de cette province ou diocèse.
Les ecclésiastiques de France forment tous ensemble le clergé de France.
Les assemblées que les ecclésiastiques forment entr'eux pour les affaires spirituelles, reçoivent différens noms selon la nature de l'assemblée.
Quand on assemble tous les prélats de la Chrétienté, c'est un concile oecuménique.
S'il n'y a que ceux d'une même nation, le concile s'appelle national.
Si ce sont seulement ceux d'une province, alors c'est un concile provincial.
Les assemblées diocésaines composées de l'évêque, des abbés, prêtres, diacres, & autres clercs du diocèse, sont nommées synodes. Voyez ce qui a été dit à ce sujet au mot CONCILE.
L'assemblée des membres d'une cathédrale ou collégiale ou d'un monastere, s'appelle chapitre. Voyez CHAPITRE.
Les ecclésiastiques ont toûjours été soûmis aux puissances, & obéissoient aux princes même payens, en tout ce qui n'étoit pas contraire à la vraie religion : si plusieurs d'entr'eux poussés par un esprit d'ambition & de domination ont en divers tems fait des entreprises pour se rendre indépendans dans les choses temporelles, & s'élever même au-dessus des souverains ; s'ils ont quelquefois abusé des armes spirituelles contre les laïcs, ce sont des faits personnels à leurs auteurs, & que l'Eglise n'a jamais approuvés.
Pour ce qui est de la puissance ecclésiastique par rapport au spirituel, on en parlera au mot PUISSANCE.
Dans la primitive Eglise, ses ministres ne subsistoient que des offrandes & aumônes des fidéles ; ils contribuoient cependant dès-lors, comme les autres sujets, aux charges de l'état. Jesus-Christ lui-même a enseigné que l'Eglise devoit payer le tribut à César ; il en a donné l'exemple en faisant payer ce tribut pour lui & pour S. Pierre : la doctrine des apôtres & celle de S. Paul, sont conformes à celle de Jesus-Christ, & celle de l'Eglise a toûjours été la même sur ce point.
Depuis que l'Eglise posséda des biens fonds, ce que l'on voit qui avoit déjà lieu dès le commencement du jve siecle, & même avant Constantin le Grand, les clercs de chaque église y participoient selon leur état & leurs besoins ; ceux qui avoient un patrimoine suffisant, n'étoient point nourris des revenus de l'église : tous les biens d'une église étoient en commun, l'évêque en avoit l'intendance & la disposition.
Les conciles obligeoient les clercs à travailler de leurs mains pour tirer leur subsistance de leur travail, plûtôt que de rien prendre sur un bien qui étoit consacré aux pauvres : ce n'étoit à la vérité qu'un conseil ; mais il étoit pratiqué si ordinairement, qu'il y a lieu de croire que plusieurs le regardoient comme un précepte. C'en étoit un du moins pour plusieurs des clercs inférieurs, lesquels étant tous mariés, & la distribution qu'on leur faisoit ne suffisant pas pour la dépense de leur famille, étoient souvent obligés d'y suppléer par le travail de leurs mains.
Il y a encore moins de doute par rapport aux moines, dont les plus jeunes travailloient avec assiduité, comme le dit Severe Sulpice en la vie de saint Martin.
Les plus grands évêques qui avoient abandonné leur patrimoine après leur ordination, travailloient des mains à l'exemple de S. Paul, du moins pour s'occuper dans les intervalles de tems que leurs fonctions leur laissoient libres.
Vers la fin du jve siecle, on commença en Occident à partager le revenu de l'Eglise en quatre parts ; une pour l'évêque, une pour son clergé & pour les autres ecclésiastiques du diocèse, une pour les pauvres, l'autre pour la fabrique : les fonds étoient encore en commun ; mais les inconvéniens que l'on y trouva, les firent bien-tôt partager aussi-bien que les revenus, ce qui forma les bénéfices en titre. Voyez BENEFICES & DIGNITES, & ci-aprés EGLISE, OFFICE, PERSONNAT.
Chaque église en corps ou chaque clerc en particulier depuis le partage des revenus & des fonds, contribuoient de leurs biens aux charges publiques. Les ecclésiastiques n'eurent aucune exemption jusqu'au tems de Constantin le Grand. Cet empereur & les autres princes Chrétiens qui ont regné depuis, leur ont accordé différens priviléges, & les ont exemptés d'une partie des charges personnelles, exemptions qui ont reçu plus ou moins d'étendue, selon que le prince étoit disposé à favoriser les ecclésiastiques, & que les besoins de l'état étoient plus ou moins grands : à l'égard des charges réelles qui étoient dûes à l'empereur pour la possession des fonds, les ecclésiastiques les payoient comme les autres sujets.
Ainsi Constantin le Grand accorda aux ecclésiastiques l'exemption des corvées publiques, qui étoient regardées comme des charges personnelles.
Sous l'empereur Valens cette exemption cessa ; car dans une loi adressée, en 370, à Modeste préfet du prétoire, il soûmet aux charges de ville les clercs qui y étoient sujets par leur naissance, & du nombre de ceux qu'on nommoit curiales, à moins qu'ils n'eussent été dix ans dans l'état ecclésiastique.
Du tems de Théodose, ils payoient les charges réelles ; en effet, S. Ambroise évêque de Milan disoit à un officier de l'empereur : Si vous demandez des tributs, nous ne vous les refusons pas ; les terres de l'Eglise payent exactement le tribut. S. Innocent pape écrivoit de même, en 404, à S. Victrice évêque de Roüen, que les terres de l'Eglise payoient le tribut.
Honorius ordonna en 412, que les terres de l'Eglise seroient sujettes aux charges ordinaires, & les affranchit seulement des charges extraordinaires.
Justinien par sa novelle 37, permet aux évêques d'Afrique de rentrer dans une partie des biens dont les Ariens les avoient dépouillés, à condition de payer les charges ordinaires : ailleurs il exempte les églises des charges extraordinaires seulement ; il n'exempta des charges ordinaires qu'une partie des boutiques de Constantinople, dont le loyer étoit employé aux frais des sépultures, dans la crainte que s'il les exemptoit toutes, cela ne préjudiciât au public.
Les papes mêmes, & les fonds de l'église de Rome, ont été tributaires des empereurs romains ou grecs jusqu'à la fin du viij. siecle ; & S. Gregoire recommandoit aux défenseurs de Sicile, de faire cultiver avec soin les terres de ce pays, qui appartenoient au saint siége, afin que l'on pût payer plus facilement les impositions dont elles étoient chargées. Pendant plus de 120 ans, & jusqu'à Benoit II, le pape étoit confirmé par l'empereur, & lui payoit 20 liv. d'or ; les papes ne sont devenus souverains de Rome & de l'exarcat de Ravenne, que par la donation que Pepin en fit à Etienne III.
Lorsque les Romains eurent conquis les Gaules, tous les ecclésiastiques y étoient gaulois ou romains, & par conséquent sujets aux tributs comme dans le reste de l'empire.
La monarchie françoise ayant été établie sur les ruines de l'empire, on suivit en France, par rapport aux ecclésiastiques, ce qui se pratiquoit du tems des empereurs.
Entre les ecclésiastiques, plusieurs étoient francs d'origine, d'autres étoient gaulois ou romains, & entre ceux-ci quelques-uns étoient ingenus, c'est-à-dire libres ; la plûpart des autres étoient serfs comme une grande partie du peuple ; plusieurs des évêques qui dégraderent Louis le Débonnaire avoient été serfs.
Sous la premiere race de nos rois, les ecclésiastiques ne faisoient point au roi des dons à part, comme la noblesse & le peuple en faisoient chaque année ; ils contribuoient néanmoins de plusieurs autres manieres à soûtenir les charges de l'état.
Nos rois les exempterent à la vérité, d'une partie des charges personnelles ; mais les terres de l'Eglise demeurerent sujettes aux charges réelles.
Il y avoit même des tributs ordinaires, auxquels les ecclésiastiques étoient sujets comme les laïcs.
Grégoire de Tours rapporte que Theodebert roi d'Austrasie, petits-fils de Clovis, déchargea les églises d'Auvergne de tous les tributs qu'elles lui payoient : il fait aussi mention que Childebert roi du même pays, & petit-fils de Clotaire premier, affranchit pareillement le clergé de Tours de toutes sortes d'impôts.
Clotaire I. ordonna, en 568 ou 560, que les ecclésiastiques payeroient le tiers de leur revenu ; tous les évêques y souscrivirent, à l'exception d'Injuriosus évêque de Tours, dont l'opposition fit changer le roi de volonté.
Pasquier & autres auteurs remarquent aussi que Charles Martel prit une partie du temporel des églises, & sur-tout de celles qui étoient de fondation royale, pour récompenser la noblesse françoise qui lui avoit aidé à combattre les Sarrasins. Les ecclésiastiques contribuerent encore de son tems, pour la guerre qu'il préparoit contre les Lombards. Loiseau tient que cette levée fut du dixieme des revenus ; & quelques-uns tiennent que ce fut là l'origine des décimes ; mais on la rapporte plus communément au tems de Philippe Auguste, comme on l'a dit ci-devant au mot DECIMES.
Sous la seconde race de nos rois, les ecclésiastiques ayant été admis dans les assemblées de la nation, offroient au roi tous les ans un don, comme la noblesse & le peuple.
Il y avoit même une taxe sur le pié du revenu des fiefs-aleux & autres héritages que chacun possedoit. Les historiens en font mention sous les années 826 & suivantes.
Fauchet dit qu'en 833 Lothaire reçut à Compiegne les présens que les évêques, les abbés, les comtes, & le peuple faisoient au roi tous les ans ; que ces présens étoient proportionnés au revenu de chacun : Louis le Débonnaire les reçut encore des trois ordres à Orléans, Worms, & Thionville en 835, 836, & 837.
Le roi tiroit quelquefois des grands seigneurs & des évêques certaines subventions de deniers, & les autorisoit ensuite à y faire contribuer ceux qui leur étoient subordonnés ; ainsi les seigneurs faisoient des levées sur leurs vassaux & censitaires, & les évêques sur les curés & autres bénéficiers de leur diocèse ; c'est sans doute de-là, que dans un concile de Toulouse, tenu en 846, on trouve que chaque curé étoit tenu de fournir à son évêque une certaine contribution, consistante en un minot de froment & un minot d'orge, une mesure de vin, & un agneau, le tout évalué deux sols ; & l'évêque avoit le choix de le prendre en argent ou en nature.
L'empereur Charles le Chauve fit en outre, en 877, une levée extraordinaire de deniers, tant sur les ecclésiastiques que sur les laïcs, à l'occasion de la guerre qu'il entreprit à la priere de Jean VIII. contre les Sarrasins, qui ravageoient les environs de Rome & de toute l'Italie. Fauchet dit que les évêques levoient sur les prêtres, c'est-à-dire sur les curés & autres bénéficiers de leur diocèse, cinq sous d'or pour les plus riches, & quatre deniers d'argent pour les moins aisés ; que tous ces deniers étoient remis entre les mains des gens commis par le roi : on prit même quelque chose du thrésor des églises pour payer cette subvention, laquelle paroît être la seule de cette espece qui ait été levée sous la seconde race.
On voit aussi par les actes d'un synode, tenu à Soissons en 853, que les rois faisoient quelquefois des emprunts sur les fiefs de l'Eglise : en effet, Charles le Chauve, qui fut présent à ce synode, renonça à faire ce que l'on appelloit praesturias, c'est-à-dire de ces sortes d'emprunts, ou du moins des fournitures, devoirs, ou redevances, dont les fiefs de l'Eglise étoient chargés.
Les voyages d'outre-mer qui se firent pour les croisades & guerres saintes, furent proprement la source des levées, auxquelles on donna peu de tems après le nom de décimes.
Le premier & le plus fameux de ces voyages, fut celui qui se fit sous la conduite de Godefroi de Bouillon en 1096 ; les ecclésiastiques s'empresserent comme les autres ordres de contribuer à cette sainte expédition.
Louis le Jeune le premier de nos rois qui se croisa, lorsqu'il partit en 1147, fit une levée de deniers sur les ecclésiastiques pour la dispense qu'il leur accorda de faire ce voyage. Ce fait est prouvé par trois pieces que rapporte Duchesne : 1°. un titre de l'abbaye de S. Benoît-sur-Loire, qui porte que cette abbaye fut d'abord taxée à 1000 marcs d'argent, ensuite à 500 ; qu'ensuite on s'accorda à 300 marcs & 500 besans d'or : 2°. par une lettre d'un abbé de Ferriere à l'abbé Suger, alors regent du royaume en l'absence de Louis le Jeune, où cet abbé demande du tems pour payer le restant de sa taxe : 3°. une autre lettre du chapitre & des habitans de Brioude à Louis le Jeune, où ils parlent d'une couronne qu'ils avoient mise en gage pour payer au roi ce qu'ils lui avoient promis.
Une chronique de l'abbaye de Morigny nous apprend encore, qu'Eugene III. étant arrivé en France lorsque le roi étoit sur le point de partir pour la Terre-sainte, les églises du royaume firent tous les frais de son séjour, qui fut fort long, puisque le premier Avril 1148 il tint un concile à Reims.
Il n'est point fait mention d'aucune autre subvention extraordinaire fournie par les ecclésiastiques, jusqu'à la dixme ou décime saladine sous Philippe Auguste, depuis lequel les subventions fournies par le clergé ont été appellées décimes, dons gratuits, & subventions, comme on l'a expliqué aux mots DECIMES & DONS GRATUITS, & qu'on le dira au mot SUBVENTION.
Outre les redevances & subventions que les ecclésiastiques payoient en argent, dès le commencement de la monarchie, ils devoient aussi au roi le droit de gîte ou procuration, & le service militaire.
Le droit de gîte consistoit à nourrir le roi & ceux de sa suite, quand il passoit dans quelque lieu où des ecclésiastiques séculiers ou réguliers avoient des terres ; ils étoient aussi obligés de recevoir ceux que le roi envoyoit de sa part dans les provinces, & les ambassadeurs.
A l'égard du service militaire, ils le devoient comme sujets & comme propriétaires de biens fonds, long-tems avant que l'on connût en France l'usage des fiefs & du service dû par les vassaux.
Hugues abbé de S. Bertin, l'un des fils de Charlemagne, qui étoit général de l'armée de Charles le Chauve son oncle, fut tué dans la bataille qu'il donna près de Toulouse le 7 Juin 844.
Abbon, parlant du siége de Paris par les Normans, dit qu'Ebolus abbé de Saint-Germain-des-Prez, alloit à la guerre avec Golenus évêque de Paris.
Lorsque les ecclésiastiques devinrent possesseurs de fiefs, ce fut un titre de plus pour les obliger au service militaire, comme ils continuerent en effet de le rendre. Dès qu'il y avoit guerre, les églises étoient obligées d'envoyer à l'armée leurs hommes ou vassaux, & un certain nombre de personnes, & de les y entretenir à leurs dépens : les évêques & abbés devoient être à la tête de leurs vassaux.
Il est dit dans les capitulaires, que l'on présenta une requête à Charlemagne, tendante à ce que les ecclésiastiques fussent dispensés du service militaire, & il paroît que c'étoient les peuples qui le demandoient, représentans au roi que les ecclésiastiques serviroient l'état plus utilement en restant dans leurs églises, & s'occupant aux prieres pour le roi & ses sujets, qu'en marchant à l'ennemi & au combat, ce qui confirme que quand ils venoient en personne à l'armée, ils n'étoient pas ordinairement simples spectateurs du combat.
La réponse de Charlemagne fut qu'il accordoit volontiers la demande, mais que de telles affaires devoient être concertées avec tous les ordres.
Les prélats furent cependant dispensés de se trouver en personne à l'armée, à condition d'y envoyer leurs vassaux sous la conduite de quelqu'autre seigneur ; mais les évêques insisterent alors pour continuer à faire le service militaire en personne, craignant que s'ils le cessoient, cela ne leur fît perdre leurs fiefs & n'avilît leur dignité.
Il paroît même que les successeurs de Charlemagne rétablirent l'obligation du service militaire de la part des ecclésiastiques ; on en trouve en effet plusieurs preuves.
Rouillard, en son histoire de Melun, pag. 322. fait mention d'un ecclésiastique, lequel, sous Louis le Débonnaire, en 871, commandoit l'armée des Esclavons.
La chronique manuscrite de l'abbaye de Mouson, fait aussi mention d'Adalberon archevêque de Reims, qui assiégea le château de Vuarch en 971.
Ordericus Vitalis dit sur l'année 1094, que Philippe I. assiégeant la forteresse de Breval, les abbés y conduisirent leurs vassaux, & que les curés s'y trouverent à la tête de leurs paroissiens, chacuns rangés sous leurs bannieres.
Philippe Auguste, en 1209, confisqua les fiefs des évêques d'Auxerre & d'Orléans pour avoir quitté l'armée, prétendant qu'ils ne devoient le service que quand le roi y étoit en personne.
Joinville parle de son prêtre, qui se battoit vaillamment contre les Turcs.
Le pere Thomassin prétend que les évêques & les abbés n'étoient dans les armées, que pour contenir leurs vassaux & troupes à leur solde, & qu'ils ne faisoient pas le service de gens de guerre, ce qui est une erreur ; car outre les exemples que l'on a déjà rapportés du contraire, il est certain que les ecclésiastiques continuerent encore long-tems de servir en personne, & que les plus valeureux se battoient réellement contre les ennemis, tandis que ceux qui étoient plus pacifiques levoient les mains au ciel : ceux qui se battoient, pour ne point tomber en irrégularité en répandant le sang humain, s'armoient d'une massue de bois pour étourdir & abattre ceux contre qui ils combattoient.
Ce fut Guerin, élu depuis peu évêque de Senlis, qui rangea l'armée avant la bataille de Bouvines, en 1214 ; il ne combattit cependant pas de la main à cause de sa qualité d'évêque ; mais Philippe cousin du roi & évêque de Beauvais, se souvenant que le pape l'avoit repris pour s'être déjà trouvé en un autre combat contre les Anglois, assommoit dans celui-ci les ennemis avec une massue, d'un coup de laquelle il terrassa le comte de Salisbury ; il s'imaginoit par ce moyen être à couvert de tout reproche, prétendant que ce n'étoit pas répandre le sang, comme cela lui étoit défendu à cause de sa qualité d'évêque.
Quelques évêques & abbés obtenoient des dispenses de servir en personne, & envoyoient quelqu'un en leur place ; d'autres étoient dispensés purement & simplement du service, comme Philippe Auguste l'accorda en 1200 à l'évêque de Paris, & Philippe III. à Gerard de Moret abbé de S. Germain-des-Prez ; mais nos rois étoient fort retenus dans la concession de ces dispenses, qui tendoient à affoiblir les forces de l'état.
Pour être convaincu de l'usage constant où étoient les ecclésiastiques de faire le service militaire pour leurs fiefs, ou au moins d'envoyer quelqu'un en leur place, il suffit de parcourir les rôles des anciens bans & arriere-bans, qui sont rapportés à la suite du traité de la noblesse par de la Roque, dans lesquels sont compris les évêques, abbés, prieurs, chanoines, & autres bénéficiers, les religieux, & même les religieuses, & cela depuis Philippe Auguste jusque fort avant dans le xjv. siecle.
Philippe le Bel, en 1303, écrivit à tous les archevêques & évêques des lettres circulaires, qu'ils eussent à se rendre avec leurs gens à son armée de Flandres ; & par d'autres lettres de la même année, il demande à tous les gens d'église un secours d'hommes & d'argent à proportion des terres qu'ils possédoient ; il ordonna encore, en 1304, à tous les ecclésiastiques de son royaume, de se trouver en personne à son armée à Arras, ainsi qu'ils y étoient obligés par le serment de fidélité.
De même Philippe V, dans les lettres du 4 Juin 1318, adressées au bailli de Vermandois, dit : Nous vous envoyons plusieurs lettres, par lesquelles nous requérons & semonnons les prélats, abbés, barons, nobles, & autres,.... qu'ils soient en chevaux & en armes appareillés suffisamment selon leur état, & le plus fortement qu'ils le pourront, à la quinzaine prochaine à Arras, &c.
Il y eut encore pendant longtems plusieurs prélats & autres ecclésiastiques, qui faisoient en personne le service militaire qu'ils devoient pour leurs fiefs.
On voit dans les registres de la chambre des comptes, qu'Henri de Thoire & de Villars, étant évêque de Valence & depuis archevêque de Lyon, porta les armes, avec Humbert sire de Thoire & de Villars, son frere aîné, dans les armées de Philippe de Valois en Flandres, dans les années 1337, 1338, 1340, 1341, & 1342, ayant six chevaliers & quatre-vingt-deux écuyers de leur compagnie.
Jean de Meulant évêque de Meaux, se trouva aussi en 1339 & 1340, dans les armées de Flandres.
Renaut Chauveau évêque de Châlons, assista à la bataille de Poitiers où il fut tué ; & Guillaume de Melun archevêque de Sens, y fut fait prisonnier.
A la bataille d'Azincourt, donnée le 25 Octobre 1415, Guillaume de Montaigu archevêque de Sens, qui fut le seul entre les ecclésiastiques qui se trouva en personne à cette journée, fit admirer son grand courage, dont il avoit déjà donné des preuves en d'autres occasions ; il se porta dans celle-ci aux endroits les plus dangereux, & y perdit la vie.
Louis d'Amboise cardinal & évêque d'Alby, s'employa aussi fort utilement au siége de Perpignan l'an 1475.
Dans la suite, au moyen des contributions d'hommes & d'argent que les ecclésiastiques ont fournies, ils ont été peu-à-peu dispensés de servir en personne, & même entierement exemptés du ban & de l'arriere-ban, tant par François I. le 4 Juillet 1541, que par contrat du 29 Avril 1636, sous le regne de Louis XIII.
Depuis le regne de Constantin, les ecclésiastiques ont toûjours été en grande considération chez tous les princes chrétiens, & singulierement en France, où on leur a accordé plusieurs honneurs, distinctions, & priviléges, tant au clergé en corps, qu'à chacun des membres qui le composent.
Le second concile de Mâcon tenu en 585, porte que les laïcs honoreront les clercs majeurs, c'est-à-dire ceux qui avoient reçû le sous-diaconat ou un autre ordre supérieur ; que quand ils se rencontreroient, si l'un & l'autre étoient à cheval, le laïc ôteroit son chapeau ; que si le clerc étoit à pié, le laïc descendroit de cheval pour le saluer.
Une des principales prérogatives que les ecclésiastiques ont dans l'état, c'est de former le premier des trois ordres qui le composent, & de précéder la noblesse dans les assemblées qui leur sont communes ; quoique dans l'origine la noblesse fût le premier ordre, & même proprement le seul ordre considéré dans l'état.
Pour bien entendre comment les ecclésiastiques ont obtenu cette prérogative, il faut observer que les évêques eurent beaucoup de crédit dans le royaume, depuis que Clovis eut embrassé la religion chrétienne ; ils furent admis dans ses conseils, & eurent beaucoup de part au gouvernement des affaires temporelles.
On croit aussi que tous les ecclésiastiques francs & tous ceux qui étoient ingénus & libres, furent admis de bonne-heure dans les assemblées de la nation ; mais c'étoit d'abord sans aucune distinction, c'est-à-dire sans y former un ordre à part.
Ils ne tenoient point non plus alors d'assemblées reglées pour leurs affaires temporelles ; s'ils s'assembloient quelquefois en pareil cas, l'affaire étoit terminée en une ou deux séances. Les assemblées que le clergé tient présentement de tems en tems, n'ont commencé à devenir fréquentes & à prendre une forme reglée, que depuis le contrat de Poissy en 1561. Voyez ce qui en a été dit aux mots CLERGE, DECIME, DON GRATUIT.
Mais si les ecclésiastiques n'étoient pas alors autorisés à tenir de telles assemblées, ils eurent l'avantage d'être admis dans les assemblées de la nation ou parlemens généraux.
Il y avoit trente-quatre évêques au parlement, où Clotaire fit resoudre la loi des Allemands. Les abbés étoient aussi admis dans ces assemblées. Le nombre des ecclésiastiques y étoit quelquefois supérieur à celui des laïcs : c'est de-là que les historiens ecclésiastiques, comme Grégoire de Tours, donnent souvent à ces assemblées le nom de synodes ou conciles.
Mais il paroît que dès le tems de Gontran, on n'appelloit plus aux assemblées que ceux que l'on jugeoit à-propos : en effet, quoiqu'il fût question de juger deux ducs, on n'y appella que quatre évêques. Il est probable qu'on ne les appelloit tous à ces assemblées, que quand quelqu'un d'eux y étoit intéressé.
Ces assemblées ne subsisterent pas long-tems dans la même forme, tant à cause des partages de la monarchie, qu'à cause des entreprises de Charles Martel, lequel irrité contre les ecclésiastiques, abolit ces assemblées pendant les vingt-deux ans de sa domination. Elles furent rétablies par Pepin-le-Bref, lequel y fit de nouveau recevoir les prélats, leur y donna le premier rang ; & par leur suffrage, il gagna tout le monde. Il confia à ces assemblées le soin de la police extérieure ; emploi que les prélats saisirent avec avidité, & qui changea la plûpart des parlemens en conciles.
On distinguoit cependant dès le tems de Charlemagne deux chambres.
L'une pour les ecclésiastiques, où les évêques, les abbés, & les vénérables clercs, étoient reçûs sans que les laïcs y eussent d'entrée : c'étoit-là que l'on traitoit toutes les affaires ecclésiastiques ou réputées telles, dont les ecclésiastiques affecterent de ne point donner connoissance aux laïcs.
L'autre chambre où se traitoient les affaires du gouvernement civil & militaire, étoit pour les comtes & autres principaux seigneurs laïcs, lesquels de leur part n'y admettoient pas non plus les ecclésiastiques ; quoique probablement ceux-ci consultassent, du-moins comme casuistes ou jurisconsultes, pour la décision des affaires capitales, mais sans avoir part aux jugemens.
Ces deux chambres se réunissoient quand elles jugeoient à-propos, selon la nature des affaires qui paroissoient mixtes, c'est-à-dire ecclésiastiques & civiles.
Les ecclésiastiques, tant du premier que du second ordre, s'étant ainsi par leur crédit attribué la séance avant les plus hauts barons, ils siégeoient même audessus du chancelier ; mais le parlement, par un arrêt de 1287, rendit aux barons la séance qui leur appartenoit, & renvoya les prélats & autres gens d'église, dans un rang qui ne devoit point tirer à conséquence.
Philippe V. rendit une ordonnance le 3. Decembre 1319, portant qu'il n'y auroit dorénavant aucuns prélats députés au parlement, le roi se faisant conscience de les empêcher de vaquer au gouvernement de leur spiritualité. Il paroît néanmoins que cette ordonnance ne fut pas toûjours ponctuellement exécutée ; car le parlement, toutes les chambres assemblées le 28 Janvier 1471, ordonna que dorénavant les archevêques & évêques n'entreroient point au conseil de la cour sans le congé d'icelle, ou s'ils n'y étoient mandés, excepté les pairs de France, & ceux qui par privilége ancien y doivent & ont accoûtumé y venir & entrer.
Les évêques qui possedent les six anciennes pairies ecclésiastiques, siegent encore au parlement après les princes du sang, au-dessus de tous les autres pairs laïcs.
Pour ce qui est des conseillers-clercs qui sont admis au conseil du roi, dans les parlemens & dans plusieurs autres tribunaux, ils n'y ont rang & séance que suivant l'ordre de leur réception, excepté en la grand-chambre du parlement de Paris, où ils ont une séance particuliere du côté des présidens à mortier.
Indépendamment de l'entrée & séance qui fut donnée aux ecclésiastiques dans les assemblées de la nation & parlemens, comme ils étoient presque les seuls dans les siecles d'ignorance qui eussent quelque connoissance des lettres, ils remplissoient aussi presque seuls les premieres places de l'état, & celles des autres cours & tribunaux, & généralement presque toutes les fonctions qui avoient rapport à l'administration de la justice.
Tandis qu'ils s'occupoient ainsi des affaires temporelles, le relâchement de la discipline ecclésiastique s'introduisit bien-tôt parmi eux ; ils devinrent la plûpart chasseurs, guerriers, quelques-uns même concubinaires : ils prirent ainsi les moeurs des seigneurs qu'ils avoient supplantés dans l'administration & le crédit. Grégoire de Tours dit lui-même qu'il avoit peu étudié, & on le voit bien à son style.
Quand les ecclésiastiques de quelque ville ou autre lieu, ne pouvoient obtenir des laïcs ce qu'ils vouloient, ils portoient dans un champ les croix, les vases sacrés, les ornemens, & les reliques, formoient autour une enceinte de ronces & d'épines, & s'en alloient. La terreur que cet appareil inspiroit aux laïcs, les engageoit à rappeller les gens d'église & à leur accorder ce qu'ils demandoient. Cet usage ne fut aboli qu'au concile de Lyon, tenu sous Grégoire X. vers l'an 1274.
En France, les ecclésiastiques séculiers étoient en si petit nombre dans les xij. & xiij. siecles, que les évêques étoient obligés de demander aux abbés des moines pour desservir les églises ; ce que les abbés n'accordoient qu'après de grandes instances, & souvent ils rappelloient leurs religieux sans en avertir l'évêque.
On ne parle pas ici des biens d'église ni de leur aliénation, étant plus convenable de traiter ces objets sous le mot EGLISE.
Pour ce qui est des priviléges des ecclésiastiques dont on a déjà touché quelques points, ils consistent :
1°. Dans ce qu'on appelle le privilége de cléricature proprement dit, ou le droit de porter devant le juge d'église les causes où ils sont défendeurs. Voyez CLERICATURE, JUGE D'EGLISE, JURISDICTION ECCLESIASTIQUE, & PRIVILEGE.
2°. Ils ne sont point justiciables des juges de seigneur en matiere de délits, mais seulement du juge d'église pour le délit commun, & du juge royal pour le cas privilégié. Voyez CAS PRIVILEGIE & DELIT COMMUN.
3°. Ils sont assimilés aux nobles pour l'exemption de la taille, & pour plusieurs autres exemptions qui leur sont communes ; ils sont exempts de logement de gens de guerre, de guet, & garde, &c.
4°. Les ecclésiastiques constitués aux ordres sacrés de prêtrise, diaconat, & sous-diaconat, ne peuvent être exécutés en leurs meubles destiné au service divin ou servant à leur usage nécessaire, de quelque valeur qu'ils puissent être, ni même en leurs livres qui doivent leur être laissés jusqu'à la somme de cent cinquante livres. Ordonn. de 1667, tit. xxxiij. art. 15.
5°. La déclaration du 5 Juillet 1696, fait défense d'emprisonner les prêtres & autres ecclésiastiques pour dettes & choses civiles ; & celle du mois de Juillet 1710, ordonne, à l'égard de ceux qui sont dans les ordres sacrés, qu'ils ne pourront être contraints par corps au payement des dépends des procès dans lesquels ils succomberont.
Le 32e canon du concile d'Agde, tenu en 506, excommunie les laïcs qui auront intenté quelque procès à un ecclésiastique, s'ils perdent leur cause : mais cela ne s'observe point.
Les canons défendent aussi aux ecclésiastiques de se mêler d'aucune affaire séculiere ; & en conséquence ils ne peuvent faire aucune fonction militaire, ni de finance, ni faire commerce d'aucunes marchandises : mais ils peuvent, suivant notre usage, faire les fonctions de juges tant dans les tribunaux ecclésiastiques, que dans les tribunaux séculiers, nonobstant une loi contraire faite par Arcadius, & insérée au code de Justinien, laquelle n'est point observée, non plus que la disposition des decrétales, qui leur défend de faire la fonction de juges dans les tribunaux séculiers.
Ils peuvent aussi faire la fonction d'avocats dans tous les tribunaux séculiers ou ecclésiastiques, en quoi notre usage est encore contraire au droit canon.
On n'observe pas non plus parmi nous les décrets des papes, qui défendent aux ecclésiastiques d'étudier en droit civil, les magistrats qui sont ecclésiastiques devant auparavant être reçus avocats, & par conséquent gradués in utroque jure.
Aucun de ceux qui sont engagés dans l'état ecclésiastique, ne peut présentement être marié ; mais pour savoir les progrès de la discipline à ce sujet, on renvoye au mot CELIBAT, où cette matiere a été savamment traitée.
On peut aussi voir au mot CLERC ce qui concerne l'habillement des ecclésiastiques, & plusieurs autres points de leur discipline.
Il y a eu beaucoup de réglemens faits par rapport aux moeurs des ecclésiastiques, & à la pureté qu'ils doivent observer, jusque-là que S. Lucius pape leur défendit d'aller seuls au domicile d'une femme.
Aux états de Languedoc en 1303, le tiers état fit de grandes plaintes sur certaines jeunes femmes que les curés retenoient auprès d'eux, sous le nom de comeres. Annales de Toulouse, par la Faille ; hist. des ouv. des Sav. Septemb. 1688. Pour prévenir tous les abus & les scandales, les conciles ont défendu aux ecclésiastiques d'avoir chez eux des personnes du sexe qu'elles ne soient âgées au moins de 50 ans.
Le concile de Bordeaux, tenu en 1583, est un de ceux qui entre dans le plus grand détail sur ce qui concerne la modestie & la régularité des ecclésiastiques dans leurs habits, les jeux dont ils doivent s'abstenir, les professions & fonctions peu convenables à leur état ; le grand soin qu'ils doivent avoir de ne point garder chez eux des personnes du sexe, capables de faire naître des soupçons sur leur conduite. Il décerne plusieurs peines contre les ecclésiastiques qui après en avoir été avertis, persisteront à retenir chez eux ces sortes de femmes.
Pour ce qui concerne le jeu spécialement, le droit canon, les conciles de Sens en 1460, 1485, & 1528, ceux de Toulouse & de Narbonne, & les statuts synodaux de plusieurs diocèses, leur défendent expressément de joüer avec les laïcs à quelque jeu que ce soit ; de joüer en public à la paume, au mail, à la boule, au billard, ni autre jeu qui puisse blesser la gravité de leur état, même d'entrer dans aucun lieu public pour y voir joüer. Ceux qui n'ont d'autre revenu que celui de leur bénéfice, ne doivent point joüer du tout, attendu que ce seroit dissiper le bien des pauvres.
Les honoraires des ecclésiastiques ont été fixés par plusieurs réglemens, qui sont rapportés par Bruneau en son traité des criées, pag. 503.
L'article 27 de l'édit de 1695, dit que le réglement de l'honoraire des ecclésiastiques appartiendra aux archevêques & évêques, & que les juges d'église connoîtront des procès qui pourront naître sur ce sujet entre des personnes ecclésiastiques. Ce même article exhorte les prélats, & néanmoins leur enjoint d'y apporter toute la modération convenable, de même qu'aux rétributions de leurs officiaux, secrétaires, & greffiers des officialités.
Il y a eu un réglement fait par Mr. l'archevêque de Paris, pour l'honoraire des curés & autres ecclésiastiques de la ville & fauxbourgs de Paris ; ce réglement a été homologué par un arrêt du 10 Juin 1693. Voyez CLERC, CLERGE, CLERICATURE, CURES, & ci-après EGLISE, EVEQUES, PRELATS, PRETRE, &c. (A)
ECCLESIASTIQUES (bénéfices), voyez BENEFICES.
ECCLESIASTIQUES (biens), voyez EGLISE.
ECCLESIASTIQUES (cas ou délits), voyez DELIT COMMUN.
ECCLESIASTIQUES (censures), voyez CENSURE.
ECCLESIASTIQUES (chambres), sont les chambres des décimes ou bureaux diocésains, & les chambres souveraines du clergé ou des décimes. Voyez DECIMES.
ECCLESIASTIQUE (comput), voyez COMPUT.
ECCLESIASTIQUE (délit), voyez DELIT COMMUN.
ECCLESIASTIQUE (discipline), voyez DISCIPLINE, CLERC, CLERICATURE, CLERGE.
ECCLESIASTIQUE (dixme), voyez DIXME.
ECCLESIASTIQUE (état), voyez ci-après ETAT.
ECCLESIASTIQUE (habit), voyez CLERC & HABIT.
ECCLESIASTIQUE (jurisdiction), voyez JURISDICTION.
ECCLESIASTIQUE (ordre), voyez CLERGE, ETAT ECCLESIASTIQUE, & ORDRES SACRES.
ECCLESIASTIQUE (patronage), voyez PATRONAGE.
ECCLESIASTIQUE (province), voyez DIOCESE, METROPOLE, & PROVINCE. (A)
|
| ECCOPROTIQUES | adj. pris subst. (Medec.) c'est ainsi qu'on designe les purgatifs doux, qui débarrassent seulement les intestins des excrémens qui y sont retenus.
|
| ECDIQUE | S. m. (Hist. anc.) espece de magistrat dont les fonctions dans les villes greques, n'étoient pas éloignées de celles qui sont exercées dans nos villes, par les officiers qu'on y appelle syndics. L'église de Constantinople avoit des ecdiques ; mais il ne nous reste aucune notion des emplois qu'ils y avoient. Nous savons seulement qu'ils étoient soûmis à un chef appellé protecdique.
|
| ECDYSIES | adj. pris subst. (Myth.) fêtes que les habitans de Phesto en Crete célébroient en l'honneur de Latone, & en mémoire du miracle qu'elle avoit fait en la personne d'une jeune fille qu'elle avoit changée en garçon, à la priere fervente de sa mere. Cette jeune Crétoise, qui avoit miraculeusement éprouvé les avantages des deux sexes, étoit fille de Galatée & de Lamprus ; elle mourut sous l'habit d'homme.
|
| ÉCHAFAUD | S. m. (Hist. mod.) assemblage de bois de charpente élevé en amphithéatre, qui sert à placer commodément ceux qui assistent à quelque cérémonie.
Ce mot vient de l'allemand schawhaus, échafaud, composé de schawen, regarder, & de haus, maison : Guyet le dérive de l'italien catafalco, qui signifie la même chose : Ducange le fait venir du latin echafaudus, de la basse latinité, qui veut dire un tribunal ou un pupitre : d'autres disent qu'il vient de cata, machine de bois qui servoit à porter de la terre pour remplir des fossés, lorsque l'on vouloit donner un assaut ; de-là les Italiens ont formé catafalco, & les Anglois scaffold ; les moines scaffaldus, & les François échafaud. Dictionn. de Trév. Etymol. & Chambers.
ÉCHAFAUD, (Architecture) est un assemblage de planches soûtenu par des cordes, ou par des pieces de bois enfoncées dans le mur, dont se servent les Peintres, les Masons, les Sculpteurs, &c. lorsqu'ils travaillent à des lieux élevés : ces échafauds s'appellent volans.
On les fait aussi quelquefois monter de fond, c'est-à-dire pratiqués avec des pieces de bois qui vont depuis le sol jusqu'au sommet de l'édifice, que l'on tient plus ou moins solides, selon le fardeau qu'ils ont à porter ; ou bien seulement avec des boulins, des échasses, des écoperches, &c. On dit échafauder, & on appelle échafaudage l'union de toutes ces différentes pieces de bois réunies ensemble. (P)
ÉCHAFAUD, (Marine & Pêche) lorsqu'on veut calfater ou donner le suif à un vaisseau, on fait avec des pieces de bois & des planches, une espece de plancher que l'on suspend avec des cordes sur les côtés du vaisseau, sur lequel se mettent les ouvriers & les calfats, & qu'ils appellent échafaud.
On donne aussi le nom d'échafaud aux endroits que l'on bâtit avec des planches sur le bord de la mer dans l'Amérique septentrionale, soit aux côtes de Terre-neuve ou ailleurs, pour y accommoder les morues que l'on veut faire sécher. (Z)
ÉCHAFAUD, terme de Riviere & de Commerce de bois, petite échelle double posée sur chaque part d'un train, sur laquelle montent les compagnons de riviere, afin qu'au passage des pertuis ils ne soient point dans l'eau.
|
| ECHAFAUDAGE | S. m. (Gramm.) il s'entend & de l'action de dresser son échafaud, & des pieces destinées à cet échafaud.
ECHAFAUDAGE, terme de Riviere, c'est l'assemblage des pieux nécessaires pour dresser des échafauds. Voyez ÉCHAFAUD.
|
| ECHALAS | morceaux de coeur de chêne refendus quarrément par éclats d'environ un pouce de gros, & planés ou rabotés, qu'on navre quand ils ne sont pas droits. Il s'en fait de différentes longueurs ; ceux de quatre pieds & demi servent pour les contr'espaliers & haies d'appui ; & ceux de huit à neuf piés, ou de douze, &c. pour les treillages. En latin, pedamen. (P)
|
| ECHALASSER | v. act. (Oeconom. rustiq.) c'est attacher aux échalas ; on le pratique en beaucoup d'endroits aux seps des vignes, voyez l'art. VIGNE. On stipule dans les baux que les vignes seront rendues fumées, échalassées & en bon état.
|
| ECHALIER | S. m. (Oecon. rust.) clôture champêtre ; elle est faite de fagots fichés en terre, & liés ensemble par des gros osiers ou d'autres menus bois flexibles.
|
| ECHALOTE | ascalonia, s. f. (Hist. nat. & Jardinage) cette racine bulbeuse a l'odeur de l'ail, mais un peu moins forte ; elle pousse des tiges creuses & des feuilles longues qui ont le goût de leurs racines. Ses fleurs, en paquets, sont composées de six feuilles rangées en fleur-de-lys, auxquels succedent des fruits ronds remplis de semences.
Les échalotes sont très-employées par les cuisiniers dans leurs ragoûts, & il y a peu de sauces où il n'y en entre.
On multiplie l'échalote par le moyen des gousses ou cayeux qui viennent dans le tour de son pié.
Il y en a une espece appellée échalote d'Espagne, dont les tubercules se nomment rocamboles. Voyez ROCAMBOLE.
Cette plante doit être rapportée au genre des oignons. Voyez OIGNON. (K)
ECHALOTE, (Diete) l'échalote possede exactement les mêmes propriétés que l'ail, mais dans un degré un peu inférieur. Voyez AIL.
|
| ECHAMPEAU | S. m. (Pêche) extrémité de la ligne où l'on attache l'hameçon dans la pêche des morues.
|
| ECHAMPER | v. act. (Peinture) c'est terminer les contours d'une figure, & les détacher d'avec le fond.
|
| ECHANCRURE | S. f. (Art méchan.) configuration introduite par l'art ou par la nature, ou par un accident, dans quelque corps dont on a enlevé, ou dont il semble qu'on ait soustrait une portion circulaire ou à-peu-près ; ainsi il y a des os dont l'anatomiste dit que les bords sont échancrés, il dit les échancrures des vertebres, de l'os sphénoïde, de l'omoplate, de l'os maxillaire, &c. Le tailleur échancre son étoffe au ciseau en plusieurs endroits, par exemple, à celui où il doit ajuster les manches. L'entaille a toutes sortes de figures, convient à toutes sortes de substances, & ne se dit point des choses naturelles. L'encoche est angulaire, & ne se dit point des métaux : l'encoche & le cran ont la même figure, mais le cran se dit des métaux, & des autres substances sur lesquelles l'encoche peut avoir lieu.
|
| ECHANDOLE | S. f. (Couvr.) petit ais de merrein dont on couvre les maisons en différens lieux de France.
|
| ECHANGE | S. m. (Commerce) troc que l'on fait d'une chose, d'une marchandise contre une autre.
Le premier commerce ne s'est fait que par échange des choses en nature, & ce négoce subsiste encore dans le fond du Nord & en Amérique. Voyez COMMERCE.
Le commerce des lettres de change n'est même qu'un négoce de pur échange, un vrai troc d'argent contre d'autre argent. Voyez LETTRE DE CHANGE.
Echange se dit aussi parmi les gros négocians, surtout entre ceux qui trafiquent avec l'étranger d'une espece d'adoption mutuelle, mais seulement à tems, qu'ils font des enfans les uns des autres ; ce qui arrive, par exemple, quand un marchand de Paris voulant envoyer son fils à Amsterdam pour s'y instruire du commerce de Hollande, son correspondant dans cette derniere ville a pareillement un fils qu'il a dessein de tenir quelque tems à Paris pour apprendre le commerce de France. Ces deux amis font alors un échange de leurs enfans, qu'ils regardent ensuite chacun comme le sien propre, soit pour l'entretien, soit pour l'instruction. Voyez les dictionn. du Comm. de Trév. & Chambers. (G)
|
| ECHANGER | TROQUER, PERMUTER, syn. (Gram.) ces trois mots désignent l'action de donner une chose pour une autre, pourvû que l'une des deux choses données ne soit pas de l'argent ; car l'échange qui se fait avec de l'argent s'appelle vente ou achat. On échange les ratifications d'un traité, on troque des marchandises, on permute des bénéfices. Permuter est du style du palais ; troquer, du style ordinaire & familier ; échanger, du style noble. Permutation se dit aussi en Mathématique, des changemens d'ordre qu'on fait souffrir à différentes choses que l'on combine entr'elles. Voyez ALTERNATION, COMBINAISON, & PERMUTATION. (O)
|
| ECHANSON | (GRAND) s. m. Hist. mod. Cet officier se trouve & a rang aux grandes cérémonies, comme à celle du sacre du roi, aux entrées des rois & reines, aux grands repas de cérémonies, & à la cour le jeudi-saint, de même que le grand pannetier & le premier écuyer tranchant. Voyez GRAND PANNETIER & ECUYER TRANCHANT.
Les fonctions que remplissent ces trois officiers dans ces jours de remarque, sont celles que font journellement les gentilshommes servans ; mais ces derniers ne dépendent ni ne relevent point des premiers.
Le grand-échanson a succédé au bouteiller de France, qui étoit l'un des grands officiers de la couronne & de la maison du roi. Voyez BOUTEILLER DE FRANCE, au mot BOUTEILLER.
Hugues bouteiller de France en 1060, signa à la cérémonie de la fondation du prieuré de S. Martin des Champs à Paris ; & un Adam, en qualité d'échanson, signa en 1067 à la cérémonie de la dédicace de cette même église. Il y avoit un échanson de France en 1288, & un maître échanson du roi en 1304, dans le même tems qu'il y avoit des bouteillers de France. Erard de Montmorency échanson de France, le fut en 1309 jusqu'en 1323, de même que Gilles de Soyecourt en 1329, & Briant de Montejean depuis 1346 jusqu'en 1351, quoiqu'il y eût aussi alors des bouteillers de France. Jean de Châlons III. du nom, comte d'Auxerre & de Tonnerre, est le premier qui ait porté le titre de grand-bouteiller de France : il l'étoit en 1350 au sacre du roi Jean. Il continua d'y avoir des échansons ; & Guy seigneur de Cousan prenoit la qualité de grand-échanson de France en 1385, Enguerrand sire de Coucy étant en même tems grand-Bouteiller. En 1419 & 1421 il y avoit deux grands-échansons & un grand-bouteiller ; mais depuis Antoine Dulau seigneur de Châteauneuf, qui vivoit en 1483, revêtu de la charge de grand-bouteiller, il n'est plus parlé de cet office, mais seulement de celui de grand-échanson. La charge de grand-échanson est possédée actuellement, depuis le 28 Mai 1731, par André de Gironde comte de Buron, lieutenant général au gouvernement de l'Isle de France. (G)
|
| ECHANSONNERIE | S. f. (Hist. mod.) lieu où s'assemblent les officiers qui ont soin de la boisson du roi, & où elle se garde. Il y a l'échansonnerie bouche, & l'échansonnerie du commun : la premiere fait partie de l'office qu'on appelle le gobelet ; elle a son chef qu'on appelle aussi chef de gobelet.
|
| ECHANTIGNEU | ou ECHANTIGNOLE, s. f. terme de Charron, ce sont des morceaux de bois longs d'environ un pié, de l'épaisseur de trois pouces, qui sont emmortoisés pour recevoir l'essieu en-dessous, & qui servent pour l'assujettir & le tenir en place. Voyez les Planches du Sellier.
|
| ECHANTIGNOLE | S. f. (Charp.) ce sont des pieces qui soûtiennent les tassaux, voyez TASSAUX. Il faut qu'elles soient embrevées, voy. EMBREVER, dans une entaille faite quarrément sur l'arbalétrier, voyez ARBALETRIER, à la profondeur d'environ un pouce par-en-bas, & bien arrêtées avec des chevilles de bois.
|
| ECHANTILLER | v. act. (Jurispr.) confronter un poids avec l'étalon ou l'original. Voyez ESCANDILLONAGE. (A)
|
| ECHANTILLON | S. m. (Gramm. & Jurisprud.) signifie un modele déterminé par les réglemens, & conservé dans un lieu public, pour servir à régler tous les poids & mesures dont les marchands se servent pour fixer la forme & qualité de certaines marchandises qu'ils débitent. Voyez ci-devant ECHANTILLER, ECHANTILLONNER, & ci-après ESCANDILLONAGE, ETALON. (A)
ECHANTILLON, c'est, dans l'Artillerie, une piece de bois garnie de fer d'un côté, sur lequel sont taillées les différentes moulures du canon : on s'en sert pour marquer ces moulures sur le moule du canon, en faisant tourner ce moule sous l'échantillon, par le moyen d'un moulinet attaché au bout du trousseau. Voyez TROUSSEAU & CANON. (Q)
ECHANTILLON, (Commerce) terme qui dans le commerce en général a plusieurs significations applicables à différentes parties du négoce.
ECHANTILLON, est la contre-partie de la taille sur laquelle les marchands en détail marquent avec des hoches ou incisions, la quantité des marchandises qu'ils vendent à crédit.
ECHANTILLON signifie quelquefois mesure, grandeur : on dit des bois, des tuiles du grand, du petit échantillon ; de semblable, de différent échantillon.
ECHANTILLON se dit d'une certaine mesure réglée par les ordonnances pour diverses sortes de marchandises. Il y a des échantillons pour le bois de charpente & de chauffage, d'autres pour les pavés de grès, d'ardoise, &c. On appelle bois d'échantillon, pavés d'échantillon, ceux qui sont conformes à cette mesure. Dictionn. du Commerce & Chambers.
ECHANTILLON, (Mettre d') Fonderie en plomb. Voyez l'Article DRAGEE.
ECHANTILLON, outil d'Horloger ; il sert à égaler les dents des roues de rencontre.
Cet outil représenté Pl. XVI. fig. 63. d'Horlogerie, est composé de deux branches A B, A C, qui tendent toûjours à s'écarter l'une de l'autre par leur ressort, & qui sont contenues à une distance déterminée par la vis V.
Voici comme on s'en sert. Ayant fait approcher les deux branches assez près l'une de l'autre pour que l'extrémité F de celle qui est marquée B, passe par-dessous l'autre au moins au-delà du point d, on le pose ensuite sur une des pointes des dents de la roue de rencontre, ensorte que cette pointe s'appuie contre l'angle d ; alors, au moyen de la vis V, on éloigne ou l'on approche la branche B, jusqu'à ce que sa partie B aille raser & frotter imperceptiblement la pointe de la dent voisine. La distance entre le point d & l'extrémité B étant ainsi rendue égale à la distance entre deux pointes de dents, on présente de nouveau l'instrument à d'autres dents, pour voir si leurs distances sont les mêmes ; si elles ne le sont pas, on tâche de les rendre égales par les moyens ordinaires, & on continue de représenter l'échantillon, jusqu'à ce que son extrémité B rase également toutes les pointes des dents de la roue. Cette opération est fort délicate, & cependant fort nécessaire ; car il est de la plus grande conséquence que les dents d'une roue de rencontre soient bien égales, afin qu'on puisse avoir des palettes larges & un échappement un peu juste, sans craindre cependant que la montre arrête par les accrochemens. Voyez ACCROCHEMENT, ECHAPPEMENT. (T)
ECHANTILLON, à la Monnoie, est l'étalon ou poids original de l'hôtel des monnoies de Lyon ; ce que la cour des monnoies de Paris appelle étalon original. Voyez ETALON.
ECHANTILLON, (Rubanier & autres Arts méchan.) se dit d'une petite longueur de quelqu'ouvrage que ce soit ; laquelle longueur est suffisante pour laisser voir entier au moins le dessein qu'il représente.
|
| ECHANTILLONNER | ou ECHANTILLER, (Jurispr.) c'est confronter des poids ou mesures avec l'étalon ou original. Voyez ESCANDILLONAGE, & ci-après ETALON. (A)
ECHANTILLONNER, v. act. (Comm.) c'est couper les échantillons d'une piece d'étoffe, pour les faire voir aux marchands ou aux acheteurs.
Il signifie aussi couper des morceaux de drap des pieces qui viennent de la teinture, pour en faire le débouilli. Voyez TEINTURE.
Les maîtres & gardes Drapiers ont ce droit, & c'est à eux de faire échantillonner les draps, c'est-à-dire d'en faire couper des échantillons pour les mettre à l'épreuve du débouilli. Dictionn. de Comm. de Trév. & Chambers. (G)
|
| ECHANVROIR | S. m. (Oecon. rust.) planche haute d'environ trois piés, & assemblée debout avec quelque morceau de bois. On prend le chanvre ou le lin poignée à poignée, on l'appuie sur cette planche, & on le bat avec une espece de couteau de bois d'éclisse qui en sépare les chenevottes, & rend la filasse lisse & belle. Il y a des échanvroirs de fer en forme de couprets émoussés.
|
| ECHAPPADE | S. f. mot qui n'est dans aucun dictionnaire, & qui est cependant fort usité parmi les Graveurs en bois. C'est l'action ou l'accident d'enlever quelque trait avec le fermoir, en dégageant les contours d'une planche gravée, soit parce que l'outil est entraîné dans le fil du bois, soit parce que ce trait n'aura pas été assez dégagé à sa base par le dégagement fait avec la pointe à graver, ou qu'on aura trop pris d'épaisseur de bois avec le fermoir, ou bien parce qu'on n'aura pas eu soin d'appuyer le pouce de la main qui tient l'outil, contre celui de la main gauche, en dégageant, pour le tenir en respect, & par ce moyen éviter l'échappade. L'échappade a lieu aussi avec la gouge, quand on n'a pas la précaution d'appuyer le pouce droit contre le gauche, comme l'on vient de dire, ou quand on baisse trop horisontalement cet outil : alors il échappe en vuidant, & va tout à-travers la gravure faire breche à quantité de traits, de tailles ou de contours ; accident d'autant plus desagréable, que n'y ayant d'autre remede que de mettre aux places ébrechées de petites pieces, il est presqu'impossible, sur-tout à des ouvrages délicatement gravés, qu'il n'y paroisse pas, si ce n'est aux premieres impressions, du moins à celles qui suivront, quand la planche aura été lavée, parce que l'eau fait renfler la piece plus que la superficie de la planche ; de sorte que, quelque bien ajustée qu'elle ait été, il se forme presque toûjours à l'estampe un trait blanc autour de cette piece, ce qui gâte la gravure. Voyez PIECES. Cet article est de M. PAPILLON, Graveur en bois.
|
| ECHAPPÉ | adj. synon. (Gramm.) Nous croyons devoir avertir ici que ces mots, est échappé, a échappé, ne sont nullement synonymes. Le mot échappé, quand il est joint avec le verbe est, a un sens bien différent de celui qu'il a lorsqu'il est joint au verbe a : dans le premier cas il désigne une chose faite par inadvertance ; dans le second une chose non faite par inadvertance ou par oubli. Ce mot m'est échappé, c'est-à-dire j'ai prononcé ce mot sans y prendre garde : ce que je voulois vous dire m'a échappé, c'est-à-dire j'ai oublié de vous le dire ; ou dans un autre sens, j'ai oublié ce que je voulois dire.
S'EVADER, S'ENFUIR & S'ECHAPPER, different en ce que s'évader se fait en secret ; s'échapper suppose qu'on a déjà été pris, ou qu'on est près de l'être ; s'enfuir ne suppose aucune de ces conditions : on s'échappe des mains de quelqu'un, on s'évade d'une prison, on s'enfuit après une bataille perdue. (O)
ECHAPPE, (Marechallerie & Manége) se dit en parlant d'un cheval provenant de race de cheval anglois, barbe, espagnol, &c. & d'une jument du pays ; ainsi nous disons un échappé d'anglois, d'espagnol, de barbe, &c. Voyez HARAS : en ce cas le terme échappé est substantif.
Nous l'employons comme adjectif lorsqu'il s'agit de désigner un cheval qui s'est dégagé par quelque moyen que ce soit des liens qui le tenoient attaché, soit qu'il se soit délicoté, soit qu'il ait pû se dérober à l'homme qui le conduisoit en main.
Il est nombre de chevaux très-sujets à s'échapper dans l'écurie, après s'être délivrés de leurs licous. Il seroit sans doute superflu de détailler ici la multitude des accidens qui peuvent en résulter ; nous nous contenterons d'observer que le licou dont on doit se servir par préférence à tout autre, eu égard à l'animal qui a contracté cette mauvaise habitude, est un licou de cuir à doubles-sous-gorges qui se croisent (voyez LICOU). Quant à celui que l'on mene en main & qui s'échappe, son évasion ne peut le plus souvent être attribuée, ou qu'à la négligence de celui qui le conduit, ou qu'à l'assujettissement dans lequel il le tient. Dans le premier cas le palefrenier ou le cavalier marchent sans attention, & n'ont dans leur main que le bout ou l'extrêmité des rênes ou de la longe, de maniere que si le cheval est trop vif ou trop gai, ou si quelqu'objet l'effraye, il fait plusieurs pointes, & peut estropier l'homme qui est à cheval ou à pié ; d'autres fois il se jette en-arriere, & tire si fort en se cabrant ou sans se cabrer, que la crainte saisit le palefrenier, ou que le cavalier monté sur un autre cheval est dans le risque évident de tomber, & c'est ainsi qu'on le lâche & qu'on l'abandonne. Ceux qui le contraignent trop, qui le menent la longe ou les rênes trop raccourcies, principalement les palefreniers qui empoignent grossierement les branches du mords, & les rapprochent en les serrant de maniere à blesser l'animal, & qui de plus le fixent sans cesse en se retournant, s'exposent aux mêmes inconveniens : pour les éviter, on doit observer un milieu entre le trop de gêne & le trop de liberté. L'homme qui est à cheval & qui est muni de la longe, en laissera à l'animal une juste longueur. Dès qu'il s'approchera trop de lui, il l'en éloignera ; dès qu'il s'en éloignera trop, il l'en rapprochera, non en le tirant tout d'un coup, mais en le retenant legerement, en rendant ensuite & en le ramenant ainsi insensiblement. Lorsqu'il employe une force subite, l'animal en oppose une plus grande, qui l'emporte bien-tôt. A l'égard du palefrenier, il tiendra les rênes d'une main, au-dessous des boucles qui empêchent qu'elles ne sortent & se dégagent des anneaux fixés au bas des branches par un touret, & de l'autre par leurs extrémités. Dans cet état son bras étant éloigné de son corps, & sa main élevée à une hauteur non excessive, mais proportionnée, il marchera droit devant lui, sans jamais envisager, s'il m'est permis d'user ici de cette expression, le cheval qui lui sera confié. S'il sent que l'animal commence à tirer, il résistera dans le moment, & lui cédera aussi-tôt après ; il résistera de nouveau, cédera encore, & le vaincra par ce moyen, quel que soit le genre de défenses qu'il médite. Du reste, comme il est très-peu de palefreniers en état de ménager une bouche, & que l'on doit sans cesse appréhender & redouter les saccades de leur part, il faut dégourmer le cheval pour en diminuer les effets, toûjours plus funestes lorsque ce second point de résistance n'est pas supprimé, & fixe plus violemment l'appui de l'embouchure sur les barres. (e)
|
| ECHAPPÉE | sub. f. en Architecture, se dit d'une hauteur suffisante pour passer facilement au-dessous de la rampe d'un escalier, pour descendre ou monter. En latin, diverticulum. (P)
|
| ECHAPPEMENT | S. m. (Horlogerie) c'est une partie essentielle des horloges ; il se dit en général de la méchanique par laquelle le régulateur reçoit le mouvement de la derniere roue, & ensuite le suspend ou réagit sur elle, afin de modérer & regler le mouvement de l'horloge.
Les artistes distinguent deux sortes d'échappemens ; dans les uns, dont l'origine est très-ancienne & même inconnue, la roue de rencontre agit continuellement sur le régulateur, soit pour en accélérer, soit pour en retarder la vîtesse : dans les autres, elle n'agît que pour accélérer les vibrations, & non pour les retarder, si ce n'est par les frottemens. Les roues & les aiguilles des horloges où les premiers sont employés, ont un mouvement retrograde à chaque vibration, en conséquence de quoi on les a nommés échappemens à recul : celles des horloges où l'on fait usage des derniers, ont toûjours un mouvement progressif, excepté que chaque vibration est suivie d'un petit repos, ce qui les a fait nommer échappemens à repos ; ceux-ci doivent leur naissance à l'invention du ressort spiral & du pendule, & peuvent s'appliquer en général à tous les régulateurs qui font des vibrations sans le secours de la force motrice. Leur disposition est telle, qu'elle ne peut avoir lieu pour les régulateurs, qui, comme le simple balancier, ne font des vibrations qu'à l'aide d'un moteur étranger ; c'est ce que l'on concevra facilement par les descriptions suivantes.
Le but que les habiles artistes se proposent dans un échappement quelconque, c'est d'obvier aux défauts qui peuvent se rencontrer dans la puissance régulatrice & dans la force qui entretient son mouvement : c'est dans cette vûe qu'ils disposent ces échappemens, de façon que le régulateur étant donné, il devienne aussi puissant & aussi actif qu'il est possible, & qu'il éprouve dans ses vibrations le moins de frottement qu'il se peut.
Les Horlogers ont aussi égard, dans la construction de leurs échappemens, à l'espece de régulateur qu'ils employent ; par exemple, les petits arcs d'un pendule approchant beaucoup plus de l'isochronisme que les grands, les artistes intelligens font ensorte que l'échappement d'un pendule ne permette que de très-petits arcs ; les grandes oscillations s'achevant en plus de tems que les petites, ils tâchent aussi de compenser par la même voie les erreurs qui pourroient naître de ces différences. Si l'horloge est destinée à éprouver du mouvement, ils font encore leurs efforts pour que son échappement la rende peu susceptible de variations par cette cause ; s'ils prévoyent qu'elle doive se trouver dans différentes situations, comme une montre qui tantôt est pendue, tantôt sur le fond de sa boite, & quelquefois sur le crystal, ils disposent l'échappement de maniere qu'il ne soit sujet à aucun changement par ces différentes positions.
Les savans horlogers n'apportent pas de moindres attentions, pour que leur roüage soit peu fatigué par le régulateur : cela donne à leur horloge d'excellentes propriétés ; elle en devient plus durable, l'état de la machine reste plus constant, plus uniforme, & elle est par conséquent susceptible d'une plus grande régularité : ce sont des avantages considérables, qui se rencontrent particulierement dans les échappemens à repos.
Les quatre échappemens dont on fait aujourd'hui le plus d'usage, réunissant assez parfaitement toutes les propriétés dont nous venons de parler, nous nous bornerons à leur description, sans entrer dans un détail inutile sur tous ceux qu'on a imaginés ou qu'on pourroit imaginer d'après les mêmes principes ; tous ces échappemens, quoique différens en apparence des quatre premiers, étant toûjours les mêmes pour le fond.
Description de l'échappement ordinaire ou à verge. Le plus ancien des échappemens, qui est en même tems le plus communément usité dans les montres, passe avec justice pour une des plus subtiles inventions que la méchanique ait produit. La roue de rencontre (figure 27.) est posée de telle sorte, que son axe coupe perpendiculairement la tige du balancier ; sur cette tige, à laquelle on a donné le nom de verge, s'élevent deux petites ailes ou palettes qui forment entr'elles un angle d'environ 90 degrés. Elles viennent s'engager dans les dents de la roue, dont le nombre est impair, afin que l'axe du balancier répondant par sa partie supérieure, par exemple, à une de ces dents, il réponde par l'inférieure au point opposé entre deux de ces mêmes dents.
Effet de cette construction. La montre étant remontée, la pointe de la dent qui appuie sur l'une des palettes, la fait tourner jusqu'à ce qu'elle la quitte, pendant que la seconde palette, qui ne trouve aucun obstacle, s'avance en sens contraire dans les dents opposées, & rencontre la plus voisine de ces dents, au même instant ou un peu après que la premiere palette est abandonnée ; alors le régulateur, par son mouvement acquis, fait retrograder la roue de rencontre & tous les autres mobiles, ce qu'il continue de faire, jusqu'à ce qu'ayant consumé toute sa force, il céde enfin à l'action de la roue, qui pour lors le chasse de nouveau, en agissant sur la seconde palette comme elle avoit fait sur la premiere ; il en est ainsi du reste des dents.
Par cette disposition, le régulateur ne permet aux roues de se mouvoir, qu'autant qu'elles le mettent elles-mêmes en mouvement, & lui font faire des vibrations. Il suit de cette construction, 1°. que le balancier, ou tout autre modérateur, apporte une resistance au roüage, qui l'empêche de céder trop rapidement à l'action de la force motrice : 2°. que les roues (abstraction faite de l'action du roüage) s'échappant plus ou moins vîte, selon la masse du régulateur ou le nombre de ses vibrations, on peut toûjours déterminer par-là celles qui portent les aiguilles, à faire un certain nombre de tours dans un tems donné : enfin par le moyen de cet échappement, lorsque le régulateur a été mis en mouvement par la force motrice, il réagit sur les roues, & les fait retrograder proportionnellement à la force qui lui a été communiquée ; d'où il résulte une sorte de compensation dans le mouvement des montres, indépendamment même du ressort spiral, la plus grande force motrice du roüage qui devroit les faire avancer, étant toûjours suivie d'une plus grande réaction du balancier qui tend à les faire retarder.
Nous pourrions entrer ici dans un examen purement théorique de la nature de cet échappement, & de la maniere la plus avantageuse de le construire ; mais comme dans les échappemens en général, & dans celui-ci en particulier, il se mêle beaucoup de choses qu'il est très-difficile, pour ne pas dire impossible, de déterminer théoriquement, telles que les variations qui naissent des frottemens, des résistances, des huiles, des secousses, des différentes positions, &c. il faut dans ce cas-ci, comme dans tous les autres de cette nature où la théorie manque, avoir recours à l'expérience. C'est pourquoi en rapportant à la théorie, les choses qu'on y pourra rapporter, nous nous appuierons dans les autres, sur ce que l'expérience a appris aux Horlogers.
La propriété la plus remarquable de l'échappement ordinaire, c'est que l'action de la roue de rencontre sur le balancier, pour lui communiquer du mouvement, s'opere par de très-grands leviers ; au lieu que la réaction du balancier sur cette roue, se fait au contraire par de très-petits ; ce qui produit une grande liberté dans le régulateur, & augmente beaucoup sa puissance régulatrice.
Pour rendre ceci plus sensible, supposons que B (figure 19.) soit une puissance qui se meuve dans la direction constante B E, & qui pousse continuellement une palette C P, qui se meut circulairement autour du point C. Je dis que les efforts de cette puissance pour faire tourner la palette, seront entr'eux, dans les différentes situations C P, comme les quarrés des lignes C E, C p, qui expriment les distances des points p & E au centre.
Pour le démontrer, imaginons que la puissance agissant perpendiculairement en E, parcoure un très-petit espace comme E G ; imaginons de plus la palette & la puissance parvenues en p, & supposons que la puissance parcoure comme auparavant un espace t p égal à l'espace E G ; l'arc décrit par le rayon p sera p d. Les arcs décrits par ces deux points des palettes p & E, dans ces différentes situations, seront donc comme les lignes p d & E G, ou son égal p t ; mais à cause des triangles semblables E C p, t p d, on voit que ces lignes sont entr'elles comme C E & c p ; ces arcs seront donc comme ces lignes. Or on sait par un des premiers principes de la méchanique, que les efforts d'une puissance sont en raison renversée des vîtesses qu'elle communique : ces forces dans les points p & E seront donc en raison renversée de C E & de C p, qui expriment les vîtesses dans les points P & E, elles seront donc dans la raison de C p à C E : mais de plus elles seront appliquées à des leviers, qui seront encore en même raison ; l'effort total dans les points E & p, sera donc comme le quarré d'E C est au quarré de p C.
Il suit de-là, que plus l'angle p C E, formé par la palette & par la perpendiculaire à la direction de la puissance, augmente, plus la force de cette puissance augmente.
Il est facile à présent de faire l'application de cette proposition, à ce que nous avons avancé au sujet de la propriété de l'échappement ordinaire. Pour cet effet, qu'on imagine que la figure 24 représente la projection ortographique d'une roue de rencontre & des palettes d'un balancier. Les dents a & b seront celles qui étoient les plus près de l'oeil avant la projection, d e f celles qui en étoient les plus éloignées, & C P, C L représenteront la projection des palettes. Mais on peut regarder le mouvement des dents a & b dans la direction G M, comme ne différant pas beaucoup de leur mouvement circulaire, de même que celui des dents d e f en sens contraire de M en G ; cela étant posé, C M étant perpendiculaire à ces deux directions, il est clair, par ce que nous avons démontré plus haut, qu'à mesure que la roue mene la palette, sa force augmente, & qu'enfin elle est la plus grande de toutes, lorsqu'elle est sur le point de la quitter, comme en P ; parce qu'alors l'angle de la palette avec la perpendiculaire à la direction de la roue est le plus grand, & qu'au contraire la dent d, qui va rencontrer l'autre palette L t la pousse avec bien moins de force, puisque l'angle M C t formé par cette palette & par la perpendiculaire à la direction de la roue est beaucoup plus petit. Ceci prouve donc ce que nous avons avancé de la propriété de cet échappement ; savoir, que la roue de rencontre a beaucoup plus de force pour communiquer du mouvement au balancier, qu'elle n'en a pour lui résister lorsqu'il réagit sur elle. Cette force seroit comme le quarré des leviers sur lesquels la roue agit dans ces deux points P & t, si cette roue se mouvoit en ligne droite, comme nous l'avons supposé pour la facilité de la démonstration ; mais comme elle se meut circulairement, cette force croît dans un plus grand rapport ; car le levier de cette roue par lequel elle agit sur la palette, diminue à mesure que l'inclinaison de cette palette augmente ; puisque ce levier n'est autre chose que le sinus du complément de l'angle formé par le rayon de la roue, qui se termine à la pointe de la dent, & par celui qui est parallele à l'axe de la verge, angle qui augmente toûjours à mesure que la dent pousse la palette. La longueur de ce levier doit donc entrer aussi dans l'estimation de l'action de la roue de rencontre sur la palette : or plus le levier d'une roue diminue, plus sa force augmente. Il s'ensuit donc que le rapport des forces avec lesquelles la roue d'échappement agit sur la palette qu'elle quitte, & sur celle qu'elle rencontre, est dans la raison composée de la directe des quarrés des leviers des palettes par lesquels se fait cette action, & dans l'inverse des sinus des complémens des angles formés par le rayon qui le termine à la pointe de la dent, dans ces différentes positions, & par celui qui est parallele à l'axe de la verge.
Cette propriété de l'échappement étoit trop avantageuse, pour que les habiles horlogers ne s'efforçassent pas d'en profiter ; aussi ne manquerent-ils pas de faire approcher la roue de rencontre aussi près de l'axe du balancier qu'ils le pûrent, pour obtenir par ce moyen la plus grande différence entre les forces dans les points P & t (voyez la même figure 24) ; car par-là l'angle M C P devenant le plus grand, & l'autre M C t le plus petit, cet effet en résultoit nécessairement. Mais bien-tôt ils s'apperçurent que cette pratique entraînoit de grands inconvéniens : 1°. le balancier décrivoit par-là de trop grands arcs à chaque vibration, ce qui le rendoit sujet aux renversemens & aux battemens : 2°. cela donnoit lieu à des palettes étroites, qui rendoient la montre trop sujette à se déranger par les différentes situations, l'inconvénient du jeu des pivots dans leurs trous étant beaucoup plus grand par rapport à des palettes étroites qu'à des palettes larges.
Après donc un très-grand nombre de tentatives & d'expériences, où l'on varia la longueur des palettes, l'angle qu'elles font entr'elles, & la distance de la roue de rencontre à l'axe du balancier, on trouva que l'angle de 90 degrés étoit le plus convenable pour les palettes, & que la roue de rencontre devoit approcher assez près de l'axe du balancier, pour qu'une dent de cette roue étant supposée au point où elle tombe sur une palette, après avoir abandonné l'autre, cette dent pût faire parcourir à la palette, pour la quitter de nouveau, un arc de 40 degrés.
En réfléchissant sur cette matiere, on pourroit imaginer qu'il seroit plus à propos que les palettes formassent entr'elles un angle au-dessus de 90 degrés, parce qu'alors l'arc total de réaction se feroit sur un plus petit levier. Mais comme des changemens inévitables font décroître la grandeur des vibrations ; comme de plus l'échappement ne peut être parfaitement juste, & qu'il se fait toûjours un peu de chûte sur les palettes, quand le balancier commence à réagir, les Horlogers diminuent le levier par lequel la roue opere quand elle vient d'échapper : ce qu'ils ne peuvent faire sans augmenter celui qui se forme à la fin de la réaction. Ces deux leviers deviennent à très-peu près égaux, quand la montre a marché pendant un certain tems, le branle allant toûjours en diminuant.
L'expérience a encore montré aux Horlogers que le régulateur des montres doit avoir avec la force motrice un certain rapport, sans lequel, ou il n'est pas assez puissant pour corriger les variations de cette force, ou il lui apporte une trop grande résistance à surmonter, ce qui rend la montre sujette à s'arrêter. La méthode que la pratique a enseignée pour donner au régulateur une puissance également éloignée de l'un & l'autre inconvénient, c'est de faire marcher les montres sans ressort spiral, comme elles le faisoient avant l'invention de ce ressort, & de donner au balancier une masse telle, que sa résistance laisse parcourir à l'aiguille sur le cadran 27 minutes par heure, & que le ressort spiral étant ajoûté, accélere dans un même tems d'une heure le mouvement de cette aiguille de 33 minutes. Il est bon de remarquer cependant que ce nombre de 27 minutes que doit aller une montre par heure sans ressort spiral, est conditionnel à la bonté de la montre ; car ces différentes imperfections du roüage rendant la force motrice, tantôt plus grande, tantôt plus petite, obligent de faire aller les montres médiocres plus de 27, comme 28 & même 30, pendant qu'on peut ne faire aller que 26, & même moins, celles qui sont très-bien faites.
Ayant apporté tous ses soins pour la disposition de l'échappement ordinaire, on y reconnoît trois propriétés considérables, la simplicité, la facilité d'exécution, & le peu de frottement qui se rencontre dans toutes les parties qui le composent. Il est fâcheux qu'avec tous ces avantages il ne puisse procurer une compensation suffisante des inégalités du roüage ; inconvénient qui vient de ce que les montres, comme nous venons de le dire, vont 27 minutes par heure sans le secours du ressort spiral & par la seule puissance de la force motrice. En doublant la force motrice d'une montre, on la fait avancer d'environ une heure en 24.
L'échappement à verge a encore plusieurs défauts. Le pivot qui porte la roue de rencontre est chargé de toute la pression d'un engrenage, de toute l'action & la réaction des palettes ; réaction d'autant plus grande, qu'elle se passe au-delà de ce pivot. D'ailleurs pour des raisons qu'on rapportera plus bas, on ne peut en faire usage dans les pendules ; c'est pourquoi on leur applique ordinairement ou l'échappement à deux verges, ou celui que l'on doit à la sagacité du docteur Hook.
Un autre échappement à recul qui ne differe réellement que de nom du précédent, c'est l'échappement à piroüette. Voici en peu de mots en quoi il consiste. 1°. Les dents de la derniere roue formées comme celles d'une roue de champ, engrenent dans un pignon fixé sur l'axe du balancier. 2°. L'axe de la derniere roue (dans le cas précédent roue de rencontre), est ici une verge avec des palettes, lesquelles sont alternativement poussées par les dents de la roue de champ formées comme celles d'une roue de rencontre.
Sur ce simple exposé, il est aisé de voir que cet échappement ne differe point du précédent, si ce n'est qu'au lieu de se faire entre la derniere roue & le balancier, il se fait entre la roue de champ & la derniere roue, qui par le moyen de son engrenage avec le pignon du balancier, fait faire à ce régulateur plusieurs tours à chaque vibration.
Le but qu'on se proposa dans cette construction fut de rendre les vibrations du balancier fort lentes comme d'une seconde, en lui laissant toûjours le même mouvement. M. Sulli dit (regle artificielle du tems, page 241.) qu'il a vû de ces sortes de montres qui n'avoient point de ressort spiral, & qui employoient deux secondes de tems dans chaque vibration. Il semble, dit le même auteur, " qu'on ait imaginé cette construction pour mieux imiter les vibrations d'une pendule à seconde, qui étoit alors une invention nouvelle & peu connue. Il se peut aussi, ajoûte-t-il, que les premieres montres à ressort spiral de M. Huyghens, ayant leur échappement de cette maniere, certains artistes antagonistes de cette nouveauté, dont ils ne comprenoient point la propriété, s'imaginerent que ces montres à piroüette devoient leur régularité plûtôt à la lenteur de leurs vibrations qu'à l'application de ce ressort dont ils essayerent de se passer "
Description de l'échappement du docteur Hook, ou de l'échappement à ancre.
Dans cet échappement, sur l'axe du mouvement du pendule sont deux branches ou bras (fig. 25) qui embrassent une partie du rochet : l'un se terminant par une courbe, dont la convexité est tournée extérieurement ; & l'autre aussi par une courbe dont la concavité est tournée intérieurement. Quand le rochet chasse le premier, le second situé de l'autre côté de l'axe est contraint de s'engager dans les dents qui lui sont correspondantes ; d'où étant bien-tôt chassé, il oblige à son tour l'autre de se représenter à l'action du rochet, &c. C'est ainsi que sont restituées les pertes de mouvement du pendule ; on va le voir plus amplement par le précis de la dissertation de M. Saurin (mémoire de l'acad. ann. 1720.) que nous allons rapporter.
" Tout le monde dit bien en général que c'est le poids moteur qui entretient les vibrations du pendule ; mais comment les entretient-il ? c'est une demande qu'on ne s'est pas même avisé de se faire. L'experience a conduit les Horlogers à donner à l'échappement la construction nécessaire pour cet effet ; cependant il y en a très-peu à qui tout l'art de cette construction soit connu, & qui ne fussent embarrassés du problème que je propose, trouver la raison de la durée des vibrations : il sera résolu par l'exposition que je vais donner.
La figure 25 représente une roue de rencontre & une ancre avec son pendule dans l'état où ce régulateur est en repos. Il est alors vertical & l'ancre horisontal ; c'est-à-dire qu'une droite A A qui joindroit les deux extrémités des faces de l'échappement, seroit perpendiculaire à la verticale C B. D'un côté, une dent de la roue s'appuie sur le point B de l'une des courbes, dont une partie A B est engagée dans la dent ; de l'autre, une même partie A B s'avance entre deux dents, & est éloignée de l'une & de l'autre à peu-près de la même quantité.
Le poids moteur étant remonté, il s'en faut de beaucoup qu'il ait par lui-même la force de mettre le pendule en mouvement. Pour l'y mettre, il faut l'élever & le lâcher ensuite ; tombant alors par sa propre pesanteur, & accéléré dans sa chûte par la dent H qui par supposition le pousse jusqu'en A, il remonte de l'autre côté. Pour lors la dent N rencontrant l'ancre en F, elle est contrainte de reculer un peu par le mouvement acquis du pendule ; celui-ci retombant de nouveau par l'effort de la pesanteur, est encore accéléré dans sa chûte par la dent qui avoit reculé, & remonte ainsi du côté d'où il étoit premierement descendu. Alors la nouvelle dent qu'il y rencontre, après avoir reculé, comme l'autre, le poursuit & le hâte dans sa chûte, comme ci-devant.
Le pendule se mouvant dans le vuide, on sait que dans ce cas, faisant abstraction des frottemens, il remonteroit toûjours à la même hauteur ; mettant encore à part l'action des deux dents opposées, il est clair que ses vibrations demeureroient constamment les mêmes & ne finiroient point. Ajoûtons présentement à la force de la pesanteur celle des deux dents opposées du rochet ; cette derniere force agissant également de part & d'autre sur le pendule, & se détruisant de même, les vibrations demeureront encore les mêmes, sans jamais diminuer ni cesser, rien n'empêchant le pendule dans notre supposition de remonter toûjours à la hauteur d'où il est descendu. Mais il est évident que dans le plein il en doit être empêché par la résistance de l'air ; les vibrations iront donc en diminuant, & cesseront enfin.
Quelle est donc la cause des vibrations constantes dans nos horloges ? elle se rencontre précisément dans la construction de l'échappement, qui est telle que le pendule étant en repos, une partie A B de l'une des faces est engagée dans la dent H qui la touche, non au point A, mais au point B ; & une partie égale A B de l'autre courbe s'avance entre les deux dents N Q dans un éloignement réglé de maniere, que le pendule étant en mouvement, lorsque la dent H échappe au point A, la dent N rencontre la face opposée au point F, qui donne B F égale B A ; & de même, lorsque la dent N vient à échapper, la dent H rencontre l'autre face en un semblable point F ; c'est-à-dire que la distance A F est égale dans les deux faces, & double de A B dans l'une & dans l'autre.
Ce qu'il faut bien remarquer, c'est que la dent H étant au point F, le poids du pendule est en L à gauche ; & la dent N étant au point semblable F de l'autre côté, le poids du pendule est en L à droite : de sorte que l'une & l'autre dent agissant successivement d'F en B, accélerent le pendule dans sa chûte d'L en D, & que continuant d'agir sur la face de B en A, elles l'accélerent encore dans tout l'arc qu'il parcourt en montant de D en L ; ainsi la force de la dent transmise au pendule, ne l'abandonne pas à lui-même au point D, elle continue d'exercer son effort sur lui jusqu'au point L, & c'est précisément ce surcroît d'effort de D en L en montant, qui est la cause de la durée & de la constante égalité des vibrations : ce qu'il est aisé de voir.
Car supposons que l'arc S D S est celui que le pendule parcourt dans ses vibrations constantes, en tombant de S en D ; s'il n'y avoit ni résistance d'air, ni frottement, l'accélération de son mouvement, causée par la pesanteur & par l'action de la dent qui le suit dans sa chûte, lui donneroit bien une vîtesse suffisante pour le faire monter de l'autre côté à la hauteur S, contre l'effort de la dent opposée qu'il ne rencontre qu'en L : mais il est évident que les frottemens & la résistance de l'air ayant diminué cette vîtesse dans toute la descente, & la diminuant encore quand le pendule monte, il ne sauroit arriver au point S sans un nouveau secours : si donc il y parvient, c'est que ce secours lui est donné par l'action de la dent, continuée sur lui depuis D jusqu'en L. Le point S est tel que l'effort ajoûté de D en L, égale précisément la perte causée par les frottemens & la résistance de l'air dans tout l'arc parcouru S D S.
Si pour mettre le pendule en mouvement on l'avoit élevé à quelque point I plus haut que S, l'effort de D en L de la dent ne se trouvant pas assez grand pour réparer la perte, le pendule ne monteroit de l'autre côté qu'au-dessous de I, & les vibrations continueroient à diminuer jusqu'à ce qu'il eût attrapé le point S, où l'effort ajoûté est égal à la perte.
Il en seroit de même si on l'avoit élevé moins haut que S ; l'effort ajoûté étant alors plus grand que la perte, le pendule monteroit plus haut que le point d'où il seroit descendu, & les vibrations ne cesseroient d'augmenter jusqu'à ce qu'elles eussent atteint le point S ".
Ce que M. Saurin vient de dire touchant le pendule & l'échappement à ancre, doit s'entendre des autres régulateurs, & de toutes sortes d'échappemens ; dans tous il y a toûjours une partie des palettes ou des courbes, telle que A B, qui engrene dans la roue de rencontre : & c'est cette partie qui est destinée à restituer le mouvement, que le régulateur perd par la résistance de l'air & des frottemens. Cela me paroît assez éclairci par ce qui précede : c'est pourquoi je ne m'arrêterai pas à faire remarquer la même chose dans les descriptions qui vont suivre.
Je reviens à l'ancre. Elle est accompagnée de plusieurs belles propriétés ; ses courbes, comme mon pere l'a découvert, & comme M. Saurin l'a démontré, doivent être à très-peu près des développantes de cercle, au moyen dequoi elles compensent parfaitement les inégalités de la force motrice : parce que dans les plus grandes oscillations, la roue de rencontre agit par des leviers plus avantageux. Une autre propriété de cet échappement, c'est que les arcs de vibration du pendule peuvent être fort petits, & par conséquent très-isochrones, & la lentille du pendule fort pesante.
Deux inconvéniens considérables diminuent beaucoup tous ces avantages : le frottement que les dents du rochet occasionnent sur les courbes, & la difficulté de donner à celles-ci l'exactitude requise. Pour ces deux raisons, on lui préfere ordinairement l'échappement à deux verges, qui avec les mêmes avantages est beaucoup moins susceptible de frottement.
De l'échappement à deux verges. Les choses les plus ingénieuses & les plus utiles, sont souvent abandonnées, & tombent après dans un profond oubli. C'est ce qui est arrivé à l'échappement dont nous faisons la description ; il est fort ancien : cependant on n'en a guere fait usage que lorsque mon pere ayant reconnu toutes ses propriétés, il entreprit de ne pas les laisser inutiles.
Cet échappement consistoit autrefois en deux portions de roue (fig. 20.) qui s'engrenoient l'une dans l'autre, & dont chacune étoit ajustée sur une tige, où l'on avoit adapté une palette. L'une de ces tiges portoit en outre la fourchette ; & lorsque le rochet formé comme celui de l'échappement à ancre, écartoit l'une des palettes, l'autre, au moyen de l'engrenage qui la faisoit avancer en sens contraire, venoit se présenter à l'action du rochet, ainsi de suite : dans cet état on l'appelle échappement à patte de taupe.
Mon pere, après avoir fait plusieurs changemens dans la maniere dont ces deux palettes se communiquoient le mouvement, a réduit ces deux portions de roue à un cylindre ou rouleau mobile sur ces deux pivots, & qui a une espece de fourche dans lequel s'avance le cylindre ; comme on le voit dans la fig. 26. Après plusieurs tentatives & expériences, il parvint aussi à lui procurer une compensation exacte des inégalités du moteur. Tâchons de découvrir comment s'opere cet effet, qui est peut-être aussi surprenant, qu'il est difficile à développer.
Tout pendule libre (voyez l'article PENDULE) décrit les grands arcs en plus de tems que les plus petits ; ainsi puisque dans le pendule appliqué à l'horloge le surcroît de force motrice fait décrire de plus grands arcs, cette augmentation apporte nécessairement une cause de retard dans les oscillations : d'un autre côté, elle leur en procure en même tems une d'avancement ; car la plus grande force de la roue de rencontre oppose une plus grande résistance à la réaction des palettes, & leur communique en partie ce surcroît de vîtesse que le moteur tend à leur imprimer. Si donc il est possible de rendre cette derniere cause d'accélération égale à la cause de retard qui provient des plus grands arcs, que la force motrice augmente ou diminue ; le tems des vibrations restera toûjours le même.
Or (voyez PENDULE) le retardement qui naît par de plus grandes oscillations est d'autant moins considérable, que les arcs primitifs ont été plus petits. Quand le pendule s'éloigne peu de son centre de repos, ce retard devient insensible ; donc, puisque l'expérience a démontré qu'avec l'échappement précédent l'influence de la force motrice des horloges sur leur pendule, pouvoit être assez petite pour qu'elles retardassent par son augmentation, c'est-à-dire, pour que la cause d'avancement résultante d'une plus grande force motrice, fût plus petite que celle de retard qui naît des plus grands arcs que cette force fait décrire, & que de plus, en vertu de l'échappement, on peut accroître ou diminuer cette derniere cause de retard à volonté, & donner aux arcs la grandeur que l'on souhaite, l'action de la force motrice restant cependant toûjours la même ; il faut conclure que dans tout pendule il y a un arc quelconque, aux environs duquel les causes d'accélération & de retard ci-devant énoncées, se compenseront parfaitement.
On sait que le moteur restant le même, plus les palettes de l'échappement sont longues, plus les arcs décrits par le régulateur sont petits, & ce régulateur pesant : qu'au contraire, plus elles sont courtes, plus ils sont grands & le régulateur leger ; cela ne souffre point de difficulté, la roue dans ce dernier cas menant par des points plus proches du centre de mouvement.
Or l'action d'une force motrice étant toûjours dans un même rapport sur les pendules de même longueur, puisque par les raisons précédentes, si la lentille est plus legere, elle parcourt de plus grands arcs, & la roue de rencontre agit par des leviers moins avantageux ; il s'ensuit qu'il y a une certaine longueur de palettes où le pendule appliqué à l'horloge, décrit un certain arc aux environs duquel la cause de retard provenant des plus grands arcs, & celle d'avancement qui naît de l'augmentation de la force motrice, se détruisent réciproquement ; & où par conséquent il y a compensation des inégalités du moteur. C'est ce que l'expérience confirme. Pour le pendule à secondes, cette longueur est du demi-diametre du rochet, lorsqu'il a trente dents.
Avant de se servir de la méthode précédente, mon pere avoit déjà tenté la même compensation par l'échappement à roue de rencontre. Son principe capital a toûjours été de ne recourir au composé, que quand le simple ne peut suffire : mais il s'apperçut bien-tôt qu'avec la longueur de palettes requise, la roue à couronne ne pouvoit donner un engrenage suffisant ; & cela, parce que chassant par un de ses côtés, elle agit en quelque façon (ainsi qu'on l'a vû plus haut), comme si son mouvement se faisoit en ligne droite.
Je ne m'étendrai point sur les avantages de la construction précédente, ni sur l'exactitude qu'on en peut attendre ; j'aurois trop à craindre que mon témoignage ne parût suspect. Il me suffira de rapporter ce que M. de Maupertuis en dit dans son livre de la figure de la terre, pag. 173. Voici ses propres termes : Nous avions un instrument excellent ; c'étoit une pendule de M. Julien le Roy, dont l'exactitude nous a paru merveilleuse dans toutes les observations que nous avons faites avec.
Echappement à repos. Description de l'échappement des montres de M. Graham. Cet échappement est composé d'un cylindre creux A C D, fig. 23, entaillé jusqu'à l'axe du balancier sur lequel il tourne, & d'une roue de rencontre (B A C, fig. 22.) parallele aux platines, dont les dents élevées sur l'un des plans, répondent au milieu de l'entaille du cylindre : ces dents sont de la grandeur de son diametre interne, à très-peu près, & elles sont écartées l'une de l'autre de tout son diametre extérieur ; leur courbure doit être telle, que leur force pour chasser les deux bords ou levres de ce cylindre, augmente en raison des plus grandes résistances du régulateur, & que la levée ou l'arc que le balancier parcourt, lorsque ces courbes lui sont appliquées, soit d'environ 36 degrés. Voici l'effet qu'elles produisent.
Le cylindre D E K (fig. 22.) étant dans l'intervalle de deux dents, & la montre remontée, l'une d'elles A P, par exemple, écarte au moyen de sa courbe une des levres, jusqu'à ce que lui ayant fait parcourir un arc de 18 degrés, le point A soit arrivé en D, & la pointe P vers K ; alors la levre K, comme il est marqué par la ponctuation, est avancée dans la roue d'une quantité égale à 18 degrés de l'arc cylindrique K D. Le point A parvenu au point D, la dent échappe, & sa pointe P tombe dans l'intérieur du cylindre, en laissant un arc de 18 degrés entr'elle & la levre K ; le régulateur continue sa vibration sans aucun obstacle, que celui du frottement sur son cylindre & sur ses pivots. Mais après qu'en cet état il a parcouru environ un arc de 72 degrés, sa vîtesse acquise s'étant consumée à vaincre les frottemens susdits, & à tendre le ressort spiral, dont la résistance n'a cessé de s'augmenter, ce ressort réagit, & en se débandant fait tourner en arriere le cylindre, & ramene l'entaille : la dent chasse ensuite la seconde levre, comme la précédente ; ce qui ne se peut faire sans que la dent suivante B se trouve arrêtée par la circonférence convexe du cylindre, jusqu'à ce que par le retour de l'entaille, elle produise les mêmes effets que celle qui l'a devancée. Ainsi de suite.
Cet échappement a un grand avantage sur celui qu'on employe dans les montres ordinaires ; c'est de compenser infiniment mieux les inégalités de la force motrice & du roüage. Cette excellente propriété lui vient de ce que les pointes de la roue de rencontre, en s'appuyant sur le cylindre & dans sa cavité, laissent le régulateur presque libre ; de sorte que l'augmentation ou la diminution de la force motrice, ne fait qu'augmenter ou diminuer les arcs de vibration, sans en changer sensiblement la durée : & que l'isochronisme des réciproquations du ressort spiral, ou du pendule qui oscille en cycloïde, peut n'y souffrir d'autres altérations que celles qui sont occasionnées par la quantité du frottement sur le cylindre & dans sa cavité ; frottement qui change selon les différentes forces motrices. Mais ces erreurs ne sont pas comparables à celles que les mêmes différences apportent dans les montres, dont les échappemens font rétrograder les roues.
L'échappement à cylindre a encore un avantage considérable ; par son moyen, le roüage, le ressort, toute la montre est moins sujette à l'usure ; la roue de rencontre ne rétrogradant pas, il en résulte bien moins de frottement sur les pivots, sur les dents des roues & des pignons.
Plusieurs défauts obscurcissent en quelque sorte toutes ces belles qualités, & font que ces sortes de montres, & en général toutes celles qui sont faites sur les mêmes principes, ne soutiennent pas toute la régularité qu'elles ont quand elles sont récemment nettoyées ; d'abord il se fait, comme je l'ai dit, un frottement sur la portion cylindrique qui y produit de l'usure, & par conséquent des variations dans la justesse. Il est vrai que pour rendre ce frottement moins sensible, on met de l'huile au cylindre ; mais par-là le mouvement de la montre devient susceptible de toutes les variations auxquelles ce fluide est sujet.
Mon pere a imaginé un moyen de remédier en partie à ces accidens : c'est de placer les courbes de façon qu'elles touchent la circonférence du cylindre & ses levres à différentes hauteurs, en les éloignant plus ou moins du plan de la roue ; de façon que (fig. 23.) si l'une vient s'appuyer en A, par exemple, sa voisine agisse en C, une autre en D, &c. par-là, si le rochet a treize, les altérations dans la régularité, causées par l'usure, peuvent être diminuées dans le rapport de treize à l'unité ; mais il faut convenir que cela rend cette roue plus difficile à faire.
Echappement des pendules à secondes de M. Graham. On a vû (article CYCLOÏDE) que les petites oscillations du pendule approchent plus de l'isochronisme que les grandes, & qu'elles sont en même tems moins sujettes à être dérangées par les inégalités de la force motrice.
Pour joüir de ces avantages, M. Graham allonge considérablement les bras de l'ancre, auxquels il fait embrasser environ la moitié du rochet, & réserve en outre une distance (fig. 21.) A B de la circonférence de ce rochet au centre de mouvement de l'ancre : de plus les parties C D, E F sont des portions de cercle décrites du centre B.
Quand la roue a écarté, par exemple, le plan incliné D P que lui opposoit un des bras, l'autre branche lui présente la portion de cercle E F ; de façon que la dent reposant successivement sur des points toûjours également distans du centre de mouvement B de l'ancre, le pendule peut achever sa vibration sans que le roüage rétrograde, comme avec l'ancre du docteur Hook.
Le témoignage avantageux que MM. les Académiciens qui ont été au Nord, ont rendu à la pendule de M. Graham, ne permet pas de douter que cet échappement ne soit un des meilleurs, quoiqu'il paroisse sujet à beaucoup de frottemens. On pourroit peut-être reprocher à l'auteur le retranchement des courbes compensatrices pratiquées sur les faces de l'ancre ordinaire. A cela il répondroit sans doute que les arcs étant extrèmement diminués, ces courbes deviendroient superflus. En effet, M. de Maupertuis a observé qu'en retranchant la moitié du poids moteur de cette pendule, ce qui réduit les arcs de quatre degrés vingt minutes à trois degrés, ces grandes différences ne causent qu'un avancement de trois secondes & demie à quatre secondes par jour : cette courbe seroit donc assez inutile, & moralement impossible à construire exactement.
Après avoir donné la description de ces différens échappemens de montre & de pendule, & après avoir fait mention des avantages & des inconvéniens de chacun d'eux en particulier, ce seroit ici le lieu de déterminer ceux qui sont les meilleurs, & qui doivent être employés préférablement aux autres. Mais si la chose est facile par rapport à ceux des pendules, l'échappement de M. Graham, & celui à deux verges perfectionné par mon pere, satisfaisant l'un & l'autre très-bien à tout ce que l'on peut exiger du meilleur échappement, il n'en est pas de même à l'égard des échappemens de montre ; car quoique l'échappement à roue de rencontre, & celui de M. Graham, ou à cylindre, réunissent diverses propriétés avantageuses, ils sont encore éloignés de la perfection requise ; leurs avantages & leurs inconvéniens semblent même tellement se balancer, qu'il paroît que si l'un doit être préféré à l'autre, ce n'est pas qu'il procure aux montres une plus grande justesse, mais parce que celle qu'il leur procure est plus durable & plus constante.
En effet, on ne peut disconvenir que les montres à échappement à cylindre n'aillent avec beaucoup de justesse, & même quelquefois, lorsqu'elles sont nouvellement nettoyées, & qu'il y a de l'huile fraîche au cylindre, avec une justesse supérieure à celle des montres à roues de rencontre, parce qu'elles ne sont sujettes alors à d'autres irrégularités (n'étant point ici question de celles qui naissent de l'action de la chaleur sur le ressort spiral), qu'à celles qui sont produites par les inégalités de la force motrice ; inégalités que cet échappement, comme nous l'avons remarqué plus haut, a la propriété de compenser. Mais cette justesse des montres à cylindre ne se soûtient pas ; car les frottemens qui sont dans cet échappement, tant sur les levres du cylindre que sur ses circonférences convexes & concaves, augmentent dès que l'huile commence à se dessécher, & produisent des variations qui diminuent bientôt la justesse de ces montres. Devenus ensuite plus considérables, ces frottemens donnent lieu à l'usure ; & à mesure qu'elle fait du progrès & que l'huile se desseche, les variations augmentent, & quelquefois à un tel point, qu'on a vû des montres à cylindre avancer ou retarder de cinq ou six minutes & plus en 24 heures, sans qu'il fût possible de parvenir à les régler.
Or les montres à échappement à roue de rencontre, bien faites, sont exemptes de pareils écarts ; leur régularité est plus durable, & elles sont moins sujettes aux influences du froid & du chaud. De tout cela il résulte que nonobstant que leur justesse ne soit pas si grande, comme nous l'avons dit, que celle que l'on observe quelquefois dans les bonnes montres à cylindre, cependant on peut dire que dans un tems donné, pourvû qu'il soit un peu long, elles iront mieux que celles-ci, c'est-à-dire que la somme de leurs variations sera moindre ; car rien n'est plus commun que de voir des montres à roüe de rencontre aller très-bien pendant des deux ou trois ans sans être nettoyées ; ce qui est très rare dans les montres à cylindre, leur justesse ne se soutenant pas si longtems : il ne leur faut pas même quelquefois un terme si long pour qu'elles se mettent à varier. On en voit qui six mois après avoir été nettoyées, ont déjà perdu toute leur justesse ; ce qui arrive ordinairement lorsque l'échappement n'est pas bien fait, ou que le cylindre n'est pas aussi dur qu'il pourroit l'être : car alors il s'use, il se tranche, & il n'y a plus à compter sur la montre. L'échappement à roüe de rencontre a encore cet avantage, qu'il est facile à faire, & les montres où on l'employe faciles à raccommoder. L'échappement à cylindre est au contraire très-difficile à faire, il y a très-peu d'horlogers en état de l'exécuter dans le degré de perfection requis, & conséquemment un fort petit nombre capable de raccommoder les montres où il est adapté ; car étant peu instruits de ce qui peut rendre cet échappement plus ou moins parfait, ils sont dans l'impossibilité de remédier aux accidens qui peuvent y arriver, & aux changemens que l'usure ou quelqu'autre cause peut y produire. Il y a en effet si peu d'horlogers en état de bien raccommoder les montres à cylindre, qu'il y en a un très-grand nombre du célebre M. Graham qui sont gâtées pour avoir passé par des mains peu habiles. Il résulte de tout ce que nous venons de dire, que les montres à échappement, à verge ou à roue de rencontre, sont en général d'un meilleur service que celles qui sont à cylindre, & que ces dernieres ne doivent être préférées que par des astronomes ou des personnes qui ont besoin d'une montre qui aille avec beaucoup de justesse pendant quelque tems, & qui sont à portée de les faire nettoyer souvent, & raccommoder par d'habiles horlogers : encore, pour qu'ils en obtiennent la justesse dont nous venons de parler, faut-il qu'elles soient très-bien faites.
Tel étoit donc l'état de l'échappement à cylindre en 1750, que nous écrivions cet article, que, tout bien examiné, nous croyions qu'il valoit mieux en général faire usage de l'échappement à roüe de rencontre. Depuis, c'est-à-dire en 1753, M. Caron le fils l'a perfectionné, ou plûtôt en a inventé un autre qui remédie si bien à un des principaux inconvéniens qu'on lui reprochoit, que nous nous croyons obligés d'en ajoûter ici la description.
Dans cet échappement, comme dans celui à cylindre, la roüe de rencontre est parallele aux platines. On donne à cette roue tel nombre de dents que l'on veut : ordinairement elle en a trente. Ces dents sont formées comme celles d'une roüe ordinaire, excepté qu'elles sont un peu plus longues & plus déliées ; elles portent à leur extrémité des chevilles qui, situées perpendiculairement à ses surfaces supérieure & inférieure, sont rangées alternativement sur ces deux surfaces, desorte qu'il y en a quinze d'un côté de la roüe, & quinze de l'autre. L'axe du balancier est une espece de cylindre creux, entaillé de façon qu'il paroît composé de deux simples portions de cylindre réunies par une petite tige placée fort près de la circonférence convexe. Cette tige porte une palette en forme de virgule, dans laquelle on distingue deux parties : l'une circulaire & concave dans la suite de la concavité du cylindre, c'est sur elles que les chevilles de la roüe de rencontre doivent se reposer ; l'autre est droite, & sert de levée ou de levier d'impulsion aux mêmes chevilles, pour les vibrations du balancier. Au point diamétralement opposé à la tige, est un pédicule qui porte une virgule ou croissant semblable au premier, placé de façon que la roue de rencontre passe entre les deux palettes, & les rencontre alternativement par ses chevilles opposées.
D'après cette courte description, il est facile de concevoir comment se fait le jeu de cet échappement. On voit, par exemple, qu'une cheville de la roue agissant sur la levée du pédicule, elle la fait tourner de dehors en-dedans ; ensuite de quoi cette cheville échappant, celle qui la suit tombe sur la partie circulaire concave qui appartient à l'autre croissant, sur laquelle elle s'appuie ou se repose jusqu'à ce que la vibration étant achevée, elle glisse & passe sur la levée de ce croissant, & la chasse de dedans en-dehors, & ainsi de suite. Il est clair par la nature & la construction de cet échappement, qu'il compense les inégalités du roüage & de la force motrice, comme celui de M. Graham, ou à cylindre, & (ce qui le rend de beaucoup supérieur à ce dernier) que ses levées ne sont point sujettes à l'usure, comme les levres du cylindre de M. Graham. Cette usure étant, comme nous l'avons observé, un des plus grands inconvéniens de son échappement, on n'aura pas de peine à découvrir la cause de cet avantage du nouvel échappement, si l'on fait attention que l'usure étant produite uniquement par l'action répetée des dents de la roue de rencontre sur les levres du cylindre, elle ne peut avoir lieu dans l'échappement que nous venons de décrire ; car les chevilles y parcourant toute la levée, il s'ensuit que le frottement qu'éprouve chacun des points de cette levée dans le tour de la roue, est à celui qu'éprouvent les levres du cylindre dans le même tour de sa roue, comme la surface des points des chevilles qui frottent sur cette levée, est à celle des faces des dents de cette même roue : or comme les chevilles peuvent être très-fines, & qu'ainsi cette surface peut n'être pas la quarantieme partie de celle des faces des dents de la roue à cylindre, le frottement sur ces levées ne sera pas la quarantieme partie de celui qui se fait sur les levres du cylindre ; & ainsi l'usure qui pourroit en résulter, sera insensible. Cet échappement a encore un autre avantage sur celui de M. Graham ; c'est que les repos s'y font à égale distance du centre, puisqu'ils se font sur la circonférence concave du cylindre ; au-lieu que dans celui de ce célebre horloger ils se font à différentes distances du centre, les dents reposant tantôt sur la circonférence concave du cylindre, & tantôt sur sa circonférence convexe.
On pourroit objecter que dans cet échappement, & on l'a même fait, le diametre intérieur du cylindre devant être égal à l'intervalle entre deux chevilles, plus une de ces chevilles, il devient plus gros par rapport à sa roue, que celui de l'échappement de Graham ; mais on répondroit que cette grosseur du cylindre n'est point déterminée par la nature du nouvel échappement, & qu'on peut le faire plus petit (ce qui est encore un nouvel avantage), comme on l'a fait effectivement depuis qu'il a été découvert.
Il étoit bien flateur pour un horloger d'avoir imaginé un pareil échappement ; mais plus il avoit lieu de s'en applaudir, plus il avoit lieu de craindre que quelqu'un ne lui enlevât l'honneur de sa découverte : c'est aussi ce qui pensa arriver à M. Caron. Cependant M. le comte de Saint-Florentin ayant demandé à l'académie royale des Sciences son jugement sur la contestation élevée entre lui & un autre horloger qui vouloit s'attribuer l'invention du nouvel échappement, elle décida le 24 Février 1754, sur le rapport de MM. Camus & de Montigny (commissaires nommés pour examiner les différens titres des contendans), que M. Caron en étoit le véritable auteur, & que celui qui lui disputoit la gloire de cette découverte, n'avoit fait que l'imiter. C'est, je crois, le premier jugement de cette espece que l'académie ait prononcé ; cependant il seroit fort à souhaiter qu'elle décidât plus souvent de pareilles disputes, ou qu'il y eût dans la république des Lettres un tribunal semblable, qui en mettant un frein à l'envie qu'ont les plagiaires de s'approprier les inventions des autres, encourageroit les génies véritablement capables d'inventer, en leur assûrant la propriété de leurs découvertes.
Au reste si nous avons rapporté cette anecdote au sujet de l'échappement de M. Caron, c'est que nous avons crû qu'elle ne seroit pas déplacée dans un ouvrage consacré, comme celui-ci, non-seulement à la description des Arts, mais encore à l'histoire des découvertes qu'on y a faites, & à en assûrer, autant qu'il est possible, la gloire à ceux qui en sont les véritables auteurs. (T)
* Echappement de M. Caron fils, corrigé. Depuis la contestation élevée entre M. Caron & M. le Paute, sur l'invention de l'échappement à virgules, il en est survenu une autre sur sa perfection, entre l'inventeur & M. de Romilly habile horloger. Cette nouvelle contestation a été aussi portée au tribunal de l'académie des Sciences. Voici en abrégé les prétentions de M. de Romilly. 1°. Dans l'échappement de M. Caron, l'axe du balancier porte un cylindre qui avoit, lors de l'invention, pour diametre intérieur l'intervalle de deux chevilles ; c'est sur cette circonférence concave que se font les deux repos de l'échappement à virgules. Le cylindre est divisé en deux par une entaille perpendiculaire à son axe, & l'on ne réserve qu'une petite colonne qui tient assemblés les deux cylindres. M. de Romilly prétend avoir réduit le diametre intérieur du cylindre à n'admettre qu'une cheville. 2°. Aux deux extrémités de l'intervalle sont deux plans en forme de virgules formant un angle dont le sommet est sur la circonférence concave du cylindre, éloignés l'un de l'autre de l'épaisseur de la roue. M. de Romilly prétend avoir rendu le sommet de l'angle que forment les plans, plus près du centre, en réduisant la circonférence concave. 3°. La roue a des chevilles rapportées à l'extrémité de ses dents, & perpendiculaires à chacun de ses plans. M. de Romilly prétend avoir tenté le premier de construire la roue, de façon que chaque dent porte deux chevilles d'une seule piece, ce qui lui permet d'échancrer les côtés de la dent pour l'utilité des grands arcs. 4°. Dans la marche d'une montre construite avec l'échappement à virgule, tel qu'il étoit lors de l'invention, les arcs, selon M. de Romilly, ne peuvent avoir plus de 150 ou 180 degrés d'étendue pour les plus grandes oscillations ; au-lieu qu'il prétend que dans l'échappement corrigé, les plus petites oscillations sont toûjours au-dessus de 240 degrés, & que les plus grandes vont à plus de 300 ; d'où M. de Romilly conclut qu'il y a diminution de frottement, meilleure oeconomie de la force, plus de solidité, plus d'étendue dans les oscillations, dans l'échappement corrigé, &c..... avantages qui sont sans doute très-réels, sans quoi M. Caron, content du mérite d'inventeur, ne revendiqueroit pas celui de réformateur ; sed adhuc sub judice lis est. C'est apparemment ce qui a déterminé M. Le Roy, de qui est l'excellent article qui précede, à nous laisser le soin de cette addition. L'habile académicien a judicieusement remarqué qu'il ne lui seroit pas convenable de prévenir la compagnie, dont il est membre, dans la décision d'une question de fait portée devant elle : aussi ne la décidons-nous pas, nous nous contentons de l'annoncer par cet extrait du mémoire justificatif que M. de Romilly a présenté à l'académie. Si l'académie décide cette nouvelle contestation, & que nous ayons occasion de rapporter son jugement, nous n'y manquerons pas.
Echappement, ou échappement de marteau, se dit d'une petite palette ou levée ayant un canon qui entre à quarré, ou se goupille sur les tiges des marteaux des montres ou pendules à répétition : c'est au moyen de ces échappemens que les dents de la piece des quarts agissent sur ces marteaux, pour les lever & les faire frapper. (T)
Mettre une montre ou une pendule d'échappement ou dans son échappement, signifie, parmi les Horlogers, donner une situation au balancier au moyen du ressort spiral, ou au pendule au moyen de la position de l'horloge, en conséquence de quoi les arcs de levée (voyez LEVEE) du balancier & du pendule, de chaque côté du point de repos, soient égaux.
On vient de voir par la description des différens échappemens des montres & des pendules, que les dents de la roue de rencontre agissent toûjours sur des palettes des plans droits ou des courbes, pour faire faire des vibrations au balancier ou au pendule ; ainsi, mettre une montre ou un pendule d'échappement, n'est autre chose que de placer le balancier ou le pendule, de façon que les dents de la roue de rencontre agissant successivement sur ces palettes ou sur ces courbes, se trouvent, dans l'instant qu'elles échappent, avoir fait parcourir au balancier ou au pendule un arc égal de part & d'autre du point de repos. Cette situation du balancier ou du pendule est fort importante ; car sans cela, pour peu que l'un ou l'autre soient un peu trop pesans par rapport à la force motrice, la montre ou le pendule seront sujets à arrêter, parce que du côté où l'arc est le plus grand, le régulateur s'opposant avec plus de force au mouvement de la roue, pour peu qu'il y ait d'inégalité dans celle du roüage, cette derniere force ne devient plus en état de surmonter la résistance du régulateur, ce qui fait arrêter l'horloge. (T)
ECHAPPEMENT, se dit encore, en Horlogerie, de petites pieces ajustées sur les tiges des marteaux d'une montre à répétition, & qui servent comme de levier à la piece des quarts pour les faire sonner. Voyez e e, fig. 62. Pl. d'Horlogerie. (T)
|
| ECHAPPER | (Marine) Voyez RAMES & VOILES.
ECHAPPER, v. neut. (Jardinage) se dit d'un arbre qui pousse avec trop de vigueur ; & comme il seroit dangereux de le laisser agir si vivement, un habile jardinier doit l'arrêter en coupant toutes les branches qui s'échappent trop. Voyez TAILLE. (K)
ECHAPPER UN CHEVAL, LE PARTIR DE LA MAIN, (Manége) expressions synonymes : c'est solliciter & exciter l'animal à une course violente, rapide, & furieuse. Elle doit être plus ou moins longue selon le besoin du cheval ou la volonté du cavalier ; volonté qui suggerée, soit par la nécessité, soit par le goût, doit toûjours se concilier avec la nature, l'inclination & la capacité de l'animal que l'on travaille & que l'on exerce.
Il n'est pas douteux que la résolution & la perfection de la course ne soient une des plus belles parties que le cheval puisse avoir : elle en garantit le courage, le nerf, la légereté, l'obéissance, la franchise naturelle.
Son irrésolution dans cette action naît principalement des défauts opposés aux unes & aux autres de ces qualités. Elle peut donc reconnoître pour causes une timidité qui ne permet pas à l'animal de hasarder ses forces en courant ; la défiance qu'il a de celle de ses membres, en conséquence de quelqu'imperfection accidentelle ou naturelle, un défaut de vûe, trop de pesanteur, une paresse qu'il ne peut vaincre, des courses trop fréquemment répétées, des châtimens cruels réitérés & administrés le plus souvent mal-à-propos dans cette même leçon, une foiblesse considérable, quelquefois encore la force de ses reins ou d'une esquine naturellement trop roide & trop retenue, le peu de liberté de ses épaules, de ses hanches, la malice, la fougue, &c.
Un cheval parfaitement mis & exercé, s'échappe non-seulement avec vigueur, sur le champ & au moindre desir du cavalier, mais il conserve son union & son ensemble, il ne s'abandonne point sur la main ou sur les épaules, sa tête est constamment ferme & bien placée.
Quand on veut refléchir sur la véritable source & sur la différence des actions & des mouvemens dont cet animal est capable, on en découvre bien-tôt l'enchaînement & la dépendance. Le trot dérive du pas pressé, comme du pas écouté & soûtenu ; du trot déterminé & délié, comme du trot uni dérive encore le galop, & du galop dérive la course de vîtesse.
Ces deux dernieres allures ne sont autre chose qu'un saut en-avant. Quoique le nombre des foulées qui frappent nos oreilles, & la succession harmonique des jambes ne soient pas exactement les mêmes dans l'une & dans l'autre, ainsi que je l'ai démontré géométriquement dans un mémoire envoyé à l'académie royale des Sciences (voyez MANEGE), il n'en est pas moins certain qu'elles ne sont effectuées que par l'élancement total de la machine entiere en-avant, & cet élancement est encore plus apparent & plus visible dans le cheval échappé.
Si le galop est le fondement de la course, il s'ensuit qu'on ne doit entreprendre de partir de la main aucun cheval, qu'on ne l'ait long-tems exercé à la leçon qui est la base de celle dont il s'agit : or nous ne pouvons le conduire au galop, qu'autant que le trot vivement battu & diligemment relevé, lui en aura facilité l'exécution ; qu'autant que ses membres commenceront à être souples & libres ; qu'autant, en un mot, qu'il aura acquis une union au-dessus de la médiocre, & qu'il ne pesera ni ne tirera à la main : d'où l'on doit conclure que les maîtres qui se flattent de déterminer, de résoudre, de dénoüer des poulains en les échappant, tombent dans l'erreur la plus grossiere ; puisque d'un côté ils omettent la condition indispensable de la gradation des leçons indiquée par la gradation même ; c'est-à-dire par l'ordre & la dépendance naturelle des mouvemens possibles à l'animal ; & que de l'autre ils ne tendent qu'à mettre ces poulains sur les épaules, à les éloigner de tout ensemble, à les énerver, à en forcer l'haleine, à donner atteinte à leurs reins encore foibles, à les appesantir, à leur offenser la bouche, & à leur suggérer souvent une multitude infinie de défenses.
Non-seulement la leçon du galop doit précéder celle du partir de la main, mais on ne doit dans les commencemens échapper le cheval que du galop même : la raison en est simple. Toute action qui demande de la vîtesse, ne peut être operée que par la véhemence avec laquelle le derriere chasse le devant au moyen des flexions & des détentes successives des parties dont il est formé ; or le galop étant la plus promte de toutes les allures, & ces flexions ainsi que ces détentes nécessaires étant la source de son plus de célérité, il est constant que l'animal qui galope, est plus disposé au partir de la main que dans toute autre marche. Je dis plus ; la course n'est à proprement parler, qu'un train de galop augmenté. Prenez en effet insensiblement cette derniere action, elle acquerra infailliblement des degrés de vélocité, & ces degrés de vélocité auxquels vous parviendrez insensiblement, vous donneront précisément ce que nous nommons véritablement échappées, course de vîtesse. Par cette voie vous ne serez point obligé de châtier l'animal, d'employer les éperons, qui très-souvent le gendarment, de vous servir de la gaule, de crier, d'user de votre voix pour le hâter, selon la maniere ridicule de nombre d'écuyers étrangers : le tems, la pratique de la course détermineront votre cheval à cette diligence & à cette résolution qu'elle exige ; vous gagnerez son consentement, vous lui suggérerez le pouvoir d'obéir, vous lui donnerez une haleine suffisante, & vous n'accablerez pas indiscrettement son naturel & sa force.
Les moyens d'accélerer ainsi l'action du galop, ne sont pas de rendre toute la main & d'approcher vivement les jambes ; ce seroit abandonner le cheval & le précipiter sur son devant. Le cavalier doit donc, son corps étant toûjours en-arriere, diminuer peu-à-peu la fermeté de l'appui, & accompagner au même instant cette aide de celles des jambes. Celles-ci, qui consistent ou dans l'action de peser sur les étriers, ou d'approcher les gras de jambes, ou de pincer, seront appliquées relativement à la sensibilité de l'animal, que l'on châtiera prudemment & avec oeconomie, lorsqu'elles ne suffiront pas, mais elles ne seront fournies qu'en raison de la diminution de l'appui, c'est-à-dire qu'elles n'augmenteront de force qu'à mesure du plus ou moins de longueur des rênes. Dès que ce contrebalancement ou cet accord de la main & des jambes n'est pas exactement observé, le partir de la main est toûjours imparfait. La fermeté de la main l'emporte-t-elle ? le devant est trop retenu, & le derriere trop assujetti. L'un se trouve à chaque tems dans un degré d'élevation qui le prive de la faculté de s'étendre & d'embrasser librement le terrein, & l'autre dans une contrainte si grande, que les ressorts des reins & des jarrets, uniquement occupés du poids & du soûtien des parties antérieures, ne sauroient se développer dans le sens propre à les porter ou à les pousser en-avant. La force des jambes au contraire est-elle supérieure ? ni le devant ni le derriere ne sont assez captivés ; d'un côté, le devant n'étant nullement soûtenu, ne quitte terre que par sa propre percussion, & seulement pour fuir plûtôt que pour obéir à l'effort de l'arriere-main, qu'il n'essuie point sans danger : de l'autre part, ce même arriere-main continuellement obligé à cet effort par les jambes, qui ne cessent de l'y déterminer, & ne rencontrant dans le devant ou dans la main aucun point de soûtien capable de réagir sur les parties, est malgré lui dans un état d'extension, & par conséquent hors de cette union & de cet ensemble qui doivent en maintenir la vigueur & l'activité ; le cavalier invite donc alors simplement l'animal à ce mouvement rapide, mais il l'abandonne & le prive par ce défaut, d'harmonie dans les parties qui doivent aider de tous les secours qui tendroient à lui rendre cette action moins difficile.
L'habitude de cette accélération étant acquise, on ne court aucun risque de l'exciter à la course la plus furieuse, en passant toûjours par les intervalles qui séparent le galop & cette même course. Lorsqu'il y sera parfaitement confirmé, & qu'il fournira ainsi cette carriere avec aisance, on entreprendra de l'échapper tout d'un coup sans égard à ces mêmes intervalles, & pour cet effet les aides toûjours dans une exacte proportion entr'elles seront plus fortes, plus promtes, sans néanmoins être dures, & sans qu'elles puissent encore en surprenant l'animal desordonner le partir.
Ce n'est que par l'obéissance du cheval & par la facilité de son exécution, que nous pouvons juger sainement de sa science & de ses progrès. Ce n'est aussi qu'en consultant ces deux points, que nous distinguerons le vrai tems de lui suggérer des actions qui lui coûteront davantage, & qui même le rebuteroient si nous n'en surmontions, pour ainsi dire, nous-mêmes toutes les difficultés, en l'y préparant & en l'y disposant dans la chaîne des leçons qu'il reçoit de nous.
Le cheval obéissant au partir, doit être également soûmis à l'arrêt. Outre que le partir, qui lui est devenu facile, est un mouvement plus naturel, il l'offense moins que le parer, dans lequel, sur-tout après une course violente, ses reins, ses jarrets, & sa bouche sont en proie à des impressions souvent douloureuses : on doit donc user des mêmes précautions pour l'y amener insensiblement. La vîtesse de la course sera pour cet effet peu-à-peu ralentie, & l'on suivra dans ce rallentissement ou dans cette dégénération, les mêmes degrés qui en marquoient l'augmentation, lorsqu'il s'agissoit d'y résoudre entierement l'animal. Je m'explique, de la course la plus véhémente venez à une action moins rapide ; de cette action moins rapide, passez à un mouvement encore moins promt ; rentrez, en un mot, dans celui qui constitue le galop, & formez votre arrêt. En parcourant de cette maniere les espaces dont nous avons parlé, & en remontant ensuite successivement, & avec le tems, à ceux qui sont les plus voisins de l'action furieuse, vous accoûtumerez enfin le cheval à parer nettement, librement, & sans aucun danger dans cette même action.
Lorsque du galop étendu ainsi que du galop raccourci il s'échappe sans peine & avec vigueur, on peut essayer de le partir sur le champ du trot déterminé & du trot uni. Si son obéissance est entiere, on tentera de l'échapper du pas allongé, du pas d'école, de l'arrêt, du reculer, de l'instant même du repos. Les aides nécessaires alors ne different point de celles auxquelles on doit avoir recours pour l'enlever au galop dans les uns & dans les autres de ces cas (voyez GALOP) ; & celles qu'il faut employer pour le partir de la main au moment où il a été enlevé, sont précisément les mêmes que celles qu'on a dû pratiquer en l'échappant tout-à-coup de cette allure promte & pressée.
Rien n'est plus remarquable que la différence des effets d'une seule & même leçon dispensée savamment, avec ordre, & avec patience, ou donnée sans connoissance & avec indiscrétion. Les réflexions suivantes seront autant d'aphorismes de cavalerie, d'autant plus utiles sans doute, que l'on ne trouve dans les auteurs qui ont écrit sur notre art aucuns principes médités, & que les écuyers qui ne s'adonnent qu'à la pratique, ne sont pas moins stériles en maximes & en bons raisonnemens.
Les courses de vitesse doivent être plus ou moins longues & plus ou moins courtes.
Elles seront longues, relativement aux chevaux qui se retiennent. Si elles étoient courtes, bien loin de les déterminer, elles les retiendroient davantage, ils deviendroient rétifs ou ramingues ; & nonseulement ils s'arrêteroient d'eux-mêmes, mais ils s'uniroient bien-tôt au moment où on voudroit les partir, & profiteroient de cet ensemble pour résister & pour desobéir.
Tout cheval qui se retient dans la course doit être chassé avec encore plus de vélocité, & l'on ne doit point l'arrêter qu'il ne se soit déterminé, & qu'il n'ait répondu aux aides ou aux châtimens.
On droit craindre d'échapper avec violence dans les commencemens les chevaux éloignés de l'union, ou pour lesquels l'ensemble est un travail, ainsi que ceux qui sont pesans & qui s'abandonnent. Souvent les uns & les autres ne peuvent, pour fuir avec promtitude & avec vélocité, débarrasser leurs jambes surchargées par le poids de leur corps & de leurs épaules ; au moment où ils voudroient s'enlever, ils ressentent une peine extrême, & dans l'instant du partir ils se brouillent & tombent.
Il seroit encore dangereux de les arrêter trop tôt, en deux ou trois falcades ou tout d'un trait. Communément ils partent sur les épaules, & non sur les hanches, ainsi ils s'appuient totalement sur la main, qui ne peut supporter ce fardeau, & qui ne sauroit assez soûtenir l'animal pour empêcher qu'il ne trébuche.
Quant aux chevaux ramingues & paresseux, on ne doit point redouter ces accidens, parce que l'un & l'autre de ces défauts les portent à s'unir ; aussi devons-nous les partir beaucoup plûtôt avec rapidité ; nous y sommes même obligés pour leur enseigner à s'échapper comme il faut, & pour leur faire mieux entendre ce que nous exigeons d'eux.
Il en est de même des chevaux mal disciplinés & desobéissans. Il est nécessaire de les échapper librement, & qu'ils fuient avec véhémence quoiqu'ils soient desunis ; ils se défendroient inévitablement si l'on exigeoit d'abord un ensemble, qu'ils acquerront d'autant plus facilement dans la suite, que les reins & les parties postérieures de l'animal, astraintes dans la course à de grands mouvemens, se dénoüent de plus en plus par cet exercice, deviennent plus légers, & parviennent enfin à ce point de souplesse d'où dépend spécialement l'union.
Nombre de chevaux noüés en quelque façon, ne relevent point assez en galopant. L'action de leurs jambes antérieures est accompagnée d'une roideur qui frappe tous les yeux : dans les uns elle ne part que de l'articulation du genou, & non de l'épaule ; & dans les autres elle procede de l'épaule, & l'articulation du genou ne joue point. On eût remédié à ce vice naturel, par un trot d'abord déterminé & délié, & ensuite par un trot uni & exactement soûtenu. S'il se trouve joint à celui d'être bas du devant, long de corps, & dur d'esquine, il est inutile d'espérer de tirer aucun parti de l'animal dans la course de vitesse : la peine qu'il a de se rassembler, l'impossibilité dans laquelle est le devant de répondre à l'effort du derriere, le peu de grace, de facilité, & de sûreté dans son exécution au galop, doivent nous faire présumer qu'il est encore moins capable d'une allure, dans laquelle le danger d'une chûte est plus pressant. Il arrive de plus que ces mêmes ch | | | |